Présentation
p. 93-96
Texte intégral
1Si le territoire n’est pas au centre des discours des professionnels dans l’univers du travail social, il constitue cependant, de fait, un enjeu majeur de leurs pratiques ; de la manière dont ils délimitent ou ajustent leurs prérogatives vis-à-vis des autres professionnels, des bénévoles, des usagers ; des rapports qu’ils entretiennent avec la puissance publique et le champ politique ; de la partition instable entre espaces privé et public ; etc. Bref, de la manière dont ils investissent le territoire de leurs interventions.
2Comment composent-ils avec cet enjeu qui se noue au fil des tensions qui contribuent à la structuration de leurs pratiques quotidiennes ? Comment parviennent-ils à s’assurer un minimum de latitude dans la définition et l’inscription territoriale de leurs interventions ?
3Les contributions présentées dans cette partie dressent, partant d’enquêtes de terrain, les contours de cet enjeu. Il s’agit aussi bien de l’examiner globalement que dans des cadres – des espaces physiques, des métiers, des politiques sociales, des « problématiques » – spécifiques. L’enjeu est alors tout autant catégoriel (renvoyant à la division du travail dans cet univers), symbolique (faisant écho à la reconnaissance espérée de leurs compétences), politique (étalonnant leurs rapports au champ politique) et bien évidemment social (garant d’un système de protection sociale).
4Le chapitre 7 intitulé « Les territoires vécus des travailleurs sociaux », revient sur les questions suivantes : Comment les travailleurs sociaux vivent-ils les territoires (et leurs niveaux) sur lesquels ils interviennent et, parfois, ils vivent ? Le territoire est-il perçu comme une contrainte, une pesanteur ? Est-il vécu comme un « lieu d’ancrage » entretenant un « sentiment d’appartenance », voire un espace de reconnaissance de ce qu’ils sont et font ? Contribue-t-il alors à alimenter leurs raisons d’être travailleurs sociaux ? Ce chapitre met en lumière les principes qui régissent les rapports au(x) territoire(s) des travailleurs sociaux. Alors que pour les « travailleurs sociaux cliniques », le territoire ne semble pas être un « objet » leur permettant de rendre compte de leur travail, on montre que pour les travailleurs sociaux normatifs l’inscription dans un territoire renvoie à une inscription sociale et professionnelle et que pour les travailleurs sociaux militants, le territoire est un espace essentiel, parmi d’autres, pour mettre en œuvre le travail de mobilisation collective au centre de leurs pratiques quotidiennes.
5Dans le chapitre 8, intitulé « Le territoire, entre espace public et espace privé de l’intervention sociale », Yvette Molina questionne les rapports sociaux des professionnels avec les publics dont ils s’occupent sur des territoires diversifiés de l’intervention sociale. Ces territoires représentent les espaces de vie des populations, qu’ils soient publics ou intimes et privés, mais aussi les lieux de l’intervention des professionnels. Rentrent alors en tension les logiques de mise en œuvre des politiques publiques de rapprochement et l’idéal professionnel de la relation d’aide ou éducative, entre distance et proximité, entre secret du privé et visibilité publique. L’analyse prend appui sur un matériau empirique à partir d’une enquête par entretiens auprès des travailleurs sociaux exerçant au sein d’organisations hétérogènes. Le texte se conclut par la proposition d’une typologie des enjeux du territoire vécu par les professionnels dans leurs rapports avec les populations auprès desquelles ils interviennent.
6Le chapitre 9 écrit par Caroline Arnal revient alors sur « Les enjeux d’un partage. Négociations et conflits autour des territoires des maraudeurs ». À Paris, les maraudes auprès des personnes sans-abri sont assurées par une multitude d’opérateurs publics et privés qui ont lancé depuis les années 1990 des équipes mobiles, elles-mêmes composées de maraudeurs aux statuts variés (bénévoles et salariés). À partir d’une enquête ethnographique menée dans trois associations en charge des maraudes dans la capitale, ce chapitre étudie les manières dont les maraudeurs négocient, investissent le(ur) territoire d’intervention et identifie les enjeux liés au partage de l’espace public qui caractérise cette activité. En référence aux travaux interactionnistes, l’analyse montre qu’aux modes d’appropriation du territoire comme espace répondent des logiques de défense et de sauvegarde d’un « territoire professionnel ».
7Dans le chapitre 10 intitulé « Du territoire à la catégorie : la segmentation croissante des modes d’interventions socio-judiciaires en milieu ouvert », Xavier de Larminat étudie les services de probation qui ont fait l’objet en 1999 d’une vaste réforme caractérisée par un double mouvement paradoxal d’ouverture territoriale, à l’échelon départemental, et d’intégration institutionnelle, au sein de l’administration pénitentiaire. Près de quinze ans plus tard, ce chapitre explore les effets respectifs de ce processus de décentralisation et de cette impulsion managériale sur l’activité des agents de probation qui y travaillent. Dans un contexte d’accroissement du nombre de mesures et de focalisation sur la récidive, l’auteur montre que les efforts de coopération entre intervenants au niveau local demeurent particulièrement fragiles. Ils sont même actuellement remis en cause par un mouvement de recentralisation caractérisé par des formes d’interventions catégorielles et segmentées, dans un souci de gestion des risques et de gestion des flux.
8Le chapitre 11 : « Analyse de l’intervention sociale territoriale auprès de jeunes d’un quartier stigmatisé. Entre intervention globale et adaptation aux particularités locales » de Michaël Bailleul interroge l’idée d’une intervention sociale adaptée au territoire, en prenant l’exemple des activités d’un centre social et une partie du maillage partenarial dans un quartier en zone urbaine sensible. Les travailleurs sociaux modulent-ils leur intervention face aux caractéristiques locales du quartier, de quelle manière et avec quelles limites ? Les intervenants sociaux sont confrontés dans leur quotidien à des mécanismes d’attachement et d’appropriation territoriale par des jeunes : essaient-ils d’y faire face, de s’y ajuster et de quelles manières ? L’idée d’ajustement de l’intervention sociale aux caractéristiques locales semble contestable car le territoire vécu par les professionnels est différent de ceux qui sont vécus par les jeunes. Le chapitre montre que les jeunes étudiés ont un territoire mental composé en réalité de micro territoires multiples qui ne recouvrent pas les découpages institutionnels avec lesquels les professionnels doivent composer. Sont alors présentées les manières dont les modalités pratiques d’intervention sociale s’ajustent dans un tel contexte, se déclinent et mutualisent des actions autour du territoire administrativement défini, du territoire vécu par les jeunes et de celui pratiqué par les professionnels.
9Riccardo Marcato, dans le chapitre 12 : « L’évolution des structures d’accompagnement comme révélateur des mutations des systèmes locaux d’intervention social », met en évidence les changements de politiques publiques auxquels sont confrontés les professionnels de l’insertion socioprofessionnelle ; plus largement, il examine aussi la recomposition – voire la « déstructuration » – de ce secteur sous la pression de nouvelles attentes résultant des politiques d’activation et de territorialisation. Cette pression transforme en profondeur les pratiques professionnelles d’insertion : non seulement de nouveaux types d’intervenants investissent ce secteur, des formes de concurrence se développent, le système se complexifie, mais aussi les professionnels sont tiraillés entre une démarche pédagogique, installée dans le temps long de l’accompagnement, et une logique, imposée par les financeurs et contrainte dans le temps, visant à l’employabilité rapide. Les professionnels déplorent alors les effets de la standardisation de leurs pratiques entrainant une « dépersonnalisation » de la relation.
Auteur
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Jean-François Gaspar
Maître assistant, Haute École Louvain en Hainaut (HELHa) & Haute École Namur-Liège-Luxembourg (HENALLUX), Centre d’études et de recherches en ingénierie et action sociales, Belgique
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