Chapitre IX. Plutonisme ou neptunisme ? Paysages géognostiques
p. 145-151
Texte intégral
– « Continuez, je vous prie ! Que disiez-vous ? »
– « Ces messieurs [Bouvard et Pécuchet] me querellaient » répondit l’abbé.
– « À propos de quoi ? »
– « Sur la sainte Écriture, monsieur le Comte ! » Bouvard, de suite, allégua qu’ils avaient droit, comme géologues, à discuter religion. »1
1Julius Hübner (1806-1882), un ami peintre, et représentant de l’École de Düsseldorf, nous a laissé un portrait de Carus savant, datant de 1844. Les bras, près du corps, reposent sur le livre Von den Ur-theilen des Knochen- und Schalengerüstes (1828), ouvrage déjà cité auquel Carus avait longuement travaillé et qui avait reçu l’approbation de Goethe et d’Alexander von Humboldt. Pris dans un clair-obscur, le visage aux traits déterminés et au regard vigilant porte la marque de l’énergie.
21844, c’est l’époque où Carus représente par deux fois la grotte de Fingal : une première fois, on l’a vu, avec un dessin montrant une partie de l’intérieur, et une deuxième fois avec ce dessin intitulé Vue sur la mer, prise de l’intérieur de la grotte de Fingal (Ill. 12). Or, ce dernier illustre, mieux que l’autre étude aquarellée, la querelle qui animait les géologues du temps de Carus. On voit en effet deux suites de colonnes verticales dont les fûts supportent comme une archivolte. L’œil surprend une ouverture ogivale par laquelle les effluves du large viennent se précipiter. Voici d’ailleurs ce que constate Richard Hoppe-Sailer à ce sujet :
En soulignant presque trop explicitement le flot des vagues pénétrant dans la grotte, et dont l’écume s’élève le long des murs de l’entrée, Carus nous renvoie aux conditions de la genèse de ces grottes basaltiques. Les deux hypothèses de l’époque sur la formation de la Terre se voient ici confrontées l’une à l’autre sur ce tableau : le neptunisme et le volcanisme.2
3Resituons-donc d’abord le débat scientifique d’alors sur la question de l’origine du monde : s’affrontent les théories plutonienne (on disait aussi volcaniste) et neptuniste. Les représentants de la première pensent que des bouleversements inhérents à la Terre même ont façonné par des révolutions successives l’aspect actuel du globe. Les tenants de l’autre théorie défendent une thèse évolutionniste : c’est à partir de l’eau, de différentes réactions chimiques, et sous l’effet de la gravitation vers le centre que se serait progressivement solidifié le noyau de la Terre. Ce modèle de récession des eaux signifie que le monde est périssable, qu’il a donc été créé.
4Entre autres questions qui agitent les esprits des volcanistes, celle de l’origine de la lave – est-elle basaltique ? – est d’une importance décisive. En effet, comme il n’est pas rare que le basalte recouvre du granite, et que ce dernier était précisément considéré à l’époque comme la pierre primitive, la question était de savoir si le basalte et les volcans étaient absolument nécessaires pour expliquer la naissance du monde. Et s’il en allait ainsi, comment cela s’accordait-il avec la version de la Genèse ?
5Ce que nous appelons aujourd’hui les grands plissements hercyniens de l’ère primaire, événement en soi indiscutable, peuvent en fait être expliqués par le Déluge. En effet, l’argumentation avancée par les Neptunistes ne contredit en apparence pas le récit de la Bible. Pour le calviniste unitariste anglais Thomas Burnet (1632-1715), auteur de la Telluris theoria sacra (1681), il ne fait par exemple aucun doute que les montagnes soient le résultat du Déluge. Il faut rappeler ici que le système de Burnet a exercé une forte influence sur plusieurs générations d’esprits : en témoigne le grand nombre de rééditions de son ouvrage jusqu’au XIXe siècle, tant en Angleterre qu’à l’étranger. Burnet avait par ailleurs établi des calculs savants pour déterminer la date de la création de la Terre. Mais il n’avait pas été le premier à le faire : au milieu du XVIIe siècle, l’archevêque James Usscher (1581-1656), protestant irlandais et polémiste anticatholique, avait fait remonter la Création au 23 octobre 4004 avant Jésus-Christ3. Burnet ne s’est pour sa part pas contenté de dater la naissance du globe terrestre. En bon millénariste, il avait prévu quand tomberait le Jugement dernier : en 1835 !4 À cette date-là, la Terre subirait une conflagration finale : tel était en effet le langage physique qu’utilisait le physico-théologien pour expliquer l’annonce des Écritures. L’église orthodoxe n’accueillit pas favorablement ses thèses. On consultera à ce sujet l’article « Déluge » du jésuitique Dictionnaire de Trévoux :
Ce que dit ici Burnet, aussi bien que tout ce qu’il avance dans son livre [...], où il prétend expliquer le Déluge sans miracle et selon le système de Descartes sont des imaginations fausses et contraires à l’Écriture, que Leidekker et d’autres Protestants même ont réfutées.5
6Sa théorie ne serait donc pas « sacrée›, car elle ne fait intervenir que des causes mécaniques pour déterminer l’effondrement de l’écorce terrestre tombant dans un abîme d’eau. Ayant prévu ces objections, Burnet s’en défendit par avance en alléguant « l’accord établi par la providence divine entre le monde des causes naturelles et le monde moral. Le Déluge a pu se produire par des causes physiques parfaitement naturelles, et n’en n’être pas moins la punition des hommes coupables »6. Ayant clairement dégagé la fonction diluvienne, Burnet précisait les intentions divines ainsi : la punition aurait consisté à enlaidir la Terre par les montagnes post-diluviennes. Ce qui aura des retombées jusque sur le comportement esthétique de maints voyageurs de l’époque. Les Alpes ne furent pas sans raison perçues jusqu’au XVIIIe siècle comme effrayantes.
7Or, selon Werner Busch, Burnet était déjà trop éclairé pour prendre à la lettre les problèmes de datation de la Terre. Comme nombre de ses héritiers, et quoique calviniste, il les interprétera « allégoriquement » (mais pas au sens catholique du terme). Pour ce faire, Burnet s’appuie sur un texte du Nouveau Testament, qu’il cite abondamment et qui représente pour ainsi dire le document légitimant le neptunisme. Le Suédois Johann Gottschalk Wallerius (1709-1785) y fait allusion dans son livre Physisch-chemische Betrachtungen über den Ursprung der Welt besonders der Erdwelt und ihrer Veränderung (1781), livre mentionné dans l’œuvre posthume du plus grand représentant du neptunisme en Allemagne, le minéralogiste et géologue Abraham Gottlieb Werner (1749/50-1817). Il s’agit de la deuxième Épître de Pierre (chp. III, vers 4-8). De ce texte découlait que l’univers entier, et pas seulement la Terre, étaient issus de l’eau ; que si Dieu avait puni l’humanité méchante par le Déluge, le monde n’en avait pas moins été maintenu pour le Jugement à venir ; et que si, pour Dieu, un jour représentait mille ans et inversement, l’exégèse « allégorique » était déjà présente dans la Bible.
8Dans les jours de la Création, Burnet lira ainsi des époques. Füchsel, dans son Historia terrae et maris de 1773 reprendra cette idée et esquissera différentes périodes de la formation du globe terrestre, l’hypothèse d’un Déluge unique et universel ne pouvant pas tout expliquer. Ce fut lui qui introduisit le terme de Géognosie (= doctrine de la composition et de la formation de l’écorce terrestre), terme que vulgarisera Werner, qui enseigna à la célèbre École des mines de Freiberg (près de Dresde). Le jeune Novalis, chez qui on trouve l’expression « paysage géognostique », passa par cette école7. L’œuvre de Werner est pour nous particulièrement importante, car elle influença Goethe et A. v. Humboldt, lequel se convertit très tôt du plutonisme. Werner pensait que le basalte résultait de dépôts dans l’océan primitif, et il croyait pouvoir le prouver par des observations sur le terrain. Mais comme il s’était contenté de relevés dans les Monts Métallifères (l’Erzgebirge), son élève Leopold von Buch (1774-1853), peut-être le plus grand géologue de son temps, en ayant recours à la même méthode empirique, eut beau jeu de le réfuter sur l’exemple du massif du Südtirol. Et ce coup fut fatal pour le neptunisme. La géognosie saxonne eut le tort de considérer sa province comme un microcosme dont l’étude suffisait à connaître l’ordre universel des couches souterraines. Dans l’un de ses écrits consacré à Goethe8, Carus rangera la théorie de Werner dans la catégorie des œuvres qui n’ont pas ajouté de pierre à l’édifice de la science, et il abondera dans le sens de Leopold von Buch (pour lequel le basalte d’Auvergne est d’origine volcanique) ou encore du géologue français Élie de Beaumont (1798-1874).
9Le détour que je viens d’effectuer tient compte évidemment de ce que rochers, grottes et montagnes représentent de fréquents motifs dans la peinture de Carus. Ceux-ci témoignent de son intérêt pour les origines cosmologiques9 de l’univers. En l’absence d’ambitions cosmogoniques aussi déclarées que celles d’un Runge ou d’un William Blake (1757-1827), la récurrence de ces motifs géologiques pourrait être interprétée chez Carus comme un signal discret de sa préférence pour la théorie volcaniste, dont le géologue écossais James Hutton (1726-1797) était au XVIIIe siècle le principal représentant. C’est lui, et plus tard le vulgarisateur John Playfair (1748-1815), qui a orchestré la campagne contre la théorie d’un retrait des océans10. Non sans raison, on a vu un rapport avec les idées de Buffon (1707-1788) exposées dans Les Époques de la nature (1778) et selon lesquelles notre planète, originairement à l’état de matière en fusion, s’est progressivement refroidie11.
10Mais, dans ce contexte, il faut encore mentionner le théologien et philosophe de la nature schellingien Gotthilf-Heinrich von Schubert (1780- 1860), qui sensibilisait son lecteur de la façon suivante aux modes de manifestation du granite :
Dans des écueils massifs souvent éclatés, dans des masses rocheuses arrondies, qui gisent les unes sur les autres comme pour former une construction géante, se manifeste déjà de loin la plus vieille montagne de la Terre que nous connaissions, la montagne granitique.12
11Schubert voit dans la montagne originaire des ondes figées, dont les sommets, tels des têtes, se retournent sur leur passé, le fond de la mer, dont ils constituaient autrefois une partie, lorsque la Terre était encore recouverte d’un « flot incommensurable ». Or, abordant la physiognomomie des terrains granitiques primitifs comme par exemple ceux des Monts des Géants (Riesengebirge), Carus note, dans un esprit schubertien, ce qui les distingue : « des croupes larges, puissantes, s’élevant en douceur, unissant la grandeur et la hauteur à la beauté exceptionnelle des ondulations les plus délicates »13. Ces formes doucement arrondies trahiraient donc leur origine marine par sédimentation, concession faite cette fois au neptunisme.
12Face à cette oscillation, il est permis de se demander où se situe Carus. Les eaux de la mer ont-elles vraiment recouvert les continents ? Carus n’est en fait ni neptuniste ni plutoniste ; ce qu’avait bien noté l’auteur cité au début du chapitre. On le voit donc balancer entre les mers et les terres. J’en verrais la raison dans le fait que le débat du XVIIIe siècle, en provenance d’outre-Manche, n’a pas été véritablement compris et n’a pu donc être poursuivi dans ses implications dogmatiques.
13On ne saisit en effet ni le propos ni la portée de la querelle si l’on perd de vue qu’elle portait essentiellement sur la théologie. Pour le dire sur le mode de la négation, ce dont le continental Carus semble ne pas vouloir, c’est de la physico-téléologie « anglaise » du siècle précédent. Il reste physico-téléologiste, mais en évacuant toute la dogmatique protestante en provenance des îles et en ne faisant plus comme Kant qui, lui, procédait « comme si ». Carus est panenthéiste. Ceci explique qu’il soit pour Goethe, qui est contre Isaac Newton ; lequel s’est adonné au genre de la chronologie biblique, faisant ainsi remonter l’âge de la Terre à 3500 ans. Très tôt d’ailleurs, Goethe qualifia Newton de « père de l’Église »14. Les Goethe et Carus savaient donc bien ce qu’ils faisaient en ne reconduisant plus les théologèmes des « Anglais » : ils sécularisaient le débat. Il s’agissait de brouiller les positions. Carus fait subir à la question un traitement esthétique. J’ai relevé au début le terme d’Erdlebenwissenschaft : la science de la Terre va s’allier à l’art dans la notion de « paysage géognostique ». L‘esthétique est aussi une formalisation, ou disons une mise en forme à destination des sens : une conceptualité visuelle.
14Carus recommande bien la pratique de l’histoire naturelle aux peintres paysagers, mais c’est dans un esprit tout différent de celui des savants du Royaume-Uni qui, eux, lisent la Bible en faisant de l’histoire de la nature et remontent pour cela jusqu’à la Genèse. Ils s’adonnent par exemple à la géologie pour défendre, au moyen de la science, une lecture littérale ou, occasionnellement, allégorique de la Genèse ; et alors que les cosmologistes <anglais>, pour lesquels les traces de la Création se retrouvent dans le liber naturae, dissèquent, classent, mesurent (les insectes par exemple), le champ d’activité où Carus semble procéder de même pourra être... la cranioscopie. Mais comme la classification des espèces est un théologème bien défini, le geste carusien se vide ici un peu de sa substance. En revanche, comme on va le voir dans le chapitre qui suit, se manifeste dans certaines de ses toiles de <théosophème> de l’« Âme du monde ».
Notes de bas de page
1 Flaubert, Bouvard et Pécuchet, op. cit., chapitre III, 156.
2 « Genesis und Prozeß. Elemente der Goethe-Rezeption bei Carl Gustav Carus, Paul Klee und Joseph Beuys », in : Peter Matussek, Goethe und die Verzeitlichung der Natur, Munich : C.-H. Beck, 1998, 285.
3 Il précisait... à 9 heures du soir. La chronologie de Usscher a, en Grande-Bretagne, longtemps accompagné les éditions de la Bible. Mais dès le XVIe siècle étaient apparues de telles chronologies « courtes » ; elles semblent coïncider avec la naissance de l’histoire comme discipline.
4 Cf. informations dans : Werner Busch, article cité.
5 Édition de 1752.
6 Burnet, Thomas, Telluris theoria sacra (1681), Amsterdam, 1699, 34.
7 Cf. Helmut Rehder, Die Philosophie der unendlichen Landschaft. Ein Beitrag zur Geschichte der romantischen Weltanschauung, Halle/Saale : Max Niemeyer, 1932, 104.
8 Goethe. Zu dessen näherem Verständnis, op. cit., 126-127.
9 Dans la représentation qu’on se fait en biologie de la genèse d’un corps vivant, où l’on vise à établir l’identité de la cellule, survivent des représentations d’ordre cosmogonique, la notion de totalité par exemple. Il faut ici tenir compte de la théorie goethéenne des phénomènes originels (Urphänomene). Il existe une plante primitive, un animal primitif, dont on doit pouvoir retrouver la totalité. Sur ce point, Goethe était proche de Geoffroy Saint-Hilaire. Pour Carus, la vie sort de la première cellule sphérique, expression anticipée de la vie du Tout.
10 Cf. à ce sujet Peter J. Bowler, Viewegs Geschichte der Umweltwissenschaften : ein Bild der Naturgeschichte unserer Erde, traduit de l’anglais par Holger Böhm, Braunschweig/Wiesbaden : Vieweg, 1997.
11 Buffon parle bien d’un refroidissement de la Terre, mais qui a succédé à une séparation des planètes d’avec le soleil ; ce refroidissement n’est donc pas l’effet d’un feu central. La preuve en est que Buffon ramenait la force explosive des volcans, produisant de la vapeur, à de l’eau pénétrant dans la Terre.
12 Ansichten von der Nachtseite der Naturwissenschaft, 1808. réimprimé en reprographie, Darmstadt, 1967.
13 Esquisse d’une physiognomonie des montagnes, 137.
14 Lettre à Knebel, 2 oct. 1791.
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