Les artisans et la mort. Méthodologie et perspectives
p. 11-25
Résumés
Au-delà des aléas de la conservation des vestiges (pillages, rigueur aléatoire des fouilles, etc.), l’étude des pratiques funéraires antiques se révèle totalement dépendante des témoignages textuels, iconographiques et mobiliers que les anciens ont jugé nécessaire de transmettre à la postérité. Cette dépendance, à la fois significative et handicapante, apparaît clairement dans l’étude des pratiques funéraires des artisans en Grèce ancienne, basée sur les données archéologiques, iconographiques et épigraphiques fournies par le mobilier funéraire et les marqueurs de tombes. S’il permet une première approche de la question, ce matériel se révèle cependant peu abondant et souvent hypothétique en raison de la difficulté d’identification socioprofessionnelle des défunts. En faisant le point sur ces données, l’introduction à la table ronde Corps, travail et statut social cherche à mettre en évidence les limites de l’archéologie et les nombreuses questions qui restent en suspens. On pourra alors envisager l’apport d’approches complémentaires, telle que la paléoanthropologie funéraire, et en préciser les attentes.
Beyond the problem of the preservation of the remains (plunders, excavations without method, etc.), the study of the ancient funerary practices appears totally dependent on textual, iconographic and material data that the ancient considered necessary to transmit us. This dependence, at the same time full of sense and of difficulty, seems clearly in the study of the funerary practices of the craftsmen in ancient Greece, based on the archaeological, iconographic and epigraphic data supplied by the funeral furniture and the markers of graves. If it allows a first approach of the question, this material isn’t abundant and generally appears hypothetical because of the difficulty of social and occupational identification of the deceased. By reviewing these data, the introduction of the round table Corps, travail et statut social tries to bring to light the limits of the archaeology and the numerous questions which remain unsettled. We’ll can then consider the contribution of additional approaches, such as the paleoanthropology, and specify what we can wait of it.
Entrées d’index
Mots-clés : méthodologie, marqueurs de tombe, mobilier funéraire, artisanat, différenciation sociale
Keywords : methodology, grave stones, grave goods, crafts, social differentiation
Texte intégral
1L’idée de cette rencontre autour du corps, du travail et du statut social résulte du constat que l’archéologie funéraire de la Grèce antique présente des carences qui nuisent, entre autres, à l’approche historique et sociale de la question. Nous sommes en effet le plus souvent réduits à une vision très homogène et donc irréelle de la population des cités grecques antiques alors que la réflexion devrait au contraire tenir compte des nuances que comporte la réalité socioculturelle. L’étude des pratiques funéraires des artisans en Grèce ancienne1 souffre tout particulièrement de cette carence. Le groupe des « artisans », c’est-à-dire des individus qui contribuent à la vie économique2 de la cité, réunit des personnes d’appartenances sociales et culturelles très diverses, à l’image du monde grec, hiérarchisé et métissé : esclaves et affranchis, souvent non grecs, métèques, citoyens salariés ou indépendants ou encore grands propriétaires des moyens de production. Aussi différents soient-ils, ces individus n’en partagent pas moins un ensemble de croyances et de pratiques que chacun d’eux vient nourrir de ses particularismes sociaux, culturels ou ethniques. Il est alors indispensable que de telles recherches présentent un maximum de perméabilité à ce contexte nuancé.
1. Problématique de l’identification d’une tombe d’artisan
2Dans le cadre de ce projet, la principale difficulté relève de la constitution du corpus : il faut être en mesure d’identifier le défunt comme artisan, ce qui se révèle particulièrement ardu, du moins dans le cadre du monde grec3. Je développerai ici cette problématique de l’identification des tombes d’artisans en Grèce ancienne à l’appui des données archéologiques, qui viendront nourrir la réflexion sur les pratiques funéraires des artisans. Cela permettra enfin de mettre en évidence les limites de l’archéologie ainsi que de préciser les attentes que l’on peut avoir d’une approche complémentaire telle que l’anthropologie physique et d’en dégager les perspectives.
1.1. Les données archéologiques
3Outre les ossements, dont il sera question plus tard, les indices archéologiques qui nous renseignent sur le défunt sont de deux types. Il s’agit tout d’abord du mobilier funéraire, autrement dit des objets qui accompagnent le défunt dans sa tombe et, ensuite, des marqueurs de tombe. Par marqueur de tombe, j’entends tout ce qui signale une sépulture : un tumulus, une statue, une stèle, etc. Comment utiliser ce matériel archéologique pour identifier un artisan ? Au travers de données de nature variée (épigraphique, iconographique ou mobilière), il n’est pas toujours évident de tirer parti d’indices souvent ténus.
1.1.1. Les marqueurs de tombe
4L’épigraphie offre les témoignages les plus clairs ; les épigrammes funéraires, en mentionnant l’activité du défunt, ne laissent aucune place au doute. La formulation peut être très simple, faisant suivre le nom du défunt de la mention du métier ; c’est par exemple le cas de la parfumeuse Thraïtta4, de la vendeuse d’himation Élephantis5 ou du chef de four Ianibelos6. Dans d’autres cas, l’épigramme peut prendre une forme plus élaborée, allant parfois jusqu’à louer l’artisan pour la maîtrise de sa techné7. L’épigraphie est donc d’une grande richesse dans une telle étude en raison de son caractère direct et explicite.
5L’iconographie, le plus souvent sous la forme de reliefs funéraires, apporte également des indices suggestifs. Le cas de la stèle funéraire du bronzier Sosinos (fig. 1) est méthodologiquement très intéressant : elle présente un relief figurant le défunt assis, tourné vers la droite. Au-dessus de lui, sur l’architrave de la structure architecturale qui sert de cadre à la stèle est inscrite l’épigramme qui précise, entre autres, le métier du défunt, fondeur8. À partir de cette attestation épigraphique, l’image devient alors plus intelligible : assis sur un siège à dossier, dans une position habituelle dans l’iconographie funéraire, le défunt est accompagné de deux objets, qui, bien que vus sous deux angles différents, sont supposés être identiques. Ils sont de forme circulaire, comme le montre celui que le défunt maintient à la verticale de sa main droite, et, au vu du second posé sous le siège, présentent un profil peu épais, à plusieurs degrés et légèrement bombé sur le dessus. Dans ce contexte d’artisanat métallurgique, dont atteste clairement l’épigramme, des parallèles iconographiques nous permettent de reconnaître ici des soufflets de forge en forme d’outre9 ; ces attributs de bronzier caractérisent le défunt comme artisan. Il est alors intéressant de s’interroger sur les conclusions que nous aurions pu tirer de cette stèle si elle n’avait pas porté d’inscription. Comment aurions-nous compris l’image et qui aurions-nous vu sous les traits de cet homme, dont la beauté et la dignité sont bien loin de l’image que l’on se fait habituellement de l’artisan dans l’Antiquité ?
Fig. 1 : Stèle funéraire du bronzier Sosinos, conservée au Louvre, Ma 769.

D’après Clairmont 1970, pl. 8.
6L’iconographie se montre donc susceptible d’apporter des indices sur l’identité du défunt, en particulier par la présence d’objets relatifs au monde artisanal, comme des outils, dans la mesure où nous savons les reconnaître. La stèle de Xanthippos10 (fig. 2) ne comporte qu’une courte inscription se résumant au nom du défunt et seule l’image suggère son appartenance au monde artisanal : la construction du relief focalise l’attention sur l’objet que le défunt, assis et entouré de ses enfants, dresse à hauteur de son regard. L’objet, auquel il est ainsi donné une grande importance visuelle (que l’on peut supposer équivalente à son importance dans la vie du défunt), est généralement identifié comme une forme servant à la fabrication de chaussures. Xanthippos serait donc cordonnier, activité grâce à laquelle il a assuré l’aisance à sa famille, en particulier à ses enfants.
Fig. 2 : Stèle funéraire du cordonnier Xanthippos, conservée à Londres, British Museum, 1805.7-3.183.

D’après Cook 1987, p. 15, fig. 6.
7L’artisanat textile présente la difficulté d’être une activité domestique ; filer et tisser font partie des principales activités des femmes, épouses de citoyen ou non, et c’est dans cette posture qu’elles sont souvent représentées sur les stèles funéraires. Il faut alors veiller à ne pas assimiler toutes les femmes qui pratiquent le tissage à une échelle domestique et non commerciale à des artisanes qui vivent de leur activité. D’autres éléments doivent alors être pris en compte, comme par exemple l’onomastique. Si l’on accepte, avec de nombreuses précautions toutefois, l’idée selon laquelle un nom étranger peut trahir l’origine de son porteur et, par là-même, donner des indications sur son statut11, il devient possible de proposer de reconnaître des artisans en croisant différentes données. Les épigrammes citées jusqu’ici semblent d’ailleurs à ce propos relativement significatives : Thraïtta, Élephantis, Ianibelos, Mannès ou encore Atotas ne sont pas des noms grecs et suggèrent sans doute l’origine étrangère de ces artisans. La stèle de Kypria12 (fig. 3) invite alors à la réflexion : la défunte y est représentée assise, en train de filer, penchée au-dessus d’un kalathos. S’agit-il d’une femme représentée dans son activité domestique ou d’une artisane ? Le nom de la défunte laisse envisager qu’il puisse s’agir d’une artisane, venue de Chypre pour travailler en Attique comme tisserande.
Fig. 3 : Stèle funéraire de la tisserande Kypria, conservée à Leiden, Rijksmuseum, 1821.

D’après Clairmont 1993, no 1.220.
1.1.2. Le mobilier funéraire
8Les objets déposés dans la tombe répondent tout d’abord à un ensemble de rites et se composent souvent des mêmes éléments qui nous renseignent davantage sur les pratiques funéraires habituelles de la société grecque que sur le défunt en tant qu’individu. Il s’agit par exemple de vases et d’offrandes alimentaires, d’unguentaria et de bijoux, etc. D’autres objets dépassent toutefois ces pratiques communes pour nous renseigner plus ou moins directement sur le défunt lui-même en trahissant des aspects de sa vie quotidienne. Le mobilier peut ainsi, dans certains cas, définir le défunt comme artisan.
9L’objet qui caractérise le plus aisément le monde artisanal est évidemment l’outil. La fouille d’une zone de nécropoles à Démétrias, près de Volos, a livré une figurine-patrice13 (fig. 4), c’est-à-dire un objet fabriqué pour la reproduction de moules de figurines. L’objet est donc utilitaire et a priori non commercialisable, ce qui suggère un lien entre le défunt et l’artisanat coroplastique. Dans le même esprit, au Pirée, la fouille ancienne d’une tombe de femme a livré un ensemble d’outils de peintre14 : 3 fragments de manches de pinceaux en bronze et 15 valves de coquillages contenant des pigments de différentes couleurs – plusieurs nuances de bleu, du violet, du vert, du rouge, du brun et du noir. Il semblerait que les couleurs correspondent particulièrement à celles employées dans la peinture des terres cuites tanagréennes, ce qui permet de proposer d’identifier la défunte comme une femme peintre de figurines. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’outils réels, vraisemblablement utilisés comme tels avant la mort de leur propriétaire. Il est également envisageable que l’on ait placé dans la tombe des représentations d’outils : c’est du moins ce que suggère un outil miniature découvert dans une tombe de Léros datant de la fin du ve s. av. n. è.15 L’objet (une hache-pic ?), réduit à cette échelle (la tête de l’outil ne mesure pas plus de 5 cm), n’est évidemment pas fonctionnel mais sert à exprimer le lien qui unit le défunt à une activité qui emploie ce genre d’outil16.
Fig. 4 : Figurine-patrice provenant d’une tombe de Démétrias, conservée à Volos, musée archéologique, M2004.

D’après Hornung-Bertemes et al. 1998.
10À Héraclée de Lucanie (Italie du sud, Basilicate) a été découverte une tombe qui contenait des outils d’orfèvre mais aussi des matières premières17 : il s’agit de trois ciseaux, un marteau, une enclume, une lime, une aiguille et des pinces et poinçons, auxquels s’ajoutent un ensemble de minéraux, bruts ou taillés en forme de chaton (pâte de verre, calcédoine, cristal de roche et pierre ponce) (fig. 5). Un autre cas, bien que de date trop haute par rapport au cadre chronologique de cette étude18, fournit un parallèle intéressant ; il s’agit d’une tombe d’Amathonte (Chypre) qui a également fourni des matières premières ainsi que des produits semi-finis mais aucun outil19 : 33 pépites d’argent, 29 pépites d’or, un clou en or, un fil d’or, 2 fragments de feuilles d’or et des fragments de feuilles d’or à décor gravé. Ces deux sépultures peuvent, au vu du mobilier, être interprétées comme des tombes d’orfèvres – et fabricant de gemmes dans le cas d’Héraclée de Lucanie. À Amathonte, l’absence d’outil pourrait laisser supposer que le défunt est un homme riche, partant dans l’au-delà avec son or. Il paraît cependant probable que si tel était le cas, les métaux précieux auraient été présents sous une forme plus aboutie (bijoux ou du moins lingots) ; la caractère brut et pré-façonné des matériaux semble bien témoigner du rapport du défunt au travail de la matière20.
Fig. 5 : Outils et matières premières d’orfèvrerie provenant d’une tombe d’Héraclée de Lucanie (Italie du Sud), conservés à Policoro, museo nazionale della Siritide.

D’après Pugliese-Carratelli 1996, p. 723.
11L’identification d’un artisan à partir du mobilier funéraire peut également être envisagée sur des critères iconographiques, en particulier par le biais des figurines. Par exemple, toujours à Amathonte (Chypre), la fouille d’une tombe a livré comme unique mobilier une figurine de potier21 (fig. 6). L’artisan y est représenté au travail, s’apprêtant à tourner une motte d’argile posée sur le tour. L’hypothèse selon laquelle l’activité artisanale représentée rappelle le métier du défunt paraît tout à fait envisageable. La thématique du travail est d’ailleurs très répandue dans les tombes des nécropoles béotiennes22 : mais dans la plupart des cas, il semble bien s’agir de la représentation d’une activité domestique plutôt qu’artisanale.
Fig. 6 : Figurine en terre cuite représentant un potier provenant d’une tombe d’Amathonte (Chypre), conservée à Londres, British Museum, 94 II-I 489.

D’après Hermary 1981, p. 22, no 11.
1.2. Problématique et méthode
12Ce bref panorama montre à quel point l’identification d’une tombe d’artisan, dans le cadre du monde grec, peut se révéler tortueuse : elle nécessite toujours la combinaison d’indices parfois disparates. Une fois les obstacles contournés et ces modes d’enquêtes maîtrisés, les résultats restent toutefois fort limités ; les témoignages archéologiques relatifs aux tombes d’artisans constituent un corpus réduit. Les artisans devaient pourtant représenter une part importante de la population des cités grecques antiques23 et devraient donc apparaître de manière plus visible dans l’ensemble du matériel funéraire grec. L’étude du mobilier votif et cultuel offre des données d’ailleurs bien plus nombreuses qui témoignent de la richesse des pratiques religieuses au sein de ce groupe.
13Ce silence de la documentation, a priori peu favorable à l’étude envisagée, se révèle pourtant particulièrement significatif en témoignant de la faible représentativité du statut socioprofessionnel des défunts à travers le matériel archéologique. Il faut essayer d’en comprendre les raisons.
14Tout d’abord, il est nécessaire de prendre en compte le fait que le contexte funéraire a, plus que tout autre, beaucoup souffert du pillage, qu’il soit antique ou moderne ainsi que de l’absence de méthode des fouilles anciennes. Même dans le cas de fouilles répondant à une certaine rigueur scientifique, le petit mobilier sans valeur pour l’histoire de l’art a pendant longtemps été dédaigné et ignoré des publications.
15Au-delà de ces considérations historiographiques, d’autres facteurs, directement liés aux anciens, semblent devoir être pris en compte. Tout d’abord, nous pouvons évoquer l’éventuel impact d’une pratique relative au rite dont témoigne un règlement funéraire de Céos24 : dans certains cas, il semble que le mobilier funéraire que l’on faisait intervenir dans les funérailles pouvait être retiré de la tombe une fois le rituel accompli ; ce type d’« actions archéologiquement invisibles25 » est absolument impossible à appréhender pour nous mais doit être évoqué. Plus concrètement cette fois, il est évident que le cadre de la cité grecque, en particulier d’Athènes, n’est pas des plus propices à une telle approche socio-historique, entre autres en raison des mesures législatives qui ont marqué son histoire. Des lois ont en effet limité, à trois reprises, le faste dans le domaine funéraire26 : c’est d’abord Solon (594 av. n. è.) qui a pris des mesures interdisant les funérailles ostentatoires. Toutefois, ces premières mesures n’ont pas empêché, quelques années plus tard, un nouveau développement des monuments fastueux ; vers 500 av. n. è., une nouvelle législation, généralement attribuée à Clisthène ou Thémistocle, interdit les sépultures nécessitant le travail de plus de trois hommes pendant dix jours. Cette loi semble à son tour être tombée en désuétude vers 425 et ce n’est qu’un siècle plus tard, en 317, que de nouvelles restrictions furent mises en place par Démétrios de Phalère. C’est ainsi que le ve s., au moins jusque vers 425, ainsi que l’époque hellénistique dès 317, sont marqués par une sobriété des marqueurs de tombe, à la fois sur le plan matériel (c’est-à-dire au niveau de la taille et du décor) et épigraphique. Il faut d’ailleurs noter que le corpus de tombes d’artisans que j’ai dressé ne compte aucun marqueur de tombe identifiable datant des trois premiers quart du ve s., alors qu’on possède des exemples datant des années immédiatement antérieures et postérieures. Faut-il en conclure que le contexte législatif a eu un impact direct sur l’expression du statut socioprofessionnel dans la mort27 ? Si cela peut en effet permettre d’expliquer en partie le silence de la documentation pour une période donnée, la question reste entière pour les siècles antérieurs et postérieurs. D’autres facteurs rentrent sans doute en jeu. Peut-on alors supposer un problème d’accès aux matériaux dû à un niveau de vie insuffisant pour payer une stèle inscrite ou décorée ? Certains exemples semblent toutefois indiquer que des métèques et même des esclaves, autrement dit les travailleurs sans doute les plus modestes, pouvaient posséder une stèle gravée de quelques mots28. Concernant le dépôt d’objets à caractère artisanal dans la tombe, faut-il prendre en compte le coût des outils, leur valeur marchande et peut-être, dans le cas des esclaves et des salariés, le fait qu’ils n’appartenaient pas toujours aux travailleurs mais à leur patron ? Emporter ses instruments de travail serait alors impossible ou trop onéreux. Nous pouvons encore évoquer la possibilité que les artisans ignoraient tout simplement l’envie ou le besoin de partir dans l’au-delà en tant que tels ; Ian Hodder29 proposait de voir le rituel funéraire non pas comme un reflet passif de la réalité mais plutôt comme une construction significative à travers laquelle un défunt cherche à devenir dans la mort ce qu’il n’a pas été de son vivant. Cette intéressante approche pourrait être proposée pour expliquer le silence archéologique si Sosinos30 (fig. 1) et Xanthippos31 (fig. 2) n’étaient pas si fiers d’exprimer leur réussite professionnelle…
2. Les apports de l’anthropologie physique : attentes et perspectives
16Ce sont là autant de questions sans réelles réponses qui témoignent du désarroi dans lequel nous plongent les données archéologiques. L’anthropologie physique apparaît dès lors comme une approche complémentaire qui peut venir confirmer – ou infirmer – les hypothèses avancées par l’étude archéologique : dans les cas où l’on suppose que le défunt est artisan sur des critères épigraphiques, iconographiques ou mobiliers, l’observation anthropologique de traumatismes caractéristiques de l’activité envisagée permet de confirmer l’identification professionnelle du défunt.
17L’approche paléoanthropologique peut cependant nous mener bien au-delà de la simple confirmation d’hypothèse et permettre à elle seule d’identifier un artisan – du moins dans certains cas – sans aucun recours au mobilier archéologique : les analyses paléoanthropologiques, en particulier paléopathologiques, conduisent à déterminer le mode de vie des individus avant leur mort et ainsi leur éventuelle activité artisanale. L’anthropologie constitue alors une véritable alternative à l’approche archéologique, nous permettant d’appréhender les offrandes et les stèles en sens inverse : le point de départ de la réflexion, pour aboutir à la détermination du statut socioprofessionnel du défunt, n’est plus le matériel archéologique – dans quel cas l’étude des tombes d’artisan n’est bien souvent qu’un constat de faits dénué de toute possibilité d’interprétation de ces mêmes faits32. À l’inverse, si c’est le squelette qui témoigne du statut socioprofessionnel du défunt, le matériel archéologique est libéré de sa fonction d’instrument servant à reconnaître le sujet (identifier l’artisan) pour (re)devenir un objet d’étude à part entière : à travers l’analyse du mobilier funéraire et des marqueurs de tombe, la question n’est plus seulement : « l’artisan-défunt part-il dans l’au-delà en tant qu’artisan ? » mais de manière plus complète : « comment l’artisan-défunt cherche-t-il à apparaître dans la mort ? ». Et puisque l’approche anthropologique permet également de prendre en compte les cas où aucun indice archéologique n’établit de lien entre le mort et son activité, il est enfin possible de se demander pourquoi l’artisan-défunt ne se définit pas comme artisan dans sa tombe. L’absence d’objet à caractère artisanal correspond-t-elle systématiquement à une pauvreté du mobilier ou résulte-t-elle d’un « choix », au profit d’autres aspects du quotidien du mort (statut familial : mariage, célibat, descendance ; santé, etc.) ? C’est là que réside toute l’ampleur de l’étude des pratiques funéraires des artisans.
18Dans cette perspective « inversée », les marqueurs de tombe présentent l’inconvénient de ne pas nous être souvent parvenus en connexion avec la sépulture qu’ils signalaient ; leur confrontation avec les données anthropologiques n’est alors que rarement possible. En revanche, le mobilier placé dans la tombe – et donc naturellement en rapport étroit avec le corps – est lui aisément exploitable et riche de promesses.
19Les perspectives offertes par une telle approche sont donc encourageantes et mènent à fonder de grands espoirs dans les fouilles récentes : c’est la collaboration des différents spécialistes, à la fois sur le terrain et lors de l’étude du matériel, qui nous donnera la possibilité d’observer, et de comprendre, le monde funéraire dans toutes ses nuances.
Bibliographie
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Format
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Notes de bas de page
1 L’étude des pratiques funéraires des artisans a été menée dans le cadre de ma thèse de doctorat portant sur les pratiques religieuses des artisans en Grèce ancienne (Université Charles-de-Gaule – Lille 3, 2013).
2 Le terme « artisan » sert à définir un groupe humain hétérogène caractérisé par son intervention dans une activité de production artisanale quelle qu’elle soit : pour ma part, je considère comme artisanat toute activité qui intervient dans la production d’un produit fini ou semi-fini. Cela englobe par exemple aussi bien la poterie et la métallurgie que la cordonnerie, la vannerie mais aussi la construction navale, la transformation des produits agricoles, l’extraction minière, etc.
3 Le monde romain, par exemple, offre davantage de possibilités, même dans l’espace géographique égéen. Voir entre autres Tod 1979, p. 23 ; Zimmer 1982 ; Panagiotatou-Charalambous 1990.
4 Θρᾶιττα Μύρεψος, « Thraïtta, Parfumeuse ». IG II2 11688. ive s. av. n. è.
5 Ἐλεϕαντὶς ἱματιοπῶλις, « Élephantis, vendeuse d’himation ». IG II2 11254. ive s. av. n. è....
6 Ἰανίβηλε / ἀρχικαμινευτ/ὰ χαῖρε, « Ianibelos, chef de four, adieu ». IG II/III2 11697. Entre le iie s. av. n. è. et le ie s. de notre ère.
7 Voir par exemple le cas d’Atotas : Ἀτώτας μεταλλεύς / Πόντου ἀπʹ Εὐξείνου Παφλαγὼν μεγάθυμος Ἀτώτας / ἧς γαίας τηλοὺ σὼμʹ ἀνέπαυσε πόνων / τέχνηι δʹ οὔτις ἔριζε, « Atotas le minier. Atotas au grand cœur, originaire du Pont-Euxin, Paphlagonien, dans cette terre lointaine le corps (d’Atotas) se repose des peines ; personne ne pouvait rivaliser avec lui dans sa techné ». IG II/III 10051. Début du ive s. av. n. è. Ou encore celui de Mannès : Φρυγῶν ὸς ἄριστος ἐγένατʹ ἐ/νεὐ<ρ>υχόροισιν Ἀθήνα<ι> ς, / Μάν/νης Ὀρύμαιος, ὁ μνῆμα τόδʹ ἐσ/τὶ καλὸν./ « καὶ μὰ Δίʹ οὐκ εἶδον / ἐμαυτô ἀμείνω ὑλοτόμον ». νν / ἐν τῶι πολέμ<ω>ι ἀπέθανεν, « Phrygien d’origine, il a excellé dans Athènes la vaste, Mannès d’Oryma, qui repose dans ce beau tombeau ; “par Zeus, j’ai jamais vu un bûcheron meilleur que moi” ; il a péri à la guerre ». IG I3 1361. Fin du ve s. av. n. è.
8 Σωσῖνος Γορτύνιος χαλκόπτης / μνῆμα δικαιοσύνες καὶ σωφροσύνης ἀρετῆς τε / Σωσίνο ἔστησαν παῖδες ἀποφθιμένο, « Sosinos de Gortyne, fondeur. Ses enfants ont érigé ce monument à Sosinos, défunt, en souvenir de sa justice, de son bon sens et de sa valeur ». IG II2 8464. La stèle est conservée au Louvre (Ma 769) et date d’environ 500 av. n. è.
9 Voir par exemple derrière le four de métallurgiste sur la « coupe de la fonderie » (Berlin, Staatliche Museen, 2294 ; ARV2 400, 1) ainsi que sur une œnochoé de Vulci (Londres, British Museum, 507 ; ABV 426, 9).
10 IG II2 12332. La stèle est conservée à Londres (British Museum, 1805.7-3.183) et date de la 2e moitié du ve siècle av. n. è.
11 Pour une critique de la valeur de l’onomastique comme indice d’extranéité, voir entre autres Masson 1972, Fragiadakis 1988, Clairmont 1993, vol. V, p. 9, Frazer 2000, Habicht 2000.
12 IG II2 11933. La stèle est conservée à Leiden (Rijksmuseum, 1821) et date du milieu du ive s. av. n. è.
13 Hornung-Bertemes et al. 1998. La figurine est conservée à Volos (Musée archéologique, M2004) et date du iiie s. av. n. è. Le contexte funéraire de la trouvaille est probable mais pas certain en raison d’un problème d’identification du site lors des premières fouilles au début du xxe s. Voir Hornung-Bertemes et al. 1998, p. 92.
14 Rayet 1879, p. 45, no 191. Lieu de conservation et date inconnus.
15 L’objet est conservé au Musée archéologique de Léros (no d’inventaire non renseigné).
16 Ce type d’outil entre la pioche et la hache (d’un côté un pic légèrement courbé et de l’autre une lame tranchante parallèle au manche) pourrait servir au travail du bois. Le reste du mobilier (surtout des vases et des unguentaria) de la tombe ne fournit pas d’indications sur l’éventuel métier du (ou de la) défunt(e).
17 Leucania 1993, p. 152 ; Pugliese-Carratelli 1996, p. 723, no 274. Le mobilier est conservé à Policoro (Museo Nazionale della Siritide) et date du iie s. av. n. è.
18 H. B. Walters avait au départ daté la tombe de la 2e moitié du viie s. av. n. è. mais d’après certains objets que contenait la tombe (en particulier un askos du type White Painted I), une date se situant vers 900 av. n. è. est plus probable. Walters 1912, p. 161 ; Laffineur 1986, p. 117-118.
19 Laffineur 1986, p. 57, tombe A198, no 315-321. Les objets sont conservés à Londres (British Museum, 1894. 11-1. et 1969. 4-1. 136-138).
20 Laffineur 1986, p. 117-118.
21 Hermary 1981, p. 22, no 11. La figurine est conservée à Londres (British Museum, 94 II-I 489) et date du ve s. av. n. è.
22 Tanagra 2003, p. 97-103.
23 Voir entre autres Aristote, Politique IV 4, 1290 b 39 - 1291 a 1 et 1291 b 18-19.
24 Sokolowski 1969, p. 188-191, texte A, ligne 10. Ce règlement funéraire date du ve s. av. n. è.
25 Morris 1992, p. 107.
26 Législation athénienne contre l’ostentation funéraire : Cicéron, De legibus II, 26.64.
27 Pour une critique de cette hypothèse voir Richter 1961, p. 38-39 et 53-55.
28 Les exemples cités ci-dessus semblent davantage le fait de travailleurs étrangers, peut-être esclaves, que d’artisans grecs et aisés. Voir Lauffer 1979, en particulier p. 124-128 et 137-139 ; Clairmont 1993, vol. V, p. 10.
29 Hodder 1982, p. 141, 146.
30 Voir ci-dessus note 8.
31 Voir ci-dessus note 10.
32 Par exemple, d’une tombe contenant un outil, nous pouvons seulement conclure que le défunt était artisan et qu’il se présente dans la mort en tant que tel. Mais nos possibilités de comprendre pourquoi cet individu exprime son rapport à l’artisanat – contrairement à la majorité de ses contemporains – sont limitées.
Auteur
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Anne-Catherine Gillis
Université Charles-de-Gaulle – Lille 3, Halma-Ipel – UMR 8164 (CNRS, Lille 3, MCC)
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