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  • Chapitre V. La polyvalence en question
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    Plan détaillé Texte intégral La quadruple formation Sur le prétendu dilettantisme de Carus La vie racontée et le modèle goethéen Notes de bas de page

    La terre qui vit

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre V. La polyvalence en question

    p. 89-107

    Texte intégral La quadruple formation Sur le prétendu dilettantisme de Carus La vie racontée et le modèle goethéen Notes de bas de page

    Texte intégral

    La quadruple formation

    1Le syncrétisme précédemment constaté ainsi que l’œuvre plurielle de Carus déconcertent ceux qui aiment définir un créateur. Carus peut en effet donner l’impression d’avoir manqué de lest. On connaît les reproches de Mme de Sévigné adressés à un La Fontaine polyvalent. Par une fable, elle avait essayé de lui « faire entendre combien cela est misérable de forcer son esprit à sortir de son genre, et combien la folie de vouloir chanter sur tous les tons fait une mauvaise musique » (Lettre à Mme de Grignan du 6 mai 1671). Carus, toutes proportions gardées, serait-il ce fou téméraire dont l’œuvre rendrait également un son disharmonique ? Peut-on lui reprocher d’avoir gaspillé une aptitude pour une autre ? Ou encore : la dissipation de tel ou tel talent au profit d’une diversité étonnante n’a-t-elle pas été nuisible à sa carrière médicale ? Ce sont autant de questions auxquelles il faut répondre affirmativemment si l’on pense en termes de spécialisation.

    2En réalité, toutes les tentatives de Carus ne visent qu’un même but : cerner et percer le mystère du monde. Mais alors que pour Schelling le fond des choses reste accessible à la raison, Carus n’a cessé, à l’instar de Goethe, de se confronter à l’inconnaissable. Si l’on néglige ce projet, qui a mobilisé Carus très tôt, on perd de vue une obstination constante à pénétrer l’impénétrable. Le caractère de la cible impliquait le recours à un « laboratoire » en perpétuelle recherche faisait éclater les cadres, croiser les disciplines, les types d’écriture, les niveaux de langage (pictural, scientifique, philosophique, mystique).

    3Selon Rensselaer W. Lee, la théorie du peintre cultivé, « frère jumeau du poète érudit dont le prototype était le doctus poeta de l’Antiquité, constitue un élément important dans la doctrine de l’ut pictura poesis. »1 Mais R.-W. Lee relativise la portée de son énoncé en affirmant que cet idéal n’aura jamais véritablement été réalisé :

    Lorsque, vers la fin du XVIe siècle, les critiques de la peinture [...] stipulent que le peintre connaisse non seulement la littérature sacrée et profane, mais aussi la géographie, la climatologie, la géologie, la théologie et les us et coutumes des différents pays [...], l’historien a conscience que le pédantisme l’a emporté sur le bon sens2.

    4Or, si le rappel d’un jugement porté sur le caractère non raisonnable de la quête semble justifié pour l’époque envisagée, je ne puis suivre R.-W. Lee quand il laisse entendre que l’idée du peintre encyclopédique disparaît par la suite ; elle ne demandait en fait qu’à réapparaître. Carus est en effet quelqu’un qui a tenté de réactiver cet idéal ; ce faisant, il l’a aussi transformé. Il a instrumentatisé autrement la peinture. On comprendrait mal Carus si on négligeait son statut d’homme. Carl Gustav Carus, Naturforscher und Arzt, Philosoph und Künstler, pouvait-on lire inscrit sur une plaque commémorative, dévoilée en 1936 à l’occasion de la 94e Assemblée des naturalistes et médecins allemands réunis à Halle. Or, autant d’activités risquaient de se constituer en entités autonomes. Toutes ces recherches doivent pourtant avoir un lien qui éclaire la cohérence d’une démarche, peut-être morcelée, mais cependant pas contradictoire. En fait, on pourrait, en se tournant vers Goethe, trouver un principe unificateur dans cette variété. Pour Carus, celle-ci est effectivement le résultat d’une prise de position philosophique, d’inspiration goethéenne : elle procède de la force créatrice d’un esprit humain, un, principe organisateur de sa vie et de son œuvre, et dont l’intérêt porté à la nature constitue le dénominateur commun.

    5Quatre disciplines, trouvant leur lien dans un seul et même sujet, se croisent et se fructifient d’après le principe de ce qu’on n’appelait pas encore l’interdisciplinarité. Si donc elles ne s’additionnent pas mécaniquement, mais se déterminent qualitativement, quel est alors le principe de leur organisation ? L’énoncé inscrit sur la plaque commémorative propose une interprétation bipartite. Le problème est quadruple en son unité ; un dans son double dédoublement. Carus serait d’un côté savant naturaliste et médecin, de l’autre philosophe et artiste, la liaison et fournissant à chaque fois une conjonction organique. Or, ce dédoublement, effectué comme par scissiparité, me semble plus justifié pour la première subdivision (en sciences naturelles et médecine, qui toutes deux seraient pour Carus sciences de la vie) que pour la seconde (de quelle nature serait le lien intime s’instaurant entre philosophie et art ?).

    6En fait, la quadruple formation de Carus pourrait encore se dédoubler autrement, philosophie et sciences constituent deux savoirs, médecine et peinture, deux arts (ou deux technái)3, mais, en réalité, le rapport de ces disciplines entre elles se complexifie – ou même se brouille – si l’on tient compte de leur évolution dans le temps. Carus en effet, dans un contexte croissant de « scientifisation » de la médecine (dès les années cinquante) et donc d’abandon de l’intégration philosophique4, est resté néanmoins attiré par cette autre tendance, presque contraire, à la « poétisation des sciences » (en fait, un concept en provenance du projet encyclopédique de Novalis).

    7Comment dès lors débrouiller l’écheveau ? Pour me limiter au rapport privilégié entre la médecine et la peinture, la difficulté viendrait par exemple de ce que les catégories que l’on serait tenté d’utiliser comme grille d’analyse, à savoir les dichotomies scientifique/artistique ou encore théorique/pratique, général/spécial, objectif/subjectif ne se recouvrent pas entièrement. La médecine n’est en effet ni simplement pratique, spéciale, subjective ni seulement théorique, générale, objective. En tant que Heilkunst, art/technique de guérison, elle est pratique ; elle se distingue alors de la médecine théorique, générale, qui est une science (Schelling dit Arzneiwissenschaft, Carus Heilwissenschaft). Mais dans ses diagnostics, la médecine est un art subjectif. Objectivement parlant, ce ne peut être que la réussite de la thérapie qui vérifie le bon diagnostic. Quant à la relation à l’objet, il faudrait introduire la dichotomie libre/lié. La médecine sera alors dite liée, contraignante – elle fut pour Carus un métier –, tandis que que ce ne fut pas le cas de la peinture. Et dans ce contexte, la pratique picturale a pu se voir assigner un rôle précis, à savoir de compensation au monde professionnel ressenti parfois comme unilatéral et restrictif. Ce dernier paramètre profession/loisirs me permettra par la suite d’envisager le rapport entre encyclopédisme et dilettantisme.

    8Inébranlable dans ses visées, animé par ce principe global et vital qu’est l’esprit (lui-même saisissable en retour aussi bien par l’approche spéculative, scientifique, médicale et artistique), Carus a su incarner et réduire les disparates. Il ne faudrait cependant pas se laisser abuser par l’harmonie apparente du concept d’unité vivante. L’unité n’a pas de vie sans la confrontation interne. On trouve plusieurs passages dans ses Mémoires où Carus thématise les tensions entre ses différentes orientations. Il va même jusqu’à évoquer entre celles-ci une « source de conflit intérieur et d’inquiétude »5. Mais elles ne sont pas pour autant contradictoires ; la science ne « tue » par exemple pas l’art. Toutes deux se fécondent sans se mélanger : il n’en résulte pas d’effet neutralisant. Aux yeux de Carus (et d’A.v. Humboldt), la discipline « géographie physique » augmentait la réceptivité au paysage et, inversement, pour tous deux il était possible de formuler stylistiquement (en une prose artistique) les résultats de la science (cf. chapitre VII). L’unité en question n’est donc pas a priori. Sinon, les différentes activités seraient demeurées en Carus sans se développer et le principe un n’aurait fait alors que se spécifier, inchangé, dans telle ou telle discipline particulière.

     

    9Pour comprendre ce dont il s’agit, replaçons dans son contexte historique la notion d’universalité du savoir. À cet effet, il est nécessaire de se défaire de la représentation qu’on se fait actuellement de la philosophie, rappeler donc ce qu’on entendait par là au XVIIIe siècle et encore jusqu’au début du XIXe siècle et se demander de quelle manière on était philosophe.

    10S’impose ici le détour par l’outre Manche, où apparaît le mieux la richesse que renfermait alors le concept de philosophie. Sous le titre de Philosophical Transactions, la très baconienne Royal Society de Londres a publié par exemple des articles relevant de matières aussi diverses que la physiologie, la psychologie, la physique, les mathématiques, la chimie, la biologie, l’astronomie, la géographie, la météorologie et la minéralogie. Depuis, toutes ces disciplines se sont autonomisées. L’attribut philosophical pourrait peut-être être rendu par notre terme « scientifique », encore que ce dernier ait de nos jours évacué la dimension théologique des différentes branches du savoir d’alors. Dans le français des Lumières, les termes « philosophie » et « philosophique » se ressentent aussi du contact étroit qu’entretenaient alors les deux pays. En témoignent, certes assez superficiellement, les fameuses Lettres philosophiques (1734) de Voltaire qui s’appelèrent d’abord Lettres anglaises. Dans celles-ci, Voltaire prétendait expliquer et appliquer la philosophie de Newton, jugée « science utile ». Et si Newton était considéré comme un natural philosopher (= physicien partant des phénomènes, mais pour s’élever à Dieu), c’est que depuis l’Antiquité la « physique » représentait la discipline philosophique théorétique, à côté de la philosophie pratique (= éthique). Comme newtoniens français, Voltaire désignait entre autres le vulgarisateur des sciences Fontenelle (1657-1757) ainsi que le mathématicien, physicien et astronome Maupertuis (1698-1759).

    11Pour sa part, Diderot, très obligé envers le chancelier Bacon qui avait jeté le plan d’un dictionnaire universel des sciences et des arts, remarque dans le Prospectus de l’Encyclopédie (1751) :

    La philosophie, ou la portion de la connaissance humaine qu’il faut rapporter à la raison, est très étendue. Dieu, l’homme et la nature nous fourniront donc une distribution générale de la philosophie ou de la science (car ces mots sont synonymes) ; et la philosophie ou science sera science de Dieu, science de l’homme et science de la nature6.

    12Ce serait commettre un anachronisme que de voir du laxisme dans cette approche de la philosophie. L’esprit d’examen fait le point sur l’état de toutes les connaissances d’alors, et les progrès qu’accomplit la philosophie sont ceux réalisés par les sciences naturelles, expérimentales. Un philosophe était aussi quelqu’un qui, mais le plus souvent dans une perspective théologique, regardait dans son microscope, faisait des observations à la lunette, agitait des flacons ou qui pouvait encore épingler des insectes. Ainsi en va-t-il du Suédois Charles de Linné qui publie en 1751 sa Philosophia botanica. Il faudra attendre le début du XIXe siècle pour que la discipline, qui s’occupera entre autres aussi des insectes, s’appelle « biologie » (1800). Carus sera l’un des premiers à en propager le terme (1811). Mais à quel point un Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844) pense encore dans les catégories du siècle précédent apparaît dans le titre de son œuvre, Principes de philosophie zoologique (1830). On peut donc affirmer qu’à l’époque où Carus commence à publier, la réflexion ne connaît pas encore vraiment les séparations entre des domaines qui sont présentés de nos jours en face à face. Carus pratiquait ainsi un grand nombre de sciences ; ce qui était ressenti encore comme relativement normal : ne prétendait-il pas être philosophe, c’est-à-dire aussi homme de sciences ? Mais en guise d’avertissement et d’anticipation, il me faut préciser que c’est avec des bonheurs divers qu’un Maupertuis passait de l’astronomie nautique à la philosophie morale ou d’une Dissertation physique à l’occasion du nègre blanc (1744) à un discours Sur les lois du mouvement et du repos déduites des attributs de Dieu (1746).

    13Carus a bel et bien eu des visées universalisantes ; mais le concept d’encyclopédie ayant, par rapport à celui du XVIIIe siècle, changé de nature, il ne peut cependant plus prétendre à un type d’encyclopédie « objective », si tant qu’il y en ait jamais eu. Le savoir encyclopédique du XVIIIe siècle s’est en tout cas donné comme totalisant et objectif. Il a voulu dresser un bilan, indépendamment de ce que l’Encyclopédie reflète plusieurs conceptions de la science et des arts. Dans le Discours préliminaire à L’Encyclopédie (1751), Jean le Rond D’Alembert (1717-1783) plaçait « le Philosophe au-dessus de ce vaste labyrinthe dans un point de vûe fort élevé d’où il puisse appercevoir à la fois les Sciences & les Arts principaux ; voir d’un coup d’œil les objets de ses spéculations, & les opérations qu’il peut faire sur ces objets. »7

    14L’œil prend ici la mesure de l’étendue des connaissances et des pratiques pour les parcourir et leur donner forme et ordre. L’unicité d’un regard ramassé dans l’unité d’un sujet assure leur coprésence. Carus, avec ses convictions propres, a cherché ce point de vue supérieur. Mais ayant tout au long de sa vie parcouru sciences et arts, il ne pouvait entretenir un rapport d’extériorité avec leur système. Le projet encyclopédique s’est transmué avec lui en expérience intérieure. À nouveau, on constate ici un gauchissement du concept de sujet vers le subjectivisme. Il ne fallait pas non plus que l’exercice de l’encyclopédisme entravât la Vie. Que l’on pense ici aux avertissements que Nietzsche proférera contre l’ascèse que représente la pratique des sciences. Si le médecin Carus n’est pas tombé dans ce travers, c’est que la tradition hippocratique l’en a gardé, elle qui savait que l’art est long, mais la vie courte.

    15Il faudrait encore, dans ce contexte, mentionner que Carus a su faire de Goethe un allié. On s’expliquera l’accointance ainsi : l’un pour l’autre, ils représentaient une synthèse vivante des perspectives multiples qui les intéressaient. Carus, plus jeune, assumait l’héritage intellectuel de Goethe. La pensée de Carus ne se serait pas développée de façon aussi productive sans cette même assise pluridisciplinaire. Carus avait cependant la tête plus philosophique que Goethe qui, pour sa part, avouait ne pas avoir d’« organe » pour la philosophie. En outre, Goethe occupait, dans le champ de la science, une position de dilettante hérétique, alors que le Carus savant avait été universitairement reconnu, dès 1814, en devenant Directeur et Professeur d’obstétrique à l’Académie de chirurgie et de médecine de Dresde. Certes, mais comme nous allons l’exposer de suite, l’institution ne pouvait entièrement le protéger contre une mise en cause provenant de collègues plus progressistes. Par ailleurs, le Carus peintre suscita aussi parfois bien des réserves de la part de la critique d’art.

    Sur le prétendu dilettantisme de Carus

    16Ainsi, c’est nécessairement aux confins de l’art, de la pensée et des sciences que devait, semble-t-il, s’éveiller le soupçon de dilettantisme à l’égard de Carus. En effet, comment faire tout cela à la fois, tout seul ? L’objet de ce chapitre est donc, dans un premier temps, de penser cet « entre-deux » constitué par le croisement de la peinture, de la médecine et des sciences naturelles, puis, dans un second temps, de se consacrer à la suspicion planant parfois sur la pratique picturale de Carus.

     

    17Sous la gouverne du peintre graveur Athanasius Julius Dietze (1770- 1834), Carl Gustav fait tôt paraître une forte inclination au dessin. Continuant à dessiner, il entame en 1804 à Leipzig des études de chimie et de botanique, et en 1806 de médecine. En ce début de siècle, cette discipline va passer lentement de la médecine philosophique – elle relève de ce qu’on appelle la Naturlehre – à la médecine scientifique. Outre l’intérêt évident de Carus pour la nature – la médecine a été durant toute sa vie un moyen de rester en contact avec les sciences naturelles –, il y a certainement eu de sa part un investissement moral dans cette discipline, qui est de faire le bien : au corps, à l’âme, et aux autres. Dans ses Mémoires, Carus, retraçant le déclenchement de sa vocation, affirme ne pas avoir eu à hésiter entre la médecine et la peinture comme Lebensberuf8. Certes, son choix de la médecine fut peut-être facilité en ce qu’il s’inscrivait encore dans un contexte favorable de revalorisation de la médecine par la Naturphilosophie. Mais ce choix, alors que ses talents artistiques étaient déjà évidents, fut incontestablement une décision éthique. Carus est quelqu’un qui très tôt eut la vision, l’intuition d’une vie bonne. Il y a eu chez lui, au début du moins, la volonté de ne pas isoler le devoir de la réalité sociale, en l’occurrence la vie des familles pauvres, qu’il secondait dans sa ville natale de Leipzig, avant qu’il ne parte pour Dresde en 1814.

    18Mais la médecine de l’époque est peu efficace, alors que la nosographie est déjà très développée : on décrit et classe les maladies pour les soigner, mais on guérit encore mal. La médecine est alors, plus que la peinture, le lieu privilégié pour dire qu’on a la vocation, et elle constitue par ailleurs l’endroit idéal pour envisager les rapports corps/âme, homme/nature, théorie/pratique. D’où ce choix également philosophique de la part de Carus pour une discipline qui pour nombre d’esprits relevait de la métaphysique. Comme Descartes ou Boerhaave, Carus perpétue la conception de la philosophie théorétique en s’affirmant médecin, mais en même temps il la détruira en déplaçant le théologème – et ce, vers l’enthéisme –, déplacement qui produira alors la séparation des disciplines, car, conséquence ultime, si Dieu est dans la nature, on n’aura plus besoin de métaphysique. Or, celle-ci permettait de tenir encore tout ensemble. Le théologème, pour ainsi dire, se mordra la queue9.

    19Curieusement, c’est en vertu de critères précisément décisionnistes que le médecin Carus a pu passer aux yeux de certains pour un dilettante. G.-F.-L. Stromeyer, chirurgien de son état, se déclarant ouvertement non-philosophe, ayant lui-même renoncé à être médecin et « en même temps un peu peintre »10, lui reprocha ainsi dans son autobiographie (1874) de n’avoir pas été assez entier dans son choix pour la médecine et de ne pas avoir eu le nécessaire esprit de sacrifice. Le caractère virulent de l’attaque est en fait à mettre en rapport avec la façon qu’avait alors la nouvelle médecine de se comprendre, et ce, selon le modèle des sciences de la nature ; effectivement, le même genre d’attaque était déjà venu directement de la science. C’est ainsi que dès 1842 Carus dut s’entendre dire par le célèbre botaniste Schleiden (1804-1881), cofondateur de la théorie cellulaire biologique, qu’on ne pouvait trouver « aucune trace de science » dans son System der Physiologie (1840)11. On voit ainsi le scientifique se définir négativement par rapport à l’artiste et au philosophe (Stromeyer rejetant la philosophie tout court, Schleiden simplement l’école schellingienne idéaliste). Il est vrai que Carus n’avait pas su ou voulu intégrer complètement ce qui était à l’époque intellectuellement novateur. Il se montra en effet réservé face à cette modernisation du savoir qui se présentait sous la forme de plus en plus exclusive de l’expérimentation12.

     

    20Quelques tableaux de Carus ne sont pas exempts de certaine bizarrerie de situation, de proportion ou de perspective. Je pense plus particulièrement à Moine dans le jardin d’un cloître (Prause, n° 88.), La petite vigneronne de la Lössnitz (Prause, n° 86.), Trois hommes devant une cathédrale – clair de lune (Prause, n° 44.) ou encore à Le pélerin dans une vallée rocheuse (Prause, n° 419.). La composition n’étant pas toujours très cohérente, on relèvera comme des fautes d’espace. On jugera quelque peu gauches les personnages au premier plan13. Pourtant un passage du début de la Lettre VIII fait clairement apparaître que Carus sait ce qu’est un dilettante, ce que précisément il prétend ne pas être :

    Si nous considérons avec sérieux le haut sens de cet art comme art de la représentation de la vie de la Terre, si nous jetons un regard sur les innombrables tableautins qui circulent sous le titre de paysages, si nous songeons que tout barbouilleur qui n’a reçu de Dieu ni le regard ni le doigté qu’il faut pour savoir dessiner, se risque plein d’optimisme à peindre un paysage, comme une dame qui, n’étant guère susceptible de rigueur dans le dessin, se croit toujours assez de talent pour apprendre à griffonner ou à broder un paysage sur un feuillet d’album, on voudrait exploser de colère.

    21Derrière ces remarques peu avenantes sur les profanateurs d’un art conçu comme un sacerdoce, on devine un Carus dessinateur et peintre sûr de ses attentes artistiques. Carus est cependant devenu médecin, selon une belle idée de l’homme, avons-nous constaté, jointe à celle du prix intrinsèque de la vie.

    22Carus a renoncé à la carrière de peintre. Mais j’exprimerais positivement ce moment qui, à bien des égards, apparaît comme un dessaisissement de soi-même : Carus a opté pour l’amateurisme en peinture. Il s’est élu lui-même peintre. Un tel désistement eut un effet libérateur. Carus ne fut pas un dilettante, mais un amateur14 ; ce dernier fait tout son possible dans les limites de sa compétence et de son temps disponible. Le dilettante par contre redoute le sérieux. Ce ne fut pas le cas de Carus, qui affronta Friedrich et la critique officielle. Pour ce qui est de la nature du rapport de Carus à Friedrich, on l’explicitera en disant que Friedrich fut pour lui un maître à peindre. Il réalisa à ses yeux cette « maîtrise » par sa technique et sut lui communiquer son expérience de la peinture15. Carus en reçut les leçons de métier et l’exemple. Friedrich fut pour lui aussi un maître à voir. Il faut être particulièrement attentif à la signification majeure de ce titre : Friedrich lui fit voir. Un exemple en est le choix fréquent des mêmes motifs (outre les personnages vus de dos évoqués au chapitre III, 1, on mentionnera aussi les abbayes, les cimetières, les intérieurs d’atelier, ou encore les rivages de Rügen), du moins au début de leur amitié. On relèvera cependant une différence : sa peinture est en général moins allégorique que celle de Friedrich. Le tableau se dessine en l’esprit de Carus dans tous les aspects de la composition globale plus qu’en ceux de son chromatisme évocateur ou de son graphisme symbolique, aspects chers à Friedrich.

    23Si Carus doit être considéré comme un paysagiste amateur, c’est uniquement au sens où il ne fut pas un professionnel (= vivant de son art), et non pas au sens où il n’aurait pas possédé une technique (les gaucheries précédemment constatées se limitent au rendu des figures humaines) ; ou n’aurait pas été maître d’un savoir ou de plusieurs. Car telle est l’acception péjorative du terme « dilettante » : c’est quelqu’un qui, selon l’expression inimitable en provenance de l’entourage de Johann-Georg Sulzer (1720-1779), est un bousilleur (Pfuscher)16 ; où l’on voit que le concept de dilettante n’a pas grande valeur descriptive. La plupart du temps, il s’emploie en effet polémiquement. Carus a lui-même traité de « banal dilettante »17 le critique F.-W. Basilius von Ramdohr (1752-1822) qui s’en était pris au Retable de Tetschen (1808) de Friedrich.

    24Or, avec Carus, c’est plutôt l’inverse : il en sait trop, et sa pratique picturale est très réfléchie. Il apparaît donc ici comme quelqu’un qui écrit sur les difficultés de « son » métier, qui le défend et qui indirectement rehausse la peinture de paysage. Il a d’autant plus raison de s’insurger contre les productions médiocres que celles-ci sont beaucoup plus nombreuses dans le domaine de la peinture paysagère que dans celui de la peinture d’histoire, car l’art du paysage constituait à l’époque une véritable pratique sociale. Cet éclairage jeté sur son art nous permet de mesurer le chemin parcouru depuis sa première exposition anonyme (1816) à l’École des Beaux-Arts de Dresde, où quatre de ses tableaux, tous des paysages, avaient été présentés effectivement par lui-même comme étant des Festtagsarbeiten eines Kunstfreundes18, produits donc d’un « peintre du dimanche ».

    25Mais si, aux yeux d’une certaine critique19, les peintures de Carus ont pu continûment passer pour celles d’un dilettante, – alors que pour quelques unes de ses toiles proches de celles de Friedrich se posent des problèmes de paternité quasiment insolubles ! – la raison en est simple : c’est que la critique s’est plue à morceler la personnalité de Carus. Nous retrouvons ici la pratique de la distinction des « faces » d’une même personnalité. On opère un tri dans l’œuvre. On en rejette un aspect pour en privilégier un autre. C’est en effet en isolant arbitrairement l’artiste, ou le médecin, dans Carus qu’on arrive à voir en lui le dilettante. Et si la critique accorde que sa peinture a pu être nourrie de sciences, son dilettantisme sera alors réputé « éclairé » ou même « génial »20. Or, pour rendre justice à Carus, il faut mettre en parallèle sa pratique picturale avec ses autres activités et non pas opposer celle-ci aux autres pour lui prêter alors une unique fonction de délassement. La thèse de Marianne Prause est juste : il y a une interaction entre l’artiste et l’homme de sciences. H.-E. Kleine-Natrop lui a emboîté le pas21. Moi-même, je voudrais poursuivre dans cette voie.

    26Carus est un artiste-savant. Et la science a fait plus que seulement éclairer sa peinture. Rendant service à l’art, elle en a profité aussi. Face au problème de la double compétence (ou de la polyvalence), la résistance semble être plus forte en art qu’ailleurs. Mais peut-on considérer comme un dilettante quelqu’un qui, vingt-sept ans de suite (1816-1843), a exposé chaque année une partie de ses œuvres ?

    27Le dilettante est une figure de l’homme parmi d’autres. Celle-ci s’inscrit dans toute une constellation sociale, allant, entre autres, de l’honnête homme – qui ne devait pas disposer de connaissances trop étendues pour ne pas paraître dogmatique – à l’homme universel, en passant par le pédant, caractérisé par des connaissances spécialisées en un seul domaine. Nous avons déjà remarqué qu’à l’instar de Goethe, Carus avait de très nombreux centres d’intérêt et aspirait au statut d’homme universel. Pour jeter un autre éclairage sur la place d’un tel type d’homme au début du XIXe siècle, je dirais qu’il faut le situer au carrefour entre le grand projet encyclopédique de Diderot et les nouvelles formes d’encyclopédies spécialisées. Au XVIIIe siècle finissant apparaissent en effet les premières encyclopédies « spéciales » : en jurisprudence, théologie, sciences politiques, médecine, histoire et en sciences militaires. Ces encyclopédies de type interne se généralisent au XIXe siècle et sont le signe infaillible d’une spécialisation du savoir.

    28Comme on le verra dans le chapitre suivant, Carus se situe encore dans ce contexte de valorisation de la Bildung, dernier rempart contre l’autonomisation des disciplines. L’idée de formation est au cœur de ses activités. À cet égard, il a bénéficié d’un milieu culturel favorable où l’organisation des études était à l’époque sans doute meilleure que partout ailleurs au monde.

    La vie racontée et le modèle goethéen

    29On notera que la décision prise de consigner par écrit l’histoire de sa vie (1846) date de l’époque où Carus s’intéressait à l’évolution de fortes personnalités, en particulier de celle de Goethe22. Sans le modèle goethéen d’une vie vécue et écrite – je pense à Poésie et Vérité, mais aussi aux Conversations avec Eckermann23 –, Carus n’aurait certainement pas entrepris d’en faire autant. Caractérisons donc brièvement ses Mémoires, parus à Leipzig en 1865-1866. Ils comprennent en fait des éléments autobiographiques de toute sorte : des faits, des anecdotes, des lettres, des récits de voyage ainsi que des extraits de journaux personnels. Carus s’y montre témoin de son propre développement, mais aussi de celui de son époque (événements littéraires, politiques24, scientifiques, artistiques, philosophiques).

    30Carus était un esprit ordonné. Loin de gaspiller sa vie dans tous les sens, il a été en mesure de « métaboliser » la totalité des traits constitutifs de sa personne pour la plus grande vitalité de son œuvre. Son livre consacré à Goethe ainsi que sa propre autobiographie mettent en scène, comme dans un Entwicklungsroman (roman de formation), l’épanouissement organique d’un individu, constamment absorbé par sa propre activité, et aux prises avec l’hétéronomie du monde qui l’entoure25. Influencé aussi par Schelling, pour lequel il n’y a pas de vivant sans monde extérieur, Carus écrit d’une telle individualité :

    C’est précisément en ce rapport de l’homme intérieur à sa productivité tournée vers l’extérieur que réside tout particulièrement le secret du développement de l’âme durant son séjour sur terre26.

    31Comme Goethe, – et employer le concept de congénialité, issu de l’herméneutique diltheyenne, fait ici pleinement sens – Carus possédait ce talent consistant à réaliser au-dehors l’univers qu’il portait en lui, selon le principe de la métamorphose des plantes. Une telle conception fut rendue possible par la spiritualité piétiste, qui légua au romantisme, par l’intermédiaire du Sturm und Drang, la figure idéale de l’Originalgenie. En établissant la nécessité intérieure qui domine le créateur, le concept de Bildung résume la manière dont Goethe et les romantiques interprètent leur propre mode de déploiement. L’emploi très fréquent d’images organiques dans le livre mentionné ci-dessus de Carus sur Goethe pour caractériser sa Bildung s’inscrit dans cette lignée. Un principe organiciste est à la base de l’individu. Carus a même pu parler d’« organisme spirituel de l’âme » pour rendre compte de l’épanouissement individuel d’une personnalité27. Et si, selon lui, un chêne a d’autant plus de chances de croître puissamment en bord de mer sur un plateau sauvage, c’est que son déploiement est comparable à celui d’une forte individualité qui s’affirme librement et sainement, échappant ainsi à l’influence pernicieuse d’une civilisation trop artificielle. Aux yeux de Carus, Goethe fut un tel arbre28.

    32Au tournant du XVIIIe siècle, on a appliqué le concept de Bildung à l’individu, la nation, la langue, la littérature, pour exprimer l’idée que tous ces objets sont soumis à la notion de forme (Bild) qui se transforme. Or, c’est précisément à ce concept qu’a recours Carus pour affirmer que la Vie est une « métamorphose incessante, ce que la langue caractérise très bien par le mot de Bildung, ce qui est formé (Gebildetes) autant que ce qui se forme (sich Bildendes). »29 La Bildung qu’est la Vie est à la fois un processus et son résultat. La vie est le mouvement (inconscient) vers la forme. Du début à la fin de son œuvre, Carus est resté fidèle à ces idées. Jusque dans ses derniers travaux, il s’est agi d’employer la méthode génétique dans le domaine du vivant et de transposer l’idée d’organisme sur la Terre30.

    33Adepte de la méthode génétique, Carus va nous montrer dans son autobiographie comment il est devenu tout ce qu’il aura été : mélancolique et son contraire, philosophe éclectique, peintre, médecin, gynécologue, professeur à l’université, homme de sciences. Il s’efforce parfois de réhabiliter l’homme privé face à l’homme public, et certaines affirmations de ses Mémoires souffrent de cette volonté de rétablissement. Mais ceux-ci constituent aussi une source d’informations. Ils fournissent un témoignage, tant dans le sens de document que de confession, et nous permettent d’« apprendre » comment se voyait Carus, et concomitamment d’en apprendre plus sur nous-mêmes. Carus était en effet persuadé qu’une autobiographie, tout autant qu’une étude spécialisée, est un genre délivrant un savoir qui forme :

    Celui auquel tient également à cœur l’étude la plus approfondie de l’homme, à savoir l’art de conduire sa vie noblement et droitement, ne pourra jamais lire ni comparer assez de vitae [...] pour précisément se former lui-même toujours davantage et se perfectionner dans cet art de vivre31.

    34Dans le cas qui m’intéresse ici, celui de l’œuvre créée, l’autobiographie vient après celle-ci, s’autorise d’elle (Carus jouit encore comme peintre et savant d’une certaine notoriété) et la prend pour sujet de méditation (retour réflexif sur les coulisses de la création32). Mais on ne pourra jamais considérer avec trop de prudence une histoire de soi comme source historique ou document véritable. En effet, une autobiographie est, en son principe, une construction. Se souvenir, c’est aussi rendre le passé possible autrement. De l’autobiographie comme projet témoigne la volonté qu’eut très tôt Carus de considérer sa vie comme un tout cohérent – comme si les jalons en étaient marqués d’avance – et non pas comme une addition de petits faits.

    35La perspective choisie par Carus est chronologique et programmatique, et non pas thématique. Le modèle de la chronique calque le déroulement temporel de la vie, dans le but d’accroître l’impression de vérité. Mais comme le titre l’indique, ont été retenues par le « je » qui se remémore uniquement les faits mémorables (c’est le sens de Denkwürdigkeiten du titre : le mémorable est une valeur. En ce sens ses Mémoires sont édifiants). Ce qui relève donc du fonctionnement de la mémoire entraîne une part de sélection, de fiction. En dépit du parti pris chronologique nettement affiché (le lecteur est convié à chacun des anniversaires de Carus), tout ne sera pas dit, et le fait vécu retenu pourra être aussi expliqué autrement. C’est toute la différence entre le vécu et le biographique, qui est le choix opéré sur le premier. Pour alimenter ses Mémoires, Carus cite, dans une perspective d’alter ego, une de ses lettres d’autrefois adressée à Regis, l’ami fidèle :

    « Le printemps est arrivé, l’hiver est terminé ! ». C’est la partie d’un très beau lied de Schubert que nous chantait hier la célèbre Devrient !33 Et il en va réellement ainsi. Cette prodigieuse progression de la nature me rappelle bien des choses de ma propre vie qui allaient s’imposer irrésistiblement, quoique pas toujours précocement, certains événements ne s’étant produits que très tard. Dans toutes ces choses, on pressent la merveilleuse action organique d’un mystère supérieur et on se laisse petit à petit emporter comme dans un abandon de soi, qui est aussi cependant une saisie de soi et un gain très profitables !34

    36Le soi est envisagé comme réalisant la providence. Et Carus de s’auto-commenter ainsi :

    Ce sont les termes par lesquels j’exprimais à proprement parler pour la première fois le besoin que j’avais de consacrer une bonne fois tout un développement – en fait cela commença à se réaliser sous la forme de la rédaction, au printemps 1848, des premiers feuillets de ces Mémoires – à ce déroulement en spirale de ma propre vie, dont j’ai depuis l’époque de mon voyage en Angleterre eu maintes fois l’occasion d’en voir se renouveler l’expérience35.

    37Deux remarques s’imposent ici : 1) sur la première partie du passage : « Ça » devait éclore. Alors que l’écriture de son propre bios polyvalent est en principe un projet réflexif, le projet est ici présenté comme subi, comme devant faire partie de sa vie. 2) sur la seconde moitié : plusieurs fois au cours de ses Mémoires, Carus constate effectivement qu’une nouvelle boucle de sa vie a été entièrement parcourue. Si son épouse fait par exemple le rapprochement entre une situation présente et une autre semblable l’ayant précédée longtemps avant, c’est l’occasion pour Carus d’interpréter ainsi la constatation faite :

    Et à nouveau se serait ainsi refermée une sorte de cycle (Kreislauf), qui en fait n’en fut jamais véritablement un, mais qui était bien plutôt une boucle de plus dans la spirale de la vie36.

    38La vie de Carus aurait donc connu une progression interne que, vu sa constance37, seule l’image de l’enroulement d’une coquille sur elle-même semble pouvoir rendre. Quelle signification accorder à un tel mouvement lent et ascensionnel ? Cette progression reproduit en fait la cohérence intime d’un organisme. L’autobiographie est bien une construction, mais la « fiction » disparaît ici presque dans un geste d’expression naturelle : on traverse les âges de la vie à la manière d’une plante qui pousse. Les Lettres nous avaient déjà familiarisés avec la traversée des saisons. C’est un peu comme si le manuscrit s‘élaborait lui-même. La logique de la position est la suivante : puisqu’il en est de la poussée du temps comme de celle d‘un végétal qui passe par différentes étapes, il fallait qu’à un moment donné (= au printemps 1848) la chose se fasse : s’écrive.

    Notes de bas de page

    1 Lee, op. cit., 97

    2 Ibid., 97.

    3 Ricarda Huch nous rappelle l’autre terme qui était d’usage chez les romantiques pour désigner la médecine : Heilkunst (art de la guérison). Cf. Les romantiques allemands, Aix-en-Provence : Pandora Éditions, 1975, t. II, 245.

    4 Par chance, on possède de Carus un témoignage de son action médicatrice : « Erfahrungsresultate aus ärztlichen Studien und ärztlichem Wirken während eines halben Jahrhunderts », Leipzig, 1859. Or, 1859 est l’époque où la médecine obéit depuis quelques années à un nouveau paradigme initié par Rudolph Virchow (1821-1902), qui avait déjà formulé sa pathologie cellulaire et qui, un an auparavant, lors de l’Assemblée annuelle des médecins et naturalistes allemands, avait déclaré que la nature organique pouvait être, elle aussi, appréhendée dans la simple connexion causale. Le recours de Carus à l’empirie – il nous présente des études cliniques de cas – ne signifie pas automatiquement que l’on soit scientifique au nouveau sens expérimental du terme. Par ailleurs, ce même recours n’empêche pas Carus de généraliser, donc de théoriser.

    5 Mémoires (Schlösser), 192.

    6 Denis Diderot, « Prospectus de l’Encyclopédie », in : Œuvres complètes de Diderot, vol. 13, Paris, 1876, 148.

    7 Discours préliminaire, XV, in : Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, vol. 1. Nouvelle impression en facsimilé de la première édition de 1751-1780, Stuttgart-Bad Cannstatt : Friedrich Fromann Verlag, 1966, XV.

    8 Mémoires (Jansen), vol. I, 52-53. Par ailleurs, sa vénération pour l’art, qui lui faisait voir en lui un office sacré, l’aurait empêché à jamais d’en tirer un profit matériel. L’exercice de la médecine fut ce sacerdoce.

    9 Avec Rudolf Virchow et la théorie cellulaire, le problème se manifeste en plein jour : que faire de Dieu si Dieu est dans la cellule ? On s’occupera uniquement de la cellule, en continuant, sans le savoir, à transporter des théologèmes.

    10 Informations dans Wöbkemeier, Rita, Erzählte Krankheit : medizinische und literarische Phantasien um 1800, Stuttgart, Metzler, 1990 (5.2.1. Das Phänomen C.-G. Carus).

    11 Mathias Jakob Schleiden, Grundzüge der wissenschaftlichen Botanik nebst einer methodologischen Einleitung als Einleitung zum Studium der Pflanze, 2 vol., Leipzig, 1842, I, p. 74.

    12 L’exemple qui revient souvent sous la plume de Carus est celui du microscope. Mais il ne s’agit de sa part pas tant d’un refus de l’expérience pratiquée à l’aide de ce moyen (il n’en nie par exemple pas l’utilité en anatomie, physiologie ou géologie) que d’une mise en garde contre les conséquences intellectuelles entraînées par le réductionisme positiviste. Selon Carus, il ne faut en effet en aucun cas mettre les qualités sensibles en péril.

    13 Mais leur présence massive, à part le deuxième tableau mentionné, pourrait être fonctionnelle : elle serait destinée à renforcer la signification religieuse.

    14 Pierre Moisy le qualifie d’amateur « très doué » dans son article : « Paysagistes romantiques allemands : Runge, Friedrich, Carus », in : Le Romantisme allemand. Études publiées sous la direction d’Albert Béguin, Meaux, Cahiers du Sud, 1949, 51.

    15 Cf. le passage où Carus dit avoir appris de Friedrich la façon de préparer un fond pour rendre la lumière lunaire, Mémoires (Jansen), vol., I. 167.

    16 Cf. l’article de H. Rudolf Vaget, « Der Dilettant. Eine Skizze der Wort- und Bedeutung-sgeschichte », in : Jahrbuch der Deutschen Schillergesellschaft, 14, Stuttgart, 1970, 131-156.

    17 Mémoires (Jansen), vol. I., 145.

    18 Lettre de Carus à Regis du 21/7/1816. Kunstfreund : c’est ainsi que Goethe et Heinrich Meyer, experts en art classique, s’étaient dénommés : Amis des Arts de Weimar, avec pour but de délivrer chaque année un prix. Mais le terme renvoie ici plus vraisemblablement à l’emploi qu’en faisait un Johann Heinrich Merck : synonyme de « dilettante » pratiquant un art dans une opposition bienveillante à « maître ».

    19 Un exemple nous en est offert par Peter Krieger in : Galerie der Romantik, catalogue des œuvres exposées, édité par la Nationalgalerie Berlin, Staatliche Museen, Berlin : Brüder Hartmann GmbH Co. & K.-G., 1986, 88. Cf. encore le jugement de Georg Jacob Wolf, qui considère Carus comme un « dilettante très doué », in : Verlorene Werke deutscher romantischer Malerei, Munich : Verlag F. Bruckmann AG., 1931, 87.

    20 « Le génial Carus nous offre cette fois un tableau représentant la nature de la mer de glace la plus septentrionale, d’après de fidèles descriptions du docteur Thienemann, qui a longtemps séjourné en Islande. On voit au loin les côtes d’Islande, sur la mer des glaçons à la dérive, ainsi que des baleines se déplaçant entre des plaques de glaces verdâtres, au premier plan du bois flottant, des phoques et des mouettes prédatrices, etc. Le tout est conçu avec l’imagination à laquelle cet excellent et intègre dilettante nous a habitués. » In : Blätter für literarische Unterhaltung, 1826, 360 (Prause, n° 151). Je rappelle que Carus considérait ce tableau comme un Erdlebenbild (cf. note 76).

    21 Heinz-Egon Kleine-Natrop, Als Carus noch in der Klinik wohnte, in : Walter Henschel, Villa Cara
    – Die Geschichte des Dresdener Carus-Hauses, Dresde : Selbstverlag der Akademie, 1963.

    22 Goethe. Zu dessen näherem Verständnis und Briefe über Goethes Faust. Édité avec une introduction par Ernst Merian-Genast, Zürich : Rotapfel Verlag, 1948. Le livre parut en 1843.

    23 Johann Peter Eckermann : Conversations de Goethe avec Eckermann, trad. Jean Chuzeville (1949), Paris : Gallimard, 1988.

    24 Apparaît à plusieurs reprises, par exemple à l’occasion de la Révolution de juillet ou du soulèvement allemand de 1848, sa position nettement libérale.

    25 Cf. Heinz Wismann, « Héritage confessionnel et code culturel », in : Pour une utopie réaliste. Autour d‘Edgar Morin, Arléa, Rencontres de Châteauvallon, 1996, 121.

    26 Goethe..., op. cit., 230. Souligné dans le texte. Trad : A. Deligne.

    27 Ibid., 184.

    28 Je livre ici du même coup une interprétation allégorique du tableau Chênes en bord de mer - motif de l’île de Vilm (Ill. 10, Prause, n° 325, 117, 5 x 162, 5 cm.), sur lequel je reviendrai.

    29 Le présent passage traduit de l’allemand est extrait de Von den Naturreichen, ihrem Leben und ihrer Verwandschaft. Eine physiologische Abhandlung (1818), qui reprend en partie la Dissertation de 1811, Sistens specimen biologiae generalis, déjà mentionnée.

    30 Ce qui est ici potentiellement dangereux est que la méthode génétique employée par Carus puisse être mise en rapport avec les théories de l’évolution : on relèvera ce moment à partir duquel son neveu Victor Carus [(1813-1903), petit-fils du parent éloigné Friedrich August Carus (1770- 1807)], qui avait hérité de sa collection de préparations en anatomie comparée, adopte les thèses de Darwin, dont il était le traducteur. Cf. Erika Wunsch, Der Untergang der Naturphilosophie der Romantik zur exakt-forschenden Richtung in der Zoologie erläutert an Carl Gustav Carus und Julius Victor Carus, Berlin : Sitzungsberichte der Gesellschaft Naturforschender Freunde, 1941.

    31 Mémoires (Jansen), vol. I.

    32 Pour ce qui est de la révélation des secrets de fabrication, à propos par exemple de l’art de Friedrich, la recherche récente la plus sophistiquée a montré que Carus avait tendance à le transfigurer. Le passage bien connu où il dit que Friedrich ne faisait jamais d’esquisses avant de peindre ou tout au plus se contentait d’en tracer une grossièrement sur sa toile a été récemment démenti par des analyses aux rayons ultraviolets qui ont révélé la présence de dessins préparatoires fort poussés (Cf. Ingo Sandner, Hans-Peter Schramm, « Beobachtungen zur Maltechnik C.-D. Friedrich », in : Caspar David Friedrich – Winterlandschaften – catalogue réalisé à l’occasion de l’exposition, édité par Kurt Wettengl, Dortmund : Édition Braus, 1990, 75-81). Seule l’appartenance des dires de Carus au genre autobiographique permet d’expliquer la dissonance.

    33 Il s’agit de la cantatrice dresdoise Wilhelmine Schröder-Devrient (1804-1860) interprétant le cycle de La Belle Meunière de Schubert. Je rappelle par ailleurs que le passage de l’hiver au printemps avait fourni le thème d’une des premières toiles de Carus (cf. Ill. 2, supra).

    34 Mémoires (Jansen), vol., II, 142.

    35 Ibid., 143. Wolf Lepenies (Das Ende der Naturgeschichte. Wandel kultureller Selbstverständlichkeiten in den Wissenschaften des 18. und 19. Jahrhunderts, Munich, Vienne : Carl Hanser Verlag, 1976) voit dans l’emploi du terme « spirale » une « métaphore de compromis » entre linéarité du progrès et représentation cyclique de la nature (28).

    36 Mémoires (Jansen), vol. II. 265.

    37 Ibid., 34, 100, 298, 304.

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    1 Lee, op. cit., 97

    2 Ibid., 97.

    3 Ricarda Huch nous rappelle l’autre terme qui était d’usage chez les romantiques pour désigner la médecine : Heilkunst (art de la guérison). Cf. Les romantiques allemands, Aix-en-Provence : Pandora Éditions, 1975, t. II, 245.

    4 Par chance, on possède de Carus un témoignage de son action médicatrice : « Erfahrungsresultate aus ärztlichen Studien und ärztlichem Wirken während eines halben Jahrhunderts », Leipzig, 1859. Or, 1859 est l’époque où la médecine obéit depuis quelques années à un nouveau paradigme initié par Rudolph Virchow (1821-1902), qui avait déjà formulé sa pathologie cellulaire et qui, un an auparavant, lors de l’Assemblée annuelle des médecins et naturalistes allemands, avait déclaré que la nature organique pouvait être, elle aussi, appréhendée dans la simple connexion causale. Le recours de Carus à l’empirie – il nous présente des études cliniques de cas – ne signifie pas automatiquement que l’on soit scientifique au nouveau sens expérimental du terme. Par ailleurs, ce même recours n’empêche pas Carus de généraliser, donc de théoriser.

    5 Mémoires (Schlösser), 192.

    6 Denis Diderot, « Prospectus de l’Encyclopédie », in : Œuvres complètes de Diderot, vol. 13, Paris, 1876, 148.

    7 Discours préliminaire, XV, in : Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, vol. 1. Nouvelle impression en facsimilé de la première édition de 1751-1780, Stuttgart-Bad Cannstatt : Friedrich Fromann Verlag, 1966, XV.

    8 Mémoires (Jansen), vol. I, 52-53. Par ailleurs, sa vénération pour l’art, qui lui faisait voir en lui un office sacré, l’aurait empêché à jamais d’en tirer un profit matériel. L’exercice de la médecine fut ce sacerdoce.

    9 Avec Rudolf Virchow et la théorie cellulaire, le problème se manifeste en plein jour : que faire de Dieu si Dieu est dans la cellule ? On s’occupera uniquement de la cellule, en continuant, sans le savoir, à transporter des théologèmes.

    10 Informations dans Wöbkemeier, Rita, Erzählte Krankheit : medizinische und literarische Phantasien um 1800, Stuttgart, Metzler, 1990 (5.2.1. Das Phänomen C.-G. Carus).

    11 Mathias Jakob Schleiden, Grundzüge der wissenschaftlichen Botanik nebst einer methodologischen Einleitung als Einleitung zum Studium der Pflanze, 2 vol., Leipzig, 1842, I, p. 74.

    12 L’exemple qui revient souvent sous la plume de Carus est celui du microscope. Mais il ne s’agit de sa part pas tant d’un refus de l’expérience pratiquée à l’aide de ce moyen (il n’en nie par exemple pas l’utilité en anatomie, physiologie ou géologie) que d’une mise en garde contre les conséquences intellectuelles entraînées par le réductionisme positiviste. Selon Carus, il ne faut en effet en aucun cas mettre les qualités sensibles en péril.

    13 Mais leur présence massive, à part le deuxième tableau mentionné, pourrait être fonctionnelle : elle serait destinée à renforcer la signification religieuse.

    14 Pierre Moisy le qualifie d’amateur « très doué » dans son article : « Paysagistes romantiques allemands : Runge, Friedrich, Carus », in : Le Romantisme allemand. Études publiées sous la direction d’Albert Béguin, Meaux, Cahiers du Sud, 1949, 51.

    15 Cf. le passage où Carus dit avoir appris de Friedrich la façon de préparer un fond pour rendre la lumière lunaire, Mémoires (Jansen), vol., I. 167.

    16 Cf. l’article de H. Rudolf Vaget, « Der Dilettant. Eine Skizze der Wort- und Bedeutung-sgeschichte », in : Jahrbuch der Deutschen Schillergesellschaft, 14, Stuttgart, 1970, 131-156.

    17 Mémoires (Jansen), vol. I., 145.

    18 Lettre de Carus à Regis du 21/7/1816. Kunstfreund : c’est ainsi que Goethe et Heinrich Meyer, experts en art classique, s’étaient dénommés : Amis des Arts de Weimar, avec pour but de délivrer chaque année un prix. Mais le terme renvoie ici plus vraisemblablement à l’emploi qu’en faisait un Johann Heinrich Merck : synonyme de « dilettante » pratiquant un art dans une opposition bienveillante à « maître ».

    19 Un exemple nous en est offert par Peter Krieger in : Galerie der Romantik, catalogue des œuvres exposées, édité par la Nationalgalerie Berlin, Staatliche Museen, Berlin : Brüder Hartmann GmbH Co. & K.-G., 1986, 88. Cf. encore le jugement de Georg Jacob Wolf, qui considère Carus comme un « dilettante très doué », in : Verlorene Werke deutscher romantischer Malerei, Munich : Verlag F. Bruckmann AG., 1931, 87.

    20 « Le génial Carus nous offre cette fois un tableau représentant la nature de la mer de glace la plus septentrionale, d’après de fidèles descriptions du docteur Thienemann, qui a longtemps séjourné en Islande. On voit au loin les côtes d’Islande, sur la mer des glaçons à la dérive, ainsi que des baleines se déplaçant entre des plaques de glaces verdâtres, au premier plan du bois flottant, des phoques et des mouettes prédatrices, etc. Le tout est conçu avec l’imagination à laquelle cet excellent et intègre dilettante nous a habitués. » In : Blätter für literarische Unterhaltung, 1826, 360 (Prause, n° 151). Je rappelle que Carus considérait ce tableau comme un Erdlebenbild (cf. note 76).

    21 Heinz-Egon Kleine-Natrop, Als Carus noch in der Klinik wohnte, in : Walter Henschel, Villa Cara
    – Die Geschichte des Dresdener Carus-Hauses, Dresde : Selbstverlag der Akademie, 1963.

    22 Goethe. Zu dessen näherem Verständnis und Briefe über Goethes Faust. Édité avec une introduction par Ernst Merian-Genast, Zürich : Rotapfel Verlag, 1948. Le livre parut en 1843.

    23 Johann Peter Eckermann : Conversations de Goethe avec Eckermann, trad. Jean Chuzeville (1949), Paris : Gallimard, 1988.

    24 Apparaît à plusieurs reprises, par exemple à l’occasion de la Révolution de juillet ou du soulèvement allemand de 1848, sa position nettement libérale.

    25 Cf. Heinz Wismann, « Héritage confessionnel et code culturel », in : Pour une utopie réaliste. Autour d‘Edgar Morin, Arléa, Rencontres de Châteauvallon, 1996, 121.

    26 Goethe..., op. cit., 230. Souligné dans le texte. Trad : A. Deligne.

    27 Ibid., 184.

    28 Je livre ici du même coup une interprétation allégorique du tableau Chênes en bord de mer - motif de l’île de Vilm (Ill. 10, Prause, n° 325, 117, 5 x 162, 5 cm.), sur lequel je reviendrai.

    29 Le présent passage traduit de l’allemand est extrait de Von den Naturreichen, ihrem Leben und ihrer Verwandschaft. Eine physiologische Abhandlung (1818), qui reprend en partie la Dissertation de 1811, Sistens specimen biologiae generalis, déjà mentionnée.

    30 Ce qui est ici potentiellement dangereux est que la méthode génétique employée par Carus puisse être mise en rapport avec les théories de l’évolution : on relèvera ce moment à partir duquel son neveu Victor Carus [(1813-1903), petit-fils du parent éloigné Friedrich August Carus (1770- 1807)], qui avait hérité de sa collection de préparations en anatomie comparée, adopte les thèses de Darwin, dont il était le traducteur. Cf. Erika Wunsch, Der Untergang der Naturphilosophie der Romantik zur exakt-forschenden Richtung in der Zoologie erläutert an Carl Gustav Carus und Julius Victor Carus, Berlin : Sitzungsberichte der Gesellschaft Naturforschender Freunde, 1941.

    31 Mémoires (Jansen), vol. I.

    32 Pour ce qui est de la révélation des secrets de fabrication, à propos par exemple de l’art de Friedrich, la recherche récente la plus sophistiquée a montré que Carus avait tendance à le transfigurer. Le passage bien connu où il dit que Friedrich ne faisait jamais d’esquisses avant de peindre ou tout au plus se contentait d’en tracer une grossièrement sur sa toile a été récemment démenti par des analyses aux rayons ultraviolets qui ont révélé la présence de dessins préparatoires fort poussés (Cf. Ingo Sandner, Hans-Peter Schramm, « Beobachtungen zur Maltechnik C.-D. Friedrich », in : Caspar David Friedrich – Winterlandschaften – catalogue réalisé à l’occasion de l’exposition, édité par Kurt Wettengl, Dortmund : Édition Braus, 1990, 75-81). Seule l’appartenance des dires de Carus au genre autobiographique permet d’expliquer la dissonance.

    33 Il s’agit de la cantatrice dresdoise Wilhelmine Schröder-Devrient (1804-1860) interprétant le cycle de La Belle Meunière de Schubert. Je rappelle par ailleurs que le passage de l’hiver au printemps avait fourni le thème d’une des premières toiles de Carus (cf. Ill. 2, supra).

    34 Mémoires (Jansen), vol., II, 142.

    35 Ibid., 143. Wolf Lepenies (Das Ende der Naturgeschichte. Wandel kultureller Selbstverständlichkeiten in den Wissenschaften des 18. und 19. Jahrhunderts, Munich, Vienne : Carl Hanser Verlag, 1976) voit dans l’emploi du terme « spirale » une « métaphore de compromis » entre linéarité du progrès et représentation cyclique de la nature (28).

    36 Mémoires (Jansen), vol. II. 265.

    37 Ibid., 34, 100, 298, 304.

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    Deligne, A. (2003). Chapitre V. La polyvalence en question. In La terre qui vit. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.75378
    Deligne, Alain. « Chapitre V. La polyvalence en question ». In La terre qui vit. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2003. doi:10.4000/books.septentrion.75378.
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