Henri Maccheroni
p. 105-108
Texte intégral
Henri Maccheroni série Vanités-méditation, photographie, réf. : R 29 (55/3), 40 cm/50 cm – 1999-2000

Objet d’infinie contemplation
1Je suis, par ce travail d’invention du sexe de la femme que nous propose Henri Maccheroni, convié à un étrange festin d’adoration. Au sens le plus obvie, c’est d’images photographiques qu’il s’agit. Elles ont été saisies au moyen d’un objectif et soumises ensuite au bain révélateur d’un laboratoire. Ces images ont un caractère esthétique qui les désigne non simplement comme des photos mais, pour la somme considérable d’engagement du regard et d’investissement de la sensibilité qu’elles représentent (deux mille clichés) autant que pour chacune en particulier, comme une œuvre – sans doute pas l’œuvre d’une vie, mais une œuvre parfaitement accomplie dans le temps qu’elle occupa et qu’aussitôt elle transcenda, laissant à regarder ces images comme autant de figures et d’emblèmes, loin de toute anecdote. La volonté d’expression qui anime l’artiste fait que de telles photographies ne peuvent être réduites au simple état de documents – en quoi elles se différencient complètement des illustrations qui, par exemple, dans les traités de gynécologie, viennent appuyer les informations anatomiques, médicales. Le sexe de la femme n’est pas, chez Maccheroni, une construction du savoir, élaborée à des fins pédagogiques. Il est le fruit d’un regard. Il a ce caractère vivant, émouvant, singulier qui le fonde en présence et qui le propose, en tout cas pour le spectateur, amateur, amant, voyeur et voyant que je suis, comme objet d’infinie contemplation.
2Dans cette perspective, foncièrement méditative et hautement rêveuse, il est important que ne soient pas donnés ici deux mille sexes de femmes, mais le sexe d’une femme, deux mille fois et bien davantage, inépuisablement, à l’infini, repris, répété, réinventé, ressourcé, ressassé, selon cet ordre rythmique que nous apprirent autrefois les litanies et que l’amour nous fit redécouvrir. Car ce que veut le désir, par-delà même le jeu des variations sur un même thème, c’est le point d’extase des variations sur le thème du même. Cette aspiration véhémente du cœur et des sens et cette exigence du regard créateur, nous pouvons les suivre à travers le travail photographique d’Henri Maccheroni dans le lent mouvement d’élaboration de l’image qui le conduit de la figuration naturaliste à l’abstraction sensible et à la plénitude du dépouillement.
3Une fois fixé sur son objet – le sexe d’une femme –, le regard qui opère dans le grand luxe des technologies de l’optique est loin d’être immobile et mécanique. Il se déplace, il voyage, il s’aventure, il prend le temps d’errer, de progresser à grands coups d’intuition dans l’intimité des lointains, il n’en a jamais fini avec le dessin des lèvres et la substance des reliefs. On dirait, de cliché en cliché, que la vulve, dont les mythologies ont magnifié la puissance de fécondité, ne cesse de révéler ses nouvelles possibilités formelles, comme si elle se générait elle-même, fleurissant et fructifiant dans l’abondance de ses secrets. On la voit s’inventer. On assiste à sa création et à son déploiement. Et le sens de cette genèse, par-delà l’émoi premier, charnel et érotique, que ne peut manquer d’éprouver le spectateur, est d’introduire le regard au dévoilement de la plus haute abstraction à laquelle puisse parvenir une réalité qui reste du corps – et, dans le corps même, la part sensuelle et intempérante par excellence. On voit alors tel bourgeonnement de nymphe prendre la dimension d’éclosion d’une essence transanimale et transvégétale, proche parente, par analogie, des mondes en formation dans les profondeurs du cosmos. On se dit alors que le sexe de la femme, par la pure nature de sa forme, englobe tous les abîmes imaginables. Et que l’on n’aura jamais fini de rêver sur ses bords.
4Bien que le thème soit ici répétitif jusqu’à la perfection, et précisément parce qu’il est répétitif à un point qui dépasse largement le seuil de tolérance des banales obsessions, la représentation du sexe d’une femme excède les bornes de l’image et s’approche au plus près de ce qui pourrait être une présence.
5Nous n’avons pas à nous interroger sur les motivations et intentions qui ont soutenu l’artiste-photographe dans le cours de son travail et dans le temps de sa vie qui s’est engagé là. Nous ne sommes que spectateurs comme nous l’avons été de toutes les images qui ont compté dans la formation et l’affirmation de notre être. Et nous qui avons connu, par la médiation artistique, la figuration des songes de tous les désirs humains – jusqu’au désir d’absorption dans la nature ou d’identification aux puissances sacrées – nous contemplons à présent la pure forme susceptible de capter tout ce que nous avons accumulé de nostalgie, d’aspiration à l’infini et à l’éternité.
6Ici, maintenant, je dois parler en mon nom seulement.
7Ces photographies, je ne les ai pas sous les yeux tandis que j’écris. Elles occupent un territoire très réservé de ma mémoire, dans lequel elles viennent comme souligner et ponctuer ce que l’amour m’a appris. Songeant à ces images pour les mêler au souvenir de mes sensations, et retrouvant par ce chemin l’émoi premier de la vision du sexe d’une femme, je me dis : ce sexe que j’ai regardé, c’est lui qui me regarde, il ne me lâche pas. Il me suffit de fermer les yeux pour qu’il remonte en moi depuis les racines de mon désir. Je le connais dans les secrets jamais épuisés de sa forme, dans son poids, dans son volume, dans sa consistance, dans ses variables replis, tout comme je le connais dans sa touffeur, dans son odeur et sa saveur, dans ses douces profondeurs et ses chaleurs généreuses. La toison qui prospère alentour m’est aussi familière que le seul lieu au monde – premier et dernier – où je sois assuré d’exister : lieu de plénitude et de repos, de grâce et de gratitude. Là seulement, il est soudain évident que je puisse, dans le même temps, naître, vivre, mourir et renaître.
8Et certes, ce bien-aimé sexe ne peut être isolé du corps tout entier de cette femme-là ni de l’âme qui veille sur les formes et les remplit. Je n’évoque le bonheur d’être, que procure la contemplation de cette vulve, qu’afin de mieux entendre la démarche de l’artiste-photographe Henri Maccheroni. Lui, il a choisi le point de convergence extrême des désirs, des fantasmes, des émotions de chair, des réminiscences d’immersion et de confusion. Les sombres lèvres qu’il a guettées à tous les mouvements de leur extension, de leur épanouissement et de leur pâmoison, pourraient suffire, comme l’alcool, comme la drogue, ou encore comme la prière, à combler le temps – mon propre temps, sursis de ma vie, si j’étais à peine moins léger. Ces deux mille photographies – ces deux mille instants de déclic unifiés dans le flux homogène d’une seule et même durée – indiquent et illustrent une direction essentielle du désir : le rêve d’un mouvement immobile, exempt de lassitude et de saturation, constamment ressourcé à son commencement. Ainsi situé dans sa perspective d’éternelle terre promise jamais consommée, le sexe d’une femme s’éploie au regard d’amant comme objet d’infinie contemplation.
(Henri Maccheroni. 2000 photographies du sexe d’une femme. Numéro spécial de la revue Obliques, 2000)
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