Les soieries occidentales « pour le Levant » (xviiie-xixe siècles) : un cas d’archéologie des textiles modernes
Γαλλιϰά μεταξωτά για την Ανατολή (18ο ϰαι 19ο αι. μ. Χ.). Αρχαιολογία των συνχρόνων υφασμάτων
p. 171-183
Résumé
Dans le cadre d’une manifestation sur l’artisanat antique où le textile et l’archéologie occupent une part essentielle, il a paru opportun de souligner les aspects méthodologiques d’une approche archéologique des textiles modernes, en s’appuyant sur la recherche en cours consacrée aux soieries fabriquées en France aux xviie et xixe siècles, principalement à Lyon, et destinées aux marchés levantins. Les sources archivistiques fournissent de précieux renseignements sur la réglementation, l’organisation de la distribution et le commerce, mais sont silencieuses sur les tissus eux-mêmes (conception, production, caractéristiques techniques) : c’est l’étude directe d’un corpus archéologique de tissus qui a produit d’intéressants résultats sur certaines au moins de ces questions.
Η πρόθεση στοχεύει στο να φανερώσουμε αυτό που προσφέρει μία αρχαιολογική μελέτη του σύγχρονου υφάσματος με βάση την έρευνα που διενεργείται τώρα σχετικά με τα μεταξωτά που παρήχθησαν στη Γαλλία κατά τον 18ο και 19ο αι. για την αγορά της Ανατολής. Οι πηγές τεκμηρίωσης παρέχουν πολύτιμα δεδομένα σχετικά με την οργάνωση της διανομής και το εμπόριο, αλλά αποδεικνύονται εντελώς ελλειμματικές σχετικά με ορισμένα θέματα για τα οποία ήταν απαραίτητο να συντάξουμε ένα corpus και να μελετήσουμε απευθείας τα συγκεντρωμένα κομμάτια.
Texte intégral
1. Le textile moderne et l’archéologie
1.1. Un objet d’étude archéologique
1Cet angle d’approche, qui relie du matériel moderne à l’archéologie, peut paraître paradoxal de prime abord. De fait, l’association de ces termes n’est pas évidente si l'on pense aux tendances dominantes de la définition et de la pratique de l’archéologie. Pourtant cet élargissement est tout à fait fondé scientifiquement. En effet, ce postulat de départ ne semble incohérent que si l'on définit l’archéologie d’une part par son rapport étymologique aux périodes reculées et, d’autre part, par la pratique professionnelle de la fouille.
2L’étymologie du terme « archéologie » tout d’abord, comme « étude de l’ancien », exclurait d’emblée « le récent » de cette discipline. Mais ceci n’est pas un argument très solide, quand on sait, dans les langues, la distorsion entre l’étymologie et le sens des mots. Que l’étymologie et l’usage sémantique ou la pratique réelle soient parfois antagonistes interdit de prendre la première comme définitoire des seconds. De plus la définition par « l’ancien » se fonde sur le seul critère du temps qui n’est pas une donnée fixe, mais conditionnée par la position de l’observateur rétrospectif qui étudie les ouvrages. Cette relativité entre l’ouvrage étudié et l’époque où vit le chercheur qui l’étudie ne saurait donc constituer un critère pour définir la science à laquelle il se dévoue.
3Le second critère, celui qui relie l’archéologie à la pratique de la fouille, pose également problème, puisqu’il mêle des découvertes d’objets aussi bien que de restes organiques, minéraux ou végétaux et, à moins de faire entrer l’anthropologie, la botanique ou la minéralogie dans l’archéologie, on voit mal qu’une pratique professionnelle, celle des fouilleurs, puisse sérieusement être définitoire d’une science, de même que la découpe pratiquée par le chirurgien n’est considérée par personne comme définitoire de la science médicale.
4De plus, la définition par la fouille exclut de l’archéologie les objets qui n’auraient pas été mis au jour, mais qui sont analogues à d’autres objets qui, eux, se trouvent enfouis : cela reviendrait étrangement à inclure dans l’archéologie les temples de Delphes, mais pas le Parthénon. Et quelle discipline aurait pris en charge tous les vestiges à moitié enfouis que décrivent les voyageurs des xviiie et xixe siècles ?
5Au contraire des critères précédents, la cohérence épistémologique est totale si on considère l’archéologie par rapport à son objet de science : cette science traite des manifestations historiquement diverses de l’art (employé ici dans le sens latin de l’ars). Cette conception suppose une redistribution épistémologique dont ce n’est pas ici le lieu de discuter et dont on retrouvera les développements ailleurs1.
6Cette définition a plusieurs conséquences. D’abord, et cela nous ramène plus directement à la question des brocarts, peu importe l’époque de production des ouvrages : anciens ou récents, voire très récents. C’est ce qui fonde l’archéologie moderne et contemporaine comme un élargissement du champ d’étude de l’archéologie, à condition de reconsidérer cette science dans son ensemble, à intégrer ou exclure certains éléments et à élargir la période historique généralement étudiée. Dans cette optique, une étude archéologique des soieries occidentales est similaire aux études de textiles antiques et s’avère tout à fait légitime. Ensuite, en lien avec la fouille précédemment évoquée, l’enfouissement ou non des objets étudiés ne change pas leur statut dans l’archéologie : les tissus modernes conservés dans les collections publiques ou privées sont archéologiques au même titre que les textiles minéralisés retrouvés dans des tombes antiques. De même, l’état conservé ou non des ouvrages ne change pas leur situation par rapport à l’archéologie : on peut mener une analyse des ouvrages notamment par les textes et les images comme c’est le cas pour l’ensemble des processus de fabrication textiles en usage dans l’empire ottoman, qui nous sont connus en grande partie grâce aux descriptions qu’en ont faites des témoins. Autre conséquence : les différentes catégories d’équipements, qu’ils soient valorisés lorsqu’on leur reconnaît une valeur artistique, ou non, sont égaux comme objets archéologiques : les tissus modernes recensés en Grèce n’étaient pas considérés à l’époque en France comme les meilleures productions des fabriques lyonnaises.
7Il ne s’agissait pas ici de faire un développement général sur l’archéologie, mais ces présupposés me semblaient nécessaires, car ils expliquent qu’on puisse parler d’une archéologie du textile moderne et contemporain comme analyse technique des produits et des effets réciproques entre les procédés de fabrication et l’organisation sociale ou économique, par exemple les conséquences des modifications de l’outillage sur l’organisation et la division du travail.
1.2. Des démarches analogues
8Comme objet de science, tissus antiques et tissus modernes relèvent tous deux de l’archéologie. Les démarches suivies pour l’étude de ces ouvrages sont en conséquence identiques. De fait, le parallélisme est très net quand on compare les modes d’analyse des textiles anciens et modernes.
9Ainsi, une partie de l’étude sur les brocarts a consisté à constituer un corpus dans le maximum de collections possibles. L’enquête s’est déroulée en Attique, en Eubée, dans les Sporades, en Argolide, en Épire, en Crète, dans le Dodécanèse et une enquête ponctuelle a eu lieu à Izmir. Elle a porté principalement sur les collections publiques et, quand cela était possible, sur les collections privées, particulièrement à Skyros où il nous a été permis de rencontrer plus d’une vingtaine de familles qui ont gracieusement accepté de laisser photographier, examiner et mesurer leurs costumes intégrant les soieries occidentales. Certains servent encore lors des mariages ou au moment du carnaval annuel de l’île. Au total, ce sont près de 350 costumes qui ont été étudiés, dont certains comportent plusieurs pièces (gilet et robe par exemple) avec des soieries occidentales ; parfois la même pièce comporte plusieurs variétés de tissus. C’est donc un nombre beaucoup plus grand de types de tissus qui a été recensé.
10Comme pour les études de matériel d’autres époques, le recensement s’est accompagné d’une campagne photographique systématique et de l’examen du matériel, à l’œil nu et au compte-fils pour les premières constatations. Certains musées possèdent des fiches sur leurs pièces, comportant pour les plus précises la date d’acquisition, le mode d’acquisition (vente ou don) avec, le cas échéant, le prix d’achat, et une description succincte de la pièce. Dans tous les cas, il est indispensable de se déplacer et d’observer soi-même des éléments qui ne sont pas pris en compte dans les fiches, comme les rapports des motifs en hauteur et en largeur, l’emplacement des coutures entre les morceaux de soieries, les dimensions des morceaux de tissu, leur agencement sur un même vêtement (disposition inversée ou non). De plus, la description des fiches ne remplacera jamais une photographie et l’observation directe s’avère toujours préférable, car la photographie modifie les couleurs réelles de la pièce et ne permet pas l’étude technique de l’armure.
11Enfin, une troisième démarche s’avère similaire à celles qui portent sur du matériel ancien : le prélèvement de fils et l’analyse au stéréoscope. Ce travail, comme une partie du recensement, s’est fait en collaboration avec Youlie Spantidaki de Artex (Centre hellénique pour la recherche et la conservation des textiles archéologiques), dont le laboratoire dispose d’un équipement indispensable pour répondre à certaines questions comme les diamètres des fils, le sens de la torsion, les espacements entre les spires métalliques ou la largeur des lames entourant l’âme des filés.
1.3. Des difficultés similaires : des textes lacunaires sur les soieries
12En dehors des démarches très proches que je viens de souligner, le chercheur se retrouve face à des difficultés similaires en particulier pour l’exploitation des textes qui se trouvent être très lacunaires pour la connaissance précise des soieries. De ce point de vue, on aurait pu penser que la période moderne se trouverait mieux lotie que l’Antiquité. En fait, nous nous retrouvons devant des difficultés analogues : les sources dont nous disposons pour l’étude des soieries sont, en France, les archives nationales, les archives départementales (Rhône-Alpes, Bouches-du-Rhône) et communales, les archives des Chambres de Commerce et d’Industrie (Lyon, Marseille). Les archives des entreprises sont pratiquement inexistantes2 : soit elles ont été jetées, soit des fabricants étrangers de pays qui développent leur industrie textile les ont achetées afin de s’en inspirer pour la technique, les motifs ou la couleur.
13Si l’on synthétise, on peut dire que les textes documentent abondamment différents points. D’abord la réglementation de la production : par exemple les lisières dont la fabrication était très réglementée et les normes obligatoires pour informer sur les caractéristiques techniques des tissus. On peut citer également la protection des modèles : la création de la juridiction des Prud’hommes est directement issue du secteur textile. Les textes nous informent encore sur l’organisation du commerce, la répartition des rôles entre les commissionnaires, les courtiers et les négociants ; la place centrale de Marseille dans la distribution de ces marchandises. Enfin, les archives nous donnent des indications sur les volumes commerciaux échangés. Pratiquement aucune donnée ne fournit le nombre de navires occupés au commerce entre la France et le Levant : seul un certain M. Fouque, en 1843, expliquait que le commerce du Levant occupait, entre 1769 et 1778, 240 navires, en incluant ceux qui se rendaient en Barbarie, pour décroître à environ 150 entre 1779 et 17813. En revanche, pour les exportations françaises de soieries vers le Levant, ce sont surtout les information recensées au CAEF (Centre des Archives Économiques et Financières), placé sous la tutelle du Ministère des Finances et qui conserve les archives de l’Administration Centrale du Ministère et des établissements publics rattachés, qui fournissent des données à travers la série annuelle publiée par l’Administration des Douanes, intitulée Tableau général du commerce de la France avec ses colonies et les puissances étrangères. Les premiers volumes ont été publiés en 1825.
14Mais les archives ne fournissent aucune indication sur les tissus eux-mêmes, sur les modalités de leur conception ou de leur production, sur leurs caractéristiques techniques précises, sur les motifs choisis ou les teintures utilisées. En effet, peu de documents traitaient spécifiquement de ce marché : contrairement à ce qu’on constate pour les draps, il s’agissait, pour les soieries, de notations très éparses. En dehors de ces archives documentant le commerce à grande échelle, nous aurions pu espérer trouver des documents plus pointus sur des fabricants de soieries, pour apporter des renseignements sur leur production et le commerce de leurs créations. Mais nous sommes assez mal renseignés sur les principaux entrepreneurs de l’économie soyeuse. En ce qui concerne les sources imprimées, peu de données s’y trouvent réunies : les textes n’évoquaient le plus souvent que l’importation de cocons du Levant pour le marché français. Les récits de voyage constituent également une source précieuse, mais sur des sujets autres que celui de la production proprement dite.
15La difficulté de datation et d’attribution précises des soieries à des fabriques constitue la meilleure illustration des lacunes documentaires. Comme cela a été précisé plus haut, les archives des fabriques ont disparu4. Il nous reste quelques albums d’échantillons de fabriques ou des dépôts d’échantillons aux Prud’hommes5. Ces échantillons, de taille variable, se retrouvent en France dans des albums de fabricants. Deux ont été répertoriés à l’Union Centrale des Arts Décoratifs à Paris ; quatre autres, qui sont des albums de commissionnaires datés des années 1820 (fig. 1), conservés aujourd’hui par la maison Prelle, proviennent de la maison Corderier et Lemire ; on dispose également des albums des Prud’hommes (fig. 2) pour la protection des créations. La conformité entre un échantillon et un tissu recensé pourrait permettre l’attribution à une fabrique et une datation du tissu selon la période d’activité de ladite fabrique. Malheureusement, très peu de correspondances ont été mises en évidence jusqu’à présent.
Fig. 1 : Lyon, Fabrique Prelle, album d’échantillons de la fabrique Corderier et Lemire (vers 1824).

Ces échantillons servaient aux représentants pour proposer à la clientèle des motifs et des coloris différents.
© M.-L. Portal.
Fig. 2 : Lyon, Musée historique des tissus. Album des Prud’hommes (1843, F No 6).

Échantillon assorti en haut de la signature du Président du conseil des Prud’hommes.
© M.-L. Portal.
16Cette situation peut s’expliquer d’une part parce qu’on ne dispose que de peu d’albums d’échantillons des fabriques, d’autre part, parce que tous les costumes intégrant ces sortes de soieries n’ont pas encore été recensés ou ne sont pas parvenus jusqu’à nous. Une des difficultés majeures de l’étude tient donc à l’absence, en France, d’archives permettant de dater précisément les tissus à partir d’échantillons qui pourraient être rapprochés des tissus inventoriés en Grèce. De plus, dans les collections grecques, même si on dispose parfois de la date du costume, celle-ci peut ne pas être la même que celle des tissus qui le composent. De ce fait, on se retrouve devant une impasse : l’impossibilité de dater précisément les pièces recensées, donc de pouvoir relever une évolution technique ou des changements dans les types de décors. On peut contourner cette difficulté de la documentation à condition de substituer à l’impasse de la datation extérieure une approche stylistique de l’ensemble que forment les tissus inventoriés. En effet, quels que soient la date, le lieu et la fabrique de leur élaboration, les tissus recensés forment un groupe aux caractéristiques techniques et iconographiques précises et cette communauté stylistique représente, à elle seule, un constat remarquable.
17Au terme de ce premier développement, on soulignera que, tant du point de vue épistémologique que de celui du métier, c’est-à-dire de son organisation et de ses problèmes, on se retrouve devant des situations tout à fait comparables à celles d’autres périodes.
2. Les apports de l’approche archéologique à l’étude des soieries
2.1. Mise en évidence de la concurrence grâce à l’existence de copies
18L’archéologie des brocarts a mis en évidence des apports spécifiques à cette approche, que nous allons à présent détailler. Il s’agit tout d’abord de l’existence de copies de différents motifs. En effet, outre la tentative de mise en relation des tissus et des fabriques, l’inventaire des représentations sur soieries et les mesures des motifs permettent de les comparer systématiquement et, en conséquence, de comprendre les relations concurrentes entre les fabriques elles-mêmes. De fait, des incitations générales à la copie se retrouvent dans les textes. Mais, là où les auteurs parlaient globalement du phénomène de la concurrence, on peut appréhender, par l’examen direct des pièces, la réalité de la copie par les fabriques. On constate ainsi un certain nombre de motifs « parents », c’est-à-dire qu’ils ne sont pas des répliques les uns des autres au sens où les fabricants disposeraient d’un patron du motif qu’ils reproduiraient en différentes couleurs ou types de fils, mais qu’ils se ressemblent par la composition et/ou par les teintes, et surtout avec des variations de dimensions ou de composition qui suggèrent l’hypothèse de copies, entre fabriques, de motifs prisés des orientaux. Ainsi, dans l’exemple illustré ici (fig. 3-4), le motif, récurrent dans les soieries recensées, est très similaire dans la composition d’ensemble, mais une observation minutieuse rend manifestes les différences de proportions et de détails (couronnement, forme du soutien de la fleur).
Fig. 3 : Athènes, Lykeion (inv. 4397-21), tissu présentant un motif récurrent de l’inventaire.

© M.-L. Portal.
Fig. 4 : Nauplie, Fondation folklorique du Péloponnèse (inv. 1998.06.56), tissu présentant un motif analogue à celui de la figure 7.

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2.2. Compréhension des utilisations réelles des tissus
19Le second apport d’une étude archéologique concerne la compréhension de l’utilisation réelle des tissus. En effet, le catalogue des échantillons en France constitue une variété de tissus offerts à la vente. Seul le recensement sur le terrain permet de repérer quels ont été, parmi les pièces de cette offre abondante, les échantillons réellement achetés : cela importe par exemple pour une histoire du goût des consommateurs qu’on ne peut mener à partir des seuls albums. C’est là une des raisons qui rend le recensement indispensable. Ce que nous apporte l’étude directe des pièces sur l’exploitation réelle des tissus se divise plus précisément en trois éléments : les usages faits des soieries, l’intégration qu’on en faisait dans les costumes et enfin la synthèse géographique.
20L’inventaire permet donc de déterminer, d’abord, les usages de ces tissus : par utilisation, par fonction sociale, par âge et sexe. Les tissus étaient utilisés à une fin vestimentaire. On ne dispose pour l’instant que d’une seule utilisation mobilière, pour recouvrir une chaise ; toutes les autres pièces recensées étaient intégrées à des vêtements. En ce qui concerne les fonctions sociales des usagers, on n’a retrouvé qu’un seul cas d’usage vestimentaire ecclésiastique (fig. 5) et un autre tissu pour une pièce ecclésiastique non-vestimentaire. Enfin, on ne rencontre pratiquement pas de pièces pour enfants ou de vêtements d’homme utilisant ces tissus. La presque totalité du vestiaire est féminin, avec une grande diversité d’emplois : sur la jupe et/ou sur la bande en bas des robes (surtout des robes de mariée) (fig. 6), sur des gilets courts sans manches avec ou sans fourrure, sur des gilets courts à manches longues, sur des gilets longs avec ou sans manches, sur des sous-vêtements féminins (pantalons) (fig. 7), des chaussures (fig. 8) et des couvre-chefs.
Fig. 5 : Nauplie, Fondation folklorique du Péloponnèse (inv. 2005.06.219), vêtement ecclésiastique.

Cette pièce, faite de plusieurs morceaux du même tissu cousus ensemble, est la plus grande qui soit recensée en brocart occidental.
© M.-L. Portal.
Fig. 6 : Athènes, Musée Bénaki (inv. 321-EE 4736), robe.

Les tissus de la jupe et de la bande du bas de la robe font partie du corpus.
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Fig. 7 : Athènes, Musée Bénaki (inv. 97-EE 1578), sous-vêtement féminin.

La partie visible de ce vêtement était faite en tissu occidental.
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Fig. 8 : Athènes, Musée folklorique, chaussure.

© M.-L. Portal.
21Quant à la question de l’utilisation, le recensement et l’étude permettent également de percevoir de quelle manière ces tissus étaient intégrés aux vêtements, avec tout d’abord la question de la taille des pièces (de morceaux minuscules de quelques centimètres carrés jusqu’à des pièces de toute la largeur du lé). Nous avons pu également constater quelle utilisation était faite de la lisière : dans l’agencement des morceaux de soieries, les couturiers ont régulièrement utilisé les lisières apparentes pour rythmer la surface du vêtement (fig. 9).
Fig. 9 : Nauplie, Fondation folklorique du Péloponnèse (inv. 1992.06.409), jupe présentant les deux lisières qui définissent la largeur du lé de tissu utilisé.

© M.-L. Portal.
22Enfin, l’observation directe permet de répondre à la question de l’orientation des morceaux sur une même pièce : les motifs ont été disposés dans n’importe quel sens lorsque les pièces étaient insérées aux vêtements, en sorte qu’on peut conclure que l’important était de « faire de l’effet », indépendamment du fait que le motif en tant qu’image ait une orientation ou qu’il soit complet (fig. 10).
Fig. 10 : Skyros, collection particulière de la famille E. Angeli (costume 4), bande faite de très nombreux raccords de tissus différents.

© M.-L. Portal.
23Pour terminer avec ce point, il faut préciser que le recensement fournit des tendances chiffrées pour les différentes régions de Grèce dans lesquelles se retrouvent le plus de soieries occidentales. Il se dégage que plus d’un tiers des pièces provient des Sporades tandis que le Dodécanèse constitue la seconde localisation privilégiée. Ce sont donc les îles qui forment la plus grosse destination de ces soieries. Cela n’a rien d’étonnant étant donné l’aisance économique de ces régions à l’époque considérée. Mais en dehors de la question financière qui favorise l’achat de ces pièces dans certaines régions plutôt que dans d’autres, cette concentration s’explique également par une affaire de goût auquel les fabriques répondaient précisément.
2.3. Manifestation de l’homogénéité et de l’éventail des techniques mises en œuvre
24Le dernier grand apport d’une étude archéologique concerne la technique des tissus puisque le groupe de pièces recensées frappe à la fois par son homogénéité et par la variété des techniques employées.
25L’homogénéité apparaît nettement par contraste avec les productions françaises destinées au marché intérieur français et avec les produits ottomans de la même époque. En effet, les productions destinées au marché national se différenciaient nettement des soieries produites en France à destination du Levant6 : l’ampleur des premières s’adaptait parfaitement aux grands motifs décoratifs, relativement complexes et agencés savamment, tandis qu’une grande part des productions qu’on retrouve en Grèce montre de façon récurrente des petits motifs disposés en lignes alternées et qui changent de direction d’une ligne à l’autre, même si on trouve également des motifs à grand rapport.
26Quant aux tissus fabriqués dans l’empire ottoman lui-même, on peut dire que ni l’organisation du travail, ni le niveau de développement technique ne permettent d’envisager que des tissus aussi complexes aient pu être produits localement : en effet, le travail de production se concevait, jusqu’aux années 1860-70 (avec les tentatives de création de manufactures royales), à une échelle familiale, au domicile. C’est ce qu’attestaient les témoins de l’époque pour toutes les phases de la production textile, depuis la production de matière première jusqu’au tissage.
27Il faut comparer cet état de développement technique avec celui de la France à l’époque qui nous occupe ici, avec l’invention, en 1725, par Basile Bouchon, de la carte perforée qui automatisait le tissage d’étoffes à motifs. D’autres inventions importantes ont émaillé le xviiie siècle pour le textile, comme celles de Jean-Baptiste Falcon ou de Jacques Vaucanson, avant que Jacquard imagine, en 1790, une machine programmable, qui ne sera mise au point qu’après la Révolution, en 1800. Cette invention permit d’exécuter des dessins plus compliqués, dont les motifs peuvent se reproduire autant que nécessaire, sur des pièces de tissu plus longues.
28L’homogénéité ressort aussi des motifs utilisés : dans leurs types (majoritairement floraux, en petits ou grands rapports, avec ou sans présence de bandes) et dans leur agencement avec des compositions souvent en lignes alternées.
29Il est intéressant de noter que ces tissus forment une communauté stylistique dont l’implantation géographique est tout à fait particulière et dont les caractéristiques manifestent des critères de goût qu’on retrouve en écho dans les textes qui évoquaient le chatoiement ou les couleurs vives et « bariolées » de ces marchandises. Par comparaison avec les tissus français il semble que, hormis les motifs floraux, on note moins de représentations imagées, de saynètes.
30Au sein de ce corpus assez homogène, on relève la variété des procédés qui visent au même objectif, celui de « faire de l’effet » à bon prix grâce aux effets de texture et de brillance. La texture du tissu est travaillée grâce aux différentes armures qui peuvent par exemple créer des effets de côtes, et grâce aux fils comme les ondés et les frisés qui font un effet de surface, ou encore la chenille7. Comme la texture, la brillance s’obtient également grâce à des armures de type satin (puisque le faible nombre de points de liage induit une surface lisse qui renvoie bien la lumière) et grâce aux lames et aux filés8 : le métal est utilisé de différentes manières dans les filés, argentés ou dorés selon la couleur du fil de l’âme, avec un nombre de fils de l’âme variable, des largeurs et des espacements de fils très différents d’un tissu à l’autre ainsi que l’a montré l’observation au stéréoscope des échantillons (fig. 11-12).
Fig. 11 : Agrandissement par 60 du filé doré d’une jupe, Athènes, Lykeion (inv. 791-1).

L’âme du filé comprend trois brins (âme triple), chacun étant simple et de torsion « Z ».
© M.-L. Portal.
Fig. 12 : Agrandissement par 60 du filé doré du revers d’une manche de caftan, Nauplie, Fondation folklorique du Péloponnèse (inv. 990.6.3).

Ce filé présente les spires les plus rapprochées qui aient été examinées, avec un espacement de seulement 0,09 cm.
© M.-L. Portal.
31L’observation directe du corpus a apporté des informations inédites par rapport aux textes et documenté des questions purement archéologiques. La communauté formée par ces tissus à la fois par leur homogénéité interne et par le contraste avec les autres productions contemporaines est intéressante en tant qu’elle trouve son critère dans le partage d’une réalité matérielle : le style de la technique et des représentations des motifs. Malheureusement, on ne dispose d’aucune information, ni sur les acheteurs de ces tissus, ni sur la clientèle des vêtements dans lesquels ils étaient intégrés. Or il aurait été particulièrement intéressant d’établir s’il a existé ou non une coïncidence entre cette communauté d’ouvrages et une éventuelle communauté sociale, ce qui n’est pas possible au vu des sources dont nous disposons.
Bibliographie
Bruneau, Balut 1997 Ph. Bruneau, P.-Y. Balut, Artistique et archéologie (1997).
Carrière 1973 Ch. Carrière, Négociants marseillais au xviiie siècle. Contribution à l’étude des économies maritimes (1973).
Carrière 199 Ch. Carrière, Richesse du passé Marseillais. Le port mondial au xviiie siècle (1979).
Fouque 1843 M. Fouque, Histoire raisonnée du commerce de Marseille, appliquée aux développements des prospérités modernes (1843).
Lainé et al. 1993 Br. Lainé, Chr. Filloles-Allex, M. Rousset, Objets 1860-1910. Dessins et modèles de fabrique déposés à Paris (1993).
Lainé 2004 Br. Lainé, « Les dessins et modèles de fabrique déposés aux conseils de prud’hommes 1806-1979 », dans Br. Ythier (dir), Dentelles (Colloque, Le Puy-en-Velay, 2001) (2004), p. 44-47.
Pommier 1979 H. Pommier, Archives et mémoire de la soierie de Lyon. Inventaires des archives textiles des maisons de soieries lyonnaises (1979).
Pommier 1980 H. Pommier, Soierie lyonnaise : 1850-1940 (1980).
Notes de bas de page
1 Bruneau, Balut 1997.
2 Pommier 1980 évoque un programme de recherches en sciences humaines dans la région Rhône-Alpes sur la localisation et le recensement des collections d’archives existant encore, élaboré par le CNRS et l’Établissement Public Régional Rhône-Alpes.
3 Fouque 1843, I, p. 130.
4 Pommier 1979.
5 Lainé et al. 1993, p. 44-77.
6 La mode en France 1715-1815. De Louis XV à Napoléon Ier, Exposition Kareina Kakumei’– 1715 à 1815, tenue à Kyoto en 1989 (1990).
7 Fil portant des franges courtes et denses, créant un effet de velours coupé sur le dessin. Pour les définitions techniques sur les tissus, on peut se reporter à : Centre international d’étude des textiles anciens, Vocabulaire français (1997).
8 – Lames : rubans métalliques minces et étroits obtenus par laminage d’un trait (fil de métal de section ronde) ou par découpage d’une feuille. – Filés : fils faits à partir d’une âme en fil textile qu’entoure une lame de métal.
Auteur
-
Marie-Laure Portal
École française d'Athènes
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