Introduction générale
p. 13-22
Remerciements
Merci à Philippe Durtertre, Frédéric Duchadeuil, Jean-Michel Foucque, Patrick Viallanex et Robin Edme pour leur soutien à ce projet collectif.
Texte intégral
1Le présent ouvrage s’intitule « Finance autrement », reprenant l’intitulé de la Chaire éponyme créée à Kedge Business School en 2008 en partenariat avec AG2R LA MONDIALE ; il vise, par-là, à exprimer les positions épistémologiques, théoriques et méthodologiques de chercheurs engagés dans le programme de cette Chaire2 ainsi que celles de plusieurs membres de son Conseil scientifique l’accompagnant depuis plusieurs années. Cette publication s’inscrit, par ailleurs, comme un des produits (delivrables) du programme international Finance and Sustainability (FAS) qui a été conçu à la même date que la Chaire et pour des raisons similaires3 ; ce qui a amené les membres de la Chaire, Thomas Lagoarde-Segot, Christophe Revelli, Christophe Faugère, Elias Erragragui, entre autres, à devenir des acteurs actifs de ce programme, notamment durant ces dernières années4. Qu’ils en soient remerciés.
2Dans la présente introduction, nous rappellerons les principes et orientations qui ont caractérisé ces initiatives convergentes, puis nous présenterons brièvement les contributions rassemblées dans cet ouvrage pour illustrer les travaux menés.
Sur les principes justifiant un programme de recherche sur la « finance autrement »
3L’idée qui a amené la publication de cet ouvrage est celle de la soutenabilité de notre développement en lien avec l’absence de réflexion critique sur le paradigme soutenant le modèle théorique fondant les politiques sociale et économique engagées. La difficulté à critiquer ce modèle est qu’il semble aller de soi tant sa naturalisation a été forte et demeure forte à travers ses deux figures emblématiques que sont le marché et la propriété privée. Et pourtant les ouvrages ne manquent pas, expliquant la faiblesse si ce n’est l’absence de fondement des hypothèses mobilisées pour le justifier (Keen, 2014 ; Giraud, 2012 ; Graeber, 2013 ; Meiksins-Wood, 2013, 2014 ; Weinstein, 2010 ; Gomez, 2009, 2011 ; Bourguinat, Briys, 2009).
41) En termes de contextualisation, les deux initiatives – Chaire AG2R LA MONDIALE « Finance Autrement » et programme FAS – sont l’une et l’autre liées à la crise financière mondiale, à son évolution et à la nécessité qui en résulte de revoir tant le cadre conceptuel de la finance que les méthodes d’analyse, les protocoles opératoires et leur enseignement.
5Certes, depuis 2007, la crise financière de l’époque – dite des subprimes – a bien évolué et a donné lieu à un nombre considérable d’analyses et de commentaires5. Par ailleurs, beaucoup de pays – à commencer par les USA – ont vu leur économie redémarrer, avec, comme on a pu l’observer, des hausses parfois spectaculaires des marchés financiers. Mais on sait aussi que le marasme économique se poursuit, notamment en Europe du Sud et de l’Est, malgré des politiques monétaires incitatives (Quantitative Easing) ; maints comportements étant restés les mêmes, le monde n’est pas à l’abri d’une nouvelle crise financière encore plus violente que la précédente6.
6Une réflexion lucide et argumentée sur la finance en général et sur les voies et moyens de la pratiquer « autrement » parait donc plus que jamais souhaitable.
72) En termes de conceptualisation, le programme de recherche peut être argumenté :
8A – Le point de départ en a été une critique de la finance traditionnelle (dite « mainstream ») ; critique qui a pu s’exprimer à plusieurs niveaux :
- au niveau des comportements individuels qui, dans le domaine de la finance comme pour toute autre activité humaine (peut-être un peu plus cependant…), peuvent recéler des excès, des déviances, des fautes de diverses natures,… constituant autant de failles dans les dispositifs de contrôle des opérations concernées, comme en témoignent les cas récents (Madoff, Kerviel…)
- au niveau des outils d’analyse, dont la sophistication apparente (ex : théorie des options) masque parfois une faiblesse conceptuelle, avec, trop souvent, un recours à des hypothèses trop réductrices. Ainsi, l’excès de « normalité » (i. e. de recours à des distributions de probabilités suivant des lois gaussiennes) a été à juste titre dénoncé, tant par des chercheurs que des praticiens (Mandelbrot, 1997 ; Taleb, 2008 ; etc.)
- au niveau du cadre conceptuel lui-même (conceptual framework), les fondements de la finance dite « moderne » (depuis Markovitz, Tobin, Modigliani et Miller…) ont pu être mis en cause (Keen, 2014 ; Weinstein, 2010 ; Bourgignat et Briys, 2009), appelant à un changement de paradigme, au sens de Kuhn (1962).
9B – Pour ne pas rester au seul plan de la critique et apporter une contribution positive à une « finance autrement », un certain nombre de thèmes de recherches ont été définis et de nouveaux cadres d’analyse sollicités.
- en termes thématiques, le programme a approfondi ou revisité plusieurs chantiers de recherche ouverts ces dernières années pour élargir/modifier/faire évoluer la représentation traditionnelle de la finance ; ainsi :
- sur des modes d’investissement financier, notamment ceux dits socialement responsables (ISR)
- sur des types d’entreprises s’éloignant du modèle classique de la société cotée en bourse (la Public Corporate) ; ainsi pour celles relevant du secteur de l’ESS « Économie sociale et solidaire »
- plus largement, sur les relations entre la finance et les autres dimensions de la vie sociale dans les sociétés humaines contemporaines, y compris les aspects philosophiques, éthiques, politiques, religieux…
- en termes de cadre d’analyse, le programme s’est ouvert, en plus d’une indispensable connaissance de la finance dite « mainstream » (symbolisée par l’École de Chicago), à plusieurs courants de pensée et d’analyses théoriques :
- les principaux courants de l’économie politique, parfois divisés ; notamment sur les questions touchant la valeur (classiques, néo-classiques, marxistes, keynésiens…)
- les autres Sciences Humaines et Sociales dont la finance « scientifique » avait eu la prétention de s’affranchir comme l’anthropologie (Mauss, Caillé, Testart, Graeber…)
- les Critical Management Studies (Alvesson, Bridgman, Willmott, 2009) fort utiles pour questionner le paradigme des Sciences Économiques et de Gestion et leurs catégories. Le questionnement épistémologique porté par les CMS remet en débat, par exemple, le statut du marché ou encore de la propriété actionnariale. En demandant aux chercheurs de se « situer », elles imposent de dire « d’où l’on parle ».
- les approches en termes de « ressource commune » au sens des « Common Pool Resources » (CPR) étudiées par Elinor Ostrom (Lauréate du Prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel en 2009). Comme on le sait, E. Ostrom s’était focalisée sur les ressources naturelles (eaux, forêts, zones de pêche…) et n’avait étudié que vers la fin de sa vie la gestion des ressources immatérielles (Hess et Ostrom, 2011). Elle et son réseau7 n’avaient pas, en revanche, abordé le terrain de la finance, pour lequel les poids respectifs du Marché d’une part, de l’État d’autre part, leur paraissaient trop prégnants pour permettre à une « troisième voie » de se faire entendre8. Le thème de « la finance comme ressource commune » est donc terra incognita, au sens de la recherche scientifique9.
103) Enfin, en termes d’opérationnalisation, l’équipe de la Chaire, étant insérée dans une grande École de management, a vocation à transférer les résultats de son programme scientifique, d’une part dans les missions d’assistance et de conseils aux entreprises concernées, d’autre part dans ses propres enseignements (en formation initiale ou continue). La vocation d’un programme de recherche, dans les disciplines relevant des « savoirs d’action » comme le sont l’économie et la gestion financière est en effet de nous aider, non seulement à comprendre le monde contemporain, mais aussi, par cette meilleure compréhension, de permettre d’en améliorer le fonctionnement et d’en prévoir l’évolution.
Sur les orientations du programme « Finance autrement »
11Le paradigme de la théorie financière nous dit que c’est par la maximisation de la fonction d’utilité de l’actionnaire (la valeur de l’action) que le bien-être collectif est produit à long terme (Jensen, 2001). Le programme de recherche initié en 2008 vise à inverser la problématique en s’interrogeant d’abord sur le bien-être collectif, pour en venir ensuite à la question des moyens à mobiliser pour l’atteindre via une organisation spécifique qui s’appelle l’entreprise (au-delà de ses diverses formes juridiques). Ce programme s’inscrit dans la définition de l’Économie Sociale et Solidaire suivant : « la solidarité en économie repose [devrait reposer] sur un projet tout à la fois économique, politique et social, qui entraîne une nouvelle manière de faire de la politique et d’établir des relations humaines, sur la base du consensus et de l’agir citoyen » (Mayer et Caldier, 2007 : 102).
12Dans cette perspective, il est central de s’intéresser aux politiques d’investissement, c’est-à-dire du financement des anticipations d’activités, tant du point de vue des entreprises et firmes, que des financeurs eux-mêmes à travers leurs stratégies de gestion de portefeuilles. En effet ces politiques sous-tendent la création de richesses futures et aussi qualifient l’engagement sociétal des entreprises. Mais nous considérons que l’Investissement Socialement Responsable10 (ISR) n’est pas seulement l’expression de la politique de gestion d’un portefeuille mais bien la déclinaison opérationnelle de la politique de Responsabilité Sociale de l’Entreprise11 (RSE) qualifiant sa politique d’investissement non financière. La politique d’investissement de l’entreprise porte et exprime les choix de RSE arrêtés : investissement interne ou externe, de capacité ou de rationalisation, immatériel ou matériel, délocalisation ou localisation sur le territoire… Autrement dit, l’engagement des moyens financiers, que ce soit dans le quotidien de l’entreprise ou de sa gestion de portefeuille est le reflet de la conception qu’elle a de sa responsabilité citoyenne, sociale.
13Il faut alors identifier comment mobiliser les parties prenantes (clients, consommateurs, usagers, partenaires), tant sur le plan de la gestion de trésorerie (ou d’actifs financiers) mais aussi sur l’engagement autour/à partir des valeurs de l’entreprise ce qui renvoie à des enjeux d’identification symbolique se traduisant par la création de liens. Ce questionnement est déterminant pour évaluer l’impact de la politique d’investissement sur le territoire de l’entreprise, c’est-à-dire in fine sur les personnes attachées ou à attacher à l’entreprise et à la déclinaison de sa responsabilité.
14Mais ceci serait incomplet si la réflexion ne prenait pas en compte les modes de coordination de l’action collective des partenaires de l’entreprise/marque dans leur quotidien (Ostrom, 2010a, 2010b, 2005 ; Alvesson, Bridgeman, Willmott, 2009 ; Cefai, 2007). À partir de là l’enjeu est de comprendre comment il est possible de créer des activités génératrices de ressources permettant de faire face au quotidien d’une communauté, mais aussi d’anticiper sur les besoins de consommations futurs à travers la constitution d’une capacité d’épargne permettant de faire face aux aléas, de saisir les opportunités et de préparer les étapes futures de la vie ; bref de gérer l’incertitude de cette communauté. Les questionnements générés par cette approche sont de plusieurs ordres. Comment gérer l’incertitude et les risques non plus simplement au niveau de l’entreprise individuelle, mais au niveau des impacts sociétaux ?
15Cette problématique se décline au travers des 3 axes du programme de recherche de la Chaire :
- Axe 1 : De la création de valeur actionnariale à la promotion du vivre ensemble ou du financement responsable et durable.
- Axe 2 : Économie sociale et solidaire, financement, action collective & coopération.
- Axe 3 : Ethique, Investissement responsable & responsabilité sociétale.
Présentation de l’ouvrage
16L’organisation du programme scientifique de la Chaire, rappelée ci-dessus, recoupe à peu près l’organisation de l’ouvrage. Dans une première partie, le paradigme dominant est questionné selon des approches complémentaires. La deuxième partie est consacrée aux pratiques d’investissement et d’organisation. La troisième partie, via les exemples de la vie des sociétés humaines (philosophie bouddhiste, finance islamique), s’intéresse aux comportements financiers comme expression d’un encastrement de la finance dans le social.
17La première partie explore et discute du cadre conceptuel (conceptual framework). Dans un premier chapitre Bernard Paranque questionne la possibilité de dépasser le principe de maximisation de la valeur actionnariale comme guide de l’action collective de notre monde. Celui-ci traverse une crise sans précédent qui mêle finance, économie, social et culture. Ce chapitre propose de repenser la propriété privée non plus à l’aune de la valeur d’échange mais de la valeur d’usage en s’appuyant sur le développement des communautés de marque et le questionnement des coopératives. Il propose pour ce faire une approche par les « commons » (au sens des Common-Pool Resources – CPR – étudiées par E. Ostrom). Cela permet de proposer des règles de coordination de l’action collective dans la gestion de ces CPR qui auront été définies au préalable ou qui sont l’objet de cette action. Penser l’entreprise au-delà de son statut en droit commercial (hors la société/firme) s’impose alors pour s’interroger sur les fins et les moyens de l’action collective, citoyenne. En effet, sur le plan méthodologique, partir de l’entreprise comme organisation sans la différencier de la société commerciale pour réfléchir à l’action collective entrepreneuriale conduit à un point de blocage. L’absence de définition juridique de l’entreprise réduit sa compréhension et l’évaluation de sa performance, à celle de la société qui fait l’objet d’une définition légale. Le glissement implicite ainsi créé facilite l’assimilation de l’une à l’autre dans un phénomène d’entonnoir qui d’un projet collectif ramène aux seuls projets des apporteurs de capitaux.
18Cette réflexion est poursuivie par Thomas Lagoarde qui prend acte des contradictions entre les exigences de soutenabilité et le contenu de la finance académique et qui propose une stratégie d’élargissement de la recherche en finance. Pour ce faire, il introduit le concept de diversification de la recherche, entendu comme un processus par lequel la recherche en finance s’étendra aux autres paradigmes traversant les sciences sociales. Il lui parait souhaitable, par ailleurs, que de nouvelles métaphores soient proposées au sein du paradigme existant et il recommande de préserver la rigueur dans la résolution de problème. Enfin, il insiste sur la nécessité d’explorer les processus sociaux, comportementaux, historiques et institutionnels qui déterminent la capacité des systèmes financiers à créer – ou à détruire – du bien-être, dans une perspective comparative, internationale et interdisciplinaire.
19La nécessité d’une remise en question globale est au centre de la contribution de Roland Pérez qui insiste sur l’enjeu de la formation. Il aborde la nécessité d’une réflexion critique sur le paradigme dominant en finance, qualifié de « finance scientifique » par ses promoteurs, en mettant l’accent sur les différences qui la distinguent tant de la finance traditionnelle qui l’a précédée, que des enjeux contemporains. Cet essai de comparaison est effectué à la lumière de l’actuelle crise financière mondiale dont l’ampleur et les dérèglements qu’elle décèle nous amènent à nous demander si « l’analyse de la crise financière » qui est souvent demandée par l’opinion ne reflète pas plutôt une « crise de l’analyse financière ». Il évoque alors le souhait de voir émerger un nouveau paradigme en finance et son corollaire : la nécessaire réforme de la formation des financiers.
20La deuxième partie de l’ouvrage aborde le sujet de la finance à partir des pratiques et des outils développés ces dernières années pour la rendre « responsable ». Ainsi Christophe Revelli propose une analyse critique du concept d’Investissement Socialement Responsable (ISR), à travers sa genèse, son développement et son inscription actuelle dans la finance « mainstream ». L’enjeu est donc de comprendre que l’ISR doit se restructurer et se moderniser afin de surmonter le risque de dilution dans la masse financière au détriment de son identité éthique. L’objectif ici sera de « déconstruire » le concept afin de mieux le reconstruire et de proposer des solutions clés qui auront pour objectif de recentrer le concept d’ISR dans son identité éthique et dans une quête de mesure de la performance extra-financière.
21Toutefois, au regard des pratiques et des modes de gestion des fonds, on peut s’interroger sur le futur de cette démarche. Jacques Ninet montre que l’ISR est loin de devenir la norme et qu’il a rencontré un succès très limité avec des investisseurs privés et des réseaux de distribution. Son hypothèse est que cet échec découle d’une série de malentendus profonds, à propos du couple ISR / RSE, entre les différents acteurs, à savoir les entreprises « responsables » qui sont des praticiens de la RSE, les sociétés de gestion et professionnels de la finance ISR, les agences de notation extra-financière et les analystes, et enfin les chercheurs académiques. Pour réconcilier vraiment la finance et la soutenabilité, il affirme que les acteurs doivent d’abord dépasser le dilemme classique entre l’éthique et la performance, qui considère les critères non-financiers comme une contrainte sévère et favoriser une conception contributive de la prospérité durable, pour les agents publics comme privés. Ce chapitre présente une approche « bottom-up » qui réintroduit l’horizon de long terme dans les décisions d’investissement et se concentre sur les capacités d’adaptabilité et d’innovation face aux défis sans précédent du siècle qui démarre.
22Les questions soulevées dans la mise en œuvre opérationnelle de ces nouvelles pratiques sont nombreuses. C’est aussi le cas dans un domaine qui s’intéresse aussi à l’impact de ses choix et décisions, comme le montre Jean-Michel Servet dans sa contribution. L’auteur analyse dix conditions aux niveaux micro-économique, méso-économique et macro-économique ; conditions qui apparaissent nécessaires pour que le microcrédit ait un effet positif direct et rapide sur les taux de pauvreté. Ces conditions sont très rarement remplies, en Afrique subsaharienne comme dans l’ensemble des pays en développement et émergents ; ceci explique pourquoi l’impact du microcrédit en matière de réduction de la pauvreté apparaît restreint.
23Belaïd Abrika, Bernard Paranque, Cécile Perret présentent l’étude d’une communauté engagée dans la gestion soutenable de ses ressources. Sans pour autant l’aborder explicitement, la question de la compatibilité d’un tel développement avec les pratiques et normes de financement dominantes se pose. Est-il possible de concevoir des modes de circulation des biens et services qui s’opposent à l’échange capitaliste marchand ? Les auteurs suggèrent qu’il est possible de suivre Polanyi dans la déconstruction de l’hypothèse de la naturalité de l’Homo œconomicus, cet individu calculateur ne songeant qu’à maximiser son utilité. Le cas de la société kabyle étudiée, montre que les échanges pratiqués sur les marchés ne se déroulent pas nécessairement selon le mécanisme marchand théorisé par la science économique : il ne faut pas confondre commerce et marché (Caillé et Laville, 2007) ou circulation et échange marchand (Testart, 2007).
24La troisième partie veut élargir le débat à d’autres approches de la finance qui intègrent explicitement des principes éthiques dans leur fondement, principes qui « encadrent » les pratiques et décisions prises par les acteurs. Sans vouloir les copier, il est intéressant de comprendre comment il est possible d’inverser la représentation usuelle en concevant une régulation éthique prioritaire par rapport aux techniques financières, plutôt que l’inverse, comme c’est le cas dans le monde de la finance dite « moderne ».
25Ainsi Christophe Faugère propose d’étudier l’efficacité sur le monde de la finance si celle-ci adoptait ces deux aptitudes mentales que sont « la pleine conscience » et « la compassion ». La pleine conscience, telle que Jon Kabat-Zinn la définit, et la compassion impitoyable, telle que Chögyam Trungpa Rinpoché la définit, constituent deux outils mentaux puissants qui peuvent aider le monde de la finance à atteindre ce noble but. Dévoiler par exemple de nouveaux niveaux de conscience dote les décideurs d’un avantage concurrentiel en leur évitant de tomber dans certains pièges comportementaux, en intégrant un objectif ultime plus important qu’uniquement « faire de l’argent ».
26Ce souci « d’une finalité » autre que la finance pour elle-même est illustré par la finance islamique comme le montre Abdel Maoula Chaar. Celle-ci trouve ses racines dans le religieux et « ré-enchante » ainsi un champ de la finance contemporaine qui se réclame d’un strict rationalisme profane. Certains observateurs voient en cette caractéristique la seule différence de fond entre cette « finance dite pour musulman » et les pratiques de la finance contemporaine. D’autres estiment que les similitudes / dissimilitudes de ces modes de finance remettraient en question la notion d’universalisme du paradigme de la finance dominante et donc de la prégnance des notions de profits matériels et d’équilibre par les marchés. Si tel est effectivement le cas, l’analyse du paradigme de la finance islamique permettrait de déterminer l’incidence socio-économique d’un système financier non-maximisateur.
27Cette question de la maximisation a été au cœur des débats concernant l’ISR ces dernières années. Peut-on identifier des différences de performances selon une gestion ISR versus non ISR (voir le chapitre de Christophe Revelli) ? La question est élargie à la gestion des fonds islamiques comparés aux fonds ISR par Elias Erragraguy et Bernard Paranque. Leur chapitre explore la compatibilité de l’investissement islamique avec les pratiques ISR et examine le prix à payer pour être à la fois « shariah-compatible » et « socialement responsable ». Les résultats révèlent l’absence d’effet négatif lié à l’application d’un double filtrage islamique et ISR et notent une performance nettement supérieure pour le filtrage relatif à la bonne gouvernance sur la période 2008-2011.
28Enfin, une conclusion partielle et provisoire est proposée, indiquant des pistes pour penser la finance comme « Common ». Elle mobilise les travaux sur la relation de crédit qui peuvent suggérer des solutions possibles d’organisation de la relation de financement au service des usages sous le contrôle des citoyens déployant leurs capacités instituantes.
Bibliographie
Des DOI sont automatiquement ajoutés aux références bibliographiques par Bilbo, l’outil d’annotation bibliographique d’OpenEdition. Ces références bibliographiques peuvent être téléchargées dans les formats APA, Chicago et MLA.
Format
Alvesson M., Bridgman T., Willmott H., Éds, 2009, Oxford Handbook of Critical Management Studies, Oxford University Press, New York.
10.1093/oxfordhb/9780199595686.001.0001 :Bourguinat, H. et Briys, E., 2009, L’arrogance de la finance, Paris, La Découverte.
10.3917/dec.bourg.2009.01 :Cefai D., 2007, Pourquoi nous mobilisons nous ? La Découverte MAUSS, Paris.
Giraud G., 2012, Illusion financière, Seuil, Collection Poche, Paris.
Gomez P. Y., 2009, « Théorie néolibérale du gouvernement des entreprises : critique d’un renversement critique » in Golsorkhi D., Huault I., Leca B., Les études critiques en management, Presses Universitaires de Laval, Québec, p. 233-260.
Gomez P.Y., 2011, « Sciences de gestion et conventions : de nouveaux cadres l’analyse critique » in Taskin L., de Nanteuil M, éds, 2011, Perspectives pour critiques en management, pour une gestion citoyenne, De Boeck, Bruxelles, p. 49-66.
Graeber D., 2013, Dette. 5 000 ans d’histoire. Les Liens qui Libèrent.
Hess C., Ostrom E., 2011, Understanding Knowledge as a Commons, MIT Press, Cambridge, USA.
10.7551/mitpress/6980.001.0001 :Jensen M. C., 2001, « Value Maximization, Stakeholder Theory, and the Corporate Objective Function », October. Available at http://ssrn.com/abstract=220671 ; in Journal of Applied Corporate Finance, volume 14, n° 3, 2001 : 8-21 and European Financial Management Review, n° 7, 2001 : 297-317
10.1111/j.1745-6622.2001.tb00434.x :Keen S., 2014, L’imposture économique, Les Éditions de l’Atelier, Ivry sur Seine.
Kuhn Th., 1983, La structure des révolutions scientifiques, Flammarion, Paris
Mauss M., 1950, Sociologie et anthropologie, PUF, Paris,
10.3917/puf.maus.2013.01 :Mayer S. et Caldier J.- P., 2007, Le guide de l’économie équitable. Fondation Gabriel Péri, Paris.
Meiksins-Wood E., 2013, Des citoyens aux seigneurs. Une histoire sociale de la pensée politique de l’antiquité au Moyen Âge. Lux/Humanités, Québec.
Meiksins-Wood E., 2014, Liberté et propriété. Une histoire sociale de la pensée politique occidentale de la Renaissance aux Lumières. Lux/Humanités, Québec.
Mandelbrot B et Hudson R., 2005, Une approche fractale des marchés – risquer, perdre et gagner, Paris, Éd. Odile Jacob
Ostrom E., 2005, Understanding institutional diversity, Princeton University Press, Princeton.
10.2307/j.ctt7s7wm :Ostrom E., 2010a, Gouvernance des biens communs, De Boeck, Bruxelles.
Ostrom E., 2010b, « Response, The institutional analysis and development framework and the commons », Cornell Law Review, vol. 95-4, May, p. 807-816.
10.2139/ssrn.1615582 :Taleb N.N., 2008, Le cygne noir – La puissance de l’imprévisible, Paris, Les Belles Lettres
Testart A., 2007, Critique du don – Études sur la circulation non marchande, Syllepse, Paris
Weinstein O., 2010, Pouvoir, Finances et Connaissance, les transformations de l’entreprise capitaliste entre XXe et XXIe siècle, Éditions La Découverte, Paris.
Notes de bas de page
2 Certains depuis sa création en 2008, d’autres plus récemment, notamment à la suite de la fusion entre Euromed Management et Bordeaux E. M ; donnant naissance à Kedge Business School.
3 Ce programme et ses principaux résultats sont rappelés en annexe du présent ouvrage.
4 Période 2013-2015, dite FAS 2 ; notamment journée à Kedge le 21.05.14 dans le cadre de la semaine du management organisée par la FNEGE (cf. annexe).
5 On a pu dire que le seul secteur d’activité qui n’était pas en crise était celui des travaux sur la crise (cf. Pérez, infra).
6 Cf. note conjoncturelle de J. Ninet (La Française A.M.), mars 2015.
7 Cf. Wokshop à l’Université d’Indiana (Bloomington) et IASC (International Association for the Sudy of Commons).
8 Source : entretien personnel avec E.O. – juin 2011.
9 Nous avons lancé un forum de discussion sur ce thème finance@bienscommuns.org, forum regroupant une cinquantaine de chercheurs et acteurs professionnels du secteur, et dont la Chaire « Finance autrement » constitue l’un des piliers, soit par ses membres permanents, soit via des membres de son conseil scientifique.
10 Terme que nous employons dans son sens générique et non institutionnalisé.
11 Idem.
Auteurs
-
Bernard Paranque
Kedge Business School, Chaire AG2R LA MONDIALE « Finance Autrement », Aix Marseille Université LEST-CNRS UMR 7317, IesMed-Barcelone. bernard.paranque@kedgebs.com.
-
Roland Perez
Université de Montpellier, ERFI. perez.roland@free.fr
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Dérives et perspectives de la gestion
Échanges autour des travaux de Julienne Brabet
Anne Dietrich, Frédérique Pigeyre et Corinne Vercher-Chaptal (dir.)
2015
La santé, bien public mondial ou bien marchand ?
Réflexions à partir des expériences africaines
Bruno Boidin
2014
Travail, luttes sociales et régulation du capitalisme dans la Chine contemporaine
Clément Sehier et Richard Sobel (dir.)
2015
Communication et organisation
perspectives critiques
Thomas Heller, Romain Huët et Bénédicte Vidaillet (dir.)
2013
La finance autrement ?
Réflexions critiques sur la finance moderne
Bernard Paranque et Roland Pérez (dir.)
2015
La fabrique de la finance
Pour une approche interdisciplinaire
Isabelle Chambost, Marc Lenglet et Yamina Tadjeddine (dir.)
2016
La Responsabilité Sociale de l'Entreprise
Nouvelle régulation du capitalisme ?
Frédéric Chavy, Nicolas Postel, Richard Sobel et al. (dir.)
2011
Agro-ressources et écosystèmes
Enjeux sociétaux et pratiques managériales
Bernard Christophe et Roland Pérez (dir.)
2012
Dictionnaire des conventions
Autour des travaux d’Olivier Favereau
Philippe Batifoulier, Franck Bessis, Ariane Ghirardello et al. (dir.)
2016
Repenser l'entreprise
Une théorie de l'entreprise fondée sur le Projet
Alain Desreumaux et Jean-Pierre Bréchet
2018
