Chapitre IV. Au cœur de la grande propriété, le clergé et la noblesse
p. 143-180
Texte intégral
1Sieyès avait dénoncé le « monstre », ces privilégiés dont les grands domaines formaient la base de la puissance1. Refusant d’emprunter ce chemin idéologique dans la mesure où l’analyse de l’usage de ces propriétés n’est pas notre objectif, nous envisageons l’étude des biens fonciers du clergé puis de la noblesse. Encore faut-il appréhender la structure globale de la propriété dans l’espace rural.
Pesée globale de la propriété en milieu rural
2La propriété d’un individu reconnaît trois caractéristiques fondamentales : la nature du bien lié à un terroir et à l’ouvrage humain, la parcellisation de la propriété et l’exploitation du sol.
Une grande variété de biens à posséder
3Les biens déclarés par les propriétaires aux greffiers du vingtième sont de toutes sortes, terres à labours, jardins, prés, habitations ou bâtiments d’exploitation. Certaines déclarations regroupent différentes natures du sol dans une même superficie, ce qui rend délicat les calculs. La situation la plus fréquente porte sur les maisons assises sur une terre d’étendue très variable, ce qui soulevait deux problèmes, celui de la nature du sol ainsi amasé et celui de la distinction en valeur entre le bâti et le foncier. Les terres attachées à une habitation consistent essentiellement en labours quand la superficie s’élève au-delà d’un hectare. La détermination du revenu du bâti enchâssé dans le foncier est calculée en ôtant au total le revenu de la terre, calculé à partir de celui des terres seules. Nous n’ignorons pas les débats soulevés autour de l’opposition entre superficie et revenus2, mais dès lors qu’une région propose une économie agricole homogène, les différences entre la propriété et le revenu foncier s’amenuisent. Le renvoi d’une méthode à l’autre paraît pour autant le plus sûr moyen d’envisager la réalité foncière dans toute sa complexité.
4Dans le Cambrésis ou la châtellenie de Lille, la superficie occupée par les terres labourables était prédominante, plus de 90 % du sol. Maigre était donc la part du sol occupé par d’autres modes de culture. Dans cet ensemble, les bois occupaient localement une portion non négligeable des superficies. Dans le Cambrésis où globalement 5,3 % des terres étaient boisées, les forêts étaient surtout présentes au Sud, particulièrement dans les paroisses de Crévecoeur, Esnes et Walincourt où les zones forestières se développaient sur plus de 20 % du sol. Si dans la région lilloise les bois étaient bien présents dans les Weppes, le pays de l’arbre demeurait la Pévèle3. Quant aux prés, leur implantation était limitée à quelques zones correspondant à des vallées fluviales, comme celle de la Lys dans la châtellenie de Lille, et à l’Avesnois dans le Cambrésis.
Tableau no 31 - Etat de la masse culturale dans le Cambrésis et la Flandre wallonne (1750)

5La répartition selon la valeur locative permet d’introduire le bâti. La proportion occupée par le domaine foncier est ainsi ramenée à des taux moins élevés, 83 % de la valeur locative totale dans le meilleur des cas, mais la terre représentait toujours la majorité du revenu foncier, 59 % au moins. Le Cambrésis et la châtellenie de Lille divergent toutefois assez nettement sur le poids occupé par le bâti : 13 % du revenu total dans la province cambrésienne, 41 % dans la campagne flamande, ce qui rend compte de l’état différent du bâti dans les campagnes.
6L’habitation, qui couvre l’essentiel du bâti rural, présentait des réalités très différentes. Le château qui inscrivait la domination seigneuriale dans l’espace, était souvent dans un état de délabrement avancé à la fin du XVIIe siècle : la Description des paroisses du diocèse de Tournai multiplie l’énoncé de ces masures seigneuriales en ruine que la guerre de succession d’Espagne a fini de mettre à bas4. La fin du XVIIIe siècle vit toutefois l’aménagement de ces vieilles bâtisses, à l’imitation du château d’Avelin remanié selon les souhaits du baron Hangouart5.
7La grande ferme tirait sa majesté de son isolement et des matériaux employés pour son édification. Hugues Neveux a montré la solidité des grandes censes cambrésiennes érigées au XVe siècle6. Sauf le presbytère et quelques belles demeures, seule la ferme employait la brique et la tuile. Les fermes seigneuriales jouissaient d’un surplus de majesté ; à Ennevelin, la cense d’Aigremont située non loin du château du même nom disposait ainsi de sa propre enceinte d’eau.
8L’essentiel des immeubles se composait de petites chaumières aux murs de torchis et aux toits de chaume : non loin de Lille, le village d’Ennevelin comptait à la fin du XVIIIe siècle 290 maisons dont 86,6 % étaient en terre et 93,7 % en toit de chaume7. Faute d’un entretien régulier, ces maisons présentaient rapidement un aspect pitoyable, la chaux délavée se décollant par plaques, le chaume détrempé pourrissant. À l’imperfection du bâti rural s’ajoutait sa petitesse. La maison quesnoysienne, connue grâce aux inventaires après décès conclus dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, comportait souvent moins de quatre pièces, 35 % des familles devant même se presser dans une seule pièce8. La pièce unique qui était le propre du journalier demeurait en outre obscure, ses ouvertures portant essentiellement sur une porte unique et une seule fenêtre : à Faches-Thumesnil, 80 maisons sur 151 se trouvaient dans cette configuration en l’an XIII9.
9Depuis la fin du XVIIe siècle, des efforts ont été engagés sur l’habitat rural. Pour éviter les incendies, les autorités ont imposé des mesures préventives comme la visite des feux et cheminées et la construction en dur des habitations nouvelles. Dans le Cambrésis, les Etats se refusèrent à toutes mesures coercitives, préférant multiplier à partir de 1784 les encouragements par la distribution de primes de 800 livres. Les décisions furent radicales en Flandre wallonne. L’incendie qui survint à Tourcoing le 11 juin 1711 poussa ainsi l’échevinage à réglementer sur les questions touchant aux murailles de séparation10. Ces initiatives portaient surtout sur les maisons situées dans les zones les plus densément construites puisque le danger de propagation du feu y était plus pressant : à Roubaix, l’ordonnance du 19 février 1719 qui imposait de faire bâtir en « matériaux solides avec des pignons aux côtés et couvertures d’écailles, de tuiles ou de pannes » et de supprimer les toits de paille, s’appliquait uniquement au bourg11.
10L’habitation ne formait pas l’intégralité du bâti, une partie du stock immobilier ayant vocation à s’inscrire dans l’économie. Les moulins en constituaient la partie la plus remarquable. Si le principe des banalités est sans cesse affirmé, en particulier dans l’ordonnance émise par le Bureau des Finances et Domaines du 7 juin 177112, le nombre des moulins s’est accru assez librement pour répondre à la hausse des besoins consécutive à l’augmentation de la population13. L’enquête nationale réalisée en 1809 sur les moulins à blé plaçait au quatrième rang le département du Nord avec 831 moulins à vent et 454 moulins à eau14 ; la plus forte concentration portait sur l’arrondissement de Lille. Dans le Cambrésis, l’économie céréalière se reflétait dans les moulins dont 86 % avaient vocation à moudre le blé15. On constate ainsi de fortes concentrations de moulins dans quelques villages du Cambrésis, comme Esnes où on en comptabilisait trois en 1750, mais plus encore en Flandre wallonne dans certaines paroisses comme Annoeullin et plus encore aux portes de Lille à Faches-Thumesnil. La répartition géographique des moulins répondait en partie aux besoins des citadins.
Grands ensembles et propriétés parcellisées
1) Deux provinces, deux structures de la propriété
11La superficie d’un bien possédé est en soi un indicateur bien médiocre dans la mesure où le revenu foncier dépend davantage de la fertilité des sols ou de la valeur marchande du produit cultivé. La France du Nord évite pourtant les principaux écueils propres aux régions de montagne où se distinguent fortement l’économie de la plaine et celle des pentes montagneuses16, ou aux zones viticoles où à partir d’un quart d’hectare, un paysan pouvait nourrir une famille de cinq personnes17. Cet avantage rend par conséquent légitime l’analyse de la concentration foncière en termes de superficie. Si la petite voire la micropropriété se situe en deçà de 5 hectares, on considère que les grands ensembles commencent à 40 hectares. La ventilation des propriétés rurales suivant la superficie laisse alors apparaître des différences assez nettes entre les structures foncières de la Flandre wallonne et du Cambrésis.
Tableau no 32 - Structure foncière de la Flandre wallonne et du Cambrésis (1750)

12L’un des traits les plus frappants est la place importante occupée par la petite propriété : avec moins de 5 hectares, plus de 85 % des propriétaires fonciers sont en effet considérés comme de petits possédants18. Les plus nombreux étaient à la tête d’une propriété naine composée d’un terrain amasé, c’est-à-dire d’une simple habitation attachée à un petit lopin de terre. Cet émiettement important, sensible depuis le XVIe siècle19, s’est poursuivi dans la seconde moitié du XVIIIe siècle ; comme le soulignait Georges Lefebvre, à la veille de la Révolution, « c’était le prolétariat rural qui devait croître le plus vite »20. La croissance démographique des campagnes qui a guidé ce processus de pulvérisation foncière21 a également créé des exclus de la terre. Dans la Flandre wallonne où le surpeuplement rural était fort, les ruraux privés de terre formaient de 30 à 70 % de la population, particulièrement dans la banlieue de Lille et dans le Ferrain. Seulement 15 à 20 % des ruraux de la plaine cambrésienne étaient dépourvus de terres22.
13La concentration foncière était donc forte. Le Cambrésis réservait seulement 21 % de son sol à 84,5 % de ses propriétaires. Cette province était en effet une terre d’élection pour la grande propriété : Emmanuel Le Roy Ladurie l’affirmait en effet, « le processus parcellaire qui ronge au XVIIIe siècle, l’archipel des lopins friables, bute contre le môle solide, et non morcelable, ou peu morcelable, des gros domaines » dans la mesure où « le morcellement joue de façon assez libre, et dangereuse, sur les 61 % du sol qui sont en main paysanne »23. Spectaculaire était la concentration foncière dans le Cambrésis : 1,66 % des propriétaires disposaient en effet de 47,74 % des terres. Depuis les travaux d’Hugues Neveux, on sait que la cense cambrésienne qui dominait les plaines céréalières a grossi au XVIe siècle à l’occasion de la crise rurale qui affecta la petite propriété24. En Flandre wallonne, les propriétaires les plus importants étaient aussi parvenus à forger des domaines assez homogènes occupés par de gros fermiers : à Fromelles, les dames de l’Abbiette, couvent lillois propriétaire de 66 hectares en 1736, assemblaient 84 % de leurs biens dans deux fermes, la Malarcque et la cense de l’Abbiette. La concentration en entité domaniale cohérente ne couvrait toutefois pas tous les biens des grands propriétaires qui détenaient aussi une propriété morcelée et dispersée entre plusieurs occupants. Dans la banlieue lilloise, à Fives, la grande propriété était ainsi émiettée en de nombreuses parcelles : les 46,2 hectares du prieuré de Fives étaient divisés en 47 parcelles que tenaient 26 occupants. Cet exemple ne doit pourtant pas contredire l’indéniable constitution de gros domaines qui formaient la majorité de la superficie de la grande propriété.
14La Flandre wallonne était plutôt une terre de moyenne propriété : à défaut de rassembler une part importante des propriétaires fonciers, cette catégorie concentrait près de 41 % de la superficie totale. La plaine cambrésienne où l’opposition entre petite et grande propriété était plus tranchée, ne réservait en revanche que 31,09 % de son sol aux propriétaires de 5 à 40 hectares. À ce stade, il n’est plus possible de parler de domaines. Reprenons l’exemple de Fives ! Parmi les treize propriétaires de 5 à 40 hectares, un seul, le seigneur d’Ascq avait un ensemble cohérent, en l’occurrence la ferme de la Brasserie forte de 17 hectares. Cette propriété consistait donc en parcelles isolées de taille souvent inférieure à 5 hectares, louées à des petits exploitants. Sans atteindre un fort morcellement, cette propriété moyenne perdait la cohérence territoriale propre à la grande propriété.
15Quant au bâti rural, il est aussi caractérisé par l’émiettement puisque la grande majorité des maisons et autres bâtiments appartenait à un seul propriétaire. Dans le Cambrésis, près de neuf lieux bâtis sur dix étaient détenus par une personne n’en possédant pas plus d’un. La Flandre wallonne présente un taux de dispersion de l’immobilier plus faible : la proportion est ramenée à six sur dix dans les campagnes flamandes. Cette particularité est surtout le fait des bourgs et gros villages où l’existence d’une bourgeoisie embryonnaire et d’un bâti de qualité offrant des valeurs locatives supérieures à celles des chaumières rustiques créait les conditions de comportement capitalistique sur la pierre. Sans être aussi spectaculaires que dans les villes, les concentrations n’en étaient pas moins réelles : elles portaient sur cinq demeures par Jean-François Castel à Roubaix, quatre maisons à Haubourdin, jusqu’à sept à Quesnoy-sur-Deûle... rien au-delà. En définitive, sauf les belles demeures sises dans les bourgs, le bâti rural n’était donc pas un objet de rassemblement. La terre était bien le seul véritable objet de concentration. Ce processus était plus net dans le Cambrésis qu’en Flandre wallonne où la forte pression démographique favorisait la pulvérisation des patrimoines.
2) Géographie des structures foncières
16Pour rendre compte de la cartographie des structures foncières, nous avons pris les césures précédentes à 5 et 40 hectares et représenté chaque catégorie de propriété en fonction de son poids relatif dans l’espace régional.
17Il apparaît que la ville influençait la répartition du sol en ce sens qu’à l’intérieur de son auréole de proximité dominait la propriété petite et moyenne, à l’exclusion quasiment de la propriété de plus de 40 hectares25. Le terroir urbain de la cité cambrésienne était ainsi très émietté : 63,8 % de la propriété portait sur une superficie inférieure à 5 hectares. Aux alentours, les paroisses limitrophes étaient aussi touchées par une très faible concentration même si la dispersion foncière diminuait à moins de 50 % de la superficie. Le marché urbain déterminait en effet les types de culture et les structures de propriété en ce sens que l’agriculture jardinée tournée vers la satisfaction des besoins alimentaires des citadins se satisfaisait de superficies réduites. À la lumière de l’organisation spatiale de la structure foncière en Flandre wallonne, la zone périurbaine de morcellement de la propriété n’allait guère au-delà des paroisses jouxtant directement la ville. Cette situation peine à se reproduire aux petites villes dont la pression sociale était insuffisante pour influer sur la structure foncière de son espace rural proche. L’exemple du Cateau en témoigne : sur le terroir des villages voisins dominait la grande propriété ecclésiastique.
Carte no 11 - Structure de la propriété foncière en Flandre wallonne (1750)

Carte no 12 - Structure de la propriété foncière dans le Cambrésis (1750)



18En dehors de cette aire de morcellement, les structures foncières étaient contrastées. Sans doute faut-il s’interroger sur la portée de la fertilité des terres dans la répartition du sol ? Le Cambrésis de la grande propriété semble en effet correspondre à celui des sols peu fertiles : les bordures méridionales et orientales de la plaine cambrésienne étaient les terres d’élection de la propriété supérieure à 40 hectares ; la zone septentrionale où les sols étaient réputés les meilleurs proposait en revanche une dispersion foncière plus grande. La même distorsion était effective en Flandre wallonne : les mauvaises terres de la Pévèle rencontraient une concentration assez forte à tel point qu’à Mérignies 44,8 % du sol était détenu par de grands propriétaires terriens. Si la grande propriété trouve un terrain propice là où la fertilité du sol était médiocre, la règle n’est pourtant pas systématique : dans le Cambrésis, les propriétés de moins de 5 hectares étaient très présentes autour de Bertry alors que les mauvaises terres semblaient nombreuses.
Valeur locative de la terre et structuration de l’espace par la ville
1) Niveaux globaux des revenus fonciers nets
19Il existe une nette différence de standing locatif entre la Flandre wallonne où un hectare de terre rapportait annuellement 27,48 florins, et le Cambrésis où le revenu foncier moyen chutait à 7,03 florins par hectare, bref un écart d’un à quatre. Ce fossé témoigne des talents de l’agriculture flamande sur la cambrésienne trop routinière : comme l’écrit Dominique Rosselle, « que disparaisse toute trace de modernisme dans les méthodes culturales et les performances financières de l’exploitation s’en ressentent fortement » dans la mesure où « le maintien d’une jachère importante, un manque de bestiaux et donc d’engrais entraînent une médiocrité des résultats »26. Le seuil d’indépendance économique calculé par Georges Lefebvre rend compte de ces fortes disparités régionales : alors qu’un paysan flamand pouvait en temps normal vivre avec cinq hectares, il en fallait au moins huit au paysan du Cambrésis27. Les prodiges de l’agriculture inspirée des méthodes flamandes, parce qu’ils permettaient à l’exploitant de tirer de son labeur des revenus plus importants, autorisaient les propriétaires à des exigences locatives supérieures à ce qui était possible dans le Cambrésis surtout engagé dans une mise en exploitation classique dont le pivot était le cycle triennal des assolements28. Cette différence régionale rend également compte de l’inégale difficulté à accéder à la terre : la pression démographique et le poids des paysans sans terre, plus nombreux en Flandre wallonne, élevaient les fermages vers les sommets. Il faut enfin prendre en compte la taille des exploitations.
20Considérons le cas de Busigny à la lisière méridionale du Cambrésis sur des terrains ingrats29 ! Les revenus locatifs moyens à l’hectare augmentent dès que la superficie exploitée diminue. A moins de 6 florins par hectare, les terres labourables exploitées couvraient une superficie moyenne de 9,28 hectares ; au-delà de ce revenu, l’exploitation était toujours de petite taille. Le nombre et la variété des exploitations étaient en revanche importants dans les médiocres valeurs locatives : toutes les grandes censes étaient représentées à commencer par celle de Jacques Druon qui travaillait plus de 50 hectares de labours appartenant au Chapitre Saint-Géry, mais elles côtoyaient de nombreuses petites exploitations qui avaient le malheur d’être mal situées voire mal ouvragées. Si les petites superficies exploitées présentaient une grande variété de valeur locative, celle-ci était toujours faible dès lors que la taille de l’exploitation augmentait fortement.
21Deux raisons peuvent expliquer la situation particulière de la grande exploitation. Contrairement aux petites superficies, les fermes ne sont pas des lieux d’innovation ; l’intensité accrue du travail sur les parcelles plus petites apportait un surplus de revenu au paysan que le propriétaire répercutait dans ses exigences locatives. Par leur prestige et leur puissance, les fermiers disposaient aussi d’un moyen de chantage lors de la négociation des baux : leur position dominante et la pratique du mauvais gré qui rendait les fermiers « presque inexpugnables »30 leur permettaient d’obtenir des conditions avantageuses auprès des propriétaires31. La structure des exploitations a donc eu un impact dans cette différenciation régionale : le Cambrésis, terre d’élection de la grande propriété, était en parallèle une province où les revenus fonciers nets étaient parmi les plus médiocres du Nord.
22Les niveaux globaux des valeurs locatives varient aussi en fonction de la nature des biens possédés. Pour évaluer la valeur locative du bâti presque toujours enchâssé dans un terrain, il a fallu extraire la valeur de la maison en calculant celle des terres à partir du revenu moyen des terres labourables de la localité considérée.
Tableau no 33 - Valeur locative moyenne par hectare des différentes catégories de biens fonciers en Flandre wallonne et en Cambrésis (1750)

23Les écarts distinguant les valeurs locatives unitaires des différentes catégories de bien foncier sont sans équivoque. Les cultures les plus rémunératrices sont les jardins et les prés qui rapportent annuellement plus ou moins le double d’un hectare de terres labourables. Les parcelles de terres jardinées et de prairies étaient en effet généralement plus petites ; leur meilleure rentabilité suscitait aussi les convoitises et participait à l’élévation de leur valeur locative. Du Cambrésis à la Flandre wallonne, la pression sur les loyers des jardins et prés était pourtant inégale et les écarts avec les labours, variables : si le rapport à la moyenne du revenu d’un hectare de terre à labours oscillait de 1,93 à près de 2,33 dans le Cambrésis, l’écart était abaissé dans la région lilloise autour de 1,732. Cette différence rend compte des méthodes culturales : dans le Cambrésis où les labours étaient travaillés suivant des méthodes culturales traditionnelles, les jardins et les prés représentaient une chance réelle d’introduire de nouvelles façons et de participer grandement à l’amélioration de l’alimentation paysanne tandis que la généralisation des techniques flamandes de culture dans la région lilloise a réduit cet avantage.
24L’habitation rapportait peu : elle était louée dans le meilleur des cas 4,5 florins par an en Flandre wallonne, à 3 florins dans le Cambrésis33. Là où moins de 20 % des habitations offraient un revenu locatif inférieur à 10 florins dans les petites villes, c’était le cas d’au moins 68,8 % des maisons rurales. La différence des stocks immobiliers urbains et ruraux apparaît ainsi clairement. À l'intérieur des campagnes, des nuances parfois nettes apparaissaient pourtant entre les bourgs, les gros villages de la proto-industrie et les villages agricoles. Les bourgs et quelques villages bien peuplés étaient les seuls à présenter dans le monde rural un éventail assez large de valeurs locatives même si, à Roubaix, au-delà de 30 florins ne se trouvait plus que 8,1 % de l’habitat. Au niveau des villages, l’essentiel des maisons fournissaient en revanche un revenu locatif inférieur à 5 florins, rares étant celles qui atteignaient même 20 florins.
25La situation des moulins était différente. Banal ou non, le moulin à usage de tordoir ou à moudre le blé était un bâti dont le rapport était important puisque le propriétaire pouvait en escompter en moyenne 100 florins par an.
2) Géographie locative et action structurante de la ville sur les campagnes
26Ce problème déjà posé en Normandie34 questionne le principe selon lequel la proximité de la ville détermine la valeur de la terre.
27Dans la châtellenie de Lille, depuis le centre, les valeurs locatives à l’unité de surface tendaient à décroître vers la périphérie. Autour du terroir lillois où l’hectare rapportait en moyenne 54 florins par an, les prix de location étaient élevés, oscillant entre 36 florins à Marcq-en-Baroeul et 44 florins dans la paroisse voisine de Mons-en-Baroeul. Au-delà, les valeurs chutaient sous les 35 florins, sauf à Haubourdin. Cette baisse était plus prononcée dans la Pévèle où on descendait à 11 florins à l’hectare à Bachy. Il apparaît en fait que cette géographie n’a pas été bouleversée depuis le milieu du XVIe siècle où déjà les revenus fonciers « décroissent bien du centre vers la périphérie, de la ville vers la Pévèle »35.
28Moins simple est la géographie des revenus fonciers dans le Cambrésis. Le terroir de Cambrai et celui des paroisses septentrionales les plus proches offraient des prix locatifs élevés entre 12,76 et 22,5 florins à l’hectare. En quittant cette zone, s’ouvraient des espaces locatifs moins onéreux, surtout vers le Sud où l’hectare de terre coûtait localement moins de 3 florins par an. Dans cette périphérie, la variété de situations était pourtant large. À la marge septentrionale, les villages d’Aubencheul, Paillencourt ou Hem Lenglet présentaient un marché foncier où la location à l’hectare rapportait environ 8 florins. Dans l’espace oriental où les revenus étaient en général supérieurs à la moyenne générale, les terroirs des paroisses environnant Le Cateau n’étaient pas les plus coûteux.
Carte no 13 - Géographie du revenu moyen à l’hectare dans le Cambrésis et la Flandre wallonne (1750)

29Les disparités locatives s’expliquent aussi par les facteurs physiques. Les médiocres revenus des terres du Cambrésis méridional ont pour facteur déterminant la qualité des sols qui va diminuant en même temps que l’épaisseur du limon se réduit à l’approche de l’Avesnois ; ces terrains invitent plutôt à conserver les bois dont le faible revenu à l’unité de surface inflige à la moyenne une chute parfois sensible. La même cause crée le même effet dans la Pévèle où s’ajoutait un élément explicatif aggravant, le maintien de la jachère sur des portions plus importantes des terroirs36.
30La diversité des masses culturales crée aussi des écarts locatifs. La présence de jardins et de prés élève les revenus fonciers moyens. Dans la Flandre wallonne, c’était la Pévèle qui en détenait le moins ; ces masses culturales rentables étaient en revanche bien représentées dans les Weppes, le Ferrain occidental et la région lilloise. Dans le Cambrésis, les jardins et les herbages créaient localement de hautes valeurs à l’hectare, notamment dans la zone avesnoise, l’espace suburbain de Cambrai ou les zones humides le long de l’Escaut et dans la vallée de la Sensée. Le Cambrésis méridional ne tirait pas pourtant avantage de ses prés. La variété de la masse culturale ne rend donc pas parfaitement compte des différences spatiales enregistrées.
31Une même nature de terre n’est pas également productive. Pour en convenir, le calcul du revenu foncier par hectare pour 100 exploitants semble satisfaisant ; il est préférable au calcul de la productivité par habitant dans la mesure où la proto-industrie délivrait une partie de la population rurale du travail de la terre. Afin de gommer les disparités culturales, seules les terres labourables ont été prises en compte.
32En Flandre wallonne, la zone suburbaine, où les revenus à l’hectare étaient les plus élevés, offrait aussi les niveaux de productivité les plus importants ; en d’autres termes, un hectare situé à proximité de Lille créait davantage de richesses que partout ailleurs dans la châtellenie. Cette particularité tient à ce que Dominique Rosselle a nommé « la géographie de l’innovation qui a pour épicentre la région lilloise pour gagner ensuite les marches de la province »37. Les terres suburbaines étaient en effet amendées par les boues de la ville récupérées par les domestiques des fermes. Au-delà, la création de richesses était moindre, surtout dans la Pévèle où la productivité était seulement de 7,2 florins à Bachy, chutant même sous les 3 florins à Genech. La Pévèle cumulait à l’évidence les handicaps, un sol moins fertile et couvert de bois, des méthodes culturales moins innovantes, un éloignement vis-à-vis de tout centre urbain capable d’insuffler un élan dynamique aux campagnes.
33Dans le Cambrésis, la dénivellation de la productivité du centre vers la périphérie se vérifie moins facilement. Dans un rayon de 15 à 20 kilomètres autour de la capitale, la richesse créée par les terres labourables diminuait effectivement du centre vers la périphérie : à Abancourt, la productivité n’était en effet que de 5,44 florins par hectare pour 100 exploitants alors même que le terroir y était aussi bon qu’à Escaudoeuvres où elle s’élevait à 10,14 florins. Au-delà de cet espace structuré par Cambrai, les niveaux de productivité étaient surtout guidés par la qualité des sols que ce fût sur les bordures artésiennes ou dans le Grand Cambrésis oriental. Quant à la corne extrême-orientale de l’Avesnois, ses hautes productivités étaient dues non seulement à l’influence de la petite ville du Cateau, mais aussi aux façons plus innovantes introduites sur un sol pourtant moins riche38.
34En définitive, la ville avait effectivement une action structurante sur les campagnes dans la mesure où elle leur imposait, par la pression de sa demande, les types de culture et modelait la géographie des revenus fonciers. À la différence de Lille dont le rôle moteur évident était relayé par les petites villes, sauf dans la Pévèle, Cambrai ne parvenait pas à irradier toute la province. Dans le Cambrésis moins soumis aux injonctions de la ville, c’était davantage les qualités du sol ou la variété des cultures qui conditionnaient donc les valeurs locatives. La pression urbaine sur l’environnement rural était bien entendu d’autant plus efficace qu’une partie du patrimoine foncier était aux mains des citadins. Le poids des propriétaires spécifiquement urbains dépendait pourtant de la place abandonnée par le clergé et la noblesse.
La propriété foncière du clergé dans la France du nord
35De Lepointe39 à Soboul40, nombreux ont été les historiens à se pencher sur la fortune du clergé. Cet intérêt avait émergé dès le XVIIIe siècle au moment où les talents philosophiques discréditaient l’Eglise. Sachant la permanence des domaines de l’Eglise au cours du XVIIIe siècle, notre propos vise à brosser le portrait de la propriété ecclésiastique dans toute sa diversité.
Données générales sur la propriété foncière du clergé
36Les institutions ecclésiastiques et leurs personnels disposaient d’un poids économique et social sans pareil. Au regard des documents fiscaux, leur richesse foncière était sans conteste ; en 1788, l’intendant Sénac de Meilhan observait même que « dans la Flandre et le Hainaut particulièrement, la plus grande partie des propriétés est entre les mains des gens de mainmorte... ; dans le Cambrésis seul, leurs possessions sont dans la proportion de 14 à 17 »41 soit plus de 82 %. Cette évaluation est à l’évidence excessive, mais elle n’en souligne pas moins le poids imposant qu’on prêtait à la propriété ecclésiastique. Avec 52 % du sol42, l’assise foncière du clergé est en effet impressionnante dans le Cambrésis ; elle est plus mesurée dans la région lilloise, 16,5 % de la superficie totale. La propriété ecclésiastique occupait donc une place éminente dans la France du Nord par rapport aux régions méridionales où elle ne dépassait guère le seuil de 10 %43.
37La domination du clergé s’exprimait aussi à travers les seigneuries disséminées dans les campagnes. Dans le Cambrésis, elles étaient nombreuses : sur 106 seigneuries, le premier ordre en détenait 65 dont 10 par le seul archevêché et 30 partagées entre quatre chapitres44. La propriété de la terre et de seigneuries offrait ainsi à l’Eglise des droits, dîmes, banalités et autres fermages : le temporel de l’Archevêché de Cambrai rapportait d’ailleurs 300.000 florins par an provenant pour une bonne part du département du Cateau45. Moins prééminente était la position du clergé dans la châtellenie de Lille malgré une position incontournable dans quelques localités : la seigneurie revenait à Lezennes à l’évêque de Tournai, à Louvil à l’abbaye Sainte-Calixte de Cysoing, et à Wattrelos à l’évêque de Gand.
38La structure de la propriété ecclésiastique laisse pourtant entrevoir une grande diversité. La superficie moyenne des propriétés ecclésiastiques offre une première impression, une taille supérieure à la moyenne générale : 7,76 hectares en Flandre wallonne, 20,21 hectares dans le Cambrésis46. La majorité des ecclésiastiques était pourtant de petits propriétaires, surtout en Flandre wallonne où la nano-propriété occupait 31,42 % des membres du clergé. La province cambrésienne où une très courte majorité détenait moins de 5 hectares, était amplement occupée par la grande propriété de l’Eglise : si 10,5 % des propriétaires disposaient d’un patrimoine supérieur à 40 hectares par localité, ceux-ci tenaient plus de 69 % des terres.
Graphique no 7 - Ventilation de la propriété foncière du clergé en Flandre wallonne et dans le Cambrésis (1750)

39La propriété ecclésiastique était écartelée entre une majorité de petits propriétaires et une grande propriété étendue sur au moins 46,5 % de ses terres. Grande propriété et ensemble domanial allaient souvent de pair. Dans la paroisse de Wattrelos où le chapitre gantois de Saint-Bavon détenait 286 hectares, environ 250 parcelles étaient exploitées par 99 paysans dominés par sept laboureurs et fermiers dont le premier, Noël Hauwel tenait 31 hectares. Même si les déclarations en bloc des propriétaires cambrésiens ne peuvent rendre compte de la parcellisation des propriétés, elles n’en permettent pas moins d’apporter une confirmation sur la faible division des exploitations. À Saint-Aubert, l’abbaye faisait appel à 34 paysans pour exploiter ses 406 hectares ; la majorité des exploitations était étendue sur moins de 10 hectares, mais cinq grosses censes étaient tenues par des fermiers dominés par la famille Canonne dont le plus notable, Joachim travaillait à lui seul 80,85 hectares.
40La structure d’exploitation des propriétés ecclésiastiques avouait une préférence pour les terres labourables qui occupaient environ 70 % des superficies du clergé47. Ce taux doit encore être grossi en lui adjoignant la part des terres attachées à une habitation ; certaines d’entre elles étaient des fermes importantes dont la superficie à exploiter comptait quelques jardins, mais surtout des labours destinés à la céréaliculture. On peut donc estimer à 85-90 % la part des terres labourables dans le patrimoine ecclésiastique. Dans la Flandre wallonne, le clergé détenait pour autant assez peu de fermes alors que l’Eglise cambrésienne avait capté 48,7 % des superficies liées à une habitation, pour l’essentiel des censes. Les prés et les bois couvraient une faible superficie : 2168 hectares dans le Cambrésis, soit 9 % du sol détenu par le premier ordre, seulement 6 % dans la châtellenie de Lille. Ils rapportaient en revanche 23 % des revenus fonciers du clergé. Une partie importante des prairies et des bois était donc entre les mains de l’Eglise, surtout dans le Cambrésis où elle en détenait plus de la moitié. Les revenus d’exploitation des forêts étaient en effet attractifs au point de poser parfois des problèmes de surexploitation : le 13 octobre 1786, en dépit de l’arrêt du 27 juin 1706 réglementant l’exploitation des bois dans les provinces de Flandres, Hainaut et Artois, « le chapitre de l’église cathédrale de Tournay a presque entièrement détruit et défriché les bois qu’il possède à Cobrieux (en Pévèle) sans en avoir obtenu la permission »48.
41Deux types de biens étaient en revanche négligés par le premier ordre : les jardins et les maisons rurales. Les terres jardinées entraient en effet pour quantité négligeable, moins de 1 %, dans le patrimoine foncier ecclésiastique. Quant aux maisons, dès lors qu’on les considère numériquement, et non plus en fonction de la superficie des terres qui leur étaient attachées, elles ne suscitaient que peu d’intérêt de la part du clergé.
Hiérarchie interne des propriétaires ecclésiastiques
42Quelle que fût la région considérée, le clergé régulier détenait une quantité notable du patrimoine foncier ecclésiastique, plus de 70 % des terres de l’Eglise. Quelques abbayes concentraient même la majeure partie du sol. Considérons le Cambrésis où l’ampleur de la documentation permet une vue globale. Quatre abbayes, celles de Vaucelles, Saint-Aubert, Cantimpré et Saint-André du Cateau, rassemblaient à elles seules plus de 7056 hectares correspondant à 56,2 % des terres détenues par le clergé régulier ; dominaient les possessions de l’abbaye de Vaucelles dont les 3751 hectares s’étendaient essentiellement au Sud du Cambrésis, et de l’abbaye de Saint-Aubert forte de 1681 hectares. Le reste des propriétés régulières était plus émietté.
43Les chapitres occupaient également une bonne position dans la distribution du sol, en particulier dans la Flandre wallonne où dominaient les chapitres Saint-Pierre de Lille et de Tournai. Il ne faut toutefois pas en exagérer l’importance, le prestigieux chapitre Saint-Pierre ne comptant à la veille de la Révolution que 630 hectares de terres dont l’exploitation n’entrait que pour 19 % dans les 46.020 livres de revenu annuel en 178349. Les possessions des institutions capitulaires de Cambrai étaient plus étendues : alors que le patrimoine du chapitre de Saint-Géry approchait 980 hectares, le temporel du chapitre métropolitain, le plus prestigieux et puissant de la cité, couvrait 1247 hectares, soit 5,2 % des possessions foncières ecclésiastiques. Comparé au chapitre cathédral de Chartres, leurs possessions étaient pourtant assez limitées50. Ce constat peut aussi s’appliquer à l’archevêché de Cambrai dont le temporel de plus de 2700 hectares n’était pas à la mesure de sa puissance politique. L’influence hospitalière dans les campagnes était également assez inégale : faible dans le Cambrésis, elle était plus évidente dans la Flandre wallonne où plus de 7,5 % des terres ecclésiastiques passaient sous le contrôle des hôpitaux, en particulier de l’hôpital Notre-Dame dit Comtesse. Cette différence régionale rend compte des niveaux variables d’urbanisation et d’implantation hospitalière.
44Compte tenu de la masse de leurs patrimoines, les trois quarts des biens de l’Eglise, les propriétés des institutions régulières et du haut clergé séculier revêtaient les caractéristiques générales du capital foncier ecclésiastique. Par commodité de gestion, elles ont favorisé la constitution de grands domaines par un jeu de concentration qui leur faisait épouser les intérêts des gros exploitants. L’abbaye de Saint-Aubert, fortement pourvue en terres dans le Cambrésis, disposait de propriétés dont la superficie moyenne par paroisse s’élevait à 49,4 hectares ; à Selvigny où elle détenait 326 hectares, ses terres étaient exploitées dans le cadre de censes dont les principales, tenues par Laurent Delhaye et Paquet Boniface, s’étendaient chacune sur plus de 67 hectares. Seuls les hôpitaux présentaient une propriété émiettée, conséquence des multiples donations charitables depuis le Moyen Age classique.
45Les propriétés des institutions étaient préférentiellement tournées vers de grandes exploitations vouées à l’agriculture céréalière. Considérons les propriétés de l’abbaye de Vaucelles qui a su au fil des siècles capturer des domaines importants du Sud de Cambrai. La majeure partie de ses terres était labourable, encore qu’une part non négligeable, 18,9 % de ses superficies, était boisée. Les autres masses culturales étaient en revanche infimes : aucun jardin, seulement 39 hectares de pré, soit 1,04 % de son patrimoine foncier. Les moulins n’étaient pas ignorés puisqu’ils étaient symptomatiques de l’autorité seigneuriale et particulièrement lucratifs : dans la région lilloise, l’hôpital Comtesse qui avait le monopole de l’érection des moulins à vent, à eau, à bras et à cheval à l’intérieur de la mannée de Lille depuis 1239, devait 64,71 % de ses revenus à leur exploitation à la fin du XVIIe siècle51.
46Une faible part des biens ecclésiastiques revenait au bas clergé séculier, environ un quart du capital foncier. La majorité de ses biens était des propriétés de cure et de fabrique : 49,4 % des superficies détenues par le bas clergé cambrésien, 38 % dans la châtellenie de Lille. Le regroupement en catégories relativement cohérentes ne dit pas assez l’éparpillement de leur propriété foncière. Les biens détenus par les cures, fabriques et pauvretés dans les villages et bourgs du Ferrain oriental et occidental, au Nord de Lille, étaient ainsi partagés par moins de cinq membres à trois reprises seulement sur treize ; les maxima étaient de quatorze propriétaires à Halluin, et même dix-neuf dans la paroisse de Wattrelos. La propriété du bas clergé était donc, à la différence de celle des réguliers et du haut clergé institutionnel, partagée par un nombre important d’acteurs.
47Plus de propriétaires, moins de terres à partager, cette propriété était caractérisée par sa minceur. Partagés entre 88 propriétaires différents, les biens de cure de la châtellenie de Lille avaient une superficie moyenne de 2,7 hectares seulement. Dans le Cambrésis, les biens de cure étaient dans la moyenne propriété, comme en témoigne leur structure dominée par les possessions de 5 à 40 hectares qui représentaient 63 % de l’ensemble.
48Le bas clergé se singularisait par le goût pour les produits voués à la culture intensive. Au regard des biens des cures et des tables des pauvres dans la châtellenie de Lille, 75,63 % des superficies étaient certes consacrées aux labours. Les biens possédés par le bas clergé s’apparentaient pourtant davantage à une économie domestique qui se différenciait assez nettement de l’agriculture de plaine qui passionnait les riches institutions ecclésiastiques : environ 17 % de ses biens fonciers étaient en jardins. S’y ajoutaient çà et là de petits bosquets parvenus au gré des donations.
Espace rural et propriété foncière de l’Eglise
49La minceur des possessions ecclésiastiques était nette en Flandre wallonne où les terroirs les plus favorables se situaient à proximité de Lille. Dans ce secteur périurbain, l’éclat et la richesse des institutions ecclésiastiques et hospitalières lilloises, des abbayes de Loos et de Marquette, du Prieuré de Fives favorisaient cette présence forte52. Le poids de la propriété ecclésiastique s’y expliquait aussi par une multiplication de petites possessions53. Le cas de Loos était ainsi exemplaire : certes 86,4 % de la propriété de l’Eglise y revenait à l’abbaye de Loos, mais onze propriétaires sur douze avaient moins de dix hectares de terre à déclarer54. Les Weppes situés au Sud-Ouest de la capitale provinciale étaient également une région où la propriété ecclésiastique était assez bien représentée. L’abbaye de Saint-Vaast d’Arras y étendait ses domaines à Illies, mais surtout à Wicres et Annoeullin. Le clergé était également en bonne situation dans la Pévèle, en particulier dans l’extrémité Sud-Est grâce aux biens de l’abbaye Sainte-Calixte de Cysoing. Le plateau crayeux du Mélantois et du Carembaut avait en revanche peu attiré l’Eglise, mais nulle part ailleurs, sa position était plus fragile que dans le Ferrain oriental et occidental où moins de 10 % du sol lui était régulièrement réservé. Seul Wattrelos, grâce à l’important domaine détenu par le chapitre Saint-Bavon de Gand qui avait la seigneurie sur la quasi-totalité du terroir, représentait un îlot où l’Eglise pouvait se targuer de disposer plus de 30 % des terres.
Carte no 14 - Répartition géographique de la propriété foncière du clergé dans le Cambrésis et la Flandre wallonne (1750)


50Dans le Cambrésis, une paroisse sur deux offrait la majorité de son sol au premier ordre. La presque totalité des paroisses de la subdélégation du Cateau était ainsi terre d’élection pour l’Eglise qui y détenait souvent ses domaines les plus importants ; des sommets étaient même atteints à Saint-Benin où l’Eglise possédait 96 % des terres. Ailleurs, la propriété ecclésiastique apparaissait comme des bourgeonnements sur quelques paroisses. Au Sud de la province, le clergé était massivement présent autour de Clary - Maretz et à proximité de Crévecoeur grâce aux domaines des abbayes de Vaucelles et d’Honnecourt. À l’Ouest de l’Escaut, la propriété du clergé fléchissait entre Fontaine-Notre-Dame et la vallée de la Sensée où l’abbaye d’Oisy-le-Verger avait quelques possessions. La banlieue de Cambrai et quelques paroisses limitrophes comme Escaudoeuvres et Cauroir s’inscrivaient également en creux. Au Nord-Est de Cambrai, les biens ecclésiastiques s’étiolaient vers la châtellenie de Bouchain.
51Le domaine de l’abbaye de Vaucelles sur plus de 3700 hectares présente une remarquable concentration. L’essentiel de ses possessions était en effet fixé autour du domus qui attirait 51,9 % de la propriété totale ; en ajoutant la paroisse de Crévecoeur, le noyau central concentrait plus de 90 % du domaine. C’est dire la modestie relative des propriétés de Vaucelles dans les paroisses périphériques : seules celles de Bantouzelle et d’Aubencheul-au-Bois, situées au Sud, étaient intéressées avec des biens s’étendant respectivement sur 120,6 et 141,8 hectares. Dans tous les cas, les vastes biens des grands propriétaires ecclésiastiques étaient ainsi constitués de quelques domaines très étendus qui se sont établis à proximité de l’institution, en particulier dans le cas des abbayes rurales, ou à l’endroit où celle-ci bénéficiait d’une autorité seigneuriale. Au-delà de ce noyau central, les propriétés émiettées étaient éclatées dans l’espace.
52Les propriétés de l’archevêché de Cambrai, fortes de 2707 hectares, étaient moins ramassées. Non seulement son patrimoine était dispersé sur vingt-deux paroisses, mais en plus il était éclaté en plusieurs ensembles. Un premier ensemble domanial s’est constitué au Nord de la province à proximité de la vallée de la Sensée : il comprenait six paroisses parmi lesquelles Paillencourt était celle qui accueillait, avec 107 hectares, le principal domaine. Le second ensemble situé plus à l’Est correspondant à une frange discontinue allant de Caudry au Sud jusqu’à Saulzoir au Nord, était plus important puisqu’un quart des propriétés archiépiscopales s’y trouvaient. Nulle part ailleurs, les biens de l’archevêché n’étaient aussi importants que dans la subdélégation de Le Cateau : les deux tiers de son patrimoine s’y concentraient, particulièrement à Saint-Benin et Catillon où plus de 510 hectares étaient détenus par celui qui était également le châtelain de cette petite province.
53La petite propriété ecclésiastique était spatialement plus étroite. Si on se penche sur la paroisse méridionale de Caullery où les possessions du bas clergé s’élevaient à 77,83 hectares, on mesure à quel point la distribution géographique de ces propriétaires dessinait une aire très étroite dont le pivot était Caullery même : huit des neuf membres du bas clergé ayant des biens dans ce village étaient originaires de quatre localités rurales voisines.
54En définitive, l’inscription spatiale de la propriété ecclésiastique était le résultat d’une superposition de différentes catégories de détenteurs fonciers. Le socle était constitué par les médiocres possessions du bas clergé paroissial présentes partout dans les campagnes. C’étaient pourtant les deux autres couches qui créaient des contrastes géographiques : les abbayes rurales avaient forgé d’imposants domaines dans les paroisses qui les approchaient ; la ville par la richesse de ses institutions et la fortune des dignitaires nuançait encore un peu plus la géographie de la propriété ecclésiastique. Quoi qu’il en soit, il est une constante, c’est le contraste impressionnant entre la faiblesse de cette propriété dans la Flandre wallonne et la puissance du temporel dans le Cambrésis.
La terre et la noblesse de la France du Nord au milieu du XVIIIe siècle
55Noblesse et terre, l’équation est évidente, la noblesse d’extraction rurale fondant son autorité sur la détention de seigneuries et de terres. Pour les anoblis issus de la ville, la propriété de terres a aussi été à l’origine de la plupart des processus d’ascension sociale non seulement parce que l’investissement foncier était rentable à long terme, mais aussi parce qu’il parait son propriétaire d’honneurs qui pouvaient lui ouvrir les portes de la noblesse.
De quelques jalons sur la propriété nobiliaire
1) Une présence assez forte mais fragmentée
56Rares étaient les paroisses à ignorer totalement les propriétaires nobles. Dans le Cambrésis, la part destinée à la noblesse tombait à 16,22 % du sol. En Flandre wallonne, c’étaient 27,3 % des terres qu’elle accaparait. La capacité de certains riches bourgeois à s’intégrer dans les rangs de la noblesse y entretenait le goût pour la terre. La résidence lilloise de nobles parfois étrangers à la province, attirés par les institutions comme le Bureau des Finances55, les Etats ou l’Intendance, explique aussi en partie le niveau plus élevé d’occupation du sol. Quoi qu’il en soit, par rapport à d’autres régions, la présence de la noblesse y était assez mesurée. Sans doute était-elle plus forte que dans nombre de campagnes méridionales, en particulier dans le Consulat de Graulhet dont le compoix de 1783 découvrait que trois nobles détenaient seulement 6,5 % du sol56. Les campagnes beauceronnes étaient en revanche plus ouvertes aux appétits nobiliaires, leur propriété avoisinant les 30 % du sol autour de Chartres57. Sans atteindre ces niveaux, la solidité terrienne de la noblesse était pourtant évidente dans la France du Nord.
57Si solides fussent-elles, ces possessions n’offraient pas d’identité de structure. Il en est pour preuve la multiplicité des inscriptions nobiliaires par paroisse. Alors que dans le Cambrésis, la moyenne s’établissait à 4,6 inscriptions par paroisse, celle-ci s’élevait à 19,77 cotes dans la châtellenie de Lille58. Plus que dans le Cambrésis, la propriété nobiliaire en Flandre wallonne dépendait donc d’une multiplication de possessions de taille inégale. La prolifération des inscriptions nobiliaires était surtout circonscrite aux terroirs proches de Lille et avait pour corollaire une structure foncière faisant la part belle aux propriétés petites et moyennes. Un premier indice est fourni par la superficie moyenne de ces possessions : 15,31 hectares dans le Cambrésis, 8,75 hectares en Flandre wallonne.
Graphique no 8 - Structure de la propriété nobiliaire dans le Cambrésis et la Flandre wallonne (1750)

58Une forme de détention foncière de la noblesse dominait dans les paroisses rurales, la petite propriété, particulièrement en Flandre wallonne où 64,9 % des propriétaires nobles disposaient de moins de 5 hectares. La nano-propriété demeurait pour autant peu courante : moins du quart des superficies détenues par des nobles couvraient moins d’un hectare. Si la propriété nobiliaire était plutôt émiettée, elle n’était ainsi nullement pulvérisée en confettis parcellaires. Eu égard au schéma général, elle était même plutôt moyenne voire grande. Entre 30 et 35 % des propriétaires détenaient en effet de 5 à 40 hectares. Localement, la propriété moyenne pouvait être prééminente : à Marcq-en-Baroeul où la noblesse n’occupait que 17,9 % du sol, quatorze des 44 propriétaires détenaient de 10 à 40 hectares. Les domaines de plus de 40 hectares n’étaient pas absents dans la région lilloise même s’ils n’y intéressaient que moins de 5 % des propriétaires. Dans le Cambrésis, ils étaient les plus nombreux : non seulement une partie non négligeable des propriétaires nobles, 8,9 % exactement, détenait des domaines supérieurs à 40 hectares, mais en plus cette grande propriété couvrait 57,6 % des terres du second ordre. Certains d’entre eux détonaient par leur taille : à Walincourt, le marquis de Beccelaer détenait plus de 417 hectares constitués de terres labourables, mais surtout de forêts59. Eu égard à la situation cambrésienne, la propriété nobiliaire flamande était donc plus médiocre, les grands domaines étant moins nombreux et moins étendus.
2) Une vocation de grande culture
59Les possessions nobiliaires ne se distinguent guère de la propriété ecclésiastique. La première caractéristique est en effet le poids des terres labourables, surtout dans le Cambrésis où plus des deux tiers des superficies avaient cette nature à vocation céréalière60. En Flandre wallonne, les labours entraient aussi pour une part primordiale dans les patrimoines nobiliaires : le fief vicomtier d’Hollebecque dont le dénombrement effectué en 1751 à la demande de Pierre-François-Séraphin Hespel, seigneur d’Hollebecque, découvrait une réserve de 40 hectares, comportait 86 % de labours61.
60Sans la terre, la maison de campagne intéressait peu les nobles, détenant au mieux 5,3 % des habitations dans la Flandre wallonne, seulement 1 % dans le Cambrésis. Il y a pourtant deux catégories d’habitation qui se retrouve fréquemment dans les patrimoines nobiliaires. Les fermes tout d’abord. La noblesse associait en effet régulièrement les labourages à une exploitation agricole dont la taille était en moyenne de 9,11 hectares en Flandre wallonne. La ferme était ainsi convoitée par la noblesse flamande qui en accaparait un tiers. L’inventaire des biens de Pierre-Louis-Joseph Jacops, écuyer, seigneur d’Ailly confirmait cet état : s’il possédait des labours à Chemy, Gondecourt et Ennevelin, ses dix censes entraient pour 81 % dans son patrimoine en 169162. La noblesse cambrésienne était plus timorée sur ce front puisque les terres de ses censes n’occupaient que 16,1 % de ses superficies quoique leur superficie moyenne atteignît 19,51 hectares. Les châteaux et maisons de plaisance ensuite. Les châteaux dispersés au gré des seigneuries étaient entretenus régulièrement pour accueillir la noblesse pendant les beaux jours : les Hespel de Lille profitaient ainsi des libéralités du château de Coisnes à Salomé pour leur séjour campagnard63. Autour de Lille, les maisons de campagne de la noblesse étaient plus nombreuses. Rien qu’à Marcq-en-Baroeul, trois châteaux étaient détenus par la dame de Beauffremez, les héritiers d’Edouard-Paul Ingiliard de Fromelles et François de Muyssart de Steenbourg64.
61Les moulins et bois étaient aussi caractéristiques des patrimoines nobiliaires65. Les plus grands domaines boisés étaient cambrésiens : les forêts de Walincourt et d’Esnes étaient entre les mains de la noblesse, comme d’ailleurs à Elincourt où les deux forêts appartenaient respectivement à Charles-François Le Sart de Prémont et au sieur Linseman de Serain66. Dans la châtellenie de Lille, les forêts moins vastes étaient majoritairement détenues par les nobles.
62Les prés et jardins entraient en revanche de façon médiocre dans les domaines de la noblesse. Cette carence est le reflet d’une puissance seigneuriale qui s’exprime par la possession du château, du moulin et des bois ; elle est aussi le fruit d’une domination économique qui passait surtout par l’agriculture céréalière établie sur les terres labourables dans le cadre des censes ; enfin, elle respectait un certain art de vivre dans la mesure où tenir son rang imposait la possession de domaines fonciers et la pratique de la double résidence.
63Même si les 625 hectares de terres que le partage des biens de Jean-Baptiste Potteau d’Escarmain dévoilait en 1777 étaient un maximum, leur nature était symptomatique de la grande propriété nobiliaire67. Ses propriétés rurales qui composaient l’essentiel de sa belle fortune s’inséraient dans le cadre de dix-huit grandes fermes couvrant une superficie de 402 hectares pour une valeur totale de 682.218 florins. Ces fermes n’étaient pas d’une grande taille, la plus étendue portant sur 57 hectares à Wambrechies. Les maisons de campagne n’entraient que pour 10,6 % dans sa fortune totale : dans cet ensemble dominait le château d’Annappes dont la valeur a été estimée à 22.706 florins. Quant aux 152 hectares de terres isolées, soit près du quart des superficies, il s’agissait pour l’essentiel de labours ; quelques jardins, prés et deux bois, à Annappes et Genech, complétaient l’ensemble.
64La solidité des patrimoines fonciers de la noblesse était aussi justifiée sous l’angle du rendement. Dans le Cambrésis, eu égard à la propriété ecclésiastique qui lui était assez comparable tant dans sa structure que dans sa nature, la propriété nobiliaire était moins créatrice de revenus : un hectare de terre labourable lui rapportait 4,85 florins par an alors que le clergé en tirait généralement un revenu de 5,18 florins68. Le travail régulier et appliqué dans les labours de la châtellenie de Lille y gonflait au contraire les rendements jusqu’à 19,57 florins par hectare ; l’Eglise n’en escomptait que 18,5 florins. Sans doute est-il difficile d’imputer à un meilleur contrôle des domaines nobiliaires leurs revenus supérieurs, mais leurs terres recevaient davantage de soins et surtout d’engrais provenant en partie des boues de Lille où ils avaient pied grâce à leurs hôtels particuliers et leur domesticité. En ce sens, la noblesse de la région lilloise était un acteur économique plus performant que dans le Cambrésis.
Les propriétaires nobles : une société très hiérarchisée
1) Grands, moyens et petits propriétaires
65L’étude nominative des déclarations nobiliaires permet d’examiner plus attentivement les patrimoines familiaux. Cette documentation présente toutefois une faiblesse puisque l’espace couvert est parfois débordé par les patrimoines nobiliaires qui ignorent les limites provinciales. En Flandre wallonne où les sources sont lacunaires, l’inconvénient est plus grand encore, et impose le recours à quelques partages et inventaires après décès.
66Quelques gros propriétaires détenant plus de 100 hectares se dégageaient. Dans le Cambrésis, ils ne représentaient que 14,2 % de l’effectif, mais rassemblaient 64,7 % des terres de la noblesse ; au total, dix-sept nobles y possédaient plus de 4500 hectares69. Avec 514 hectares, le marquis de Beccelaer appartenait certes à une belle noblesse provinciale, mais son rayonnement ne dépassait guère le cadre cambrésien. En Flandre wallonne, les principaux propriétaires nobles détenaient des domaines globalement plus étendus que dans le Cambrésis : estimés le 11 avril 1777, les biens de Jean-Baptiste Potteau d’Escarmain couvraient une superficie de 625 hectares qui composaient l’essentiel d’une des plus grosses fortunes lilloises évaluées à plus de 1,25 millions de florins70. Comparable était la richesse de la famille du Chambge de Liessart estimée à 1,6 millions de livres71.
67Les grands propriétaires n’appartenaient pas tous au même univers social et géographique. Certains membres de la haute noblesse de cour possédaient des domaines dans la France du Nord, mais leur implantation n’était pas comparables à ce qu’elle était en Picardie où les Clermont-Tonnerre, les Chevreuses, les Estrades ou les Chaulnes détenaient des biens tels qu’ils « introduisaient dans la province l’air et le faste de la cour »72. La personnalité de Charles de Rohan, prince de Soubise, était la plus emblématique : après les disparitions successives de Louis de Melun, prince d’Epinoy, marquis de Roubaix, tué accidentellement lors d’une chasse donnée à Chantilly en 1724, puis de sa soeur Anne-Julie de Melun, la même année, le riche marquisat de Roubaix échut au célèbre vaincu de Rosbach. Son assise foncière et seigneuriale avait facilité son accession au poste de gouverneur général de la Flandre et du Hainaut, gouverneur particulier des villes et citadelle de Lille en 1751. À l’image du duc d’Orléans à qui ont échu les seigneuries de Comines et d’Halluin, et du comte d’Egmont-Pignatelli, seigneur d’Armentières et de Wavrin, les biens des Grands du royaume étaient très concentrés et ne couvraient qu’une petite partie de leurs patrimoines.
68Les plus grands propriétaires se recrutaient également parmi la belle noblesse des provinces voisines, en particulier celle d’Artois et des Pays-Bas. Même si le phénomène est repérable en Flandre wallonne comme en témoigne la possession à Linselles de quatre fiefs par des nobles « belges » de la plus belle naissance, Alexandre de Gand de Middelbourg et Emmanuel de Bette de Lède73, c’est dans la province cambrésienne qu’il est le plus remarquable. Parmi les dix-sept grands propriétaires nobles du Cambrésis, quatre n’y résidaient pas habituellement : la prestigieuse maison du prince Maximilien de Hornes détenait près de 285 hectares à Lesdain74. La grande majorité des grands propriétaires était pourtant autochtone. Cette riche noblesse régionale était également la plus grosse détentrice de terre que ce fût dans le Cambrésis où les Francqueville, le marquis de Beccelaer et le marquis Anneux de Wargnies dominaient le Gotha, ou dans la châtellenie de Lille où les plus grands domaines revenaient à Potteau d’Escarmain, du Chambge de Liessart, Jacops d’Aigremont ou Delespaul de Fretin.
69Toutefois, la majorité des nobles ne disposait pas d’un patrimoine aussi important : dans la province cambrésienne, 85,8 % des propriétaires nobles détenaient moins de 100 hectares, 40 % d’entre eux ayant même moins de 10 hectares. Sans doute est-il plus difficile de définir cette multitude de petits et moyens propriétaires dans la mesure où leurs parcours moins brillants leur ont valu de sombrer corps et âmes dans les oubliettes de l’Histoire. Qui étaient-ils ? Certains membres de la bonne noblesse extra-provinciale y apparaissaient : à cause des liens matrimoniaux qu’ils ont constitués, leur patrimoine débordait en effet hors du cercle habituel d’implantation foncière. Leurs biens correspondaient souvent à une seigneurie, et non à une nébuleuse foncière : la seigneurie de Molain revenait ainsi à Jacques-François Pédecoeur dont le père, Jacques avait exercé la fonction de mayeur de Valenciennes avant d’être anobli en 1700 par l’acquisition d’une charge de conseiller secrétaire du roi75. Bien représentées, étaient aussi les maisons artésiennes et flamandes comme le sieur Dumont de Vestoutre, originaire de Flandres, qui s’appuyait sur 70 hectares à Crévecoeur et Rumilly. La petite noblesse cambrésienne constituait enfin une part importante des petits et moyens propriétaires. Jean-François Dehercq, écuyer résidant à Cambrai, détenait seulement 53 hectares dispersés en petites entités dans toute la province ; il complétait ce patrimoine avec une dizaine d’hectares situés en Flandre wallonne. La situation du sieur Pingard d’Aufort était différente : la modestie de son patrimoine tenait non seulement à l’arrivée tardive de sa famille en provenance de Château-Thierry, mais aussi à la ruine provoquée par les excès de Charles-Nicolas-Joseph Pingard, enfermé à la maison forte d’Armentières en 1751.
2) Vieilles familles, anoblis et propriété foncière
70Au XVIIe siècle, l’ancienneté de la noblesse fixait une stricte hiérarchie qui s’établissait par la superficie et le nombre des seigneuries76. Dans notre cas, les choses sont bien différentes. Le XVIIIe siècle a vu s’accélérer les mutations sociales qui n’ont pas épargné la noblesse renouvelée largement par l’arrivée de bourgeois enrichis dans les affaires et les offices77. La période française a ainsi consacré 60 familles, soit par l’achat de la charge de conseiller secrétaire du roi, soit par l’entremise du Bureau des Finances78. La noblesse ancienne est en outre rare dans la France du Nord, les disparitions lignagères ne faisant qu’accentuer un phénomène structurel. Dans la châtellenie de Lille, parmi 106 familles repérées à la fin du XVIIIe siècle, seulement quinze existaient en effet avant 1500. C’est pourquoi la hiérarchie établie selon l’ancienneté de la famille noble paraît moins évidente au milieu du XVIIIe siècle.
71La hiérarchie des superficies établie selon l’ancienneté des familles ne semble pas avoir cours au XVIIIe siècle. En témoigne l’ampleur des biens de Potteau d’Escarmain, anobli dans le premier XVIIIe siècle, qui dépassaient de onze fois le médiocre patrimoine de Petitpas du Brusle qui dévoilait de nombreuses rentes entrant pour une bonne part dans son revenu annuel79, et de quatre fois la valeur des biens de Martin-Louis de Maulde, écuyer, seigneur de la Tourelle80. Le cas de Potteau d’Escarmain est sans doute extrême, mais il témoigne de la complication de la hiérarchie nobiliaire au cours du dernier siècle de l’Ancien Régime. Ce fait est aussi avéré dans le Cambrésis même s’il y est moins net. Les trois branches de la famille de Francqueville présentaient en effet les patrimoines les plus importants de la province où ils détenaient 1365 hectares. La réussite spectaculaire de cette famille d’origine marchande qui bouscule la hiérarchie nobiliaire, permet d’en démonter les mécanismes élémentaires. L’enrichissement commerçant a non seulement permis d’acquérir des biens, mais aussi d’infiltrer très tôt l’échevinage de Cambrai où ils étaient régulièrement représentés dès le XVIIe siècle. Détachés des ingratitudes de la marchandise à partir de la fin du XVIIe siècle, les Francqueville s’adonnèrent entièrement à l’office à l’image de Robert de Francqueville qui se maintenait longuement à l’échevinage et se plaçait comme député ordinaire des Etats du Cambrésis de 1679 à 1693 ; la consécration devait se jouer au Parlement de Douai où Adrien-Joseph et son fils Henri-Joseph, de la branche de Bourlon, accédaient au poste de président à mortier à partir de 1781. L’honorabilité ainsi conquise permettait d’entrevoir de bons partis à l’occasion de mariages dont les Francqueville usèrent avec science : des liens matrimoniaux étaient tissés avec d’autres familles scabinales comme les Fievet, mais surtout avec la noblesse provinciale comme les Villavicencio d’Escaudoeuvres, les Baralle et même les Calonne81, en l’occurrence Louis-Joseph-Dominique de Calonne, sieur de Merchin qu’Anne-Henriette de Francqueville épousait en 1726. L’accession au second ordre parachevait ce succès remarquable : Jacques de Francqueville, seigneur d’Abancourt, et son frère Jean-Baptiste-Joseph, de la branche de Bourlon, profitaient d’une charge anoblissante dès les premières années du XVIIIe siècle. Le poids foncier des Francqueville, comme d’autres familles à l’anoblissement récent, était donc le fruit d’une progression sociale lente construite sur plusieurs décennies grâce à une politique d’acquisitions et à une stratégie matrimoniale qui permettait d’accroître régulièrement un domaine que les successions avaient tendance à entamer. L’anobli pouvait par ce jeu dépasser la puissance terrienne de la vieille race noble et ainsi bousculer une hiérarchie dont les contours ne coïncidaient plus exactement avec l’ancienneté familiale.
Propriété foncière nobiliaire et espaces régionaux
1) Géographie de la propriété nobiliaire
72Importante dans la Flandre wallonne, non négligeable dans le Cambrésis, la propriété nobiliaire n’était pas homogène dans l’espace ou prédominante partout.
73Dans le Cambrésis, la noblesse s’insérait dans les zones de faiblesse de la toute-puissante Eglise. Les plus grands domaines apparaissaient au Sud de la province. Autour de Walincourt et Dehéries, « régnaient » le marquis de Beccelaer, seigneur de Walincourt, le sieur Linseman de Serain et le baron de Beauffremez d’Esnes. La grande propriété nobiliaire se développait aussi à la lisière de la subdélégation du Cateau : Ferdinand-Joseph d’Esclaibes, comte de Clermont, et Nicolas Le Moyne, seigneur d’Honnechy pouvaient ainsi prétendre à une belle prépondérance à Beaumont et Honnechy. Au-delà, le second ordre apparaissait en pointillé dans la vallée de l’Escaut et sur les franges occidentales et septentrionales du Cambrésis. La situation à Paillencourt était ainsi à l’image de la propriété nobiliaire dans cette zone : les très grands domaines de plus de 100 hectares ont disparu, seul le sieur Thieffries de Layens faisant encore illusion à la tête de 72 hectares. La noblesse était enfin quasiment exclue sur une large frange orientale, surtout dans la subdélégation du Cateau. La chasse gardée de l’Eglise y ruinait en effet à presque rien les chances pour la noblesse d’être présente. La situation était en revanche assez différente autour de Cambrai où le nombre des propriétaires nobles était plus nombreux qu’ailleurs. Résidents pour partie dans la capitale de la province, ceux-ci étaient particulièrement présents au Sud de Cambrai, mais disposaient d’une part souvent médiocre du sol.
74En Flandre wallonne, l’implantation foncière de la noblesse semblait répondre à deux modèles différents dont la ligne de fracture traversait non strictement la petite ville de La Bassée, Lille et le bourg de Roubaix, cette division en deux entités semblant encore compliquée par le système lillois.
75Au Nord de cette ligne, la part du sol détenue par la noblesse descendait presque toujours sous la barre de 30 %. Cette zone annonçait déjà le sort que les propriétaires nobles connaissaient dans la Flandre maritime82. Les grands domaines y étaient peu fréquents, et quand ils existaient, ils étaient entourés de nombreux ensembles plus médiocres : à Fromelles, les biens d’Edouard-Paul Ingilliard s’élevaient à plus de 117 hectares, mais ils ne représentaient même pas la moitié de la propriété noble qui faisait la part belle à la petite propriété inférieure à 5 hectares83. La présence nobiliaire y était plutôt une juxtaposition de petites et moyennes propriétés.
Carte no 15 - Répartition géographique de la propriété nobiliaire dans le Cambrésis et la Flandre wallonne (1750)

76La zone méridionale était en revanche plutôt influencée par le modèle hennuyer caractérisé par ses grands domaines et la présence plus élevée de la noblesse. Le maximum est atteint à Mérignies où 70,28 % de la superficie revenait à la noblesse dominée par Eugène Dubois de Choques, Louis-Joseph de Broise, Nicolas-François Grignart de la Froissardrie et surtout Paul-Louis de Tenremonde d’Estrées84. Les grands domaines, sans être démesurés, y étaient assez fréquents : Jacops d’Aigremont à Ennevelin, le sieur Haudion de Bachy, la dame Libert de la Grandville à Sailly-les-Lannoy jouissaient localement d’une assise foncière dépassant 100 hectares ; la prééminence incombait au prince de Soubise, de la maison de Rohan, qui cumulait les titres de marquis de Roubaix et baron de Cysoing. Pour autant que ces domaines occupaient une place prédominante parmi les biens du second ordre, il n’en faut pas moins souligner le poids souvent majeur des petits propriétaires : à Ennevelin, 24 des 39 propriétaires nobles comptaient moins de cinq hectares85.
77La zone proprement lilloise offrait un troisième cas de figure caractérisé par un nombre accru de propriétaires nobles, mais une propriété moyenne oscillant entre 16 et 37 % du sol. La présence nombreuse de propriétaires du second ordre dans la banlieue de Lille et dans les paroisses limitrophes ne fait pas surprise puisqu’elle suit la logique de proximité résidentielle. Ce lourd effectif, de 20 à 50 propriétaires par paroisse, entrait largement dans le cadre de la petite et moyenne propriété : la petite propriété était en effet le fait de 85,1 % d’entre eux. Les premiers grands domaines apparaissaient pourtant assez vite dans la seconde couronne urbaine, celle des paroisses ne jouxtant pas directement Lille. Encore étaient-ils relativement étroits, une cinquantaine d’hectares, sauf à Wattignies où le domaine de Charles-François de Lannoy, seigneur du lieu, s’étendait sur plus de 82 hectares86. L’implantation urbaine de la noblesse influait donc nettement sur la géographie de la propriété du second ordre.
2) Nobles, patrimoines fonciers et espace
78Le patrimoine nobiliaire est un ensemble en perpétuelle recomposition qui s’accroît ou se réduit au gré des mariages, des successions, des achats ou des ventes, mais il maintient un noyau stable de domaines et de seigneuries qui font le prestige d’une famille. Le rapport du patrimoine à l’espace dépend largement de la qualité des propriétaires : noblesse ancienne d’extraction rurale, noblesse récente d’origine urbaine, fine fleur de la noblesse française.
79La pulvérisation spatiale de la propriété nobiliaire était rare. Elle était le fait de quelques familles anciennes dont les patrimoines étaient le vestige d’un temps révolu, celui des Pays-Bas. Les biens d’une des plus vieilles familles lilloises, les de Maulde dont la noblesse remontait apparemment au XIIe siècle, en portaient à ce titre les traces. La répartition géographique des biens de Martin-Louis de Maulde, seigneur de la Tourelle montrait une propriété multipolaire éclatée en trois régions principales, la région d’Ath, le Hainaut français et la châtellenie de Lille87, qui se différenciaient par leur volume respectif et par leur structure. La principale concentration était dans la châtellenie de Lille où se trouvaient 43 % de ses biens, mais il est surtout à noter que cette vieille famille installée à Lille disposait d’une fortune terrienne dispersée dans sa majorité au-dehors du territoire dépendant strictement de la capitale provinciale : le Hainaut français en recevait 36,6 %, et la région athoise, située au-delà de la frontière franco-autrichienne, 20,4 %. La logique de proximité résidentielle ne jouait donc que relativement d’autant que la structure de la propriété du sieur de Maulde dans la Flandre wallonne était assez originale par rapport au reste de ses biens : à la différence des régions hennuyères, française et « belge », où la propriété était pulvérisée sur plus de quinze sites, ses biens flamands étaient très concentrés sous forme de fermes à Erquinghem-sur-la-Lys, Premesques, Lille et surtout Houplines-sur-la-Lys. La répartition spatiale de cette fortune met ainsi en lumière un large espace hennuyer, base de la maison de Maulde, où la propriété s’était constituée lentement, et une zone flamande plus étriquée, forgée sans doute plus récemment et renforcée par le mariage avec la dame Françoise-Séraphine Hespel dont l’ancrage familial à Lille datait du XVe siècle88.
80La fortune foncière de la noblesse « espagnole » était habituellement plus resserrée autour du domus lillois. Le patrimoine de Nicolas-Eugène Imbert, seigneur de Sénéchal est ainsi typique89. L’espace foncier est centré sur la châtellenie de Lille qui recevait 92,6 % de ses biens ; à l’extérieur, les plus importants domaines étaient en Artois, en particulier à Oppy où il détenait le fief de Sénéchal qui complétait son patronyme. Dans la région lilloise, ses propriétés étaient ramassées sur trois zones. Le Sud-Est, entre le Mélantois et la Pévèle, offrait les plus fortes concentrations domaniales, surtout à Ennevelin où il possédait les fiefs et seigneuries d’Ennevelin, des Monteux et du Marais. Le second ensemble était situé dans les Weppes où les biens provenaient essentiellement de sa femme, Catherine-Thérèse-Joseph Imbert. Autour de Lille, ses propriétés, certes peu étendues, démontraient l’intérêt porté par ces terroirs périurbains par la noblesse urbanisée. La concentration spatiale des domaines de la noblesse « espagnole » s’accompagnait pourtant parfois d’une dispersion géographique. Charles-Eubert du Chambge de Liessart ne disposait-il pas à la fin de l’Ancien Régime de biens nombreux dans le Douaisis qui entraient pour 27,5 % dans sa fortune terrienne ? Mais cette situation tenait, semble-t-il, essentiellement à son mariage, le 24 septembre 1742, avec Marie-Emmanuelle-Joseph.
81Les fortunes nobiliaires jeunes semblaient plus soumises à l’attraction lilloise. Le patrimoine de François-Joseph-Clément Dubosquiel de Bondues était ainsi coincé dans la châtellenie de Lille dans une proportion de 94 %, ses biens situés à Merville provenant d’achats tardifs et non de biens en propre90. La propriété du sieur Potteau d’Escarmain était plus saisissante encore puisque tous ses biens étaient situés dans la région lilloise91. Si on perçoit quelques points forts çà et là, ceux-ci étaient assez dispersés. Au mieux, Baisieux où étaient les château, ferme, fief et seigneurie d’Escarmain valant plus de 107.000 florins, concentrait 9,5 % de son immense fortune estimée à 1.122.041 florins ; Thumeries, Seclin, Houplines-sur-la-Lys et Frelinghien attiraient également une part non négligeable de son capital, mais ces localités éloignées les unes des autres ne formaient pas une zone de forte emprise foncière. Cette distribution géographique rend en fait compte d’une accumulation terrienne tous azimuts. Pour cette famille anoblie, le rapport du patrimoine à l’espace se définit très différemment de celui des noblesses anciennes : les propriétés de Potteau d’Escarmain témoignaient d’une construction organisée à partir de la capitale provinciale d’où la famille tirait ses origines, et destinée à monter jusqu’aux rangs du second ordre92. La terre demeurait effectivement le principal moteur de la notabilité. Nul doute que les roturiers ne soient pas restés indifférents à l’intérêt foncier.
Notes de bas de page
1 Y. Durand, « Les privilèges selon Sieyès ou le triomphe de la désinformation », H.E.S., 1992, no 2, p. 295-323.
2 Sur ce désaccord historiographique, voir l’article synthétique de G. Ikni, « Recherches sur la propriété foncière. Problèmes théoriques et de méthode (fin 18e - début 19e siècle) », A.H.R.F., 1980, p. 390-424.
3 P. Delsalle, Les mutations des paysages d’après les plans et les terriers (1600-1789) : l’exemple du pays de Pévèle, Université de Lille 3, mémoire de maîtrise, 1980, p. 18-28.
4 J. François, A. Pasture, Une description des paroisses du diocèse de Tournai (1690-1728), Bruxelles, Palais des Académies, 1968, p. 210-211.
5 C. Fleury, Les Hangouart, une famille noble lilloise, aux XVIIe et XVIIIe siècles, Université de Lille 3, mémoire de maîtrise, 1999, p. 81.
6 H. Neveux, Vie et déclin d’une structure économique. Les grains du Cambrésis (fin du 14e, début du 17e siècle), Paris, Mouton, 1980, p. 291-298.
7 G. Lefebvre, Les paysans du Nord pendant la Révolution française, Paris, A. Colin, rééd. 1972, p. 311.
8 C. Bernard, Population et société à Quesnoy-sur-Deûle au 18e siècle, Université de Lille 3, mémoire de maîtrise, 1995, p. 77-79.
9 G. Lefebvre, op. cit., p. 312.
10 ADN, C 3516, Règlement de construction des maisons à Tourcoing, 1711.
11 AM. Roubaix, BB 1 bis, Ordonnance de Mgr. Méliand, intendant en Flandres, sur la construction des maisons du bourg de Roubaix, 1719.
12 G. Grabette, Le marché des moulins de la Révolution à 1860 dans le département du Nord, Université de Valenciennes, mémoire de maîtrise, 1997, p. 2-3.
13 Vers 1760, sur 140 moulins existants dans la région arrageoise, 24 seulement étaient dits banaux. L. Berthe, « Moulins à blé et moulins à huile dans la région d’Arras vers 1760 et en 1806 », Revue du Nord, no 162, avril - juin 1959, p. 160.
14 AN, F 20-560, Enquête sur les moulins à blé, 1809.
15 Alors que 3,9 % des moulins de l’arrondissement de Lille étaient au fil de l’eau, c’était le cas de 24,8 % d’entre eux dans le Cambrésis. G. Grabette, op. cit., p. 18.
16 Dans son étude sur la propriété alpine, P. Vigier tenait compte du caractère relatif des termes de petite, moyenne et grande propriété : on était grand propriétaire à partir de 20 hectares dans la vallée, à partir de 50 voire 100 dans la zone intra-alpine. Cité par M. Vovelle, De la cave au grenier. Un itinéraire en Provence au 18e siècle. De l’histoire sociale à l’histoire des mentalités, Québec, Serge Fleury éditeur, 1980, p. 295.
17 J-P. Poussou, Bordeaux et le Sud-Ouest au XVIIIe siècle. Croissance économique et attraction urbaine, Paris, EHESS, 1983, p. 295.
18 Pour comparaison, la situation du consulat de Graulhet en 1783 faisait apparaître une petite propriété certes dominante mais moins présente que dans la France du Nord : 74,7 % des propriétaires disposaient de moins de 5 hectares. A. Contis, Graulhet au XVIIIe siècle : familles, fortunes, mentalités, Université de Toulouse II, Doctorat de 3e cycle, 1985, p. 436 sq.
19 H. Neveux, op. cit., p. 237-240.
20 G. Lefebvre, op. cit., p. 51.
21 La corrélation entre l’essor démographique et le morcellement foncier a été maintes fois démontrée : en Basse Auvergne, le nombre de cotes foncières de moins d’un hectare a gonflé de 490 à 870 à la fin du XVIIIe siècle dès lors que les générations nombreuses du milieu du siècle arrivaient à l’âge adulte. A. Poitrineau, La vie rurale en Basse Auvergne au XVIIIe siècle, Paris, PUF, 1965, p. 161.
22 G. Lefebvre, op. cit., p. 44-46.
23 E. Le Roy Ladurie, in G. Duby, A. Wallon éd., Histoire de la France rurale, t. 2, L’âge classique, Paris, Seuil, 1975, p. 420-421.
24 H. Neveux, op. cit., p. 236-248.
25 La même constatation avait été faite à proximité de la ville de Chartres où près de 45 % du terroir était accaparé par la moyenne propriété de 10 à 50 hectares. Voir M. Vovelle, Ville et campagne au 18e siècle. Chartres et la Beauce, Paris, éd. sociales, 1980, p. 219-221.
26 D. Rosselle, Le long cheminement des progrès agricoles. Le Béthunois du milieu du XVIe au début du XIXe siècle, Université de Lille III, Thèse de doctorat, 1984, p. 948-949.
27 G. Lefebvre, op. cit., p. 273-274.
28 De ce point de vue, les résultats cambrésiens sont à rapprocher des revenus fonciers bretons : la majorité des terres fournissait en effet en 1735 des revenus inférieurs à 5 livres par hectare. P. Jarnoux, Les bourgeois et la terre. Activités, fortunes, stratégies foncières à Rennes au XVIIIe siècle, Rennes, PU. Rennes, 1996, p. 162.
29 ADN, C 20934, C Etat 253, Rôle du vingtième et déclarations des propriétaires de Busigny, 1750-4.
30 E. Le Roy Ladurie, in G. Duby, A. Wallon éd., op. cit., p. 440. Cette pratique garantissait l’occupation du fermier contre d’autres prétendants qui pouvaient être victimes de violences allant jusqu’aux incendies et agressions physiques.
31 Dans le Soissonnais, les fermiers payaient effectivement des fermages jusqu’à 50 % inférieurs aux autres paysans. Voir G. Postel-Vinay, La rente foncière dans le capitalisme agricole, Paris, 1974, p. 82. En revanche, le mauvais gré n’avait pas d’existence tangible en Artois, « les fermiers ne bénéficiaient pas d’avantages substantiels dans les conditions financières de la location de leur ferme » : J-P. Jessenne, Pouvoir au village et Révolution. Artois (1760-1848), Lille, PU. Lille, 1987, p. 193-195.
32 De ce point de vue, les permanences sont tout à fait surprenantes puisqu’au milieu du XVIe siècle, le rapport entre les valeurs par hectare des jardins et des labours était de 1,87. H. Neveux, « Valeur et revenu de la terre au milieu du XVIe siècle dans la région lilloise », R.H.M.C., octobre - décembre 1972, p. 586.
33 Paul Bois constate des valeurs locatives rurales oscillant entre 5 et 10 livres. P. Bois, Paysans de l’Ouest. Des structures économiques et sociales aux options politiques depuis l’époque révolutionnaire, Le Mans, 1960, p. 344.
34 H. Neveux, B. Garnier, « Valeur de la terre, production agricole et marché urbain au milieu du XVIIIe siècle. L’exemple de la Normandie entre la baie de Seine et la baie de Veys », Problèmes agraires et sociétés rurales. Normandie et Europe du Nord-Ouest (XIVe - XIXe siècles), Caen, Cahier des Annales de Normandie, no 11, 1979, p. 43-101.
35 H. Neveux, loc. cit., R.H.M.C., octobre - décembre 1972, p. 590.
36 G. Lefebvre, op. cit., p. 196.
37 D. Rosselle, op. cit., p. 946.
38 À l’initiative des modèles flamands et « belges », la région avesnoise a admis plus aisément que le Cambrésis l’introduction de nouvelles techniques comme le chaulage ou l’usage des cendres de Hollande. A-L. Defromont, L’Avesnois au XVIIIe siècle. Contribution à l’étude des sociétés rurales, Université de Lille III, Thèse de doctorat, 1972, p. 320-324.
39 G. Lepointe, Les finances du clergé de Hainaut spécialement depuis le démembrement de la province, Paris, PUF, 1942, 538 p.
40 A. Soboul, La civilisation et la Révolution française, tome I : La crise de l’Ancien Régime, Paris, Arthaud, 1978, p. 217-237.
41 AN, H 734-1, Observations de Sénac de Meilhan, intendant de Flandres, dans l’enquête sur l’établissement des grands bailliages, 1788. Cité par G. Lefebvre, op. cit., p. 11.
42 Ce résultat comprend les biens personnels des ecclésiastiques et les biens de mainmorte. Ces derniers s’étalaient sur 39,5 % des superficies, confirmant ainsi l’enquête de G. Lefebvre qui a fixé le niveau à 40,1 %.
43 Les campagnes montpelliéraines n’ouvraient que 3 à 4 % de leur sol au clergé à la fin de l’Ancien Régime. A. Soboul, Les campagnes montpelliéraines à la fin de l’Ancien Régime. Propriété et cultures d’après les compoix, Paris, PUF, 1958, p. 24 ; A. Contis, op. cit., p. 438.
44 E. Bouly, Dictionnaire historique de la ville de Cambrai, des abbayes, des chateaux-forts et des antiquités du Cambrésis, Paris, Dumoulin, 1854, article « seigneurie », p. 472.
45 S. Lancel, Le temporel de l’archevêché de Cambrai au XVIIIe siècle, Université de Lille 3, mémoire de maîtrise, 1992, p. 6-23.
46 Ce niveau était bien plus important que les 5,5 hectares de moyenne de la propriété du clergé graulhetois. A. Contis, op. cit., p. 438.
47 C’est bien plus qu’en Touraine où 49,6 % seulement du patrimoine ecclésiastique était constitué de terres labourables. B. Maillard, Les campagnes de Touraine au XVIIIe siècle. Structures agraires et économie rurale, Rennes, PU. Rennes, 1998, p. 89.
48 Cité par P. Delsalle, op. cit., p. 42-63.
49 E. Marchand, E. Siroux, Le chapitre Saint-Pierre de Lille à la veille de la Révolution, Université de Lille 3, mémoire de maîtrise, 1974, p. 126-128.
50 Le chapitre cathédral de Chartres était à la tête de 7000 hectares. M. Vovelle, op. cit., p. 170-177.
51 D’après les comptes des années 1692-95, le total des revenus de l’hôpital Comtesse s’élevait à environ 90.000 livres. P. Danhière, La vie d’un grand hôpital lillois : l’hôpital Notre-Dame, dit Comtesse, aux XVIe et XVIIe siècles, Université de Lille 3, mémoire de maîtrise, 1982, p. 37-55.
52 Dans le pays toulousain, la propriété ecclésiastique était ordinairement inférieure au taux moyen de 10 %, sauf dans un rayon de 5 kilomètres autour de Toulouse où le clergé possédait 15 à 20 % des terres. G. Frêche, op. cit., p. 155-157.
53 Dans le vaste terroir de Narbonne, le clergé qui ne détenait que 2,6 % du sol était dominé par les domaines de l’hôpital qui s’étendait sur plus de 100 hectares ; or seize propriétaires sur vingt-trois que comptait l’Eglise, devaient se contenter de moins de dix hectares. P-H. Viala, La propriété foncière à Narbonne en 1791, Université de Toulouse II, Thèse de doctorat de 3e cycle, 1981, p. 144-153.
54 AM. Loos, CC 13, Rôle du vingtième royal, 1758.
55 P. Rosset, Les officiers du Bureau des Finances de Lille, Genève, Droz, 1991, p. 217-244.
56 A. Contis, op. cit., p. 438.
57 M. Vovelle, op. cit., p. 217-218.
58 Cette fragmentation était tout à fait remarquable eu égard à la division déjà sensible de la propriété noble savoyarde. Dans les paroisses du Genevois, la moyenne des cotes nobiliaires ne s’élevait qu’à 7,8 par paroisses. J. Nicolas, La Savoie au 18e siècle. Noblesse et bourgeoisie, Paris, Maloine, 1978, p. 151-152.
59 ADN, C 20059, C 21203, Rôle du vingtième et déclarations des propriétaires de Walincourt, 1750.
60 En Auvergne, la part du sol possédée par les nobles augmentait assez fortement dans la Limagne céréalière alors qu’elle chutait dans les vignobles et plus encore dans les montagnes. A. Poitrineau, op. cit., p. 150-153.
61 L. Boucot, Une famille de gentilhommes lillois au XVIIIe siècle : la famille Hespel, Université de Lille III, DES, 1954, p. 73-75.
62 ADN, 8 J 59, Déclaration des biens de la famille Jacops d’Haillies d’Aigremont, 1691-1731.
63 L. Boucot, op. cit., p. 88.
64 AM. Marcq-en-Baroeul, CC 21, Rôle du vingtième royal, 1754.
65 La reconstitution des domaines fonciers de la noblesse béarnaise témoigne également d’un intérêt majoritaire pour l’activité sylvo-pastorale associée à la production secondaire de céréales ; les moulins tenaient aussi une place importante dans chacun de ces domaines. C. Desplat, Pau et le Béarn au XVIIIe siècle, tome 1 : La terre, Biarritz, J & D Editions, 1992, p. 549-554.
66 ADN, C 18164, Rôle du vingtième royal d’Elincourt, 1750.
67 ADN, J 1454-156, Procès verbal d’estimation des biens de Jean-Baptiste Potteau, écuyer, seigneur d’Escarmain et de dame Marie-Catherine Fruict, 1777.
68 Dans la province du Genevois, le rendement des fonds nobles était également plus médiocre que celui du clergé : le produit moyen était de 4 livres 7 sols le journal sur les domaines aristocratiques alors qu’il s’élevait jusqu’à 5 livres 2 sols sur les terres ecclésiastiques. J. Nicolas, op. cit., p. 153-154.
69 La prépondérance de cette élite nobiliaire était assez comparable dans la province du Genevois où les 61 plus grands propriétaires nobles, soit 15 % des familles, disposaient vers 1730 de 68 % des terres. Ibidem, p. 146-150.
70 ADN, J 1454-156, Procès verbal d’estimation des biens de Jean-Baptiste Potteau, écuyer, seigneur d’Escarmain et de dame Marie-Catherine-Françoise Fruict, 1777.
71 ADN, Tabellion 2115, Partage des biens de Charles-Eubert du Chambge de Liessart et de dame Marie-Emmanuelle-Joseph-Thérèse Turpin, septembre 1781.
72 P. Deyon, Amiens, capitale provinciale. Etude sur la société urbaine au 17e siècle, Paris – La Haye, Mouton, 1967, p. 195-196.
73 AM. Linselles, CC 32, Rôle du vingtième royal, 1750.
74 ADN, C 21021, C Supplément 521, Rôle du vingtième royal et déclarations des propriétaires de Lesdain, 1750-51.
75 P. Denis du Péage, Mélanges généalogiques, 1re série, Lille, impr. Lefebvre - Ducrocq, 1911, p. 28-31.
76 J-M. Constant, Nobles et paysans en Beauce aux XVIe et XVIIe siècles, Université de Paris IV, Thèse de doctorat, 1978, Service de Reproduction des Thèses, 1981, p. 104-114.
77 Du reste, si l’échevinage n’anoblit pas, il représente un tremplin possible vers le second ordre en consolidant l’honorabilité d’une famille ; à Lille, sur 48 familles nobles ayant compté au moins un membre au Magistrat, 26 avait pénétré dans le monde scabinal avant leur anoblissement. P. Guignet, Le pouvoir dans la ville au XVIIIe siècle. Pratiques politiques, notabilité et éthique sociale de part et d’autre de la frontière franco-belge, Paris, EHESS, 1990, p. 349-350.
78 H. Couvreur, M. Montagne, La noblesse de la châtellenie de Lille à la fin de l’Ancien Régime, Université de Lille 3, mémoire de maîtrise, 1970, p. 42-85.
79 ADN, 8 J 875, Déclaration des biens délaissés par Messire Germain Petitpas, seigneur du Brusle, mort le 17 novembre 1707, 1733.
80 ADN, Tabellion 2152, Partage des biens de Martin-Louis de Maulde, écuyer, seigneur de la Tourelle, décembre 1778.
81 P. Denis du Péage, « Mélanges généalogiques », B.S.E.C., 2e série, 1914, p. 403-425.
82 Si l’on s’en tient aux résultats fournis par Georges Lefebvre, la Flandre maritime n’ouvrait en général que moins de 20 % de son sol à l’aristocratie. G. Lefebvre, op. cit., p. 23.
83 ADN, C Registre 1533, Rôle du vingtième ordinaire de Fromelles, 1736.
84 ADN, C Registre 1540, Rôle du vingtième ordinaire de Mérignies, 1729.
85 ADN, J 142-1, Rôle du vingtième d’Ennevelin, 1753.
86 AM. Wattignies, CC 60, Rôle du vingtième royal de Wattignies, 1750.
87 ADN, Tabellion 2152, Partage des biens de Martin-Louis de Maulde, écuyer, seigneur de la Tourelle, décembre 1778.
88 L. Boucot, op. cit., p. 15.
89 ADN, Tabellion 2159, Partage des biens de Nicolas-Eugène Imbert, écuyer, seigneur de Sénéchal, septembre 1785.
90 ADN, Tabellion 4184, Partage des biens de François-Joseph-Clément Dubosquiel, écuyer, seigneur de Bondues, juin 1784.
91 ADN, J 1454-156, Partage des biens de Jean-Baptiste Potteau, écuyer, seigneur d’Escarmain, avril 1777.
92 La famille Potteau était issue de la bourgeoisie marchande lilloise au moins depuis le XVIe siècle. L’ancrage régional de cette famille s’est renforcé au XVIIIe siècle par l’obtention de charge administrative : celle de greffier de la gouvernance de Lille fut ainsi tour à tour occupée par Jean-Baptiste Potteau d’Escarmain, puis par son fils, Denis-Joseph-Marie Potteau, sieur de La Chaussée, à compter de 1751. P. Denis du Péage, Recueil de Généalogies lilloises, Lille, impr. Lefebvre-Ducrocq, 1906, tome 1, p. 386-394.
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