Reconnaissance et domination. Hegel complété par Bourdieu et La Boétie
p. 165-175
Texte intégral
1Le débat sur le rapport entre reconnaissance et domination semble mettre aux prises deux positions inconciliables, l’une faisant de la reconnaissance l’un des principaux ressorts de la domination, l’autre faisant au contraire des attentes de reconnaissance l’un des leviers de la résistance à la domination. Lorsque les philosophes s’engagent dans ce débat, la discussion se développe le plus souvent sur le terrain de l’ontologie sociale et de la théorie de la subjectivation. On se demande d’une part si le monde social est intégralement régi par des rapports de domination et si les attentes de reconnaissance pourraient faire autre chose que reproduire ou déplacer des relations de pouvoir asymétriques. On s’interroge d’autre part sur la possibilité de penser la constitution d’un sujet en attente de reconnaissance autrement qu’en présupposant un assujettissement à des normes sociales dominantes. Les tenants de la théorie de la reconnaissance conçue suivant son modèle hégélien défendent alors deux thèses générales : tout n’est pas domination dans le monde social et le processus de subjectivation ne se réduisent pas à l’assujettissement. Les limites de ces débats1 sont évidentes : elles tiennent au haut degré d’abstraction de la discussion, à l’absence d’interrogation sur le sens qu’il convient de donner au concept de domination, et à un défaut d’attention aux différents rapports qu’entretiennent effectivement, dans le monde social, la domination et la reconnaissance. Dépasser ces limites signifie déplacer le débat en posant le problème non plus sur le terrain de l’ontologie sociale et de la théorie de la subjectivation, mais sur celui de la théorie sociale, en l’occurrence, d’une théorie des différents facteurs de la domination et des structures de l’expérience qui peuvent conduire ou bien au consentement à la domination, ou bien à la résistance.
2Nous commencerons par préciser le sens du concept de domination et analyser les différents processus sociaux et les structures de l’expérience sociale qui peuvent conduire ou bien au consentement ou bien à la résistance à la domination. Dans un deuxième temps, nous nous concentrerons sur le rapport de la reconnaissance et de la domination en cherchant chez Bourdieu et La Boétie de quoi compléter et développer le modèle hégélien sur le plan de la théorie sociale.
Vers une théorie sociale de la domination
3Le concept de domination fait rarement l’objet de traitement théorique approfondi dans les débats contemporains. En France, la discussion sociologique sur la question a été polarisée par la polémique d’auteurs comme Boltanski et Latour avec Bourdieu2. Le rejet de la théorie bourdieusienne de la domination, souvent caricaturée, s’accompagne du rejet du concept de domination en général, sans que l’on comprenne véritablement pourquoi ce concept doit être rejeté et non pas seulement la manière dont Bourdieu en fait usage. Cette seconde possibilité semble pourtant constituer une hypothèse digne de considération dans la mesure où Bourdieu n’a pas inventé un concept qui était déjà compté parmi les catégories fondamentales de la sociologie par Weber dans Économie et société et qui définit chez ce dernier un champ d’investigation important3. Dans le débat philosophique, la situation n’est pas meilleure. Il est généralement tenu pour acquis que Foucault a périmé le concept de domination et que tout ce qui pourrait être dit au moyen de ce dernier concept peut l’être mieux en lui substituant le concept de pouvoir. Le fait que Foucault n’ait quant à lui jamais voulu remplacer la « domination » par le « pouvoir », mais au contraire analyser la domination en termes de pouvoir ne retient généralement pas l’attention4. Le seul auteur contemporain à avoir conféré à la domination un rôle central appartient paradoxalement à la philosophie normative post-analytique. Il s’agit de Pettit5 qui a proposé une théorie de la démocratie comme dispositif de non-domination. La définition qu’il donné de la domination, modelée sur la critique républicaine de la tyrannie, semble cependant tout à la fois trop étroite et emprunte d’une forme de naïveté sociologique6.
4Les difficultés à faire de la domination un objet théorique tiennent sans doute à des raisons contingentes, mais elles s’expliquent également par le fait que ce concept peut faire l’objet d’usages théoriques qui peuvent sembler mutuellement contradictoires. Il existe en effet deux approches divergentes de la domination, mais on peut montrer que sans se contredire nécessairement, elles peuvent être articulées l’une à l’autre de différentes manières. La première consiste à définir la domination à partir de l’interaction sociale : c’est le cas chez Weber qui la définit par la capacité qu’ont certains partenaires d’interaction à se faire obéir en vertu de la docilité d’autres partenaires7, et c’est encore le cas chez Foucault, qui, dans « L’éthique du souci de soi comme pratique de liberté », définit la domination comme une stabilisation de rapports de pouvoirs entre individus8. La deuxième approche conduit à définir la domination à partir des rapports entre groupes sociaux et non plus des interactions. Le terme désigne alors le fait que certains groupes sont parvenus à configurer les institutions et les hiérarchies symboliques conformément à leurs intérêts. C’est sur ce modèle que des auteurs comme Marx et Bourdieu, ainsi que différents courants féministes, pensent la domination comme un rapport social. Ces deux définitions sont en apparence incompatibles, mais elles peuvent reconduire l’une à l’autre de différentes manières. En effet, l’un des objectifs des théories de la domination comme rapport social est d’expliquer les interactions marquées par la domination : chez Marx, il s’agit d’expliquer pourquoi l’ouvrier se soumet à la discipline de fabrique et pourquoi il peut néanmoins s’efforcer d’y résister9 ; chez Bourdieu, le concept de « domination masculine » a notamment pour fonction d’expliquer la nature des interactions entre hommes et femmes et la manière dont les hommes et les femmes y font « l’expérience de la domination »10. Inversement, l’échelle macrosociale de la domination, celle des rapports sociaux de domination, peut être expliquée à partir de l’échelle microsociale. On trouve une illustration de cette démarche aussi bien dans l’analyse de la domination masculine qui est proposée par Goffman11 que dans la description foucaldienne de la domination de classe en termes de pouvoir dans le cours intitulé La Société punitive12.
5Une manière d’articuler les deux approches consiste à distinguer les objectifs complémentaires de chaque échelle de l’analyse de la domination. L’analyse à l’échelle microsociale permet de forger un concept de la domination dont l’usage est descriptif et analytique. On en fait un usage descriptif lorsqu’on affirme qu’il y a domination dès qu’un rapport de pouvoir s’est stabilisé sous forme de régularités observables dans les interactions. On en fait un opérateur d’analyse lorsqu’on cherche à comprendre comment les facteurs de stabilisation des rapports de pouvoir agissent sur les conduites et sur les interactions. Ces facteurs peuvent relever de logiques microsociales, dont Goffman ou Foucault font parfois l’analyse, mais ils peuvent également relever de logiques macrosociales qui comme telles ne sont pas observables à l’échelle microsociale13. Si l’on souhaite éviter de donner un sens trop extensif au concept de domination lorsqu’on en fait usage à l’échelle macrosociale de l’analyse, en parlant par exemple de domination dès qu’il y a inégalité structurelle, il convient sans doute de l’employer seulement dans le cadre d’une théorisation des facteurs macrosociaux de la stabilisation des rapports de pouvoir : habitus constitués dans le processus de la socialisation, mécanismes de naturalisation et de dissimulation des asymétries de pouvoir, institutionnalisation de discours de justification, etc.
6L’approche wébérienne de la domination fournit une illustration de ce type de définition de la domination à partir de la problématique de la stabilisation des rapports de pouvoir en même temps qu’elle permet d’identifier les différents défis qu’une théorie sociale de la domination doit relever14. Dans le premier tome d’Économie et société, intitulé « Les catégories de la sociologie », le concept de domination fait l’objet d’une double thématisation : dans le chapitre 1 (§ 16 : « Puissance, domination »15) et dans le chapitre 3 (§ 1 : « Définition, condition et modes de domination »16 ; § 2 : « Les types de domination légitime »17). Deux points méritent d’être relevés : une définition de la domination par la probabilité d’être obéi ; une analyse des facteurs de l’obéissance.
7Weber part d’une opposition entre « pouvoir » (Macht) et domination (Herrschaft). Le pouvoir est la capacité de faire triompher sa volonté. Or, il existe tellement de manières de faire triompher une volonté que le concept de pouvoir est « sociologiquement amorphe »18. Il ne désigne aucune forme de relation sociale spécifique, aucune forme de régularité sociale. Le concept de domination est plus spécifique. Il désigne une interaction faisant intervenir un ordre (un commandement) (Befehl) et une docilité (Fügsamkeit). On peut donc parler de domination dès qu’une relation sociale (entre deux individus, ou au sein d’un « groupement de domination »19) est structurée par une disposition à obéir qui permet que les acteurs puissent organiser leurs interactions en se référant à la forte probabilité que des ordres soient suivis d’effets. En résultent des relations de pouvoir asymétriques, qui, parce qu’elles sont fondées sur des dispositions, n’ont pas constamment besoin de commandements expressément formulés pour rester stables.
8En parlant de la docilité comme d’une « disposition acquise » (eingeübte Einstellung), Weber semble fonder l’obéissance sur l’habitude, mais il ajoute qu’elle suppose quelque chose de plus : « un degré minimum de volonté d’obéir (ein bestimmtes Minimum an Gehorchen wollen) »20. Ce consentement suppose à son tour, d’une part, un intérêt (qui peut être soit matériel, soit affectif, soit moral), et d’autre part, une légitimation (de type rationnel, traditionnel, ou charismatique). Il y a donc trois types de facteurs de la domination : l’habitude, l’intérêt et la légitimation. Chaque facteur apparaît comme nécessaire et non suffisant, devant être complété par les autres. Weber n’en donne pas les raisons, mais l’on peut imaginer que la domination s’accompagne toujours de formes de violence et d’injustice qui ont la capacité de briser l’apparence de naturalité que confère toute habitude, mais aussi de faire apparaître comme illégitime la poursuite de nos propres intérêts. D’où la nécessité de renforcer l’habitude par l’intérêt, et l’intérêt par des légitimations. Et puisque les légitimations peuvent être sapées par l’expérience de la violence et de l’injustice, il faut qu’elles s’appuient à leur tour sur l’habitude ou l’intérêt.
9L’analyse des facteurs de la domination est donc chez Weber remarquablement différenciée, sans qu’on ne trouve rien qui relève à proprement parler de rapports sociaux de domination. Cette absence n’a rien d’étonnant puisqu’il conçoit manifestement la domination comme une spécificité des groupes sociaux à fonctionnement hiérarchisé qu’il nomme des « groupements de domination » (comme l’entreprise et l’administration). Il saute aux yeux que les relations asymétriques qui s’y établissent ne peuvent être dérivées immédiatement des rapports entre classes et groupes de statuts. L’analyse wébérienne n’en est pas pour autant incompatible avec une analyse de la domination à l’échelle macrosociale. Si l’on se tournait vers la théorie bourdieusienne de la domination, on verrait ainsi qu’elle ne conduit pas tant à introduire de nouveaux facteurs de la domination qu’à privilégier l’explication de la domination par les deux premiers facteurs que sont l’habitude et l’intérêt, tout en relativisant l’importance de la légitimation : la domination repose sur une adhésion spontanée (fondée dans des habitus et le sense of one’s place21) et l’incapacité à faire valoir ses propres intérêts (fondée dans une violence symbolique22) davantage que sur une adhésion consciente et volontaire23. En définitive, loin de rompre avec elle, Bourdieu reformule l’analyse wébérienne de la domination en analysant les facteurs de la domination à l’échelle macrosociale. Ce faisant, il fait apparaître le caractère déterminant d’autres processus sociaux et il apporte trois compléments décisifs. Premièrement, il montre que la contribution des habitudes à la domination doit être analysée du point de vue d’une théorie de la socialisation comme incorporation pratique et cognitive, affective et symbolique, des hiérarchies sociales24. Deuxièmement, dès que l’analyse de la domination cesse de prendre pour objet des « groupements de domination » où les individus peuvent partager un même intérêt, la relation entre domination et intérêt devient plus complexe. Un monde social où les groupes sociaux ont des intérêts incompatibles est fondé sur une violence sociale qui continue d’exister en tant que violence symbolique mais qui peut ressurgir comme violence physique dès que la domination est mise en question (comme le prouvent la violence raciste ou sexiste)25. La dissimulation de l’arbitraire des asymétries de pouvoir et la violence deviennent centrales dans l’analyse de la domination26. Troisièmement, on voit que dès que la domination est rapportée à l’antagonisme des intérêts sociaux, elle ne doit plus seulement être analysée dans ses rapports avec le consentement, comme chez Weber, mais aussi avec le conflit. Il en résulte notamment que la question de la justification de la domination doit elle aussi être posée en des termes différents qui reconduisent de Weber à Marx. D’une part, la légitimation, au sens de la justification susceptible d’être acceptée par tous, devient nécessairement mystification (ou idéologie, dans les termes de Marx). D’autre part, la justification prend d’autres formes que celles de la légitimation, celle de la méconnaissance de l’arbitraire de la domination chez Bourdieu, celle des illusions justificatrices (fétichisme) chez Marx27.
Quatre relations entre reconnaissance et domination
10Différents facteurs contribuent donc à stabiliser les rapports de pouvoir et à leur conférer la forme de relations de domination. Différents facteurs peuvent également saper le consentement et susciter des résistances. Quels rôles les attentes de reconnaissance et les effets de reconnaissance peuvent-ils jouer dans ces processus de stabilisation ou de déstabilisation de la domination ?
11Pour poser le problème, il est commode de repartir de Hegel. Le chapitre IV-A de la Phénoménologie de l’esprit, intitulé « Domination et servitude », associe doublement les concepts de domination et de reconnaissance, en même temps qu’il les élève pour la première fois au rang de concepts majeurs dans l’histoire de la philosophie. D’une part, la relation de domination et de servitude (Herrschaftund Knechtschaft) y apparaît comme le résultat d’une lutte à mort résultant d’un conflit de reconnaissance28. Elle s’établit lorsque l’une des deux consciences de soi reconnaît son infériorité. Un individu devient dominé ou « serviteur » (Knecht) en reconnaissant un statut supérieur à un autre qui devient ainsi dominant ou « maître » (Herr). En d’autres termes, la domination est fondée sur une reconnaissance asymétrique qui a son origine dans la violence d’une lutte. Mais d’autre part, la domination est présentée comme une relation qui finit par s’avérer insatisfaisante pour le dominé autant que pour le dominant. Les attentes de reconnaissance apparaissent donc également comme des facteurs qui sont susceptibles de générer un regard critique sur les relations de domination, voire de conduire à les transformer. Même si Hegel ne dit rien du renversement de la domination, la structure de la section IV-A suggère que le rapport dominant/dominé est condamné par avance par sa structure asymétrique, et que l’insatisfaction d’attentes de reconnaissance fondamentales pourrait jouer un rôle déterminant dans son dépassement, sous une forme qui pourrait bien être celle de nouvelles luttes de reconnaissance. En d’autres termes, la domination apparaît tout à la fois comme un facteur de transformation des relations de pouvoir en domination mais aussi comme un facteur susceptible de saper le consentement à la domination et de susciter des résistances. Bourdieu permet de comprendre comment ces deux thèses peuvent être articulées l’une à l’autre sur le plan de la théorie sociale.
12Dans la mesure où il peut sembler paradoxal de s’appuyer sur Bourdieu pour développer des idées hégéliennes sur la reconnaissance, il faut sans doute commencer par rappeler que les Méditations pascaliennes font de la « recherche de reconnaissance », en tant que promesse de compensation du sacrifice de l’amour propre, la forme première de l’investissement affectif du monde social29. Cette recherche est la force motrice la plus puissante du processus de socialisation dont le rôle est déterminant dans l’intériorisation des hiérarchies symboliques. En effet, l’être social est un « être perçu »30 (c’est-à-dire reconnu) et c’est seulement à travers ces hiérarchies qu’une reconnaissance peut être obtenue. C’est parce qu’il est impossible de renoncer à la reconnaissance au cours du processus de socialisation que la dimension symbolique de la domination opère, que la dimension arbitraire de ces hiérarchie est « méconnue »31, et que les dominés en viennent à ajuster leurs attentes de reconnaissance au « sense of one’s place »32 et à reconnaître la supériorité des membres des classes supérieures (notamment dans des conduites de déférence). En définitive, la reconnaissance joue donc un rôle dans chacun des trois types de facteurs que nous avons fait ressortir à partir de Weber : habitude, intérêt et justification. Il existe un puissant intérêt à la reconnaissance à travers les hiérarchies symboliques dans la mesure où les attentes de reconnaissance sont la forme principale de notre investissement affectif du monde social. Il en résulte l’habitude d’attendre, de demander et de donner la reconnaissance conformément au sense of one’s place. Et ces habitudes, en naturalisant les cadres sociaux de la reconnaissance dissimulent leur arbitraire et contribuent par là même à une justification par méconnaissance.
13La reconnaissance n’est cependant pas seulement un facteur de domination mais aussi une dimension du processus social par laquelle la domination peut être mise en question. Selon Bourdieu, le monde social n’est pas exclusivement constitué de processus contribuant à la reproduction des rapports sociaux de domination, mais aussi de luttes symboliques qu’il conçoit comme des luttes de reconnaissance. Il est vrai que dans La Distinction et Le Sens pratique, Bourdieu affirme que l’ajustement de leur attentes de reconnaissance empêche les dominés de participer pleinement à ces luttes33. Mais il semble que la nouvelle importance accordée par les Méditions pascaliennes à la « recherche de reconnaissance » l’ait conduit à une nouvelle position : tous participent aux luttes de reconnaissance34. La Misère du monde donne différentes illustrations du fait que certaines attentes de reconnaissance restent structurellement insatisfaites. Il est tout aussi incontestable que les modalités de l’exercice de la domination peuvent conduire ponctuellement à des sentiments d’humiliation ou d’injustice. Lorsque Bourdieu souligne qu’« il n’est pas de pire dépossession, de pire privation, peut-être, que celle des vaincus dans la lutte symbolique pour la reconnaissance, pour l’accès à un être social socialement reconnu » et qu’il ajoute que « cette lutte ne se réduit pas à un combat goffmanien pour donner une représentation favorable de soi »35, il suggère que l’expérience du déni de reconnaissance a le pouvoir de saper le consentement et d’enclencher des résistances, voire, dans certaines conditions, de mobiliser les individus et les groupes contre la domination (mobilisations auquel le sociologue prétend précisément participer, en tant que « porte-parole », en tentant de dénaturaliser et de saper les effets de méconnaissance). Mais, plutôt que de développer une analyse des luttes contre la domination en termes de lutte de reconnaissance, Bourdieu enchaîne sur le thème hobbesien d’une « concurrence pour un pouvoir qui ne peut être obtenu que par d’autres concurrents pour le même pouvoir »36. L’héritage d’une conception kojèvienne de la reconnaissance comme horizon agonistique généralisé et facteur de la domination lui interdit de penser les luttes de reconnaissance comme des luttes contre la domination. Pour développer sur le plan de la théorie sociale l’idée suivant laquelle la reconnaissance peut saper le consentement à la domination et susciter des résistances, il lui aurait fallu substituer une conception de la lutte de reconnaissance de type deweyen37 ou honnethien à celle qu’on trouve chez Kojève. La socialisation est certes un processus d’intériorisation de hiérarchies normatives qui peut conduire à trouver normal d’être dévalorisé, et il est certes toujours possible de s’habituer à différentes formes de mépris social et d’humiliation ordinaires, cependant, les expériences du mépris et de l’humiliation ont la capacité de remettre en cause le sense of one’s place et la validité des critères de reconnaissance institutionnalisés38.
14Si l’on trouve donc chez Hegel deux modèles pour penser les rapports entre reconnaissance et domination, et si Bourdieu permet de préciser comment ils peuvent être articulés sur le plan de la théorie sociale, deux autres rapports entre domination et reconnaissance doivent être pris en compte : le premier concerne la manière dont la reconnaissance, et non pas seulement le déni de reconnaissance, constitue une condition pour les mobilisations contre la domination, le second est relatif à l’instrumentalisation de la reconnaissance. L’un et l’autre sont au centre des analyses de La Boétie dans Le Discours de la servitude volontaire39. La reconnaissance y est conçue comme une dimension fondamentale des relations sociales et comme un bien social ambivalent. En s’inspirant de la théorie aristotélicienne de l’amitié comme fondement de la cité, La Boétie fait de la reconnaissance une condition constitutive de la socialité naturelle et un bien qui rend les liens sociaux plus étroits et meilleurs. Mais il souligne aussi que ce bien peut perdre sa valeur quand les relations sociales sont organisées par la domination plutôt que par l’égalité et la liberté naturelles. Dans une société structurée par une hiérarchie de statuts et de pouvoirs, ce ne sont pas seulement les conditions de la reconnaissance mutuelle, seule à être pleinement satisfaisante, qui sont sapées. Tous ceux qui participent de cette hiérarchie cherchent en effet à témoigner de leur reconnaissance (dans tous les sens possibles du terme reconnaissance) à ceux qui occupent une position supérieure afin de s’assurer de leur protection. La reconnaissance devient fausse en même temps que purement instrumentale. Par ailleurs, la domination, en isolant les individus les uns des autres, tend à détruire les formes de reconnaissance, y compris entre ceux qui subissent la hiérarchie des statuts et des pouvoirs sans y participer activement. Ces effets de la domination sur la reconnaissance contribuent à la permanence de la domination. La Boétie souligne que ceux qui conservent une connaissance et un désir de l’égalité et de la liberté naturelles restent isolés, et que l’absence de reconnaissance mutuelle leur interdit aussi bien d’accéder à une véritable connaissance de cette égalité et de cette liberté, que de lutter ensemble contre la domination.
15La Boétie ayant écrit son Discours de la servitude volontaire en 1548, il peut sembler de nouveau paradoxal de chercher chez lui de quoi compléter, sur le plan de la théorie sociale, la réflexion sur les rapports de la domination et de la reconnaissance. Pourtant, l’idée selon laquelle les groupes sociaux sont définis par des relations de reconnaissance qui peuvent être transformés ou détruits par les rapports de domination est susceptible de trouver différentes illustrations dans les sciences sociales. Hoggart, dans La Culture du pauvre, montre ainsi que la domination ne produit pas seulement des formes de reconnaissance hiérarchisée, mais aussi des formes de déni de reconnaissance réciproques : dans une société de classe, les rapports de reconnaissance sont marqués par l’opposition entre eux et nous40. La sociologie du travail la plus récente a par ailleurs souligné le rôle joué par les techniques de pouvoir propres à l’entreprise néolibérale dans la fragilisation des relations de reconnaissance constitutives des collectifs de travail41. On voit dans ces différentes analyses que l’appartenance à un groupe peut être définie du point de vue des relations de reconnaissance qui unissent les membres de ce groupe, que ce groupe peut se constituer en pôle de résistance à la domination, que les attentes de reconnaissance de ses membres peuvent être structurées par cette résistance, mais que ce groupe et ces relations de reconnaissance, ainsi que ces résistances, peuvent aussi être dissoutes par une domination qui individualise et isole, que ce soit sous l’effet de la crainte (liée à la possibilité d’arbitraire qui accompagne toujours la domination42) et de l’impossibilité de communiquer librement avec autrui43, comme l’indiquait La Boétie, ou sous l’effet de procédures de précarisation et de mise en concurrence des individus, comme dans l’organisation néolibérale du travail.
16L’idée suivant laquelle la domination peut également donner lieu à des formes d’instrumentalisation de la reconnaissance, et être entretenue par elles, peut également être développée de différentes manières, notamment à partir de Marx. Des « Notes sur James Mill » au Capital, on trouve en effet l’idée selon laquelle les relations de domination conduisent les individus à chercher à se faire reconnaître sous des « masques », sous des apparences trompeuses, parce qu’il leur faut jouer le rôle que les dominants attendent d’eux44. Si l’on voulait développer cette indication du point de vue la théorie sociale, on pourrait se référer aussi bien à Adorno, lorsqu’il soutient que le fait que nous soyons obligés d’endosser des « rôles sociaux » constitue la preuve de la non vérité de la société45, qu’à James Scott qui souligne que la domination génère des interactions fausses qui sont accompagnées d’un texte caché qui en dénonce la non vérité46. La Boétie, Marx, Adorno et Scott affirment tous, chacun à leur manière, que l’instrumentalisation de la reconnaissance n’est pas seulement un instrument de justification de la domination, comme dans le cas des « idéologies de reconnaissance » propre au management néolibéral47, mais aussi une stratégie des groupes des dominés pour faire avec la domination. « Faire avec » signifiant ici s’adapter à la domination plutôt qu’y résister ouvertement, ce qui n’empêche pas de la critiquer en même temps, et donc de donner à cette reconnaissance instrumentalisée une forme hautement ambivalente.
Notes de bas de page
1 Pour une illustration de ces discussions, voir van den Brink, B., Owen, D. (dir.), Recognition and Power. Axel Honneth and the Tradition of Critical Social Theory, Cambridge, Cambridge University Press, 2007.
2 Sur ces polémiques, voir Gautier, C., « La domination en sociologie n’est-elle qu’une fiction ? », Actuel Marx, no 49, 2011, p. 32-45.
3 Weber, M., Sociologie de la domination, Paris, La Découverte, 2012.
4 Nous nous permettons de renvoyer sur ce point à Renault, E., « Pouvoir ou domination ? Pouvoir ou exploitation ? Deux fausses alternatives », in Laval, C., Paltrinieri, L., Taylan, F. (dir.), Marx & Foucault. Lecture, usages, confrontations, Paris, La Découverte, 2015, p. 199-212.
5 Pettit, P., Républicanisme. Une théorie de la liberté et du gouvernement, Paris, Gallimard, 2004.
6 Lorsque par exemple elle pose en axiome que la domination est toujours publiquement perçue. Pour une étude de la manière dont une théorie sociale de la reconnaissance pourrait enrichir la conception néo-républicaine de la domination, voir Lazzeri, C., « Repenser le concept républicain de domination », Diacritica, no 24/2, 2010, p. 129-164.
7 Weber, M., Économie et société, Paris, Plon, 1971, t. I, p. 95.
8 M. Foucault définit les « états de domination » comme des situations dans lesquelles « les rapports de pouvoir, au lieu d’être mobiles et de permettre aux différents partenaires une stratégie qui les modifie, se trouvent bloqués et figés » (« L’éthique du souci de soi comme pratique de liberté », in Dits et Écrits, Paris, Gallimard, t. IV, 1994, p. 710).
9 Sur l’articulation des échelles macro et micro de l’analyse chez Marx, nous nous permettons de renvoyer à Renault, E., Marx et la philosophie, Paris, PUF, 2014, chapitre 9 : « Travail et domination ».
10 Bourdieu, P., La Domination masculine, Paris, Seuil, 1998, p. 54-55 : « la théorie matérialiste de l’économie des biens symboliques […] [vise à faire] sa place dans la théorie à l’objectivité de l’expérience subjective des relations de domination ».
11 Goffman, E., L’Arrangement entre des sexes, Paris, La Dispute, 2002.
12 Foucault, M., La Société punitive, Paris, Gallimard, 2014.
13 Comme l’a souligné B. Lahire, in Monde pluriel. Penser l’unité des sciences sociales, Paris, Seuil, 2012, p. 225-317.
14 Pour une présentation des principes et des enjeux de la sociologie wébérienne, voir l’introduction d’Y. Sintomer à l’édition française de Weber, M., Sociologie de la domination, p. 11-39.
15 Weber, M., Économie et société, p. 95-96.
16 Weber, M., Économie et société, p. 285-289.
17 Weber, M., Économie et société, p. 289-290.
18 Weber, M., Économie et société, p. 95. Les traducteurs d’Économie et société rendent Macht par puissance, en obscurcissant le sens de la distinction. Dans sa traduction de la Sociologie de la domination, Isabelle Kalinowski rend justement ce concept par « pouvoir ».
19 Weber, M., Économie et société, p. 96.
20 Weber, M., Économie et société, p. 285.
21 Bourdieu, P., Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1998, p. 220 : « un sens de sa place (actuelle ou potentielle), converti en un sens du placement qui commande son expérience de la place occupée, définie absolument et surtout rationnellement, comme rang, et les conduites à tenir pour la tenir (« tenir son rang »), et s’y tenir (« rester à sa place », etc.) ».
22 Bourdieu, P., Méditations pascaliennes, p. 204 : « La violence symbolique est cette coercition qui ne s’institue que par l’adhésion que le dominé ne peut manquer d’accorder au dominant (donc à la domination) lorsqu’il ne dispose, pour le penser et pour se penser ou, mieux, pour penser sa relation avec lui, que d’instruments de connaissance qu’il a en commun avec lui et qui, n’étant que la forme incorporée de la structure de la relation de domination, font apparaître cette relation comme naturelle ».
23 Bourdieu, P., Méditations pascaliennes, p. 211 : « La reconnaissance de la légitimité n’est pas, comme le croit Max Weber, un acte libre de la conscience claire ; elle s’enracine dans l’accord immédiat entre les structures incorporées, devenues schèmes pratiques ».
24 Bourdieu, P., Méditations pascaliennes, p. 197-218.
25 Bourdieu, P., Méditations pascaliennes, p. 275-276.
26 Bourdieu, P., Passeron, J. -C., La Reproduction, Paris, Minuit, 1970, p. 18-33.
27 Pour une confrontation entre les conceptions marxiennes et bourdieusiennes de la domination, voir Burawoy, M., « La domination est-elle si profonde ? Au-delà de Bourdieu et de Gramsci », Actuel Marx, no 50, 2011, p. 166-190 et Renault, E., « L’idéologie comme légitimation et comme description », Actuel Marx, no 43, 2008, p. 80-95.
28 Pour une présentation plus développée du rapport entre reconnaissance, lutte de reconnaissance et domination, voir Renault, E., « Reconnaissance, lutte, domination : le modèle hégélien », Politique et Sociétés, vol 28/3, 2009, p. 23-43.
29 Bourdieu, P., Médiations Pascaliennes, p. 199-200. Sur la théorie bourdieusienne de la reconnaissance, voir Voirol, O., « Reconnaissance et méconnaissance. Sur la théorie de la violence symbolique », Informations sur les sciences sociales, vol. 43/3, 2004, p. 403-444 ; Lazzeri, C., « Reconnaissance spinoziste et sociologie critique. Spinoza et Bourdieu », in Citton, Y., Lordon, F. (dir.), Spinoza et les sciences sociales, Paris, Amsterdam, 2008, p. 345-398 ; Lazzeri, C., « Conflits de reconnaissance et sociologie critique », in Bankovsky, M., Le Goff, A. (dir.), Penser la reconnaissance. Entre théorie critique et philosophie française contemporaine, Cnrs édition, 2012, p. 53-72.
30 Bourdieu, P., Médiations Pascaliennes, p. 199-200.
31 Bourdieu, P., Médiations Pascaliennes, p. 125-126.
32 Bourdieu, P., Médiations Pascaliennes, p. 220.
33 Bourdieu, P., La Distinction, Paris, Minuit, 1979, p. 549 ; Le Sens pratique, Paris, Minuit, 1980, p. 105-106.
34 Bourdieu, P., Méditations pascaliennes, p. 223 : « Le monde social est donc à la fois le produit et l’enjeu de luttes symboliques, indissociablement cognitives et politiques, pour la connaissance et la reconnaissance, dans laquelle chacun poursuit non seulement l’imposition d’une représentation avantageuse de soi […] mais aussi le pouvoir d’imposer comme légitimes les principes de construction de la réalité sociale les plus favorables à son être social (individuel et collectif, avec par exemple les luttes sur les limites des groupes) ainsi qu’à l’accumulation d’un capital symbolique de reconnaissance ».
35 Bourdieu, P., Méditations pascaliennes, p. 284.
36 Ibidem.
37 Voir Renault, E., « Dewey et Mead Hégéliens » in Cukier, A., Debray, E. (dir.), La Théorie sociale de George Herbert Mead. Études critiques et traductions inédites, Lormont, Le Bord de l’eau, 2014, p. 86-105.
38 Nous avons développé ces thèmes dans Renault, E., L’Expérience de l’injustice, Paris, La Découverte, 2004.
39 Pour une présentation du Discours de la servitude volontaire et ses enjeux pour les débats de la philosophie sociale et de la sociologie contemporaines, voir Renault, E., « Domination et pathologie sociale chez La Boétie », Cahiers La Boétie, n ° 3, 2013, p. 137-151.
40 Hoggart, R., La Culture du pauvre, Paris, Minuit, 1991.
41 Sur cette discussion, voir notamment Jean-Philippe Deranty, « Travail et expérience de la domination dans le néolibéralisme contemporain », Actuel Marx, n ° 49, 2011, p. 73-89.
42 Comme le soulignait le républicanisme, dont s’inspire La Boétie, et comme l’affirme aujourd’hui le néorépublicanisme.
43 Communication qui est toujours l’un des enjeux du pouvoir, comme le souligne Foucault lorsqu’il introduit la problématique du « ’bloc’ de capacité-communication-pouvoir » (« Le sujet et le pouvoir », in Dits et écrits, t. IV, p. 234).
44 Renault, E., « Three Marxian Approaches to Recognition », Ethical Theory and Moral Practice, vol. 16/4, 2013, p. 699-711.
45 Adorno, T. W., Société : Intégration, désintégration, Paris, Payot, 2011, p. 27-28.
46 Scott, J., La Domination et les arts de la résistance, Paris, Ed. Amsterdam, 2009.
47 Honneth, A., « La reconnaissance comme idéologie », in La Société du mépris, Paris, La Découverte, 2006, p. 245-274.
Auteur
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Emmanuel Renault
Professeur à l’Université de Paris Ouest-Nanterre. Parmi ses récentes publications en philosophie sociale et en théorie critique : L’expérience de l’injustice (Paris, La Découverte, 2004), Souffrances sociales (Paris, La Découverte, 2008), Marx et la philosophie (Paris, PUF, 2015).
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