Chapitre 18. Territoires vécus : les espaces de proximité
p. 227-238
Texte intégral
Introduction
1La façon dont sont vécus les territoires pose de manière générale la question de la représentation sociale de l’espace. Cette question n’est pas nouvelle et elle n’est pas neutre. En effet, la façon dont une collectivité se représente son territoire fait souvent débat : qu’on songe aux développements autour de l’idée d’espace vital2 et même aux débats autour de l’identité territoriale3 dans les années 2000. Si la représentation sociale du territoire est une question sensible, c’est le signe que ses enjeux sont profonds et c’est aussi une invitation aux approfondissements sociologiques. En effet, si les représentations sociales4 sont souvent abordées par le biais de la psychologie sociale, une analyse sociologique est plus particulièrement pertinente pour expliquer le rapport à l’espace collectif. L’organisation des relations de voisinage, la vie de quartiers, la constitution de communautés locales, le sens des décisions institutionnelles et in fine, la façon dont est produit un discours « légitime » sur ces espaces, et dont ils sont catégorisés, constituent autant de thématiques qui nécessitent de perpétuels réajustements.
2La question des espaces de proximité est plus sensible encore, car il s’agit de l’espace proche et donc, d’une certaine façon, « intime », même si cette proximité renvoie à un territoire dont la superficie est variable selon les individus : pour certaines personnes, peu mobiles, le rapport à « son » territoire est délimité par les rues et/ou les voies humaines/naturelles5; pour d’autres, il désigne le quartier, « les environs » de la maison individuelle, de l’immeuble collectif ; pour d’autres encore, le territoire de proximité désigne la commune. Enfin, pour certains, le territoire de proximité, va au-delà de l’espace immédiat et renvoie aux commerces et services accessibles aux habitants d’une localité et donc aux communes périphériques.
3Ce chapitre a pour objectif de progresser dans la compréhension du vécu d’un territoire qu’en ont les ménages : il traite plus particulièrement de la façon dont les personnes « découpent » leurs espaces de proximité, les catégories qu’elles créent et qui permettent de décrire leur environnement immédiat. Il vise à montrer aussi comment ces catégories peuvent différer des analyses institutionnelles, qui décrivent aussi, mais d’une autre manière, les territoires de proximité, en mobilisant des catégorisations dont on sait qu’elles ne sont pas neutres puisqu’elles sont en lien avec le pouvoir central (l’État, les régions, les départements, le système économique institutionnel).
4La carte des Territoires vécus de l’INSEE6 retient aussi cette dernière approche pour décrire la vie quotidienne des ménages. Elle recense, sur le territoire national, des grands espaces en s’appuyant sur les administrations (services locaux de l’État) les commerces, les services financiers (banques, assurances), les équipements (professions de santé) auxquels les habitants font régulièrement appel, ainsi que les zones/axes d’emploi.7
5Or, ces Territoires vécus, tels qu’ils sont recensés par l’INSEE, tout comme le sont les bassins de vie8, ne décrivent pas totalement la proximité des ménages qui nécessite une analyse plus fine : en effet, il faut aller au-delà de l’enregistrement des structures administratives (poste, mairie) ou sportives (piscine, stade), au-delà du recensement des commerces, des infrastructures de loisirs (piscine, salles de spectacles, patinoire, stades, etc.). Car pour rendre compte du quotidien sur un territoire il faut également recenser les petites structures (jardins publics, balançoires, terrains de jeux, de boules, etc.) ainsi que d’autres structures pas forcément répertoriées (les locaux associatifs, les commerces itinérants – baraque à frites, camion à pizza, etc.). Autrement dit, malgré toutes les informations apportées par les descriptifs institutionnels, les analyses des territoires vécus et de proximité des personnes doivent être approfondies pour rendre compte des modes de vie sur les territoires, et approfondir la (les) représentation(s) sociale(s) des espaces de proximité, ainsi que la façon dont les personnes vivent, au quotidien, dans leur environnement immédiat.
6Dans cette perspective, dans la première partie de ce chapitre, nous présentons la thèse selon laquelle les espaces de proximité sont des construits sociaux, en lien avec l’idée de temps libre. Puis nous revenons sur le décalage entre les représentations institutionnelles du territoire vécu, et celles des ménages, sur notre terrain d’étude. Enfin nous proposons une typologie des territoires de proximité qui vise à prendre en compte ce décalage afin de nous rapprocher du vécu (lui-même pluriel) des ménages et d’éclairer aussi, de cette manière, leur acceptation ou leur refus des politiques locales.
1. L’espace de proximité, un construit social articulé au temps libre
7Le sentiment de proximité semble spontané mais il est profondément social : les représentations sociales de l’espace sont multiples et, même si elles semblent souvent intimes, elles sont le produit de la culture. C’est ce qu’illustre le concept de proxémie développé par E.T. Hall9. Cet auteur montre que la perception individuelle de la proximité est sociale, qu’il s’agisse des relations de proximité interpersonnelles (par exemple les contacts tactiles perçus différemment selon les cultures) ou de l’organisation des espaces de vie quotidienne collective (par exemple les plans urbains conçus différemment dans chaque culture). La délimitation de « son » espace de proximité, loin de s’appuyer sur une perception intuitive, est donc éminemment culturelle.
8Par ailleurs, la construction collective de cet espace de proximité est historique : en Europe, l’industrialisation et l’urbanisation « découpent » l’espace des ménages entre, d’un côté, l’espace privé (le domicile) et, de l’autre côté, l’espace professionnel (le lieu de travail). Ainsi, dans la plupart des cas « aller travailler » signifie « aller » vers un lieu de travail, ce qui nécessite un déplacement10, une rupture d’espace. L’espace de proximité contemporain a évolué au gré de ces mutations du travail et il continue de muter (avec l’intensification des déplacements, le raccourcissement des distances dû à la diffusion et l’amélioration des moyens de transports, etc.).
9Au-delà de la vie professionnelle, la vie privée elle-même serait marquée par cette tendance : Les services de proximité eux-mêmes sont externalisés (le ménage faisant appel plus souvent aux services extérieurs – livraison de pizza, etc.) ce qui participerait à amplifier plus encore les déplacements et donc à modifier le mode de vie du ménage dans son environnement proche11.
10L’espace de proximité n’est donc pas une donnée immuable : il se construit culturellement, historiquement, il s’inscrit dans cette coupure « espaces privés/espaces publics » qui a été souvent commentée. Il s’inscrit, en fait, entre deux espaces qui ont été l’un et l’autre amplement étudiés (l’espace professionnel : l’usine, le bureau, etc. et l’espace privé : la maison individuelle, l’immeuble collectif, etc.) ce qui a peut-être contribué à faire de l’espace de proximité un espace intermédiaire un espace peu étudié comparativement aux précédents.
11La question que nous posons donc est de savoir comment décrire – et comprendre, le(s) espaces de proximité comme territoires vécus des ménages. L’hypothèse que nous faisons, est que les représentations des ménages de leurs territoires de proximité sont liées à l’idée de temps libre, en décalage avec les descriptions institutionnelles, administratives et économiques qui peinent à rendre compte de l’espace quotidien immédiat des ménages. En effet, la question qui se pose est très concrètement celle de la perception des personnes, de leur(s) pratique(s) quotidienne(s) au sein de leur environnement immédiat dès lors qu’elles « y passent du temps ». Cet espace intermédiaire comme nous l’avons qualifié plus haut, est en effet un espace plus souvent traversé que véritablement vécu sauf lorsqu’on s’y arrête, qu’on « y prend du temps » – et même plus précisément du « temps libre ». C’est donc par cette approche12 que nous analysons sur le terrain les représentations et les comportements de nos contemporains dans leurs espaces de proximité en nous intéressant plus spécifiquement aux espaces de temps libre13 (hors temps professionnel, hors temps privé au sein du domicile). Cette approche permet notamment de mettre en évidence le décalage entre catégories institutionnelles et vécu des ménages.
2. Le décalage observé entre catégories institutionnelles et vécu des ménages sur le terrain d’étude
12Notre zone d’étude se trouve en Picardie14. Au sein de cette région, notre terrain d’étude se rattache au département de l’Aisne (02) un département « tout en longueur ».15 Et, au sein de ce département se trouve la commune de Château-Thierry qui est une commune qualifiée de « petite ville »16. Notre terrain d’étude est précisément la Communauté de Communes de la Région de Château-Thierry (dite la « CCRCT »)17 qui désigne la ville-centre et ses environs.
13La communauté que nous étudions est mi-rurale, mi-urbaine. Par certains aspects, elle est rurale puisque la ville-centre18 de l’arrondissement, Château-Thierry, n’est ville-centre que « de justesse », compte tenu du fait que la somme de ses habitants19 parvient à peine à la moitié de l’agglomération. La zone rurale, marquée par un relatif isolement20, pèse donc lourdement dans la communauté locale. Cette population rurale est, entre autres, composée d’agriculteurs-céréaliers et de viticulteurs
14En outre, la population étudiée comprend une importante communauté urbaine21 puisqu’il s’agit d’une agglomération multi-communale22 périphérique à la région parisienne. Nombre de personnes sont en effet qualifiées de travailleurs pendulaires ou, plus communément de banlieusards. Il s’agit des Franciliens de province qui font la navette entre la capitale et leur domicile (en moins d’une heure)23 et dont les comportements se rapprochent de ceux observé au sein d’une unité urbaine périphérique à la région parisienne.
15Cette double identité, rurale/urbaine, provinciale/parisienne réellement perceptible sur le terrain, renvoie très concrètement à des modes de vie très différents, qui doivent cohabiter sur un même territoire ce qui constitue une particularité intéressante de la zone d’étude, qui propose, de ce fait, une variété de comportements ruraux et urbains.
16Sur ce terrain, la réflexion que nous proposons sur les différentes représentations sociales des espaces de proximité s’appuie sur trois sources de données locales :
17La première source nous est donnée par notre participation à deux recensements locaux (Le Recensement de la population pour l’INSEE (en qualité de Déléguée de l’Insee pour le centre urbain24) et le recensement agricole (pour la DDA : Direction départementale de l’agriculture25). Cela nous permet de « couvrir » le terrain d’étude. Les observations et données recueillies lors de cette participation aux recensements nous ont permis en effet de mettre en évidence, nombre d’espaces « sauvages » de temps libre, des territoires collectifs de proximité. Par exemple, des abris-bus où les jeunes ruraux se retrouvent observés dans les campagnes ; Les halls d’immeubles des immeubles collectifs pour les urbains recensés dans la ville centre ; Les monuments militaires funéraires (types cimetière militaire) pour les seniors en promenade dans les villages où l’on trouve des monuments historiques ; Une friche industrielle (entrepôts SNCF) située dans la ville-centre pour des jeunes ; etc.
18Une autre source de données consiste dans les observations réalisées lors de deux mandats électifs locaux (Conseillère municipale de la ville-centre et Déléguée à a Communauté de la Commune26). L’analyse réalisée sur ces données nous permet de répertorier différents espaces de temps libre, sur le terrain, et surtout de constater que le souci de répertorier et surtout d’aménager ces espaces de proximité émane des institutions locales (Conseil Municipal, Commissions municipales, Communauté de Communes). La volonté de rendre compte de ce qui se vit « dans les quartiers » est souvent évoquée par les acteurs locaux (élus, employés municipaux, responsables administratifs locaux, responsables associatifs, etc.) qui expriment leur difficulté à « faire remonter » les informations sur la vie quotidienne des quartiers et qui multiplient et les mesures pour pallier cela.
19Par exemple, au niveau communal, des « relais de quartier » sont tentés (réunions hebdomadaires animées par un élu) ; des « associations de quartier » sont encouragées. On veille à ce que l’équipe municipale soit constituée d’habitants de chaque quartier, et les adjoints au maire prennent nommément en charge tel ou tel quartier.
20La confrontation de nos observations participantes, issues de ces deux approches de « recenseur » et d’« élu » confirment l’hypothèse d’un « décalage » entre les représentations institutionnelles (à travers lesquelles on recense les structures de loisirs, les commerces de proximité) et les représentations des ménages (fondées sur les différents espaces de proximités que l’on observe sur le territoire). C’est ce « décalage » que nous proposons d’approfondir.
21Les biais de cette double immersion professionnelle, élective, personnelle, sont inévitables, mais ces observations participantes de terrain ont donné accès à de multiples informations (en participant à des réunions, des commissions, des manifestations au nouveau communal et intercommunal) autour d’un même objet (l’espace local de proximité) qui permettent de confronter ces approches pour proposer une nouvelle typologie des espaces vécus des ménages.
3. Typologie des espaces vécus de proximité
22L’analyse des données recueillies permet de proposer une typologie des espaces collectifs de proximité, au sein desquels évoluent les ménages (tous types d’espaces de temps libre confondus : espaces de loisirs, espaces publics, espaces commerciaux, etc.).
23Dans tous les cas, pour parler d’espace(s) de proximité, du point de vue des ménages, il apparaît que l’(les) espace(s) de proximité doit (doivent) être aisément accessible(s) – et c’est précisément ce qui le(s) rend proche(s) et qui justifie ce sentiment de proximité. Ce critère d’accessibilité renvoie généralement aux moyens de locomotion mis à disposition des individus (qui vont à pieds, via des transports collectifs, avec/sans véhicules automobiles ou autres – vélo, moto, etc.). Mais cette accessibilité s’entend de deux façons : si, en effet, l’accessibilité désigne essentiellement les possibilités d’accès aux espaces qu’ont les individus (leurs capacités à se déplacer), l’accessibilité renvoie également aux conditions d’accès, aux conditions d’entrée de la structure elle-même (espace comprenant des portes, des passages obligés ; espace avec heures d’ouvertures ; espace imposant une réglementation pour le public ; etc.).
3.1. Quatre types différents d’espaces de proximité
24Du point de vue des espaces vécus des ménages, quatre différents types d’espaces de proximité peuvent ainsi être répertoriés27.
Type 1 : Les espaces ouverts
25Les espaces de proximité que nous appelons des espaces ouverts sont totalement accessibles. Sur notre terrain d’étude, ce sont les espaces les plus proches où l’on se rend le plus communément pour « faire des courses » et/ou « se promener ». Par exemple : La zone piétonne en centre-ville ; Les bords de rivière (la Marne) avec des sentiers de promenade
26Mais l’on observe également d’autres espaces ouverts plus étonnants. Par exemple : Les monuments militaires (les cimetières militaires de la guerre 1914-1918, les monuments funéraires). Les personnes du quartier y promènent leurs chiens, des jeunes y jouent au foot ; Autre espace pour les jeunes skateurs, dans la ville centre : le hall désaffecté (et normalement interdit d’accès) des entrepôts de la SNCF ; Pour les jeunes dans les villages : les abris-bus – où l’on repère les habitants avec leurs mobylettes/scooters ; Les « coins du rue »/« trottoirs » (face à un kébab) où se retrouvent des personnes, certaines d’origines étrangères.
27Ces espaces ne sont pas forcément publics. Ils sont parfois privés – et toujours accessibles.
28On remarque en particulier les murets qui entourent certaines habitations – car contrairement à une idée tenace, les amoureux ne vont pas que sur les bancs publics : s’il est situé à un carrefour stratégique, sur le chemin d’un établissement scolaire le muret est singulièrement attractif. On en repère un dédié aux rendez-vous.
29Ces espaces anodins, publics et privés, sont multiples mais généralement ignorés des institutions qui ne considèrent pas toujours qu’il s’agit de véritables lieux de vie. Des observations régulières montrent le contraire : sur le terrain, on sait que tel espace est dédié à une « pause » quotidienne, tel autre à une promenade hebdomadaire. Telle place est un lieu tenace de rendez-vous (des voisins sur un banc, des SDF à un coin de rue…). Il est même intéressant d’observer sur le terrain que, dans certains cas, les observations sont pérennes : Les années passent, les promeneurs changent mais les espaces gardent leurs fonctions. Ces espaces ouverts qui rentrent dans les habitudes des personnes, structurent le territoire de proximité, le temps libre anodin, celui du quotidien.
Type 2 : Les espaces structurés
30Un degré au-dessus des espaces précédents en ce qu’ils sont, eux, spécifiquement construits pour être dédiés au temps libre des ménages, et mis à leur disposition quotidienne, nous plaçons donc ici les espaces structurés. Ils sont accessibles comme les précédents ils, mais à la différence des « purs » espaces de promenades ou des endroits librement occupés par le public qui ont été décrits ci-dessus, ces espaces structurés sont souvent marqués par le passage d’une (ou plusieurs) porte(s) qui les délimitent de façon perceptible – symbolique ou dûment matérialisée. Par exemple, les jardins publics, les aires de jeux, les parcours de santé, les terrains de jeux ouverts (stade de foot non clos, etc.)
31Ces espaces de proximité sont organisés de telle sorte qu’au-delà de cette (ces) porte(s), le public qui y accède et qui s’y déplace doit le faire en suivant un relatif code de (bonne) conduite (pelouses interdites, protection des aménagements).
32On peut mettre également dans cette même catégorie : les galeries marchandes de la ville-centre (sur le terrain on trouve, la principale se trouve accolée au centre commercial local Leclerc qui a longtemps été « la grande surface » de la région).
33À noter que cette typologie permet de discerner la galerie marchande ici répertoriée, qui doit être distinguée du centre-ville ci-dessus évoqué. Ces deux espaces quotidiens ne se vivent pas de la même façon : l’accès à la galerie marchande est cadré (et encadré : vigile, etc.), l’accessibilité y est légèrement plus compliquée que celle du centre-ville (il faut se rendre sur la zone commerciale) ce pourquoi, malgré le fait qu’ils semblent appartenir à la même catégorie, ces deux espaces de proximité ne sont pas perçus de la même manière.
Type 3 : Les espaces semi-fermés
34À l’opposé des précédents, les espaces ici désignés sont semi-fermés en ce qu’on ne peut y accéder qu’après une « procédure » même très succincte : un paiement (espaces privés), une inscription (espaces publics). Par exemple : les espaces de restauration rapide (McDonald’s et sa structure de jeux ouverte, accessible) ; les terrains de sports clos : stades (le stade de la ville-centre), les terrains de tennis, le mur d’escalade, etc. Également les salles de sports fermées ; piscine, médiathèque.
35L’accessibilité de ces espaces de loisirs de proximité se complexifie mais ces espaces sont toutefois ouverts à tous les ménages vivant sur place et, pour ceux qui les fréquentent assidûment, ils font partie de leur quotidien.
Type 4 : Les espaces fermés
36Pour ces derniers espaces collectifs de proximité dits fermés, les conditions d’accès sont plus fermes : des horaires restreints, des pratiques précises. Mais ce qui les différencie surtout des précédents c’est le fait que les attitudes attendues sont prédéterminées : les personnes (adultes/enfants) sont sollicitées/encadrées par d’autres. Pour autant, ces espaces sont bien dédiés aux familles et sont parfois sciemment localisés dans des quartiers pour être plus proches d’elles.
37Quelques exemples : Les centres de loisirs (centre aéré, centre d’accueil), les halte-garderies ; Les locaux associatifs ayant pour but des activités ciblées (Pour les enfants : bricolage, jeux, sports, etc. Pour les adultes : alphabétisation, ou autre association de ce type – localement on trouve dans la ville-centre : la Société Historique).
38Dans la même catégorie on repère : Les deux musées de la ville (horaires et règlement). Et dans le secteur privé : les restaurants « traditionnels »
39On peut s’arrêter ici sur le fait que la typologie permet de distinguer le McDonald’s local (Espace semi-fermé dans le paragraphe précédent) des restaurants locaux (Espaces fermés décrits dans ce paragraphe). L’accessibilité des deux espaces est, en effet, sensiblement différente, pour un ménage – en particulier avec de jeunes enfants : dans le premier espace, les horaires d’accès sont souples et, si on observe plus en détail la façon dont les enfants occupent cet espace il apparaît clairement qu’ils peuvent, dans cet espace « courir dans tous les sens » et/ou « grimper partout » (en particulier au sein de la structure de jeux du McDonald’s en terrasse et couverte prévue à cet effet), ce qui est inconcevable au sein des restaurants « traditionnels », ce pourquoi ils relèvent de deux catégories distinctes dans notre typologie.
3.2. Des rapports à l’espace en décalage avec les institutions
40Ces quatre catégories d’espaces constituent une typologie dont il convient de souligner le caractère, à certains égards, surprenant. En s’attachant à rendre compte au plus près du vécu des habitants (les conditions d’accès, les attitudes attendues) on est amené à réunir des espaces a priori différents, puisqu’on est amenés, par exemple, à mettre dans la même catégorie, un espace public (la médiathèque locale) et un espace privé (un restaurant) qui, à nos yeux, sont l’un et l’autre des espaces fermés.
41Signalons également que cette typologie des espaces de proximités tels qu’ils sont vécus au quotidien par les ménages permet de répertorier de nouveaux espaces de proximité dont certains sont ignorés par les institutions, ce qui a deux inconvénients : d’une part, non répertoriés, ces espaces ne sont pas aménagés alors même qu’ils font partie du quotidien des ménages (on a pris les exemples de terrains vagues en zone rurale, de friches) ; d’autre part, le fait de ne pas répertorier ces espaces fait qu’on minore l’importance grandissante qu’ils prennent dans le quotidien des personnes en ignorant la nécessité de simplifier leur accessibilité (on peut prendre l’exemple de la ligne de bus d’accès à la zone commerciale locale, qui a été tardivement ouverte).
42Les différentes catégories de ces espaces de proximité induisent, chacune, des comportements différents, et différents rapports à l’espace – et précisément à l’espace de proximité. C’est sur ces différents rapports à (aux) espace(s) que reposent les représentations sociales de ces espaces de proximité, lesquels sont au cœur d’enjeux majeurs dans la société contemporaine dans la mesure où cette perception conditionne l’acception/le refus des politiques locales, voire des politiques territoriales de l’État.
43La difficulté provient bien du fait que face à un seul espace il semble exister différentes visions (visions institutionnelles, visions familiales). Ainsi se pose, au-delà, la question des différentes perceptions du territoire vécu tel qu’il est vécu au quotidien par les résidents-usagers, tel qu’il est appréhendé par les travailleurs sociaux, les responsables associatifs, tel qu’il est administré par les collectivités territoriales, tel qu’il est découpé par les instances politiques locales, par les recensements institutionnels, etc.
44De façon générale notre étude invite donc à poursuivre et approfondir l’analyse ce décalage invoqué entre les perceptions du territoire qu’en a « la population » (ceux qui « vivent dans les quartiers » ou « dans les villages ») et celles qu’en ont « les décideurs » et « les administratifs ». S’agit-il d’un discours démagogique (anti-institutionnels, anti-État central) ou de réels dysfonctionnements des institutions démocratiques ? La typologie proposée et un élément de réponse à cette question, une première étape sur la compréhension des différentes représentations de l’espace qu’il faudrait approfondir28.
Conclusion
45Au final, les observations relatives à (aux) espace(s) de proximité réalisées sur notre terrain d’étude, la réflexion menée sur le territoire tel qu’il est vécu par les ménages, au quotidien, sans avoir la prétention d’être généralisables, nous offrent l’occasion de nous interroger sur certains écueils auxquels peuvent se heurter les politiques territoriales, qui ne prennent pas suffisamment en compte cette dimension en se fondant uniquement sur des catégories d’espaces différentes, institutionnelles ou statistiques – occultant ainsi certains mécanismes collectifs en lien avec notre rapport à l’espace, et « oubliant » que les différentes représentations d’un espace commun nécessitent de continuels réajustements.
46Parmi ces réajustements, les revendications locales (autour de l’identité régionale29), les traditions locales et le sentiment d’appartenance à un territoire30, le développement des services de proximité31 et l’économie sociale, ainsi que l’actualité du développement durable (qui passe par le développement local et la volonté de réduire les déplacements des produits et des personnes32) sont autant de pistes pour comprendre de nouvelles recherches sociologiques sur cette question sensible des espaces vécus de proximité.
Typologie des espaces de proximité
| Types d’espace | Accessibilité | Exemples d’espaces |
| Types de comportement → remarque(s) | ||
| Type I Espaces ouverts | Accessibilité maximum, ouverture totale de l’espace sans frontière. | Bords de rivière ; Zone piétonne en centre-ville (bancs publics) ; Circuits personnels de promenade ; Et tous autres espaces spontanément créés (abris-bus) Murets privatifs ; Sentes privées (Sentiers urbains entre maisons) |
| Espaces propices aux promenades, rendez-vous « sauvages » → Tous milieux. Donc également marginaux, mais aussi, personnes isolées, individus nouvellement arrivées ou de passage. | ||
| Type II Espaces structurés | Ouverture totale mais demande d’un acte/ d’un effort « d’entrée » dans ces espaces. | Jardins publics ; Aires de jeux, ; Parcours de santé ; Terrains sportifs (terrains ouverts, par ex. : Stade de foot non clos) Galeries marchandes |
| Espaces dédiés à des pratiques de temps libre prédéfinies → Tous milieux. Mais sélection du fait de la frontière avec l’espace ci-dessus, et parfois de la distance. | ||
| Type III Espaces semi-fermés | Démarche(s) préalable(s) : une inscription, un paiement… | Piscines ; Salles de sports fermées ; Terrains clos (terrains de tennis, etc.). Certains espaces de restauration (ex. : McDonald’s – cf structure de jeux ouverte, accessible). Médiathèque |
| Espaces qui induisent des comportements précis → Espaces créateurs de groupes ponctuels mais où entrées/sorties sont souples. | ||
| Type IV Espaces fermés | Sélection(s) préalable(s) marquée(s) | Centres de loisirs (ex. : centres aérés). ; Association (de gymnastique…) Parc de loisir ; Restaurants « traditionnels » |
| Espaces où les activités sont proposées/imposées de façon plus directive (horaires, timing suivi) → Espace où la collectivité devient communauté fermée de façon provisoire ou pérenne. |
Source : Terrain d’étude, CCRCT (Communauté de Communes de Château-Thierry – 02400), février 2013.
Notes de bas de page
2 Cf. l’utilisation de ce concept éthologique dans les années 1940 en Allemagne.
3 Marie-Christine Fourny in France Guérin-Pace et Elena Filippova (dir.), 2008, Ces lieux qui nous habitent. Identité des territoires, territoires des identités, Paris-La Tour d’Aigues, INED-L’Aube. Geocarrefour (en ligne), vol. 84/1-2, en ligne le 29-0 2012. URL : http://geocarrefour.revues.org/6722.
4 Considérées ici en tant que « Idée toute faite » ou « prêt à penser » : « (les représentations sociales) sont le prêt à penser des membres de la société, puisque (…) ce sont elles qui ont pour charge de décrire le réel social, et de l’interpréter en l’expliquant », Pierre Mannomi, 2006 (4e éd. – 1re éd. : 1998), Les représentations sociales, coll. « Que sais-je ? », PUF, p. 89.
5 Tel l’îlot de l’INSEE devenu l’IRIS (îlots regroupés pour l’information statistique).
6 Carte : Territoires vécus - Organisation territoriale de l’emploi et des services (Édition 2002) « (…) C’est une carte de référence qui synthétise l’organisation du territoire métropolitain à travers les pratiques quotidiennes de ses habitants. Elle superpose au niveau communal deux types d’approches. La première repère les aires urbaines et les aires d’emplois de l’espace rural. La deuxième distingue les communes pôles de services intermédiaires ainsi que les aires d’influences associées.(…) », http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=0&ref_id=tv2002.
7 En utilisant ces deux approches des territoires de proximité, l’une basée sur les services et l’autre sur l’emploi, on relève d’ailleurs que, localement, « l’aire d’emploi est plus étendue que l’aire de services (…) (avec) des petites aires de services intermédiaires (…) ». Line Leroux, « Les territoires vécus de la Picardie. Le rôle des pôles ruraux », Insee Picardie Relais, N° 109, 2002.
8 « Le bassin de vie est le plus petit territoire sur lequel les habitants ont accès à la fois aux équipements de la vie courante et à l’emploi. », site : insee.fr, onglet : « Définition et méthode », consulté le 31 oct. 2011.
9 Edward T. Hall, 1978 (1963), La dimension cachée, Seuil (The hidden dimension, New York).
10 La distance moyenne parcourue en France est de quarante-cinq kilomètres. Jean Viard, Éloge de la mobilité, Essai sur le capital temps libre et la valeur travail, éd. de l’aube, 2008.
11 Yvonne Bernard, Michel Bonnet (dir.), Services de proximité et vie quotidienne. De nouvelles sociabilités urbaines, coll. Sciences sociales & sociétés, 1998, PUF.
12 Cette recherche est issue des développements d’une thèse de doctorat en cours où le rapport à l’espace est exploré en tant qu’élément de construction du temps libre : La construction sociale du temps libre, soutenue le 26 septembre 2013 sous la direction de Maryse Bresson à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.
13 Il s’agit des espaces de loisirs et, au-delà des espaces « du quotidien ». À noter, s’agissant des premiers, qu’ils sont des espaces de proximité essentiels au sein d’un territoire : « (…) les loisirs animent et font vivre les territoires qui sans eux seraient désertifiés » Michel Bonneau, Les loisirs, du temps dégagé au temps géré, collection Transversales Débats, Ellipses, 2009, p. 33.
14 La Picardie se trouve au nord du Bassin Parisien. Elle est comprend les départements de : L’Oise (60), l’Aisne (02) et la Somme (60). Amiens est capitale régionale (« Picard » signifie mineur).
15 Le département s’étend de la frontière belge à la banlieue parisienne sur 7 428 km2.
16 Unités urbaines de moins de 20 000 habitants (Nomenclature Insee, RP 99).
17 Elle comprend 24 communes qui représentent 30 000 habitants. Très forte prépondérance démographique de la ville-centre qui concentre 1 habitant sur 2. Elle couvre 300 km2. La densité de la population de 126 hab / km2 se rapproche de la moyenne française.
18 « Pour chacune des agglomérations multi-communales, on a défini un “centre”. Il s’agit d’un ensemble composé d’une ou plusieurs communes entières déterminées comme suit : si une commune représente plus de 50 % de la population de l’unité urbaine, elle est seule ville centre », Insee.
19 Population en 2009 : 14 683 habitants.
20 « L’accessibilité au sein des bassins de vie de Château-Thierry (…) est inégale et plus fréquemment qu’ailleurs supérieure à un quart d’heure.(…) » Jean-Marc Mierlot, Joel Dekneudt, 2008, « L’accessibilité aux services et commerces : les Picards bien desservis », INSEE Picardie-Analyses, n° 27.
21 « On entend par “unité urbaine” une ou plusieurs communes sur le territoire desquelles se trouve un ensemble d’habitations qui présentent entre elles une continuité et comportent au moins 2 000 habitants. », Insee Résultats, démographie – Société, n° 82 – N° 744/juillet 2001, p. 87.
22 Une unité urbaine constituée de plusieurs communes. Composition communale des unités urbaines, série « Codes et Nomenclatures », INSEE, avril 2000.
23 Le trajet SNCF : CHATEAU-THIERRY – PARIS est doublement desservi par des trains « Grandes lignes » (« Corail » : 50 minutes) et des « Trains de banlieue » (Transiliens : 60 mn). On compte en moyenne 20 trains / 24 heures – en semaine. Néanmoins cette ligne ne bénéficie pas du tarif préférentiel « Carte Orange » de la zone francilienne.
24 En tant que Déléguée de l’INSEE-Picardie. Recensement de la Population (RP 99) : 1998-1999 (Organisation de l’enquête / Zone de 15 000 habitants et encadrement de l’équipe de 27 agents recenseurs), Amiens (80).
25 DDAF : Direction Départementale de l’Agriculture et de la Forêt de Laôn. Recensement Agricole (RA 2000).
26 Nous avons exercé pendant 8 ans les responsabilités de Conseiller Municipal (Commune de Château-Thierry) et de Conseiller Communautaire (CCRCT) (2000-2008).
27 Un tableau en fin de document les résume.
28 Notamment en fonction des différentes catégories sociales. Pierre Bourdieu, « L’identité et la représentation », in : Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 35, novembre 1980. L’identité. p. 63-72.
29 Avec l’« espace vécu » de A. Fremont, 1976, La région, espace vécu, coll. Champs, éd. Flammarion.
30 F. Guérin-Pace et E. Filippova (dir.), op. cit.
31 Y. Bernard, M. Bonnet (dir.), op. cit.
32 En 15 ans (1994-2008) « Partout en France, les journées de travail ou d’études sont (…) (marquée par une) réduction du nombre de déplacements » Source : Insee - SOES - Inrets, enquêtes nationales transports et communication 1993-1994, transports et déplacements 2007-2008.
Auteur
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Isabelle Habchy
Docteure en sociologie, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, Laboratoire Printemps
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