J.-G. Gwezenneg
p. 84-86
Texte intégral
Gérard Gwezenneg Astre œil d’oiseau, gravure, diamètre 19 cm – 1992

Voir un Monde dans un grain de sable
Et un ciel dans une fleur sauvage
Tenir l’Infini dans la paume de la main
Et l’Éternité dans une heure...
William Blake.
1Donnez à Gwezenneg une molécule de la terre indistincte sur laquelle vous posez le pied, il en remplira sa page. Avec une patience infinie, une précision et une méticulosité hallucinantes, il fouillera les éléments microscopiques qui constituent les assises de la matière et qui font de celle-ci la matrice de toute vie. Il entrera dans le grouillement des infraformes et il rendra compte de leurs agencements, de leurs articulations, de leur tectonique interne. Introduit dans l’intimité du minuscule, il poussera son analyse exploratoire, glissant son regard dans les interstices, occupant de son désir les alvéoles et les calcéoles, poursuivant l’infime détail jusqu’au cap extrême où celui-ci s’épuise ou se métamorphose. L’empire de la pointe sèche s’étend ainsi sur la race des corps poreux, sur les ossifications, les concrétions, les cristallisations, tout un microcosme organique dont on ne saurait dire, au premier coup d’œil, et dans la luxuriance de sa prolifération, s’il est la coque laissée-pour-compte d’un astre mort ou le tissu germinal d’un monde à venir. De toute façon, nous avons été entraînés si loin dans le dedans du cœur matériel que nous touchons soudain au point d’inversion des processus fondamentaux de la création – là où la mort engendre la vie, là où la vie s’annule dans la mort. Ce qui reste alors, au regard, c’est l’effarante complexité des anatomies telluriennes et leur puissance d’expansion qui interdit toute place au vide si ce n’est, parfois, la blanche rupture entre les masses pour en exacerber la vibration et en délimiter la solitude.
2Dans une gravure de Gwezenneg, il n’est pas une forme, si minime soit-elle, qui ne soit achevée, qui ne soit définie, décrite et inventoriée jusque dans l’infime particule où la volonté de posséder le monde par la vue touche à ses propres limites et capitule. Alors le regard cesse d’être en prise et s’avoue en proie. L’infinitude du dedans se déploie sans réserve. La stabilité des structures laisse deviner sa précarité et la pesanteur même des éléments cède au vertige. Ce qu’on avait pu croire inerte grouille, ondule et bascule – comme ce fantôme de marsouin échoué sur la plage et que les vers hantaient et mouvaient. Gwezenneg l’a rencontré une fois et il ne l’a jamais oublié. À chacun, selon ses mérites, les images du devenir et celles de l’éternité !
3Ce n’est pas pour rien que Gwezenneg s’est établi près de la mer. Ce que les flots ont longuement travaillé et mûri dans leur profondeur et qu’ils rejettent, l’artiste s’en empare et le rêveur s’y adonne : toutes sortes d’épaves animales, végétales, minérales, hybrides quelquefois, indéfinissables et inqualifiables, viennent peupler ce panthéon délirant qu’est l’atelier du peintre. Des reliquaires recueillent des ossements, des corps d’animaux fossilisés ou momifiés, d’étranges bois marins, vestiges d’on ne sait quelle Atlantide. Il y a, dans cette entreprise, foncièrement nocturne et onirique, de collection et de religion, l’affirmation d’un goût exclusif pour ces réalités au statut ontologique incertain, entre la vie et la mort, entre l’inerte et le mouvant, entre la chose naturelle et l’objet culturel – en marge de toutes les genèses connues, dans un temps qui n’est plus celui de l’histoire et dans un espace qui ne saurait appartenir qu’aux âmes somnambules.
4Au vrai, cette passion pour l’archaïque, pour l’élémentaire, pour le fœtal ou le vestigial, domine absolument tous les horizons de la créativité chez Gwezenneg. On dirait que l’artiste, ici, complice de cœur avec la vieille materia prima des réalisations fabuleuses, quête en secret, quelque part, dans les plissements, dans les gisements, en des strates géologiques que le démiurge aurait délaissées sans les avoir épuisées et où demeurent encloses, probablement, des ébauches, des esquisses, des traces de formes antérieures à la distinction des genres, des espèces et des sexes – en quoi l’artiste voudrait établir sa parenté.
5Dans sa foisonnante diversité, l’œuvre affirme ainsi l’unité de son inspiration : comme l’édification d’un monde à l’image de l’âme, tel que son extériorité soit le visage exact de son intériorité et tel que le pacte qui le lie à la mort, soit également celui qui célèbre et perpétue sa naissance, dans l’éternel enchantement de la germination.
(Exposition, Les Sécrétions palimpsestes, Cherbourg, 1989)
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