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    Plan détaillé Texte intégral Les restructurations, des processus complexes et continus Des recompositions sociales sur fond de stabilité des rapports sociaux Notes de bas de page Auteur

    Des restructurations du travail à l’accompagnement vers l’emploi

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Identités collectives et appartenances territoriales à l’épreuve des restructurations économiques

    Sylvie Contrepois

    p. 69-86

    Texte intégral Les restructurations, des processus complexes et continus De la révolution industrielle à l’ère des industries de pointe Vides et renouveaux de la « nouvelle » économie Des recompositions sociales sur fond de stabilité des rapports sociaux L’atténuation de la présence physique de la grande bourgeoisie capitaliste Un renouvellement des composantes de la bourgeoisie locale Des classes populaires qui intègrent une frange croissante de travailleurs immigrés Plus qu’une conclusion, une invitation à poursuivre la réflexion Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral


    1La plupart des grandes entreprises industrielles qui ont structuré l’identité des territoires Européens au cours des XIXe et XXe siècles ont aujourd’hui disparu ou se sont fondues, jusqu’à devenir méconnaissables, dans des holdings internationales. Avec elles, se sont effacés des modes d’organisation des rapports sociaux et des formes de solidarité locales. Les activités qui les remplacent, dans ces territoires en restructuration, contribuent à renouveler le tissu social et les identités en présence.

    Cet article a été réalisé à partir des données collectées au cours du projet européen SPHERE qui visait à étudier l’évolution des identités sociales dans d’anciennes régions industrielles ayant connu des restructurations économiques (http://www.workinglives.org/research-themes/wlri-project-websites/sphere/sphere-corbeilevry-france/sphere-corbeilevry_home_france.cfm).
    Vingt-cinq entretiens biographiques ont été réalisés à partir de la méthode BENIM (Wengraf, 2001) au cours de cette recherche entre 2008 et 2009. Les interviewés étaient majoritairement des femmes (17). 4 étaient âgés de moins de 40 ans ; 11 de 40 à 60 ans et 11 de plus de 60 ans. Le corpus d’entretiens sur lequel nous nous sommes appuyés pour écrire ce chapitre inclut en outre une centaine d’entretiens semi-directifs menés principalement avec des hommes salariés des entreprises de Corbeil-Essonnes entre 1996 et 2000 (Contrepois, 2001 ; 2003).

    2C’est à saisir ces nouvelles identités collectives que nous nous sommes employés, à partir d’une enquête qualitative menée dans le bassin de Corbeil-Essonnes – Evry en Région parisienne2. Située à une trentaine de kilomètres de Paris, cette région compte une population de 165 000 habitants, répartis dans une dizaine de communes. Corbeil-Essonnes a connu une intense activité économique dès le moyen-âge. Importante sous-préfecture de l’ancien département de Seine-et-Oise, elle s’industrialise précocement et constitue d’emblée un bastion pour les organisations ouvrières et révolutionnaires. Une première municipalité communiste est élue en 1925 à Essonnes, puis le communisme municipal s’installe pour plusieurs décennies à Corbeil-Essonnes à partir de 1959. Il est renversé par la Droite aux élections de 1995, alors que le tissu économique de la commune connaît de fortes vicissitudes.

    3Evry, immédiatement voisine, est une ville nouvelle bâtie au cours des années 1960 et 1970, dans une zone agricole où il n’existait préalablement que des villages de quelques centaines d’habitants. Désignée comme ville préfecture du nouveau département de l’Essonne créé en 1964, elle draine progressivement les nouvelles activités venant s’implanter dans la région ainsi que les services et les sièges départementaux des administrations. Elle reste dominée par des notabilités de droite jusqu’en 1977 puis est conquise par le Parti socialiste, porté par l’arrivée de nouvelles populations en quête d’expérimentations sociales. Le courant autogestionnaire s’y épanouit pendant quelques années avant de laisser place à des approches politiques considérées comme plus pragmatiques. L’équipe municipale est aujourd’hui conduite par des représentants de l’aile droite du parti socialiste3.

    4Ces évolutions socio-politiques apparaissent typiques des tendances qui se dessinent de plus en plus nettement à partir du milieu des années 1980. De nombreux travaux de sociologie ont établi un lien direct entre les vastes restructurations économiques qui ont marqué les économies des pays industriels au cours des dernières décennies et l’effacement de la classe ouvrière en tant qu’acteur politique majeur. Les monographies réalisées par Michel Pinçon dans la Vallée de la Meuse (1986), par Paul Bouffartigue et Francis Godard dans le bassin de Fos-sur-Mer (1988), par Stéphane Beaud et Michel Pialoux autour de l’usine Peugeot de Sochaux-Montbélliard (1999) et par Jean-Noël Retière, à Lannester (2010) ont clairement mis en évidence la disparition progressive des repères collectifs hérités de la période industrielle et se sont interrogées sur les effets d’une individualisation croissante des trajectoires.

    5Jean-Pierre Terrail (1990) en a proposé une interprétation qui nous est apparue particulièrement féconde au travers de l’idée d’une évolution de l’individuation ouvrière, qui ne procèderait pas tant d’un affaiblissement de la conscience collective, ni d’un délitement des valeurs qui ont structuré cette classe que d’un renforcement des aspirations individuelles à maîtriser sa propre destinée.

    6C’est à la lumière de ce cadre d’analyse que nous nous proposons d’appréhender la recomposition des identités collectives dans la région de Corbeil-Essonnes – Evry. Dans cette région, en effet, l’activité des oppositions municipales et la vitalité du mouvement social indiquent que le glissement à droite qui s’y est opéré ne repose pas sur des bases politiques aussi solides et définitives que l’on pourrait le penser. Si l’effacement de la grande bourgeoisie capitaliste du paysage local a accrédité l’idée d’une disparition des clivages de classe et d’une « moyennisation » des identités sociales, c’est en fait à un double mouvement d’élargissement et de redéfinition de la bourgeoisie locale que nous avons assisté tandis que les classes populaires se sont très largement renouvelées par l’apport d’une population immigrée.

    Les restructurations, des processus complexes et continus

    7L’un des premiers apports de notre recherche a été de confirmer la complexité des processus de restructuration, souvent un peu rapidement analysés à la lumière de la notion de « désindustrialisation ». Ainsi que le rappellent Lionel Fontanié et Jean-Hervé Lorenzi (2005, p. 12), cette notion n’est pourtant pas dénuée d’ambiguïtés : « La désindustrialisation se définit comme le recul de la part de l’industrie dans l’emploi total. On comprend d’emblée toute la difficulté à manier un tel concept dans le débat public : la part de l’industrie dans l’emploi peut baisser, sans que l’emploi industriel recule, si l’emploi total progresse. La part de l’industrie dans l’emploi peut baisser, mais non la part de l’industrie dans la richesse créée, si les gains de productivité y sont plus rapides que dans les services. Enfin l’employé d’une société de nettoyage occupé dans un atelier industriel se demandera à bon droit s’il travaille dans l’industrie ou dans les services ! ».

    8Le fait est que l’industrie continue de représenter 21 % de la main d’œuvre dans la région de Corbeil-Essonnes – Evry. L’aspect le plus marquant des restructurations économiques consiste alors moins en une stricte désindustrialisation qu’en la disparition d’activités qui ont structuré les rapports sociaux et les identités locales pendant plusieurs décennies. De nouvelles activités économiques, dont certaines relèvent clairement de l’industrie tandis que d’autres sont liées à la nouvelle société de connaissance, s’y sont développées. Elles n’ont pas toujours suffit à compenser les pertes d’emplois occasionnées par la disparition des anciennes industries et, surtout, elles n’ont pas systématiquement recruté la main d’œuvre locale. De fait, les restructurations que nous avons observées ont provoqué de profonds traumatismes sociaux (Wodz, Gnieciak, 2012).

    De la révolution industrielle à l’ère des industries de pointe

    9Au lendemain de la seconde guerre mondiale, Corbeil et Essonnes qui étaient alors deux villes distinctes ont déjà connu d’importantes mutations de leur tissu industriel. Ainsi notamment, le secteur textile qui y employait un quart de la main d’œuvre au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, a totalement disparu. Mais elles restent particulièrement dynamiques et continuent de former un bassin économique de dimension régionale, marqué par la présence multiséculaire de la meunerie, de l’industrie papetière, de l’imprimerie et de la métallurgie. Ainsi, les Grands Moulins du Roy devenus Grands Moulins de Corbeil emploient environ 1 000 salariés, un effectif comparable à celui des papeteries Darblay. L’imprimerie Crété, forte de ses 2 000 salariés, se place au troisième rang national tandis que le fabriquant de matériel ferroviaire de renommée internationale, Decauville, fait travailler plus de 1 000 salariés. À côté de ces géants, des centaines de petites et moyennes entreprises et d’artisans participent au dynamisme de la vie économique locale. Corbeil est, en outre, l’une des plus importantes villes sous-préfecture de France, le siège de nombreux équipement de services publics d’ampleur régionale (SNCF, EDF-GDF, Poste et Télécommunications…) et l’un des principaux pôles administratifs du vaste département de Seine-et-Oise.

    10Le tissu économique local change radicalement au cours des années 1950 et 1960. Nous assistons tout d’abord à une modification de l’équilibre existant entre les trois grands secteurs d’activité : le secteur agricole connaît un déclin radical tandis que celui des services se développe. Cette tendance est notamment très sensible à Evry et dans les communes de son agglomération, brutalement projetées vers le futur avec l’implantation de la ville nouvelle et le développement de l’infrastructure de services correspondant à son nouveau statut de ville préfecture du récent département de l’Essonne. Mais elle transforme aussi la physionomie de Corbeil-Essonnes dont le territoire restait en partie occupé par des activités de maraîchage.

    11Une seconde tendance, particulièrement visible à Corbeil-Essonnes, renvoie au déclin ou, au contraire, à la modernisation radicale des industries traditionnelles et à l’arrivée de nouveaux secteurs d’activités de pointe. La Papeterie Darblay et l’imprimerie Crété sont notamment très affectées par la crise du secteur papier, qui survient au cours des années 1950. Elles sont rachetées par des groupes financiers qui les restructurent. Elles perdent plus des trois quarts de leurs effectifs en l’espace d’une trentaine d’années.

    12Les autres entreprises traditionnelles connaissent des sorts similaires. Les établissements métallurgiques Decauville perdent la moitié de leurs effectifs entre 1957 (1 000 salariés) et 1962 (560). Les grands moulins (550 salariés) et les usines chimiques Doittau (900 salariés) réduisent considérablement leurs activités. Le fabricant d’instruments de pesage Testut (500 salariés) transfère son unité de production à Béthune, dans le Pas-de-Calais. Enfin, la tuilerie-briqueterie Gilardoni (200 salariés au début des années 1960), la chapellerie Léon Cassé, l’usine de biscottes Exona (140 salariés) et la Seima ferment leurs portes (Netter, Wegrzecki, 1981).

    13C’est dans ce contexte et à la faveur du processus de décentralisation industrielle impulsé par le gouvernement français (Bastie, 1984) que s’engage un important renouvellement du tissu industriel local. Deux entreprises émergent alors sur le devant de la scène économique : le fabricant de composants électroniques IBM et la Société nationale d’étude et de construction des moteurs d’avions, la Snecma. Arrivant dans un premier temps avec leurs propres salariés, elles connaissent ensuite toutes deux une croissance spectaculaire qu’elles soutiennent en recrutant localement parmi ceux que les ouvriers parisiens surnomment les « betteraviers ». Les effectifs atteignent respectivement 3 270 salariés pour IBM et 5 000 salariés pour la Snecma en 1975.

    14Outre le processus de renouvellement qu’elle engage, l’arrivée de ces nouveaux géants de l’industrie de haute technologie permettra à Corbeil-Essonnes de rester un pôle d’activité attractif. À la fin des années 1960, deux fois plus de personnes viennent y travailler que d’habitants vont travailler à l’extérieur.

    15À partir du milieu des années 1970, plusieurs autres grandes entreprises de haute technologie et centres de recherche déménagent pour venir s’implanter sur le territoire de la ville nouvelle d’Evry, dont le statut favorise l’accueil des activités décentralisées. C’est le cas du Centre National d’Études Spatiales (CNES), en 1972 ; de l’École supérieure des géomètres et topographes, en 1978 ; de l’Institut National des Télécommunications en 1979 et du groupement Arianespace en 1980.

    16Parallèlement, la politique nationale d’aménagement du territoire et la réorganisation administrative et politique de la région parisienne aboutissent à un important transfert d’activités de Corbeil-Essonnes vers Evry. L’installation de la ville nouvelle et du centre préfectoral dans cette commune draine la plupart des emplois de service liés aux administrations et aux services publics départementaux. Les services préfectoraux, le central téléphonique des PTT, la caisse départementale de la sécurité sociale, les tribunaux… sont transférés à Evry. Des zones d’activités sont développées simultanément sur les territoires communaux des autres villes de l’agglomération pour accueillir les nouvelles entreprises issues de l’essaimage local ou venant s’implanter dans la région.

    17Evry devient également un pôle d’attraction de dimension régionale pour le commerce et les loisirs. Le 19 mars 1975, en effet, l’un des plus grands centres commerciaux d’Ile-de-France, l’Agora, est inauguré. D’une superficie de cent mille mètres carrés sur deux niveaux avec cinq mille trois cent places de parking, il accueille cent soixante-quinze commerces dont un hypermarché Euromarché et les Nouvelles Galeries, une patinoire, une piscine, un cinéma et une médiathèque.

    Vides et renouveaux de la « nouvelle » économie

    18Un nouveau tournant s’amorce à partir du début des années 1980. La crise économique qui sévit partout en France se fait aussi sentir localement. L’effacement des entreprises issues de la révolution industrielle se poursuit, tout au long des années 1980 et 1990. Malgré leur intégration dans de grands groupes et leur positionnement sur des créneaux porteurs, certaines finissent par fermer. C’est notamment le cas de la féculerie Avebe-Doittau, en 1994, de la Compagnie papetière (ex papeteries Darblay) en 1997 et de Decauville au début des années 2000. D’autres déménagent, comme l’entreprise Périodic Brochage en 1998.

    19D’autres encore poursuivent leur réorganisation et font l’objet de nouvelles reventes. Ainsi, après avoir été entièrement détruite puis reconstruite et automatisée en 1988, à l’issue d’une acquisition par le groupe Hachette, l’imprimerie Hélio (ex-Crété) est finalement revendue en 2001 au groupe canadien Québécor. Ce dernier poursuit les plans de licenciements qui ont ponctué l’histoire de l’entreprise depuis les années 1960. En 2010, l’entreprise fait finalement l’objet d’un rachat par ses salariés. Elle n’en n’emploie plus que 80.

    20De leur côté, les établissements de la Snecma et d’IBM qui étaient devenus, au cours des années 1970, les deux plus gros employeurs de la zone mettent en œuvre de nouvelles méthodes d’organisation qui aboutissent à réduire considérablement leurs effectifs. L’externalisation des contraintes via la sous-traitance et/ ou la création de filiales, la mobilisation d’une main d’œuvre « précaire » et la gestion à flux tendu en sont des éléments.

    21Au printemps 1999, la direction d’IBM-France annonce la restructuration de l’établissement d’Essonnes et la suppression de 1 150 emplois. L’usine, qui produisait jusqu’ici des mémoires vives réoriente son activité vers le marché des composants logiques. L’établissement est transformé en une filiale, Altis, détenue à 50 % par IBM et à 50 % par Infineon, elle-même filiale de Siemens. Dès sa création, en 1999, Altis Semiconductor initie une politique de partenariats en accueillant sur son site des groupes internationaux aux activités complémentaires des siennes tels que Toppan Photomasks, Air Liquide ou Boc Edwards. Le campus Essonne Nanopole regroupe aujourd’hui une quinzaine de sociétés et s’impose comme un pôle de référence international dans le milieu du semi-conducteur.

    22La Snecma, de son côté, a été mise aux normes des marchés financiers et est devenue le quatrième motoriste mondial en l’espace d’une vingtaine d’années. Elle sera finalement privatisée en septembre 2001.

    23Une nouvelle génération d’entreprises vient s’implanter dans l’agglomération d’Evry, contribuant à la tertiarisation des zones d’activités. Les groupes Carrefour (Grande distribution) et Accor (hôtellerie), ainsi que sa filiale Courtepaille (restauration), y installent notamment leurs sièges sociaux ainsi que de grands établissements. À la fin des années 1980, une université et de nombreux autres établissements d’enseignement supérieurs viennent également s’y implanter.

    24Mais surtout, l’agglomération d’Evry se pose aujourd’hui comme un centre de recherche important, développé autour des axes de l’aéronautique et l’astronautique et de la recherche médicale. Ainsi, autour de l’université d’Evry-Val d’Essonne et du Conservatoire National des Arts et Métiers se sont implantés la Sagem, le centre national d’études spatiales, Arianespace et Starsem. De leur coopération résulte la création du laboratoire de recherche Cédric. Un autre pôle très important est implanté depuis 1998 sur la commune autour du Génopole, du Génoscope et du Centre National de Génotypage avec les fonds du Généthon et de l’Association Française contre les Myopathies (AFM). Diverses entreprises pharmaceutiques sont implantées à proximité dont Integragen. Se sont ajoutés en 2011 les laboratoires du nouveau centre hospitalier Sud-Francilien. Le développement de ces deux nouveaux pôles d’activités s’articule à des restructurations territoriales de vaste ampleur, visant à créer des métropoles de dimension internationale reposant sur une forte spécialisation économique des territoires.

    25Au total, 5 400 entreprises sont implantées dans la communauté d’agglomération d’Evry (dont 2 877 à Evry) et 2 400 dans celle de Corbeil-Essonnes (dont 1 900 à Corbeil-Essonnes), fournissant un emploi à plus de 50 % de la population locale.

    26Les dernières données publiées sur la démographie des entreprises dans la zone d’emploi d’Evry en 20104 indiquent que 68 % des entreprises appartiennent au secteur des services et du transport, 11 % appartiennent au secteur des services publics et des administrations, 15 % appartiennent au secteur de la construction et seulement 6 % appartiennent au secteur de l’industrie. C’est, malgré tout, dans ce dernier secteur que l’on trouve les plus grandes entreprises, ce qui explique que l’industrie continue d’employer 12 % de la main d’œuvre.

    Des recompositions sociales sur fond de stabilité des rapports sociaux

    27Les vagues successives de restructuration du tissu économique que nous venons de décrire se sont chaque fois soldées par une profonde déstabilisation du tissu social. Au cours de la dernière période, la quasi-disparition des entreprises traditionnelles qui ont fait vivre plusieurs générations de salariés, les plans de licenciement massifs des entreprises de haute technologie et le développement d’une économie de services ont non seulement contribué à la recomposition du salariat local, mais également à une évolution de ses caractéristiques.

    28Les entretiens révèlent notamment un grand désarroi face à ces mutations. La nette diminution des possibilités d’emploi renvoie la classe ouvrière, et plus largement les classes populaires à leur précarité originelle (Schwartz, 1998, 2011), tandis que les repères identitaires semblent s’effondrer.

    29Ainsi, les souvenirs qui suscitent le plus de nostalgie – qu’ils soient directs ou transmis par la génération des aînés – renvoient aux savoir-faire déployés dans les métiers exercés, à la fierté de participer à une certaine réussite économique, aux formes de solidarité développées dans les réseaux associatifs, syndicaux et politiques mais, surtout de manière surprenante, aux diverses manifestations matérielles et symboliques du paternalisme d’entreprise d’antan. Plusieurs de nos interviewés ont évoqué avec regret un temps qu’ils ont pourtant peu voire pas connu, où les capitaines d’industrie s’engageaient personnellement dans la réussite de leurs affaires, dans la prospérité de la vie locale et où les relations interpersonnelles constituaient un mode de management privilégié, mettant – pensent-ils – les plus humbles à l’abri de l’indifférence généralisée qui dominerait aujourd’hui dans les sociétés contemporaines (Wodz, Gnieciak, 2012).

    30Au-delà de ces discours empreints de regrets et d’amertume, l’examen attentif des caractéristiques objectives de la main d’œuvre articulé à celui des trajectoires sociales des interviewés, telles qu’ils les ont eux-mêmes restituées laisse transparaître des continuités fondamentales dans l’organisation des rapports sociaux et dans les repères identitaires qu’ils génèrent.

    31Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la composition sociologique de la population résidant dans la région de Corbeil-Essonnes – Evry a beaucoup évolué. Ouvrière à près de 60 % au cours des années 1950, avec une part non négligeable d’ouvriers agricoles, d’une part, et marquée, d’autre part, par la forte présence des patrons de l’industrie et du commerce (11 %), elle est devenue beaucoup plus mixte aujourd’hui (Varin, 1986 ; INSEE, 2010). Les travailleurs du secteur agricole ne représentent plus qu’une part infime de la population active, tandis que les ouvriers comptent désormais pour 18 %. Quant aux patrons de l’industrie et du commerce, ils ne représentent plus que 4 %. D’autres catégories ont pris de l’importance, avec en tête les professions intermédiaires (29,5 %), les employés (28 %), les cadres supérieurs et professions intellectuelles (20,3 %)5.

    32Si l’on s’intéresse maintenant de plus près à la portée de ces évolutions sur les rapports sociaux (Bourdieu, 1984 ; Savage, 2013), il apparaît que la présence physique de la grande bourgeoisie capitaliste s’est nettement atténuée sur le territoire considéré. La petite bourgeoisie locale s’est, elle, considérablement élargie et totalement transformée tandis que les classes populaires se sont radicalement renouvelées du fait d’un apport important de main d’œuvre immigrée.

    L’atténuation de la présence physique de la grande bourgeoisie capitaliste

    33Nous pouvons tout d’abord constater une très forte atténuation de la présence de la grande bourgeoisie capitaliste. Les familles d’industriels qui ont dominé la vie publique jusqu’au milieu du XXe siècle ont aujourd’hui totalement déserté la scène locale. La famille Darblay6 est sans doute celle qui a eu la plus longue présence, Stanislas Darblay ayant assuré les fonctions de maire de Saint-Germain-les Corbeil de 1968 à 2000, année de son décès. Les Darblay se sont ensuite totalement retiré de la région, leur dernière propriété ayant été vendue en 2006. Serge Dassault, patron de Dassault industrie et cinquième fortune de France, a pendant un temps pris le relais des capitaines d’industries d’antan, dans une situation bien différente cependant, puisqu’il ne possédait aucun établissement industriel à Corbeil-Essonnes et n’y résidait pas. Il décide malgré tout d’en conquérir la municipalité au cours des années 1970. Il y parvient finalement en 1995 au prix d’un travail de longue haleine auprès de la population. Il reste Maire jusqu’en 2009, puis reste ensuite très présent dans la vie locale au travers de ses fondations, d’actions de mécénat et de tractations diverses avec les dirigeants et actionnaires des entreprises locales.

    34Aussi ténue soit-elle, la continuité de cette présence physique de la grande bourgeoisie capitaliste nourrit un sentiment ambigu au sein de la population, fait simultanément de vindicte sociale et de soumission à un ordre protecteur. À cet égard, les observations réalisées lors de la manifestation du 2 octobre 2009 des salariés de l’imprimerie Hélio alors menacée de fermeture sont tout à fait édifiantes. Arrivés sur la place du marché de Corbeil-Essonnes, les manifestants avaient eu vent de la présence de Serge Dassault, venu faire sa campagne auprès des commerçants et de la population. Ils s’en sont donc allés trouver l’industriel et tout le cortège s’est mis à le suivre en scandant, « Dassault du boulot »7. Des slogans plus agressifs avaient ensuite émergé au passage des voies sur Berges, certains manifestants scandant « Dassault à la Seine ». Les réactions des passants rencontrés étaient mitigées. Une jeune femme maghrébine expliquait à qui voulait l’entendre que Dassault savait écouter les plus démunis et qu’il lui avait attribué récemment un appartement salubre. Elle opposait le sens de l’action concrète de l’octogénaire aux promesses sans suite des politiciens de tous bords, qu’elle rejetait en bloc. D’autres passants fuyaient la scène, impressionnés par le vent de révolte et les turbulences qu’il créait sur son passage dans le petit centre-ville habituellement calme. D’autres enfin la suivaient, incrédules, venant parfois exprimer leur solidarité aux salariés.

    35Des épisodes de ce type ont été rapportés à différentes reprises par les historiens locaux. Ainsi, en 1848, les ouvriers révoltés avaient envisagé de brûler le château des Darbay. Ils n’ont pu être arrêtés dans leur entreprise que grâce aux efforts de négociation du patron de la filature de Chantemerle, Ernest Feray (Bianchi, 1999). Pendant plusieurs décennies, les capitaines d’industrie seront apparus comme les maîtres du développement local. Ils sont à la fois ceux dont les œuvres adoucissent les conditions de vie et les effets des crises et ceux qui exploitent ressources et main d’œuvre locale ; ceux que l’on sollicite avec respect et ceux à qui l’on adresse revendications et récriminations.

    36Aujourd’hui, cette présence physique du grand patronat est amenée à s’effacer définitivement des scènes locales. Du coup, les frontières de classes semblent beaucoup moins nettes, même si les inégalités sociales restent bien visibles et même si une partie des conflits du travail continuent de dépasser les frontières des entreprises pour s’exprimer dans la sphère publique.

    Un renouvellement des composantes de la bourgeoisie locale

    37Les autres franges de la bourgeoisie locale ont également subi d’importantes recompositions, en lien avec l’évolution des formes de propriété du capital. Parmi elles un premier groupe historiquement formé de petits entrepreneurs, de commerçants et de professions libérales (médecins, avocats, notaires…) s’est étoffé de dirigeants salariés et de hauts cadres des entreprises et des administrations. Notons ici que ceux qui résident dans la région de Corbeil-Essonnes – Evry ne sont pas systématiquement ceux qui exercent leur activité professionnelle dans cette même région.

    38Les membres de ce groupe se situent dans une position intermédiaire entre la grande bourgeoisie capitaliste et le monde salarié. De par leur fonction ou leur position dans l’échelle sociale, ils identifient plus certainement leurs intérêts à ceux de la première. Nombre d’entre eux sont directement chargés d’en représenter les intérêts et se doivent alors d’en partager les valeurs. C’est le cas, par exemple, des dirigeants salariés ou des hauts cadres d’entreprise qui siègent entre autres dans le collège employeur des prud’hommes. Mais les membres de ce groupe sont également les victimes de la domination que cette grande bourgeoisie exerce et des conséquences de ses choix et de ses actions, notamment dans les sphères économiques et financières. Nombre de témoignages font état des circonstances dans lesquelles les dirigeants salariés peuvent à tout moment être contournés ou remerciés8. Dans un registre quelque peu différent, les commerçants, les petits entrepreneurs et les travailleurs libéraux n’hésitent pas à pointer l’organisation des rapports économiques, plus favorable « aux gros », comme responsables des difficultés qu’ils éprouvent à mener à bien leurs affaires. Ainsi, C. établit un lien direct entre le déclin de l’entreprise familiale dont elle est issue et le dépôt de bilan de l’imprimerie Crété. « Crété avait fait faillite. Mon grand-père, patron d’une entreprise de couverture, avait fait des travaux pour la famille Crété personnellement et pour l’usine. Il n’a jamais été payé. Beaucoup d’entreprises de Corbeil ont fait faillite à la suite de Crété parce qu’elles n’ont pas été payées. Cela a empêché notre famille d’être très aisée, d’après ce que j’ai entendu. […] C’est ce qu’on entend quand des petits, les sous-traitants, se cassent la figure parce que des gros…, c’est ce principe-là ».

    39Si ce type de constat est fortement partagé au sein du groupe, il ne mène que très marginalement à des actions collectives visant à remettre fondamentalement en cause les rapports de pouvoirs exercés par la grande bourgeoisie capitaliste. Tout au plus, des actions de lobbying seront entreprises par telle ou telle composante en vue de défendre ses stricts intérêts. Les membres de ce groupe restent majoritairement cantonnés dans des stratégies individuelles.

    40Un autre groupe qui correspond plutôt à une frange de la petite bourgeoisie est historiquement constitué des professions intellectuelles. Ces dernières sont devenues beaucoup plus nombreuses au cours des trente dernières années et le groupe s’est étoffé de cadres des services publics, de plus en plus nombreux également. Les trajectoires de nos interviewés mettent en évidence leurs origines sociales très diverses, les uns étant issus de familles de commerçants, de professions libérales ou de petits entrepreneurs tandis que les autres sont issus des classes populaires. Ces catégories sont particulièrement sensibles à la notion d’émancipation humaine et apparaissent plutôt attachées aux valeurs du service public. Analysant les parcours d’une vingtaine de transfuges de la classe ouvrière, Jean-Pierre Terrail (1990) a mis en évidence la fidélité qu’ils expriment envers leurs origines sociales au travers de leur choix de carrière et de leur éthique professionnelle.

    41Nous avons, pour notre part, rencontré plusieurs personnes issues de familles de commerçants et de petits entrepreneurs. Le parcours de V. constitue un exemple éclairant. Originaire du Nord de la France, bercée par le paternalisme des anciens patrons de son père, elle assiste adolescente à la création de l’entreprise familiale. Après des études de lettres à Lille puis à Paris, elle obtient un poste de responsable d’action culturelle dans la fonction publique territoriale à Corbeil-Essonnes, où elle vient habiter. En 1995, l’élection de l’industriel Serge Dassault à la tête de la municipalité bouleverse les conditions d’exercice de son métier et remet en question le sens de son travail. Elle décide alors de s’opposer à la politique municipale puis, de guerre lasse, obtient une mutation. Elle est aujourd’hui un élément actif des réseaux de la gauche locale. « C’est vrai qu’au début, je n’ai pas pensé que ce serait aussi radical. Je pensais qu’on pouvait être de droite et avoir une conception de la culture, d’ailleurs je le crois encore. Sauf que là on avait vraiment à faire à une non-pensée sur la culture. […] Pour Dassault, si les gens avaient envie de consommer de la culture, ils devaient payer. […] Il a baissé le budget de cinquante pour cent d’une année sur l’autre. Donc là, de toutes façons, on prend conscience qu’on vous coupe les ailes. Donc là a surgi en moi la nécessité d’entrer dans la résistance quoi [rires] ».

    42C’est ici sur la notion de service public que porte le conflit. Au comportement élitiste de la classe dominante, V. oppose l’idée d’un accès démocratique à la culture. Cet accès ne peut être garanti que par la mise en œuvre d’une véritable politique culturelle, soutenue par un budget autonome. Après sa mutation, V. habite toujours Corbeil-Essonnes et a participé à la création d’une association de défense des équipements culturels locaux.

    43Les ingénieurs et cadres des grandes entreprises industrielles et de services publics constituent un troisième groupe que l’on peut également rattacher à la petite bourgeoisie et qui a connu une forte croissance au cours des dernières décennies. La plupart des membres de ce groupe sont issus de milieux sociaux déjà intégrés dans le secteur industriel ou dans le secteur des services publics – nombre d’entre eux ont bénéficié d’une mobilité ascendante inter ou intra-générationnelle depuis les catégories ouvrières. Une petite partie des membres sont également issus de milieux agricoles. Les exemples les plus nombreux et les plus typiques de ces mobilités se rencontraient jusqu’à une période récente chez les salariés d’IBM. Le parcours de Ch. est typique de cette évolution. Il commence à travailler comme ouvrier agricole dans les champs de betteraves au début des années 1950. Il entre ensuite à la papeterie où il travaille sept années, puis commence une carrière ouvrière chez IBM au début des années 1960. Il gravit alors de nombreux échelons et termine sa carrière au plus haut grade de la filière technique, en tant qu’ingénieur. Fidèle à ses origines et à ses convictions, il maintient son adhésion à la CGT au-delà de la retraite.

    44Les mobilités que nous avons observées au sein de ce groupe sont également intergénérationnelles. Il s’avère toutefois difficile de discerner la part qui relève de l’effet de mobilité de celle qui relève de l’évolution des métiers. L’analyse du parcours de E., 35 ans, par exemple, est intéressant à cet égard. Fille d’un ouvrier graveur qui a réalisé toute sa carrière chez Hélio, celle-ci exerce aujourd’hui le métier de directrice artistique chez un grand éditeur parisien. Le fait qu’elle bénéficie d’un statut de cadre et qu’elle soit en cours d’accession à la propriété d’un pavillon dans un quartier résidentiel, bien plus prestigieux que l’appartement acquit par ses parents dans la cité dégradée des Tarterêts, incite à penser qu’elle a bénéficié d’un effet de mobilité ascendante. Son discours tendrait toutefois à nuancer la portée de cette première conclusion : « Dans mon métier les choses évoluent très vite, et il y a plein de métiers qui disparaissent et plus on avance, et plus les strates descendent. C’est les imprimeurs qui recevaient les meilleurs salaires les premiers, puis les photo-graveurs, et tu remontes et au fur et à mesure on se rend compte que de toutes façons, c’est un métier sur lequel il faut évoluer énormément, refaire des formations pour constamment être à la pointe, parce que ça se détériore. Les gamins qui sortent des écoles sont bien mieux formés que nous après dix ou quinze ans. Ils sont beaucoup moins chers. Et on délocalise beaucoup, donc pour le coup on fait tout en Chine ».

    45Ayant des responsabilités d’encadrement ou des compétences techniques élevées, les membres de ce groupe bénéficient d’une forte stabilité d’emploi et de salaires confortables. Ils bénéficient également des dispositifs d’actionnariat salarié et représentent la cible privilégiée des institutions financières qui tentent d’élargir leur clientèle d’investisseurs. Toutefois, leur adhésion aux valeurs libérales n’est pas systématique et est même fréquemment compromise par l’expérience quotidienne qu’ils font des limites de leurs pouvoirs réels, mais aussi de leurs conditions de travail. En effet, ces salariés sont fréquemment amenés à travailler au-delà des durées légales du travail et sont alors privés d’une vie familiale normale, pour des salaires et des avantages sociaux qui ne les satisfont que rarement (Bouffartigue, 2004).

    Des classes populaires qui intègrent une frange croissante de travailleurs immigrés

    46Les classes populaires ont également subi d’importantes transformations au cours de la dernière période. Au terme de la définition proposée par Olivier Schwartz (1998), elles regroupent « un vaste ensemble de populations présentant trois caractéristiques : petitesse du statut professionnel ou social, étroitesse des ressources économiques – sans que cela signifie nécessairement précarité, éloignement par rapport au capital culturel9, et d’abord par rapport à l’école, même s’il ne s’agit aujourd’hui que d’un éloignement relatif ».

    47Historiquement, le groupe des exécutants dotés d’un haut niveau de qualification professionnelle en constitue la frange la plus stable. Ce groupe a d’abord été principalement constitué d’ouvriers et plus marginalement d’employés. Le nombre des ouvriers a ensuite fortement diminué, tandis que celui des employés a augmenté. L’importance numérique du groupe s’est également maintenue grâce la croissance des effectifs de techniciens, d’agents de maîtrise et de professions intermédiaires, eux-mêmes issus de la classe ouvrière. Les membres de ce groupe étaient majoritairement, à l’origine, des salariés de grandes entreprises, d’administrations ou de services publics. À la faveur de la réduction de la taille des établissements, de la concentration du capital et de la privatisation de certains secteurs des services publics, ils sont plutôt aujourd’hui les salariés de groupes multinationaux ou tout au moins d’établissements privés bien implantés, d’administrations et de services publics. Ils continuent de bénéficier d’une forte stabilité de l’emploi, d’être couverts par des droits conventionnels relativement étoffés et des institutions représentatives du personnel.

    48D’après les témoignages que nous avons recueillis, il semble que ce groupe soit marqué par une très forte reproduction sociale. Les trajectoires de mobilité que nous avons observées attestent de déplacements des catégories ouvrières vers les catégories techniciennes. Nous avons pu noter, à l’instar de Stéphane Beaud et de Michel Pialoux (1999), des effets de rupture générationnelle. Toutefois, les jeunes générations intègrent la culture de leur groupe professionnel dès qu’elles s’y stabilisent (Contrepois, 2003). Dans l’ensemble, les salaries de cette catégorie ont une conscience sociale très développée et fortement articulée à leur identité professionnelle. C’est dans ce groupe que se recrutent encore l’essentiel des forces syndicales aujourd’hui.

    49Le salariat des petites et moyennes entreprises de l’industrie et des services représente un groupe plus conséquent aujourd’hui qu’il ne l’a été pendant la période dite des trente glorieuses. Il est, depuis quelques années, très largement renforcé par les salariés du tiers secteur (INSEE, 2011). Une part significative de ses membres sont des femmes, des travailleurs immigrés et des jeunes. Parmi ces derniers, l’on trouve un nombre croissant d’étudiants issus des classes populaires et contraints de travailler pour financer leurs études. Les salariés de ce groupe bénéficient le plus souvent de contrats de travail à durée indéterminée mais leurs salaires sont très inférieurs à ceux du groupe des ouvriers et des employés qualifiés, leurs conditions de travail sont plus difficiles et ils connaissent des situations d’emploi plus fragiles. Ils sont faiblement couverts par les dispositions conventionnelles et par les institutions représentatives dans leurs entreprises.

    50Les rapports de travail qu’ils vivent au quotidien reposent sur l’équilibre fragile des relations interpersonnelles qu’ils entretiennent avec leur employeur. Ils sont, de fait, davantage concernés par les licenciements individuels et par les démissions. Le témoignage de D. est significatif à cet égard. Jeune homme de 24 ans originaire d’Afrique subsaharienne, il habite avec sa famille dans la cité des Pyramides. Après plusieurs redoublements au collège, il obtient un BEP électrotechnique puis entreprend un Bac Pro de gestion des systèmes énergétiques auquel il échoue. Il trouve alors un emploi dans une entreprise du Bâtiment où il ne reste qu’une année.

    « Dans le travail se sentir utile, c’est super important. Et d’être un larbin, quand je travaillais dans le bâtiment… C’était « ramasse le truc, balaie, perce le mur », pas des trucs constructifs, que des tâches. Si on va au travail sans la joie de vivre, je pense que ça ne vaut pas le coup. Et c’est pour ça qu’il y a beaucoup de jeunes qui du jour au lendemain ne vont plus au travail. Je ne dis pas qu’ils ont raison, je ne dis pas qu’ils ont tort, mais je comprends. […]Parce que quand on est à l’école, on ne pense pas aux choses négatives de la vie active en fait, on se dit qu’on travaille, qu’on aura notre argent. On ne pense qu’à l’argent en fait. On se dit qu’on travaille et qu’on aura notre argent propre. On ne se dit pas que le patron va nous gronder pour 5 minutes de retard. Et la manière dont il nous parle… Comme les jeunes des cités en général on a du caractère, on n’aime pas se laisser marcher sur les pieds, donc ça amène à des conflits ».

    51Au moment où nous l’avons rencontré, D. était en reconversion afin de devenir éducateur. Il travaillait dans une association du tiers secteur. Comme D., la plupart des membres de ce groupe ont une conscience aigüe de la domination qu’ils subissent mais ils apparaissent relativement démunis pour organiser des actions collectives, leur taux de syndicalisation reste très faible.

    52Un dernier groupe, enfin, est constitué d’une sorte de sous prolétariat qui se caractérise par son faible niveau de qualification et par la précarité de ses conditions d’emploi et d’existence. Il est principalement constitué de jeunes, de femmes, de travailleurs immigrés et de travailleurs handicapés qui alternent des périodes d’emploi en contrats aidés, en contrats d’intérim ou en contrats à durée déterminée à temps partiel avec des périodes de chômage. Les effectifs de ce groupe ont nettement augmenté avec la crise économique, le taux de chômage de la région de Corbeil-Essonnes Evry s’établissant en moyenne autour de 15 % au cours des deux dernières décennies. Ils ne sont pas particulièrement liés à un type d’activité professionnelle, mais en changent fréquemment au gré des contrats qu’ils peuvent décrocher. Beaucoup travaillent dans les secteurs du nettoyage, de l’hôtellerie et de la restauration, du gardiennage, du bâtiment. Ils peuvent également être employés par les sociétés d’intérim et les entreprises sous-traitantes qui opèrent dans les entreprises industrielles. Ils ne bénéficient pas des cadres protecteurs de leurs homologues qui travaillent en contrats stables, leurs droits sont réduits et leurs intérêts sont rarement représentés au sein des institutions représentatives du personnel. Leurs capacités de mobilisation collective sont extrêmement faibles et leur taux de syndicalisation est particulièrement bas.

    53Nous pouvons constater au terme de cet état des lieux que les recompositions sociales intervenues au fil des restructurations du tissu économique ont certes modifié les caractéristiques de la population active locale, mais elles n’ont pas fondamentalement affecté l’organisation des rapports sociaux. La grande bourgeoisie capitaliste existe toujours bel et bien et continue de dominer les rapports de production et la vie sociale, même si elle est appelée à être moins visible pour les populations locales. En effet, ses intérêts sont aujourd’hui représentés à de nombreux niveaux par les strates supérieures du salariat, du fait de l’éloignement des centres de décision résultant de la concentration du capital et de la structuration croissante des entreprises en réseaux d’unités de profit, voire en réseaux de filiales ou d’unités franchisées.

    54Les couches inférieures de la bourgeoisie se sont, quant à elles, profondément renouvelées avec le développement de toute une frange de salariat intermédiaire. Elles disposent d’une relative aisance économique, d’un capital culturel et relationnel propres à favoriser des mobilités ascendantes intergénérationnelles voire transgénérationnelles. Une part importante de leurs membres sont issus des couches populaires et se sont confrontés parfois durement aux mécanismes de la reproduction des inégalités (Terrail, 1990). De ce fait, ces catégories apparaissent conscientes des jeux de pouvoir qui pèsent sur leur destinée et sont enclines à rejoindre les camps de la contestation dès lors qu’il leur apparaît que l’action collective peut apporter des solutions. Parmi elles, les membres des professions intellectuelles se montrent particulièrement présents dans la vie politique et sociale locale.

    55Enfin, si la classe ouvrière tend à devenir moins nombreuse en tant que telle, les classes populaires – dont elle fait partie – restent, elles, bien présentes. Dans la région de Corbeil-Essonnes – Evry, elles constituent toujours la majorité de la population, si l’on en croit l’indicateur de revenu moyen par habitant, d’ailleurs plus faible dans cette région que le revenu moyen des habitants de l’Ile-de-France10. Pour Evry, les données disponibles sur le site de la commune en 2008 font ainsi état d’un revenu moyen de 13 856 euros, de la non-imposition de 49,4 % des ménages, et de la location de leur logement par 59,1 % des résidents. Les fractions les plus stables et les mieux insérées de ces couches populaires demeurent particulièrement visibles sur la scène locale où elles continuent de jouer un rôle majeur dans la vie politique et sociale.

    Plus qu’une conclusion, une invitation à poursuivre la réflexion

    56Au cours de l’ère industrielle, la région de Corbeil-Essonnes-Evry a souvent été décrite comme un bastion ouvrier. Elle a connu plusieurs restructurations de son tissu économique jusqu’à aujourd’hui. L’expansion de nouveaux secteurs de la société de la connaissance (d’abord l’industrie informatique puis les biotechnologies) et des secteurs de services s’est accompagnée du déclin continu des industries traditionnelles. Parallèlement, l’organisation de la production et les formes de propriété du capital ont évolué. Les grandes entreprises familiales ont disparu, laissant place à des groupes multinationaux constitués de multiples établissements. Pendant ce temps, le contenu de l’activité de travail a, lui aussi, radicalement évolué sous l’effet d’une rationalisation accrue des process aussi bien dans le secteur industriel que dans le secteur des services.

    57Ces transformations ont eu un impact important sur les caractéristiques sociologiques des populations vivant dans la région. Les membres de la grande bourgeoisie capitaliste l’ont pratiquement tous désertés tandis que les autres franges de bourgeoisie locale subissaient de profondes recompositions, liées à l’élargissement du salariat, à l’expansion de nouveaux champs d’activités de services et à la transformation des organisations du travail industriel. Au sein des classes populaires, le groupe ouvrier a partiellement cédé la place à d’autres franges du salariat dont certaines apparaissent beaucoup plus qualifiées, quand d’autres appartiennent à un nouveau type de sous-prolétariat. Au total, la part des classes populaires semble être restée équivalente à ce qu’elle a pu être par le passé. Sur ce plan notre constat rejoint ceux d’Olivier Schwartz et d’Annie Collovald (2006).

    58Pour autant, la manière dont les interviewés nous ont décrit leur inscription dans les rapports sociaux de classe tels qu’ils les identifient aujourd’hui nous incitent à penser que les identités collectives n’ont pas fondamentalement évolué depuis l’ère industrielle. Trois faits nous semblent confirmer cette conclusion.

    59Le premier est le renouvellement des forces de gauche et l’évolution significative de leur mode d’organisation au cours des six années qui ont suivi l’élection de Serge Dassault à Corbeil-Essonnes. À partir de 2002, les listes d’opposition sont constituées sous la houlette de « Génération citoyenne » puis de « La ville ensemble », deux associations qui ont en commun de fédérer sous une même étiquette les représentants des partis politiques de gauche qui souhaitent s’unir et des citoyens engagés à divers titres dans la vie locale. Ces listes ont frisé le succès à plusieurs reprises et de vives interrogations persistent sur la validité des derniers scrutins ayant maintenu en place les équipes municipales de droite11.

    60Le second fait renvoie au renouvellement du mouvement syndical. L’exemple de la CGT est particulièrement intéressant : aujourd’hui beaucoup moins visible à Corbeil-Essonnes qu’elle n’a pu l’être au cours des années 1960 à 1980, on la retrouve quelques kilomètres plus loin dans la ville nouvelle d’Evry avec un effectif qu’elle n’a jamais atteint auparavant dans cette ville où une importante partie de l’activité économique a été déplacée au cours des années 1990 et 2000. Cette évolution souligne l’intérêt de continuer à explorer les continuités et les voies de renouvellement de l’activité syndicale, bien au-delà des recherches que nous avions conduites nous-mêmes à la fin des années 1990 et qui mettaient déjà en évidence des phénomènes de re-syndicalisation, ainsi qu’un renouvellement des stratégies syndicales (Contrepois, 2003).

    61Enfin, sur le plan identitaire, la teneur des entretiens que nous avons réalisés témoigne de la persistance des clivages de classe. Celle-ci s’est exprimée à différents moments clés, alors que les interviewés exposaient leur rapport au travail. Les notions de domination et d’exploitation structuraient ainsi la plupart des anecdotes rapportées. De même, lorsqu’ils évoquaient leur trajectoire, les interviewés ne manquaient pas d’attirer l’attention sur les inégalités dont ils se sentaient victimes que ce soit en matière d’éducation, de logement ou de ségrégation spatiale. Leurs nombreuses anecdotes sont venues souligner la persistance des mécanismes de reproduction des inégalités sociales dans ces domaines.

    62Ces trois exemples indiquent qu’une étude beaucoup plus fine des comportements politiques et, plus largement, des formes d’engagement dans la vie sociale resterait à entreprendre afin d’éclairer les changements enregistrés en la matière. Si la désindustrialisation est porteuse de désarrois, l’avenir des formes d’expressions collectives semble plus ouvert que ne le laisse penser le diagnostic d’un délitement de la classe ouvrière.

    Notes de bas de page

    2 Cette enquête a été réalisée entre 2007 et 2010 dans le cadre du projet européen SPHERE qui portait sur six anciennes régions industrielles : le Sud de Nuremberg (Allemagne), Alicante (Espagne), Corbeil-Essonnes-Evry (France), Katowice (Pologne), Barnsley (Royaume-Uni) et Zonguldak (Turquie). Les travaux des six équipes du projet SPHERE ont fait l’objet de comptes rendus, notamment dans deux publications de langue anglaise : Kirk, Contrepois, Jefferys (Eds), 2012 ; Wodz, Gnieciak (eds), 2012. Nous avions, par ailleurs, conduit d’autres travaux de recherche dans la région de Corbeil-Essonnes – Evry entre 1993 et 2001 (Contrepois, 1999 ; 2003).

    3 Manuel Valls en a notamment été maire de 2001 à 2012, avant de devenir ministre de l’intérieur puis premier ministre du gouvernement de François Hollande.

    4 INSEE, CLAP, DEN T3 et CEN T2, http://www.statistiques-locales.insee.fr.

    5 Ces chiffres reflètent l’évolution de l’économie locale, et plus largement celle de l’économie francilienne. Au recensement de 2008 (Insee, RP2008 exploitations complémentaires), la population salariées de l’Ile-de-France était ainsi composée : agriculteurs-exploitants : 0,1 % ; artisans, commerçants, chefs d’entreprise : 2,8 % ; cadres, professions intellectuelles supérieures 16,2 % ; Professions intermédiaires : 16,5 % ; Employés : 17,7 % ; ouvriers 9,6 % ; retraités : 19,0 % ; autres : 17,8 %.

    6 La famille Darblay fit fortune au XIXe siècle dans la minoterie et la papeterie à Corbeil-Essonnes. Elle faisait partie de ce que l’on appelait les « deux cents familles », c’est-à-dire des actionnaires de la Banque de France, dont plusieurs de ses membres en ont été les censeurs. Elle a élu domicile, pendant plusieurs générations, au château de Saint-Germain-les-Corbeil.

    7 Serge Dassault, devenu patron de presse, avait récemment confié l’impression d’une partie de ses titres à l’imprimerie Hélio, puis avait envisagé de réduire le volume de travail donné à cette imprimerie.

    8 Sur ce point le roman de Gérard Mordillat, Les vivants et les morts (Calmann-Lévy, 2005), ou encore le film de Laurent Cantet, Ressources Humaines (2000) offrent une analyse particulièrement édifiante de la place de cette nouvelle composante du salariat.

    9 Dans ce contexte, la notion de capital culturel désigne, selon Olivier Schwartz, les ressources culturelles socialement avantageuses (2006).

    10 http://www.essonne.cci.fr/atlas/epci91.htm.

    11 Voir, par exemple, cet article du JDD du 30 mars 2013. http://www.lejdd.fr/Societe/Justice/Actualite/Corbeil-Essonnes-la-justice-enquete-sur-l-election-de-Dassault-599158.

    Auteur

    • Sylvie Contrepois

      Reader in European Employment Relation, Faculty of Social Sciences and Humanities, London Metropolitan University ; sociologue, membre du Centre de Recherches Sociologiques et Politiques de Paris (CRESPPA-CSU) (UMR Paris VIII – CNRS)

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    2 Cette enquête a été réalisée entre 2007 et 2010 dans le cadre du projet européen SPHERE qui portait sur six anciennes régions industrielles : le Sud de Nuremberg (Allemagne), Alicante (Espagne), Corbeil-Essonnes-Evry (France), Katowice (Pologne), Barnsley (Royaume-Uni) et Zonguldak (Turquie). Les travaux des six équipes du projet SPHERE ont fait l’objet de comptes rendus, notamment dans deux publications de langue anglaise : Kirk, Contrepois, Jefferys (Eds), 2012 ; Wodz, Gnieciak (eds), 2012. Nous avions, par ailleurs, conduit d’autres travaux de recherche dans la région de Corbeil-Essonnes – Evry entre 1993 et 2001 (Contrepois, 1999 ; 2003).

    3 Manuel Valls en a notamment été maire de 2001 à 2012, avant de devenir ministre de l’intérieur puis premier ministre du gouvernement de François Hollande.

    4 INSEE, CLAP, DEN T3 et CEN T2, http://www.statistiques-locales.insee.fr.

    5 Ces chiffres reflètent l’évolution de l’économie locale, et plus largement celle de l’économie francilienne. Au recensement de 2008 (Insee, RP2008 exploitations complémentaires), la population salariées de l’Ile-de-France était ainsi composée : agriculteurs-exploitants : 0,1 % ; artisans, commerçants, chefs d’entreprise : 2,8 % ; cadres, professions intellectuelles supérieures 16,2 % ; Professions intermédiaires : 16,5 % ; Employés : 17,7 % ; ouvriers 9,6 % ; retraités : 19,0 % ; autres : 17,8 %.

    6 La famille Darblay fit fortune au XIXe siècle dans la minoterie et la papeterie à Corbeil-Essonnes. Elle faisait partie de ce que l’on appelait les « deux cents familles », c’est-à-dire des actionnaires de la Banque de France, dont plusieurs de ses membres en ont été les censeurs. Elle a élu domicile, pendant plusieurs générations, au château de Saint-Germain-les-Corbeil.

    7 Serge Dassault, devenu patron de presse, avait récemment confié l’impression d’une partie de ses titres à l’imprimerie Hélio, puis avait envisagé de réduire le volume de travail donné à cette imprimerie.

    8 Sur ce point le roman de Gérard Mordillat, Les vivants et les morts (Calmann-Lévy, 2005), ou encore le film de Laurent Cantet, Ressources Humaines (2000) offrent une analyse particulièrement édifiante de la place de cette nouvelle composante du salariat.

    9 Dans ce contexte, la notion de capital culturel désigne, selon Olivier Schwartz, les ressources culturelles socialement avantageuses (2006).

    10 http://www.essonne.cci.fr/atlas/epci91.htm.

    11 Voir, par exemple, cet article du JDD du 30 mars 2013. http://www.lejdd.fr/Societe/Justice/Actualite/Corbeil-Essonnes-la-justice-enquete-sur-l-election-de-Dassault-599158.

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    Contrepois, S. (2015). Identités collectives et appartenances territoriales à l’épreuve des restructurations économiques. In R. Bouchareb & M. Thibault (éds.), Des restructurations du travail à l’accompagnement vers l’emploi. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.7773
    Contrepois, Sylvie. « Identités collectives et appartenances territoriales à l’épreuve des restructurations économiques ». In Des restructurations du travail à l’accompagnement vers l’emploi, édité par Rachid Bouchareb et Martin Thibault. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2015. doi:10.4000/books.septentrion.7773.
    Contrepois, Sylvie. « Identités collectives et appartenances territoriales à l’épreuve des restructurations économiques ». Des restructurations du travail à l’accompagnement vers l’emploi, édité par Rachid Bouchareb et Martin Thibault, Presses universitaires du Septentrion, 2015, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.7773.

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    Bouchareb, R., & Thibault, M. (éds.). (2015). Des restructurations du travail à l’accompagnement vers l’emploi. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.7758
    Bouchareb, Rachid, et Martin Thibault, éd. Des restructurations du travail à l’accompagnement vers l’emploi. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2015. doi:10.4000/books.septentrion.7758.
    Bouchareb, Rachid, et Martin Thibault, éditeurs. Des restructurations du travail à l’accompagnement vers l’emploi. Presses universitaires du Septentrion, 2015, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.7758.
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