La Misère au quotidien. Camus et la Kabylie
p. 101-119
Texte intégral
1Parmi ses écrits journalistiques datant d’avant 1945, Albert Camus ne choisit en 19 58, pour l’insérer a posteriori dans Actuelles III. Chroniques algériennes, 1939-1958, qu’un long reportage dont il écourte la version originale : « Misère de la Kabylie. » Le texte porte sur la famine qui sévit en 1939 dans cette région montagneuse et forestière à tendance aride située au nord de l’Algérie, et dont l’histoire est faite de résistances à maints envahisseurs, tels les colonisateurs français, qui achevèrent véritablement de l’accaparer en 18711. Parue dans Alger républicain du 5 au 15 juin 1939, la série d’articles que signe Camus, de même que le terme « chroniques » qui donnera son titre au volume de 1958, impliquent d’appréhender dans sa durée, quoiqu’en un temps réduit, une réalité : la vie d’une communauté à qui font défaut, en plus de denrées alimentaires essentielles, les ressources nécessaires à sa survie économique, sociale et sanitaire. Autrement dit, il s’agit de faire l’anatomie d’une misère quotidienne mortelle. À vingt-cinq ans, Camus est familier de la pauvreté. Mais le dénuement d’un très modeste Français d’Algérie n’est pas la misère d’un Berbère ou d’un Arabe. Conscient de ce fait, le journaliste développe un propos sans équivoque, dans ses huit premiers articles en particulier, pour inciter à des réformes immédiates. Ce sont le contexte et les dimensions critiques, symboliques et politiques de l’enquête camusienne lors de sa parution initiale que nous tenterons de cerner ici.
La misère kabyle de quel point de vue ?
2Jeanyves Guérin, à qui l’on doit notamment un important ré-examen de la dimension critique de Chroniques algériennes2, a résumé « Misère de la Kabylie » en affirmant que ce reportage « livre un témoignage, des choses vues auxquelles [Camus] refuse de donner une parure exotique, non un pamphlet anticolonialiste »3. La remarque semble des plus justes. Une autre, plus discutable peut-être, et à laquelle plusieurs critiques ont récemment souscrit, lui fait suite : l’enquête de Camus illustrerait un colonialisme « de bonne volonté »4. Cette expression nuance, sans toutefois s’en détourner complètement, les reproches formulés par des lecteurs plus radicaux tels Edward Saïd5, Ouahiba Hamouda6 et, avant eux, Conor Cruise O’Brien7, qui ont pour leur part perçu en l’auteur un colonialiste ou, au mieux, un colonisateur.
3Il paraît selon nous contestable de ranger Camus dans l’une ou l’autre de ces dernières catégories. Concernant le cas précis de « Misère de la Kabylie », le label de « pamphlet anticolonialiste » ne peut en effet pas être davantage justifié que celui de « colonialisme de bonne volonté » tel qu’Albert Memmi, père de cette formule, l’a initialement définie. Sans être révolutionnaire, l’enquête du jeune journaliste s’assortit d’une critique hardie, polémique en son temps.
4Dans quelle mesure le reportage de 1939 n’est-il pas « un pamphlet anticolonialiste » ? Il n’est pas concis. Il ne constitue pas une diatribe ad hominem, ou plutôt ad potestatem. Et son auteur ne paraît pas se situer explicitement sur un plan politique : si la série d’articles publiée consiste en une description accablante de la vie des Kabyles, elle lance un appel pressant au pouvoir colonial en s’abstenant de fustiger quiconque directement (I, 654-655 et IV, 335). Sa rhétorique tend à diluer toute responsabilité dans un « nous [tous] » inclusif et indéfini. Elle peut s’expliquer par le refus qu’exprime le reporter de se faire procureur, et, d’un point de vue pragmatique, par un souci de persuasion visant avant tout à faire agir sans tarder les autorités les plus influentes, et non les seuls pouvoirs locaux8. Néanmoins, certaines formules demeurent irréductiblement problématiques. Un passage de la conclusion, en particulier :
Car, si la conquête coloniale pouvait jamais trouver une excuse, c’est dans la mesure où elle aide les peuples conquis à garder leur personnalité. Et si nous avons un devoir en ce pays, il est de permettre à l’une des populations les plus fières et les plus humaines en ce monde de rester fidèle à elle-même et à son destin. (IV, 336)
5De fait, l’idée d’une intégrité identitaire préservée par une conquête et une annexion des plus violentes est une aporie. L’appel humaniste et réformiste de Camus, ainsi que sa défense d’une assimilation active urgente9 à cette époque sont dépourvus d’un véritable retour critique sur les violences et l’aliénation extrêmes produites par la conquête de l’Algérie en 1830. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’auteur vit dans un système politique construit autour de cette conquête. Sa distanciation vis-à-vis d’un tel système ne peut aujourd’hui nous paraître que relative, sauf à le voir rejoindre les rangs des indépendantistes. Or on sait qu’il s’y refusera toujours, pensant qu’il s’éloignerait ainsi irréversiblement du prolétariat dont font partie les siens, Français d’Algérie modestes.
6Le propos de Camus ne s’affranchit donc pas intégralement de son histoire. Un discours essentialiste et paternaliste colore d’ailleurs son portrait des Kabyles, qualifiés de « fier[s] » et d’« humain[s] ». Ces accents peuvent être compris soit comme une captatio benevolentiae qui valorise devant le pouvoir colonial le supposé « potentiel » des Kabyles à secourir ; soit comme la pensée véritable de Camus, qui maintiendrait une différence minimale entre le soi et l’Autre, comme l’a proposé Peter Dunwoodie10 en s’appuyant sur les travaux d’Homi Bhabha. Comme les deux, peut-être : Camus souhaitera plus tard que l’Algérie ne devienne pas une nation indépendante exclusivement arabe, mais quelle constitue une fédération rassemblant dans l’égalité les différents peuples qui la composent. Il semblera ainsi juger nécessaire de reconnaître une dissemblance entre le soi et l’Autre. Celle-ci, d’ordre culturel, exclura cependant toute hiérarchisation.
7Tout en revenant fort peu sur la conquête coloniale, « Misère de la Kabylie » récuse néanmoins en son temps le soubassement idéologique du système colonial qu’est la croyance en quelque bien-fondé de la domination politique, économique et culturelle de la France sur l’Algérie – avec difficulté dans sa conclusion et plus nettement dans le reste des articles, qui n’en évitent pas moins les attaques trop frontales du pouvoir en place. La proposition hypothétique initiale de la conclusion (« si la conquête coloniale pouvait [...] » IV, 336) est symptomatique de ce positionnement. Renforcée par l’adverbe prohibitif « jamais », par l’usage de l’imparfait dans la première phrase, et par le terme péjoratif d’« excuse », elle indique que Camus récuse la légitimité de l’entreprise coloniale. Toutefois, il n’ose pas embrasser cette logique incriminante, utilisant le présent dans sa proposition principale plutôt que conditionnel attendu (« ce serait dans la mesure où [...] » IV, 336)11. Le journaliste s’emploie plutôt, dans un ici et maintenant, à rechercher ce qui pourrait rendre moins inique l’Algérie française. Jean-Pierre Ryf le rappelle, ce combat pour l’égalité des droits des Arabes, des Berbères, des Français d’Algérie et des Français de la métropole était « ce que les pères [des Algériens contemporains] souhaitaient aussi, pour la plupart, à cette époque, en 1939 »12.
8Bien qu’elle ne soit pas pamphlétaire dans sa forme et qu’elle ne revienne pas sur l’illégitimité de la conquête de 1830, la prise de position de Camus vis-à-vis du pouvoir colonial se révèle toutefois profondément critique. En effet, dans leur substance, le panorama et l’argumentaire développés sont sans appel. La famine frappant la Kabylie suite à de maigres récoltes, la distribution insuffisante par les autorités du grain dont vit la population, le coût excessif d’un blé vital à son alimentation mais qui ne peut que fort difficilement être acheté après la vente à très bas prix d’une modeste production de figues et d’olives, le défaut d’habitat, d’hygiène, de secours ou d’institutions et d’infrastructures élémentaires, des taux d’intérêts assassins ainsi que la quasi-impossibilité d’émigrer sont plus catastrophiques encore qu’on ne le croirait sans se rendre sur place, martèle le journaliste : ils perpétuent et creusent une ségrégation socio-économique qui ne cesse d’affaiblir ce peuple ; ils l’affament ; ils le tuent. Camus paiera pour ces dénonciations alarmantes qui mettent à jour les mécanismes économiques largement évitables à l’origine d’une injustice humaine profonde. Quand, en 1958, Carl Viggiani lui demandera si « l’enquête en Kabylie » lui a « valu l’hostilité du Gouvernement général », il répondra d’ailleurs pudiquement par l’affirmative (IV, 647). Selon Francine Camus, ce même Gouvernement tente « d’“acheter” Camus avant la publication de cette série d’articles » en 1939, puis, ayant échoué, lui signifie qu’il est « persona non grata en Algérie »13. En 1940, la censure le conduira au chômage.
9En outre, l’idée selon laquelle Camus soutiendrait la domination exercée par la France coloniale est contrecarrée par maintes données : ses sympathies politiques de l’époque, qui vont « aux libertaires, aux objecteurs de conscience, aux syndicalistes à la Pelloutier, bref à tous les réfractaires » selon Pascal Pia14 ; le soutien que l’écrivain apporte au projet Blum-Viollette en 1937 ; son opposition, et celle du quotidien, aux méfaits « racistes » perpétrés par le maire d’Alger A. Rozis et par les autorités municipales15 ; le départ de l’auteur du Parti Communiste en 1937 quand cette instance choisit de promouvoir l’antifascisme aux dépens de l’anti-impérialisme ; ou encore le programme égalitariste énoncé dans le premier numéro du journal, le 6 octobre 1938 (I, 854).
10Il semble aussi inexact d’affirmer que Camus se mue en « colonisateur de bonne volonté » dans son reportage. L’expression, proposée par Albert Memmi, fait référence au « nouveau débarqué, aux hasards d’une embauche ou fonctionnaire à bonnes intentions [...] stupéfait dès ses premiers contacts avec les menus aspects de la colonisation [...], mal à l’aise devant une aussi évidente organisation de l’injustice [...] »16. Elle renvoie à un statut tout autre que celui de Camus, qui, comme ses parents et certains de ses grands-parents, est né en terre algérienne.
11D’autre part, Memmi emploie cette formule en pleine guerre d’Algérie, près de vingt ans après17 la parution initiale de « Misère de la Kabylie », dans un contexte où la dénonciation des injustices politiques et économiques patentes affectant les colonisés est davantage répandue. À la fin des années trente, les journaux concurrents d’Alger républicain, tels La Dépêche algérienne et L’Écho d’Alger, font, eux, l’éloge des bienfaits de la colonisation française en Algérie ou du pittoresque des sites locaux, déplorant éventuellement leurs supposés inconvénients ethniques ou climatiques. Boualem Khalfa, Henri Alleg et Abdelhamid Benzine, malgré leur prises de position politiques (communistes et indépendantistes) nettement différentes de celle de Camus, salueront eux-mêmes plus tard l’apport critique séminal de ses onze articles. Ceux-ci ont, diront-ils, « contribu[é] à déchirer un voile et à briser des tabous et des craintes qui empêchaient de parler sans fard des plaies et des maux d’un pays réputé “heureux” puisque “partie intégrante de la France” »18.
Dire la misère au quotidien
12Comment « Misère de la Kabylie » contribue-t-il donc « à déchirer un voile et à briser [...] tabous et [...] craintes » ? D’abord en énonçant clairement refus et désaccords :
5 juin : [...] un tel abandon de tout et de tous ne trouve pas seulement sa raison dans une crise économique. Il y a des erreurs à réparer et des expériences à entreprendre.
7 juin : [...] les idées toutes faites et les préjugés deviennent odieux quand on les applique à un monde où les hommes meurent de froid et où les enfants sont réduits à la nourriture des bêtes sans en avoir l’instinct qui les empêcherait de périr.
8 juin : [...] je suis forcé de dire ici que le régime du travail en Kabylie est un régime d’esclavage.
11 juin : Dans un récent discours, M. Le Beau a déclaré que plusieurs millions avaient été consacrés à l’enseignement indigène. [...] ces millions ont été mal dépensés [...]
[...] On a construit des écoles magnifiques [...] Mais ces écoles ne répondent à aucun besoin de la région.
La Kabylie n’a que faire de quelques palais. Elle a besoin de beaucoup d’écoles saines et modestes.
15 juin : Et si je voulais donner à cette enquête le sens qu’il faudrait qu’on lui reconnaisse, je dirais qu’elle n’essaie pas de dire : « Voyez ce que vous avez fait de la Kabylie », mais : « Voyez ce que vous n’avez pas fait de la Kabylie. »
En face des charités, des petites expériences, des bons vouloirs et des paroles superflues, qu’on mette la famine et la boue, la solitude et le désespoir. [...] Si, par un miracle invraisemblable, les 600 députés de la France pouvaient reparcourir l’itinéraire désespérant qu’il m’a été donné de faire, la cause kabyle ferait un grand pas en avant. [...] Qu’une politique lucide et concertée s’applique donc à réduire cette misère [...] et nous serons les premiers à exalter une œuvre dont aujourd’hui nous ne sommes pas fiers.
13Ces réflexions se révèlent plus incisives encore si on les juxtapose avec la rhétorique et les arguments satisfaits de la presse concurrente de l’époque. On lit dans « Kabylie 39 », ensemble de dix articles que La Dépêche algérienne commande à Roger Frison-Roche19 pour contredire Camus et qu’elle fait paraître du 8 au 17 juin 193920 :
17 juin : Je voudrais pour terminer ce reportage vous dire [...] non pas ce que nous avons fait pour la Kabylie, mais bien ce que nous avons fait de la Kabylie. En quelque sorte m’essayer à dresser un bilan moral de l’œuvre française dans ce pays.
Ce que nous avons fait de la Kabylie ! mais une chose étonnante qui justifie pleinement l’œuvre colonisatrice de notre pays : nous en avons fait en un peu moins d’un siècle une véritable province française [...]
Ça, c’est bien le miracle français : conquérir les âmes !
14Aux antipodes de ces exclamations élogieuses, le ton outragé, parfois incendiaire, de Camus sert deux fins : critiquer les réalités socio-économiques coloniales qui sous-tendent la misère kabyle, et interpeller Français d’Algérie, Français de la métropole et instances politiques pour les alerter sur l’urgence de la situation et des réformes qu’elle requiert – « 1. Des salaires humains et la liquidation du chômage. 2. La revalorisation de sa production agricole. 3. Des mesures complémentaires : porte ouverte à l’émigration, organisation de l’habitat, équipement technique du pays, etc. » (14/06/39). Le portrait de la misère annoncé par le titre et l’envergure du reportage constitue la pierre angulaire sur laquelle s’érigent simultanément cette critique d’une réalité factuelle et cet appel à l’action.
15Camus rend compte de l’ubiquité de la condition misérable des Kabyles avec endurance. Par-delà le titre même du reportage, l’omniprésence de la misère est posée rapidement dans des énoncés particulièrement assertifs, des tournures superlatives, et des itérations anaphoriques ou épiphoriques, mesurées mais nombreuses, qui produisent une sorte d’incantation désespérée (« misère physiologique » I, 654 ; « cette misère [...] m’a bouché les yeux. Je l’ai vue partout. Elle m’a suivi partout. » I, 654 ; « C’est de cette misère que je parlerai. » I, 655). Ces dernières affirmations marquent l’étendue spatiale du dénuement, et, métaphoriquement, sa permanence dans le temps, comme le confirment le décompte répété des jours dans l’enquête et l’usage récurrent de marqueurs emphatiques – « pendant ces longs jours », « toujours », « tous les jours ». Aussi Camus met-il constamment en lumière la double dimension de la misère quotidienne en Kabylie, topique et chronique – toile de fond de la misère qui frappe les individus, décharnés et obsédés par elle.
16Le journaliste brise ainsi diversement la vision fugace de la beauté naturelle du paysage kabyle présentée dans l’ouverture de son enquête et placée à côté de celle d’un idéal de civilisation profondément démocratique, incarné par des silhouettes lointaines drapées de blanc, réminiscences de la splendeur grecque. La force du reportage naît du remplacement de l’horizon d’attente du lecteur par la réalité kabyle perçue crûment et au jour le jour, loin de toute illusion pittoresque ou silence mystificateur. Cette stratégie est mise en place dès l’intitulé du 5 juin, « La Grèce en haillons », oxymore latent qui juxtapose grandeur présupposée et dénuement effectif. Les paroles d’un Kabyle mises en exergue creusent cette rhétorique du choc : « “Vivement la guerre. On nous donnera de quoi manger...” » (I, 653). Paradoxes, ironie non-voulue ou grinçante, apories, antithèses (« Misère et grandeur de la Kabylie » I, 656 ; « leur seule richesse, l’âne croûteux et décharné » IV, 310) traduisent l’indécence d’une souffrance telle qu’elle met le langage en difficulté, s’annonçant « indicible » (I, 653 ; IV, 309-315).
17Camus fait de la misère l’alpha et l’omega illégitimes, la divinité insupportable, de la Kabylie : « Tout en vient et tout y revient. Elle constitue le seul problème de la Kabylie aujourd’hui. Mais ce problème donne naissance à une infinité d’autres questions criantes » (I, 655). Grâce aux métaphores entremêlées de la profusion et de la destruction, il dessine un mouvement apocalyptique. Il le ramène toutefois à une échelle humaine pour montrer que ce dénuement absolu ne s’inscrit dans aucune téléologie religieuse souhaitable et peut être enrayé. Dès l’article du 5 juin, le refus des « charités administratives », des « discours » et l’apport de « pain », de « blé », de « secours » et d’une « main fraternelle » (I, 655) arrachent le tableau d’un pays mourant à tout mystère.
18La révélation de la misère en Kabylie et le rejet de toute mystification la justifiant dépendent en outre d’une parole directe et d’évocations cliniques qui disent le dénuement quotidien dans toute son horreur. Cinglants, les intertitres et exergues choisis par l’auteur et les légendes des photographies qui ponctuent le reportage illustrent, à côté d’extraits de dialogues dépouillés (IV, 311) et de clichés souvent désarmants, cette quête d’un langage transparent. Camus ambitionne de rendre compte dans leur épaisseur exacte des maux causés par une pauvreté extrême avant d’encourager des réformes à travers des prescriptions précises : « Cette maison du village d’Adni s’est écroulée. Une famille de dix personnes s’y abrite encore » (05/06/39), « Un peuple qui vit d’herbes et de racines » (06/06/39), « Un spectacle que l’on rencontre tous les jours en Kabylie : ces yeux rongés par le trachome ne voient plus le jour » (08/06/39). Une écriture journalistique se voulant sèche semble ici s’opposer à un imaginaire de la « littérature » (I, 655) appréhendée comme douteuse dans sa capacité à transformer le réel. Camus souhaite forger une langue qui photographie la « misère » journalière. Elle se place dès lors aux antipodes de toute prose sentimentaliste – l’intertexte rejeté ici en creux étant sans doute celui des célèbres Misérables de Hugo, d’abord intitulés Les Misères en 184521 – et de la pente lyrique que le futur Prix Nobel connaît pourtant bien, pour l’avoir étrennée avec le chant Noces en mai 1939. La mission qu’il se donne est inverse : « [...] je voudrais décrire [ce que j’ai vu] avec le minimum de mots pour qu’on sente bien la détresse et l’absurdité d’une pareille situation » (IV, 308).
19Cette méfiance et le désir de forger une écriture contrainte et ferme à la fois, qui préfère la force de l’« en-deçà » à l’effusion, naissent du souci d’être fidèle au vécu d’autrui. Il traversera par la suite toute l’œuvre camusienne lorsqu’elle cherchera à évoquer des questions humaines pressantes qui engagent une douleur dévastatrice. Dans le cadre de l’enquête journalistique, cette écriture s’appuie sur des chiffres, des statistiques socio-économiques, et le recensement précis des ressources naturelles locales auxquels le journaliste doit presque s’excuser d’avoir recours tout en s’y agrippant : « Un médecin pour 60 000 habitants », « Pour 100 Kabyles qui naissent, 50 meurent » (10/06/39), « Des taux d’usure à 110 pour cent » (12/06/39), « Un rapport officiel évalue à 40 % les familles kabyles qui vivent actuellement avec moins de mille francs par an » (IV, 309), etc. Le reporter légitime ainsi sa prose. Lestée par des données factuelles, elle se trouve ou se pense protégée des accents hyperboliques ou sensationnalistes qui risqueraient de donner l’apparence d’une caricature à une réalité pourtant attestée.
Visibilité de la misère quotidienne et politique
20L’effort fourni par Camus pour élaborer une enquête et une langue qui ne minimisent pas le dénuement kabyle se heurte à des limites attendues : comment rendre compte en une dizaine de jours d’un quotidien qui dure bien plus longtemps ? Comment ne pas dissimuler la dureté de cette durée, ni l’intensité de ce quotidien, évoqué de manière nécessairement partielle, du fait de la longueur réduite de chaque article dans le journal et de la nature intrinsèquement limitée et déformante de toute représentation ? Certes, comme son nom l’indique, le support qu’est le journal devrait être l’un des plus à même de faire part d’une réalité qui s’éprouve en vingt-quatre heures. Certes, l’enquête de Camus est particulièrement riche et scrupuleuse. Mais le portrait de dix jours de misère ne peut être équivalent à des mois ou des années de faim, de souffrance et d’insalubrité vécues.
21Pour parvenir à demeurer « du côté de tous les jours, du côté de ceux [...] qu’on humilie et qu’on abaisse », comme il le dira plus tard dans « L’Artiste et son temps », et pour parer au soupçon de détournement des « statistiques » (IV, 310), Camus a recours à des vignettes glaçantes. L’écriture de l’enquête se fait éminemment visuelle afin de dévoiler une « misère matérielle qu’il fa[u] t bien découvrir » (I, 668). La photographie n’est pas ici l’analogue de la stylistique dépouillée vue plus haut, mais le référent d’une écriture qui vise à faire imaginer au lecteur une misère prise sur le vif dans des instantanés. Mis bout à bout à un rythme soutenu, ils constituent l’album ou le film indéfendable de la vie berbère.
22Ces vignettes sont partout. Soit Camus donne à voir des tableaux d’ensemble, figurant des cohortes humaines qui semblent irréelles, atomisées et humiliées – des christs animaux parfois. Elles hésitent entre la vie et la mort :
[...] il fallait [...] avoir vu dans les villages les plus reculés de la montagne ces nuées d’enfants pataugeant dans la boue des égouts, ces écoliers dont les instituteurs me disaient qu’ils s’évanouissaient de faim pendant les classes, ces vieilles femmes exténuées faisant des kilomètres pour aller chercher quelques litres de blé donnés par charité dans des centres éloignés, et ces mendiants enfin montrant leurs côtes défoncées à travers les trous de leurs vêtements. (I, 654)
Par un petit matin, j’ai vu à Tizi-Ouzou des enfants en loques disputer à des chiens kabyles le contenu d’une poubelle. À mes questions, un Kabyle a répondu : « C’est tous les matins comme ça. » (IV, 310)
23De telles silhouettes se détachent de l’intérieur de villages insalubres dont les esquisses confinent à la caricature gothique tout en demeurant factuelles : « [...] les rues sont des égouts. Elles charrient une boue noirâtre et violacée où marinent des poules mortes et des crapauds au ventre énorme » (I, 658).
24Soit l’auteur saisit, dans un cadre plus restreint, des images ou saynètes faisant pénétrer le lecteur dans l’intimité des miséreux. Ici, il reproduit le contenu de l’assiette dont les Kabyles tentent de se nourrir – « une galette d’orge et d’une soupe faite de tiges de chardon et de racines de mauve [...] un peu d’huile. Mais [...] l’huile, cette année, a manqué » (IV, 309-310). Là, il représente sans fard le dénuement d’un intérieur berbère : « Cette pièce où vivent en moyenne 5 personnes et 2 ou 3 bêtes n’a pas de fenêtre. [...] il m’a fallu me plier en deux pour pénétrer à l’intérieur » (I, 657). Une jeune femme enceinte, une autre âgée et trois enfants dévisagent le journaliste, qui, s’habituant à l’obscurité de leur logis saturé de relents et de fumée, découvre qu’ils dorment à même la terre, « près de la rigole d’urine » (I, 657).
25Loin du pittoresque touristique, orientaliste ou de l’imagerie mythologique grecque, Camus met donc en lumière les corps kabyles dans un cadre abject. Cette visibilité de la misère va jusqu’au gros plan ou au portrait en pied, métonymies symboliques d’un peuple brisé par le colonialisme et par des mesures des années 1930 qui, si elles se veulent progressistes, ne l’ont pas secouru : les « mains décharnées [de treize enfants] tendues à travers des haillons » ; « le visage émouvant d’une petite fille, étique et loqueteuse » (I, 654) ; « une vieille femme cassée en deux qui pesait vingt-cinq kilos » (IV, 309) ; « des ouvriers chancelants incapables de lever une pioche » (IV, 319).
26Dans ces corps défaits que Camus donne à voir en tenant à l’écart sensiblerie et voyeurisme réside la dimension profondément politique de « Misère de la Kabylie » – dimension dont on a pourtant pu dire qu’elle manquait à ce texte. Sans embrasser la politique au sens doctrinal du terme, le journaliste met en lumière une réalité obscure aux Français. Il redistribue le sensible, comme le dirait Jacques Rancière :
[Ce partage du sensible] est un découpage des temps et des espaces, du visible et de l’invisible, de la parole et du bruit qui définit à la fois le lieu et l’enjeu de la politique comme forme d’expérience22.
27L’analyse de Rancière a trait aux arts qui
ne prêtent jamais aux entreprises de la domination ou de l’émancipation que ce qu’ils peuvent leur prêter, soit, tout simplement, ce qu’ils ont de commun avec elles : des positions et des mouvements des corps, des fonctions de la parole, des répartitions du visible et de l’invisible23.
28Mais dans le reportage qu’est « Misère de la Kabylie », Camus brouille la frontière entre écriture journalistique et littérature. Il fait pénétrer dans la première des images et des rythmes généralement propres à la seconde et empreint sa prose de la rigueur factuelle qui donne son poids à un certain journalisme. Cet équilibre délicat entre deux plumes est l’outil stylistique-éthique dont il use pour donner voix et corps aux Kabyles – et plus tard, à tous les Algériens et Français d’Algérie modestes dont il redoute qu’ils semblent inexistants aux yeux de la métropole (IV, 301-302). Ce geste, critique, permet par suite d’appeler au respect de droits élémentaires, dont la France prive la Kabylie24 et à des réformes elles aussi politiques : droit à la satiété et au logement, à des salaires et emplois identiques à celui des Français, à des soins médicaux et à l’éducation.
29On pourra reprocher à cette nouvelle visibilité donnée à la misère par une représentation tour à tour objective et imagée, toujours acérée, du quotidien kabyle, de perpétuer symboliquement la prééminence du Français d’Algérie qu’est Camus, pourvu, lui, d’une certaine visibilité. Encore une fois, pour l’époque, l’entreprise n’en est pas moins foncièrement politique et anticoloniale. En tentant de lever l’aveuglement de la métropole concernant le dénuement absolu des Berbères en 1939, elle remet en cause la ségrégation des peuples produite et maintenue par la France sur le sol algérien. Dès « Misère de la Kabylie » s’affirme la conviction de Camus que la sujétion et la souffrance des colonisés en Algérie, cristallisées dans leur absence de voix et de visibilité aux oreilles des Français, sont un échec et un drame à résoudre sur le champ. Ils ne le seront pas. En 1958, la sentence tombera : « si l’on veut que la France seule règne en Algérie sur huit millions de muets, elle y mourra » (IV, 301).
30« Misère de la Kabylie », contemporain de Noces, ne saurait exposer un quotidien plus symétriquement opposé à celui que dépeint ce dernier recueil, fait d’« hédonisme journalier »25. Même s’ils évitent de se faire brûlot, les onze articles que Camus publie en 1939, dans un contexte qui ne laisse aucun doute sur leur caractère anticolonialiste, sont façonnés par un travail d’investigation draconien et une poétique acérée, marquée du sceau de l’indignation. Pour dire la misère avec crudité et faire ainsi adopter des réformes vitales, le reportage s’appuie sur un symbolisme apocalyptique récusé, une exigence scientifique et empirique portée par une langue aux ambitions photographiques, ainsi que des vignettes alarmantes de par l’inhumanité quelles révèlent. L’envergure proprement politique de l’enquête émerge au carrefour de ces choix : ils contraignent lecteurs et pouvoir en place à découvrir une réalité mise en marge de leurs consciences et discours. Ce qui surgit dans la rigueur des observations, descriptions et prescriptions faites par Camus est une écriture engagée sans allégeance programmatique. Guidée par l’exigence ferme d’un positionnement au ras des faits, par le souci de se tenir au plus près de l’expérience que vit autrui tout en résistant à l’effusion et à l’impudeur, par une audace critique et un pragmatisme constructif enfin, elle connaît déjà le tiraillement intense qui sera, pendant deux décennies à venir, son lot quotidien.
Notes de bas de page
1 Benjamin Stora, Histoire de l’Algérie coloniale 1830-1954, La Découverte, 2004, 53.
2 Dans « Noces de sang. Albert Camus », « De Camus à Sciascia, les intellectuels face au terrorisme », Esprit 94-95, octobre-novembre 1984,147-155.
3 Guérin, Albert Camus : portrait de l’artiste en citoyen, François Bourin, 1993, 16.
4 Guérin (op. cit., 20), Guy Pervillé (« Misère de la Kabylie », Dictionnaire Albert Camus, sous la direction de Jeanyves Guérin, Robert Laffont, 2009, 564), Bousse Allouche (Le Colonialisme de bonne volonté à l’épreuve dans « Misère de la Kabylie » : Mouloud Feraoun corrige Albert Camus, Mémoire de Master, McMaster University, 2010, 24-50) et Yves Ansel (Albert Camus, totem et tabou : politique de la postérité, Presses Universitaires de Rennes, 2012).
5 Edward Saïd, Culture and Imperialism, Vintage, 1994, 209-210, 213, 219.
6 Ouahiba Hamouda, Albert Camus à l’épreuve d’Alger républicain, Office des publications universitaires, 1991, 13-112. Selon le critique, Camus élabore notamment un discours kabylophile, « pièce maîtresse de l’idéologie coloniale » (52).
7 Conor Cruise O’Brien, Camus, Fontana & Collins, 1970, 13-14.
8 Nous rejoignons ici Emmett Parker, Albert Camus : The Artist in the Arena, The University of Wisconsin Press, 1965, 35.
9 Nous utilisons l’expression « assimilation active » pour faire référence à la volonté de voir établie l’égalité véritable des populations en Algérie par opposition à l’« assimilation » pratiquée par les colonialistes telle « une promesse [...] jamais honorée et qui, dans les colonies, servait à la fois à masquer et à justifier l’oppression des colonisés [...] », comme David Carroll l’a résumé en reprenant les travaux d’Alice Conklin (Albert Camus the Algerian : Colonialism, Terrorism, Justice, Columbia University Press, 2007, 132).
10 Peter Dunwoodie, Writing French Algeria., Clarendon Press, 1998, 277.
11 Cette asymétrie grammaticale est révélatrice de la volonté probable de ne pas offenser certains destinataires français. Néanmoins, « la présence de jamais pose un doute sur la possibilité de la réalisation de la protase, qui a valeur d’irréel (au passé) ou de potentiel distancié (au présent) » (Jeanne Aptekman, « Locutions en SI et marqueurs dans la protase : Compositionnalité et indices co-textuels », Corela (cognition, représentation, langage), no 1, 2008, <http://corela.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=224>, consulté le 04/07/2012).
12 Jean-Pierre Ryf, Albert Camus et les Algériens : noces ou divorce ?, Atlantica, 2007, 38.
13 A. Viggiani, « Notes pour le futur biographe d’Albert Camus », Albert Camus 1. Autour de L’Étranger, éd. Brian T. Fitch, Minard-Lettres Modernes, 1968, 215. Lévi-Valensi et Abbou affirment eux que le reportage de Camus contribua simplement à la marginalisation de l’auteur (Albert Camus, Fragments d’un combat 1938-1940 : Alger Républicain, Le Soir Républicain, éds. Jacqueline Lévi-Valensi et André Abbou, Cahiers Albert Camus 3, Gallimard, 1978, 278). La résistance d’un Camus fiché à une censure accrue au début de la guerre et un certain goût de la provocation n’arrangèrent pas son cas (Roger Grenier, Albert Camus soleil et ombre. Une biographie intellectuelle, Gallimard, 1987, 303).
14 Albert Camus, Fragments d’un combat..., op. cit., 58.
15 Alain Vircondelet, Albert Camus, fils d’Alger, Fayard, 2010, 188.
16 Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur, Gallimard, 1985,47.
17 « Camus ou le colonisateur de bonne volonté » et Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur paraissent tous deux en 1957.
18 Boualem Khalfa, Henri Alleg et Abdelhamid Benzine, La Grande Aventure d’Alger républicain, Messidor, 1987, 25.
19 Roger Frison-Roche, « Kabylie 39 », La Dépêche algérienne, 8-17 juin 1939.
20 Voir Lévi-Valensi et Abbou (Albert Camus, Fragments d’un combat 1938-1940, op. cit., 271-275), Ouahiba Hamouda (.Albert Camus à l’épreuve d’Alger républicain, op. cit., 21-25, 87, 90n, 92n, 97n) et Robert Zaretsky (Albert Camus : Elements of a Life, Cornell University Press, 2010, 35-43).
21 Comme Hugo pourtant, Camus ne peut passer outre la dimension pathétique et la symbolique chrétienne associées à cette misère. Il s’en méfie tout en ne pouvant pas en faire l’économie.
22 Jacques Rancière, Le Partage du sensible. Esthétique et politique, La Fabrique, 2000, 14-15.
23 Ibid., 25.
24 Mark Orme, The Development of Albert’s Camus Concern for Social and Political Justice : « Justice pour un juste », Fairleigh Dickinson University Press, 2007, 73.
25 Michael Sheringham, Everyday Life : Theories and Practices from Surrrealism to the Present, Oxford University Press, 2006, 355.
Auteur
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Ève Morisi
University of California, Irvine
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