Chapitre III. L’organisation de la scolarité pour les filles
p. 125-144
Texte intégral
1Nous allons maintenant tenter de pénétrer dans les salles de classe lors des leçons d’arithmétique, pour saisir ce qu’il se passe, au quotidien, dans les écoles primaires élémentaires de la Somme, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Auparavant, il nous semble utile de présenter les lieux et les acteurs, adultes et enfants. Nous rappellerons d’abord les mesures prises en faveur de la scolarisation des filles, à partir de 1879, puis nous préciserons comment ces mesures sont mises en œuvre dans la Somme, et les effets produits. Nous nous intéresserons ensuite plus particulièrement aux écoles pour les filles, au personnel et aux élèves qui fréquentent ces écoles, ce qui aura pour but de préciser le cadre dans lequel vont se dérouler ces leçons.
Les mesures en faveur d’un enseignement primaire d’État pour les filles
2Dès 1833, l’organisation de l’enseignement primaire pour les filles accuse un décalage certain avec celui des garçons. Ainsi, « la loi fameuse du 28 juin 1833 qui a renouvelé la force de l’école primaire en France […] laisse systématiquement en dehors de son action les écoles de filles1. »
3Il faut attendre 1836 pour que l’ordonnance Pelet2 réglemente la scolarité primaire des filles, sans toutefois rendre obligatoire pour les communes l’ouverture et l’entretien d’une école de filles, et pour les départements la création d’une école normale d’institutrices. Cette ordonnance maintient également, pour les congréganistes, le privilège de la lettre d’obédience (art. 13), à laquelle un article du Dictionnaire de pédagogie est consacré :
Ordre donné à une religieuse, par sa supérieure, de se rendre dans une commune pour y prendre la direction de l’école. Il est à remarquer que l’ordonnance royale du 23 juin 1836 […] statuait seulement que les institutrices appartenant à une congrégation religieuse dont les statuts, régulièrement approuvés, renfermeraient l’obligation de se livrer à l’éducation de l’enfance, pourraient être autorisées par le recteur à tenir une école primaire élémentaire, sur le vu de leur lettre d’obédience et sur l’indication, par la supérieure, de la commune où les sœurs seraient appelées. Pour ouvrir une école primaire supérieure, le brevet de capacité du degré supérieur demeurait obligatoire pour les religieuses comme pour les laïques. Ainsi, sous l’empire de l’ordonnance de 1836, la dispense du brevet de capacité avait un caractère essentiellement facultatif, temporaire et local ; le recteur pouvait la refuser aux postulantes trop incapables3.
4Le 15 mars 1850, la loi Falloux4 impose à toute commune de plus de 800 âmes l’obligation d’ouvrir et d’entretenir une école de filles et confirme que la lettre d’obédience tiendra lieu de brevet de capacité pour les institutrices appartenant à des congrégations religieuses :
[…] Cette simple tolérance fut érigée en un véritable droit par le législateur de 1850, et la lettre d’obédience équivalut au brevet de capacité5.
5Cette situation favorise l’essor des congrégations enseignantes de femmes, soutenues par la bienveillance du gouvernement. Ainsi, « le rapport ministériel du 6 mars 1865 évalue à 56 % la proportion de filles élevées par des religieuses, alors que le quart seulement des garçons reçoit des religieux l’instruction primaire »6.
6En 1867, la loi Duruy abaisse à 500 le nombre d’habitants au-dessus duquel une commune est tenue d’avoir une école de filles ; par voie de conséquence, le nombre de ces établissements augmente et, comme le soulignent François Furet et Jacques Ozouf :
[…] l’une des inégalités de la scolarisation française – celle des sexes – a presque entièrement disparu : grâce à la loi Falloux, puis à la loi Duruy, il y a désormais presque autant de filles que de garçons dans les écoles primaires : 2 316 000 filles et 2 401 000 garçons7.
7Selon Claude Lelièvre, la différence entre la scolarisation masculine et féminine porte maintenant sur la nature de leur scolarisation (congréganiste ou non) : en effet, « à la veille des grandes lois scolaires de la IIIe République, le pourcentage de filles éduquées par des congréganistes passe de 44 à 60 %8. » Le gouvernement de la IIIe République entend se saisir de la question de l’éducation des filles, pour former les futures mères des républicains, il faut donc que celles-ci ne soient plus éduquées par l’Église, mais par l’État, et il faut que la femme « appartienne à la Science9 ». En premier lieu, il convient de former des institutrices laïques, c’est l’objectif de la loi Paul Bert du 9 août 1879. Celle-ci oblige tous les départements à ouvrir, dans un délai de quatre ans, une école normale de filles et une école normale de garçons.
8La loi du 16 juin 1881, qui instaure la gratuité de l’accès aux écoles publiques, s’intéresse aussi aux titres de capacité :
La loi du 16 juin 1881 abolit la lettre d’obédience, imposa la possession du brevet de capacité non seulement aux directrices d’école, mais aux adjointes, et pour les écoles composées de plusieurs classes exigea de la directrice un titre de capacité supérieur10.
9Elle impose également aux sous-directrices et directrices de salles d’asile la possession du certificat d’aptitude. Des dispositions particulières sont prévues pour les personnes en fonction depuis plus de cinq ans et âgées de 35 ans au moins. Cette obligation aura inévitablement des conséquences sur l’enseignement féminin : en effet, les institutrices congréganistes vont devoir posséder le brevet ; or, selon Claude Lelièvre, « 15 % seulement des 37 000 institutrices congréganistes sont brevetées11 ». Dans la Somme en 1881, 11,5 % des 338 institutrices congréganistes le sont12.
10La loi Goblet du 30 octobre 1886 organise l’école primaire et laïcise le personnel des écoles primaires publiques : les institutrices congréganistes doivent être remplacées au fur et à mesure que les postes deviennent vacants. Elle stipule également :
Art. 6. – L’enseignement est donné par des instituteurs dans les écoles de garçons, par des institutrices dans les écoles de filles, dans les écoles maternelles, dans les écoles ou classes enfantines et dans les écoles mixtes. Dans les écoles de garçons, des femmes peuvent être admises à enseigner à titre d’adjointes, sous la condition d’être épouse, sœur ou parente en ligne directe du directeur de l’école. Toutefois le Conseil départemental peut, à titre provisoire et par une décision toujours révocable : 1° permettre à un instituteur de diriger une école mixte, à la condition qu’il lui soit adjoint une maîtresse de travaux de couture ; 2° autoriser des dérogations aux restrictions du second paragraphe du présent article13. […]
Art. 11. – […] Lorsque la commune ou réunion de communes compte 500 habitants et au-dessus, elle doit avoir au moins une école spéciale pour les filles, à moins d’être autorisée par le conseil départemental à remplacer cette école spéciale par une école mixte14.
11Jusqu’en 1886, les filles peuvent être scolarisées dans des écoles publiques ou dans des écoles libres. Ces deux catégories d’établissements sont dirigées soit par des institutrices laïques, soit par des institutrices congréganistes. Les communes de plus de 500 habitants sont tenues d’avoir une école de filles, à moins d’être autorisées à la remplacer par une école mixte. Les communes de 401 à 500 habitants ne sont pas obligées d’en avoir une réservée aux filles. Quand il n’en existe pas, celles-ci fréquentent les écoles mixtes publiques ou libres. Les institutrices congréganistes sont progressivement remplacées par des laïques.
12Le 7 juillet 1904, la loi Combes, qui interdit l’enseignement aux congrégations et prévoit un délai de dix ans pour fermer les établissements qu’elles dirigent, aura pour effet de faire prendre « un avantage décisif15 » à l’école primaire publique dans la scolarisation des filles.
Les effets de ces mesures dans la Somme
13Les effets des lois Falloux et Duruy sont sensibles dans la Somme puisque l’inégalité des sexes quant à la scolarisation, relevée par François Furet et Jacques Ozouf, disparaît progressivement. Ainsi, en 1880, 82 832 enfants ont fréquenté l’école : 41 591 garçons et 41 241 filles16. Les différences de scolarisation entre filles et garçons résident dans la nature de celle-ci : dans le département de la Somme, en 1881, 48 % des filles sont éduquées par des congréganistes (dans le public ou le privé), et à peine 6 % des garçons17. Au niveau national en 1879, c’est respectivement 56 % et 20 %18. Cette différence s’explique par le fait que dans la Somme, les laïcisations, ont commencé dans les années 1875, nous reviendrons sur ce point plus loin.
14Dans son rapport au ministre en 1880, Eugène Brouard, inspecteur général, évoquait également une autre question :
En résumé, Monsieur le Ministre, la situation de l’instruction primaire dans la Somme n’est ni mauvaise, ni brillante. […] Voici maintenant les vues d’amélioration pour lesquelles je m’associe volontiers à Mr l’inspecteur d’académie. […] La multiplication des écoles spéciales de filles : la substitution d’institutrices aux instituteurs partout où faire se pourra, notamment dans les écoles de hameaux : comme l’établissent des faits malheureux qui viennent de se produire dans l’arrondissement de Montdidier, les écoles mixtes confiées à des hommes présentent des dangers de plus d’une sorte19.
15Les besoins en institutrices laïques vont augmenter si l’on veut confier les écoles mixtes à des femmes, puisque les institutrices congréganistes ne dirigent que des écoles de filles.
16La Somme fait partie des départements déjà dotés d’une école normale d’institutrices, quelques années avant la loi Paul Bert : l’École normale d’institutrices existe en effet à Amiens depuis 187620. Par conséquent, la situation du personnel féminin des écoles élémentaires commence à évoluer sensiblement, bien que le nombre de normaliennes sortantes ne soit pas suffisant pour couvrir des besoins qui sont d’autant plus importants que la laïcisation a commencé dès 1868, à Boves21 et qu’elle continuera de façon régulière ensuite, encouragée par un conseil général et une municipalité amiénoise favorables aux idées de la République22. De plus, la loi Goblet du 30 octobre 1886 en laïcisant le personnel des écoles publiques et précisant que les écoles mixtes doivent être dirigées par des institutrices, augmente encore les besoins.
17Qu’en est-il précisément dans la Somme pour la période qui nous intéresse ? Dans quelles écoles sont scolarisées les filles ?
Les écoles pour les filles
18Le nombre des écoles élémentaires de filles reste relativement stable jusqu’à la première guerre et il diminue ensuite légèrement, à cause de la baisse de la natalité. La répartition des écoles évolue considérablement : le nombre des écoles publiques laïques double jusqu’en 1905, au détriment de celui des écoles publiques congréganistes qui disparaissent à cette date. Il en est de même pour les écoles congréganistes de l’enseignement privé : la dernière école privée congréganiste de la Somme ferme en 1908. Le nombre des écoles privées laïques, peu important jusqu’en 1904, augmente ensuite à cause de la sécularisation de bon nombre de maîtresses congréganistes qui ouvrent des écoles privées. Comment se répartissent les élèves dans ces différentes écoles ?
19En 1882, 82 % des filles scolarisées dans les écoles spéciales de filles dans l’enseignement primaire se trouvent dans le public ; 47 % sont éduquées par des congréganistes (dans le public ou dans le privé). La loi Goblet, puis la loi Combes entraînent une augmentation régulière du pourcentage de filles scolarisées dans le public laïque. De 1882 aux années 1900, il passe de 49 % à 65 % ; puis en quelques années, de 1901 à 1913, de 65 % à 90 %. Le pourcentage de filles scolarisées dans le public congréganiste diminue de la même façon et en 1905, il n’existe plus d’écoles publiques dirigées par des congréganistes.
20Le privé laïque ne scolarise qu’une faible partie des filles en 1882 et ce pourcentage diminue jusqu’en 1904, il passe en effet de 4 à 1,7 %. En revanche, il augmente brutalement à partir de 1905 car les membres des congrégations se sont sécularisés et ont ouvert des écoles privées « laïques ». Quant au pourcentage de filles scolarisées dans des écoles privées congréganistes, il augmente jusqu’en 1903 et disparaît en 1904 pour les mêmes raisons que dans le public.
21Les pourcentages des filles scolarisées dans les écoles élémentaires évoluent légèrement sur la période 1882-1923 : celui des filles scolarisées dans les écoles publiques (laïques et congréganistes puis laïques seules) se situe entre 76 et 90 % et celui des filles scolarisées dans les écoles libres, puis privées (laïques et congréganistes puis laïques uniquement) entre 10 et 23,5 %. Dans la Somme, on rencontre encore des exceptions à la loi de 1867 plusieurs années après sa promulgation. Ainsi, en 1882-1883, « sur 289 communes de plus de 500 âmes, 26 étaient encore dépourvues au 1er janvier 1883 d’écoles publiques spéciales de filles »23. La situation ne sera conforme à la loi qu’en octobre 1905 : c’est-à-dire que toutes les communes de plus de 500 habitants possèdent une école de filles ou deux écoles mixtes. Ainsi, en 1901, il existe 340 écoles de garçons, 337 de filles et 556 écoles mixtes24. Le public scolarise 93 % des garçons dont 99 % dans des écoles dirigées par des laïques. Pour les filles, c’est respectivement 76,5 % et 85 %. Dans le privé, 92,4 % des garçons et 92 % des filles fréquentent des écoles dirigées par des congréganistes25.
22En ce qui concerne les effectifs, en 1886/1887, les écoles publiques ont un maître en moyenne pour 43 élèves et dans les écoles privées, un pour 25 élèves26.
23Les filles sont aussi scolarisées dans les écoles mixtes, mais il faudra attendre bien longtemps pour que l’article 6 de la loi Goblet précisant que les écoles mixtes doivent être dirigées par des institutrices, ne soit complètement respecté. En effet, dans la Somme comme dans beaucoup d’autres départements, on pense qu’une femme ne peut pas éduquer convenablement les garçons. Sa place dans l’enseignement est évoquée lors d’un congrès international de l’enseignement primaire, à Paris, en 1889, et l’on y débat, entre autres sujets, de la place de la femme dans les écoles mixtes :
La direction d’une école mixte nombreuse dépasse souvent les forces et l’énergie d’une femme. Et puis, est-elle aussi en mesure que l’homme de satisfaire aux exigences de la vie communale ? De quoi remplir des fonctions comme celle de secrétaire de mairie ? A-t-elle la même autorité que l’instituteur pour donner aux garçons des cours moyen et supérieur l’éducation qui convient à de futurs citoyens ? Non, certainement27.
24Par conséquent, les résolutions suivantes sont soumises à l’assemblée générale :
Considérant que, si une institutrice peut diriger avec fruit une école mixte peu importante, la direction d’une école mixte nombreuse dépasse la mesure de ses forces et de son énergie ; considérant qu’elle n’a pas la même autorité que l’instituteur pour donner aux garçons des cours moyen et supérieur l’éducation qui convient à de futurs citoyens, la deuxième section émet le vœu suivant : les écoles mixtes seront en principe confiées aux instituteurs ; toutefois l’administration, après avis du conseil départemental, pourra, lorsqu’elle le jugera utile, placer à la tête de ces écoles des institutrices28.
25La fragilité, le manque d’autorité de la femme lui interdisent l’accès aux écoles mixtes, à quelques rares exceptions près. On pense que la femme a plus d’aptitude à diriger l’éducation des plus jeunes enfants. François Giroud, inspecteur d’académie, apporte un autre éclairage sur cette question :
La loi du 30 octobre 1886 […] stipule que, sauf les exceptions autorisées par le conseil départemental, les écoles mixtes seront dirigées […] par des institutrices. C’est ce qui avait déjà lieu dans plusieurs départements. Mais dans la Somme, il n’en était pas ainsi, puisque toutes les écoles mixtes étaient confiées à des instituteurs. Il en sera de même longtemps encore ; car, sans compter contre les habitudes séculaires contre lesquelles nous nous heurterons, il faut considérer que nous serions très embarrassés des instituteurs devenus disponibles par la nomination d’institutrices dans les écoles mixtes, et que, dans un grand nombre de communes, le secrétariat de la mairie, qui est inséparable des fonctions d’instituteur, ne saurait, sans inconvénient, être exercé par une femme. Mais cette dernière raison est sans effet en ce qui concerne les écoles mixtes des hameaux, annexes ou sections. Aussi est-ce par ces écoles que nous chercherons tout d’abord à appliquer la loi. Six écoles mixtes sont actuellement dirigées par des institutrices29.
26C’est surtout l’aspect matériel qui est mis en avant : la loi sera respectée, mais petit à petit… Dans sa circulaire du 29 mars 1893 le ministre Charles Dupuy rappelle au préfet qu’il compte sur son concours comme sur celui du conseil départemental pour « revenir à l’application stricte de la règle générale, de manière que les écoles mixtes dirigées par les instituteurs ne constituent plus, bientôt, par rapport à celles qui seront tenues par les institutrices, qu’une faible minorité, comme elles devraient déjà l’être30. »
27Il existe très peu d’écoles privées mixtes. En effet, la plupart des écoles privées sont congréganistes : sur 25 écoles privées de garçons, 20 sont congréganistes et pour les filles, c’est respectivement 166 et 146. En général, les congréganistes n’accueillent pas des enfants des deux sexes. Par conséquent, les filles dans les classes élémentaires sont éduquées par des femmes quand elles se trouvent dans des écoles spéciales aux filles et le plus souvent par des hommes quand elles fréquentent des écoles mixtes. Lorsque ces dernières structures sont confiées à une femme, ce qui est peu souvent le cas, un nombre restreint d’élèves la fréquente…
Fig. 1. Écoles d’Allery, avant 1914.

Collection privée, C. Leguay.
Fig. 2. École de Treux, avant 1914, classe de Jeanne Lefebvre-Defrance.

Collection privée, M. Gadré.
28Le tableau suivant résume la situation en 1890/1891.
Tableau n° 11. Effectifs des écoles mixtes (1890-1891)31.
| Nombre d’écoles mixtes | Effectif garçons | Effectif filles | Effectif total | |
| Dirigées par un instituteur | Publiques : 514 | 9 120 | 7 908 | 17 028 |
| Privées : 3 | 44 | 62 | 106 | |
| Dirigées par une institutrice | Publiques : 10 | 116 | 114 | 230 |
| Privées laïques : 2 | 24 | 13 | 71 | |
| Privée congréganiste : 1 | 25 | 9 |
29En 1908, Édouard Lloubes, inspecteur d’Académie, écrit dans son rapport annuel : « Par application de la loi du 30 octobre 1886 et des circulaires ministérielles, des institutrices ont été appelées, depuis l’année dernière, à la direction de onze écoles mixtes dont l’effectif est généralement peu élevé32. » L’année suivante, il ajoute :
Il n’est pas sans intérêt à propos de la direction de ces écoles [mixtes], de remarquer que la loi du 30 octobre 1886 […] se heurte à un préjugé local particulièrement énergique et tenace. D’une manière générale, on peut affirmer que nos populations picardes préfèrent avoir un instituteur à la tête de l’école mixte plutôt qu’une institutrice qui n’est acceptée que par contrainte et dont la nomination est considérée comme une humiliation et un désavantage. Et pourtant, nombre de ces écoles se trouvent dans des communes de population et d’effectifs si minimes que rien ne justifie une dérogation à la loi, en ce qui concerne leur direction33.
30Effectivement, dans la Somme, la nomination d’institutrices dans des écoles mixtes ne se fera que très lentement, comme le montre le tableau suivant :
Tableau n° 12. Les écoles élémentaires mixtes dans la Somme 1882-192334.
| Écoles publiques mixtes | Dirigées par une femme | Écoles libres | Dirigées par une femme | |
| 1882 | 488 | 3 | 3 | 3 |
| 1888 | 522 | ? | privées | |
| 4 | ? | |||
| 1895 | 553 | 63 | 2 | ? |
| 1900 | 557 | 84 | 1 | ? |
| 1909 | 570 | 124 | 2 | ? |
| 1913 | 573 | 185 | 3 | ? |
| 1918 | 361 | 144 | 1 | 1 |
| 1923 | 575 | 274 | 1 | 1 |
31Après avoir décrit le dispositif d’éducation en place, nous allons nous intéresser aux institutrices et aux élèves.
Quelles maîtresses ?
32Le nombre des institutrices laïques augmente de 1882 à 1905, alors que celui des institutrices congréganistes diminue, jusqu’à disparaître. Dans l’enseignement privé, le nombre d’institutrices laïques diminue sur la même période et celui des congréganistes augmente jusqu’en 1905, c’est-à-dire avant que celles-ci ne se sécularisent et n’ouvrent des écoles privées « laïques ».
33Nous pouvons nous interroger sur le niveau de qualification, car « tous les fonctionnaires laïques sont pourvus au moins du brevet élémentaire, mais il n’en est pas de même des instituteurs et institutrices congréganistes35. » Selon Daniel Toussaint, « la possession du brevet élémentaire garantit un niveau de connaissances générales atteint après des études primaires longues et complètes36. » Ainsi, en 1882, 100 % des institutrices laïques, titulaires et adjointes, sont brevetées. En revanche, 43 % des institutrices titulaires et 29,5 % des institutrices adjointes congréganistes le sont.
34Nous nous intéresserons dans un prochain chapitre à la question du brevet et à celle de la formation des institutrices laïques. En ce qui concerne les institutrices congréganistes, publiques ou privées elles devront elles aussi, à partir de 1881, être pourvues de ce diplôme pour enseigner. Qu’en est-il des institutrices ne le possédant pas ? Dans la Somme, nous pouvons nous appuyer sur l’exemple des sœurs de la Sainte Famille car, dans les années 1870-1880, « la Sainte Famille domine largement avec près du tiers des effectifs, sanctionnant la stratégie menée par cette institution depuis sa création37. » D’après l’étude de Marie-Charlotte Thibaut,
En 1881, lors de la promulgation de la loi sur l’enseignement public, 239 sœurs de la Ste Famille sont concernées. Parmi elles, 26 ne comptent pas 5 ans d’exercice comme directrices au 1er janvier 1881 et 213 n’ont pas 35 ans. Donc elles ne peuvent pas bénéficier de l’article 4. La Supérieure multiplie le nombre de candidates aux examens du brevet. Elles sont 140 en 1881 et 176 en 1882. Les résultats sont variables d’une année sur l’autre : 41 échecs en 1881 et 109 en 1882. La Supérieure Générale, Mère Adèle-Marie, s’attache également à faire passer les examens aux élèves, […] en vue de préparer des institutrices chrétiennes laïques ou congréganistes38.
35Cette congrégation s’efforçait de mieux former les Sœurs d’école à leur futur métier. Pourtant, les institutrices congréganistes sont généralement suspectées de ne pas chercher à faire travailler l’intelligence, d’utiliser trop de livres et trop souvent, de dispenser un enseignement routinier. Les rapports d’inspection sont en général peu élogieux39. Ainsi, on peut lire ces remarques :
- « Classe où l’on enseigne tout le programme plutôt à l’aide de la mémoire que de l’intelligence. » (Gauville, le 01/05/1882, Anatole Foubert, inspecteur primaire).
- « On enseigne aux enfants selon la routine la plus inintelligente. » (Rubempré, le 6/06/1882, François Laporte, inspecteur primaire).
- « Même système que dans la plupart des écoles congréganistes, le livre fait tous les frais. » (Heilly, le 22/07/1882, F. Laporte, inspecteur primaire).
- « Les livres m’ont paru mauvais, ce sont les très médiocres ouvrages d’un abbé Crampon […] lesquels ne conviennent nullement à des enfants et ne sont que des compilations rebutantes. Le nombre des ouvrages mis entre les mains des enfants est de 13, ayant coûté 10F50, cet abus est la règle dans les écoles tenues par des congréganistes. » (Vaire-sous-Corbie, le 17/11/1881, F. Laporte, inspecteur primaire).
- « On s’occupe simplement des éléments de la lecture et de l’écriture avec quelques mots de calcul. » (Hornoy, le 16/12/1881, A. Foubert, inspecteur primaire).
36Certains inspecteurs portent même un jugement sur la personnalité des sœurs :
- « L’institutrice D. est une femme molle et sans instruction. » (Longueau, le 25/11/1881, F. Laporte).
- « La sœur L, quoique récemment pourvue du brevet de capacité, n’est guère plus capable de comprendre et d’appliquer les bonnes méthodes que ses collègues de la Sainte-Famille. » (L’Étoile, le 4/04/1882, F. Laporte).
37On trouve cependant quelques rapports élogieux :
Cette école est l’une des meilleures écoles congréganistes de la circonscription grâce aux idées larges et au dévouement intelligent de la maîtresse. […] En général, explications faciles et nettes qui prouvent qu’on se préoccupe surtout de l’éducation intellectuelle. […] est digne de félicitations. (Esmery-Hallon, le 6/12/1881, O. Devisme).
L’institutrice du Hamelet est une personne très bien élevée, très consciencieuse et estimée de toute la population. Je l’ai engagée à obtenir des familles que les élèves lui restent davantage afin d’en présenter aux examens du certificat d’études. (Le Hamelet, le 22/04/82, F. Laporte).
38L’amélioration de la qualité de la formation générale et professionnelle des sœurs semble pourtant une réelle préoccupation des responsables de la Sainte Famille. D’après Daniel Toussaint, « la Sainte Famille apparaît comme la véritable concurrente de l’école normale laïque crée en 187640. » Malgré ces efforts, les institutrices congréganistes vont peu à peu disparaître de l’enseignement public, jusqu’à ce qu’en 1904, la loi Combes les amène à choisir entre l’exil ou la sécularisation pour continuer à enseigner. À partir de 1906, dans la Somme, toutes les institutrices publiques sont des laïques.
Fig. 3. Pensionnat de la Sainte Famille, les classes.

Collection privée, B. Poucet.
39Il est intéressant de noter que les reproches adressés aux congréganistes dans les années 1882/83 le sont aussi aux institutrices laïques. Finalement, c’est « la valeur pédagogique et intellectuelle » des institutrices en général qui n’est pas satisfaisante. Pour y remédier, il faudrait sans doute que toutes les institutrices puissent être formées à l’école normale. Ainsi Jules Bailliart, inspecteur d’Académie, écrit dans son rapport annuel en 1883 :
Il reste un plus grand nombre de progrès à accomplir du côté du personnel des institutrices. Elles sont pour la plupart, elles aussi, animées d’un bon esprit, mais beaucoup d’entre elles semblent se complaire dans un enseignement mécanique qui laisse sommeiller l’intelligence et ne cultive qu’imparfaitement le jugement et la raison. Ici surtout se fait sentir la nécessité d’accroître l’influence de l’école normale en mettant le nombre des élèves-maîtresses en rapport avec les besoins du service41.
40Nous pouvons cependant nous demander si les questions pédagogiques sont vraiment au centre des préoccupations des institutrices. En effet, elles semblent aux prises avec d’autres soucis, que ne connaissent pas forcément les instituteurs. Ida Berger souligne ce fait, relevé dans les lettres adressées à Francisque Sarcey pour son enquête, par des institutrices rurales42 :
[…] les difficultés pédagogiques, les rapports avec les enfants apparaissent comme le souci mineur des institutrices tant ils sont surpassés par les problèmes de l’adaptation matérielle, sociale, morale de l’institutrice à la communauté43.
41L’auteur met en évidence ces difficultés :
[…] Les jeunes institutrices devaient […] affronter une population sinon malveillante, du moins incompréhensive. […] Les diverses personnalités dont elles dépendaient […] rendaient plus confuse encore une situation déjà précaire. […] Le seul allié naturel de l’institutrice aurait dû être logiquement son collègue masculin. Mais les rapports entre l’instituteur et l’institutrice étaient, en quelque sorte, tout de suite faussés par le rôle social et politique prépondérant du premier44.
42Les institutrices de la Somme sont, elles aussi confrontées à certaines difficultés, car Amédée Camus, inspecteur primaire à Amiens, écrit dans son rapport annuel en 1883 :
[…] Les institutrices, placées dans des situations délicates, n’ont pas manqué d’adversaires systématiques mais on est heureux de constater que cette hostilité n’a trouvé aucun écho dans la partie démocratique de la population ; l’accroissement du nombre des élèves dans les écoles communales est pour nos maîtresses la preuve manifeste que l’opinion a su apprécier la modestie de leur conduite et le dévouement à leur devoir45.
43La solution qu’il propose pour remédier à cette réalité problématique nous amène à penser qu’il pouvait faire partie de ceux qui rendaient la situation plus confuse encore car, il écrit ensuite :
Les plus jeunes, qui se montrent aussi zélées que leurs aînées dont la tenue et la conduite sont excellentes, gagneraient à afficher moins de prétention dans leur toilette et à montrer plus de retenue dans leurs relations. Dans cet ordre d’idées, j’estime qu’il est nécessaire pour l’avenir de l’enseignement laïque46, de fonder le plus de postes doubles qu’il sera possible. Les institutrices désirent avoir un intérieur et ce vœu est trop légitime pour que l’administration ne s’en préoccupe pas47.
44Il faudra attendre encore quelques années pour que l’Administration s’en préoccupe… Néanmoins, ces difficultés mettront de nombreuses années à s’estomper. Ainsi, en 1899, Léon Alliaud écrit :
Ces maîtresses ont déjà conquis les sympathies et la confiance des familles, mal disposées cependant au début à leur égard ; nous pouvons dire que ces laïcisations ont pleinement réussi, malgré les obstacles et les mesquines tracasseries qu’ont suscitées parfois aux institutrices laïques, des fonctionnaires, dont la mission de paix, de conciliation et de charité est toute autre et forme un contraste singulier avec l’attitude qu’ils ont prise48.
45En 1905, c’est le comportement des maîtres et des maîtresses qui fait l’objet de remontrances, de la part d’Édouard Lloubes, inspecteur d’académie. Il demande aux maîtres et maîtresses, au nom de la « dignité de l’enseignement », d’essayer de vivre « en bonne intelligence »49 :
Je ne puis toutefois passer sous silence le peu d’entente qui existe parfois entre l’Instituteur et l’Institutrice de la même commune et l’oubli de la bonne confraternité qui devrait toujours régner entre des collègues. L’intérêt des maîtres eux-mêmes et la dignité de l’enseignement exigent que ces mœurs se modifient, et que l’instituteur et l’institutrice vivent en bonne intelligence et se prêtent un mutuel appui.
46La période de la guerre va, bien entendu, profondément modifier la situation en perturbant gravement la vie quotidienne et l’organisation scolaire. Paul Izenic, inspecteur d’Académie, écrit dans son rapport annuel en 1917 :
Comment en aurait-il pu être autrement dans un département où le voisinage de l’ennemi, l’écho des combats incessants et acharnés, la présence continuelle des blessés et des soldats revenant des tranchées, l’artillerie et les longs convois de ravitaillement, les files de prisonniers, les combats aériens, les bombardements par avions et dans un grand nombre de communes par canons, rappelaient sans cesse la réalité aux maîtres et aux élèves50 ?
47En effet, de nombreux établissements scolaires sont réquisitionnés par l’armée, pour assurer un abri aux soldats et des salles pour les blessés et les malades. Il faut trouver d’autres locaux pour le service scolaire. En 1915, il est décidé d’adapter l’enseignement aux circonstances ; nous l’évoquerons plus longuement plus loin. En 1916, 50 communes ont dû fermer leurs écoles, « en raison du danger qu’il y aurait eu à réunir maîtres et élèves » mais le service scolaire n’a pas été complètement interrompu :
Les maîtres ont eu recours à l’enseignement individuel ; ils ont donné des devoirs à faire dans la famille et des leçons à apprendre ; ils sont passés à domicile pour vérifier et diriger le travail. Cette manière de faire, si elle ne produit pas les résultats d’un enseignement en commun, a, du moins, le grand avantage de tenir les enfants en haleine et d’éviter qu’ils ne perdent tout goût de l’étude51.
48Tout est envisagé pour que le service scolaire soit assuré coûte que coûte. Ainsi, dans certaines localités, « on a réservé les classes de la matinée pour les garçons, celles de l’après-midi pour les filles »52. […] Plusieurs écoles, à quelques kilomètres à peine de l’ennemi, ont reçu régulièrement la plupart de leurs élèves : « Nous avons enjoint aux enfants d’y apporter les masques contre les gaz asphyxiants dont l’autorité militaire les avait munis. Ces écoles ont d’ailleurs été provisoirement fermées toutes les fois que des obus de canon tombaient dans leur voisinage53. » Les absences sont fréquentes et très souvent justifiées : les enfants sont employés à la ferme ou aux champs pour pallier le manque de main-d’œuvre, les filles gardent leurs jeunes frères et sœurs car la mère, en l’absence du père, doit aller travailler :
Les déplacements causés par la visite aux pères, frères ou proches, blessés ou mourants, les décès si fréquents aussi des membres de la famille tués à l’ennemi, ont justifié malheureusement dans des cas bien nombreux les absences de nos élèves54.
49Selon Paul Izenic, les garçons ont davantage pâti de la situation que les filles :
La conduite est restée meilleure chez les fillettes que chez les garçons. […] les caractères sont devenus plus sérieux, plus réfléchis. […] Les garçons ont donné moins de satisfaction. La majorité de leurs maîtres les représentent comme plus distraits, plus agités qu’à l’ordinaire, plus portés à la désobéissance et aux propos grossiers55.
50L’une des conséquences de la guerre sera la féminisation du personnel : il faut réorganiser le service scolaire par une série de mesures, et notamment le recrutement de nombreuses « intérimaires », car beaucoup d’instituteurs et d’élèves maîtres ont été victimes des combats :
D’une part, dès août 1914, le gouvernement a décidé de suspendre les mises à la retraite. Celles-ci ne furent rétablies qu’à partir de janvier 1916, ce qui permit le retour progressif au mouvement régulier du personnel. D’autre part, la circulaire du 18 août 1914 prescrivit de nommer intérimaires dès la rentrée les élèves-maîtres de troisième voire de deuxième année, […]. L’administration a fait appel à des enseignants réfugiés […] Il fallut aussi recruter comme intérimaires des jeunes femmes : non pas seulement les normaliennes, qui déjà ne suffisaient pas à renouveler le personnel féminin, mais beaucoup de ces aspirantes brevetées qui se pressaient devant « la petite porte »56.
51Ainsi, dans la Somme le personnel des écoles primaires élémentaires comptait 934 instituteurs et 984 institutrices au 1er juillet 1914 et respectivement 785 et 1 065 en août 1918. Le tableau suivant rend compte de la situation en août 1916 :
Tableau n° 13. Situation des instituteurs et institutrices en 191657.
| Instituteur | Institutrices | ||
| Maîtres qui occupent le poste où ils ont été définitivement nommés | 373 | 704 | |
| Maîtres de la Somme détachés dans d’autres postes, soit par raison de service, soit parce que leur poste est situé dans la zone envahie ou dans la zone dangereuse | 57 | 153 | |
| Maîtres réfugiés d’un autre département | 20 | 45 | |
| Intérimaires | Instituteurs retraités | 6 | 0 |
| Élèves de l’École normale | 2 | 1 | |
| Instituteur étranger | 0 | 1 | |
| À traitement normal | 5 | 42 | |
| 463 | 946 | ||
| 1 409 | |||
52Le nombre des institutrices est largement supérieur à celui des instituteurs et le personnel intérimaire recruté est majoritairement féminin. Des institutrices sont amenées à diriger des écoles mixtes. La guerre modifie certains « préjugés » à ce sujet. Paul Izenic, inspecteur d’académie, écrit en 1916 :
Les événements actuels, en nous contraignant à réunir les enfants des deux sexes sous la direction d’un seul maître, là où des écoles spéciales avaient toujours existé, ont fait tomber bien des préventions ; les familles se sont habituées à voir une femme à la tête d’une école de garçons et les résultats obtenus ont été tels qu’elles se déclarent satisfaites. Cette organisation a, dans la pratique, entre autres avantages, celui de rendre les classes plus homogènes, ce qui est souvent impossible avec des classes spéciales58.
53Il apparaît donc que les filles sont de plus en plus souvent éduquées par des institutrices : c’était déjà le cas dans les écoles qui leur étaient réservées, et cela le devient de plus en plus fréquemment dans les écoles mixtes, en 1922, presque 48 % des écoles mixtes sont dirigées par des femmes, alors qu’elles n’étaient que 32 % en 1913.
54Nous allons maintenant nous intéresser aux élèves qui fréquentent ces écoles. Qui sont les filles scolarisées à l’école élémentaire ?
Quelles élèves ?
55À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la Somme est un département très rural, comme la plupart des autres en France. Quelques pôles industriels sont installés dans la vallée de la Nièvre, dans le Vimeu, à Beauval et à Amiens. Les élèves qui fréquentent l’école primaire élémentaire sont issues de ces milieux populaires, paysans et ouvriers. Leurs parents sont donc, pour beaucoup, des fermiers et, dans les exploitations de petites dimensions, le travail se fait en famille : « toute la famille participe et aide les hommes pour les travaux agricoles, notamment les semailles et les moissons59 », ce qui n’est pas sans conséquence sur la scolarité des enfants. Les femmes « s’occupent du jardin et de la basse-cour qui complètent les repas et parfois le revenu de la famille : la vente sur les marchés leur revient souvent60 ». Dans les exploitations plus importantes, le patron se fait seconder, pour certaines tâches, par un ou plusieurs commis. Sur la côte picarde, les femmes ramassent coquillages, moules et coques qui constituent le repas ou bien sont vendus et contribuent au revenu de la famille. Ces travaux, qui sont souvent des compléments indispensables, sont souvent laissés aux femmes, comme le jardin ou la basse-cour. Les parents des élèves que nous évoquons peuvent aussi être des ouvriers travaillant dans les usines textiles : tisserands, fileuses, mécaniciens61, ou dans les usines de serrurerie. Ainsi, à la fin du XIXe siècle, dans le Vimeu, une industrie dispersée dans le milieu rural se développe dans la métallurgie et la sidérurgie, notamment dans le secteur de la serrurerie. Au début du XXe siècle, les femmes sont présentes et intégrées aux entreprises.
56Dans ce chapitre nous avons rappelé les mesures prises, depuis 1836, en faveur de la scolarisation des filles et pour améliorer le niveau de formation des institutrices et nous avons montré de quelle manière ces mesures avaient été appliquées dans la Somme. À partir de 1879, les Républicains continuent à œuvrer pour faire respecter la loi de 1867 sur la création d’écoles de filles dans les communes de plus de 500 habitants, mais ils s’attachent surtout à organiser le recrutement d’institutrices laïques pour remplacer les congréganistes. Après avoir présenté le cadre et les personnages, nous allons maintenant porter notre regard vers les salles de classe pour découvrir les pratiques des maîtres et identifier les connaissances de leurs élèves.
Notes de bas de page
1 M. Pellisson, « Filles (Instruction primaire, secondaire et supérieure des) » dans F. Buisson, Nouveau Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, Paris, Hachette, 1911, p. 620.
2 BU, « Ordonnance portant règlement pour les écoles primaires de filles », t. 5, 23 juin 1836, p. 143-148.
3 E. Cadet, « Lettre d’obédience » dans F. Buisson, Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, Paris, Hachette, 1887, 1re partie, t. 2, p. 1570.
4 BA, « Loi relative à l’enseignement », 15 mars 1850, t. 1, p. 57-80.
5 E. Cadet, « Lettre d’obédience » dans F. Buisson, Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, Paris, Hachette, 1887, 1re partie, t. 2, p. 1570.
6 BA, « Loi relative à l’enseignement, 15 mars 1850 », t. 1, p. 57-80.
7 F. Furet et J. Ozouf, Lire et écrire, l’alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry, Éditions de Minuit, 1977, p. 172-173.
8 F. Lelièvre, C. Lelièvre, Histoire de la scolarisation des filles, Nathan, 1991, p. 86.
9 P. Robiquet, Discours et opinions de Jules Ferry, Armand Colin, t. I, p. 303.
10 E. Cadet, « Lettre d’obédience » dans F. Buisson, Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, Hachette, 1887, 1re partie, t. 2, p. 1570.
11 F. Lelièvre, C. Lelièvre, op. cit., p. 87.
12 ADS, 99T 394299, exposé de la situation de l’enseignement primaire, séance du 24 juillet 1882 p. 12.
13 BD, « Loi sur l’Organisation de l’Enseignement primaire », n° 26 et 27, 15 et 31 octobre 1886, p. 571-572.
14 Ibid., p. 575.
15 F. Lelièvre, C. Lelièvre, op. cit., p. 92.
16 Moniteur de l’instruction primaire, 11e année, 15 et 31 octobre 1879, n° 259 et 260.
17 ADS, 99T 394299, exposé de la situation de l’enseignement primaire, séance du 24 juillet 1882, p. 8.
18 C. Lelièvre, Histoire des institutions scolaires 1789-1989, Paris, Nathan, 1990, p. 92.
19 AN, F 17/9275, rapport sur la situation de l’enseignement, résumé et vues d’amélioration, 1880.
20 Celle d’instituteurs a été créée en 1831.
21 M. C. Thibaut, La congrégation de la Sainte-Famille à Amiens au XIXe siècle, mémoire de maîtrise d’histoire (N.-J. Chaline, dir), UPJV, Amiens, 1993, p. 72.
22 René Goblet est maire d’Amiens du 12/07/1876 au 12/06/1877, puis du 25/12/1877 au 23/04/1879. Il succède à Jules Ferry au ministère de l’Instruction publique qu’il dirige d’avril 1885 à décembre 1886. Source : J. Jolly (dir.), Dictionnaire des parlementaires français, notices biographiques sur les ministres, députés et sénateurs français de 1889 à 1940, t. V, Presses universitaires de France, 1968, p. 1847.
23 BD, « Rapport annuel », n° 3, 1er novembre 1883, p. 27.
24 BD, « Rapport annuel », n° 9, septembre 1901, p. 323.
25 BD, « Rapport annuel », n° 9, septembre 1901, p. 336.
26 BD, « Rapport annuel », n° 10, 1er octobre 1893, p. 393.
27 Exposition universelle, 1889, Paris, Congrès international de l’enseignement primaire tenu à Paris du 12 au 16 août 1889, p. 23.
28 Ibid., p. 25.
29 BD, « Rapport annuel », n° 11, 31 décembre 1890, p. 372.
30 BD, « Circulaire relative à la nomination d’institutrices dans les écoles mixtes », n° 5, 18 mai 1893, p. 192-193.
31 ADS, 99T 397245, tableau récapitulatif des états de situation des écoles primaires. Année scolaire 1890-1891.
32 BD, « Rapport annuel », n° 9, septembre 1908, p. 270.
33 BD, « Rapport annuel », n° 9, septembre 1909, p. 226.
34 BD, n° 3, 1er novembre 1883, p. 26, n° 2, 15 octobre 1885, p. 40, n° 10, 1er octobre 1887, p. 374, n° 9 bis, 15 octobre 1889, p. 172, n° 8, 22 décembre 1891, p. 266, n° 9, 1er septembre 1896, p. 286, n° 9, septembre 1901, p. 323, n° 8, août 1906, p. 211, n° 9, septembre 1909, p. 225, n° 11, novembre 1914, p. 339, n° 6, août 1919, p. 291, n° 6, septembre 1923, p. 268.
35 BD, « Rapport annuel », n° 3, 1er novembre 1883, p. 47-48.
36 D. Toussaint, L’invention de l’instituteur et de l’institutrice au XIXe siècle dans la Somme, Amiens, Encrage, 2012, p. 343.
37 Ibid., p. 305.
38 M. C. Thibaut, op. cit., p. 78.
39 ADS, 60T 3497, inspection des écoles congréganistes.
40 D. Toussaint, op. cit., p. 305.
41 BD, « Rapport annuel », n° 3, 1er novembre 1883, p. 39.
42 Francisque Sarcey, chroniqueur des « Annales politiques et littéraires », demanda en mai 1897, dans ses « Notes de la Semaine », leur témoignage aux institutrices de province, suite à la publication de L’institutrice de Province de Léon Frapié en 1897. Ce roman, qui émut l’opinion publique, décrit « la triste histoire d’une institutrice, Louise Chardon, brûlant du feu sacré et décidée à mener à bien une tâche que des difficultés multiples transforment en un véritable apostolat. Vivant au milieu d’une population plus ou moins hostile, […] Louise, dans les différents postes qu’elle occupe, est condamnée au dénuement matériel et moral. […], l’institutrice vit dans un perpétuel état de terreur, […]. Elle succombe à une maladie foudroyante, mais surtout à la misère et à la solitude. » (Ida Berger, Lettres d’institutrices rurales d’autrefois, Association du Musée Pédagogique, 1957, p. XIV.)
43 Ida Berger, op. cit., p. I.
44 Ibid., p. XIX.
45 ADS, 99T 394299, rapport annuel de A. Camus, circonscription d’Amiens Ville, 1883.
46 Souligné par l’auteur.
47 ADS, 99T 394299, rapport annuel de A. Camus, circonscription d’Amiens Ville, 1883.
48 BD, « Rapport annuel », n° 9, septembre 1899, p. 289.
49 BD, « Rapport annuel », n° 9, septembre 1905, p. 275.
50 BD, « Rapport annuel », n° 8, août 1917, p. 340.
51 BD, « Rapport annuel », n° 8, août 1916, p. 235-236.
52 Ibid., p. 237.
53 Ibid., p. 240.
54 Ibid., p. 262-263.
55 Ibid., p. 266.
56 J. F. Chanet, « Des institutrices pour les garçons. La féminisation de l’enseignement primaire en France, des années 1880 aux années 1920 », Histoire de l’éducation, SHE, INRP, septembre 2007, n° 115-116, p. 171-193.
57 BD, « Rapport annuel », n° 8, août 1916, p. 234.
58 BD, « Rapport annuel », n° 8, août 1916, p. 237.
59 S. Defer, A. Trogneux, « XIXe-XXe siècles La part des femmes dans la Somme », Textes et documents sur la Somme, 2001, n° 72, p. 15.
60 Ibid.
61 F. Lefebvre, Saint Frères, Un siècle de textile en Picardie, Amiens, Encrage, 2002, p. 159.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Les entrepreneurs du coton
Innovation et développement économique (France du Nord, 1700-1830)
Mohamed Kasdi
2014
Les Houillères entre l’État, le marché et la société
Les territoires de la résilience (xviiie - xxie siècles)
Sylvie Aprile, Matthieu de Oliveira, Béatrice Touchelay et al. (dir.)
2015
Les Écoles dans la guerre
Acteurs et institutions éducatives dans les tourmentes guerrières (xviie-xxe siècles)
Jean-François Condette (dir.)
2014
Europe de papier
Projets européens au xixe siècle
Sylvie Aprile, Cristina Cassina, Philippe Darriulat et al. (dir.)
2015
