Camus et ses histoires de concierge
p. 33-47
Texte intégral
1Le mot « étranger », qui revient fréquemment dans les pages des Carnets datant de la genèse du roman, de telle sorte que le titre L’Étranger, en mars 1940, semble répondre à une nécessité – nécessité d’autant plus grande que le mot, dans Le Mythe de Sisyphe, est omniprésent –, n’apparaît pourtant qu’une seule fois dans le récit. Et c’est pour décrire le concierge : les jurés « concluront qu’un étranger pouvait proposer du café, mais qu’un fils devait le refuser devant le corps de celle qui lui avait donné le jour. » (I, 194)
2L’étranger, contre toute attente, ce n’est pas Meursault – c’est le concierge. Et le concierge, premier personnage que rencontre le narrateur lorsqu’il arrive à Marengo pour assister à l’enterrement de sa mère, c’est celui qui met fin à ses jours. C’est celui, en effet, qui donne le ton du procès, celui qui donne à l’accusation sa ligne d’attaque. Il est le premier témoin qui conduit le procureur à accuser Meursault « d’avoir enterré une mère avec un cœur de criminel » (I, 197). Sans le concierge, sans cet étranger-là, et dont l’étrangeté réside dans le fait qu’il ne partage pas la même mère, pas d’accusation qui tienne, pas de mise à mort. Ce n’est plus que le procès d’un colon blanc qui tue un « Arabe » en légitime défense. Pas de quoi en faire toute une histoire. Pas de quoi en faire la première page des journaux, quoi qu’il en soit.
3Mais avec le témoignage du concierge, c’est une tout autre histoire. Et les journaux, qui ont déjà monté un peu l’affaire, vont en faire leurs choux gras. Avec ce témoignage à charge, on peut faire les gros titres. Les quotidiens le savent : « L’été, c’est la saison creuse pour les journaux. » (I, 190) Il n’y avait que l’histoire de Meursault et celle du parricide qui valaient quelque chose. L’envoyé spécial d’un journal de Paris, « qui ressemblait à une belette engraissée » (I, 190), venu tout spécialement pour le parricide, est d’ailleurs finalement chargé de câbler l’affaire Meursault en même temps. Rien ne se perd et chaque jour réclame son dû. Sinon, peut-être, le dimanche. C’est qu’un quotidien, c’est un journal qui paraît tous les jours de la semaine, sauf le dimanche. Dimanche oblige, jour du seigneur. Et journée camusienne par excellence. La journée de L’Étranger. Car tout s’y passe, en vérité, un dimanche. Tout ce qui importe, assurément.
4Mais reprenons, pour le seul plaisir de reprendre. Le premier dimanche, Meursault se lève tard, s’ennuie, erre dans son appartement, ne sait pas quoi faire de sa vie, lit un vieux journal, un quotidien dont les nouvelles sont périmées depuis longtemps, se met à son balcon, regarde la rue, observe les gens, fume deux cigarettes, regarde le ciel, pense que c’est toujours un dimanche de tiré, que sa mère est maintenant enterrée, qu’il va reprendre le travail et que, somme toute, il n’y a rien de changé.
5Le deuxième dimanche, Marie reste un peu, ils entendent une dispute chez Raymond Sintès, qui frappe une femme ; le chien de Salamano disparaît, Salamano pleure et Meursault repense à sa mère.
6Le troisième dimanche, Marie, Raymond et Meursault se retrouvent dans un cabanon de plage avec Masson et sa femme. Meursault pense vraiment à se marier. Après le déjeuner, Masson, Raymond et lui vont se promener sur la plage, se retrouvent face à deux Arabes, se battent, Raymond est blessé. Raymond et Meursault retournent sur la plage, retrouvent les Arabes, mais Meursault prend l’arme de Raymond pour que, dans sa colère, il n’en abatte pas un. Meursault retourne seul sur la plage, retombe sur l’Arabe, est abasourdi par le soleil, l’Arabe sort son couteau, Meursault se saisit du revolver de Raymond qu’il a toujours dans sa poche, le reflet du soleil sur l’arme blanche l’aveugle, Meursault tire cinq coups.
7Histoire banale, pour un quotidien qui ne sait pas quoi se mettre sous la dent. Histoire banale pour distraire les passants. Mort d’une mère, disparition d’un chien, mort d’un Arabe, la comédie humaine se joue en trois actes ; et c’est toujours trois dimanches de tirés. Trois dimanches qui sont autant d’histoires de concierges, et que les concierges se racontent le reste de la semaine pour passer le temps.
8Pas un concierge, en effet, pour rattraper l’autre. Le monde est à la taille de leur loge. Ce qui, de toute évidence, a du bon. Sans le témoignage du concierge, pas de fautif. C’est le témoignage du concierge qui conduit Meursault à réaliser qu’il est coupable. C’est l’intervention du concierge qui lui permet de comprendre qu’innocent il ne l’est pas et qu’il ne l’a sans doute jamais été : « En arrivant, le concierge m’a regardé et il a détourné les yeux. Il a répondu aux questions qu’on lui posait. Il a dit que je n’avais pas voulu voir maman, que j’avais fumé, que j’avais dormi et que j’avais pris du café au lait. J’ai senti alors quelque chose qui soulevait toute la salle et, pour la première fois, j’ai compris que j’étais coupable. » (I, 193) Le concierge détourne les yeux tout comme détourne les yeux le jeune journaliste « au visage un peu asymétrique » (1,190) lorsque le verdict tombe. Alors que tous les autres rapporteurs du quotidien ont « le même air indifférent et un peu narquois », ce journaliste dont Meursault ne voit que les « deux yeux, très clairs, qui [F]examinaient attentivement, sans rien exprimer qui fût définissable », et qui donnent au narrateur « l’impression bizarre d’être regardé par [lui]-même » (I, 190), d’être lui-même « l’étranger qui, à certaines secondes, lit-on dans Le Mythe de Sisyphe, vient à notre rencontre dans une glace » (I, 229), détourne les yeux alors que le président du tribunal lui « dit dans une forme bizarre [qu’il aura] la tête tranchée sur une place publique au nom du peuple français » (I, 203).
9Vous avez dit bizarre ?
10Jusque-là, Meursault se savait innocent. Désormais, il se rend compte que « les chemins familiers tracés dans les ciels d’été [peuvent] mener aussi bien en prison qu’aux sommeils innocents » (I, 198). Il comprend, bizarrement, qu’il est coupable, coupable parce qu’un concierge détourne les yeux, coupable parce qu’un journaliste détourne les yeux, coupable parce qu’il se retrouve face à lui-même. De quoi est-il coupable ? D’avoir bu du café au lait et fumé une cigarette en présence du corps de sa mère, ce qui est le crime le plus atroce qu’un homme puisse commettre : « On a fait répéter l’histoire du café au lait et celle de la cigarette. » (I, 193)
11Ah ! le café du concierge...
12Ce fameux café dont parle Zola dans Paris, ce café dont Hyacinthe parle avec mépris et appelle « un breuvage de concierge », pourquoi a-t-il fallu que Meursault l’accepte ? Par politesse ? Parce que maman lui a appris que ce n’était pas bien de dire non ? S’il avait pris un café avec le directeur de l’asile de Marengo, avec le directeur et sa « Légion d’honneur » (I, 142), plutôt qu’avec le concierge, sans doute Meursault n’aurait jamais été mis au ban des accusés. La dignité sociale de l’un l’aurait mis à l’abri des ragots de l’autre.
13Mais voilà, c’est toujours un concierge que l’on croise d’abord, et c’est toujours dans son piège que l’on tombe finalement parce qu’en vérité – et c’est la raison sans doute pour laquelle le concierge détourne les yeux – Meursault avait « voulu voir maman tout de suite » (I, 142) ; et c’est lui, le concierge, qui lui avait dit qu’il fallait qu’il rencontrât le directeur en premier, qui est alors occupé et qui le fait attendre, le laissant entre les mains de son pipelet, le condamnant à en subir le bavardage. Fait comme un rat, Meursault, qui parle peu, socialise peu, écoute plus qu’il ne parle, et les écoute tous, le concierge avec son accent parisien, Salamano avec ses histoires de chien, Sintès avec ses histoires de maîtresse, Masson qui finit toutes ses phrases par un « et je dirai plus » (I, 170), et même sa mère qui ne disait rien, mais qui « passait son temps à [le] suivre des yeux en silence » (I, 142), au point que ce silence, à vrai dire, était plus chargé de paroles que n’importe quel discours, découvre alors que prendre le café avec un concierge, c’est un peu comme prendre le thé avec un de ces rongeurs.
14Et d’ailleurs, la chaîne alimentaire (du moins telle que la définit Camus dans La Peste) ne fait, à ce sujet, aucun doute. Tout en bas de l’échelle sociale se trouvent les rats et les concierges, qui meurent les premiers, puis les pauvres, et enfin les riches. Ce qui, en somme, est tout naturel puisque les rats ne peuvent être l’affaire que des concierges. M. Michel peut bien s’en offusquer, crier au scandale, il est finalement contraint de mettre la main à la pâte, restant quelque temps sur le pas de la porte de l’immeuble dont il a charge, en attendant que les coupables de ce qu’il croit être une mauvaise farce se dénoncent ou se trahissent par quelque sarcasme ; et c’est ce qui le perd. Car tenant les rats morts par les pattes, il n’a pas, comme Caligula, le pouvoir d’affranchir quelques esclaves, et d’affecter à son service des sénateurs afin que la mort, pour une fois, dans un « monde sans juge » (I, 387), immunise la plèbe et contamine les patriciens. Dans La Peste, c’est le concierge qui meurt.
15Ce qu’il y a de bien, à vrai dire, avec mère-nature, pour qui personne n’est jamais innocent : « D’où il ressort que tout le monde meurt. C’est une question de temps et de patience. » (I, 350) Une fois que les rats ont quitté le navire, il suffit que les concierges aient une indigestion pour que les notables, à leur tour, crèvent en vomissant. À qui la faute ? Au concierge qui a la responsabilité de ramasser les rats morts qui jonchent le palier du bourgeois, ou au bourgeois qui commande au concierge de faire le sale boulot ? Reste que la mort du concierge, même si elle semble bien normale, c’est quand même, dans La Peste, le respect d’un certain ordre naturel. Mais que dire lorsque ce ne sont pas les rats qui meurent au soleil et les concierges en râlant, mais un Arabe bientôt suivi d’un Blanc ?
16Dans L’Étranger, à considérer que là aussi l’ordre naturel est respecté, et il n’y pas de raison d’en douter, c’est Meursault qui part le premier. Plus bas dans l’échelle sociale, plus bas encore qu’un concierge, se trouve Meursault. Quant à l’Arabe, quantité négligeable. Tout comme le rat, il ne compte pas vraiment. Car Meursault est condamné pour ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère, pas pour avoir pleuré à la mort d’un Arabe : « Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. » (I, 175) Preuve en est d’ailleurs qu’il n’y a pas un seul rat dans L’Étranger, et que ce n’est plus sur les rats, par conséquent, que le concierge a « des droits » (I,144), même s’il en a désormais sur « les vieux » (I, 111).
17Un droit de parole, cela va s’en dire. Un droit de cuissage, en quelque sorte, et c’est Meursault qui en fait les frais. La peste, on le sait, a bien des visages, et lorsque les rats sont remplacés par des mots, les mots, en l’occurrence, du concierge, ces mots sont tout aussi dévastateurs que les dents des rongeurs ou que la peste qu’ils véhiculent. « Il n’y a que les concierges qui bavardent », disait Antonin Artaud. Et ils bavardent si bien, ce qu’ils disent est si « juste et intéressant » (I, 144), que l’histoire qu’ils racontent est la dernière histoire que l’on entend. Après sa mère, c’est à Meursault d’y passer : « Pendant tout ce temps, le concierge a parlé et ensuite, j’ai vu le directeur. » (I, 142) De là à dire que le concierge est une sorte de saint Pierre qui détient les clés du paradis, je ne sais. Mais ce que je sais, en revanche, c’est que si saint Pierre vous offre un café, réfléchissez-y à deux fois ! Dites-vous bien que derrière la pipelette se cache toujours un bourreau...
18C’est un peu fort de café ! dirait Balzac. Et pourtant ! le café au lait que Meursault accepte bêtement, c’est, tout bien considéré, le verre de rhum du condamné à mort. Il ne le sait pas encore, mais lorsque sa mère meurt, Meursault est déjà coupable. La mère est par excellence la figure du quotidien. Mais elle est aussi, à l’autre bout du spectre, la figure de l’éternel. Lorsque cette figure quotidienne vient à disparaître, ne pas la pleurer revient à lui refuser cette éternité. Et toute l’absurdité de la vie, l’expérience extrême de la solitude et de la mort, jusque-là adoucie par la protection de cet être qui vous a donné le jour, éclate alors en plein jour.
19Dans L’Étranger, la mort de l’une entraîne automatiquement la condamnation de l’autre parce qu’entre les deux s’immisce toujours un concierge dont personne ne se méfie suffisamment, un concierge qui a aussi peu d’importance qu’un rat vivant à l’ombre des égouts jusqu’au jour où on lui demande de raconter son histoire en pleine lumière. Et son histoire c’est l’histoire de l’homme lorsqu’il est face à la mort, lorsque tout à coup, au détour d’une rue, « l’homme se sent un étranger » (I, 223), une histoire qui devient, pour des raisons inconscientes, une histoire de concierge, une de ces histoires dont se nourrissent les journalistes, une de ces petites histoires quotidiennes qui remplacent rapidement les grandes et avec lesquelles on refait le monde au seuil des immeubles. Potins de concierge, racontars, le monde est ainsi fait. Et il « n’est pas supportable » (I, 315) précisément pour cette raison qu’entre nous et la lune, ou le bonheur, ou l’immortalité, il y a toujours l’histoire du concierge.
20Et une histoire de concierge, au mieux, c’est soit interpréter l’indifférence de Meursault à la mort de sa mère comme l’expression grossie – et donc inadmissible aux yeux de la société – d’un abandon dont chacun de nous se sent à différents degrés coupable envers ses parents, soit croire que cette indifférence n’est qu’apparente et que se cache en lui une pudeur foncière qui lui interdirait de formuler, y compris pour lui-même, l’étendue de son deuil. Alors qu’en fait, si Meursault est coupable, c’est uniquement dans l’histoire du concierge. Et c’est cette histoire que tout le monde retient. Car si Meursault a « compris » (I, 193), ou plus exactement a « appris » (I, 210), qu’il est coupable, « lui se sent innocent. À vrai dire, confirme Le Mythe de Sisyphe, il ne sent que cela, son innocence irréparable. » (I, 255) La confrontation initiale avec le concierge entraîne ainsi la confrontation finale avec le prêtre lorsque Meursault se révolte contre Dieu et refuse qu’on le débarrasse du « poids d’un péché » (I, 216) auquel il n’entend rien, décidant alors, et contre tous les autres, qu’il avait raison, qu’il avait encore raison, qu’il avait toujours raison de s’entêter dans « cette vie absurde » (I, 212) dont il n’aurait changé pour rien au monde.
21Le concierge, autrement dit, c’est l’étranger en chacun de nous. Celui que l’on est sans le reconnaître. Celui qui regarde le monde par le petit bout de la lorgnette comme l’aumônier regarde le monde par le petit bout du ciel. Celui qui lit les feuilles de chou, qui rapporte et médit, dénonce en cachette et juge en catimini. Celui qui fait contre mauvaise fortune bon cœur. Celui pour qui l’absurde n’a pas vraiment de sens dans la mesure où il n’y consent pas ou trop rarement. Parce qu’il faut bien vivre. Que ça ne peut pas être dimanche tous les jours. Que la vie est à ce prix – le prix du quotidien qui fait le prix de la semaine : « Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme » (I, 228). Nous sommes tous des concierges, de cela nous pouvons être sûrs. Puisque c’est encore la seule façon d’avaler notre pain de ce jour et d’oublier, comme les Lotophages, qu’« il n’y a pas de lendemain » (I, 259).
22Ce que Céline résumait ironiquement en ces mots : « Une ville sans concierge, ça n’a pas d’histoire, pas de goût, c’est insipide, telle une soupe sans poivre ni sel, une ratatouille informe. » Une soupe sans poivre ni sel, l’auteur du Voyage au bout de la nuit ne saurait mieux dire. En 1195, le cumcerge est « celui qui a la garde d’un bâtiment important ». C’est celui qui garde le cierge, probablement du latin vulgaire conservius (issu du latin classique conservus), le « compagnon d’esclavage » (sous l’influence du latin serviens, sergent). Mais l’étymon latin concerius dérivé de cera « cire » manque de fondement. C’est déjà une étymologie de concierge.
23Et l’avocat général ne s’y trompe pas. Il sait bien comment les choses se passent. La parole du concierge, qu’importe ce qu’il a à dire, a force de loi : « L’avocat général m’a regardé avec une lueur ironique dans les yeux. » (I, 193) Son expérience d’homme de loi lui permet de deviner la suite des évènements. Une suite qui est déjà inscrite dans l’étymologie boiteuse et pour ainsi dire diabolique du mot. Car avant 1821, au lieu d’un directeur, il y avait dans chaque prison un concierge qui possédait la cantine. C’est-à-dire qu’il était, entre autres choses, responsable de la soupe. Et sa place valait quatre ou cinq fois celle d’un directeur d’aujourd’hui, explique Pierre Joigneaux, en 1841, dans Les Prisons de Paris. Le concierge c’était le gardien de prison. D’où la Conciergerie, lieu où résidait le concierge, et qui était, dans la capitale, la prison attenante au Palais de Justice.
24Pas étonnant alors que le concierge, ce personnage anonyme, ce cerbère dont la fonction est le seul nom qu’on lui connaisse, condamne Meursault à la prison puis à la mort. Alors que l’indifférence de Meursault, son insensibilité qui le pousse à accepter le café du concierge, en font, aux yeux de la société, un monstre sans âme, à bien y réfléchir, c’est le piège que lui tend le concierge qui le condamne. Meursault est tombé dans le piège du concierge qui, « comme tous ceux qui n’ont point d’âme », ne supporte pas « ceux qui en ont trop. Trop d’âme ! s’écrie Caesonia à propos de Caligula. Voilà qui est gênant, n’est-ce pas ? » (I, 380) Avoir trop d’âme, c’est parodier Descartes, c’est dire : « Je me révolte, donc nous sommes1 ». Il suffit que je me révolte pour que vous existiez. Il suffit que j’aie conscience de l’absurde pour que vous supportiez votre « vie machinale » (I, 228). Il suffit que je sois intelligent pour que vous n’ayez à être que cet homme quotidien et inconscient qui se presse « vers on ne sait quel espoir » (I, 272).
25Meursault est coupable parce qu’il est intelligent, et cette intelligence n’a rien à voir avec la vérité de la justice2. Car qui juge-t-on lorsqu’on juge quelqu’un ? Camus, à la date du 15 octobre 1937, écrivait dans ses Carnets : « L’innocent est celui qui ne s’explique pas. » (II, 839) Meursault est coupable de son innocence tout comme Camus lui-même le sera vingt ans plus tard, parce qu’« un homme est plus un homme par les choses qu’il tait que par celles qu’il dit » (I, 277), parce qu’il a l’intelligence de la vraie justice et du vrai combat, parce qu’il a l’intelligence de choisir sa mère plutôt que les bombes du FLN, et parce qu’il sait surtout que non seulement on est tous « aussi coupables les uns que les autres » (I, 335), mais encore qu’« on est toujours un peu fautif » (I, 152).
26Fautif d’accepter un café et, en retour, d’offrir une cigarette, la cigarette, elle aussi du condamné, la dernière cigarette avant l’exécution capitale. Le concierge, c’est l’anti-fils. C’est celui qui a inventé le mot étranger comme d’autres collent des étiquettes. Un concierge aveugle pour une justice aveugle. Aveugle parce qu’anonyme, parce que le concierge est caché derrière sa fonction comme la justice derrière son bandeau. En quelques pages, par ce parallèle entre concierge et justice, Camus résume la justice, ce qu’elle est, ce qu’elle représente. Justice au service de l’aveuglement et de l’intérêt. C’est le profit du diable. Le concierge est le messager de la tragédie, le messager des dieux qui annoncent aux hommes ce qui va leur tomber sur la tête, l’ignoble vox populi incarnée par Hermès, le conducteur des âmes aux Enfers.
27Meursault, celui qui meurt sot, bêtement, comme un rat, et que l’on juge pourtant « intelligent » (I, 199), n’est jugé que pour son intelligence. Son intelligence, l’intelligence de celui qui se sait, contrairement au concierge, « étranger à [lui]-même et à ce monde » (I, 233), le condamne à mort. Être intelligent, de cette intelligence qui « connaît la valeur des mots » (I, 199), c’est se taire devant celui qui vous accuse parce que se justifier revient à reconnaître la faute et légitime le droit qu’on vous applique. Meursault qui ne pleure pas à la mort de sa mère, c’est Meursault qui se tait : « Dans notre société, écrit Camus en préface à l’édition universitaire américaine de L’Étranger, tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort. » (I, 215)
28Camus résumait ainsi son roman par une phrase dont il reconnaissait qu’elle était « très paradoxale ». Mais c’est dans ce paradoxe même, dans cette contradiction fondamentale que se trouve la seule vérité : on ne peut pas ne pas aimer sa mère. On ne peut pas se tromper sur l’antiphrase lorsque Camus écrit que, tout comme la mort des autres, peu lui importait « l’amour d’une mère » (I, 212) s’il était au dépend de l’amour de l’humanité. Car si l’amour est de l’ordre de la convention, on y est condamné par la société qui n’obéit plus qu’à la surenchère de la sensibilité.
29Meursault veut rester vrai et authentique. Il aime sa mère, mais cet amour ne peut s’exprimer dans une société en exhibition, en abus et en surreprésentation. L’intelligence est « la passion de l’absolu et de la vérité » (I, 215). Meursault « refuse de mentir. Mentir ce n’est pas seulement dire ce qui n’est pas. C’est aussi, c’est surtout dire plus que ce qui est et, en ce qui concerne le cœur humain, dire plus qu’on ne sent. C’est ce que nous faisons tous, tous les jours, pour simplifier la vie. Meursault, contrairement aux apparences, ne veut pas simplifier la vie. Il dit ce qu’il est, il refuse de masquer ses sentiments et aussitôt la société se sent menacée. » (I, 215) Menacée, en effet, qu’un homme puisse ne pas dire plus qu’il ne ressent. Menacée qu’un homme puisse ne pas faire le concierge, refuse la simplification, le raccourci, la trahison et le mensonge qui « n’est jamais innocent » (I, 337).
30Meursault est l’être humain contre l’inhumanité ambiante. Il se bat seul contre la « Moraline » (II, 951) d’un côté, et l’indifférence narquoise des journalistes de l’autre, ses journalistes qui, « sous le banc des jurés », sont « heureux de se retrouver entre gens du même monde », heureux au point que Meursault s’explique ainsi la « bizarre impression [qu’il avait] d’être de trop, un peu comme un intrus » (I, 189).
31Vous avez dit bizarre, comme c’est étrange !
32Un intrus plutôt qu’un étranger, voilà donc peut-être Meursault ! Tout comme le mot étranger, le mot intrus n’apparait qu’une seule fois dans le texte. L’intrus est celui qui s’introduit de force et illégalement dans une charge, une fonction. Mais il est aussi le mot lui-même qui, en l’occurrence, s’introduit de force dans le titre du roman. Comme s’il fallait substituer l’un pour l’autre, avoir l’audace de renommer le roman d’Albert Camus, et dire L’Intrus plutôt que L’Étranger. Ou, plus exactement, se dire une fois pour toutes que si Meursault est l’intrusion dans le quotidien d’un élément perturbateur qui va bouleverser l’ordre des choses en reconnaissant l’« étrangeté du monde » (I, 229), l’étranger n’est autre que celui à qui s’adresse le roman, le lecteur, le concierge, nous tous qui décidons d’être étrangers les uns aux autres sous prétexte que nous ne partageons pas la même mère, mais qui sommes incapables, pour l’accroître et la libérer, d’être étranger à notre propre vie, d’en être l’acteur, pour le dire comme le dit Camus dans Le Mythe de Sisyphe qui là encore n’emploie le mot qu’une seule fois, puisque « l’acteur est ici l’intrus » (I, 275).
33Contrairement au concierge, qui n’a jamais conscience de n’être ni invité ni désiré, Meursault sait qu’il est de trop, qu’il n’est pas de ce monde d’étrangers et qu’il est « coupable » (I, 193), tout bonnement, d’être sur scène quand les autres ne sont que spectateurs. Mais pour n’avoir aucune charge, aucune fonction, il sait également être libre, absolument libre, partageant avec Caligula la liberté que ce dernier obtient grâce au pouvoir lorsqu’il est tout aussi absolu. Rien à voir, par conséquent, avec ce journaliste dont la fonction quotidienne est de faire d’une pierre deux coups, et qui serait trop heureux s’il pouvait rentrer à Paris en ayant doublé le parricide d’un matricide, envoyant ainsi Meursault se faire couper la tête deux fois plutôt qu’une, et la première fois, dirait Michel Onfray, par la guillotine en papier.
34Il faut imaginer la belle histoire que ce serait, une histoire tout aussi belle que « l’histoire du Tchécoslovaque » (I, 187), une histoire que Meursault, que le narrateur lui-même cette fois, aurait laissé, en prison, entre sa paillasse et la planche du lit, une histoire qui, sur « un vieux morceau de journal presque collé à l’étoffe, jauni et transparent » (I, 187), ne serait pas celle d’une mère qui, aidait de sa fille, assassinerait son fils à coups de marteau pour le voler, mais d’un fils qui assassinerait sa mère comme on assassine un Arabe.
35On touche ici aux limites du discours parce que trouver le discours juste confine à l’évidence qui, par définition, est indicible. La seule chose que Meursault puisse encore dire, à la dernière page du roman, lorsqu’il repense à sa mère, c’est que « Personne, personne n’avait le droit de pleurer sur elle » (I, 213). Pleurer sa mort serait nier son bonheur et sa liberté. Ce serait la renvoyer dans un au-delà de la mort qu’un « homme privé de Dieu », qu’un « homme pur » (II, 951), « pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d’ombres » (I, 215), ne peut tolérer. Lui qui n’a jamais triché avec autrui, en accordant à sa mère ce droit « à tout revivre » (I, 213), et à revivre jusqu’au jour de sa propre naissance, ce jour qui ne condamnerait plus les hommes à être des étrangers les uns pour les autres, meurt innocent de tous les crimes dont on l’accuse et pour lesquels on le condamne. « Conclusion, écrit Meursault : La société a besoin de gens qui pleurent à l’enterrement de leur mère ; ou bien on n’est jamais condamné pour le crime qu’on croit. D’ailleurs je vois encore dix autres conclusions possibles. » (II, 951) Sauf que le roman se termine sur celle-ci, et sur aucune autre. Comme si les dix autres, finalement, revenaient toujours à la même.
Notes de bas de page
1 « En attendant, voici le premier progrès que l’esprit de révolte fait faire à une réflexion d’abord pénétrée de l’absurdité et de l’apparente stérilité du monde. Dans l’expérience absurde, la souffrance est individuelle. À partir du mouvement de révolte, elle a conscience d’être collective, elle est l’aventure de tous. Le premier progrès d’un esprit saisi d’étrangeté est donc de reconnaître qu’il partage cette étrangeté avec tous les hommes et que la réalité humaine, dans sa totalité, souffre de cette distance par rapport à soi et au monde. Le mal qui éprouvait un seul homme devient peste collective. Dans l’épreuve quotidienne qui est la nôtre, la révolte joue le même rôle que le “cogito” dans l’ordre de la pensée : elle est la première évidence. Mais cette évidence tire l’individu de sa solitude. Elle est un lieu commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte, donc nous sommes » (L’Homme révolté, III, 79).
2 « Les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Et s’ils ont un parti à prendre en ce monde ce ne peut être que celui d’une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne règnera plus le juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel » (Discours de Suède, IV, 240).
Auteur
-
Aymeric Glacet
Sewanee, The University of the South
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Prestiges de la jalousie
La Princesse de Clèves. Michel Leiris, Georges Bataille, Pierre Michon, Pascal Quignard
Dolorès Lyotard
2013
Amour de lecteur
Desnos, Dhainaut, Jaccottet, Jouanard, Kijno, Ponge, Prévert, Quignard, Richard, Sarraute
Gérard Farasse
2001
Lettres de château
Barthes, Delvaux, Follain, Ghil, Hyvernaud, Jaccottet, Ponge, Quignard, Reverdy, Tardieu, Villiers de l’Isle-Adam
Gérard Farasse et Philippe Lemaire
2008
