Conclusion générale. Des territoires aux nouvelles formes de solidarité
p. 239-244
Texte intégral
1L’ouvrage propose des éléments de réponse ou de reformulation des questions posées en introduction et qui s’articulent à la problématique complexe des territoires vécus de l’intervention sociale. Il donne corps à l’idée d’incertitudes appliquée à la démocratie, aux territoires ; à l’avenir de l’intervention sociale et des solidarités.
2Les problèmes de définition du terme territoire ont été abordés par différents contributeurs et notamment par Jean-François Gaspar, qui a rappelé que pour les travailleurs sociaux le territoire est à la fois géographique, social, politique, qu’il peut représenter tout autant une contrainte bureaucratique, une possibilité de plus-value symbolique et un cadre qui prémunit d’intrusions. Ce qui explique le double mouvement de méfiance et d’attachement à l’égard du territoire. Par ailleurs, il s’agit d’un lieu de rencontre et de passage qui pose également la question des appartenances multiples, par exemple pour les migrants qui veulent mourir au pays selon Anaïk Pian. C’est pourtant paradoxalement le plus souvent, un impensé des politiques de territorialisation, comme l’illustre l’exemple de l’Ile-de-France développé par Jules Simha et Carole Tuchszirer mais aussi, celui des départements d’Outre-mer dont le rattachement et l’égalité de traitement avec la métropole est un enjeu sensible et douloureux, comme le souligne Élise Lemercier.
3L’ouvrage permet aussi de remettre en cause le présupposé de la politique de la ville qui fait coïncider territoire institutionnel et social, et communauté. En effet, les travaux présentés confirment le décalage entre ces dimensions. L’idée de projet territorial met à l’épreuve le territoire et constitue un risque pour le territoire, comme pour les acteurs. Parmi les risques, l’inégalité territoriale peut se traduire par une inégalité d’accès aux droits comme le rappelle Élise Lemercier. Cependant, ces analyses ne doivent pas conduire à sous-estimer la valeur performative des territoires institutionnels et des politiques. Claudine Dardy et Florence N’da Konan, rappellent que les territoires sont des conditions de l’accès aux droits. A contrario Enzo Mingione et Alberta Andreotti, insistent sur les effets déstructurants de la combinaison, en Italie, des politiques nationales centralisées et de la fragmentation locale.
4Un des apports significatifs de l’ouvrage réside dans la mise en évidence de la question des échelles de territoires. Grâce à sa dimension internationale, l’ouvrage permet en effet, par la richesse du regard comparatif d’éclairer à la fois, les convergences et les différences selon les territoires, y compris mais pas seulement, selon les pays. Parmi les convergences, la territorialisation de l’intervention sociale est partout dans le monde associée à l’augmentation du nombre et aussi, des types d’acteurs qui interviennent dans les politiques sociales. Pour autant, il faut se garder de l’illusion d’une complète nouveauté. Ainsi en Italie, Enzo Mingione et Alberta Andreotti identifient aussi une nouvelle centralisation depuis la crise. Un autre élément qui perdure est la différence, toujours pertinente entre les formes d’intervention dans les mondes urbain et rural. Au Québec, Martin Goyette et Mélody Saulnier retrouvent aussi cette idée pour distinguer les besoins des jeunes selon leur milieu.
5Ce constat se combine avec l’observation de l’importance du micro-local pour les acteurs : il est bien souvent pour les professionnels comme pour les usagers, le territoire qui compte : le territoire vécu. Ce résultat va pourtant à l’encontre de l’opinion commune, comme le rappelle Isabelle Habchy, puisque le développement des transports et des communications est souvent interprété comme une forme de remise en cause des espaces de proximité. C’est pourtant le territoire micro-local qui s’impose comme le territoire de référence dans de nombreuses observations de terrain. Le micro-local est ainsi aujourd’hui comme hier un outil pour l’intervention sociale. Michael Bailleul dans un quartier « sensible » de Lille rappelle que les jeunes sont souvent moins attachés au quartier dans son ensemble qu’à une rue, voire un immeuble. Et, Aude Kerivel met en évidence comment le rapport complexe des femmes des quartiers populaires aux institutions est tributaire d’une proximité spatiale subjectivement reconstruite, et croisée avec l’identité qui leur est renvoyée par l’institution mais aussi par la proximité affective aux travailleurs sociaux par exemple. Or, ces dimensions qui se combinent complexifient l’analyse, et les enjeux. De même pour les professionnels (et les bénévoles) travaillant avec les sans-abri, les territoires vécus prennent selon Caroline Arnal, la forme d’un partage pratique de micro-territoires qu’il s’agit de défendre ; la régulation par les pouvoirs publics intervenant a posteriori…
6Enfin, un autre élément convergent entre les pays est en même temps une source de diversité : la multiplicité et le recouvrement des échelles de territoires. La contribution d’Olivier Giraud montre ainsi la grande diversité d’arrangements entre échelles en Europe.
7Il ressort des contributions, la diversité des modes d’articulations entre territorialisation/ déterritorialisation, politiques territorialisées et territoriales et même, la diversité des formes de centralisation puisque celle-ci ne s’effectue pas seulement au niveau national. Enzo Mingione et Alberta Andreotti rappellent qu’en Italie, les régions ont de grands pouvoirs mais sans capacités opérationnelles. Dominique Argoud, à propos des politiques de vieillesse en France, rappelle que la politique de l’État a d’abord fait place à une mosaïque de dispositifs avant un mouvement de recentralisation par le département.
8L’ouvrage montre donc que l’idée d’incertitude territoriale prend la forme de défis multiples et croisés : problèmes d’échelle liés aux tensions sur le partage des pouvoirs et le partage du travail ; décalages entre territoire institutionnel, systèmes d’acteurs locaux et territoires vécus par les professionnels et les usagers ; effets contradictoires des politiques puisque territorialisation veut dire à la fois, proximité et inégalité des territoires aux sens de ressources offertes, d’accès aux droits.
9L’incertitude s’applique aussi au système de protection sociale. Parmi les apports de l’ouvrage, il importe ainsi de souligner le sens incertain de la territorialisation des systèmes de protection sociale et du contexte des politiques sociales. Cette question recouvre en partie et aussi, excède celle du sens incertain du terme « territoire », notamment à travers les interrogations relatives à l’injonction politique à innover : la territorialisation est-elle une innovation, en quel sens, n’y en a-t-il pas assez, ou trop, pourquoi faire… Ces questions croisent aussi celle du contenu des pratiques professionnelles, qui contrairement à la doxa des politiques dites de territorialisation, ne se traduisent pas toujours par plus de transversalité, ni de proximité. C’est ce qu’illustre par exemple Riccardo Marcato, quand il rappelle la multiplicité des différentes structures de prise en charge de la jeunesse sur un même territoire qui de fait, se partagent aussi les catégories de public. De manière complémentaire, Michael Bailleul rappelle la difficulté pour les professionnels à s’adapter aux territoires des jeunes tout en répondant aux injonctions résultant des définitions administratives du territoire, et aux stigmatisations toujours sous-jacentes.
10La territorialisation est-elle une chance ou une épreuve ? Contribue-t-elle à la nouvelle gestion publique ou permet-elle d’y résister ? Une interrogation récurrente porte en effet sur l’articulation entre territorialisation et new public management, ou nouvelle gestion publique (NGP), qui représente une forme de doctrine néolibérale appliquée désormais dans le champ des politiques sociales1. Plusieurs contributions montrent comment l’application de ce néolibéralisme passe en réalité par des formes modulées et réinterprétées à l’échelle des territoires, États et collectivités. Ainsi Xavier de Larminat montre comment le déploiement territorial des Services pénitentiaires d’insertion et de probation s’accompagne de mesures inspirées de la NGP visant à la standardisation des objectifs et des indicateurs donc à l’occultation des facteurs et des ressources locales. Néolibéralisme et territorialisation ne sont pas contradictoires mais au contraire, articulés. La territorialisation est également souvent de fait, associée à l’idée de menaces sur les institutions, les professions et sur les valeurs traditionnelles du social.
11L’intervention sociale sur des territoires fragmentés peine aussi à assurer la continuité des services, comme le rappellent également Martin Goyette et Mélody Saulnier : n’est-il pas paradoxal d’attendre cette continuité des partenariats ? C’est une limite des systèmes locaux qui permet de réinterroger aussi sous un angle renouvelé, l’idée de proximité par rapport aux besoins. En quel sens alors la territorialisation permet-elle de faire du territoire, une ressource ? Puisque la territorialisation est articulée aux autres mutations de l’intervention sociale, y compris celles liées à la NGP : la question se pose aussi, au-delà de l’idée de la déstructuration, d’un modèle plus positif qui serait en voie d’être (re) construit politiquement, professionnellement. De fait, les contributions oscillent entre une vision optimiste de la territorialisation de l’intervention sociale, qui observe des potentialités de cette évolution et une vision plus pessimiste, qui dénonce les effets pervers de la conception-même de territoire ressource.
12Aux territoires incertains et aux incertitudes de la territorialisation, s’ajoute l’idée complémentaire de démocratie incertaine. La question de la participation est à la fois un enjeu politique et de lien social. Les politiques territorialisées tirent leur légitimité de l’idée de démocratie et de participation locales – encore convient-il d’identifier qui participe et en quel sens : les habitants, les associations, les organismes communautaires, les élus… Ici encore, les effets combinés de la territorialisation et de la nouvelle gestion publique peuvent s’avérer ambigus et même négatifs. Il existe des formes et des objectifs multiples de la participation qui ne se réduisent pas à une contribution à la « territorialisation de l’intervention sociale ». Et quand bien-même c’est cet objectif qui est poursuivi, ne faut-il pas y voir au contraire une autre limite, l’instrumentalisation par les pouvoirs publics ? Ainsi Émilie Balteau, revient sur les réunions publiques en France pour rappeler qu’elles donnent en réalité une faible prise aux habitants.
13Dans cette diversité des formes et d’effets de la participation, il faut rappeler néanmoins que les apports de l’intervention du quartier débordent l’enjeu politique de renouvellement de la démocratie à l’échelle locale mais résident aussi dans l’enjeu social de « renouer du lien ». C’est ce qu’ont rappelé plusieurs interventions sur les centres sociaux. Ces équipements de proximité existent dès le 19e siècle. Leurs apports sont moins sur la participation que sur le lien social et l’intervention sociale qui, comme le montre Yvette Molina, se joue sur la partition entre espace public et espace privé et entre espace professionnel et espace intime. C’est aussi le cas des jardins communaux, dispositifs aux multiples facettes qui prolongent et renouvellent l’héritage des sociétés rurales du 19e siècle, comme le rappelle Kenjiro Muramatsu.
14Les différentes contributions rappellent donc que la polysémie du « territoire » et de la « territorialisation », s’éclaire par la diversité des « problèmes » que s’attache à résoudre l’intervention sociale : l’ensemble des problématiques liées à la désaffiliation avérée ou potentielle. Les enjeux sont donc plus généralement au cœur de ce qui fait société : les formes multiples de solidarités et de lien social.
15Ainsi cet ouvrage invite à poursuivre et ouvrir les débats sur le-s type-s de solidarité-s qui sont à l’œuvre et s’élaborent au travers des multiples réformes et dispositifs, dont la territorialisation n’est qu’une facette. Car la territorialisation de l’intervention sociale participe d’un processus général de transformation de la société.
Notes de bas de page
1 Sur cette question, voir aussi Céline Bellot, Maryse Bresson, Christian Jetté (dir.), Le travail social et la nouvelle gestion publique, Presses Universitaires du Québec, 2013.
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