Francis Mockel
p. 117
Texte intégral
1Lorsque la nuit n’est déjà plus la nuit et que l’aube n’est pas encore issue des limbes, la forme cherche sa forme : ce qui pourrait être racine sous la mousse songe à devenir femme pour le seul plaisir de l’ombre et de l’eau. L’homme effaré d’être cet homme, ici, que rien ne rattache à rien, la découvre et la contemple de ce regard qui scruta les nébuleuses avant d’observer les mondes. Entre femme et terre, entre terre et ciel, l’ombre qui est tout se laisse à fluer : quelque visage émerge alors du fond de son propre rêve – moins un visage, au demeurant, que les choses risqueraient de captiver, qu’une émanation d’humain, antérieure à toute histoire et plus archaïque que toute individualité. À la ténèbre toute close d’une âme qu’aucune physionomie ne vient fixer dans la mémoire des vivants répond l’énigme tout aussi hermétique du sexe de la femme : quand tout le reste se dissolverait dans l’érosion du rêve, ce fragment de nuit plus sombre que la nuit tout entière demeurerait comme le lieu de gravité de toutes les hantises. L’ombre échappée de l’ombre, l’aube empêtrée dans ses limbes, l’obscure promesse du jour avant le jour, l’homme lui-même dans la solitude absolue d’une face privée de visage – tout ce qui est à peine, tout ce qui cherche à être trouve en ce point de ténèbre, et comme par magie, l’espérance de sa forme et l’assurance de sa beauté.
2Et tandis que les mots rusent avec les mots pour tenter de suggérer le sens de la trace et le secret du parcours, l’artiste, lui, Francis Mockel, habité par son propre mystère et n’ayant de regard qu’au-dedans, inscrit dans la gravure ou l’aquarelle toute la charge de silence qui établit l’instant de sa vision dans une durée que rien jamais n’épuisera.
(Exposition, galerie Michèle Broutta, Paris, 1988)
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