Introduction : Roubaix, ville-laboratoire
p. 11-20
Texte intégral
1Cet ouvrage est le résultat d’un colloque organisé à Roubaix en novembre 2003. Plus de 200 personnes ont participé pendant deux jours à une réflexion collective qui poursuivait plusieurs objectifs : capitaliser et contribuer à la diffusion des recherches existantes sur Roubaix, riches et nombreuses mais souvent méconnues, confronter le regard de chercheurs d’horizons disciplinaires divers pour dégager une analyse plus transversale s’appuyant sur une mise en perspective historique, rassembler enfin un certain nombre d’acteurs de la ville pour contribuer à un meilleur échange des points de vue et analyses entre « chercheurs » et « acteurs ». Cette démarche semblait s’imposer alors que la ville connaît, depuis un certain nombre d’années, des transformations profondes et qu’un nouveau cycle historique semble s’ouvrir à elle. Le contexte de « renouvellement urbain » que connaît la ville était l’occasion de faire le point sur l’évolution de celle-ci et de mettre en perspective historique ses transformations récentes. Les diverses communications rassemblées ici traversent « l’objet roubaisien » de divers points de vue et en offrent des éclairages qui lui restituent toute sa richesse. À titre introductif, c’est la pertinence de cet « objet » roubaisien que l’on voudrait interroger. En effet son contenu ne va pas de soi et apparaît d’emblée problématique.
Une ville qui se pense sur le mode de l’exemplarité
2Depuis le XIXe siècle, Roubaix s’est le plus souvent donné à voir sur le mode de l’exemplarité, de la singularité, de l’exceptionnalité, de l’avant-garde… Aborder l’objet roubaisien et appréhender cette ville c’est d’abord se confronter à des représentations très fortes du territoire. Au risque d’anthropomorphiser la ville et de la faire parler, on peut dire que Roubaix est un objet qui pense et se pense. On peut dégager les formes successives des représentations stylisées que la ville s’est donnée d’elle-même. On le sait, Roubaix connaît, à partir du début du XIXe un essor industriel exceptionnel par sa rapidité et son ampleur. Elle devient à la fin du siècle une ville-symbole : pour les uns, de la prospérité de l’industrie textile, de la force du capitalisme, du génie industriel ou de l’esprit d’entreprise, pour les autres, des contradictions et des méfaits du capitalisme qui ont produit dans cette ville misère, exploitation, développement anarchique. L’évolution démographique – sur laquelle revient ici Chantal Petillon – et économique vaut à la ville divers surnoms : ville « champignon », « Manchester français », « mouroir urbain »… Roubaix devient dans la deuxième moitié du XIXe une place essentielle de l’industrie textile. L’industrie lainière y domine. Les tissus en laine de Roubaix (l’article de Roubaix) acquièrent une renommée mondiale que le patronat local ne cesse de mettre en avant, auprès des ouvriers notamment1. Les patrons textiles dont l’ancrage local est très marqué sont attachés à Roubaix et à son histoire qu’ils ont contribué à façonner. Ils ne cesseront d’exalter le génie local et le caractère « industrieux » d’une ville entreprenante et innovatrice. L’exposition universelle de 1911 constitue l’apogée de l’industrie textile et une mise en scène du pouvoir patronal. Elle attire pendant sept mois plus de 800 000 visiteurs et associe industriels et élus. Une deuxième ville constituée de six palais étrangers s’installe aux portes de Roubaix. Événement mondial et vitrine de la ville, elle est un couronnement pour la ville de Roubaix et consacre, selon le maire Eugène Motte, « le rayonnement international de la cité ». La ville ne cessera d’être tout au long du siècle une « terre d’entrepreneurs » comme le montre ici Michel Battiau.
3Mais, place forte de l’industrie textile, la ville est aussi un bastion socialiste et un mythe ouvrier. Avec le développement du socialisme à Roubaix et la conquête de la municipalité en 1892, la ville devient la « Mecque du socialisme ». Roubaix est un des berceaux du socialisme français2. Jules Guesde inaugure la première coopérative en mars 1887 (la Paix, c’est la première de France comme le remarque Gérard Noiriel3). L’arrivée de Jules Guesde en 1881 a accéléré la progression socialiste. C’est à dessein que le leader collectiviste tente de s’implanter dans la ville textile-symbole et illustration vivante de « la question sociale ». Il s’agit pour lui de s’enraciner dans une ville mono industrielle où le patronat est de droit divin au sein d’un prolétariat typique. En 1892, Roubaix devient la première ville de plus de 100 000 habitants conquise par les socialistes. La conquête de ce symbole de l’exploitation ouvrière, qui incarne la ville du travail et les abus du capitalisme de manière presque tératologique, où s’enchevêtrent usines et habitats ouvriers, revêt une dimension internationale : elle est présentée comme l’amorce d’un véritable processus révolutionnaire. Un an plus tard, Jules Guesde, qui a choisi à dessein de s’y présenter aux législatives, devient député. Dans sa lettre de remerciement aux électeurs en août 1893, il écrit : « Roubaix est devenue la commune modèle, j’allais dire la ville sainte pour les prolétaires de partout ». Roubaix est dans la mythologie socialiste « la ville sainte » du socialisme, une des villes phares du mouvement ouvrier français4. Elle constitue une cité modèle pour le socialisme français et les édiles socialistes ont beaucoup cultivé cette fierté locale. La presse socialiste flatte la population locale à laquelle elle assigne un rôle historique. L’Égalité accueille en ces termes la victoire de 1896 : « Bravo Roubaix. Tu as terrassé l’hydre capitaliste, tu as souverainement tranché ses 1 000 têtes, ta victoire retentira partout… » Les élites socialistes construisent la population locale en acteur collectif historique5. Dans une ville à forte dominante ouvrière marquée par de puissants antagonismes de classes, le bastion roubaisien, où le socialisme a toujours été puissamment organisé et en prise avec les catégories populaires, offre au parti la représentation idéalisée de ce que le parti socialiste aspire à être. Ce titre de « ville sainte », la ville le gardera tout au long du siècle. La protection que la municipalité accorde à la population ouvrière ne cessera d’être exaltée par la presse et les leaders partisans6.
4La gestion municipale socialiste est marquée du sceau de l’exemplarité. Elle vise sans cesse à marquer les esprits, toute réalisation se devant d’être édifiante et hors du commun. Roubaix est érigé en laboratoire du socialisme, préfiguration des temps à venir. La ville cherche à perpétuer la renommée acquise à la fin du XIXe siècle. « Il faut que Roubaix conserve intact son glorieux titre de citadelle du socialisme » lance La Bataille ouvrière7. Tout se passe si comme la ville se vivait comme un modèle et ses élus se sentaient tenus par l’excellence qui y est attachée. La ville est tenue par la réputation de ville ouvrière modèle qu’elle a contribué à faire naître.
5D’autres représentations de la ville et de son exemplarité émergent après 1945. Roubaix devient la ville du paritarisme et du syncrétisme entre démocratie chrétienne et socialisme. Bruno Duriez revient ici sur le compromis historique noué autour du logement entre patronat, municipalité et organisations ouvrières. Dans les années 1970, Roubaix devient la ville de la rénovation urbaine. L’Alma-gare est érigé en symbole des luttes urbaines, de la démocratie locale. L’expérience, modélisée et largement diffusée au-delà de la ville, acquiert un rayonnement national voire international. On assiste localement à un renouveau des luttes sociales qui tendent à se cristalliser et se déplacer autour de la question de « l’urbain » et du logement, « l’habitant » se substituant à l’ouvrier comme figure active des luttes sociales8. Comme dans d’autres villes, le quartier devient dans les années 1970 le point d’ancrage des mouvements de résistance aux transformations urbaines. Le rayonnement de l’Atelier public d’urbanisme dépasse rapidement les frontières de Roubaix : il constitue un véritable modèle reproduit dans de nombreuses villes de France. Marc Vandewynckele émet l’hypothèse que l’Alma « a servi à certains techniciens pour faire carrière et à certains acteurs politiques pour se faire valoir »9. Il n’est pas excessif de parler d’un véritable « mythe » de l’Alma qui est fondateur d’un certain point de la politique de la ville en France et qui mériterait à ce titre analyse.
6D’autres représentations se font jour encore dans les années 1980 et 1990 accompagnant les transformations de la ville et ce qui est présenté comme son « déclin ». Roubaix devient d’un certain point de vue un contre modèle. Lorsque François Mitterrand se rend à Roubaix en 1983, il déclare : « Roubaix, ville en péril, est l’exemple même de ce qu’il ne faut pas faire. » Roubaix cumule de manière dramatique tous les problèmes des vieilles villes industrielles : désindustrialisation, reconversion, restructuration urbaine et chômage. Des représentations fortement négatives sont attachés à une ville qui apparaît stigmatisée. Mais Roubaix c’est aussi la ville de l’intégration réussie, du multiculturalisme, « la ville qui n’explose pas malgré une situation sociale explosive », la ville aux mille associations, la ville de la reconquête urbaine au bouillonnement culturel jamais démenti que de nombreux journalistes et observateurs viennent scruter… Alors que l’image d’un déclin « inexorable » fut longtemps dominante, la ville est engagée depuis dix ans dans une dynamique de rénovation urbaine qui est le résultat de politiques volontaristes. Un retournement d’image semble ainsi s’opérer au milieu des années 1990. La ville n’est plus présentée comme le symbole de l’échec des villes industrielles traditionnelles mais comme un laboratoire d’expérimentation urbaine et une cité renaissante présentant un nouveau visage.
7La requalification du centre ville, longtemps en déshérence, a permis une reconquête commerciale et a modifié l’image de la ville en mettant à mal l’idée d’un déclin inexorable. Longtemps délaissée, la ville a profité d’un afflux considérable de crédits publics qui ont permis la mise en œuvre de programmes ambitieux (Grand projet urbain — devenu grand projet de ville —, fonds européen, communauté urbaine, utilisation massive d’emplois-jeunes…). René Vandierendonck évoque à propos de Roubaix « le Jurassic park de la politique de la ville ». L’expression est pertinente tant se sont sédimentés à Roubaix les divers dispositifs de la politique de la ville apparus à partir des années 1980. Les politiques de renouvellement urbain menées dans les années 1990 sont parvenues à des résultats non négligeables, à travers notamment la mise en œuvre d’un projet de centre-ville articulant aménagement urbain et requalification commerciale et de la requalification spatiale notamment des quartiers Nord et Ouest grâce à la procédure du Grand projet urbain. La baisse du chômage, la restructuration-transformation du centre ville et divers signes de « reconquête urbaine » accréditent l’idée d’une « renaissance » de la ville. Récemment, l’implantation de Mac Arthur Glen, l’inauguration du musée de Roubaix et son succès, fortement médiatisé, ainsi que l’ouverture du supermarché Casino et d’un centre commercial en plein centre ville ont encore renforcé cette perception d’une transformation aussi profonde qu’inespérée. De nombreuses communications abordent ces transformations qui constituent le cœur de l’ouvrage. François-Xavier Roussel aborde le passage de la ville secourue à la ville renouvelée. Pierre Dubois constitue la période 1973-1977 en période charnière. Pierre Lemonier retrace l’histoire « singulière » des politiques urbaines à Roubaix depuis les années 1950. Slimane Tir traite de manière transversale des enjeux urbains et politiques que connaît la ville. Ces transformations méritaient d’être inscrite dans un cadre plus large, de plus en plus déterminant, celui de la métropole et de la communauté urbaine. Fabien Desage s’attache à la contribution de Roubaix à la construction et à l’évolution de la communauté urbaine tandis que Didier Paris analyse la ville confrontée aux enjeux de la métropolisation.
8On observe une évolution de l’image de la ville portée par les élus qui accompagnent et mettent en scène la « renaissance » de la ville par une intense activité discursive et symbolique. On passe, pour aller vite, de la ville « exemple même d’un développement non durable confronté à une crise urbaine unique en France » à la ville « renaissante » à « la fierté retrouvée ». Pour les acteurs locaux, ce processus de transformation urbaine nécessite une réappropriation de l’histoire locale par ses habitants. Le renouvellement urbain s’accompagne d’un travail identitaire complexe. En témoigne le fait que la culture soit intégrée au processus de redynamisation de la ville. Elle est perçue comme un moyen de « faire bouger la ville », de lui redonner des perspectives nouvelles intégrant la mémoire locale, d’interroger sa propre identité. Stéphanie Pryen et Jacques Rodriguez analysent ici la place accordée à la culture dans cette stratégie de territoire. L’importance prise par la culture dans la stratégie de transformation urbaine illustre parfaitement le poids des logiques identitaires et d’image, la culture étant conçue comme un outil décisif pour agir sur les représentations de la ville et la manière dont les habitants se représentent eux-mêmes.
Une ville-laboratoire pour les sciences sociales
9La ville n’a ainsi cessé de produire des représentations d’elles-mêmes accompagnant une trajectoire historique à bien des égards exceptionnelle. Roubaix se pense sur le mode de l’exemplarité ou de l’avant-garde. Il faut bien sûr ne pas être dupe ou prisonnier de cette rhétorique de l’exemplarité que les élites locales produisent constamment et tomber dans le piège de l’identité locale. Cette identité est une construction sociale qui est le résultat d’un intense travail politique comme le montre ici Rémi Lefebvre. L’identité locale a toujours été considérée comme un support d’intégration sociale à la fois par le patronat paternaliste et les élites locales. Le contrôle ou la politisation de la population ouvrière par les socialistes ou le patronat se sont faits sur des bases territoriales et donc identitaires. La prégnance des logiques identitaires locales renvoie à des caractéristiques urbaines lourdes : la ville a toujours souffert d’une absence de centre et d’un éclatement de son territoire en quartiers, l’identité est un moyen de produire de l’unité territoriale10. Federico Cuňat propose ici la logique du « collage » pour interpréter la diversité actuelle de la ville et l’absence de réelles cohérences socio-spatiales. Mais la force de l’identité est liée aussi à des facteurs sociologiques. Le localisme, la faible mobilité des catégories ouvrières, la culture du travail ont produit une certaine clôture de la société sur elle-même. Dans une certaine mesure, le rapport au territoire est une des seules identités sociales mobilisables. Aussi il est conçu comme un support d’intégration sociale. L’identité locale est d’autant plus activée que la crise du textile se manifeste et effrite les représentations collectives11. Dans cette ville ouvrière, où le lieu d’habitation s’est longtemps confondu avec le lieu de production, l’espace des divertissements et de la sociabilité informelle (le cabaret, le café…), le local vécu intervient puissamment dans la constitution de l’identité sociale. Le localisme est puissant parce qu’il est l’envers culturel d’une condition sociale de confinement et du repli sur soi propre au monde ouvrier12. Les socialistes vont s’appuyer sur ce puissant localisme. Le socialisme est à Roubaix producteur et pourvoyeur d’identité. Son implantation doit autant sinon plus à sa capacité à manier, bricoler, inventer des symboles d’appartenance communautaire qu’à la diffusion d’un message spécifiquement politique. On ne saurait méconnaître ainsi les intérêts sociaux (de ceux qui ont la légitimité d’énoncer et de styliser les propriétés du groupe) auxquels le discours identitaire obéit13.
10Pour autant, les représentations de la ville ne sont pas que des constructions symboliques ou des mises en scène de l’identité locale. Elles renvoient dans une large mesure à des « propriétés objectives » de la ville qui en font un « cas » urbain singulier et à bien des égards « extraordinaire ». De nombreux chercheurs ont élu l’objet roubaisien pour ses caractéristiques exemplaires. Roubaix constitue une terre d’élection pour les sciences sociales parce que la ville constitue un laboratoire quasi-expérimental. Si la ville a attiré autant d’historiens, de sociologues, d’anthropologues, d’économistes, de géographes, d’urbanistes, de politistes… et qu’elle en attire toujours, c’est qu’elle présente des caractéristiques accusées, qu’elle concentre une série de problèmes et de propriétés qui en font un terrain de recherche d’une infinie richesse14. Les sociologues de la culture, du travail mais aussi de l’engagement politique, de l’immigration ou des transformations urbaines trouvent à Roubaix de précieux terrains d’investigation. Roubaix prête par ailleurs à l’interdisciplinarité que cherche à promouvoir cet ouvrage tant les phénomènes sociaux, politiques, économiques, urbain y paraissent imbriqués. Toute approche de la ville doit se confronter à cette richesse qui est aussi une complexité redoutable à traiter. La problématique urbaine à Roubaix est ainsi par excellence multidimensionnelle. L’industrialisation précoce, brutale et massive qui affecte la ville au XIXe siècle a généré un tissu urbain complexe et dense et un habitat (les courées) spécifique. Thibault Tellier analyse ici la croissance urbaine à travers la question du logement et la municipalisation des politiques urbaines. Le patrimoine industriel a façonné spatialement la ville de manière profonde. La structuration en quartiers-village et la sociabilité qui en résulte sont un héritage des mutations urbaines du XIXe siècle. Façonnée par l’industrie et une forte culture du travail, la ville a été profondément déstructurée par son déclin. La désindustrialisation qui s’amorce au tournant des années 1950 et 1960 a profondément affecté le paysage urbain et mis au centre des préoccupations locales l’enjeu de la rénovation et de la requalification urbaine. Ces problématiques prennent une acuité toute particulière à Roubaix dans la mesure où elles engagent la ville dans sa globalité. La résorption de l’habitat insalubre, issu de la période industrielle, devient à partir des années 1960 un enjeu qui mobilise de nombreux acteurs et suscite des initiatives et des dispositifs divers. L’immigration contribue à complexifier encore la problématique locale (l’afflux d’immigrés a été encouragé par l’existence des courées). « L’intégration » des populations immigrées devient une question essentielle et l’immigration contribue à modifier le tissu associatif et sociabilitaire local. Trois communications abordent principalement ici la question de « l’immigration » au sens large. Françoise de Barros analyse les enjeux politiques des étrangers à Roubaix dans les années 1950. Michel David étudie la genèse des processus d’intervention publique en matière d’immigration et d’intégration. Malika Ghemmaz s’interroge sur les logiques d’engagement politique des personnes d’origine maghrébine. La ville et son destin « hors du commun » ou « tragique » symbolisent donc, de l’émergence de la question sociale au XIXe siècle au défi de l’intégration des populations immigrées au tournant du XXIe, l’acuité et la diversité des problèmes sociaux qui ont traversé le siècle. Roubaix est à bien des égards une « ville loupe15 ».
11Les communications réunies dans cet ouvrage tentent de restituer la richesse et la complexité de l’objet roubaisien en privilégiant l’angle des transformations qui ont affecté la ville, réinscrites dans une perspective historique longue. En éclairant le passé, elles permettront peut-être de construire l’avenir ou du moins d’en dégager les enjeux.
Notes de bas de page
1 L’industrialisation peuple la ville d’une population presque exclusivement ouvrière où les classes intermédiaires n’occupent qu’une place restreinte. Cette faiblesse constitue une donnée sociologique fondamentale qui va perdurer tout au long du XXe siècle. Au début des années 1870, les commerçants ne représentent que 10 % de la population alors que leur part s’élève à 25 % à Lille. En 1900, la ville compte 35 000 ouvriers du textile (80 % du nombre total d’ouvriers).
2 Le paradoxe est sans doute que le guesdisme à Roubaix est un socialisme d’importation. Ce sont les immigrés belges et notamment une petite communauté ouvrière originaire de la région gantoise qui apportent les idées socialistes et évitent au mouvement ouvrier dans le Nord l’éclipse consécutive à la Commune de Paris. Seize des vingt-deux fondateurs de la coopérative, la Paix, sont belges et membres du Vooruit de Gand qui apporte son soutien financier. Comme à Gand, le socialisme à Roubaix s’est construit en épousant les formes traditionnelles de la culture ouvrière locale.
3 Voir Noiriel (G.), « Immigration et traditions politiques », Pouvoirs, 72, 1987, p. 87.
4 Annie Fourcaut a bien montré comment la banlieue rouge est devenue dans l’entre-deux-guerres une « terre mythologique » et une région-symbole concentrant les attributs de la Révolution (Bobigny, banlieue rouge, Paris, Éditions de l’Atelier – Presses de la Fondation des sciences politiques, 1986 p. 64 notamment). Sous des formes très différentes, Grenoble offre une autre modélisation du socialisme communal dans les années 1960 et 1970 comme l’étude de B. Bruneteau l’a bien établi. La ville d’Hubert Dubedout, incarnation alors de la « modernité » municipale, ville phare de la croissance urbaine des années 1950, est érigée en ville-symbole ou « prototype pour la France », d’un socialisme rénové et ouvert aux préoccupations du cadre de vie et de la participation. La gestion locale est alors construite en « expérience » et en modèle reproductible (Bruneteau (B.), « Le « mythe de Grenoble » des années 1960 et 1970. Un usage politique de la modernité », Vingtième siècle, 58, 1998).
5 L’étude des chansons populaires montre que cette identité assignée est appropriée par les ouvriers.
6 Les voyages d’étude d’élus socialistes à Roubaix sont monnaie courante. Les délégués de la Fédération nationale des municipalités socialistes se rendent ainsi dans la ville pour un voyage d’étude du 27 au 31 mai 1926. Le déplacement est présenté comme « un pieux pèlerinage dans le pays des ardentes luttes prolétariennes contre le capital-roi ». Voir Le Populaire du 5 mars 1926. La Fédération des municipalités socialistes, à la fin du XIXe, diffuse dans toute la France la plaquette d’Auguste Dewinnne « Le socialisme à la commune », qui analyse trois années d’administration ouvrière à Roubaix. Roubaix devient dans l’entre-deux-guerres « la cité radieuse » du socialisme dont les réalisations sont sans cesse publicisées et vantées. Lorsque Jean Lebas, futur ministre du Travail du gouvernement de Front populaire, est élu député en 1932, on lit dans Le Populaire : « Lebas a été rendu au groupe parlementaire par les populations laborieuses de Roubaix. […] Lebas à la Chambre c’est le prolétariat du Nord au parlement ». En 1947, il est écrit dans le bulletin national des élus socialistes : « Il n’est pas un département de l’activité locale où l’on ne trouve à Roubaix la marque, l’heureuse influence de ces municipalités ouvrières qui s’y sont succédées. Roubaix a souvent été en avance de 10 ou 20 ans dans la création de services publics. »
7 La Bataille ouvrière, le 22 juillet 1928.
8 Neveu (C.), « L’anthropologue, le citoyen et l’habitant. Le rapport au politique dans une ville du Nord », Ethnologie française, 39, 1999.
9 Vandewynckele (M.), « L’Alma, symbole des luttes urbaines », Territoires, octobre 2002.
10 L’absence d’un centre véritablement repérable, dont la ville a longtemps souffert, est le résultat du développement urbain du XIXe. La structure commerciale ne s’est jamais polarisée autour d’un centre, chaque quartier étant doté de sa propre artère commerçante. Le quartier fonctionne comme l’espace vécu privilégié des habitants.
11 Le discours identitaire renvoie souvent à des situations de crise.
12 Laurent Marty a bien analysé ce localisme dans une étude ethnographique qui a pris pour base documentaire les chansons ouvrières. Il montre que le localisme est une des conditions de la communauté ouvrière : « La communauté n’existe que dans un cadre géographique restreint et fixe, les limites de ce cadre étant établies d’une part par les conditions socioéconomiques (une population ayant les mêmes conditions de vie) d’autre part par les relations personnelles directes soutenant les structures de sociabilité et les modes de communication ». Les normes et les règles qui régissent la population ouvrière locale toute entière imprégnée par le travail sont bien analysées par l’auteur. Le monde ouvrier est décrit comme replié sur lui-même, normatif, fusionnel et exclusif. La culture ouvrière est marquée par le rejet de tout ce qui distingue (l’affirmation individuelle) et peut mettre en cause l’unité de la communauté (ce qui est extérieur à Roubaix). Le besoin de sécurité et de stabilité qui la caractérise se traduit par la recherche de l’immuable et de l’identique. La population ouvrière est ainsi marquée par un très fort sentiment d’appartenance à la communauté locale. La mobilité géographique est très faible. La vie de l’ouvrier s’inscrit dans un rayon de quelques centaines de mètres, celui de son quartier. Voir Marty (L.), Chanter pour Survivre, Paris, L’Harmattan, 1996.
13 Il convient de ne pas surestimer les représentations que les villes ouvrières se donnent d’elle-mêmes comme nous y invite J.-N. Retière. On ne peut inférer mécaniquement de l’appartenance à la ville l’ethos politique défendu par les élites locales. Il n’est pas sûr que l’ensemble des habitants partagent le sentiment d’appartenir à la ville modèle du socialisme. Les fiefs rouges ou ouvriers ne doivent pas être analysés comme des communautés indivises, des blocs monolithiques et parfaitement homogènes ne laissant personne hors-champ (C’est la représentation intéressée qu’en donnent les élus et il convient d’être sensible aux « écarts à la norme communale » (p. 50). J.-N. Retière écrit à propos de « l’invention du fief » de Lanester : « Tout se passe comme si entrait dans l’ordre des choses le fait que cette commune se soit conformée à une « vocation » socio-politique précocement déclarée et consacrée par la pérennisation des choix électoraux. Or, loin de correspondre à une fatalité, cette « vocation » se sera affirmée tout au long d’un processus historique relevant tout aussi bien de la configuration singulière des rapports socio-locaux que du travail proprement politique d’assignation identitaire. L’analyse de cette « vocation » ne convie en fait à rien d’autre qu’au dévoilement de ce qui rendit possible l’invention de Lanester comme fief ouvrier et rouge » (Retière (J.-N.), Identités ouvrières. Histoire sociale d’un fief ouvrier en Bretagne. 1909-1990, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 50).
14 Les termes ou expression « ville-modèle », « archétype », « laboratoire »… reviennent souvent dans les articles rassemblés dans l’ouvrage. La ville est souvent dans les recherches plus considérée comme un terrain de recherche permettant d’éclairer des phénomènes plus larges dépassant le cadre local que comme un objet de recherche à part entière.
15 La notion de « ville-loupe » est empruntée à Sylvie Strudel (Votes juifs. Itinéraires migratoires religieux et politiques, Paris, Presses de sciences politiques, 1996, p. 55). Dans cette étude, le choix de Sarcelles est dicté par « les qualités d’exemplarité du lieu, qui permettent de trouver, dans ce prisme, un révélateur » (p. 58-59).
Auteur
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Rémi Lefebvre
Professeur en science politique, Reims.
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