Chapitre XII. Conception substantialiste du paysage
p. 171-183
Texte intégral
1Dans les années 1812-1814, Friedrich peignit des paysages patriotiques, par exemple : Tombes des combattants morts pour la liberté (1812, [Hofmann, op. cit., Ill.51]) ou Le Chasseur dans la forêt (1814, [Hofmann, op. cit., Ill.53]). On connaît par ailleurs de lui de nombreux tableaux où l’on voit des hommes en habit allemand traditionnel avec toque, et cela bien au-delà de la courte période indiquée1. L’attitude ostensiblement nationaliste du peintre s’explique par son opposition à l’envahisseur français (Napoléon) et, dans une moindre mesure, par sa lutte contre le modèle esthétique italien, en l’occurrence son style particulier de paysage dit « idéal ». Mais il faut dire, à la décharge de Friedrich, qu’il n’a pas, comme Carus, représenté de Paysage allemand (Ill. 16, Prause n° 248)2.
2Certes, on concédera que la politisation du genre paysager est dans l’air du temps. Autour de 1800, la littérature s’est déjà montrée tendancieuse. Je renvoie ici à l’article « Paysage et modernité »3 qui nous rappelle par exemple que la géographie des Pérégrinations de Franz Sternbald (1798) de Tieck, livre que Carus connaissait bien, repose pour une large part sur l’opposition idéologisée des terres germaniques et des contrées italiennes. Par ailleurs, les Kleist, Novalis et Friedrich Schlegel ancrent leurs évocations de paysages dans l’espace et le temps de leur propre culture. Ce ne peut donc être un hasard si le paysage romantique allemand connaîtra, autour de 1930 en Allemagne4, une renaissance dans les études critiques dirigées contre les tendances universalistes des Lumières.
3Mais qu’est-ce qu’un paysage allemand ou sylvestre exécuté par un peintre qui est aussi craniologue, xénophobe et l’un des cofondateurs de la Gesellschaft deutscher Naturforscher und Ärzte5 ?
4C’est l’occasion ici d’évoquer une anecdote qui montre à quel excès de zèle peut mener une passion. Le bruit de la mort de son ami A.v. Humboldt s’étant répandu à Dresde, Carus, sans plus attendre, avait prié par lettre son ami C.D. Rauch de faire en sorte qu’il se procurât « le moule exact de cette tête d’entre les plus grandes »6. Or, Rauch avait eu l’indélicatesse de montrer la lettre au survivant. Ce sur quoi, Humboldt adressa ce mot à Carus :
Ma santé n’a subi aucune atteinte. Vous écrivez à notre Rauch de faire faire un moule de mon crâne. Vous voulez m’avoir comme pièce de votre collection. Si j’étais méchant, je vous ferais le reproche de ne pas même avoir exprimé les regrets de rigueur à propos de mon décès. Je pourrais vous dire en guise de plaisanterie que je me suis vu mourir pour vous, cher Carus. Mais non ! Un tel sentiment n’apparaît pas dans mon âme7.
5Au début du XIXe siècle, la cranioscopie vient d’accéder à la dignité d’un savoir. Collectionner des masques mortuaires ou des crânes d’animaux et d’humains, en mesurer les dentelures, les comparer pour dégager des types humains spécifiques dans la mouvance des recherches physiognomiques de Lavater susmentionnées ou phrénologiques de Franz Josef Gall (1758-1828) est une nouvelle activité scientifique à laquelle se livre Carus à partir des années quarante8. Le vieux problème du rapport entre l’âme et le corps est abordé de façon nouvelle. De la forme d’un os on peut, selon cette discipline, déduire des caractéristiques psychologiques individuelles. Les différences morales seraient inscrites dans la matière que constituent chacune des pièces du squelette. Une large mâchoire inférieure peut ainsi être un signe de gloutonnerie. Et si le « fin modelé » du crâne de Schiller révèle la « noble [edlere] nature »9 de l’écrivain, Carus verra par contre dans la forme du visage d’un criminel (en l’occurrence celui de l’empoisonneuse Gottfried, de Brême, célèbre à l’époque) un nez « révélant une faible [niedere] intelligence, tandis que de petits yeux très rapprochés [lui] donnent une expression quelque peu juive et que des lèvres épaisses comme celles des nègres avec lèvre inférieure proéminente expriment une grande brutalité »10. Il est curieux d’observer que les catégories esthétiques élevé/bas (= nieder), qui n’avaient plus de consistance réelle pour une philosophie selon laquelle la nature est animée par le divin – où tout est au même titre symbole, chaque objet renvoyant à l’Idée spirituelle qui l’habite –, réapparaissent par la bande dans la science craniologique, discipline qui s’appuye sur les méthodes anthropométriques et statistiques pour précisément dégager des hiérarchies qui seraient inscrites dans la nature.
6Quelques lignes plus loin, Carus oppose les Nachtvölker (= les Africains) aux vollkommen entwickelte Tagvölker (= les Européens et Caucasiens). Mais il ne se contente pas de distinguer les races d’après des critères extérieurs tels que la forme de la boîte crânienne. Dans un autre écrit11, il situe également chaque partie de l’humanité par rapport à son emplacement sur la Terre. Ce qui est déterminant dans le classement des groupes humains est le rapport de la Terre au soleil et les quatre phases qui en résultent, le jour, la nuit et les crépuscules du matin et du soir. L’humanité s’articule alors en peuples du jour (cf. supra) et de la nuit (les Éthiopiens) ainsi qu’en peuples de l’orient (les Mongoliens ou Malaysiens) et de l’occident (les Américains). Entre ces races, la hiérarchie s’établit comme suit : la plus grande capacité intellectuelle se rencontre chez les Tagvölker, la moindre chez les Nachtvölker, les peuples crépusculaires se situant au milieu. Les coordonnées déterminant l’appartenance de tel groupe à telle race sont à ce point vastes qu’on peut parler, à propos de Carus, d’une doctrine raciale cosmique.
7Sur cet arrière-fond, je renouvelle ma question : qu’est-ce qu’implique la notion de Deutsche Landschaft ? Du point de vue de la théorie esthétique, un paysage allemand serait un paysage conçu par un peintre qui repousse le paradigme italien ou français. Ce que n’a jamais prétendu faire le goethéen Carus, qui n’a pas, comme Friedrich, refusé d’effectuer le voyage en Italie, en 1816 par exemple, alors que l’occasion s’en présentait. Carus en a même fait plusieurs : la première fois en 1821, où il va jusqu’à Gênes ; la deuxième fois en 1828/1829 avec le prince Friedrich August de Saxe, son voyage le conduisant à Rome, Naples et Paestum ; et une dernière fois en 1841, également avec la Cour de Saxe, où il séjournera en Toscane et à Florence12.
8Le Colisée au clair de lune par exemple, datant du début des années 1830, atteste son engouement pour l’Italie13. Carus a représenté plusieurs vues d’architecture où la lumière, par un effet de clair de lune, joue un véritable rôle dramatique (cf. par exemple : Söller au clair de lune, Prause, n° 364., ou encore : Église gothique dépassant les cimes des arbres au clair de lune, Prause, n° 194.). La scène se déroule ici dans les ruines de l’Amphitheatrum Flavium, visite incontournable pour tous les voyageurs de l’époque. Le tableau est plongé dans une semi-obscurité, où l’on appréciera le jeu de la lumière lunaire sur le sol comme sur les arcades, l’ombre modulée d’où se détachent plusieurs personnages ainsi qu’une deuxième source de lumière non concurrentielle, la lanterne posée sur le sol qui éclaire d’un rougeoiement discret l’autre pilier. Pour Carus, l’amphithéâtre est comme un cratère ; buissons, lierre et lianes ont envahi la pierre. Les effets de la lumière lunaire n’ont cessé d’intéresser Carus. Il nous a ainsi laissé deux toiles aux titres significatifs : Clair de lune allemand et Clair de lune italien, de 1833 (Prause, nos 199 et 173.). Mais « allemand » n’a pas là de connotation nationaliste. Carus se livre ici simplement à une étude contrastive et sa motivation est avant tout d’ordre scientifique : c’est l’atmosphère différente entre le Nord et le Sud qui a retenu son attention ; il rejoint ici les préoccupations de Luke Howard.
9Mais à partir du moment où un paysage de forêts, sans autre pendant national, n’est plus à entendre selon l’orientation esthétique ni selon une perspective météorologique, c’est l’approche « politique » qui nous éclairera à nouveau. Un tel paysage en effet ne met pas en scène des individus agissant (des héros), comme c’est le cas dans la peinture historique ou mythologique14, mais convoque les ancêtres, c’est-à-dire une mémoire collective. Et s’il participe encore à quelque historicité, il a alors plus à voir avec une histoire naturelle de l’homme (allemand) qu’avec la narration de hauts faits imputables à des personnes précises.
10Dans de tels paysages nordiques, temps et espace fusionnent en un tout concret et cohérent. Le temps se condense, l’espace gagne en intensité. L’espace, grâce au temps, se remplit de sens. On retrouve là les caractéristiques de ce que Mikhaïl Bakhtine a baptisé, en arts, « chronotope ». C’est en effet en s’intéressant aux rapports temps/espace que Bakhtine a mis au point la notion métaphorique de chronotopos – elle nous vient de la théorie de la relativité – pour pointer leur inséparabilité, comme c’est le cas ici, alors que la plupart du temps les arts ne s’approprient que des parcelles de temps et d’espace, sans établir de rapport direct des uns avec les autres15.
11Il est quelque peu surprenant de devoir constater vers quoi peuvent converger les moyens – et picturaux et philosophiques et scientifiques et littéraires – mis en œuvre par Carus pour sonder l’insondable. À force de forer, on trouve. On trouve du factuel : le sol. On aboutit à une terre, qui a une histoire et qui, selon une logique identitaire, livre une idiosyncrasie. Pour Carus, qui ne se pose pas ici le problème de l’histoire en soi ni d’une géographie en soi, un lieu prend consistance qui, dans sa qualité de « devenir passé », a formé le peuple. L’association de deutsch à Landschaft revivifie alors le sens géographique de « territoire », de « pays », qu’avait fini par occulter l’acception picturale du mot Landschaft, comme je l’ai montré au chapitre II. L’espace devient le nouvel ersatz de gens en mal de métaphysique16 (en cela, Carus se distingue de Friedrich, dont le nationalisme ne fut qu’occasionnel). La transcendance s’incarne ; le panenthéisme s’historicise, et l’organicisme vitaliste classe irrémédiablement. En effet, à partir du moment où existe un paysage bien allemand – et le projet de Carus étant subordonné à une anthropologie physique (fondée ontologiquement) – s’imposera aussi l’idée d’une physiognomie nationale, pouvant déboucher sur une psychologie des peuples. C’est un peu comme si le paysage avait été vidé d’une substance qu’il fallait lui rendre. L’homogénéité du peuple remplit cet office. Carus défend ici une conception substantialiste du paysage, qui illustre la substantialisation dans l’espace et la spatialisation du temps, temps dont la Terre, en tant que Tout qui change, est la véritable intériorité.
12Qu’on ne se méprenne pas : Constable a certes composé un recueil de gravures sur le Paysage anglais (1834), où l’on retrouve des lieux historiques comme Old Sarum. Pour la France, F. Cachin a par ailleurs démontré l’apparition tardive d’un paysage national archétypique, celui de la « doulce France » au XIXe siècle17. Aux Pays-Bas de même, et ce dès le XVIe siècle, était apparu un paysage typiquement hollandais avec ses canaux, ses routes, ses moulins, ses polders sous des ciels immenses. Mais la thèse défendue par F. Cachin est tout à fait plausible : selon elle, le paysage miroir d’un pays ne pouvait naître que dans une société relativement démocratique, dans une nation de marchands, de bourgeois. Et dans le cas de la France, royale et centralisatrice, il a fallu attendre que cesse la mode du jardin à la française, à la fin du XVIIIe siècle, pour que le « paysage français » commence à être un thème d’inspiration pour les peintres. Ce sera à partir de 1830 le paysage considéré comme lieu de mémoire, qui correspond au « dimanche à la campagne » et au tourisme sentimental :
Les peintres dits de l’« école de Barbizon » cherchent à exprimer une nature habitée par le temps, et à opposer une nouvelle grandeur, naturelle et nationale, à la noblesse idéale du « paysage historique »18.
13Corot sera célébré ensuite comme le plus français des peintres. Avant les impressionnistes, il aura su rendre une part d’« immémorial ». Dans une telle perspective, exclure du paysage la dimension politique revient à commettre, de la part d’un scientifique, une erreur épistémologique. Ce fut par exemple une grande naïveté de la part de Lucien Febvre (1878-1956) de croire que la géographie devait être attentive au sol et non à l’État19, comme si on pouvait séparer les deux et que devait revenir à la seule discipline de l’histoire la charge du politique ! Carus le peintre, selon une même démarche idéologique, liera le sol et le national, et ce dans un esprit peu démocratique (cf. infra).
14Paysage allemand ne représenterait donc pas un accident de parcours. Pour s’en persuader, il suffit de se reporter à un passage très significatif d’un article de Carus sur le peintre hollandais A. v. Everdingen (1621-1675)20. À propos d’une de ses œuvres représentant une cascade – mais la remarque vaudrait également pour beaucoup d’autres toiles –, Carus fait observer qu’on se trouve renvoyé à un « esprit pour lequel, selon son essence, les phénomènes paysagers du Nord germanique ou scandinave devraient constituer le véritable objectif de toute productivité »21. La remontée au substrat, ici septentrional, pour constituer un répertoire de thèmes, se retrouve dans un autre article sur Ruysdael, dont on citera cette phrase clef qui atteste le même rapport emphatique aux Germains :
Ce fut en tout cas Ruysdael qui le premier révéla dans ses œuvres une transfiguration artistique d’une nature faite de champs et de forêts authentiquement germaniques22.
15Carus trouve en ces peintures un caractère originel, dont seule une comparaison avec les premières langues peut donner une idée ; la langue primitive germanique, « miroir fidèle et merveilleux de l’esprit authentiquement allemand »23, nous en livrerait un exemple éloquent. S’appuyant sur les coordonnées linguistiques de son temps, Carus est à la recherche d’un système auto-représentatif qui justifierait une supériorité quelconque.
16Je doute donc fort que l’on puisse voir en Carus un humaniste, comme le pense W. Genschorek24. C’est bien plutôt dans le contexte que je viens de décrire qu’il convient d’apprécier maintenant l’attirance qu’ont pu par exemple exercer sur lui les écrits énergiques d’Abraham a Sancta Clara (1644- 1709). Ce moine augustin fut le prédicateur le plus virulent de l’Allemagne baroque. Carus appréciait sa langue inventive et plastique – comparable peut-être à celle de Rabelais – ainsi que la psychologie populaire qu’elle véhiculait25. Or, ce prosateur renommé au service de la Cour d’Autriche avait deux phobies : les Turcs et les Juifs, en qui il voyait les archétypes du Mal qui menaçait la chrétienté. Ainsi pouvait-il écrire par exemple à propos des Juifs : « L’Hébreu est athée, il lui manque l’honneur, la conscience, la vertu, la fidélité et même la raison. Et cela chez lui est incurable »26. En affichant son goût pour la prose d’Abraham a Sancta Clara, Carus a donné son aval à des thèmes difficilement défendables. Il s’inscrit ainsi dans l’héritage qu’a incarné ce moine dans la tradition xénophobe et antijudaïque du sud de l’Allemagne et de l’Autriche. L’attitude de Carus apparaît comme guidée par une conception qui va bien au-delà d’un traditionalisme conservateur.
17Carus ne pouvait qu’être conscient de tous les dons qui étaient les siens. Il a créé en comprimant toutes ses ressources. Une telle diversité le plaçait automatiquement dans une position délicate aux yeux des historiens de la réception, qu’inquiètent toujours de telles attitudes et qui préfèrent, dans la majorité des cas, taire l’envergure du projet. Au contraire, il faut là prendre Carus au sérieux. Sur ce point, j’ai essayé de lui rendre justice. Mais en même temps, je me suis vu obligé de tenir compte de ce que jadis on aurait appelé son « équation personnelle ». Ce qui me paraît alors inquiétant est qu’une telle compression puisse aboutir à des dérapages si elle est mise au service d’une passion mal dominée. Alors que Kant avait délimité critiquement les tâches de la physiognomie en ne lui reconnaissant qu’une valeur heuristique27, Carus, dans une perspective normative – il voulait établir des lois28 –, exigeait d’un vrai physiognomiste qu’il fût médecin et artiste, anatomiste et physiologiste, mathématicien et philosophe. À quoi peut bien servir de critiquer le manque d’envergure de Gall – sa phrénologie ne tiendrait pas compte du cosmos dans lequel les êtres vivants s’intègrent – ou de prendre ses distances par rapport au mysticisme piétiste de Lavater29 si l’on n’est pas soi-même en mesure de s’immuniser contre l’usage dévoyé de sa propre science ? Les champs d’application de la physiognomie sont la pédagogie, la médecine et aussi, bien sûr, l’art, comme on l’a montré dans le chapitre VII. Or, tout particulièrement dans ces domaines, l’absence d’une propédeutique éthique se fera durement ressentir.
18Mais il ne faut pas se contenter de déplorer. Mieux vaut remonter à la source et aborder ici la question comme étant celle d’une sapience du peintre : qu’en est-il de sa vocation de prudence et de sa vocation de science ? Et la question est aussi posée à sa pratique picturale même. En s’interrogeant sur ce statut, on peut tenter de comprendre. Carus a séparé science et conscience, alors qu’il aurait fallu rétablir l’urgence du lien entre connaissance et respect de l’autre pour empêcher que l’esprit ne verse un jour dans ce qu’on aurait appelé en son temps la « naïveté » savante. Tout un pan de l’héritage humaniste de l’Europe se trouve par là subitement menacé par une étonnante perméabilité à certaines influences, qui semble relever d’un manque de probité intellectuelle.
19La théorie carusienne de l’animation universelle, l’acceptation d’une relation native au monde naturel, la tentation de l’immédiateté ont pour conséquence qu’entre l’individu et le cosmos il n’y a apparemment pas de relais. La philosophie première de Carus est en principe apolitique. Elle se veut relation vraie à la Nature, harmonie sans recul et dénie toute légitimité à l’idée même de médiation. Or, une telle pensée, dépourvue de contrôles sociaux, institutionnels, par lesquels s’organise et se différencie la vie publique, ne me semble pas en mesure d’offrir une quelconque résistance à la puissance d’idées dangereuses. Carus paraît s’être soumis à l’autorité de l’idéologie. En fait, à la fin de Nature et Idée, il esquisse quelques réflexions sur l’État. On peut donc le juger sur le plan de la philosophie politique, mais là sa défense est faible. Carus part de l’individu, unité vivant dans un tout toujours plus grand : famille, peuple, nation. La diversité anthropologique que l’on rencontre, de l’homme-bête à l’homme, se retrouve au niveau du groupe : certaines tribus n’auraient qu’une idée rudimentaire de l’État, par exemple les Nachtvölker. Elles seraient incapables de former une nation. L’idée de la communauté ne serait réalisable que par certains groupes, pour lesquels l’archétype divin prend la forme de la Loi. On aura là reconnu un théologème puissant. Le concept d’organisme ne se réalise que lorsqu’« une certaine Idée divine se vit et se révèle dans la naissance et la disparition, l’action et sa métamorphose »30. Deux présupposés sont ici critiquables : faire de l’individu la base d’une « philosophie politique » et développer un modèle organiciste de l’État. Fatalement, Carus en vient à identifier la vérité historique concrète avec la volonté des Tagvölker, incarnée entre autres par les peuples nordiques, unis au niveau du fantasme et du mythe, et prétendant se passer des médiations ou s’y substituer.
20Carus a voulu apporter à l’école hollandaise (Ruysdael, Everdingen) un prolongement germanique. A. Desbordes a, dans une approche philosophique de l’histoire de la réception de Diogène Laërce, entrepris d’aborder entre autres la question de la « patriotisation » du savoir allemand au XIXe siècle31. De mon côté, j’ai en partie tenté d’étudier le même phénomène du devenir-national à partir de la perspective artistique. L’esthétique est en effet le champ privilégié où l’on peut observer le passage de l’objectivité (de l’âge classique) à la subjectivité ainsi que celui de la subjectivité à la pure intériorité, le subjectivisme et son potentiel d’irrationalisme. Si les conditions d’un passage de l’irrationalisme au « nationnel » ont été rendues possibles, c’est pour une bonne part dû au fait que la théorie d’un sujet fort, constituant, s’est trouvée petit à petit démantelée. On en arriverait presque à opposer un Carus-Jekyll à un Carus-Hyde. La contradiction des présupposés de l’œuvre viendrait de la difficulté à distinguer naturalisme et culturalisme. Carus aurait ici perdu de vue le dédoublement qui semblait pour lui aller de soi entre une nature-objet, définie par la science, et une nature n’existant que pour la subjectivité du sentiment.
21La méthode critique que j’ai suivie nous fera-t-elle admettre ce qui est apparu ? Il fallait le donner à voir, au risque de renforcer les représentations toutes faites sur l’Allemagne qu’on peut trouver aujourd’hui au sein d’un certain public de plus en plus dépourvu de culture historique. Après avoir montré ce qu’il en est, puis-je encore cependant dire ce que je n’ai pas voulu ? Disons que j’aurais abouti à un résultat contraproductif si, par ma démonstration, le « Français moyen », au racisme banal et partisan, se trouvait conforté dans ses préjugés vis-à-vis de l’Allemand. Ce serait d’autant plus regrettable que ce Français moyen n’aurait nul besoin de s’embarrasser de la complexité d’une problématique qui dépasse en fait de loin l’histoire culturelle d’un pays. Ce dont il s’agit est en effet moins une question de nation que de position, et il me semble nécessaire de rappeler ici que mon travail ne prend sens qu’à partir du seuil minimum de réception que représente le « franco-allemand ». Le supranational garantit au chercheur une sorte de neutralité culturelle. Inversement, il serait par exemple aisé de faire remarquer que la théorie française du génie, utilisée idéologiquement, se prêterait au même jeu, indirect, de « patriotisation ».
22Une bifurcation se dessine : Carus se situe à une époque où l’antijudaïsme traditionnel va s’allier avec l’antisémitisme pour s’inscrire dans les nouvelles consciences. Mais peut-on, à moins de commettre un anachronisme – Carus n’était pas le seul à émettre des opinions curieuses sur les races32 –, jeter l’anathème sur une personnalité dont l’action historique devait immanquablement comporter de nombreuses facettes, dont celle-là, pour être efficace en son temps ?
23Le corpus universalis du savoir, ce corps autrefois plénier, est aujourd’hui en pièces détachées. C’est que la ratio a engendré des savoirs qui ne communiquent plus entre eux, et ces savoirs compartimentés, disciplinés, sont comme autant de formes d’irrationalité. Quant à elles, les deux cultures, scientifique et humaniste, que l’exercice de la médecine pouvait encore prétendre relier au début du XIXe siècle, elles sont depuis longtemps disjointes. Peut-être est-ce parce qu’à notre époque un nouveau « Carus », à talents égaux, ne serait plus possible que l’on a tendance à surestimer des hommes universels comme lui. Depuis, le champ discursif s’est distribué autrement et a mené aux fortes exigences de la disciplinarité, dont le revers peut être l’hyperspécialisation de disciplines qui ont perdu de vue leur objet véritable et dont les représentants respectifs ne comprennent plus vraiment ce qu’ils font. D’où notre nostalgie de temps meilleurs et notre désir d’estomper tant de clivages33. Il faut cependant rester vigilant par rapport à certaines productions prestigieuses de l’esprit qui peuvent avoir la particularité de paraître plus « grandioses » (cf. l’effet qu’elles firent sur Alexander von Humboldt) qu’elles ne le sont.
Notes de bas de page
1 On mentionnera ici, peintes à partir de 1816, des toiles comme : Deux Hommes au bord de la mer au crépuscule (1817), Neubrandenburg dans la brume du matin (1817), Les Blanches Falaises de Rügen (1818), Lever de lune sur la mer (1822), dans Hofmann, op. cit., respectivement les Ill. 48, 74, 78, 90.
2 Le Paysage allemand est une pièce privée, dont le propriétaire est actuellement inconnu.
Prause n’exclut pas que ce paysage soit identique avec Vue sur un paysage sylvestre (Prause n° 386). En effet, quoi de plus allemand qu’une terre recouverte de forêts ? À cela s’ajoute le fait que Carus a, conformément à l’imaginaire spécifiquement germanique, souvent peint des arbres (des saules, des peupliers, sans oublier les vieux chênes) ainsi que nombre de bois et de sombres forêts de sapins (Prause nos 373-414).
3 Élisabeth Décultot et Christian Helmreich, in : Revue germanique internationale, Paris : PUF., 7/1997, 5-16.
4 Cf. H. Trüper, Die norddeutsche Landschaft in der Kunst. Ihr Bild und ihre Seele, Hanovre, 1928 ; W. Fleming, Der Wandel des deutschen Naturgefühls vom 15. zum 18. Jahrhundert, Halle, 1931 ; H. Rehder, Die Philosophie der unendlichen Landschaft, op. cit., (1932).
5 L’autre initiateur principal du projet est le naturaliste L. Oken. Signalons que cette Société, fondée en septembre 1822 à Leipzig, existe encore de nos jours.
6 Cité par Genschorek, op. cit., 221.
7 Ibid., 221.
8 L’année même où sortent ses Zwölf Briefe über das Erdleben (1841) paraissent les Grundzüge einer neuen und wissenschaftlich begründeten Cranioscopie. Suivront la recension de l’ouvrage de Samuel Georg Morton (1842), Crania americana, un article sur le même thème pour le Müller’s Archiv für Physiologie (1843) et deux Atlas der Cranioscopie oder Abbildungen der Schädel- und Antlitzformen berühmter oder sonst merkwürdiger Personen (un premier cahier en 1843, et le deuxième en 1845). Entre ces deux dates, Carus fait une conférence publique à Leipzig sur Vom gegenwärtigen Stande der wissenschaftlich begründeten Cranioscopie (1844). En 1851 parait Über das Verhältnis zwischen Abformung, Daguerrotyp (oder Photographie) und Gemälde oder Zeichnung des Kopfes, für die Beurtheilung der Individualität. Et, pour finir, on mentionnera un Neuer Atlas der Cranioscopie (1864).
On notera qu’à la même époque en France, où se créent des Sociétés d’ethnologie et d’anthropologie, on parle d’« indices céphaliques », indices qui permettent de construire une échelle de races humaines.
9 Symbolik, op. cit., 161.
10 Ibid., 379.
11 Denkschrift zum hundertjährigen Geburtsfest Goethes. Über ungleiche Befähigung der verschiedenen Menschheitsstämme für höhere geistige Entwicklung, 1849, 6, 13-14. On rappellera que c’est la personnalité exceptionnelle de Goethe qui a servi de point de départ aux réflexions raciales de Carus. Fondateur est ici à nouveau un Erlebnis. La personne de Goethe donnait à Carus une idée de la supériorité d’une individualité, portée en outre par toute une parenté qui en faisait un homme bien né. Cf. à ce sujet : Erich Voegelin, Die Rassenidee in der Geistesgeschichte. Von Ray bis Carus, Berlin : Junker und Dünnhaupt Verlag, 1933.
12 En témoignent de nombreuses toiles. Cf. la rubrique Italienische Landschaften dans Prause, nos 152 – 192.
13 Curieusement, cette peinture n’est pas mentionnée dans le catalogue de Prause. En revanche, on en trouve une reproduction dans l’ouvrage suivant : Von Lucas Cranach bis Caspar David Friedrich : Deutsche Malerei aus der Eremitage. Catalogue réalisé à l’occasion de l’exposition du 5 avril au 9 juin 1991 à la Schirn Kunsthalle Frankfurt, éd. par Sybille Ebert-Schifferer, Munich : Hirmer, 1991, 196.
14 On notera cependant que la peinture d’histoire n’est pas exclusive de la peinture de paysage quand il s’agit précisément d’allier action et nature. Les nombreuses toiles de Poussin au même intitulé, Paysage avec Diogène, Paysage avec Pyrame et Thisbé, Paysage avec Orion aveugle, Paysage avec Hercule et Cacus, ou encore le Paysage avec Acis et Galatée du Lorrain sont là pour en témoigner. On l’a vu aussi avec les toiles de Carus illustrant Faust ou la Divine Comédie.
15 Mikaïl M. Bachtin, Voprosij literatij i estetikij, Moscou, 1975 (trad. allemande : Formen Der Zeit im Roman, Francfort/Main : Fischer, 1989, 7-8.
16 C’est ce qu’a bien noté Gall, qui voyait en Carus un physiologiste dans la lignée des « métaphysiciens transcendants de l’Allemagne », in : Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, 6 vol., Paris, 1825, VI, 7. Ceci dit, il n’est pas exclu que Gall entendît tout autre chose par « métaphysique ».
17 In : Les Lieux de mémoire, trois tomes dirigés par Pierre Nora, Paris : Gallimard, 1984-1986, Tome II : « Paysages », Le paysage du peintre, 459.
18 Ibid., 459.
19 Cf. La Terre et l’évolution humaine.
20 Everdingen voyagea sur la mer Baltique et séjourna en Norvège ainsi qu’en Suède. De là sa préférence pour les paysages de sapins, de montagnes et de chutes d’eau. Il exerça une influence sur Ruysdael.
21 « Allaert van Everdingen (1621-1675) », extrait de : « Betrachtungen und Gedanken vor auserwählten Bildern der Dresdner Galerie » in : Carl Gustav Carus, Briefe und Aufsätze über Landschaftsmalerei, Leipzig und Weimar : Gustav Kiepenheuer Bücherei, 164.
22 Ibid., « Jakob Ruysdael (1628/29-1682) », 177.
23 Ibid., 177.
24 Wolfgang Genschorek, op. cit., 244.
25 Ibid., 76.
26 Cf. Merks Wien (Vienne, prends-y garde !), 1721, 25.
27 Kant, Immanuel, Anthropologie in pragmatischer Hinsicht, in : édition en 12 volumes. Édité par Wilhelm Weischedel. vol. 12. Schriften zur Anthropologie, Geschichtsphilosophie, Politik und Pädagogik, 8e édition. Francfort/Main : Suhrkamp, 1991, 639.
28 Cf. Symbolik, op. cit., Préface à la première édition, XVIII.
29 Ibid., XVIII.
30 Nature et Idée, op. cit., 474.
31 Bernadette Anne Desbordes, Introduction à Diogène Laërce – Exposition de l‘Altertumswis-senschaft servant de préliminaires critiques à une lecture de l’œuvre, Utrecht : Onderwijs Media Instituut, 1990.
32 Un Kant ou un Hegel ont ainsi pu statuer dépréciativement sur certains peuples. Mais on fera remarquer que, plus clairement que Carus, ils maintinrent toujours l’idée d’une unité de l’espèce humaine.
33 Le problème de l’interdisciplinarité est à distinguer de celui que pose l’intermédialité. Chez Carus, l’éclairage qu’apporte une comparaison entre les différents arts est partie intégrante d’une problématique intermédiale. Le tableau synoptique l’a montré : un médium est d’abord distingué des autres pour aboutir au médium qui importe à Carus, la peinture de paysage.
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Essai d’un art universel de l’interprétation
Georg Friedrich Meier Christian Berner (éd.) Christian Berner (trad.)
2018
La calomnie. Un philosophème humaniste
Pour une préhistoire de l’herméneutique
Fosca Mariani Zini
2015
La vie historique
Manuscrits relatifs à une suite de L'édification du monde historique dans les sciences de l'esprit
Wilhelm Dilthey Christian Berner et Jean-Claude Gens (éd.) Christian Berner et Jean-Claude Gens (trad.)
2014
L'Éthique et le soi chez Paul Ricœur
Huit études sur Soi-même comme un autre
Patrice Canivez et Lambros Couloubaritsis (dir.)
2013
L’intelligence du texte
Rilke - Celan - Wittgenstein
Christoph König Isabelle Kalinowski (trad.)
2016
G. de Humboldt. La tâche de l’historien
Guillaume de Humboldt André Laks (éd.) André Laks et Annette Disselkamp (trad.)
1985
Les assises logiques et épistémologiques du progrès scientifique
Structures et téléonomies dans une logique des savoirs évolutifs
Noël Mouloud
1989
