Présentation
p. 17-20
Texte intégral
1Cette partie interroge les interactions entre les échelles de l’action publique dans le domaine de l’intervention sociale. C’est en effet par des allers-retours entre niveau d’analyse (internationale, communautaire, nationale, régionale, locale) que l’on peut mieux comprendre la construction et la mise en œuvre des politiques sociales au sein des territoires. Cet enjeu majeur est relayé par une interrogation sur ce qu’est « un territoire » d’action publique. Quel est le périmètre pertinent d’application et d’élaboration des politiques d’intervention sociale ? En quoi l’équivocité de la catégorie « territoire » produit-elle des effets spécifiques dans le vécu des politiques publiques ? De quelle manière les acteurs politiques et administratifs s’allient et se divisent-ils autour de la « bonne définition » du territoire ? Les systèmes locaux d’intervention publique se construisent selon des définitions du territoire qui sont parfois endogènes ou parfois le produit du niveau central. Le sens des politiques sociales mais aussi leur réception en sont directement affectés. À cet égard, les politiques de la ville ont pour effet de transformer les rapports à l’espace. Elles conditionnent les modes d’appropriation des espaces rénovés en passant par des dispositifs de démocratie participative. Là encore, la question de l’échelle de production des politiques est centrale : quelles sont les conséquences induites par une élaboration politique qui se veut au plus proche des habitants ?
2Dans le premier chapitre intitulé : « Les systèmes locaux de l’intervention locale face aux inégalités sociales et spatiales », Alberta Andreotti, Enzo Mingione abordent ces questions en mettant en évidence comment la tendance à la territorialisation des politiques sociales fait partie d’un processus de transformation des sociétés industrialisées. L’objectif poursuivi est de mieux répondre à la demande de protection sociale alors même que les problèmes sociaux se multiplient et résultent des mutations au niveau de l’emploi, de la famille, de la situation économique mondiale. Les auteurs montrent que, si les systèmes locaux peuvent répondre de façon plus efficace aux besoins de la population locale, la territorialisation entraîne aussi des risques majeurs en termes de citoyenneté, de protection sociale, d’accroissement des inégalités sociales au détriment des groupes sociaux les plus vulnérables (jeunes, immigrants, familles monoparentales…). La crise économique mondiale complique la situation et les politiques d’austérité mises en place par tous les gouvernements amplifient les risques.
3Dans le chapitre suivant, intitulé : « La protection sociale et les échelles de l’action publique : pour un cadre comparatif renouvelé », Olivier Giraud revient sur les approches comparatives, qui opposent souvent les analyses institutionnelles à celles des systèmes locaux de protection sociale. Alors que la première perspective fait apparaître des statuts et des droits, des flux financiers et surtout des modalités de gouvernance de la protection sociale, les analyses des systèmes locaux sont centrées sur la mise en œuvre de la protection sociale. Au-delà de ces approches canoniques, cette contribution montre l’intérêt d’une analyse multiscalaire des systèmes de protection sociale qui insiste sur l’encastrement de la protection sociale dans différents espaces d’interaction sociale, du plus central au plus périphérique ; et qui s’attache aussi à l’analyse des enjeux symboliques liés à la protection sociale, afin d’analyser la diversité des échelles de l’action publique. Ainsi, une lecture multiscalaire des dynamiques des régimes de protection sociale montre qu’il s’agit souvent d’une transformation dans les équilibres internes à propos d’un enjeu spécifique de protection sociale.
4Le troisième chapitre cible alors l’analyse sur un cas particulier de politique territorialisée, la politique de la jeunesse au Québec. Co-écrit par Martin Goyette et Mélody Saulnier, ce chapitre s’intéresse à une double dynamique, celle de la conception de la politique de la jeunesse et sa mise en œuvre par les acteurs de terrain. Ce regard leur permet à la fois de souligner les écueils des conceptions politiques étriquées, centrées sur le fonctionnel et l’hygiénisme, et l’importance d’appréhender comment les acteurs de terrain s’approprient ou pas une politique2 dans un mouvement réciproque entre top dow et bottum up3. En effet au Québec, les actions gouvernementales cohabitent dans les différents territoires avec celles des acteurs communautaires et de la société civile dans un contexte d’hyper concertation4. Les difficultés (ou au contraire la cohésion) des partenariats locaux demeurent des dimensions incontournables de l’analyse5,6 aussi bien pour comprendre l’accompagnement et le suivi individuel que l’intervention sur les facteurs réticulaires et structurels des transitions à la vie adulte.
5Dans le quatrième chapitre, Dominique Argoud aborde alors la question symétrique des politiques publiques gérontologiques en France. Dans un texte intitulé : « Les territoires face au vieillissement : vers un nouveau modèle d’action publique ? », l’auteur rappelle comment ces politiques sont historiquement nées d’initiatives disséminées localement et portées par des acteurs de proximité, telles les associations et les municipalités. Au fil des décennies, l’État a joué un rôle central d’impulsion, en lien avec la Sécurité sociale, et il est parvenu à modeler les normes et comportements des acteurs locaux. Aujourd’hui, sous la pression du vieillissement des populations, certains acteurs locaux en profitent pour repenser les finalités de l’intervention en direction des personnes âgées. Face aux territoires de pouvoir, se dessine une action publique accordant plus de place aux territoires vécus, et moins dépendante des logiques sectorielles. Il en résulte une approche endogène et transversale du vieillissement, contribuant à redéfinir les modes d’intervention sur certains territoires. Plusieurs éléments favorisent cette évolution, à commencer par le développement des structures intercommunales et une mobilisation plus forte qu’auparavant de la société civile ainsi que d’un certain nombre de professionnels autour des enjeux du vieillissement. Mais différents obstacles sont également perceptibles, du fait des imbrications étroites entre les niveaux national et local.
6La contribution suivante, d’Émilie Balteau est intitulée : « Politique de rénovation urbaine et appropriation de l’espace : obstacles et brèches ». Elle s’appuie sur une enquête dans un quartier populaire concerné par une opération de démolition-reconstruction, afin de mieux comprendre la portée des transformations engagées dans le cadre de la politique de rénovation urbaine lancée par Jean-Louis Borloo en 2003. L’auteure met en lumière la confrontation entre le processus de mise en œuvre d’un projet urbain et sa réception sociale par les habitants : les modalités d’implémentation du projet, les intentions et représentations des acteurs politiques qu’il charrie sont confrontées aux représentations et pratiques habitantes. Une attention particulière est ici accordée aux dispositifs dits de « démocratie de proximité » : contrastant avec les ambitions rhétoriques qui ont présidé à leur mise en œuvre, ces dispositifs plaident pour une interprétation en termes gestionnaires tout en questionnant les marges de manœuvre des acteurs politiques et les contradictions qu’il y a à agir politiquement. Plus généralement, l’ensemble du processus semble frappé par une série de contraintes qui interrogent la cohérence de l’action publique dans la mesure où, produisant un éloignement progressif avec les justifications sociales et les fondements économiques des problèmes à résoudre, elles définissent aussi une politique publique peu en prise avec la réalité concernée.
7Un dernier et sixième chapitre vient clore cette partie consacrée aux politiques menées en vue de transformer les territoires vécus. S’interrogeant sur « Le territoire à l’épreuve de la territorialisation francilienne », Jules Simha et Carole Tuchszirer rappellent que si le territoire a toujours été un élément constitutif des politiques publiques, il semble ces dernières années se parer de nouveaux atours. De plus en plus, en effet, sa définition se trouve rattachée à – si ce n’est, confondue avec – l’idée de proximité avec les usagers, puisque l’on parle de service public ou local, sans que la distinction entre les deux acceptions soit toujours bien nette. Dans les deux cas, est mise en avant une dynamique de « territorialisation » qui devrait permettre de combler les manques induits par une affectation non optimale des ressources. La territorialisation se présente alors comme un outil ou un processus au service des territoires et de leurs besoins. Pourtant, l’expérience de territorialisation développée en Ile-de-France illustre un tableau bien plus nuancé. Dans ce cas, en effet, il apparaît clairement que la territorialisation et l’idée même de « territoire » sont vécues très différemment selon les acteurs impliqués. Ces différences se font ressentir aussi bien au sein du Conseil régional et de ses divers acteurs, qu’entre ce dernier et les acteurs « locaux », en l’occurrence, ceux évoluant au niveau des communautés d’agglomérations. Ainsi, la manière qu’ont certains acteurs d’appréhender la territorialisation et le territoire peut venir en contrepoint de l’idée que s’en font leurs partenaires.
Notes de bas de page
2 Micheal Lipsky, Street-level bureaucracy: Dilemmas of the individual in public services, New York The Rusell sage fundations 2010, 275 p.
3 Naïma Bentayeb et Martin Goyette, « La collaboration cjm-iu / csss dans l’intervention auprès des jeunes dans le cadre des modifications à la loi sur la protection de la jeunesse en 2007 », Défi jeunesse, 2011, vol. 23, n° 1, 28-39 p.
4 Denis Bourque, Concertation et partenariat entre levier et piège du développement des communautés, Québec, Les Presses de l’Université du Québec, 2008, 152 p.
5 Sylvain Bourdon, « Autonomies locales et injonctions à la continuité de services : Enjeux et paradoxes d’une approche globale de la décentralisation », communication présentée au Colloque 430 de l’ACFAS : Partenariat et continuité des services à la jeunesse : entre dérive managérialiste et innovation sociale, Montréal, 2012.
6 Martin Goyette, Éric Yergeau et Édith Robet, La continuité des services auprès des jeunes en difficulté. Le cas du projet Plan de cheminement vers l’autonomie : Concepts, pratiques et enjeux. Montréal, CREVAJ, 82 pages, (Cahier #2012.05).
Auteur
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Fabrice Colomb
Maître de conférences en sociologie, Université d’Evry-Val-d’Essonne, Centre Pierre Naville
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