Les modalités de transmission culturelle chez les migrants de l’espace sud-caucasien
Enquête dans la région de Poitiers
p. 181-192
Texte intégral
Introduction
1Depuis 2004, les trois États composant le Caucase du Sud ou la Transcaucasie (Arménie, Azerbaïdjan et Géorgie) sont inclus dans la Politique européenne de voisinage (PEV), mise en place dans le but d’encourager des relations plus étroites avec les pays limitrophes de l’Union Européenne. L’espace de ces anciennes républiques soviétiques situées entre l’Europe, la Russie, l’Asie et le Proche-Orient continue d’être un terrain de tensions interethniques qui engendre des flux migratoires importants, notamment vers la France.
2Les missions d’interprétariat que nous réalisons depuis 2010 en Poitou-Charentes ont démontré une forte prédominance des émigrés des pays du Caucase du Sud parmi les migrants de l’espace postsoviétique. Par exemple, le Rapport d’activité 2014 de l’association Audacia1 qui s’occupe de la gestion du Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile de Poitiers nous montre que 80 sur 147 demandeurs d’asile accueillis au CADA en 2014 viennent des pays de l’ancienne Union Soviétique : dont 57 émigrés de l’espace sud-caucasien et 23 des autres pays de l’ex-URSS. Notre recherche, qui s’effectue dans le cadre d’une thèse de doctorat, porte sur les processus de la transmission culturelle chez les migrants du Sud-Caucase et s’appuie sur une enquête de terrain par entretiens directifs et semi-directifs, réalisée de janvier à septembre 2015 auprès de 23 ménages résidant dans le département de la Vienne (86). Nous ne présenterons ici que les tout premiers résultats de l’enquête, appelés à être développés et approfondis ultérieurement.
3Avant de parler des modalités de transmission culturelle chez les migrants du Caucase du Sud, penchons-nous sur les conditions dans lesquelles leurs cultures se sont forgées. Les identités des peuples de l’espace sud-caucasien sont variées et très différentes. Cependant, elles présentent des traits similaires et une unité historique due aux millénaires de vie commune au Caucase.
Transcaucasie : la multitude de ses peuples
4Les peuples du Sud-Caucase évoluent au carrefour des civilisations dans un espace délimité au Nord par la chaîne du Caucase qui s’étend sur 1 200 km de la mer Noire à la Caspienne, et au Sud par les frontières de la Turquie et de l’Iran. Le territoire, très découpé par les montagnes, ne favorise pas l’échange et la communication entre ses peuples. La géographie caucasienne est donc à l’origine de sa richesse ethnique.
5Depuis l’Antiquité, les imaginaires de cette région sont multiples et illustrent de nombreuses cultures aussi bien européennes qu’orientales : Prométhée et l’aigle du Caucase, les Argonautes et la Toison d’Or, les Amazones, l’Arche de Noé. Cela est nourri par l’histoire du Caucase qui se perd dans la nuit des temps2. En effet, l’homme primitif peuple déjà cette région au paléolithique. Le royaume Ourartou se crée au Sud-Caucase et dans les régions voisines vers le IXe siècle av. J.-C. et disparaît au VIe siècle av. J.-C. en laissant aux Arméniens le contrôle des territoires3. Toujours au VIe siècle av. J.-C., le premier État géorgien : la Colchide, se forme en région occidentale de la Géorgie actuelle. Un peu plus tard, vers le IVe-IIIe siècle av. J.-C., l’Ibérie voit le jour sur le territoire de la Géorgie orientale4. Au IIe siècle av. J.-C., deux grands États apparaissent : l’Albanie du Caucase sur le territoire de l’Azerbaïdjan5 et la Grande Arménie. Le Moyen Âge est marqué par les affrontements des États sud-caucasiens et voisins, pour la domination du territoire.
6Au fil des siècles cet espace se trouve soumis aux empires arabe, mongol, perse et ottoman. À partir du XVIe siècle, les anciens royaumes chrétiens tombés sous la domination du califat sollicitent la protection de la Russie. Les trois empires, russe, ottoman et perse, mèneront longtemps des campagnes de guerre pour le Caucase. Au XIXe siècle, à la suite des guerres russo-turques et russo-iraniennes, cette région est « en quelque sorte unifiée sous l’autorité de la couronne russe »6. L’empire russe mène la politique de christianisation de la région ; il y installe de nouveaux peuples : vieux croyants, colons allemands, cosaques. La composition ethnique des territoires caucasiens n’est pas prise en compte lors du découpage administratif. Au XXe siècle, après la Révolution d’octobre 1917, « les poussées indépendantistes régionales »7 se réalisent par la proclamation le 24 février 1918 de l’indépendance de la République démocratique fédérative de Transcaucasie, constituée par l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie. Peu de temps après, au mois de mai 1918, les prétentions géographiques fondées sur les singularités de chacune de ces trois entités les amènent à se proclamer États indépendants. C’est en cette période que les tensions interethniques apparaissent dans les zones contestées aujourd’hui encore : le Haut-Karabakh et la province de Nakhitchevan par l’Arménie et l’Azerbaïdjan, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud par la Géorgie et la Russie8. Néanmoins, cette indépendance est de courte durée. Dès 1921, l’Armée Rouge contrôle toute la région du Caucase. Entre 1922 et 1936, les pays du Caucase sont une partie constitutive de l’URSS, sous la forme de la République socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie, et deviennent par la suite les trois Républiques socialistes soviétiques de l’Arménie, de l’Azerbaïdjan et de la Géorgie. Moscou arrive à garder une relative stabilité dans le Sud-Caucase soviétique par un découpage territorial, des répressions des mouvements séparatistes et des déplacements de populations.
7Dès la disparition de l’Union soviétique, les conflits gelés se transforment en confrontations ouvertes en Abkhazie, en Ossétie du Sud et dans la région du Haut-Karabakh. La fin de l’URSS ouvre des opportunités géopolitiques dans le Caucase, que les acteurs nationaux et internationaux essayent de saisir en transformant ainsi ce carrefour d’empires en carrefour d’influences. Les richesses en hydrocarbures ou en métaux non ferreux, par exemple, représentent des enjeux majeurs de l’espace sud-caucasien. Ils suscitent des conflits interethniques et des guerres civiles qui s’accompagnent de graves crises économiques. Ce contexte douloureux favorise la renaissance des identités nationales et des nationalismes ethnolinguistiques, voire des « micro-nationalismes »9.
8Une étude de la région et de la mosaïque de ses peuples permet de comprendre les événements passés et actuels ainsi que de modeler d’éventuelles perspectives. La diversité ethnique, linguistique et religieuse du Sud-Caucase s’explique par les conditions géographiques et historiques. Sur le plan religieux, la population du Caucase du sud n’est pas homogène. Différents peuples cohabitent sur ce territoire et leurs croyances varient : juive, orthodoxe, monophysite (christianisme schismatique professant que le Christ n’a qu’une nature divine), sunnite, chiite et bouddhiste10. Cependant, les religions majoritaires de l’espace sud-caucasien sont le christianisme et l’islam. La plupart des Géorgiens et des Abkhazes sont orthodoxes. Les Ossètes de l’Ossétie du Sud ainsi que les minorités russe, ukrainienne et grecque le sont également. Les Arméniens sont monophysites comme les Oudis du nord d’Azerbaïdjan. Les Azéris et les minorités azerbaïdjanaises sont chiites, ce qui résulte de la domination perse sur ce territoire. Les sunnites peuplent le Nord et l’Ouest de la Transcaucasie.
9Les langues des peuples sud-caucasiens représentent également une grande diversité. Les langues caucasiennes regroupent les langues abkhazo-adyguéennes comme l’abkhaze, les langues nakho-daghestanaises comme le tchétchène, le bats, le lezguien, le tsakhur, l’avar, l’oudi, le budukh, le kryz, le khinalug et les langues kartvéliennes, notamment le géorgien, le mingrélien, le laze, le svane. Les langues indo-européennes sont représentées par l’arménien, le russe, l’ukrainien, le grec et quelques langues iraniennes comme l’ossète, le tat et le talysh. L’azéri illustre la famille des langues turques. En raison du passé soviétique, le russe conserve le rôle d’une langue véhiculaire entre les ethnies de cette région. Aussi les différents acteurs d’accueil et d’accompagnement des migrants en France utilisent-ils régulièrement le russe dans leur travail avec les migrants sud-caucasiens.
10Aux différences et complexités géographiques, historiques, religieuses et linguistiques de la région du Caucase du Sud s’ajoutent les divergences culturelles. La population sud-caucasienne a plusieurs facettes : citadins de grandes et petites villes, paysans de la plaine et montagnards. Or, comme le formule François Thual, « la diversité des modes de vie s’avère tout aussi importante que les clivages ethniques et confessionnels pour caractériser et identifier les populations caucasiennes »11.
11La diversité des peuples et des langues, l’éventail des cultures et des traditions sans équivalent dans le monde pour une si réduite superficie font naître des conflits d’ordre politique, religieux et culturel, ce qui explique les crises que la région rencontre actuellement12. Ce désaccord à plusieurs niveaux fait fuir les gens vers d’autres pays, économiquement développés et politiquement stables. Le plus souvent il s’agit des pays occidentaux.
Construction identitaire et transmission culturelle des minorités sud-caucasiennes dans la région de Poitiers
12L’histoire des migrations de la population du Sud-Caucase est longue et confirme la complexité de cet espace conflictuel. Nous nous focalisons ici sur les récents flux migratoires, c’est-à-dire sur les populations arménienne, azérie et géorgienne arrivées en France depuis le début des années 2000, poussées par les événements qui ont suivi la dissolution de l’URSS.
13La présente enquête menée auprès de notre public migrant nous a démontré qu’une partie des Sud-caucasiens arrivés en France vient s’installer dans le Poitou pour trois raisons principales : dans le cadre du rapprochement familial ou entre compatriotes ; ou parce qu’ils recherchent le calme d’une ville provinciale ; ou encore parce qu’ils nourrissent l’espoir que les autorités et associations caritatives seront moins débordées que leurs homologues dans la capitale ou les grands centres urbains. Parmi les institutions et associations participant à l’accueil et à l’intégration des migrants en Poitou, nous pouvons citer : l’OFII (Office français de l’Immigration et de l’Intégration), la Préfecture, Le Pôle Migrant de l’Audacia (anciennement L’Entraide Sociale Poitevine), La Croix Rouge, Le Toit du Monde, Le Secours Populaire, Le Secours Catholique, Les Restaurants du Cœur, l’Emmaüs, le relais Georges-Charbonnier, les Maisons de Quartier.
14Pendant notre enquête, nous avons échangé avec 23 ménages composés de 59 personnes dont 15 enfants. Ce sont des couples avec et sans enfants, des parents isolés, des célibataires et des personnes âgées isolées. Nos entretiens sont complétés par les conversations informelles et les observations faites pendant les missions d’interprétariat auprès du public des migrants ciblé. Les motifs de leur arrivée en France sont variés : demande d’asile, regroupement familial, soins, études. 70 % des personnes enquêtées résident en Poitou dans le cadre de la procédure de demande d’asile. Ces migrants ont accepté de participer à notre enquête mais se sont montrés moins ouverts à l’échange, tant pour des raisons de confidentialité qu’à cause de l’inquiétude liée à l’attente de la réponse des autorités françaises.
15Les migrants rencontrés ont vécu ou vivent encore des moments de tourmente souvent conditionnés par leur situation administrative. Ils s’interrogent sur leur existence marquée selon leurs réponses par l’isolement, la perte totale ou partielle des réseaux familiaux et sociaux, la discrimination dans le domaine du travail, les difficultés d’adaptation sociale et linguistique.
16Les enfants et les jeunes sud-caucasiens apprennent vite la langue française et s’adaptent plus facilement car ils intègrent le système éducatif dès leur arrivée. Souvent, le début de scolarité en France correspond au premier contact avec la langue française qui leur sert de base à l’acquisition et construction des connaissances scolaires. Ensuite, ces jeunes rentrent plus facilement dans la vie professionnelle. Madame I. nous parle fièrement de sa fille :
« C’est une bonne élève. Elle passe un Bac Pro Gestion Administration l’année prochaine. »
(Mme I., Géorgie)
17C’est différent pour les adultes. Souvent, ils passent le temps dans la communauté des compatriotes et communiquent entre eux. Les démarches administratives se réalisent par la médiation des référents sociaux et des interprètes. Certains migrants interviewés ont déclaré attendre la régularisation de leur situation pour consacrer ensuite tous leurs efforts à l’acquisition de la langue de leur pays d’accueil. Cela repousse l’apprentissage du français dans le temps. En raison de la maîtrise insuffisante de la langue française ou en l’absence d’équivalence de diplômes, ils sont confrontés à la nécessité de se réorienter professionnellement et d’opter pour des métiers manuels :
« Je suis infirmière mais je fais le ménage dans un magasin. C’est bien. J’ai du travail. »
(Mme N., Azerbaïdjan)
1816 % des adultes enquêtés ont un emploi. Ils déclarent travailler aux abattoirs, dans le bâtiment, dans le service à la personne et saisir chaque opportunité de travail :
« Dites-moi quel travail les Français ne veulent pas faire. Nous, on va le faire. »
(M. A., Arménie)
19En attente de titre de séjour ou bien d’autorisation de travailler, 20 % des adultes enquêtés s’investissent dans des activités de bénévolat :
« Je ne peux pas travailler pour l’argent. Je viens comme ça. Une fois par semaine j’aide à trier les vêtements »
(Mme R., Arménie)
« Je ramassais les melons mais je ne peux plus travailler parce que je n’ai pas de papiers… Je ne sais pas rester à rien faire. Alors, j’aide mes amis ou mes voisins. »
(M. B., Géorgie)
20La maîtrise de la langue française, les études et l’emploi sont cités parmi les éléments indispensables à l’intégration dans la société française :
« Je suis content que notre famille (ma femme, mes filles et moi) est réunie ici en France. Maintenant, je veux apprendre le français pour travailler comme tout le monde. »
(M. P., Géorgie)
« Nous avons fait ça pour les enfants. C’est difficile mais on ne se cache plus. Les enfants ont à manger et un toit. Ils parlent déjà français. Ils peuvent faire les études. Et ensuite, ils pourront travailler en France. »
(Mme R., Arménie)
« La France m’a accueilli, m’a nourri et hébergé. Je ne l’oublierai pas. Je suis reconnaissant. Je veux travailler, payer les impôts, participer à la vie du pays, en faire partie. »
(M. L., Géorgie)
21Ayant laissé un monde d’avant le départ, ils se cherchent dans l’incertitude du présent en s’appuyant sur les traditions du pays d’origine. La construction identitaire d’un peuple se réalise avant tout dans un environnement13. Les ethnies de la région du Caucase du Sud partagent le même environnement, ce qui explique une partie des similitudes de leurs cultures. Le relief est dominé par les montagnes où l’homme vit de l’élevage. Le climat doux favorise le développement de l’agriculture sur les plaines. Depuis des siècles, les montagnards et les paysans restent liés par la nécessité d’échange de marchandises et commercent quotidiennement. Ainsi, ce sont des peuples doués de facultés marchandes14. Une fois installés sur la terre d’accueil, une partie des migrants sud-caucasiens travaille dans la distribution ou se lance dans la création ou reprise d’entreprise :
« Je m’intéresse beaucoup à la mécanique. Je prépare un Bac Pro Maintenance de véhicules automobiles. Plus tard, j’aurai mon propre garage. Mon père était garagiste en Arménie. »
(M. M., Arménie)
« Ma cousine a trouvé du travail. Je suis très contente pour elle. Elle est caissière dans un grand magasin. La période d’essai s’est bien passée. Elle a un CDI maintenant. »
(Mme N., Géorgie)
« Tu sais, je suis une très bonne pâtissière. Je suis à Poitiers parce que j’attends mes papiers. Mon frère attend que je vienne. Il a un petit restaurant vers Bordeaux. »
(Mme L., Arménie)
22L’ouverture de l’épicerie arménienne à Poitiers, en janvier 2015, en est un autre excellent exemple15.
23Ces peuples se caractérisent par leur respect des aînés et entretiennent de très forts liens intergénérationnels. Cette caractéristique est de nature à favoriser la transmission du « patrimoine culturel » au sens où l’entend l’Unesco :
le patrimoine culturel ne se limite pas à ses seules manifestations tangibles, comme les monuments et les objets qui ont été préservés à travers le temps. Il embrasse aussi les expressions vivantes, les traditions que d’innombrables groupes et communautés du monde entier ont reçues de leurs ancêtres et transmettent à leurs descendants.16
24Dans le département de la Vienne (86), il n’est pas rare de voir un foyer sud-caucasien où plusieurs générations de la famille cohabitent. C’est le cas de 13 % des ménages interviewés. Notre public illustre le modèle transgénérationnel des transmissions où les aînés passent aux cadets « des valeurs et des pratiques qu’ils jugent constitutives de leur être social »17. Une de ces valeurs est le respect de la femme. Le rôle de la femme est valorisé :
« Les traditions familiales ? Être une vraie femme, une mère parfaite, une bonne épouse et bien entretenir la maison. »
(Mme D., Arménie)
25La mère est considérée au même titre que le père. Pour ces peuples, l’image de la femme va de pair avec celle de la paix18.
26En outre, les migrants sud-caucasiens de la région de Poitiers maintiennent l’hospitalité traditionnelle des pays d’origine. L’hospitalité est accompagnée de la générosité et de l’éloquence. L’accueil chaleureux est toujours réservé à l’invité. Pour les Arméniens, les Azéris, les Géorgiens et d’autres peuples de la Transcaucasie, une table abondante montre la prospérité de la famille. Installées en France depuis plus ou moins longtemps, les minorités sud-caucasiennes gardent soigneusement leurs traditions gastronomiques acquises par l’intermédiaire des anciens.
27Partie intégrante du patrimoine culturel immatériel, la gastronomie reflète aussi bien les traditions historiques que les réalités de la vie quotidienne d’aujourd’hui. Notre public sud-caucasien échange volontiers sur ce sujet et partage avec plaisir les pratiques culinaires. Parmi les mets arméniens cités on relève : Dolmas (feuilles de vigne ou de choux blanc farcies de viande hachée), Khorovadz (brochettes de viande), Khach (potée de bœuf), Kefta (boulettes de viande). Les desserts traditionnels appréciés sont les Loukoums (confiserie d’origine ottomane), Halva de semoule ou de sésame, ou Baklavas. Ce dernier est un dessert traditionnel commun aux peuples des anciens empires byzantin, perse et ottoman. Les Azéris contactés nous ont fait part de plats tels que Dolmas, Kebab, Duchbara (une soupe aux raviolis), Khach (potée de bœuf). Parmi les desserts nous trouvons Chekerbouras (petits pains sucrés fourrés aux noix), Baklavas et Halvas. Dans les réponses des migrants géorgiens nous avons relevé les plats suivants : Khatchapouri (pain au fromage), Khinkali (raviolis à la géorgienne), Satsivi (dinde ou poulet à la sauce aux noix épicée), Mtsvadi (brochettes de viande), Lobio (ragoût de haricots rouges), Tchourchkéla (sucrerie géorgienne), Gozinaki (nougat de noix au miel). Un parfum typique de Géorgie est le Khmeli-suneli, un mélange d’herbes aromatiques. Ainsi donc, nous retrouvons des variations de plats similaires dans les cuisines sud-caucasiennes. Cela s’explique par une longue histoire de voisinage, avec des échanges réguliers qui ont contribué à l’enrichissement respectif des traditions culinaires.
28Il est à noter que parallèlement aux gastronomies traditionnelles, les migrants sud-caucasiens maintiennent aux repas les plats hérités de la période soviétique, plats traditionnels des peuples de l’URSS : Borsch (potage de betteraves ukrainien), Blini (crêpes russes), Och ou Plov en russe (mouton au riz sauté ouzbèke) etc. Les gastronomies représentent ainsi un lien entre les peuples et sont un élément favorisant le dialogue des cultures tout en exprimant la diversité de leurs identités. Ce patrimoine s’accompagne des événements festifs, des rituels, des pratiques sociales, des traditions orales et des savoir-faire liés à l’artisanat culturel19.
29Comme nous avons mené notre enquête auprès du public représentant les derniers flux migratoires, il s’agit surtout des représentants de la première génération des migrants qui maintiennent un rapport très affectif avec les traditions et la langue du pays d’origine. Cette population déclare être engagée dans le processus de transmission :
« Je veux élever mes filles bien. Je donne les réponses à leurs questions sur notre pays. Elles doivent savoir d’où nous sommes. Je veux qu’elles connaissent notre langue, notre histoire, nos traditions. »
(M. R., Arménie)
3035 % des ménages interviewés ont des enfants et transmettent les langues et cultures auxquelles ils appartiennent via les histoires, les contes et les chansons, les dessins animés, les films et les fêtes. Cette génération des primo-migrants n’est pas l’acteur de la rupture de transmission de la langue natale, qui est au contraire utilisée quotidiennement en famille. D’autant plus que la majorité d’entre eux maintient le lien avec la famille et les amis restés dans le pays d’origine. L’espace de vie transnational se crée avec l’évolution des nouvelles technologies : les distances se raccourcissent et le temps d’attente diminue, ce qui facilite et favorise l’échange :
« J’ai encore de la famille et des amis en Géorgie. Nous restons en contact. C’est facile grâce à Internet, on se voit régulièrement. »
(Mme B., Géorgie)
31À travers les histoires de vie entendues pendant l’enquête, nous avons pu observer quelques ménages qui préfèrent minimaliser les contacts avec les compatriotes et favorisent les échanges avec les Français :
« Je ne dis pas pourquoi je suis ici et je ne parle pas de la politique. Ainsi, la communication avec mes compatriotes est positive. J’ai plus de contacts avec les Français. C’est mieux pour la langue et l’intégration. »
(M. K., Géorgie)
32Mais la majorité du public sud-caucasien enquêté déclare rester en contact avec les compatriotes et avec la communauté des migrants. Selon eux, la solidarité et l’entraide dans la communauté facilitent les premières étapes d’adaptation sur la terre d’accueil et contribuent simultanément à la préservation et à la transmission de leur identité.
Conclusion
33Les identités et les cultures des populations de la région du Caucase du Sud se sont formées et continuent à se développer au carrefour de l’Eurasie dans un espace multiethnique et multiconfessionnel et montrent un certain nombre de similitudes, ce qui s’explique par l’environnement géographique et historique partagé pendant des siècles par ces populations. La dissolution de l’Union Soviétique a réveillé les conflits gelés en les transformant en confrontations ouvertes qui génèrent de nouveaux flux migratoires. Ayant fui les conflits et les difficultés post-conflictuelles, une partie des migrants de l’espace postsoviétique sud-caucasien est venue en France à la recherche de la sécurité et de la stabilité. Mais ils n’arrivent à les retrouver que partiellement. Les Sud-Caucasiens interviewés déclarent se sentir à l’abri du danger et, en même temps, ils ont l’impression de perdre leur indépendance et la faculté d’agir sur leur vie. La stabilité n’est donc pas encore acquise. En attente de leur régularisation, ils dépendent administrativement et financièrement des acteurs d’accueil et d’accompagnement.
34L’enquête menée auprès des migrants sud-caucasiens de la région de Poitiers, arrivés en France depuis le début des années 2000 révèle leur inquiétude, due à la double précarité de leur situation administrative et professionnelle. Dans ce contexte la facilité d’adaptation, en terre française, du public interviewé est fonction de l’âge et de la maîtrise du français. Inclus rapidement dans le système éducatif, les jeunes s’intègrent plus facilement dans la vie socio-professionnelle nécessaire à l’installation dans le pays d’accueil.
35Les représentants de la première génération de migrants de l’espace du Caucase du Sud postsoviétique tiennent à transmettre leurs langues et cultures. Des valeurs et des pratiques traditionnelles se transmettent d’abord en famille selon le modèle transgénérationnel, mais aussi dans la communauté des compatriotes ; elles s’entretiennent de surcroît grâce aux échanges avec la famille et les amis restés dans le pays d’origine. Au vu de l’insistance des interviewés sur leurs pratiques gastronomiques, nous comprenons que l’attachement aux traditions, notamment culinaires, du pays d’origine apporte à notre public un sentiment de réconfort face aux difficultés d’adaptation ou d’intégration socio-économique et linguistique dans la société française.
Notes de bas de page
1 http://www.audacia-asso.fr/media/uploads/contenupdf/159.pdf (25.09.2015).
2 Michèle Kahn, « L’Union européenne et le Sud-Caucase. Un tournant politique », Le Courrier des pays de l’Est 3/2004 (n° 1043), p. 4.
3 Аndranik Bagdasarân et al., Sovietskij Soûz. Geogr. Opisanie v 22 tomah. Armeniâ, Moskva, « Myslʛ », 1966, p. 65.
4 Feofan Davitaâ. et al., Sovietskij Soûz. Geogr. opisanie v 22 tomah. Gruziâ, Moskva, « Myslʛ », 1967, p. 61.
5 Gegdar Aliev et al., Sovietskij Soûz. Geogr. opisanie v 22 tomah. Azerbajdžan, Moskva, « Myslʛ », 1971, p. 64.
6 M. Kahn, op. cit., p. 5.
7 Rapport d’information sur « La situation dans le Caucase du Sud » par la Commission des Affaires étrangères, enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 26 mai 2010, p. 14.
8 Ibid., p. 15.
9 Voir Bernard Dorin, « La Russie et le Caucase : un éclairage géopolitique », Diploweb, La revue géopolitique (27.11.2008) in : http://www.diploweb.com/La-Russie-et-le-Caucase-un.html (03.09.2015).
10 http://www.geolinks.fr/geopolitique/russie-caucase/les-conflits-au-caucase/ (28.09.2015).
11 François Thual, Géopolitique des Caucases, Paris, Ellipses, 2004, p. 9.
12 Pour une analyse synthétique de ces multiples conflits, cf. B. Dorin, op. cit.
13 http://national-mentalities.ru/diversity/nacionalnopsihologicheskie_osobennosti_etnosov_rossii/severnyj_kavkaz/serdyuk_yu_o_mentalitet_narodov_kavkaza/ (02.09.2015).
14 Ibid.
15 Épicerie de spécialités caucasiennes établie rue du Faubourg du Pont-neuf (non loin du centre-ville), et tenue par une Arménienne arrivée en 2008. Cf. La Nouvelle République.fr in : http://www.lanouvellerepublique.fr/Vienne/Communes/Poitiers/n/Contenus/Articles/2015/01/27/Specialites-armeniennes-russes-et-georgiennes-a-l-epicerie-2200859 (43.07.2016).
16 Jean-Jacques Boutaud, Julia Csergo, « Patrimoine Immatériel et identité culturelle. Le repas gastronomique des Français reconnu par l’Unesco », dans P. Lardellier, La métamorphose des cultures. Sociétés et organisations à l’ère de la globalisation, Éd. universitaires de Dijon, 2011, 2915611998. <halshs-01139513>.
17 Catherine Choron-Baix, « Transmettre et perpétuer aujourd’hui (introduction au numéro) », Ethnologie Française, septembre 2000, vol. 30, 3 (Envers et revers de la transmission, dirigé par Catherine Choron-Baix et Marie Treps), p. 358.
18 http://national-mentalities.ru/diversity/nacionalnopsihologicheskie_osobennosti_etnosov_rossii/severnyj_kavkaz/serdyuk_yu_o_mentalitet_narodov_kavkaza/ (02.09.2015).
19 J.-J. Boutaud, J. Csergo, op. cit.
Auteur
-
Olga Clément
Université de Poitiers
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