La rhétorique en fleurs
p. 61-73
Texte intégral
1La Théorie de la démarche publiée en 1833 est un livre étonnant. La légèreté est partout. Dans les anecdotes, dans cette parcellisation des corps qui vont leur train, à leur rythme, rapides ou maladroits, hésitants ou hardis, où les yeux circulent, expressifs, où le corps se désemboîte, s’apièce d’étrange façon, où le nez, le gant ou la cravate sont plus éloquents que la bouche, où la théorie fait le sens en condensant les infra-signes parce que le cerveau, métaphore hardie, se lève chaque matin d’un bon pied, affamé d’idées et garde toute la journée belle allure s’étonnant que les hommes de science s’attachent à étudier la marche des astres et non la démarche des hommes. Il est manifeste que cet essai sur la démarche traite avant tout de la démarche d’un écrivain. Pourquoi et comment Balzac écrit-il ? Balzac répond avec précision et mystère : « je suis venu me placer sur une chaise, j’ai regardé les passants : mais après avoir admiré les trésors, je me suis sauvé d’abord pour m’en amuser en emportant le secret du Sésame ouvre-toi1 ».
2Topologie et temporalité où l’on se perd un peu. Présence devant soi en gestes, silhouettes et visages d’une écriture immédiate qui répond à la présence d’un lieu originel qui ordonne devant les yeux ce qui doit passer derrière eux pour s’écrire. Spectacle et espace mental permutent. Les instants se décalent pour interchanger postériorité et antériorité. L’œil caresse les surfaces pour voir courir sous elles, parcelles, vibrions, un élémentaire qui est déjà signes qu’il importe d’expulser. À moins qu’il ne s’organise et ne se construise dès le contact avec la page au rythme d’une puissance par en dessous qui surgit sur la scène en mots, reprenant et poursuivant l’acte créateur. Pour ce résultat : don d’observation et de création offrent la réalité comme produit de l’imagination pure.
3Séraphîta a révélé les couleurs du blanc. Maintenant il s’agit d’inventer celles des fleurs en bouquets, prisme qui diffracte la lumière pour métamorphoser le tuf primitif, pour que ne se reconnaisse pas l’ordre initial tout en en rendant compte. Madame de Mortsauf possède une ferme, la Rhétorière, une autre La Cassine qui constituent l’une et l’autre le programme que Félix réalise dans ses bouquets en fleurs et Balzac dans La Comédie humaine.
4Point de mots. Point de phrases. Des bouquets. Pour dire l’amour, et même pour le faire le langage des fleurs. Les bouquets sont des exubérances bridées, une effusion centrifuge serrée dans un ruban. Les fleurs sont censées être loquaces et les dictionnaires offrent des traductions. Félix n’en a cure. S’il fait parler les fleurs ce n’est pas avec cette symbolicité réductrice et univoque. Il s’y prend autrement avec une ambition d’une autre portée.
5Pour ne pas céder au chaos sans que sa voix retentisse comme un coup de hache, Félix parle fleurs.
6On s’attend à des couleurs. Balzac offre un arc-en-ciel. On s’attend à des parfums. À peine une allusion. La raison en est simple. Balzac qui sait, comme Baudelaire, que « la voix fait le parfum » a offert précédemment le bouquet d’une voix, celle de Mme de Mortsauf. Bouquet à entendre comme celui d’un élixir. Comme un regroupement de synesthésies.
7« Entrez donc, messieurs ! dit alors une voix d’or. Quoique Madame de Mortsauf n’eût prononcé qu’un mot au bal, je reconnus sa voix qui pénétra mon âme et la remplit comme un rayon de soleil remplit et dore le cachot d’un prisonnier2 ». Avant que le face-à-face ait lieu – et a-t-il lieu vraiment avant la fin du roman, et quel face-à-face ! – s’interposent avant le franchissement d’un seuil, une voix, le différé d’une voix, son retard. Balzac tente d’en saisir le grain, tâche presque aussi difficile que de rendre compte d’un parfum. « Le souffle de son âme se déployait dans les replis des syllabes, comme le son se divise sous les clés d’une flûte : il expirait onduleusement à l’oreille d’où il précipitait l’action du sang3 ». Cette voix est à l’opposé de celle de Félix ou du regard de Lady Dudley dont l’âpre coup d’œil sur sa rivale, la comtesse, est à cette dernière comme un coup de hache au cœur.
8Cette voix dont l’écoute est un bonheur est aussi promesse d’un bonheur régressif. Elle étend le sens des mots et entraîne « l’âme dans un monde surhumain4 » comme celui que connaît Félix dans le voluptueux balancement d’une barque.
9Elle est à elle seule un concert et Félix voudrait étreindre la comtesse. En même temps, cette voix si musicale est une caresse continuelle.
10Les mots doivent échapper à l’articulation. Les mots, s’ils ne sont pas portés, effacés par une telle voix, sont une hache en acte et porteurs de douleur. Il faut l’infraverbal. « J’étais assis sur la balustrade en briques, quand le retentissement de son pas mêlé au bruit onduleux de la robe flottante anima l’air calme du soir. C’est des sensations auxquelles le cœur ne suffit pas5 ». Plus que les bouquets de Félix, ceux d’une voix témoignent que l’île de Clochegourde est le territoire de la régression dont la figure de rhétorique reine est la métaphore qu’une femme a charge d’incarner. Voix d’or, lumière parlée, idole que Félix adore plus que dieu lui-même, ces paroxysmes dans l’idéalisation signalent le franchissement d’un seuil. Félix, qui par ailleurs ne craint pas la passion charnelle, à condition que ce soit à l’extérieur de l’île de Clochegourde, connaît le triomphe resplendissant de l’archaïque. Madame de Mortsauf lui offre non seulement la béatitude dont il gardera la nostalgie mais elle sacre écrivain Balzac. La métaphore est grosse de toutes les métamorphoses.
11Les bouquets de Félix sont un paradoxe en acte, une sorte d’oxymore qui ne dit pas son nom, une invraisemblance qui se pare des couleurs du naturel, une déflagration tranquille, un mensonge qui s’offre dans la splendeur de la vérité ou l’inverse, un inéluctable dans le châtoiement de la gratuité, un tremblement mais qui a la fixité des natures mortes, une transgression qui s’effectue dans ce qui paraît être son déni ou son détournement qui est le comble de son effectuation.
12Félix fait oeuvre avec des fleurs comme Balzac dans La Comédie humaine avec ses bouquets-fictions. Comme l’artiste qui écrit ses phrases impossibles, nées d’une source obscure, d’un fond informe, qui projette des métaphores à l’hétérogénéité folle mais cependant cadrée.
13Félix se lance dans la campagne tourangelle pour la cueillette et revient avec le plus invraisemblable des bouquets : fleurs d’une saison et fleurs d’une autre, fleurs des champs et fleurs exotiques, fleurs à longues tiges et fleurs à queues courtes, fleurs inventées comme l’aphrodise.
14Ces bouquets sont les plus composées des œuvres d’art. À la différence des enfants d’Henriette qui ne savent que réunir des « bottes de fleurs6 », ils exigent de lui un travail – « Pendant des mois de septembre et d’octobre, je n’ai jamais construit un seul bouquet qui ne m’ait coûté au moins trois heures de recherche “un savoir”, je retrouvai pour elle une science perdue en Europe où les fleurs de l’écritoire remplacent les pages écrites en Orient avec les couleurs embaumées7 ». La fleur suscite la vocation de l’écrivain dont la tâche consiste à passer de l’écriture hiéroglyphique qu’elle constitue à une autre dont il invente le chiffre.
« Figurez-vous une source de fleurs sortant des deux vases par un bouillonnement, retombant en vagues frangées, et du sein de laquelle s’élançaient mes vœux en robes blanches, en lys à la coupe d’argent. Sur cette fraîche étoffe brillaient les bleuets, les myosotis, les vipérines, toutes les fleurs bleues dont les nuances, prises dans le ciel, se marient si bien avec le blanc ; n’est-ce pas deux innocences, celle qui ne sait rien et celle qui sait tout, une pensée de l’enfant, une pensée de martyr8 ».
15Le bouquet a pour but de sublimer la violence du désir de Félix, de transborder les riches voluptés qui l’embrasent pour exprimer une sexualité angélique. Le code employé, les fleurs, c’est-à-dire le sexe des plantes prouve que celui-ci n’est choisi que parce qu’il a pour particularité de se transgresser lui-même sans cesser d’assurer l’impunité d’un déguisement renforcé par le choix des couleurs. Malgré les efforts le désir distord les formes pour exprimer la sensualité la plus vive qui trouve sa réponse dans la chair même de l’autre : « elle me jeta l’un de ces regards incisifs qui ressemblent au cri d’un malade touché dans sa plaie : elle était à la fois honteuse et ravie9 ».
16« J’avais croqué la pomme », dira Félix à propos du baiser du bal. D’habitude cet acte est suivi de l’expulsion du paradis. Au contraire Félix a accès à une connaissance qui lui ouvre le champ du paradisiaque et du poétique.
17« Mais déjà plus haut, quelques roses du Bengale clairsemées parmi les folles dentelles du daucus, les plumes de la linaigrette, les marabous de la reine des prés, les ombellules du cerfeuil sauvage, les blonds cheveux de la clématite en fruits, les mignons sautoirs de la croisette au blanc de lait, les corymbes des mille-feuilles, les tiges diffuses de la fumeterre aux fleurs roses et noires, les vrilles de la vigne, les brins tortueux des chèvres-feuilles ; enfin tout ce que ces naïves créatures ont de plus échevelé, de plus déchiré, des flammes et de triples dards, des feuilles lancéolées, déchiquetées, des tiges tourmentées comme les désirs entortillés au fond de l’âme ».
18Cette présentation n’a pas plus tôt opéré sa séduction qu’une deuxième se découvre jouant sur deux niveaux de perception. À la manière des tableaux d’Arcimboldo qui, derrière un visage, révèle un entrelacs de fleurs ou de fruits, les fouillis de fleurs font surgir de manière si peu symbolique qu’elle en devient obscène l’assouvissement du désir masculin.
« Du sein de ce prolixe torrent d’amour qui déborde, s’élance un magnifique double pavot rouge accompagné de ses glands prêts à s’ouvrir, déployant les flammèches de son incendie au-dessus des jasmins étoilés et dominant la pluie incessante du pollen, beau nuage qui papillote dans l’air en reflétant le jour dans ses mille parcelles luisantes10 ».
19L’installation dans le domaine de la femme-fleur correspond pour Félix à l’invention d’un langage transgressif par rapport à la morale et pour Balzac aux règles de l’expression verbale. La Dame des romans de chevalerie n’est jamais insensible : « à l’aspect de ces bouquets, j’ai souvent surpris Henriette les bras pendants, abîmée en ces rêveries orageuses pendant lesquelles les pensées gonflent le sein, animent le front, viennent par vagues, jaillissantes écumeuses, menacent et laissent une lassitude énervante11 ».
20Félix est triomphant. La Dame « ravie ». Balzac jubilant.
21Bouquet intenable Bouquet déflagratoire. L’orgasme s’y exprime en clair.
22Parousie et plénitude.
23Bouquets de mots choisis pour leur sonorité, leur harmonie, les correspondances verbales, mots en fleurs qui, en leur accumulation deviennent matière vive, bourdonnement, essaims captés. Une langue explose en fleurs, d’échos en allitérations, d’onomatopées en étymologies sauvages, éclats de l’artifice qui est d’ensemencement et de germination, un babil où se prendrait un excès rabelaisien.
24Les mots permettent non seulement de dire l’amour mais de consommer l’adultère. Cette petite mort d’Henriette est le sacre de l’écrivain. Dans ce paradis du verbe qu’est la littérature l’art transfère à l’image la jouissance et la violence dont elle est la figuration.
25Il s’agit de sacrifier la femme au pouvoir des mots pour en jouir. Plus qu’invraisemblables ces bouquets sont le comble de la dislocation de l’image car la fleur est le paysage qui fait expansion dans le détail. Le détail est l’incarnation de la femme. Et son incarnation dans les mots est en même temps l’œuvre et sa mise à mort dans les signes.
26Que se passe-t-il lorsque les bouquets sont chargés de ponctuer le temps en lieu et place des horloges et des calendriers ? Ils se l’assimilent, soumettent la logique narrative aux « vrilles de la vigne12 » et aux « désirs entortillés au fond de l’âme13 », exposent au grand jour d’une page une intensification de la visibilité et des couleurs. Ils incarnent les mots et le monde.
27« Quand la volupté nous cueille de ces fleurs nées sans racines, pourquoi la chair murmerait-elle14 ? ». « Une âme nouvelle, une âme aux ailes diaprées avait brisé sa larve15 ». Félix évoquait sa naissance, les papillons sont des métaphores qui ne cessent de transmigrer sans cesser d’être enlacées dans des poèmes en fleurs.
28La fleur excède la représentation, éclate dans l’innombrable hors-texte mouvant et radicalement étrange qu’il fait sien mais qui ne peut entrer dans aucun ensemble sans le faire exploser, sauf à être tenu pour une ligature magique, la phrase, le paragraphe, le roman, l’art enfin après qu’a agi la main cueillante et sacrificatrice.
29Les bouquets éludent la transgression ou la portent à son acmé. Le tortueux, l’échevelé, le déchiqueté manifestent de quels parages dangereux proviennent les fleurs, en même temps conditions de leur triomphe dans une explosion qui est celle de la vie, celle du livre. Les fleurs coupées pourraient faire songer à la mort, plus tard Henriette sera comparée à une fleur coupée sans retour, si elles ne s’imposaient, dans les épisodes des bouquets comme des fleurs cueillies. Cueillir une fleur est une métaphore de l’acte sexuel.
30Balzac, dans Le Lys, se confronte au problème qui est un de ceux qui l’a le plus interrogé, celui de l’art et de la vie. Lorsque Félix élève un chant d’amour et de reconnaissance à la Touraine, disant qu’il ne l’aime ni comme son berceau, ni comme une oasis dans le désert, mais comme l’art, remarquant que sans elle il ne vivrait plus, il affirme la primauté de l’art sur la nature en faisant de celui-ci un équivalent de la vie. La nature est un produit de l’art sans écart. Félix anime ce qu’il nomme comme Frenhoffer cherche à incarner ce qu’il peint.
31Les bouquets sont des jets de couleurs, la métamorphose de l’ombre et de l’énergie rencontrées et propagées par leurs racines, canalisées par leur tige, des puissances qui témoignent de la présence et de la puissance du plus bas, du plus profond, du plus caché. Ainsi de la production balzacienne.
32Les bouquets sont des simultanéités composites, néanmoins composées, des hybridités, des hétérogénéités qui ne valent point dans le détail de leurs éléments mais dans leur association. Ainsi de certaines phrases balzaciennes, dans lesquelles certains qui aiment le moins Balzac veulent voir le tout de son style. Un exemple suffira, sorti du Lys parce qu’il paraît le moins bien venu : « je revoyais la lentille qui marquait la naissance de la jolie raie par laquelle son dos était partagé, mouche perdue dans du lait, et qui depuis ce bal flamboyait toujours le soir dans ces ténèbres où semble ruisseler le sommeil des jeunes gens dont l’imagination est ardente, dont la vie est chaste16 ».
33Métaphores incohérentes, outrées, surchargées. Métaphores végétales, alimentaires, religieuses, aquatiques, organiques, associant dans une seule phrase ou un paragraphe des imaginaires inconciliables. Métaphores explosives, Manière de révéler les possibilités excessives de la vie. Fleurissement, fructification, rhizomes, manière d’outrer le sens, impatience des limites, mouvement exorbitant et prodigalité sublime. Excès à la mesure de l’abîme.
34On a beaucoup reproché à Balzac son style comme s’il n’en avait qu’un, qu’il n’avait pas été capable d’offrir dans son oeuvre l’échantillon d’une multitude de langues, celles de ses personnages et de maîtriser, avec autant de variété, celle du narrateur. Comme s’il n’avait pas associé le style le plus sobre au plus exubérant, comme s’il n’avait pas été capable en quelques phrases efficaces et sobres ou dans ses métaphores à sauts et à gambades, à spires et à encerclements, d’offrir un épitomé du monde qui deviendrait du même coup le miroir de son oeuvre entier. La question n’est pas de savoir si on aime ou non le style de Balzac mais si on aime son oeuvre car les styles qui sont les siens conviennent au TOUT de La Comédie humaine. Sans ceux-ci et plus particulièrement celui qu’on lui reproche le plus, elle n’existerait pas.
35Mélanger les tons, les genres, passer du graveleux au sublime, du pathos au procès-verbal, du leste au dramatique, voire au tragique, revendiquer l’obscène et pratiquer l’épure, telle est la manière de Balzac. Le Lys est tour à tour un conte philosophique ou drolatique, une légende dorée, un roman de mœurs campagnardes, un roman historique, un roman d’apprentissage, un roman d’amour épistolaire…
36Les bouquets sont des spéculations en acte dans la fermeté du lien qui noue les fleurs. Ce sont des explosions d’imaginaires immobilisées dans la sagesse des images. Balzac excelle dans les portraits ou les natures vivantes plutôt que mortes, offertes dans leur encadrement. Ainsi de celui de madame des Grassins, qui n’est qu’un exemple parmi une multitude, détaché d’Eugénie Grandet : « Madame des Grassins était une de ces petites femmes vives, dodues, blanches et roses, qui grâce au régime claustral des provinces et aux habitudes d’une vie vertueuse, se sont conservées jeunes encore à quarante ans. Elles sont comme les dernières roses de l’arrière-saison, dont la vue fait plaisir, mais dont les pétales ont je ne sais quelle froideur et dont le parfum s’affaiblit17 ». On peut décrocher ce tableautin du roman sans compromettre l’action quoiqu’il soit exemplaire des caractéristiques de la province et explicatif de la fatalité du destin et de la personnalité d’Eugénie Grandet. D’abord une description qui prend la valeur d’une considération générale assure l’encadrement de l’image. Puis une comparaison dont la grande banalité – femmes comparées à des roses – est travaillée par des contradictions qui la renouvellent. Non seulement la rose est associée à une saison où elle se fait rare, mais parce qu’elle ne sollicite plus la vue mais le toucher et l’odorat liés à une arrière-saison annonciatrice de déclin et de mort, fait passer un souffle froid et de mauvais augure sur la peau du lecteur.
37Balzac découvre le rôle fondateur et heuristique de l’image. Il faudrait ajouter salvateur et destructeur. Félix qui enfant s’est senti appelé par les dieux découvre qu’avec le bouquet de fleurs il peut tout incarner et exprimer en même temps. Dans Béatrix deux femmes confrontent leur empire, l’une une délicate pervenche, l’autre un somptueux et brillant pavot rouge. Dans L’Enfant maudit, le vieux médecin à la vision du bouquet de fleurs composé par sa fille, devine qu’il est temps de la marier.
38Dans l’article qu’il consacre à La Chartreuse de Parme Balzac, après avoir évoqué le style d’images de Chateaubriand et le style d’idées de Stendhal, note qu’il existe un troisième style, celui où l’image renvoie à l’idée, le sien.
39L’idée, c’est le nœud, l’encadrement, la ligature, le corset, la charpente, le squelette d’une totalité bigarrée qui se confond parfois avec la monomanie d’un personnage, que la mise en abyme ou le regard du créateur pointe et fixe après avoir traversé l’image d’un rayon qui en révèle et ameute les dessous.
40L’idée, c’est la texture de la tapisserie, le morcellement additionné de la mosaïque d’où surgissent les formes. C’est aussi le castel de Mme de Mortsauf ouvragé comme une fleur, à moins que ce ne soit les bouquets de plomb accrochés aux girouettes auxquels se compare la châtelaine.
41L’idée, c’est cette fusion du décor et du personnage. Baudelaire s’étonnait que Balzac fût considéré comme un écrivain réaliste alors qu’il était capable de conférer du génie au moindre de ses personnages. L’étonnement ne devrait-il pas être poussé plus loin ? Non seulement les portières ont du génie mais les portes comme celle qui ouvre les premières pages d’Eugénie Grandet, à Saumur. Rayonne d’intelligence l’environnement, au sens le plus large ou le plus étroit du terme, paysages, maisons, ameublement, vêtements jusqu’aux plus petits détails, gestes, expressions, fronçures qui badinent sur un busc et qui arrêtent soudain le regard, ongle cannelé ou, dans le registre misérabiliste, les yeux purulents qui évoquent le blanc de l’œuf mal écaillé ou le vieux rideau sur lequel s’aperçoivent les marques des anciennes tringles, effervescence de signes qui envoient les signaux de l’absolu.
42Les bouquets sont le triomphe de l’art balzacien qui n’a jamais trouvé son équivalent et qui ne le trouvera pas parce qu’il est inséparable d’un corps situé dans un temps et dans une société, d’une pensée entraînée dans un calcul mental inéluctable et forcené, de la cadence abstraite d’une langue propulsant ses images comme métamorphoses et chassant la narration dans un enchaînement fatal, attachant à leurs exigences inépuisables aussi bien décor et personnage que la biographie de celui qui écrit, victime et bénéficiaire d’une prodigalité qui se ressource en elle-même, paraissant ne pas pouvoir connaître d’autre fin que biologique, celle du corps qui la porte.
43Balzac a si bien compris la symbolique et la fonction des bouquets que dès l’écriture du Lys, période pendant laquelle il découvre la loi de retour des personnages, il se plaît en des listes, des florilèges de noms aussi bien réels que fictifs qui ont non seulement pour fonction d’emporter l’adhésion du lecteur mais de resserrer la trame et d’apposer son sceau en forme de bouquet.
44Avec les bouquets de fleurs le talent de Balzac révèle sa nature et atteint le sommet de sa puissance et de son efficacité. Lui qui traite si souvent le lecteur comme Félix et Mme de Mortsauf le vieux comte, est aussi celui qui à l’acmé d’une rhétorique en fleurs fait prendre pour réels des bouquets qui, et dans leur nature et dans leurs effets, appartiennent au registre de l’invraisemblable et du merveilleux. Il en sera ainsi pour chaque personnage, chaque décor, le moindre détail afin que devienne vrai ce paradoxe : le réalisme de Balzac s’impose grâce à son fantastique.
45Edmond de Goncourt regrettait que dans Saint Simon la peinture des choses ne vienne pas compléter l’admirable peinture des personnes. Le mémorialiste le pouvait-il sans compromettre la force de ses portraits ? Le risque n’était-il pas très grand que le décor en devenant trop envahissant n’absorbât le personnage. Risque parfois assumé jusqu’à la revendication par les successeurs de Balzac qui créent des personnages in absentia, la description des choses révélant en creux la silhouette de leur présence. Deux auteurs ont réussi à maintenir la balance égale mais de manière fort différente, Balzac et Proust, et entre deux, les admirant l’un et l’autre pour le sens du détail, Colette qui a par ailleurs tant aimé les fleurs, accordant à ses créatures un peu de leur parfum ou la verdeur et la saveur du fruit, s’arrêtant juste avant l’ultime métamorphose humaine.
46Aussi construite qu’est l’oeuvre de Balzac, elle est inachevable parce que trop dense et centrifuge. À ceux qui viennent après lui de la continuer. Ses successeurs peuvent à l’infini prélever une fleur de ses bouquets. L’Isabelle Larcher d’Henry James dans Portrait de femme est le double de Dinah Piédefer de La Muse du département. Quant à Mme Graslin dans Le Curé de village, elle s’impose avant l’heure comme une héroïne dostoïevskienne. Choisir un détail et opérer son grossissement, c’est poursuivre le fleurissement balzacien. Felix peut être vu comme un de ces héros de l’immaturité chère à Gombrowicz.
47Avec une exception pourtant du vivant de Balzac, celle d’un auteur qui, lui-aussi, aura sa postérité. Un écrivain que Balzac a eu la grandeur de reconnaître comme pair quoique méconnu par ses contemporains, devant lequel il a eu la générosité de s’avouer jaloux quoique son propre art l’excluât. Il s’agit de Stendhal. Ses héros vivent le temps de manière antinomique à celle des héros balzaciens et de Balzac lui-même. Si le héros stendhalien est la créature de l’instant, lui arrachant des étincelles imprévisibles, la créature balzacienne a dès le départ toutes les cartes en main, n’ayant qu’à mettre en oeuvre un destin déjà joué. La fulgurante prémonition de Balzac dans La Peau de chagrin, son destin se confondant avec celui de Raphaël, offre a posteriori pour le lecteur, la démonstration et la preuve de la fusion d’une oeuvre et d’une vie, du temps et de l’éternité. L’étrange puissance prophétique de Balzac trouve son explication dans ces fusions-abolitions qui témoignent de l’inexistence du temps tandis que le lys, fleur absente de tout bouquet, s’offre comme art poétique dont le bouquet de fleurs est l’image rhétorique.
48Les fleurs en bouquet sont l’état d’écriture intense confondu avec l’état amoureux. La grande question du Lys est la question du bonheur que l’effraction de l’inspiration révèle être la même que celle de la littérature, de l’art dirait Balzac.
49Si Félix, prénom qui est un programme, découvre avec stupeur que lui le rejeton du malheur a droit au bonheur, c’est parce que, à l’instar de son créateur, il a connu le bouleversement intime qui lui a offert la révélation de lui-même. Les bouquets de fleurs sont l’instant de la métamorphose, autant extase que programme de vie, illumination qu’art poétique. Les bouquets sont emplissement et encerclement de l’espace et du temps, appel du plus profond de l’être, exaltation d’un chaos venu à la maîtrise et à la sublimation des fleurs dont les pétales sont aussi nombreux que ceux d’une rose des vents qui pointe des lointains innombrables qu’atteindra un auteur d’exception dans un art de l’immobilité, un écrivain qui se projette dans l’extrême en restant sur place.
Notes de bas de page
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