Introduction
p. 17-21
Texte intégral
1La France du Nord offre un terreau favorable à l’analyse des relations villes – campagnes. Réputée pour ses terres agricoles, elle l’est également pour sa civilisation urbaine qui la distingue si clairement du reste du royaume de France. Le choix des provinces du Cambrésis et de la région lilloise, espaces de taille comparable étendus sur 850 à 900 km², autorise en outre des comparaisons fructueuses. Le Cambrésis, administrativement découpé en deux subdélégations, distingue le Cambrésis proprement dit et la châtellenie du Cateau sur laquelle l’archevêché jouit d’une puissance décisionnelle entière. La région lilloise est définie dans les limites de la châtellenie de Lille à laquelle s’ajoutent quelques enclaves soumises à la souveraineté de l’Empire. Appartenant à une vaste aire de civilisation urbaine, le Cambrésis et la région lilloise ont connu un destin analogue, celui de l’expérience hispano-tridentine : appartenant aux anciennes « provinces belgiques », Cambrai et Lille furent des bastions de l’esprit de la Contre-Réforme que les Magistrats des « bonnes villes » tentèrent de maintenir jusqu’au milieu du XVIIIe siècle1.
2Le Cambrésis et la région lilloise ne sont pourtant pas des provinces jumelles. Certes, la France du Nord est réputée pour être un bon pays offrant des rendements agricoles élevés, mais les façons culturales divergeaient entre les espaces agricoles flamands où les techniques subtiles ont souvent étonné les visiteurs, et les terres cambrésiennes sur lesquelles s’est maintenue une organisation routinière fondée sur la rotation triennale des cultures. Pour autant, l’élément décisif de différenciation des deux provinces est plutôt l’armature urbaine. Non seulement la région lilloise offre un réseau urbain plus touffu que le Cambrésis, mais en plus leurs capitales respectives sont très différentes. Capitale administrative indiscutable en contact avec le commerce international, Lille est une grande ville de 60.000 habitants. Seulement peuplé de 16.000 habitants, Cambrai ne se distingue que par la puissance de ses clochers, en particulier celle de l’archevêché ; la ville est en plus en perte de vitesse, l’éradication urbaine des activités de production textile engagée dès la fin du XVIIe siècle l’ayant laissé orpheline d’une véritable puissance économique.
3C’est dans ce contexte régional que cette enquête souhaite soulever la question des relations villes - campagnes qui continue d’interpeller la communauté scientifique des historiens. Cette problématique a donné lieu à de grandes fresques régionales pour lesquelles les réflexions sur l’histoire économique, démographique, sociale, culturelle et politique n’ont pas été négligées.
4Ces relations sont envisagées à travers la propriété immobilière et foncière qui fut au coeur des débats historiques depuis la fin du XIXe siècle2. Sur ce plan, cet ouvrage entend se positionner à la confluence d’habitudes historiographiques différentes. La première s’appuie sur les nombreuses enquêtes menées par les écoles historiques française et russe sur la structure de la propriété foncière. Dans sa magistrale thèse des Paysans du Nord, G. Lefebvre s’inspirait d’une démarche mettant au cœur de sa réflexion la notion de fronts de classe, la terre devenant l’instrument d’un rapport de force entre les ordres privilégiés, la bourgeoisie et la paysannerie. Cette approche par grandes masses de la réalité sociale a été révisée en tenant compte de délimitations sociales plus fines, plus attentives aux réseaux relationnels3.
5D’autres expériences historiographiques ont enrichi cette problématique. La démarche cinématique considère en effet la propriété dans son mouvement. Ressentie par G. Lefebvre s’interrogeant sur l’évolution de la répartition de la propriété4, cette solution avait déjà été signalée par P. de Saint-Jacob. Si on peut reconnaître à ce dernier l’invention de ce champ d’étude, les enquêtes se sont surtout multipliées à partir de la décennie 1980 sur la lancée de la thèse de G. Béaur5.
6Si riches que soient les promesses des marchés immobiliers et fonciers pour la connaissance des relations villes - campagnes, il n’en faut pas moins signaler quelques difficultés. En premier lieu, la notion de propriété demeure ambiguë avant que la Révolution ne donne à la terre des assises juridiques rigoureuses et définitives. P. de Saint-Jacob avait insisté sur la difficile utilisation à l’Ancien Régime du concept moderne de propriété dans la mesure où, en dehors des terres allodiales, rares dans la France du Nord, le seigneur détenait sur les biens-fonds une propriété éminente reconnue par le paiement d’un cens foncier imprescriptible et irrachetable et d’un droit de lods et ventes en cas de mutation. Dans ces conditions, les biens tenus en propre ne constituaient juridiquement parlant que des propriétés imparfaites6. La terre est pourtant bel et bien cessible et transmissible ; le tenancier bénéficie aussi de tous les droits d’un propriétaire et est, de facto, un propriétaire. C’est pourquoi J-M. Boehler distingue la propriété juridique de la terre et sa possession de fait7.
7En second lieu, sur un marché foncier « éclaté »8, les moyens de faire circuler la terre étaient multiples. Les actes de vente constituaient pourtant le principal vecteur de transmission des biens à titre onéreux. Certes, les études notariales n’ignoraient pas les baux à rente et les ventes à réméré, mais ces pratiques étaient suffisamment rares pour être négligées au profit des seules ventes qui l’emportaient de plus en plus sur les autres voies de circulation foncière au cours du XVIIIe siècle.
8L’analyse de la propriété foncière et immobilière est en outre une invitation à connaître les pratiques des hommes par rapport à un objet, la terre et la maison, et par rapport à un espace sur lequel ils appliquaient leurs ambitions et exerçaient des rapports de force.
9Une petite frange seulement de la circulation foncière était redevable du marché, mais « c’est cette marge qui, socialement, est la plus signifiante »9. Parmi les éléments qui forgent la domination d’un groupe social sur l’espace rural, le contrôle de la terre joue assurément un rôle important. La possession de l’objet foncier s’inscrit également dans un mouvement d’ascension sociale. L’attitude des hommes face à la terre est un des marqueurs identitaires d’une catégorie sociale : non seulement elle est le fruit de contingences financières dans la mesure où les êtres doivent détenir les moyens de leurs ambitions dans le mouvement des biens-fonds, mais en plus elle naît de choix qui ne sont pas seulement guidés par l’intérêt économique.
10La problématique des relations villes - campagnes est encore enrichie par l’intérêt renouvelé pour l’appréhension de l’espace. Les processus d’appropriation permettent ainsi d’appréhender le « sens du territoire »10 de la ville pour délimiter précisément les faits d’urbanité et de ruralité. Plus globalement, les marchés fonciers et immobiliers offrent une clé de lecture inestimable des relations entretenues par les hommes avec leur espace. À ce niveau, les ruraux ne sont pas dépourvus de moyens d’intervention d’autant que l’espace polarisé par la ville laisse des marges d’autonomie où les campagnes tiraient tout le profit des échanges. De ce point de vue, la circulation des biens-fonds représente pour les habitants des villages un enjeu puisque la terre, source de richesses productives, y suscite également des convoitises. Or, l’organisation des circuits de l’information favorisait les ruraux ; puisqu’il fallut attendre la fin de l’Ancien Régime pour que se constituât un système de publicité des ventes par l’entremise des Annonces provinciales, la connaissance des mises en vente était relayée soit par le circuit officiel dans lequel le notaire occupait une place de choix, soit par les réseaux relationnels, de voisinage et de famille. Il y a donc lieu de croire en la force de captation de la terre par les campagnards. C’est dire que le thème des relations villes - campagnes ne doit pas être conçu comme le moyen d’appréhender la seule dépendance du monde rural à l’égard de la ville, mais faire l’objet d’un regard équilibré.
11Cette problématique est appréhendée sur le long terme, plus d’un siècle depuis l’annexion des provinces par Louis XIV, en 1668 pour la Flandre wallonne et 1678 pour le Cambrésis, jusqu’en 1791. Ce cadre chronologique se justifie pour des raisons pratiques en ce sens qu’à cette époque, les sources se multiplient. Cette période de consolidation et de stabilisation des structures sociales et politiques offre surtout un cadre approprié à l’étude des relations sociales avant que celles-ci soient bouleversées par l’arrivée sur le marché des biens nationaux, qui ont accéléré l’activité du mouvement des biens-fonds, amendé les rapports de force dans l’espace régional et intensifié le lien social. Ce grand XVIIIe siècle fut également fécond en réflexions sur la propriété, fondement de l’ordre politique et social.
12Cette enquête, qui s’inscrit dans une Histoire qui compte et qui mesure, s’est appuyée sur une documentation nombreuse11. Les fonds du vingtième royal ont été d’un grand intérêt pour la connaissance des structures foncières. Le corpus fiscal concerne 105 paroisses pour le Cambrésis avec 22.619 articles. On peut déplorer çà et là une documentation incomplète, mais dans l’ensemble c’est là un incroyable laboratoire de recherche. Si l’on s’en tenait aux vingtièmes de la période 1750-1756, le corpus d’étude ne dépasserait en revanche pas 23 paroisses dans la châtellenie de Lille. Nous avons donc eu recours à quelques rôles du début de la décennie 1770 et surtout à des vingtièmes provinciaux acquittés par les occupeurs dans les années 1730. Quarante et une paroisses flamandes regroupant 30.377 articles ont ainsi été répertoriées.
13L’absence du fonds du contrôle des actes et du centième denier dans la province du Nord, à cause de leur abonnement en exécution de l’arrêt du Conseil du 20 avril 1700, a imposé le recours à d’autres sources. Les minutes notariales constituent le principal fonds. Pour la région lilloise, les tabellions de Lille et de sa châtellenie présentent 9325 liasses dont certaines remontent au XVIe siècle, même si l’essentiel débute en 167112. Le tabellion de Cambrai, lacunaire, ne comporte que 420 liasses et registres. Lui ont donc été associés les actes passés devant les cours échevinales qui avaient vocation à authentifier les mutations de biens ; les lettres patentes accordées par le Roi en mai 1777 confirmaient le rôle primordial de ces juridictions devant lesquelles les vendeurs et acheteurs n’étaient pas obligés de présenter une grosse notariale. Ces juridictions sont nombreuses, mais grâce au remarquable poids seigneurial de l’Eglise, ces actes sont surtout répartis dans les fonds d’archives ecclésiastiques, en particulier du Grand Bailliage du Cambrésis que contrôlait l’Archevêché de Cambrai.
14Le dépouillement systématique des tabellions et actes échevinaux n’étant pas envisageable, n’ont été sélectionnées que les années 1 et 2 de chaque décennie sur les 120 années du champ chronologique ; ont été ajoutées les années 1693 et 1694 pour couvrir la crise de subsistances. Ces conditions préalables définies et mises à exécution, le tri des minutes notariales a permis de rassembler 28.352 ventes pour les notaires de Lille et de sa châtellenie et 5749 actes pour la province du Cambrésis.
15Nous invitons ainsi le lecteur à suivre un cheminement qui fait se balancer une vue synchronique, qui profite de l’examen des sources du vingtième concentrées au milieu du XVIIIe siècle, et une démarche diachronique. Après avoir précisé l’identité régionale de la France du Nord et le poids de son armature urbaine, nous entrerons dans l’univers social des villes. L’étude de la structure foncière, vieille habitude de l’école historique française, sera ensuite l’occasion de pénétrer dans le territoire rural. La circulation des biens-fonds à travers le marché foncier, appréhendé tant dans sa structure que dans ses inflexions de la seconde moitié du XVIIe siècle aux premières années de la Révolution, est enfin l’occasion de mettre en évidence les pratiques sociales des différentes catégories de population et de considérer les rapports entretenus par les villes avec les campagnes environnantes.
Notes de bas de page
1 P. Guignet, Le pouvoir dans la ville au XVIIIe siècle. Pratiques politiques, notabilité et éthique sociale de part et d’autre de la frontière franco-belge, Paris, EHESS, 1990, p. 500-503.
2 Voir la mise au point historiographique de G. Ikni, « Recherches sur la propriété foncière. Problèmes théoriques et de méthode (fin XVIIIe-début XIXe siècle) », AHRF, 1980, p. 390-424.
3 B. Lepetit, « Histoire des pratiques, pratique de l’histoire », dans B. Lepetit éd., Les formes de l’expérience. Une autre histoire sociale, Paris, Albin Michel, 1995, p. 13.
4 G. Lefebvre, « Recherches relatives à la répartition de la propriété et de l’exploitation foncière à la fin de l’Ancien Régime », Revue d’histoire moderne, 1928, p. 103-130.
5 G. Béaur, Le marché foncier à la veille de la Révolution. Les mouvements de propriété beaucerons dans les régions de Maintenon et de Janville de 1761 et 1790, Paris, EHESS, 1984.
6 P. de Saint-Jacob, Les paysans de la Bourgogne du Nord au dernier siècle de l’Ancien Régime, Paris, Les Belles-lettres, 1960, rééd. 1995, p. 492 sq.
7 J-M. Boehler, Une société rurale en milieu rhénan : la paysannerie de la plaine d’Alsace (1648-1789), Strasbourg, P. U. Strasbourg, 1995, p. 543-544.
8 G. Béaur, « Le marché foncier éclaté. Les modes de transmission du patrimoine sous l’Ancien Régime », AESC, 1991, p. 189-205.
9 J. Jacquart, « Sources notariales et histoire rurale », dans Actas del II Coloquio de metodologia historica aplicada. I. La documentacion notarial y la historia, Santiago de Compostela, 1984, t. 1, p. 258 ; repris dans Paris et l’Ile-de-France au temps des paysans (XVIe-XVIIe siècles), Paris, Publications de la Sorbonne, 1990, p. 128.
10 B. Lepetit, « La ville moderne en France. Essai d’histoire immédiate », dans J-L. Biget, J-C. Hervé éd., Panoramas urbains. Situation de l’Histoire des Villes, ENS Éditions Fontenay/Saint-Cloud, 1995, p. 197.
11 Pour des raisons éditoriales, le chapitre de notre thèse consacré à la critique des sources a été supprimé. Nous renvoyons donc le lecteur du manuscrit original, Les relations villes - campagnes dans la France du Nord de Louis XIV à la Révolution. Étude comparée des marchés fonciers et immobiliers du Cambrésis et de la Flandre wallonne, Université Charles-de-Gaulle Lille III, Doctorat nouveau régime, 2001, p. 15-90.
12 L’édit de 1675 avait imposé aux notaires de remettre toutes les minutes postérieures à janvier 1671.
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