Chapitre III. L’absence
p. 43-77
Texte intégral
L’événement infiniment divisible est toujours les deux ensembles, éternellement ce qui vient de se passer, mais jamais ce qui se passe.
G. Deleuze,
Logique du sens
a fertile source of obscurity it is, and ever will be – and that is the unsteady use of words which have perplexed the clearest and most exalted understanding.
Tristram Shandy
1On sait aujourd’hui que l’existence de chaînes de signifiants, communes entre celui qui parle/écrit et d’autres sujets, permet d’utiliser le langage, de s’en servir, pour dire, faire dire tout-à-fait autre chose que ce que l’on paraît exprimer. Cette idée, pour admise qu’elle soit, a pourtant encore trop tendance à se glisser dans les deux seuls procédés de la métaphore et de la métonymie, négligeant ainsi “tout ce qui, rompant d’aventure le fil de la pensée discursive, part soudain en fusée illuminant une vie de relations autrement féconde”1. Il s’agit ici de bien comprendre que “le trou rouge entre les pavés disjoints”2 nous parle, que des aventures y existent et que de sa seule présence de trou, naît tout le sens. Avant tout, la béance est bouche, l’ouverture parle. Pour que les roseaux racontent la mésaventure du roi Midas, il a d’abord fallu faire un trou en terre pour y déposer les paroles du secret. Le combler ensuite, le masquer ; tenter donc de le détruire en tant que trou n’y faisait plus rien.
2Nous l’avons montré, dans le Voyage Sentimental, Sterne ajoute à la chaîne signifiante, la trame des interruptions. De ce vis-à-vis, puis de cet autre qui en procède, par quoi le lecteur se trouve au centre du texte, de lui être mis en vis-à-vis, se structure le livre. Il y trouve son but, sa visée (son objet) et en devient un objet, autorise une relation objectale. Il n’existe qu’un sujet de l’histoire ; le lecteur, l’autre, qui tout à l’heure paraissait écrire, s’est déplacé dans la relation de vis-à-vis. Il cesse d’être autre parce qu’il dit autrement (autre-ment). La fiction trouve sa vraie place, double, comme il se doit, où se retrouvent vis-à-vis le décalage créant la fiction, face à la réalité et la fiction comme mode d’accès privilégié à la réalité qu’elle-même a su signifier.
3Pour qu’un tel système de significations puisse être mis en place, il fallait qu’il devienne le dispositif de “ce qui manque à sa place, comme s’exprime la fiche de recherche d’un volume quand il est égaré dans la bibliothèque”3. Cela n’aurait pourtant pas suffi. Il restait à l’indiquer au lecteur, à lui montrer ces changements de place, à le contraindre à s’étonner de trouver des morceaux de récit “hors” de leur place, qu’il ait à s’attendre à ce qu’il ne rencontre pas et à rencontrer ce à quoi il ne s’attendait plus, qu’il soit leurré dans son attente et que pourtant cette attente ne soit pas déçue, en un mot qu’à l’absence réponde le trop-plein, qu’au hasard fasse écho la coïncidence, que l’ordre – qui, on ne le dira jamais assez, était à chercher en France – soit du désordre mais que sous ce désordre se dessine l’ordre. Il convient donc que l’interruption sorte du livre comme le sermon tombe des pages du volume qu’apporte Trim4. Dès qu’elle est révélée, elle occupe toute la place, à l’instar de ce sermon que sa chute autorisera à occuper plusieurs pages du livre, obligeant à surseoir à toute autre activité. Il faut encore qu’il soit bien clair que l’interruption est tout entière à rapporter à Sterne, toujours comme le sermon qui se révèle bien vite être celui qui fut prêché par Sterne en la cathédrale de York en 1750 et prêté par la fiction du livre à Yorick. Ajoutons encore que ce sermon a pour thème l’idée selon laquelle on ne peut se fier à un homme qui n’est pas conscient de tout.
4Voilà bien la question qui se pose dans le Voyage Sentimental auquel il nous faut revenir. Comment rendre le lecteur conscient de tout ? Le moyen est simple mais ingénieux. Ecrire une préface alors que plusieurs pages du livre sont déjà connues. Ainsi la préface n’a plus sa place de préface et pourtant le texte qui porte ce titre fonctionne bel et bien comme une préface tant dans le ton adopté que dans ce qui y est exposé. Le signe est mis en évidence, le lecteur ne peut y échapper. Pas plus qu’il n’écrit un roman, n’usant en rien des moyens qu’un romancier ne manquerait pas d’employer5, Sterne n’écrit un livre ordinaire puisqu’il n’a recours à aucune des formes ordinaires de composition d’un tel ouvrage.
5Ainsi la préface est décalée, elle surgit au détour du texte, à un détour mais en fait pas à n’importe lequel. Si la préface est déplacée et ainsi est absente, manque à la place qui aurait dû être la sienne, il n’empêche qu’elle n’est pas introduite au hasard ou n’importe où. Cela est d’ailleurs fort logique si l’on veut bien considérer que ce déplacement est une traduction, une introduction à l’interrogation de la chaîne des signifiants. Située avec désinvolture – même feinte –, elle eût manqué son rôle, il ne lui fallait qu’être absente. Au fond, si nous lisons attentivement le texte, cette préface est la suite de deux chaînes de signifiants. Elle a sa logique. La première est simple et ponctuelle. Yorick explique – alors que le récit est déjà entamé – qu’il est résolu à écrire son voyage6. Une telle proposition implique que déjà le statut de ce qui précède soit interrogé. Peut-on considérer qu’il fait authentiquement partie du Voyage Sentimental ? Si oui, qui l’a écrit ?
6A lire le texte, pas Yorick, puisqu’il n’avait apparemment pas encore décidé de raconter son voyage par écrit. A l’inverse, tout ce qui se situe avant la préface ne serait-il pas à envisager comme une sorte d’introduction ajoutée, ensuite, par Yorick pour faire comprendre l’occasion du voyage ? Peut-être, mais dans cette hypothèse comment expliquer que l’épisode du moine soit en fait réparti de part et d’autre de la préface et que l’attitude de Yorick à son égard ait changé d’un moment à l’autre si un texte était introduction et l’autre récit. Ambivalence encore. Aucun savoir définitif ne peut être élaboré. Subsiste comme il convenait, l’interrogation qui, en retour, frappe l’ensemble du texte. La page de titre de l’édition originale annonce que l’ouvrage a été écrit par Yorick. Tout le monde savait pourtant à ce moment que, derrière le nom de Yorick, se cachait Sterne. Le recours au nom-de-l’autre qui ne dupait d’ailleurs personne, n’est, bien entendu, qu’une autre interrogation sur le statut du texte. Ajoutons, s’il en était besoin, que le voyage effectué par Yorick et raconté par lui, avait réellement été accompli par Sterne quelques années plus tôt, autre fait bien établi et connu de tous, autre navette de la fiction à la réalité.
7La seconde chaîne signifiante doit d’abord être retracée. Elle constitue ce qui conduit Yorick dans le Désobligeant où il écrira sa préface. Elle coïncide ainsi avec le tracé de l’écriture et se présente – au moins à première vue – comme la marque d’une compulsion à écrire. Au fait pourquoi Yorick éprouve-t-il le besoin d’écrire son voyage ? Belle et vaste question que celle de l’occasion d’une écriture. Lorsque Yorick annonce la détermination de raconter son voyage par écrit, il ne donne pas de raisons précises. Il expose le fait. Il a pourtant été amené au lieu de l’écriture – le Désobligeant – par une accumulation de circonstances qui causent son retrait. Le Désobligeant – chaise à une place – l’attire parce qu’il est en harmonie avec ses sentiments du moment7, c’est-à-dire certes son désir d’être seul, mais surtout d’être à l’écart, loin du moine qu’il pense avoir offensé pour s’être montré désobligeant à son égard en refusant de lui faire l’aumône. D’ailleurs sa mise hors du monde sera redoublée lorsqu’il tirera le rideau qui ferme l’ouverture du Désobligeant, par où il voyait encore le moine, de l’autre côté de la cour. Yorick trouve ainsi une place où écrire la préface, par quoi il nie la présence, se fait en quelque sorte disparaître. Puisque le reste de l’ouvrage – ainsi d’ailleurs que le contenu de la préface – fait une large place au monde, il serait vain de croire que ce repli est nécessaire à l’écriture ou à l’examen des sentiments. Par contre, lorsque Yorick se retire du monde pour écrire sa préface et que le geste est à la fois inutile – même vis-à-vis du moine qui ne s’est jamais senti blessé8 – et si nettement désigné, lorsque Yorick affiche son absence du monde, Sterne indique la sortie du monde qui doit être celle du lecteur pour entrer dans l’ouvrage. Il signifie l’existence du livre, – de tout livre en fait – comme univers clos où l’accès au concret du récit passe par l’abstraction du sujet hors du quotidien. Qui d’ailleurs n’a pu constater ce qu’il y avait de désobligeant dans tout lecteur qui, comme l’on dit, est plongé dans sa lecture, y disparaît et laisse l’autre seul ? Pour être lecteur, il faut d’abord tracer son absence.
8L’espace du Désobligeant serait ainsi moins celui de l’écriture que cet autre, obtenu après traduction, déplacement, où se déploie la lecture. D’ailleurs de quoi parle une Préface si ce n’est du rapport entre l’auteur et son lecteur ? de l’annonce faite au lecteur de ce à quoi il peut s’attendre ? L’entrée de Yorick dans le Désobligeant est également faite d’une attente. Monsieur Dessein, l’hôtelier n’est pas rentré des vêpres. En son absence, Yorick ne peut se rendre acquéreur du Désobligeant qu’il convoite. Il attendra Monsieur Dessein dans le Désobligeant. Outre cet espace de l’attente, le Désobligeant s’avère être – comme il a déjà été indiqué – lieu d’une évolution. Sans bouger de Calais, Yorick se sera déplacé puisqu’au retour de Monsieur Dessein et après avoir écrit la préface, Yorick décidera qu’il eût mieux valu écrire une préface dans un vis-à-vis, puis choisira de voyager en vis-à-vis avec la dame rencontrée à Calais. Dès lors, la relation à l’Autre est rétablie. Elle sera d’ailleurs scellée par l’échange des tabatières entre Yorick et Father Lorenzo, le moine qui d’abord avait été “désobligé”.
9Avant d’analyser plus en détail les manières dont Yorick fera – ou ne fera pas – la charité au cours de son voyage et du rôle qu’y jouèrent les tabatières, il faut préciser qu’après cet intérêt immodéré pour la nature des véhicules empruntés pour voyager, Yorick ne précisera pas quel fut son choix, ni comment il voyagea, parlant simplement en termes génériques de “chaises”, sauf à la fin du livre lorsque le limonier perdra les fers de ses sabots et qu’il aura recours à un “voiturin”9, terme qui désigne ici le conducteur de la voiture mais aurait tout aussi bien pu signifier le véhicule lui-même. Un mot encore à propos de Monsieur Dessein, ou plutôt Pierre Quillacq dit Dessein, merveilleux exemple – que Sterne ne pouvait pourtant prévoir – du rapport entre la fiction et la réalité. Cet hôtelier bien réel devint – dit-on – l’un des personnages les plus fortunés de Calais en raison de sa présence dans le Voyage Sentimental. Etrange détour pris par la fiction pour s’ancrer dans ce qui est souvent considéré comme l’un des fondements de la réalité, en même temps que l’une des métaphores qui l’expriment, je veux dire la circulation de l’argent.
10Yorick, pasteur pauvre, serait logiquement en dehors des circuits d’argent, s’il n’était sollicité. Et d’abord, comme nous l’avons vu, par le moine. Cet épisode a lui aussi un contexte qu’il convient au préalable d’évoquer. Outre la phrase liminaire, déjà si souvent rappelée, le livre s’ouvre par une réflexion proposée par Yorick sur le Droit d’aubaine. Afin que nul ne puisse ignorer ce dont il s’agit, Sterne a lui-même pris la peine de fournir une note où il explique que cette loi veut que les effets des étrangers, à l’exception des Suisses et des Ecossais précise-t-il, soient en cas de décès du voyageur, saisis et donc soustraits à l’héritier, même s’il se trouvait sur place au moment de la mort. Sterne dénonce aussitôt le manque de générosité d’une telle attitude qui dépouille le pauvre voyageur. Il se sentirait prêt à raisonner avec le monarque lui-même s’il ne s’interrompait alors qu’il vient à peine d’entrer dans le royaume10. Etrange entrée en matière assurément, Yorick se voit déjà mort et donc absent de son propre récit alors qu’il l’inaugure.
11En même temps, cette représentation de sa mort, ce passage par la mort imaginée, s’avère preuve de sa présence en France11. S’il mourait, le droit d’aubaine jouerait, c’est donc qu’il est en France. Si son héritage peut s’avérer nul, absent, pour son héritier, c’est que Yorick n’est pas absent, il a bien fait le voyage et se trouve dans le royaume de Louis XV. Il est vrai aussi qu’il ne rêvait qu’une mort par indigestion, et que le bourgogne le disposera à la tolérance envers ses contemporains. Plus encore que le bourgogne, l’acceptation d’une bonté, d’une douceur naturelles chez les Bourbons le rendra heureux et généreux12 au point – s’il avait été roi de France – que cela aurait été le meilleur moment pour qu’un orphelin vînt le supplier de restituer les effets de son père !
12A peine a-t-il achevé cette profession de foi que survient le moine franciscain13. Cette série d’événements introductifs s’avère pour le moins étonnante. Voilà quelqu’un qui prétend nous raconter un voyage “sentimental” et qui semble n’avoir qu’en tête son argent, ses habits, le risque qu’il court de les perdre. Cette même idée pourrait s’exprimer autrement en considérant que notre voyageur sentimental paraît chercher un ordre ailleurs en France – alors que s’il se voulait vraiment sentimental, il eût été mieux avisé de le chercher en lui-même. Enfin cet homme qui suit sa fantaisie, laisse là une conversation entamée, fait en sorte que se dressent immédiatement devant lui les deux figures de la loi, le pouvoir séculier (le roi) et la puissance régulière (le moine). Ecartons immédiatement comme non-pertinentes pour cette analyse, l’hypothèse d’une lecture psychanalytique de cette idée d’argent ou de pouvoir, comme l’analogie entre le voyage et la circulation du capital. Si ces thèmes devaient être abordés, il faudrait d’abord constater combien le livre leur résiste pour en venir à la seule alternative d’un détournement du texte dans un discours où il se perd ou d’un abandon de ce discours pour que revienne le récit.
13Dès l’instant où nous récusons les deux grilles auxquelles le lecteur contemporain s’est habitué, surgit l’autre question : ces motifs introductifs sont-ils fruits du seul hasard ? les contradictions qu’ils ont entraînées doivent-elles être rapportées à la seule négligence de l’auteur ? Poser ainsi l’interrogation c’est déjà y répondre non. Où chercher ? Ici encore la réponse était fournie par avance, dans ce qui était absent. Reprenons l’ensemble de l’épisode pour tenter de le clarifier. Rien n’est venu présenter Yorick, aucun renseignement ne le définit hormis sa quête d’un ordonnancement supposé mieux réalisé en France. Cette quête elle-même n’est donnée que comme la suite d’une conversation qui nous manque, qui ne nous est jamais révélée. Alors le rapport du voyageur à ce qu’il possède devient double. D’une part se marque la place de la description dont le lecteur a été frustré, de l’autre est immédiatement signifiée l’ambivalence où va se dérouler le récit. Le double souci inaugural où se place Yorick quant à sa mort et ses vêtements, situe le personnage-auteur dans son identité éternelle et sa définition temporelle. Il est à la fois celui dont le sort est moins menacé par la mort que par la disparition, qui est moins attaché à son existence qu’à ce qu’il en léguera, et celui qui voyage tant dans le concret où ses vêtements peuvent être détournés que dans l’imaginaire de ce décès inexistant et pourtant indissociable de sa condition de personnage de fiction14.
14Cette présentation de Yorick qui précisément n’est absent que pour réapparaître dans les détours d’apparentes digressions et les aléas de surprenantes idées de mort alors que s’ouvre le livre, met en évidence l’usage du signe, de l’“insistance paradoxale” dont parle Deleuze et qu’il appelle aussi “paradoxe de Lacan” :
Quels sont les caractères de cette instance paradoxale ? Elle ne cesse de circuler dans les deux séries. C’est même pourquoi elle en assure la communication. C’est une instance à double face, également présente dans la série signifiante et dans la série signifiée. C’est le miroir. Aussi est-elle à la fois mot et chose, nom et objet, sens et désigné, expression et désignation… etc…
Elle assure donc la convergence des deux séries qu’elle parcourt mais à condition précisément de les faire diverger sans cesse. C’est qu’elle a pour propriété d’être toujours déplacée par rapport à elle-même (…). De l’instance paradoxale, il faut dire qu’elle n’est jamais où on la cherche, et inversement qu’on ne la trouve pas là où elle est. Elle manque à sa place, dit Lacan15.
15Dès le départ, le livre dit et ne dit pas, il dégage cette place vide, ce blanc où se déploie l’instance paradoxale, où l’événement est et n’est pas, dénie son présent, se refuse toute actualité pour se révéler potentialité, pour assumer l’ensemble de ce qu’il a été, de ce qu’il a pu être, de ce qu’il pourrait être, de ce qu’il sera, et ceci à l’infini. La mise en place de cette béance essentielle n’est pas limitée au développement du récit. Au contraire elle participe d’une logique de l’introduction aux résistances du réel.
16Lorsque Sterne décrit le moine franciscain qui demande la charité, il annonce sa reconnaissance de sa qualité de moine à sa tonsure. Pourtant celle-ci n’existe presque plus puisque le moine est pratiquement chauve. La tonsure se réduit aux quelques cheveux qui subsistent sur les tempes. Ainsi ce qui reste (les cheveux rasés pour marquer le moine et le désigner par cette tonsure) et qui dorénavant est absent (avec l’âge la calvitie a remplacé la tonsure) mais qui pourtant continue à faire sens, à caractériser le moine16. La tonsure, en elle-même signe double, marque d’absence d’une partie des cheveux et signe social désignant le moine, renverse sa valeur pour se révéler garant des cheveux qui autrefois l’entouraient et la désignaient en la limitant. Le signe-valeur sociale l’emporte sur ce qui peut être de fait constaté. Il a survécu a ce qui le définissait et n’existe plus. La tonsure, rond où manquent les cheveux, délimitant un sens dans ce “blanc”, atteste ainsi la circulation du sens par le non-sens. Bien que la calvitie ait à terme dénié sa réalité à la tonsure, elle n’a pu en abolir le sens. La détermination de l’âge du moine va manifester le même procédé, le même souci de confier à l’intervalle la charge de dire le vrai. Yorick va d’abord décider que ce moine a soixante-dix ans. Le feu qui couve dans les yeux du moine forcera à réviser le jugement et à fixer son âge à soixante ans. La vérité est sans doute entre les deux, explique Yorick qui tout aussitôt reprend son raisonnement et affirme sans plus de discussion possible qu’il avait assurément soixante-cinq ans. Il prouve enfin son calcul (account) par l’allure générale du moine17. Peu importe à la vérité l’âge de ce moine, il ne fait ni ne fera rien à l’affaire ; par ailleurs nous restons dans le domaine de la fiction, où Sterne serait – en fait est – libre de fixer à volonté les âges ou d’ailleurs de les céler impunément à son lecteur. C’est bien entendu à cause de cette totale liberté d’auteur que l’embarras du personnage-d’auteur devient signifiante et que la valorisation de l’écart comme producteur de sens, que l’affirmation du sens comme ce qui est absent et est désigné par ce qui délimite le blanc créé par cette absence, prennent toutes leurs valeurs.
17Un autre exemple nous ramène à l’organisation du récit, à la présence de la charité et des descriptions, des analyses auxquelles elle donnera lieu dans le livre. Il est temps d’y revenir alors que, à l’instar de Yorick, nous paraissons fuir le pauvre moine et le laisser, main tendue, affectant de ne pas voir son geste. Il est d’ailleurs intéressant de noter que par lui-même, ce geste est significatif d’une absence. C’est parce que l’argent manque que la main est tendue. Cette main vide, tendue, désigne aussitôt, sans qu’il soit besoin d’autres remarques, cette absence même d’argent par quoi la main doit se tendre. A preuve, dès que de l’argent y sera déposé, la main cessera de proférer le manque qui lui donnait un sens. Essayons de poursuivre cette analyse et d’envisager ce que signifie l’acte de charité, c’est-à-dire en quoi il déplace et est déplacé, où se situe sa place avouée par quoi il manque à l’autre place, quel est en d’autres termes son rapport au champ de l’autre. Puisqu’il est question d’argent, on se souviendra que l’expression “la bourse ou la vie” illustre parfaitement la présence du “ou aliénant” dans le langage et définit le vel de l’aliénation qui se trouve tel que “quel que soit le choix qui s’opère, il a pour conséquence un ni l’un ni l’autre”18. On se souviendra aussi que Lacan s’appuie sur ces prémisses pour démontrer qu’il n’y a de surgissement du sujet au niveau du sens que dans son “aphanisis sur l’Autre lieu qui est celui de l’inconscient”19.
18La question dorénavant posée sera la suivante, qu’en est-il de l’aphanisis dans l’acte de charité, quel rapport de disparition le sujet y entretient-il avec l’Autre ? La relation n’est-elle pas fondamentalement du même ordre que celle qui unit le voleur et le volé, lorsqu’a été posé le choix impossible, la bourse ou la vie ? Certes il est possible de refuser l’aumône sans que, pour autant, la vie de celui qui rejette la supplique soit en danger. Cette vie est-elle la même ? Ne s’y est-il pas introduit soit une gêne devant son propre refus, soit au moins à l’état d’absence, la gratification d’avoir prouvé sa bonté ? En d’autres termes la charité, avant même que celui qui est sollicité ait décidé de la faire ou non, n’est-elle pas d’abord irruption de l’Autre et donc mise du sujet en relation avec sa dépendance envers l’Autre ou encore obligation pour le sujet de cesser l’illusion qu’il aimerait choyer et qui voudrait que l’Autre puisse à jamais être absent, laissant ainsi le sujet dans la certitude de son identité sans risque et à terme le dispenserait du clivage conscient/inconscient, signifiant/ signifié. Lorsque se tend la main pour demander la charité, s’il est possible de faire l’économie de la question “que me veut-il ?” par quoi surgit l’interrogation sur le désir de l’Autre, il est en même temps impossible de faire l’impasse sur ce surgissement. L’Autre est déjà là, sujet désirant ce que soi-même on répugne à perdre, à voir manquer.
19Après ce détour qui va nous permettre de mieux comprendre ce que Sterne expose20, revenons à son texte et aux apparentes contradictions qui l’animent. Commencer le livre par le rapport à la charité c’est donc le situer résolument dans le champ de l’Autre, admettre dès le départ que le voyage sentimental est d’abord un voyage par l’Autre, où le sentiment se définit de sa soumission consciente au regard de l’Autre mais où parallèlement se mettront en place divers dispositifs par quoi le sujet regardé essaiera de se protéger, de bloquer l’arrivée de l’Autre, d’en détourner, voire d’en nullifier le regard. Dans cette perspective, il est plus étonnant que le premier Autre rencontré, soit celui que l’on pourrait désigner par l’expression d’Autre suprême, je veux dire le monarque régnant dont les lois forment autant de regards qui pèsent sur – justement – ses sujets, autant de manières de les appréhender, de leur intimer l’ordre de tenir compte de sa constante présence, en un mot – justement encore – de les aliéner. Lorsque Yorick décide qu’il peut se réconcilier avec cette omniprésence menaçante et que la puissance royale est avant tout potentielle, il boit à la santé du roi et se sent grandi par l’opération, physiquement plus grand21. Lorsqu’un homme est en paix avec lui-même, tout lui paraît simple et facile. Pour illustrer cette idée, Yorick prend deux exemples. Il souligne combien il lui est facile de sortir son porte-monnaie et combien il est disposé à partager le contenu avec quiconque. De sa capacité – potentielle remarquons-le – à effectuer simplement cette action – qui s’en trouve postulée difficile à accomplir – Yorick tire son second exemple. Parce qu’il place son porte-monnaie à la disposition de son prochain, il ne pourra être appelé “machine”22. Son humanité, son indépendance, son autonomie de sujet sont ainsi doublement renforcées. Il est homme et non machine, il dispose de lui-même et n’est pas mû par quelqu’automatisme ou ressort secret. L’Autre ne pourra, en le nommant, l’aliéner. Il reste indépendant, irréductible à un vis-à-vis avec l’Autre où se diluerait le délicieux vis-à-vis qu’il est parvenu à établir avec lui-même ! L’arrivée du moine ne pouvait assurément être plus intempestive. Elle brise le miroir où il s’admirait pour lui en montrer les deux faces, le contraindre à le traverser et le retraverser, en un mot à mesurer la contradiction où il s’est lui-même empétré. Ou bien il continue à afficher son indépendance, refuse d’entendre l’Autre, de se soumettre à lui et cesse de jouir de la preuve de son unicité qu’il venait de choisir lui-même, la libre disposition de son argent ; ou bien il cède à l’Autre, dispose de son argent, fait la charité et renonce à son unicité puisqu’il n’est plus seul maître de ses sentiments, il a laissé l’Autre influer sur sa conduite. Cruel dilemme où s’affirme la schize du sujet dès qu’il sort des rêves qui lui avaient un instant permis de s’échapper de son humaine condition. L’histoire se poursuit. Yorick n’est pas décidé à se rendre si vite. Dès qu’il voit le moine, il est décidé, prédéterminé – ne serait-ce pas l’ironique retour de la machine ? – à ne rien lui donner23. Ce moine est pourtant bien digne d’émouvoir notre voyageur qui bientôt ne trouve pas d’explication à ses refus sauf cette prédestination24 et donc ce désir de rester un, de ne rien perdre. Reste malgré tout un argument. Un argument tout à fait acceptable et authentique, puiqu’il s’agit d’un point de dogme. Pasteur protestant, d’une église qui a renoncé aux moines, tout particulièrement aux moines mendiants, Yorick est en droit de distinguer entre ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leurs fronts, et ces autres qui décident de passer leurs vies dans la paresse et l’ignorance, pour l’amour de Dieu25. Point de réplique possible. Les deux conceptions théologiques ayant été ramenées en vis-à-vis, le moine se retire.
20A peine l’a-t-il fait cependant que Yorick est malheureux, désolé26. Il se rend compte de ce qu’il n’avait aucun droit sur le pauvre Franciscain, que lui refuser l’aumône pouvait se concevoir, cela ne touchait au fond que Yorick, mais que lui infliger ce petit couplet théologico-moral conduisait à nier au Franciscain sa qualité de sujet, le nier en tant qu’autre, à terme mettre en cause la notion même de voyageur sentimental que Yorick prétendait pourtant illustrer27.
21A l’issue de cette rencontre, Yorick redoublera son désarroi devant l’Autre et le sentiment d’échec qui l’accompagne en se prononçant en faveur du Désobligeant, estimant que ce véhicule est le seul dont il est alors digne puisqu’il se sent indigne de commercer avec ses semblables28. Certes l’écriture de la préface va le décourager de voyager en Désobligeant et rétablir le rapport de vis-à-vis avec ses semblables. Le passage n’est pourtant pas si rapide que Yorick n’ait le temps d’introduire une nouvelle marque de son rejet d’autrui. Cette fois il blâme le monde qui l’entoure et fait qu’on ne peut acheter une chaise de poste sans se sentir vis-à-vis du vendeur dans la position de celui qui se battra en duel avec lui29. Tout cela, ajoute Yorick, pour trois ou quatre louis d’or qui auraient pu lui être réclamés en plus du prix normal. Vile passion dont la main se lève contre tous les hommes et contre qui tous les hommes lèvent la main. Dieu nous garde dit-Elle alors30. Le monologue intérieur est-il devenu “dialogue intérieur” ? Cette passion dénoncée par Yorick vient-elle lui reprocher sa véhémence et se défendre ? Point. “ELLE” désigne la dame qui était là et avait déjà été vue conversant avec le moine, obligeant ainsi Yorick à trouver refuge dans son Désobligeant, à tirer le rideau de taffetas noir, enfin à écrire la préface qui manquait en place, à l’ouverture du livre mais trouvera une place de ce que Yorick a soudainement besoin de manquer en place, de disparaître aux regards qui pourraient l’observer, l’inclure dans une conversation, le dire à son désavantage.
22Pour que la dame devienne ce ELLE ambigü, à mi-chemin entre la réponse de la passion et un personnage du texte, il a bien fallu que ce que nous avions pris pour un monologue intérieur ne le fût pas mais ait été prononcé à voix haute. A quelle passion la dame croit-elle répondre et demande-t-elle au ciel de les protéger ? Les réponses manquent autant que les questions. La transition s’est faite d’autant plus naturellement qu’elle est totalement absente. Yorick reprendra l’expression comme en écho et offrira “la sienne” à la dame. Il faut entendre sa main par opposition à celle de la vile passion et à celle que les hommes lèvent contre elle mais aussi en écho à cette main que la dame porte à son front. Il gardera d’ailleurs longuement cette main qui s’abandonne comme par inadvertance, parce qu’au fond elle est un gant plutôt qu’une main, comme si la présence du gant avait fait disparaître la main qui s’en trouvait alors comme absente31. En même temps cette main est bien là puisqu’elle s’est signifiée comme geste mais ce serait assurément faire preuve de cette légèreté dont Sterne a, par ailleurs, l’occasion de se plaindre32 que d’entendre à travers ces gants de soie noire comme un écho des culottes de soie noire que Yorick a emportées pratiquement comme seul bagage et que tout à l’heure encore il craignait de se voir dérober par le roi de France et qui, à la fin du livre, vaudront obstacle à la place de la robe de chambre33. De même si ces deux doigts plus le pouce pour lesquels s’ouvre le gant, conduisent le lecteur à trouver cette trinité complémentaire fort surprenante, ce ne sera qu’une autre preuve de son esprit de licence. Revenons plutôt à la dame et à l’effet qu’elle produira sur Yorick dans son vis-à-vis avec le moine, maintenant déplacé et renouvelé.
23L’occasion de la rencontre de la dame est en tous points remarquable. Elle parle avec le moine, elle répondra à la place de la “vile passion”, elle accompagnera Monsieur Dessein, Yorick lui tendra la main, elle partira enfin avec son frère. A chaque apparition elle est donc accompagnée, image symbolique de sa qualité d’autre. Inversement, puisqu’elle ne se présente jamais seule, il est possible de considérer qu’elle n’a pas d’existence autonome et donc qu’elle est une figure de l’aliénation. Dans les deux cas elle n’est jamais pleinement sujet, mais vide, absence. Comme dans le cas de la tonsure du moine, sa place n’est pas marquée par sa présence, par sa réalité ou ses actes, mais par ce qui l’entoure, par l’effet produit sur les personnages qui vivent autour d’elle. En d’autres termes, sa place est marquée par les sentiments qu’elle provoque et non par ceux qui l’animent, sur lesquels Yorick est particulièrement discret. Ainsi Madame de L est regardée là où elle n’est pas, moins en elle-même que dans les personnages qui l’environnent et servent de miroir où elle ne se voit pas, à travers lequel elle est pourtant vue. Lorsque Yorick voit la dame pour la première fois, lorsqu’il l’introduit dans son récit pour la première fois, il la situe précisément dans un “blanc” narratif qu’il souligne un peu plus loin. Ce n’est pas seulement la présence du moine qui lui fait tirer le rideau et rester dans le Désobligeant, c’est tout autant celle de la dame, non en tant que Madame de L mais parce qu’elle pourrait être cet autre par qui le moine s’érige à nouveau en sujet, à qui il va raconter la manière dont Yorick l’avait traité. Yorick/ Sterne avait bien dit la vérité à son lecteur, mais il ne l’avait pas dite toute, il avait laissé subsister un vide, comme une absence qu’il confesse et donc renforce ensuite34.
24La deuxième rencontre, nous l’avons vu, s’avère très voisine de la première. L’existence de la dame est révélée par son insertion dans le monologue intérieur et dans un geste de main qui en fait prolonge et déplace la métaphore qui animait le monologue intérieur. Cette forme d’absence s’amplifie lors de la description que Yorick fournit de la dame qui se révèle n’être qu’un “blanc” supplémentaire puisque – ne l’oublions pas – Madame de L a placé la main (gantée de noir) devant son visage et que Yorick ne peut l’apercevoir. Qu’importe, l’imagination supplée immédiatement à ce manque et lui peint ce visage qu’il ne peut voir35 . Lorsqu’enfin la main s’abaissera et placera dans l’esprit de Yorick, en vis-à-vis l’original et la peinture qu’il s’en était faite, les traits du visage le retiendront moins que l’histoire qu’il leur prêtera. Son intérêt va plus aux sentiments créés en lui par ce visage que par son entité physique36.
25Subsiste pourtant entre ces personnages, le troisième, le moine. Plus exactement subsiste l’impression qui aurait pu avoir été créée dans le coeur de la dame par l’histoire qu’il aurait pu avoir racontée. Il s’agirait alors de combattre cette funeste impression. Remarquons bien que Yorick se préoccupe de ce qui n’existe peut-être pas. D’ailleurs, comme pour le confirmer, il s’avèrera qu’en effet aucune impression de ce genre n’avait pu être donnée puisque le moine professera ne s’être jamais senti offensé par Yorick. La dame confirmera aussitôt en soulignant combien Yorick était incapable de vilenie, fût-ce en paroles. A ces mots Yorick rougit mais refuse d’expliquer ou de justifier ce soudain empourprement de son visage. Il choisit de désigner parmi l’ensemble des autres “ceux qui sont capables de sentiments”, ceux-là seront seuls capables d’analyser les causes de ce “rougissement”37. Ainsi l’explication manque, est absente, ou plutôt, selon un procédé qui commence à être familier, elle est déterminée par un environnement qui lui est suggéré, les sentiments des rares personnes susceptibles de telles délicatesses. Devant de tels assauts de générosité et de telles protestations de sensibilité, seul le silence peut poursuivre au même niveau d’émotion. Il ne sera rompu que par l’échange des tabatières.
26En guise d’excuse, mais en même temps, en tant que signe de sa générosité, maintenant dissocié du point de dogme qui l’avait amené à refuser de faire l’aumône au moine, Yorick avait d’abord offert une pincée de tabac puis donné sa tabatière en écaille38. Le geste est généreux. Il est aussi une surenchère, le moine avait préalablement tendu sa tabatière ouverte à Yorick. La main tendue pour quémander s’était ainsi tendue à nouveau, emplie cette fois de la tabatière. Il ne s’agissait plus de donner mais de prendre. L’Autre n’étant plus simplement celui qui intervenait par sa demande mais celui qui s’offrait. Il est au fond plus facile de répondre à l’offre qu’à la demande, il suffit d’offrir à la place de l’Autre pour devenir Autre à son tour. Pourtant, lorsque le moine ne se contente plus d’accepter le cadeau de Yorick et le transforme en échange, dès l’instant où à son tour, il donne sa tabatière, il assure définitivement sa prééminence. Dorénavant, sa mémoire ne quittera plus Yorick, objet et souvenir, le mélange est trop riche pour que l’oubli le dilue. Une question pourtant, de quoi se souvient Yorick ? A l’en croire c’est le récit de la vie du moine qu’il a retenu et pas l’épisode qu’évoque pourtant avec insistance la tabatière. Nouveau déplacement qui, aussitôt, donne lieu à un autre, des plus curieux.
27Sans transition autre qu’un changement de paragraphe, Yorick évoque un autre voyage, nécessairement postérieur à celui qu’il raconte où il apprend la mort du moine et va se recueillir sur sa tombe. Un tel paragraphe induit une réflexion sur le temps d’écriture du récit et semble nous inviter à considérer deux moments distincts, l’un bien réel, où Sterne a réellement voyagé en France et en Italie, et cet autre, tout aussi réel, où il se souvient de ce voyage et le raconte au nom de Yorick mais en ajoutant ce pont entre la réalité et la fiction par où passe le voyageur en chambre pour retourner à Calais et apprendre la mort du père LORENZO. A cette première ambivalence, spatio-temporelle, s’ajoute cette autre que je dirai du “pronom ambigü”. Il faut citer le texte et, qui plus est, le lire attentivement :
I had a strong desire to see where they had laid him (i.e. Father Lorenzo) – when, upon pulling out his little horn-box, as I sat by his grave, and plucking up a nettle or two at the head of it, which had no business to grow there, they (souligné par moi J. C. D.) all struck so forcibly upon my affections, that I burst into a flood of tears. But I am as weak as a woman; and I beg the world not to smile, but pity me39.
28De ce they naît l’embarras. Il est sans doute facile d’imaginer que Sterne “écrit bien”, comme l’on dit, qu’il “possède” sa grammaire. L’incohérence involontaire étant écartée – même au prix d’un postulat – et s’il est entendu qu’un pronom remplace un ou plusieurs noms, à quoi se rapporte ce they ? Qu’on lise le court texte cité ici ou qu’on veuille par scrupule se reporter à l’ensemble du paragraphe, la même évidence subsiste, il n’y a aucun nom auquel référer ce they intempestif. Il est tout à fait différent de celui qui peut-être lu quelques lignes plus haut et fonctionne clairement comme équivalent du “on” en français, “ils” dans ce cas désignant nécessairement ceux qui portèrent le moine en terre ; mais cet autre, le second ?
29A lire et à relire ce court passage, une seule et unique solution est fondée en grammaire, they ne peut désigner que a nettle or two. La question ne fait pourtant que se déplacer. Pourquoi sommes-nous a priori gênés de penser que les orties blessèrent Yorick à l’en faire pleurer et qu’il ait ensuite un peu honte de narrer cette faiblesse ? Bien entendu notre hésitation à suivre la stricte logique grammaticale vient de ce qu’elle introduit un chiasme regrettable ou du moins qui nous paraît tel à première vue. Sur la tombe du pauvre moine qui nous avait émus autrefois, il faut pleurer de douleur morale, par sentiment et non ne retenir que la souffrance infligée par les orties et en pleurer. Nous en viendrions vite à souhaiter que les orties aient d’abord été absentes et qu’il n’ait pas fallu que Yorick les arrache. Que viennent donc faire les orties en pareille affaire. De même que tout à l’heure il était difficile d’admettre que Sterne ne sût pas écrire, de même on ne peut se résoudre à croire qu’il ait parlé d’orties – et particulièrement d’orties qu’il arrache, qui disparaissent – pour le vain plaisir d’ajouter trois lignes à son texte.
30Ne faudrait-il pas reprendre complètement le problème et voir que, comme la tonsure, comme le visage de Madame de L, les orties occupent une place qui ne leur est pas due, qu’elles servent en fait à signifier mais n’ont aucune signification propre. Par pudeur Yorick/Sterne hésite à parler de ses larmes devant la tombe du moine. Il prend garde en outre à ce que son voyageur sentimental ne soit pas taxé de sensiblerie, ce qui ferait basculer l’ensemble de son texte et ferait écran à la compréhension de ce qui le rend sentimental. Alors il joue sur deux tableaux, larmes ridicules causées par les orties et vite oubliées par le lecteur pressé, larmes vraies mais qui doivent manquer en place pour être retrouvées, comprises et reconnues par ceux qui sont capables de la vraie délicatesse du coeur et avaient déjà été invoqués lors du rougissement subit de Yorick40. Ainsi le “trou” du texte, ce they qui ne réfère pas ou ne réfère que trop, semble référer “à côté” de l’attente du lecteur, est-il le lieu où passe un double sens qui n’avait pu se dire dans sa dualité et sa mise en garde. Yorick pleure par sentiment et non par banale sensiblerie. Il ne pleure pas la mort, accident banal, mais l’irréparable perte de l’ami, du compagnon en sentiment. Une fois encore, Sterne a résolu la contradiction et exprimé ce qui se situe au-delà de la barre signifiant/ signifié pour retrouver l’ellipse41. Gageons qu’après avoir tant fait travailler ce seul terme de they, Sterne l’a payé en heures supplémentaires, répondant ainsi par avance à la maxime de Humpty Dumpty42.
31A vouloir parler de charité, nous nous sommes de plus en plus profondément engagés dans le champ de l’Autre en prenant le risque de négliger l’aspect séquentiel du thème de la charité. En effet, il n’est pas seulement présent dans le livre à l’occasion de la rencontre avec le moine. Nous le retrouvons dans une section intitulée Montriul43. Cette fois Yorick ne pourra être surpris par la demande qui lui est faite. Au contraire, il est prévenu à l’avance, il donne même quelques conseils à son lecteur au cas où celui-ci voyagerait dans de telles circonstances.
32Yorick explique qu’il a la prudence de se munir de quelques sous afin de les distribuer aux pauvres qui se pressent habituellement à la sortie des auberges et assaillent les voyageurs. Arguant à nouveau de sa pauvreté, Yorick justifie le fait qu’il donne très peu par la modicité de ses ressources. C’est ainsi qu’il n’a que huit sous à donner, il les montre aux pauvres assemblés et constate qu’il a devant lui huit hommes pauvres et huit femmes pauvres. Que faire ? Yorick va se mettre à raconter à son lecteur comment il distribue cet argent, sur quelles bases rationnelles il crée une hiérarchie provisoire entre ces pauvres, quels critères il se fabrique. Le premier sou va à un pauvre qui se retirait du cercle des quémandeurs, renonçant au sou qu’il aurait pu avoir et le recevant malgré tout pour cela même, pour sa politesse44. Un second pauvre attire le regard de Yorick. Il est en train de tendre – lui aussi serions-nous tenté d’écrire – sa tabatière à ses voisins. Yorick y dépose deux sous, pour qu’il ne manque pas de tabac et, là encore – “en échange” prend une pincée de tabac à priser. Deux autres sous vont à un vieux soldat manchot. Restent trois sous, le premier est accordé pour l’amour de Dieu45. Non sans malice, Yorick précise que la pauvresse qui le reçoit avait la hanche démise et qu’il ne pouvait avoir aucun autre motif de lui faire la charité. Le second sera donné en réponse à celui qui le sollicite en l’appelant Mon cher et très charitable Monsieur46et le troisième après avoir été nommé My Lord Angloi47. Cette répartition paraît à première vue justifiable et fort rationnelle.
33L’est-elle vraiment ? La question se pose d’autant plus que l’épisode ne s’arrête pas là. Yorick a dépensé l’argent qu’il avait raisonnablement préparé pour cette distribution d’aumônes. Dans son désir de donner, il a négligé celui qu’il appelle un “pauvre honteux” qui n’avait osé mendier et se tient là, silencieux, éternel Pierrot, une larme sur la joue48. Et Yorick n’a plus de sous à distribuer. Ceci est la stricte vérité et pourtant ce n’est pas vrai. Il lui reste de l’argent même si sa provision de sous préparés à l’avance est épuisée. Alors il donne au pauvre honteux. Combien ? Voilà bien le problème. Il déclare avoir honte de dire aujourd’hui combien il a été généreux. Ce jour-là il avait honte de voir combien il semblait ladre49. De telles indications – estime Sterne – devraient suffire pour deviner, à une ou deux livres près, la somme exacte. Voilà donc un autre exemple de la définition de ce qui n’est pas dit, par sa périphérie. Le montant de l’aumône est absent du texte, certes, mais deux butées ont été fournies qui le disent à sa place.
34Le reste du texte s’en trouve coloré en retour. Il semblait au départ que Yorick s’était construit des critères de générosité. Ainsi il était seul maître du jeu. La demande de l’Autre s’intégrait dans un système qu’il avait fixé à l’avance, dont il avait posé les limites et les possibilités. Une fois placé vis-à-vis de l’Autre, la belle construction cède aussitôt pour s’effondrer définitivement face à la demande imprévue, voire imprévisible, l’appel muet de la larme discrète. Si en l’affaire il s’était agi de quelque histoire racontée, il eût certes été facile de fustiger l’incohérence des humains ou de souligner ironiquement le décalage persistant entre l’opinion formulée dans le calme du cabinet et la conduite dans la vie réelle. Seulement voilà. Nous sommes résolument en fiction. Sterne est seul organisateur d’apparentes contradictions. S’il prend soin de montrer la belle logique du raisonnement de Yorick puis de la jeter par terre, il n’y a pas manque de cohérence mais effet voulu, articulation du recul de la raison au profit du sentiment jusqu’à faire perdre toute raison à Yorick et le faire puiser dans sa poche des sommes dont il aurait eu bien besoin lui-même. Sa situation de pasteur pauvre dans l’Angleterre du XVIIIe siècle est trop connue tant en fiction qu’en réalité, pour que le doute soit permis. Surgissement de l’Autre et résistance à cette apparition sont ainsi montrés comme ressentis par le voyageur sentimental qui n’en triomphe pas calmement mais est emporté à les surmonter parce qu’il est voyageur sentimental, du moins voilà ce que Sterne essaie de démontrer.
35Quoiqu’il en soit, le mécanisme de la charité, ce qui la déclenche comme la manière de la faire, s’offre au spectateur sous la forme d’une énigme. Au livre II du Voyage Sentimental, Sterne nous fait assister à ce qu’il appelle un acte de charité50 où Yorick n’est plus protagoniste mais regard. D’autant plus regard que Sterne prend soin de nous expliquer que la scène se déroule dans une ruelle étroite, mal éclairée, derrière l’opéra-comique et que ce lieu est typiquement celui où doit s’aventurer le voyageur sentimental car en plein jour, il est difficile d’être spectateur, la nature n’agit et ne se révèle que cachée51. Yorick lui-même est rendu d’autant plus discret que dans cette semi-obscurité il est vêtu de noir52. C’est pourtant là que s’éclairera pour lui, outre le présent mystère, un autre de même nature qui avait été créé par une petite scène observée devant son hôtel53. Un homme se promenait de long en large devant la grille de l’hôtel. A son allure et à sa manière d’accoster les passants, Yorick devine son propos et s’apprête à lui faire l’aumône de un ou deux sous quand l’homme passera à sa hauteur. Voilà qu’il ne sollicite pas mais que cinq pas plus loin il aborde une dame puis une autre, laisse passer un monsieur âgé, un jeune homme, sans rien demander. Il continue son manège au moins pendant la demi-heure où Yorick l’observe. Deux types de questions brûlent les lèvres du voyageur. Pourquoi cet homme ne parle-t-il qu’aux dames et que leur raconte-t-il ? Quelle éloquence particulière est la sienne qui réussisse immanquablement auprès des dames et qu’il refuse d’utiliser envers les hommes ? Pourquoi leur parle-t-il à l’oreille et pourquoi son succès est-il garanti ?
36Si Yorick est si désireux de percer le secret de cet homme et ainsi de résoudre l’égnime, ce n’est point par curiosité vulgaire mais parce qu’un procédé qui permette de toucher le coeur de chaque femme que l’on approche vaut bien la pierre philosophale54. On le constate une fois encore, Yorick s’intéresse moins à l’autre en ce qu’il est un autre sujet, et par ce qui lui permettrait de l’émouvoir. L’occasion lui est donnée de tout comprendre, ce soir-là, dans l’étroite ruelle, derrière l’opéra-comique. L’homme s’approche des dames et demande douze sous. Yorick sursaute, comment oser fixer soi-même le tarif de l’aumône demandée et exiger douze fois plus qu’il est accoutumé de donner. Les dames sont également suffoquées et refusent. L’homme insiste, il a gain de cause, Yorick le suit et le reconnaît, l’homme de la ruelle et celui qui s’était placé devant l’hôtel sont bien la même personne. Quel est donc le secret ? la flatterie55. Le secret n’en est pas un ou plutôt n’est autre que l’éternel moyen d’atteindre les coeurs, de placer tous les pouvoirs, comme toutes les faiblesses de la nature humaine de son côté. Sterne aurait-il voulu donner libre cours à sa misogynie ? Cherchait-il à glisser à son lecteur une leçon de morale cent fois ressassée ailleurs ? Il est difficile de répondre par la négative, rien dans le texte n’autorise une quelconque décision. A la lueur des analyses précédentes, il est pourtant bien embarrassant d’en rester là et d’accepter l’idée que Sterne ait si longuement disserté sur les énigmes et les mystères pour les résoudre d’un seul mot, bien banal de plus et qu’il l’ait fait gratuitement. Ne serions-nous pas au contraire fondés à penser qu’ici encore il s’agit de définir un blanc, un trou dans le récit où le lecteur sentimental pourrait lire l’action d’un discours sentimental universel qui ne serait pas que flatterie ? La flatterie n’est-elle pas là que pour montrer combien manquent les vrais sentiments ?
37L’argent, puisqu’il semble que ce soit autour de lui que s’organisent les blancs du récit où se dit sa dualité, ne sert pas qu’à répondre à des sollicitations et à faire la charité. Il intervient également lors de transactions plus traditionnelles, lors d’échanges fondés sur le principe de l’achat et de la vente. La rencontre avec The Beautiful Grisset dont il a déjà été question56 s’achève en effet par l’achat d’une paire de gants57. On pouvait s’en douter, il ne s’agit pas de n’importe quels gants et Yorick n’en fait pas l’acquisition de façon banale. L’objet est loin d’être anodin. Un gant se jette à l’adversaire avec qui on va se battre en duel. Un gant protège la main. Il en est le masque, le déguisement. Un gant peut se laisser tomber en geste d’appel à l’Autre. Un gant est une ouverture où glisser les doigts, où enfiler la main. Et Sterne ne se prive pas de jouer avec ces ambiguïtés, de laisser libre cours à la connotation comme dans l’épisode de l’encrier et de la plume ou du petit porte-monnaie58. Le gant est aussi souvenir, objet que l’on conserve et évoque l’autre, absent. Un gant s’essaie, on échangera une paire contre une autre jusqu’à trouver celle qui convient. Ainsi les gants sont un moyen de communication qui fonctionne sur plusieurs registres complémentaires.
38Essayons de voir comment Sterne utilise le dispositif qu’il s’est créé. Yorick essaie les gants, la Grisset les pose l’un après l’autre sur sa main, l’invite à en mettre un au moins. Ils sont tous trop grands, ils ne conviennent pas. Le langage des mots s’était déjà révélé trompeur, le langage des objets n’est pas adéquat, reste le langage des yeux déclaré ici incomparable car la communication est instantanée, délivrée des retards causés par les mots59. Ironie, pour dire les qualités de ce langage des yeux il a fallu avoir recours aux mots. Sterne s’interrompt à cette idée60 mais reprend aussitôt son discours en mots pour décrire le mouvement de ces yeux, des gants à la fenêtre, de la fenêtre aux gants, puis des gants à Yorick qui à son tour suivra le même chemin, les gants, la fenêtre, les gants, la Grisset. A quoi bon ce chemin si ce n’est pour montrer que ce langage des yeux n’est pas fait d’un long regard, les yeux dans les yeux comme l’on dit, mais essaie d’englober ce qui s’est avéré manquer et qui d’être là, marque encore plus son absence, je veux dire ces gants que Yorick essaie sans qu’ils lui aillent. N’est-ce pas dire en une subtile métaphore son désir vis-à-vis de la belle Grisset et son refus, son incapacité à la satisfaire ? D’ailleurs Yorick brisera cette communication navrée, en prenant une paire de gants, comme cela, au hasard et la met dans sa poche. Il faut cacher ces gants qu’il a dû dénier, les rendre absents parce qu’ils ne pointent plus ce qui en fait a manqué réellement.
39Revient alors l’argent par un biais très subtil. Yorick remarque qu’il ne lui a pas été demandé plus d’une livre au-dessus du prix61. Il aurait souhaité qu’une livre de plus soit exigée mais la Grisset explique qu’elle ne pouvait demander un sou de trop à un étranger, surtout un étranger dont la politesse plus que le besoin lui a fait acheter ces gants. Le tour est joué. Yorick parce que les gants ne lui ont pas convenu, quels qu’aient été les efforts de la marchande, est redevenu un étranger. L’échange est commercial et non affectif. Les gants qui auraient pu les unir, les ont séparés, car déjà sur le comptoir ils se dressaient entre eux62. Une consolation pourtant, la Grisset n’a pas demandé plus d’une livre au-dessus du prix, c’est donc qu’elle a malgré tout demandé une livre en plus du prix normal, délicate concession à la sensibilité de Yorick qui n’est ainsi pas tout à fait un client ordinaire. La transaction n’a pas été purement commerciale, même si elle le reste essentiellement. Argent et communication, ambiguïtés et sentiments, illusion des mots, regards se détournant pour désigner les métaphores, il reste fort difficile d’aborder l’Autre, de se trouver au même lieu et au même niveau que lui. Yorick ressemble alors à ce personnage qu’évoque Lacan, qui mangeait au restaurant chinois pour la première fois, insatisfait par la traduction – toujours ce terme qui d’ailleurs désigne la section du Voyage Sentimental qui suit immédiatement celle des gants – demande à être conseillé “ce qui veut dire – qu’est-ce que je désire là-dedans, c’est à vous de le savoir”63. Que voulait Yorick ? Qu’on lui indique le chemin pour se rendre à l’opéra-comique ? Communiquer – quel que soit le niveau où nous situons le mot – avec la belle Grisset ? Acheter une paire de gants ? Sûrement pas cette troisième hypothèse, pourtant c’est bien la seule qu’il réalise et qui, à être trop là, montre ce qui manque.
40A chercher l’Autre nous avons rencontré l’absence, à dessiner les contours de ce qui manquait ainsi, nous nous sommes perdus dans le champ de l’autre. La demande de charité – demande d’amour aussi – est devenue ambivalente et les gants ont pris leur valeur symbolique à la fois dans leur inutilité en tant que gants – ils ne coïncident pas avec la main qu’ils auraient pu recouvir – et dans leur mise en place de l’Autre – qui échoue elle aussi –. Ne pouvons-nous alors penser avec J. Lacan que :
le partenaire de ce je qui est le sujet, sujet de toute phrase de demande, est non pas l’Autre, mais ce qui vient se substituer à lui sous la forme de la cause du désir (…). Pour tout être parlant, la cause de son désir est strictement, quant à la structure, équivalente si je puis dire, à sa pliure c’est-à-dire à ce que j’ai appelé sa division de sujet64.
41Ce texte suggère que si l’Autre vient à être absent, c’est à la suite de sa traduction-déplacement en ce qui se subsitue à lui sous la forme de la cause du désir. Il nous renvoie en outre à l’idée d’une pliure, exprimant la division du sujet. Je voudrais essayer de montrer que ces deux notions rendent compte du titre même de l’ouvrage dont il est question ici, le Voyage Sentimental. L’écrit est l’un des effets possibles du langage. Il a ceci de particulier qu’il crée une structure entièrement à la disposition du lecteur parce que même suspensive – et nous avons vu que Sterne excelle à ces suspensions – sa clôture est irrémédiable. L’habitude de la lecture veut que l’on commence à la première page et qu’on lise ainsi, en suivant, jusqu’à une certaine page qui s’avère être la dernière. Cette fin est nécessairement délibérée. Elle achève l’ouvrage mais dans le même temps, elle libère le lecteur. Il n’est plus contraint par la succession forcée des pages. Il peut maintenant, à loisir, ouvrir le livre où il veut, choisir telle ou telle page, reprendre tel ou tel passage, à la limite refaire sa lecture de la dernière page qui en devient la première à celle qui avait été la première et s’est inversée en une nouvelle clôture finale. Et ceci à volonté, indéfiniment. Un tel exercice peut paraître gratuit, à la limite même irréalisable à moins précisément que l’auteur l’ait, dès l’écriture du texte permis, voire encouragé. Si une telle lecture en aller et retour, si je puis dire, est possible, au milieu du livre apparaîtra une sorte de pliure autour de laquelle s’organisent les lectures. En quelque sorte le milieu du livre en sera la clôture où viendront converger les deux lectures inverses. Affranchi de la passivité où il voit les pages défiler, un peu comme le paysage de la fenêtre d’un train, le lecteur sera alors authentiquement placé en vis-à-vis du livre qui assumera pleinement sa qualité d’objet.
42Remarquons immédiatement que le Voyage Sentimental comporte deux “livres” et donc un “milieu” naturel. Reste à démontrer qu’il s’agit également et en même temps d’une pliure. De part et d’autre de l’interruption, du blanc créé par le passage du Livre I au Livre II un même discours est tenu, il s’agit d’expliquer les avantages du voyage. Dans aucun autre cas, Sterne n’a pris soin de ménager des transitions entre les sections qui constituent chacun des livres. Rappelons qu’à l’exception du neuvième et dernier livre, chaque livraison de Tristram Shandy comportait deux livres sans que Sterne éprouve la nécessité de pratiquer des transitions entre chaque livraison.
43A peine Yorick – pour revenir au Voyage Sentimental – a-t-il rappelé l’opinion de l’officier français sur les voyages que sans autre raison qu’une référence à Polonius et, à travers lui, à Hamlet et donc à Shakespeare, Yorick décide d’acheter les oeuvres complètes de Shakespeare. Il n’y parviendra pas. Elles manquent en place. La seule édition complète dont dispose le libraire vient d’être vendue. Yorick a le texte sous les yeux et pourtant il ne peut l’acheter, se l’approprier, il doit partir, il est vendu. Pourtant, comme chacun sait, Yorick est une partie de ce texte, il est – aussi – un personnage de Shakespeare. C’est donc sa propre identité qu’il ne peut (re)trouver, qui s’est dissoute. Plus tard pourtant, cherchant à se présenter au Comte de B., l’acheteur de l’oeuvre complète de Shakespeare, il indiquera sa place dans Hamlet et s’y perdra. Le Comte le prendra pour le personnage de Shakespeare et lui fera un passeport à ce nom. Yorick trouve son identité sociale, dûment attestée par le passeport au prix de perdre sa “véritable” identité de pasteur du XVIIIe siècle qui, il est vrai, est de fiction. Ainsi lorsque Yorick trouve sa place dans le texte de Shakespeare, c’est pour s’absenter – au moins pour le Comte de B. – de celui de Sterne !
44Au-delà de ce chassé-croisé amusant, il nous faut remarquer qu’au moment où est marquée la pliure du texte, Yorick trouve sa place dans un livre qui est décidément un objet puisqu’il se vend, s’achète, se prend en main, s’ouvre et peut même une fois ouvert vous engloutir. Voilà donc la pliure marquée. Est-elle pour autant le lieu de convergence dont nous parlions ?
45Pour répondre à une telle question, il convient d’essayer de mettre en séquences chacun des livres. Le premier procède d’une conversation antérieure au texte et s’inaugure de l’engagement contracté par Yorick d’aller chercher en France les preuves de cet ordonnancement supérieur dont il parle. La rencontre avec le moine crée un obstacle, il s’enferme dans le Désobligeant. Son intention de voyager avec Madame de L est détournée, un fragment de texte est introduit. Suit la scène des aumônes déjà écrite puis l’épisode de la lettre, autre irruption d’un texte extérieur et déjà composé dans le récit de Sterne. La rencontre avec la Grisset amène une réflexion sur le langage et les pièges des mots. Le livre s’achève sur l’analyse et la traduction-déplacement. Qu’en est-il de l’autre ? S’il doit y avoir convergence, il conviendrait que le second livre retraçât le trajet inverse. Lisons-donc à partir de la fin. Le livre s’achève, outre sa suspension qui prolonge le livre au-delà de sa clôture, par la relation contractuelle entre Yorick et la dame qui partage sa chambre. Yorick et la dame avaient pourtant créé un obstacle en s’enfermant chacun dans “son” lit. Si Yorick avait été conduit en ce lieu c’est parce que sa route avait été détournée par le rocher qui bloquait le chemin. Peu avant un fragment avait fait l’objet d’une longue citation. Le fragment suivait l’analyse de l’autre acte de charité, lui-même précédé par l’épisode du passeport, par définition morceau de texte déjà constitué et s’imposant au récit. Yorick s’était résolu à demander un passeport parce qu’il avait constaté sur lui-même combien les mots étaient des pièges et qu’il ne suffisait pas, pour être serein, de considérer que la terreur de la Bastille provenait de son seul nom. Enfin dans la première séquence du livre II, Yorick avait traduit-déplacé l’argent, marque traditionnelle de corruption en gage de vertu65.
46Pour constater la pliure et la convergence qui la marque, il suffit maintenant de relire le paragraphe qui précède et témoigne de cette double structure : première séquence (livre I) contrat/obstacle/s’enferme/détourné/fragement/aumônes/lettre (texte extérieur faisant irruption)/piège des mots/traduction-déplacement ; deuxième séquence (livre II lu à partir de la fin) contrat/obstacle/s’enferme/détourné/ fragment/acte de charité/passeport (texte extérieur faisant irruption)/piège des mots/traduction-déplacement. A ceci s’ajoute le fait que chaque séquence était prolongée par un au-delà du texte – conversation inaugurale dans un cas, geste suspendu mais qu’il “faudrait” achever dans l’autre – et même à une séquence “commune” où il est question de l’usage des voyages. Il semble maintenant parfaitement clair que les deux séquences sont parfaitement identiques. Certes il reste possible d’isoler tel ou tel épisode de l’un des deux “livres” qui ne se retrouve pas de façon indentique dans l’autre, Madame de L n’est pas Maria, la Grisset n’est la fille de chambre de Madame de R. Il resterait pourtant possible à leur sujet de déceler d’étranges coïncidences. Ce n’est pas là le vrai problème. Si Sterne avait réellement écrit deux “livres” rigoureusement identiques, dont le second ne serait autre qu’un décalque mécaniquement obtenu à partir du premier, le Voyage Sentimental serait au mieux une expérience d’écriture mais n’aurait guère d’intérêt par ailleurs. Ce qui subsiste dans notre analyse c’est le rapprochement possible des deux “livres” et donc l’existence de la pliure dont nous parlions.
47Lorsque le lecteur referme le livre, il le fait selon une ligne de partage consciemment organisée par Sterne. Lorsqu’au contraire il l’ouvre pour le lire, il a devant lui quatre possibilités de lecture. A partir du début, classiquement, à partir de la pliure vers chacune des extrémités, à partir des extrémités vers la pliure, à partir de la fin, à travers la pliure vers le début. Fondamentalement sa lecture sera la même. A partir de cette constatation, il est possible de poser l’hypothèse selon laquelle Sterne nous livre un objet-livre, une machine à lire, une structure de constant vis-à-vis entre le lecteur et l’auteur. On comprend mieux ainsi qu’il n’y ait pas d’“histoire” au sens strict du terme, mais qu’en même temps chaque section forme un tableau complet, une anecdote. Sterne a créé une continuité de lecture différente, articulée des discontinuités qui la tissent. L’histoire racontée au fil des pages n’est absente que pour que surgissent les épisodes discontinus, archives d’une autre histoire, à se raconter par un travail de lecture-jeu de construction.
48De même que se combinent l’écriture de Sterne et la parole de Yorick, que se répondent l’auteur qui avance sous un masque qui ne le dissimule guère et le personnage d’auteur, regard se regardant, le texte appelle la participation du lecteur, son accord. On dira sa relation de voisinage comme si auteur(s) et lecteur(s) occupaient des lieux placés en vis-à-vis et séparés par le passage du texte qui leur devient mitoyen sous peine de faire disparaître auteur et lecteur dans leurs rôles spécifiques et donc de se dissoudre à son tour. Le texte se structure ainsi de ce qui y manque pour pouvoir pleinement occuper la place qu’il revendique consciemment dans une relation ternaire auteur/texte/lecteur. Les barres obliques que nous venons de tracer peuvent être lues comme la marque de Yorick en ce qu’il est présence de l’auteur dans le texte pour la première et trace de constants appels au lecteur, à son écriture-lecture du texte pour la seconde.
49Lorsque Yorick constate qu’une fatalité pèse sur son voyage, telle qu’il ne parvient jamais à atteindre le lieu qu’il avait au départ assigné comme but de son voyage66, qu’ainsi ses déplacements marquent la place qu’il leur avait d’abord fixée pour atteindre cette autre qui s’en révèle authentique but de l’errance, il nous donne la “clef pour l’imaginaire”67 qui préside au passage de la réalité du monde à celle du texte-objet à travers la fiction du voyage de Yorick. Pour que ce travail de l’imaginaire soit effectif et efficace, il faut dépasser le seuil de la réalité simple, je veux dire au sens où tout travail de fiction contient toujours et nécessairement un travail réel de ce type, pour atteindre cette autre instance de réalité qui est sa matérialisation dans le texte, sa présence, son plus-que-sa-place. Entre la réalité de ce qu’il veut exprimer et la réalité du livre produit, Sterne place outre la réalité de son travail d’expression, l’image fictive de ce travail autour de quoi s’organise le livre. Il le fait de deux manières complémentaires. Il sur-marque son rôle d’auteur, semblant se moquer du lecteur, lui rappelant sans cesse sa condition d’assisté, sa situation de dépendance vis-à-vis de l’écrivain par définition tout puissant dans son propre champ d’écriture, nullifiant la réalité du lecteur en tant qu’Autre susceptible d’intégrer le texte (traduction-déplacement inhérents à la lecture). A l’inverse, Sterne dégage de vastes blancs où le lecteur règne, en seul organisateur du texte, seul capable de le dire, de lui donner forme et sens, en fait de “l’écrire”. A la convergence de ces deux stratégies narratives s’installe, comme pour les articuler, la pliure que nous avons montrée, la structure du texte, contradictoirement et complémentairement ouvert et clos, en vis-à-vis.
50De telles analyses de structure ne devraient pourtant pas nous faire perdre de vue le fait que le voyage n’est pas qu’une manière de dire ; il serait d’ailleurs plus juste de parler d’une manière d’écrire, non pas pour des questions de purisme dans l’expression mais parce que seul l’écrit – parce qu’il reste comme chacun sait – permet le travail d’analyse de structure auquel nous nous sommes livrés. Si le voyage ne se réduit pas à une manière, à une réflexion sur la composition et l’expression littéraires, c’est aussi parce qu’il est voyage sentimental. Jusqu’ici – pourquoi le nier – nous avions étudié cette question de la présentation des sentiments dans le Voyage Sentimental en la déplaçant dans le travail de Sterne. Non certes parce qu’elle serait gênante pour notre propos mais précisément parce qu’elle est l’objet de constants déplacements dans l’espace du livre et le temps écoulé depuis son écriture. Essayons, pour ancrer notre propos de fixer au moins les bornes historiques de ces déplacements. Les datations sont toujours sujettes à arbitraire, elles indiquent au moins une tendance. Le terme sentimental est formé sur sentiment qui désigne d’abord une attitude mentale, une opinion. C’est d’ailleurs le sens donné par le Docteur Johnson dans son célèbre dictionnaire où ne figure d’ailleurs pas sentimental bien que le célèbre lexicographe ait revu son oeuvre jusqu’en 1773 soit cinq ans après la parution du livre de Sterne68. Le Oxford English Dictionary on historical principles distingue deux dates, 1752 où le mot désigne ce qui est défini par les sensations (feeling) plutôt que par la raison et 1891, date à laquelle le terme renvoie à ce qui est lié aux sentiments (sentiment) plutôt que par des considérations matérielles69. Deux évidences s’imposent. Sentimental a bien du mal à être défini en tant que tel, il faudra à deux reprises lui trouver son sens par opposition à une autre idée. Il semble ainsi être absent, voir sa place définie par ce qui l’entoure, ce par rapport à quoi il existe. Il en est placé en perpétuel vis-à-vis, dans l’attente d’une définition qui lui vienne du champ de l’Autre. Ainsi par le biais du Dictionnaire, le mot sentimental semble devoir réagir sur le voyage et lui imposer la structure de vis-à-vis que nous avons montrée. Voilà donc qu’alors que nous pensions sortir des structures, des objets de la narration, le mot sentimental par où nous pensions nous échapper nous y ramène. Cela n’est après tout pas si surprenant, rappelons-nous l’épisode des gants, la rencontre avec Madame de L, la tentation suivie de la conquête.
51N’y aurait-il dans le livre aucun lieu où parler de sentiments ? Que dire de ceux-ci ?
to see her weep! and though I cannot dry up the fountain of her tears, what an exquisite sensation is there still left, in wiping them away from off the cheeks of the first and fairest of women, as I am sitting with my handkerchief in my hand in silence the whole night besides her. There was nothing wrong in the sentiment; and yet I instantly reproached my heart with it in the bitterest and most reprobate of expressions70.
Dear Sensibility! source inexhausted of all that’s precious in our joys, or costly in our sorrows! thou chainest thy martyr down upon his bed of straw – and ’tis thou who lifts him up to HEAVEN – eternal fountain of our feelings! – ’tis here I trace thee – and this is thy divinity which stirs within me – not that, in some sad and sickening moments, my soul shrinks back upon berself and startles at destruction – mere pomp of words ! but that I feel some generous joys and generous cares beyond myself – all cornes from thee, great great sensorium of the world !71.
52Admirables larmes après lesquelles il est difficile de poursuivre une analyse. Il serait tentant de se contenter d’affirmer pour soi-même et pour autrui
N’en doutez point, il l’aime. Instruits par tant de charmes Ses yeux sont déjà faits à l’usage des larmes72.
Tout doute peut-il définitivement être écarté ? La question mérite d’autant plus d’être posée qu’une fois encore le texte incluait un “blanc”, une ambiguïté.
53Reprenons notre première citation et tout particulièrement cette phrase “there wasnothing wrong in the (mis en italiques par moi J.C.D.) sentiment”. De quel sentiment Yorick parle-t-il ? Quel est ce sentiment qui amènera Yorick à se faire d’amers reproches ? Son plaisir à rencontrer Madame de L à Bruxelles, l’idée de la délicieuse émotion des larmes ou autre chose encore qui fera qu’à la fois il n’y a rien à se reprocher et que se trouvera pourtant l’occasion de se faire des reproches ? La suite du texte évoque Eliza. Il lui a juré une éternelle fidélité, il n’ira donc pas à Bruxelles, dût cette route s’avérer celle qui menait en paradis ! Au fond rien que de très logique, Yorick étant tenté, il a conquis, il est à nouveau maître de lui-même ou du moins “disponible” pour sa fidélité envers Eliza. La logique que nous reconnaissions à ce développement est peut-être psychologiquement juste, est-elle si aisément admissible dans une oeuvre de fiction construite ? Reprenons nos interrogations à partir de ce dernier point.
54Nous sommes maintenant suffisamment familiers avec le texte de Sterne, avec sa manière de placer en vis-à-vis ce qui est dit et ce qu’il tait, ce qu’il situe à sa place et ce qu’il y fait manquer pour ne pas négliger de demander pourquoi il rend Eliza absente de son esprit, l’espace des larmes de Madame de L. Puisque nous parlons de ces larmes, d’où viennent-elles ? Pourquoi Madame de L aurait-elle une histoire malheureuse à raconter et pourquoi pleurerait-elle si abondamment en la contant ? Certes à Calais il fut question d’un récit qui inciterait Yorick à la pitié73, mais des larmes versées ou qui seraient versées par Madame de L point. Par contre, il a bien été question de larmes dans le chapitre précédent. Ici encore, la séquence est importante. La Fleur et Yorick rencontrent un âne mort74. Le cheval de La Fleur refuse de passer l’obstacle et jette le cavalier au sol. Peste75 dira La Fleur, introduisant ainsi une cocasse réflexion menée par Yorick sur les utilisations respectives de Diable, de Peste et d’un troisième mot si irrévérencieux, que Yorick s’interrompt. A son tour l’interruption sera utile. Yorick exprimera sa douleur devant ce peuple si raffiné qui a dû souffrir profondément pour en être arrivé à s’exprimer avec de tels termes76. Si seulement existaient des paroles qui puissent exprimer des émotions si intenses, sans pour autant offenser la décence et la réserve ! Sterne s’amuse. Il se moque gentiment des Français, ironise sur l’éloquence et feint de se plaindre des limites du vocabulaire. En fait se trouvent placées en vis-à-vis les émotions et leur expression possible. L’épisode de l’âne mort ne s’arrête pas là. Yorick nous montrera ensuite le “maître” de l’âne, son émotion et ses larmes77. Si seulement les hommes s’aimaient autant que cet homme aimait son âne !78. Nouvelle interruption, due au postillon, nouveau décalage entre l’émotion et l’expression79. Comme par hasard, la section qui suit cette double présentation comique du hiatus entre les sentiments et leur communication concerne Madame de L et ses larmes, évoquées (inventées ?) par Yorick. Comment ne pas y voir un sens d’ensemble. Lorsqu’il affirme que ce sentiment n’est pas digne de reproche, Yorick parle-t-il en fait de son intention d’aller à Bruxelles ou de l’évocation qu’il vient de faire des larmes de Madame de L ? Ses reproches vont-ils à l’infidèle qu’il deviendrait en faisant le détour par Bruxelles ou au voyageur sentimental qui a, un instant, franchi indûment la séparation entre le sentiment – tel qu’il essaie de le définir au fil des pages et sans le caractériser autrement que par ses contours, ses marges – et le sentimentalisme, la sensiblerie avec leur accompagnement de larmes faciles dont il essaie de se démarquer.
55La réponse semble déjà s’imposer, essayons pourtant, avant de la rendre définitive, de voir ce qu’il en est de l’autre passage sur les larmes. Ici encore, la première lecture donne un premier sens parfaitement clair. Le texte fait l’éloge de la sensibilité et assigne à ce qu’il appelle SENSORIUM, l’origine de toutes les émotions. Pourtant le texte porte en italique, afin que nul ne puisse l’éviter, une sorte de négation de ce vibrant panégyrique à l’être-origine de toutes les sensations. Organiser ce discours de façon à y inclure un dispositif de “ce n’est pas que... mais au contraire que” affaiblit la portée de l’éloge qui se voudrait rectiligne, en progression linéaire. Que la négation ait pu s’y introduire, montre par sa seule présence le décalage, le doute. Si cette négation n’était imputable qu’à la raison interne – je veux dire celle que fournit Sterne – des mots (pomp of words), elle ne serait pas là, elle serait – pour une fois judicieusement – absente.
56Continuons le raisonnement hypothétique. Si Sterne préserve la négation, c’est précisément parce qu’elle ne lui a pas échappé, parce qu’elle n’est pas spontanée ou naturelle, mais vient au sein même de l’envolée, placer son envers pour la mettre en doute. Cette suspension de l’éloge renvoie à ce qui précède. Double précession. Immédiate d’abord ; pendant que Sterne consacre ses pensées à ses sensations, il ne voit pas le monde ; être sensible l’a rendu aveugle ou du moins l’empêche de voir le monde tel qu’il est80. Rappelons-le, Maria, à qui il pense plutôt que d’être totalement ouvert au monde, n’est pas un personnage neutre, son mouchoir – objet-récepteur de larmes par définition – porte dans le livre, plus que tout autre, la marque de Sterne, le S fondateur. En outre, cette séquence évoque aussi l’épisode du postillon à Nampont où déjà Yorick avait vécu ce type de décalage et où Sterne marquait l’absence au monde en décrivant Yorick s’endormant au fond de ce véhicule dans lequel il ne parvenait plus à assortir ses émotions, et renonçait ainsi à toutes. Ainsi se boucle l’ouvrage et s’échappent les sentiments parce qu’ils ne sont dicibles en mots, que les mots ne parviennent qu’à en tracer les contours, à condition de se garder de se laisser emporter par leur musique.
57Devons-nous finalement nous résigner et admettre que les sentiments forment cette absence dont parle ce chapitre ? Le voyage est-il ainsi un voyage sentimental parce que son errance garantit la mobilité des contours, évite que se ferment les séquences et permet aux sentiments de prendre toute leur place, la première dans la pensée et le propos de Sterne grâce aux interstices ainsi préservés, aux béances ainsi délimitées ? Assurément. Il est d’autant plus aisé d’affirmer qu’à nouveau Sterne fournit la réponse, la présence de la réponse. Le livre s’arrête sur une suspension de mouvement, geste et immobilité mêlés. Il aurait presque pu avoir une autre fin. Je veux dire qu’une autre séquence s’offre comme une des étapes qui mènent le livre à son ultime fin ouverte. Yorick voit son voyage bloqué par les rochers qui l’obligent à se rendre dans l’auberge où plus tard l’aubergiste indélicate introduira une dame et sa servante dans sa chambre. Avant, il avait déjà dû s’arrêter lorsque le limonier avait perdu un fer. Il s’était arrêté, le temps, l’espace s’étaient arrêtés avec lui81. S’arrêtant, il était passé de l’autre côté du miroir, il avait accédé au voyage immobile, au mouvement ultime où se glissait le sentiment total. Il occupait enfin le lieu de l’absence qui s’en trouvait comblée. La section s’appelle : The Grace. Il était en utopie.
In a word, I thought I beheld Religion mixing in the dance – but as I had never seen her so engaged, I should have looked upon it now, as one of the illusions of an imagination which is eternally misleading me, had not the old man, as soon as the dance ended, said, that this was their constant way; and that all his life long he had made it a rule, after supper was over, to call out his family to dance and rejoice; believing, he said, that a chearful and contented mind was the best sort of thanks to heaven that an illiterate peasant could pay –
– or a learned prelate either, said 182.
Notes de bas de page
1 André Breton Signe Ascendant (1947), Gallimard, coll. Poésie 1979, p. 7.
2 Alain Robbe-Grillet Djinn, Ed. de Minuit 1981.
3 Jacques Lacan “Le séminaire sur la lettre volée” (1956) in Ecrits, Seuil 1966, p. 25.
4 Tristram Sbandy Vol II ch. 17 p. 139.
5 Cf. D. Diderot Jacques le Falaliste (1773 ?) (1e éd. 1796), in Oeuvres Romanesques, Editions Garnier 1962, p. 505.
Il est bien évident que je ne fais pas un roman puisque je néglige ce qu’un romancier ne manquerait pas d’employer.
6 S.J. p. 33 :
being determined to write my journey. I took out my pen and ink, and wrote the préfacé to it in the Desobligeant.
7 S.J. p. 32 :
... finding it in tolerable harmony with my feelings…
8 S.J. p. 43 :
the poor monk blushed as red as scarlet. Mon Dieu ! said he, pressing his hands together – you never used me unkindly.
9 S.J. p. 144.
10 S.J. p. 27 :
But I have scarce set foot in your dominions.
11 S.J. p. 27 :
... so incontestably in France, that had I died that night of an indigestion, the whole world could not have suspended the effects of the Droits d’Aubaine.
12 S.J. p. 28 :
the Bourbon is by no means a cruel race : they may be misled like other people ; but there is a mildness in their blood. As I acknowledged this, I felt a suffusion of a finer kind, upon my cheek – more warm and friendly to man than what Burgundy (at least of two livres a bottle, which was such as I had been drinking) could have produced.
13 S.J. p. 29 :
I had scarce uttered the words, when a poor monk of the order of St Francis came into the room to beg something for his convent.
14 L’inscription de Yorick dans une symbolique de mort est immédiate si l’on pense à Hamlet. Sur le personnage même de Yorick, cf. infra ch. IV.
15 G. Deleuze Logique du sens, Ed. de Minuit 1969, p. 55.
16 S.J. p. 29 :
The monk, as I judged from the break in his tonsure, a few scattered white hairs upon his temples, being all that remained of it.
17 S.J. p. 29 :
The monk (…) might be about seventy – but from his eyes, and that sort of fire which was in them, which seemed more tempered by courtesy than years, could be no more than sixty – Truth might lie in-between – He was certainly sixty-five ; and the general air of his countenance, notwithstanding something seemed to have been planting wrinkles in it before their time, agreed to the account.
18 J. Lacan Séminaire XI (1964), Seuil 1973, p. 191 ;
Le vel de l’aliénation se définit d’un choix dont les propriétés dépendent de ceci, qu’il y a, dans la réunion, un élément qui comporte que, quel que soit le choix qui s’opère, il a pour conséquence un ni l’un ni l’autre. Le choix n’y est donc que de savoir si l’on entend garder une des parties, l’autre disparaissant en tout cas.
19 J. Lacan Op. cit., p. 201.
20 Faut-il rappeler, exposer c’est d’abord disposer de manière à mettre en vue, offrir à la vue, placer sous le regard et donc mettre en évidence ce regard qui cerne le personnage, en fait d’abord un être regardé avant même qu’il puisse (se) regarder.
21 SJ. p. 28 :
When I had finished my dinner and drank the king of France’s health, to satisfy my mind that I bore him no spleen, but on the contrary, high honour for the humanity of his temper – I rose up an inch taller for accomodation (souligné par moi J.C.D.).
22 SJ. p. 28 :
...’twould hâve confounded the most physical précieuse in France : with ail her materialism, she could scarce have called me a machine.
23 SJ. p. 29 :
The moment I cast my eyes upon him, I was predetermined not to give him a single sous.
24 SJ. p. 30 :
A better reason was, I had predetermined not to give him a single sous.
25 SJ. p. 31 :
we distinguish my good Father ! betwixt those who wish only to eat the bread of their own labour – and those who eat the bread of other people’s, and hâve no other plan in life but to get through it in sloth and ignorance for the love of God.
26 SJ. p. 32 :
my heart smote me the moment he shut the door.
27 SJ. p. 32 :
I reflected, I had no right over the poor Franciscain, but to deny him, and that the punishment of that was enough to the disappointed without the addition of unkind language.
28 SJ. p. 32 :
nature generally prompting us to the thing we are fittest for.
29 Cf. SJ. p. 38 et 39.
30 SJ. p. 39 :
base, ungentle passion ! thy hand is against every man, and every man’s hand against thee – Heaven forbid ! said she (souligné par moi J.C.D.) raising her hand up to her forehead, for I had tumed full in front of the lady whom I had seen in conference with the monk.
31 SJ. p. 39 :
she had a black pair of silk gloves open only at the thumb and the two fore-fingers, so accepted it (i.e. Yorick’s hand) without reserve.
32 SJ. p. 148 :
if it is not the most delicate in nature, ‘tis the fault of his (i.e. the reader’s) imagination against which this is not my first complaint.
33 Cf. SJ. p. 147.
34 SJ. p. 40 :
when I told the reader that I did not care to go get out of the Desobligeant, because I saw the monk in close conférence with a lady, just arrived at the inn – I told him the truth ; but I did not tell him the whole truth ; for I was full as much restrained by the appearance and figure of the lady he was talking to. Suspicion crossed my brain, and said, he was telling her what had passed : something jarred upon it within me – I wished him at his convent.
35 S.J. p. 40 :
I had not yet seen her Face, ’twas not material ; for the drawing was instantly set about, and long before we had got to the door of the Remise, Fancy had finished the whole head.
36 S.J. p. 41 :
... but there was that in it which in the frame of mind I was in, attached me much more to it – it was interesting I fancied... (souligné par moi J.C.D.) In a word, I felt benevolence for her ; and resolved some way or other to throw in my mite of courtesy – if not of service.
37 S.J. p. 43 ;
The poor monk blushed as red as scarlet. Mon Dieu ! said he, pressing his hands together – you never used me unkindly. – I should think, said the lady, he is not likely. I blushed in my turn ; but from what movements, I leave to the few who feel to analyse.
38 S.J. p. 44 et 45.
39 S.J. p. 44 et 45.
40 Cf. S.J. p. 43 : I leave to the few who feel to analyse.
41 Cf. O. Mannoni L’ellipse et la barre in Clefs pour l’Imaginaire ou l’autre scène, Seuil 1969, pp. 34 à 74.
42 When I make a word do a lot of work like that, said Humpty-Dumpty, I always pay it extra.
Through the looking-glass VI cité par O. Mannoni in L‘ellipse et la barre.
43 Ci. S.J. pp. 58 à 60.
44 En français dans le texte.
45 En français dans le texte.
46 En français dans le texte.
47 En français dans le texte.
48 S.J. p. 60 :
in the eagerness of giving I had overlooked a pauvre honteux.
49 S.J. p. 60 :
so I gave him – no matter what – I am ashamed to say how much, now – and was ashamed to think, how little, then.
50 S.J. pp. 131-133.
51 S.J. p. 131 :
Nature is shy and hates to act before spectators.
52 S.J. p. 131 :
I was in black and scarce seen.
53 S.J. pp. 118-120.
54 Cf. SJ. p. 123.
55 Voici, tel que Yorick le rapporte, le petit discours que l’homme avait tenu à l’une des dames dans la ruelle :
My fair charitable ! said he, addressing himself to the elder – What is it but your goodness and humanity which make your bright eyes so sweet, that they outshine the morning even in this dark passage ? and what was it which made the Marquis de Santerre and his brother say so much of you both as they just passed by.
S.J. p. 132.
56 Cf. supra p. 341.
57 S.J. p. 77 :
She was going to say something civil in return – but the lad came into the shop with the gloves – A propos, said I ; I want a couple of pair myself.
58 S.J. p. 77 :
She held it open – my hand slipped into it at once.
59 S.J. p. 77 :
there are certain combined looks of simple subtelty – where whim, and sense, and seriousness, and nonsense, are so blended, that all the languages of Babel set loose together could not express them.
60 S.J. p. 77 : I leave it to men of words to swell pages about it.
61 S.J. p. 78 :
I was sensible the beautiful Grisset had not asked above a single livre above the price.
62 S.J. p. 78 :
we both lolled upon the counter – it was narrow, and there was just room for the parcel to lay between us.
63 J. Lacan Séminaire XI (1964), Seuil 1973, p. 242.
64 J. Lacan Séminaire XX (1972-1973), Seuil 1975, p. 114.
65 Cf. S.J. p. 91 :
it was a small tribute, I told her, which I could not avoid paying to virtue.
66 S.J. p. 102 :
I think there is a fatality in it. I seldom go to the place I set out for.
67 Ainsi se (re)trace la référence à O. Mannoni.
68 Au mot sentiment on lira dans le dictionnaire de Johnson :
SENTIMENT : 1. Thought ; notion ; opinion
The consideration of the reason why they are annexed to so many other ideas, serving to give us due sentiments of the wisdom and goodness of the sovereign Disposer of ail things, may not be unsuitable to the main end of these enquiries. Locke.
Alike to council or th’assembly came,
With equal soûls and sentiments the same Pope.
2. The sense considered distinctly from the language or things ; a striking sentence in a composition.
Those who could no longer defend the conduct of Cato, praised the sentiments. Deanis.
69 Oxford English Dictionary ed. 1965, p. 1843 :
SENTIMENT : 1. Personal experience, one’s own feeling.
late ME only. 2. Sensation, physical feeling. In later use, a knowledge due to vague sensation – 1829
3. What one feels with regard to something ; mental attitude (of approval or disapproval etc…) ; an opinion or view of what is right or agreeable. Often pl. with collective sense 1639, b. in wider sense : An opinion, view (e.g. on a question of fact or scientific truth) – 1838.
4. A mental feeling, an émotion. Now chiefly applied to those feelings which involve an intellectual element or are concerned with ideal objets – 1652. b. Phrenology. In pl., used as the name for the class of “faculties” (including Vénération, Self-esteem, Wonder etc…) which are concerned with émotion, and to which “organs” are assigned at the top of the brain 1815.
5. A thought coloured by or proceeding from émotion – 1762. b. esp An emotional thought expressed in literature of art – 1709. c. An epigrammatical expression of some striking or agreeable thought or wish announced in the manner of a toast – 1777.
6. gen. a. Refined and tender émotion ; emotional reflexion or meditation ; appeal to the tender emotions in literature or art. Now chiefly as conveying an imputation of insincerity or mawkishness – 1768. b. Emotional regard to ideal considerations, as a principle of action or judgement – 1851.
70 SJ. p. 66.
71 SJ. p. 141.
72 Britannicus II. 2.
73 SJ. p. 50 :
I believe your good will would have drawn a story from me, which would hâve made pity the only dangerous thing in the journey…
74 Cf. S.J. pp. 60 à 62.
75 En français dans le texte.
76 SJ. p. 62 :
But here my heart is wrung with pity and fellow-feeling, when I reflect what miseries must have been their lot, and how bitterly so refined a people must have smarted, to have forced them upon the use of it.
77 SJ. p. 63 :
when the mourner got thus far on his story, he stopped to pay nature her tribute – and wept bitterly.
78 SJ. p. 64 :
Did we love each other, as this poor soul but loved his ass.
79 Pour une plus longue analyse de ce texte, cf. supra pp. 33 et 34.
80 SJ. p. 140 :
in every scene of festivity I saw Maria in the background of the piece, sitting pensive under her poplar.
81 SJ. p. 143 :
was it this ; or tell me, Nature, what else it was which made this morsel so sweet – and to what magic I owe it, that the draught I took of their flaggon was so delicious with it, that they remain upon my palate to this hour.
82 SJ. p. 143 et 144.
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