Langue et intégration à l’exemple d’immigrants italiens à Munich : formes de migrations passées et actuelles
p. 193-204
Texte intégral
Introduction
1Suite à l’importante vague migratoire à l’époque dudit « miracle économique » l’Allemagne s’est transformée en pays d’immigration. La part des Italiens dans la population étrangère a été et est encore très importante. Alors que sont arrivés en Allemagne dans la seconde moitié du XXe siècle essentiellement des migrants de travail, communément appelés Gastarbeiter1, on observe aujourd’hui de nouvelles formes migratoires diversifiées dans le contexte de reconfigurations de l’espace européen. Les migrants italiens forment désormais un groupe très hétérogène, avec des niveaux de formation et des projets de séjour extrêmement divers. Cette nouvelle constellation ouvre de nouvelles perspectives de recherche, notamment dans le champ de la sociolinguistique où se reflètent les mutations sociétales actuelles.
2Cette contribution expose les résultats d’une étude pilote conduite en 2014. L’objectif était d’analyser le positionnement des immigrants italiens par rapport au rôle de la langue allemande comme facteur d’inclusion linguistico-culturelle réussie, dans la métropole allemande méridionale de Munich. La principale visée est la mise en lumière de possibles divergences et convergences entre les anciens arrivés (Alteingesessene) et les nouveaux venus (Neuankömmlinge) – soit les Italiens installés à Munich depuis plus de 35 ans, ou depuis moins de 15 ans. L’enquête s’est effectuée par des entretiens semi-directifs propices à une interprétation centrée sur la personne. Le concept complexe d’intégration est ici entendu selon la définition du sociologue Hartmut Esser :
Par intégration on entend – très généralement – la cohésion de parties dans un tout « systémique », sans considération première de ce qui fonde cette cohésion. […] Grâce à cette cohésion des parties le système se démarque par conséquent d’un certain « environnement » et est perceptible comme « système » dans cet environnement.2
La comunità italiana à Munich
3La présence d’une assez importante comunità italiana (communauté italienne) est attestée à Munich dès le XIXe siècle. Mais elle s’est surtout largement développée durant les soixante dernières années, suite à l’accord de recrutement conclu entre l’Allemagne et l’Italie le 20 décembre 19553. Après les arrivées massives d’ouvriers non qualifiés dans les années 1960 et 1970, la migration de travail s’est stabilisée et modifiée sous l’effet du regroupement familial et de la naissance des enfants de migrants4. L’Allemagne s’est découverte à cette époque pour la première fois pays d’immigration, alors que Munich à l’occasion des jeux olympiques de 1972 se proclamait de façon inédite « ville cosmopolite au grand cœur ».
4Depuis les années 1980, les mouvements migratoires de l’Italie vers l’Allemagne et notamment Munich revêtent une nouvelle forme. De nouvelles étapes de l’intégration européenne, et d’importantes mesures politiques à la fin du XXe siècle ont déclenché une mobilité accrue dans l’espace intra-européen et ont finalement engendré une vague migratoire « postmoderne »5. Diversité et hétérogénéité caractérisent aujourd’hui la population italienne de Munich : outre les personnes avec un passé migratoire établies depuis longtemps à Munich, il s’est développé une nouvelle forme de migration difficile à appréhender, qui trouve son origine principalement dans la mobilité professionnelle6. Étant donné les grandes différences entre la traditionnelle migration plurigénérationnelle et cette nouvelle forme de migration, il conviendrait même de remettre en question le concept de comunità, car ces différents groupes n’entretiennent entre eux dans la plupart des cas que peu ou pas du tout de contacts7. Par le concept de « migration post-moderne » Pichler définit ce groupe comme :
Des immigrants italiens […] qui se caractérisent par des modes de vie différents. Contrairement à d’autres types de migrants […] les post-modernes tendent à avoir diverses visions de la vie et ne se sentent pas appartenir à des structures ancestrales.8
5Les Italiens à Munich, au nombre de 27 340 personnes9, constituent le troisième groupe de population étrangère dans la capitale bavaroise, après les Turcs et les Croates. Il est à noter que ces données ne prennent en compte que les personnes enregistrées auprès de l’administration du district de Munich. Suite au Traité de Maastricht introduisant la liberté de circulation entre les États de l’UE, les ressortissants italiens peuvent entrer sans restriction en Allemagne. Par conséquent, seuls les séjours de plus de trois mois sont à signaler aux autorités locales. De courts séjours ou des séjours saisonniers ne requièrent donc aucune déclaration. La figure suivante retrace l’évolution de la population italienne à Munich entre 2001 et 2015. On peut y constater une nette augmentation des arrivées de nouveaux venus les cinq dernières années.
Italiens à Munich de 2001 à 2015.

Office des statistiques de Munich. Les données du 31.12.2001 au 31.12.2013 ont aimablement été transmises par Claudio Cumani, Président du COMITES de Munich de 2004 à 2015.
Formes actuelles de la migration
6La difficulté de classification des nouveaux venus n’est pas seulement due à l’absence de chiffres d’enregistrement, mais elle s’explique aussi par la très grande diversification de leur insertion socioprofessionnelle à Munich. Dans un contexte de plus en plus mondialisé, les grands centres urbains tels que Munich deviennent des centres d’attraction multipolaires, notamment dans les domaines de la recherche et de la technologie. L’université Ludwig-Maximilian, la Technische Universität et le centre de recherche Garching y contribuent, tout comme l’Observatoire européen austral ESO, le centre bavarois de recherche énergétique appliquée ZAE, ou encore l’Office européen des brevets : tous génèrent la présence de personnel – dont des Italiens10. Cette mobilité est communément définie comme l’émigration des « expat »11. Comme le décrit Pavic, ceux-ci sont « identifiés comme un groupe à statut socio-économique élevé et donc quasiment jamais considérés comme migrants ou migrantes au sens classique, mais plutôt comme des cosmopolites »12.
7Une autre vague migratoire intra-européenne significative s’est manifestée depuis l’effondrement économique survenu dans les États méditerranéens après 2008. Celle-ci s’explique d’abord par l’insuffisance des offres d’emploi dans le pays d’origine, mais aussi par les perspectives de long terme incertaines pour ceux qui ont trouvé un emploi13. Pour décrire ce phénomène, la Süddeutsche Zeitung a évoqué en 2013 les « réfugiés économiques » d’Italie : les gens fuient les emplois mal payés, craignent pour leur avenir et espèrent réaliser leurs projets de vie en allant s’installer en Allemagne14. À leur arrivée dans le pays d’accueil ils doivent souvent effectuer des tâches non qualifiées, par exemple dans la restauration, comme plongeurs ou serveurs. Il faut noter que de tels emplois sont souvent vus comme transitoires. Dans cette période la personne nouvellement arrivée peut acquérir ou améliorer ses compétences linguistiques, dans l’objectif de trouver rapidement un travail correspondant à ses compétences.
8Sur la période considérée, le taux de fluctuation des trois dernières années (2013-2015) montre d’une part que des milliers de nouvelles arrivées ont été enregistrées, et d’autre part que le nombre des personnes qui sont reparties demeure très élevé : en 2013 l’Office des statistiques de Munich a enregistré 3 724 arrivées et 1 142 retours. Il n’est pas à exclure que ces retours s’opèrent après une brève expérience migratoire malheureuse. Bien que le solde migratoire annuel soit positif (28,19), les taux de retour élevés sont l’indice d’une situation instable et toujours mouvante15.
Présentation du projet
Questionnement et objectif de l’enquête
9L’extrême diversité de la comunità italiana à Munich offre un intéressant terrain d’analyse des multiples constellations linguistiques16 induites par cette hétérogénéité même. Les nouvelles arrivées d’Italie vers l’Allemagne constituent un champ novateur pour les sciences sociales. Il s’agit là en effet d’un phénomène très actif qui mériterait plus d’attention, eu égard à son ampleur quantitative autant qu’à sa dynamique sociale.
10Le cœur de la présente étude est le lien entre la langue et l’intégration des immigrants italiens de cette nouvelle première génération, c’est-à-dire de personnes qui à l’instar des migrants de travail traditionnels ont quitté leur pays d’origine à l’âge adulte. Le questionnement central de notre enquête est double : comment le facteur linguistique est-il appréhendé, et quel est l’impact des positionnements subjectifs dans les processus d’insertion sociale ?
11La décision d’interviewer aussi des personnes ayant une plus longue expérience migratoire s’inscrit dans une tentative comparatiste. La question clé est : soixante ans après l’accord de recrutement germano-italien, l’émigration d’Italie vers l’Allemagne est-elle aujourd’hui similaire ? L’analyse vise à identifier les convergences et les divergences entre la première génération d’immigrants italiens et l’actuelle première génération.
12Dans cette perspective sociologique l’enquête étudie les perceptions personnelles des interviewés vis-à-vis de la langue. Celles-ci ne sont pas seulement le point de départ de l’analyse, elles sont également recueillies en tant que source primaire. Le point fondamental est ici que ces locuteurs sont doublement sollicités : d’une part dans la perception de leur moi multilingue, et d’autre part à travers les exigences de la société cible à leur encontre. Parce qu’ils sont les protagonistes de leur expérience migratoire, leur regard est primordial.
Aspects méthodologiques
13Pour mener à bien l’étude, on a opté pour une analyse qualitative fondée principalement sur des interviews semi-directives. Ce choix liminaire s’explique par deux motifs. Premièrement il s’agit pour ladite première génération d’un nouveau phénomène qui n’a pas encore été systématiquement étudié, deuxièmement les contenus peuvent ainsi être analysés plus en profondeur. La combinaison de questions ouvertes et fermées a permis d’établir un profil de locuteur ; en outre les caractéristiques biographiques individuelles ont de la sorte pu être mises en évidence. Le fil conducteur de l’entretien a donné une certaine structure et orientation cadre, mais la narration s’est déroulée relativement librement, permettant de mettre en exergue des caractéristiques biographiques individuelles de l’expérience migratoire. La narration orale permet l’autodescription et l’accès aux perceptions subjectives, et simultanément le « vécu du parler »17 peut être mis en relief.
14La recherche de sujets correspondant au profil s’est effectuée au printemps 2014, et toutes les interviews ont été conduites en mai 2014 à Munich. Pour trouver des partenaires d’interview, différents moyens de communication ont été utilisés via les différents réseaux des Italiens à Munich. Parmi eux signalons l’Institut culturel italien (Istituto Italiano di Cultura) et le Comité des Italiens à l’étranger (COMITES). La publication d’annonces en ligne grâce aux réseaux sociaux s’est également révélée une aide précieuse.
15L’enquête comprend en tout 26 personnes. La majeure partie : 21 enquêté(e)s, sont issus de la vague migratoire la plus récente, ayant émigré entre 1999 et 2013 à l’âge de 21 à 46 ans. L’autre partie est composée de cinq personnes âgées de 57 à 75 ans qui vivent depuis plus de trente ans à Munich. La mise en perspective entre ces deux groupes vise à une analyse différenciée desdites « premières générations ».
16Tous les entretiens ont ensuite été entièrement transcrits à partir de l’éditeur FOLKER développé par l’Institut de la langue allemande de Mannheim (IDS). Ce logiciel permet une transcription exacte grâce à un découpage en très petites unités linguistiques consignées par écrit. Cela permet de mesurer les degrés de chevauchement. La syntaxe utilisée est celle des conventions c-GAT (système de transcription d’analyse du langage), ici selon la méthode de la transcription minimale c-GAT, soit le GAT-2 légèrement modifié18.
17Dans un but d’anonymisation des données il a été attribué à chaque locuteur un code contenant des informations sur le profil : sexe, âge et année de l’arrivée en Allemagne. Par exemple une jeune femme de 25 ans ayant immigré en 2013 est indiquée ainsi : F_2013_25.
Premiers résultats
Formes de migration passées et présentes : mise en perspective
18L’expérience migratoire représente un événement singulier et très individuel. Tout individu est issu d’un contexte spécifique, dispose d’une formation propre et de sa propre collecte d’expériences. L’analyse n’en révèle pas moins des similitudes et des parallèles dans les différentes narrations des locuteurs.
19La commune origine des formes traditionnelles et nouvelles de migration a été relevée par plusieurs informateurs : c’est bien le travail qui, voici 60 ans, a poussé et pousse toujours aujourd’hui les gens à émigrer d’un espace à un autre, en quête de perspectives meilleures. En revanche une grande nouveauté, qui différencie nettement les deux groupes, est le niveau de formation des nouveaux migrants. L’exemple 1 est celui d’une jeune fille qui est installée depuis 2006 à Munich comme free-lance :
1) Beaucoup de personnes ont étudié l’université [sic] (---) hum (1,5) plus ils sont formés plus ils ont de respect pour les (.) institutions du pays où ils vont (---) et ils véhiculent une bonne image de _ l’Italie [en italien dans l’original]19 (F_2006_43)
20Il est remarquable que l’écart de formation des nouveaux venus très éduqués soit d’emblée perçu par les protagonistes de cette migration élitiste. Cet exemple est significatif par la pertinence du dernier passage. Ce qui est ici souligné, c’est que le haut niveau de formation des nouveaux venus génère une image positive du pays d’origine. Néanmoins cela traduit aussi la fragmentation de la « communauté », dans la mesure où l’on se distancie des migrants des années 1960 et 1970, avec lesquels on n’entretient que peu ou pas du tout de contacts.
21Le défi de l’intégration en Allemagne est certes ressenti par les 26 interviewé(e)s, toutefois les narratifs font apparaître des différences selon les diverses phases historiques de la migration. L’impact du niveau plus élevé de qualification dans une insertion facilitée est sensible dans l’exemple 2 :
2) Nous sommes (.) (nous sommes) privilégiés hum_m (.) avec (---) un emploi décent20 (.) et tu as (un titre) (--) un peu plus de respect aussi (.) je pense qu’à cette époque (.) à cette époque c’était vraiment difficile pour les premiers Italiens qui sont simplement hum_m (-) venus comme ça (de/à la) campagne (H_1999_43)
22On remarque ici que le respect (très probablement de la part des natifs allemands) est perçu comme un bénéfice obtenu par le niveau d’instruction et l’engagement. Cela représente une grande différence par rapport à la situation des migrants de travail de la seconde moitié du XXe siècle. Alors que le nouveau venu se définit lui-même comme privilégié, il souligne par contraste les difficultés auxquelles se sont heurtées les personnes de l’ancienne première génération à cause de leur faible niveau d’instruction.
23L’exemple 3 fait lui aussi ressortir une différenciation entre les deux « premières générations ». Il s’agit du commentaire d’une Italienne qui a émigré au milieu des années 1970 :
3) Ceux qui arrivent aujourd’hui sont à la recherche_euh (-) je peux pas t’expliquer ça […] toujours de plus grandes choses (.) toujours plus (.) alors que je me souviens que quand je suis arrivée ici on se contentait de (-) ce qu’on te donnait c’était déjà bien [en italien dans l’original]21 (F_1977_57)
24On discerne ici une légère critique du niveau d’attente des nouveaux migrants. Alors que l’ancienne première génération se satisfaisait d’un travail simple, les grandes attentes des nouveaux migrants suscitent l’interrogation. Il est manifeste que la recherche d’emploi, pourtant relevée comme point commun entre les traditionnelles et nouvelles formes de migration en provenance de l’Italie, s’est nettement modifiée. Cela traduit la métamorphose du milieu social entre les deux générations. Compte tenu toutefois de la diversité des nouveaux venus, il est difficile de dire si cet exemple tient compte des nouvelles formes de migrations de travail (par exemple celles des jeunes Italiens qui travaillent dans des secteurs peu qualifiés comme la restauration).
La langue dans l’intégration
25Pour éclairer la part de la langue dans une intégration réussie, on a demandé aux enquêtés à quel degré d’importance ils estimaient le niveau de maîtrise de la langue allemande pour réussir leur vie à Munich. Comme il a déjà été mentionné selon la définition de H. Esser, l’intégration s’accomplit en tant que cohésion de parties dans un tout « systémique » quels que soient d’abord les fondements de cette cohésion. Toutefois les différents aspects que recèle ce concept se sont révélés au fil des différentes interviews. Une partie des enquêtés a ainsi demandé au cours des entretiens s’il fallait entendre par là une participation active à la vie de la cité et des contacts sociaux avec les autochtones, ou bien un niveau de vie satisfaisant. Afin de permettre aux enquêtés d’exposer leur propre conception, il n’a pas été donné d’autre définition conceptuelle. Par conséquent les déclaratifs varient fortement d’une personne à l’autre.
26Comme nos premières hypothèses l’imaginaient, presque tous les enquêtés ont mentionné l’importance capitale de la langue du pays. Un tout premier élément reconnu est que la connaissance de la langue permet le contact avec les autochtones, comme l’évoque l’exemple 5 :
4) La langue relie les gens (--) sans la langue le lien n’est pas aussi bon (H_1962_75)
27C’est ici la fonction de la langue comme passerelle qui est soulignée. L’exemple est significatif par la conscience qu’ont les locuteurs immigrés de se sentir en phase avec la société cible grâce au medium linguistique commun. Une connaissance suffisante de la langue allemande permet la participation et l’intégration. Être membre du groupe et œuvrer avec les autochtones sont deux éléments directement ou indirectement pointés avec insistance dans beaucoup d’interviews (Exemple 5, 6, 7).
5) tu es dans un groupe (.) d’Allemands qui font une plaisanterie tu ne comprends pas la plaisanterie tous rient et tu es là […] et si tu ne la connais pas tu n’es pas dans le groupe (F_2011_25)
28L’exemple 5 exprime la conscience qu’une maîtrise insuffisante de l’allemand peut entraver l’intégration dans un groupe d’autochtones. L’accent est mis ici concrètement sur la compréhension de plaisanteries et de conversations anodines (smalltalk). C’est une prise de conscience qui peut inciter à développer ses compétences interculturelles. Car cela suppose une certaine connaissance culturelle qui va de pair avec la langue, dans la mesure où les mots, eux, sont compris. C’est bien la signification sociale de la langue qui joue un rôle majeur ; c’est-à-dire la prise en compte du signe linguistique dans sa dimension sociale et culturelle.
29L’importance de la langue dans le processus d’intégration se manifeste également dans l’auto-perception ou le positionnement du locuteur dans l’environnement quotidien allemand. Au-delà des expériences de la vie courante ou de la maîtrise de situations quotidiennes, l’accent est souvent mis dans les narrations sur les rapports entretenus avec les autochtones, que ce soit en contexte professionnel ou privé. C’est ce qu’illustrent les exemples 6 et 7 :
6) dans mon travail autant qu’à la fac c’est très important qu’on comprenne bien tout et qu’on (.) que les autres te comprennent bien et (.) il m’arrive (.) à la fac […] d’avoir une opinion et de ne pas pouvoir bien expliquer ce que j’ai en tête (.) et ça m’agace beaucoup parce que (.) je pense toujours (.) si je pouvais le dire en italien ce serait beaucoup plus simple (F_2011_24)
30Cet exemple montre combien une compétence linguistique appropriée est jugée importante pour exprimer sa propre opinion et pouvoir ainsi s’intégrer dans son environnement (ici universitaire). Il montre aussi qu’une capacité d’expression insuffisante et conséquemment une moindre capacité à participer à la discussion réduisent le bien-être du locuteur.
31Dans l’exemple 7 également la locutrice souligne l’importance de la compétence linguistique pour le développement de ses aptitudes et compétences individuelles, et pour éviter d’être jugée selon des stéréotypes et des clichés :
7) pour que le sgens comprennent que […] je (.) suis assez intelligente ou assez intéressante (-) on doit aussi parler la langue […] du pays (.) sinon je pense (.) sinon (.) il arrive très souvent que les Allemands en général pensent okay (elle) c’est une Italienne (-) ciao bella pasta et pizza et on sous-estime […] ce que la personne a à dire (.) ou (.) les expériences qu’elle a vécues (F_2010_26)
Pour résumer
32En conclusion on peut remarquer des prémisses différentes entre les anciennes et les nouvelles formes migratoires. Les nouveaux venus n’ont pas été incités à venir comme main-d’œuvre comme à l’époque du recrutement. L’analyse effectuée montre la profonde transformation survenue dans les profils de migrants. Bien que les deux groupes aient émigré à l’âge adulte d’Italie en Allemagne, d’importants facteurs sociologiques – notamment un niveau d’instruction globalement plus élevé – ont engendré une profonde mutation de la composition du groupe, d’une « première génération » à l’autre. Ces différences expliquent le peu de points de contact entre les deux groupes. Les nouvelles formes de migrations se révèlent complexes et hétérogènes. La mondialisation croissante a induit une nouvelle forme de mobilité ; dans ce contexte les formes actuelles de migration apparaissent comme le fruit de décisions individuelles, qui résultent en partie de l’absence de perspectives professionnelles. Au regard de l’hétérogénéité et du peu de cohésion de toutes ces constellations, le concept de comunità italiana communément utilisé pour définir la population italienne dans son ensemble à Munich paraît inadéquat. Même si la recherche d’emploi constitue le motif commun de l’immigration en Allemagne, les points de convergence sont très limités.
33Un autre résultat marquant est la conscience chez les locuteurs de l’importance de la langue nationale allemande pour le succès de l’intégration dans la société cible. L’analyse met en évidence la fonction de pont accordée à la maîtrise linguistique pour les relations entre les autochtones et les Italiens. L’identification par les migrants du rôle de la langue comme moyen de compréhension de leur nouvel environnement de vie se révèle à la fois une condition préalable et une motivation supplémentaire pour améliorer leur pratique linguistique. Autrement dit la connaissance de la langue allemande reste le principal outil pour se faire comprendre et comprendre le nouveau cadre de vie.
34La confrontation des migrants avec des locuteurs autochtones offre une nouvelle piste d’analyse. L’utilisation des pronoms personnels « nous » (les Italiens) et « ils » (les Allemands) constitue un objet d’étude intéressant dans le champ de la recherche linguistique et sociolinguistique. La non-utilisation d’un « nous Européens » appelle une réflexion sur les processus identitaires en contexte migratoire.
Notes de bas de page
1 Edith Pichler, « Migration und ethnische Ökonomie: das italienische Gewerbe in München », in Harmut Häußermann, Ingrid Oswald, Zuwanderung und Stadtentwicklung, Wiesbaden, Westdeutscher Verlag, 1997, p. 106-120.
2 Hartmut Esser, Integration und ethnische Schichtung, Arbeitspapiere – Mannheimer Zentrum für Europäische Sozialforschung 40, 2001.
3 Sonja Haug, « Storia d’immigrazione e tendenze all’integrazione di emigrati italiani in Germania », in Francesco Carchedi, Enrico Pugliese, Andare, restare, tornare: cinquant’anni di emigrazione italiana in Germania. Isernia, C. Iannone, 2006, p. 45-55.
4 Maximiliane Rieder, « Migrazione ed economia. L’immigrazione italiana verso la Germania occidentale dopo la seconda guerra mondiale », Il Veltro, 2005, XLIX, 4-6, p. 378-396.
5 Edith Pichler, « Pioniere, Arbeitsmigranten, Rebellen, Postmoderne und Mobile: Italiener_innen in Berlin », Archiv für Sozialgeschichte, 42, 2002, p. 257-274.
6 Claudio Cumani, Die italienische Gemeinschaft in Bayern. München, COMITES München, 2011. http://www.comites-monaco.de/pubblicazioni/italiani_in_baviera.pdf (28.09.2015).
7 Thomas Krefeld, Luca Melchior, « La Germania italiana oggi », Bollettino della società linguistica italiana, 2008, XXVI, p. 9-26.
8 E. Pichler, 2002, op. cit.
9 Landeshauptstadt München: Die ausländische Bevölkerung nach der Staatsangehörigkeit 2015. www.muenchen.de/rathaus/dms/Home/Stadtinfos/Statistik/bevoelkerung/aktuelle-jahreszahlen/jt160115.pdf (15.03.2016).
10 C. Cumani, op. cit.
11 Lisa Mazzi, Donne mobili. L’emigrazione femminile dall’Italia alla Germania (1890-2010), Isernia, Cosmo Iannone, 2012.
12 Kathrin Pavic, Expats? Who are they? Eine sprachliche und historische Spurensuche. http://zeitnah.ch/10516/expats-who-are-they-eine-sprachliche-und-historische-spurensuche/ (15.04.2016).
13 David Recchia, « Condizioni di vita e lavoro die giovani italiani in Europa in tempo di crisi », in : Fondazione Migrantes, Rapporto italiani nel mondo 2013, Todi, Tau Editrice, 2013 p. 407-418.
14 Elisa Britzelmeier in : Süddeutsche Zeitung, 02.04.2013, p. R3.
15 Ces données ont aimablement été transmises par Claudio Cumani, Président du COMITES de Munich de 2004 à 2015.
16 Thomas Krefeld, Einführung in die Migrationslinguistik, Tübingen, Narr Verlag, 2004.
17 Rita Franceschini, « Sprachbiographien: Erzählungen über Mehrsprachigkeit und deren Erkenntnisinteresse für die Spracherwerbsforschung und die Neurobiologie der Mehrsprachigkeit », VALS-ASLA (Vereinigung für angewandte Linguistik in der Schweiz) 76, 2002, p. 19-33. https://doc.rero.ch/record/18315/files/05-Franceschini.pdf (15.03.2016).
18 Thomas Schmidt, Wilfried Schütte, FOLKER Transkriptionseditor für das « Forschungs- und Lehrkorpus gesprochenes Deutsch ». Transkriptionshandbuch, 2011. http://agd.ids-mannheim.de/download/FOLKER-Transkriptionshandbuch.pdf (15.03.2016).
19 hanno più preparazione hanno più rispetto delle .) istituzioni del paese in cui vanno (---) portano una buona idea dell_italia.
Conventions de transcription :
(.) micropause
(-) brève Pause d’environ 0,2 – 0,5 secondes
(--) petite Pause d’environ 0,5 – 0,8 sec.
(---) pause assez longue d’environ 0,8 – 0,99 sec.
(1,5) pause mesurée en secondes
20 Ce mot doit être interprété comme un faux ami (de l’italien decente). Il signifie ici selon toute vraisemblance « anständig » (décent).
21 quelli che vengono oggi vanno cercando_o (-) non te lo so spiegare […] sempre cose più grandi (.) sempre di più (.) invece mi ricordo che quando son venuta io allora ci si accontentava (-) quello che ti davano ti andava bene (F_1977_57).
Auteurs
- Gwénola Sebaux (trad.)
-
Sara Ingrosso
Universität München
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