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    Plan détaillé Texte intégral Le 13 mai 1958 La fondation du Parti communiste réunionnais La difficile intégration du PCR dans l’espace républicain L’Église et la République Notes de bas de page

    Michel Debré et l’Île de la Réunion

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    Table des matières

    La Ve République : de la remise en cause à la refondation Républicaine

    p. 155-175

    Texte intégral Le 13 mai 1958 La fondation du Parti communiste réunionnais La difficile intégration du PCR dans l’espace républicain L’Église et la République Notes de bas de page

    Texte intégral

    Le 13 mai 1958

    1Le début de l’année 1958 est marqué par un terrible cyclone qui, le 19 mars, fait 8 morts. La campagne électorale pour les élections cantonales du 20 avril, alors même que l’île commence à panser ses plaies, est une fois encore le théâtre de violences. Le 10 mai 1958, le préfet de la Réunion établit un bilan sur les élections cantonales dans lequel il note que le PC a présenté huit de ses dix-huit candidats sous l’étiquette du « Comité de Défense des Libertés Républicaines1 », il annonce que le PC se maintient, emportant même deux cantons de Saint-Denis du fait des divisions de la droite. Le 1er juillet 1958, Perreau-Pradier livre cette fois un long rapport sur le déroulement du 13 mai dans l’île2. Il souligne tout d’abord le décalage de deux jours avec lequel les événements du 13 mai en métropole parviennent à la connaissance du grand public, réactivant du coup la bipolarisation politique : « Les événements (…) provoquèrent un clivage immédiat de la population en deux fractions : communistes d’une part et tous ceux, d’autre part, que leur anticommunisme faisait se regrouper, de plus ou moins bonne grâce, sous l’étiquette de ‘gaullistes’. L’opinion publique, d’abord calme, s’échauffa peu à peu au cours de la semaine qui suivit les événements d’Alger, et les sentiments de chacun prirent une allure passionnée, lorsque furent connus les événements d’Ajaccio ; je lançai un appel au calme et interdis les réunions publiques ; le résultat fut immédiat et le calme rétabli fut très rapidement consolidé par l’investiture accordée par l’Assemblée nationale au gouvernement du général de Gaulle ». Le 17 mai Témoignages fait sa première page sur « La République en danger » tout en consacrant peu de développement sur ce qui se passait effectivement en France et en Algérie. Pour le préfet, le journal communiste exhorte de plus en plus ses partisans à la violence, annonçant par exemple : « nous nous battrons dans la rue, s’il le faut, pour barrer la route au fascisme ». Le 18 mai, un premier meeting communiste rassemblant alors 1 200 personnes à Saint-Denis était suivi de l’annonce d’une nouvelle série de démonstrations sur la voie publique. Face à cette mobilisation, le préfet indique que le noyau gaulliste de la Réunion regroupait autour de lui « tous les anticommunistes de quelque horizon politique qu’ils vinssent et quel que fut leur passé ». Jean Perreau-Pradier note cependant que la raison du ralliement de ces hommes tient sans doute plus à l’anticommunisme qu’à un engagement gaulliste : « Ces éléments ‘gaullistes’ parlèrent d’abord de l’institution d’un comité de salut public avec un sourire, qui était à la limite de l’ironie et de l’excuse vis-à-vis du préfet résistant et FFL : on attendait du général de Gaulle une prise de position en faveur du mouvement d’Alger ». Le 22 mai, un télégramme, signé par 19 conseillers généraux sur 36 et 15 maires sur 23, était envoyé au Président de la République demandant « qu’il soit fait appel sans plus tarder au général de Gaulle, libérateur de la patrie et restaurateur de la République ». Témoignages, les 27 et 29 mai, appelle alors clairement ses militants à barrer la route au retour du Général : « Il faut briser sans retard le complot fasciste, qui se développe à la Réunion, en France et en Algérie » ; « La Réunion ne sera pas la Corse » ; « Réunionnais, comme les démocrates de France, soyez prêts à toute éventualité ». La fédération communiste de la Réunion utilise en fait les mêmes images que le PCF à propos du général de Gaulle, selon l’équation développée dès 1947 « De Gaulle = réaction = fascisme3 ».

    2Après avoir renoncé à relayer le mot d’ordre national de grève pour le 27 mai, les communistes appellent à un meeting le 29 dans la cour Lucas, à Saint-Denis. Le préfet estime à seulement 350 personnes l’assemblée présente. C’est, selon lui, un échec, au vu de la réunion du 18, mais il ne précise pas qu’en fait il y a trois autres réunions en même temps à Saint-Denis, le but étant, selon Eugène Rousse, mémorialiste du PCR, de ne pas faciliter la contre-manifestation annoncée par « les ultras de Saint-Denis4 ». L’assemblée, qui se déroule dans le calme, se termine en affrontement. Selon le préfet, « trois CRS furent légèrement blessés ; un manifestant reçut un coup, probablement provoqué par un galet, et fut évacué avec une plaie contuse à la tête ; deux autres manifestants tombèrent malencontreusement, l’un se cassa le poignet et l’autre, piétiné sans doute par des voisins, eut le crâne fracturé et décéda malheureusement à l’hôpital départemental le lendemain ». Pour Eugène Rousse qui apporte le témoignage des communistes, il s’agit de toute évidence d’un crime, puisque « François Coupou tombe sous les coups de matraque5 », et même d’un crime « maquillé ». En effet, selon Eugène Rousse, Radio Saint-Denis annonce le 31 mai un décès par malaise, avant qu’une autopsie du corps après exhumation le 4 juin ne confirme les coups et la fracture du crâne, sans d’ailleurs que la radio ne revienne sur son communiqué. Poursuivant son compte rendu, le préfet rapporte qu’il appelait ensuite la population au calme : « les anticommunistes acceptèrent d’attendre dans le calme la décision du général de Gaulle et celle du Parlement. Quant aux communistes, apeurés par la réaction du service d’ordre, bien entendu grossie par la rumeur publique, ils renoncèrent aux huit réunions prévues pour le 1er juin ». Il est indéniable que la mort du militant communiste a stoppé les velléités de mobilisation communiste, d’autant que le retour du Général a été entériné par l’Assemblée nationale elle-même le 1er juin.

    3Le 13 août 1958, Perreau-Pradier établit un bilan d’ensemble de l’opinion politique6. Il est intéressant de noter qu’il insère, au milieu de la bipolarisation habituelle communistes-anticommunistes, un petit groupe de tendance socialiste dont il précise qu’il s’agit de métropolitains. « Dans les groupes qui s’intéressent habituellement à la marche des affaires publiques, trois tendances peuvent être aisément distinguées :

    • Les militants communistes manifestent une inquiétude de plus en plus grande et même un certain flottement, qui tient à plusieurs motifs, d’une part, l’incontestable popularité du général de Gaulle parmi la population, d’autre part, sur le plan local, leurs défaites successives, l’annonce de la sanction prise à l’égard du maire de St-Leu7 et surtout, peut-être, l’interdiction des réunions publiques qui les gêne considérablement.
    • Un petit groupe de métropolitains, d’opinion généralement socialiste ou radical-socialiste, observent avec sympathie mais avec néanmoins une certaine réserve les efforts du Gouvernement.
    • Enfin parmi les éléments réunionnais non communistes, (…) le ‘Gaullisme’ du 13 mai, formé d’individualités très différentes, n’a pas subsisté sous sa forme primitive ; les dirigeants politiques traditionnels, éclipsés pendant quelques jours par d’anciens compagnons du général de Gaulle, ont repris leurs positions antérieures, mais le désir d’unité d’action, qui a toujours existé à la Réunion, paraît aujourd’hui plus sincère ».

    4Malgré la suppression du groupe parlementaire gaulliste en mai 1953 par le général de Gaulle, Jacques Foccart a en fait continué à œuvrer pour isoler Jules Olivier qui chapeautait officiellement la fédération insulaire. Si la fédération locale a éclaté entre la tendance Olivier et la tendance du député Raphaël Babet, le voyage entrepris par de Gaulle dans l’île les 7 et 8 octobre 1953 montre combien la popularité de « l’homme du 18 juin » est restée considérable. Peu avant, le CRS Boutillier, installé dans l’île, a été contacté par Jacques Soustelle en prévision d’une réorganisation de la fédération lors du voyage8. Jacques Foccart s’appuie en fait de plus en plus sur Georges Repiquet à qui il écrit, le 10 janvier 19549 : « Bien que vous ne soyez pas – tout au moins pour le moment – notre responsable, je vous demande de conserver ces dispositions absolument confidentielles afin d’éviter les réactions que vous devinez ». Le 8 février, Foccart envoie à Boutillier une cinquantaine de bulletins d’adhésion en lui signifiant de les renvoyer directement au centre national, sans en référer donc à Olivier. Ce dernier qui s’est allié, pour les sénatoriales de juin 1955, à Marcel Vauthier contre Georges Repiquet et Marcel Cerneau décède la veille du scrutin. Repiquet, qui est élu, siège alors avec le groupe des Républicains Sociaux présidé par Michel Debré. Une fois encore, les aléas nationaux du RPF conduisent le Secrétariat général à ne nommer aucun successeur. Le 13 septembre, De Gaulle décide en effet de suspendre le mouvement. A une lettre de militants réunionnais qui lui demandent, le 7 septembre, le nom du nouveau délégué, Foccart répond qu’il a été « décidé de suspendre provisoirement toutes les fonctions de délégués et de membres de Conseils. Les adhérents doivent s’adresser directement au Centre National en attendant que reprenne, lorsque la période électorale sera passée, notre organisation habituelle10 ». En 1955, les gaullistes militants ne représentent plus à la Réunion qu’une poignée d’individus. Une liste d’adhérents datée de 1955, avant même le décès de Jules Olivier, ne comptabilise que 17 membres11.

    5Lorsque le gouvernement de Guy Mollet, aux prises avec l’Algérie, nomme le préfet Perreau-Pradier avec pour mission de réduire la montée des communistes locaux, Jacques Foccart n’hésite pas à lui rendre visite. « Votre passage éclair aura eu le mérite de montrer à la ‘Haute administration gouvernementale’ que nous existons toujours. Le préfet n’a pas soufflé mot de notre soirée et je reste bien entendu sur une prudente réserve12 » écrit à Foccart, le 12 juin 1956, Jean Cluchard13, attaché au cabinet du préfet et fidèle gaulliste. Alors qu’il se méfiait du préfet Philip14, Jacques Foccart entretient avec le nouveau préfet de bonnes relations. C’est ce réseau qui allait permettre d’assurer dans la continuité l’administration de la Réunion département français au lendemain du 13 mai. Le 17 mai, Cluchard écrit en effet à Foccart15 : « Le sursaut national se produit-il enfin ? Inutile de vous dire que les événements actuels ont ici une très profonde résonance. (…) J’aimerais que vous me disiez, si cela est possible, ce que nous devons et pouvons faire ? Je ne vous donne pas de détails craignant que ma lettre ne vous parvienne (ou soit ouverte à Paris). Personnellement, je suis assuré du courrier arrivant à la Réunion, mais je n’ai pas la même certitude pour celui qui est adressé rue de Solférino. Ici la situation est bonne et l’ordre sera maintenu. Toutefois je crains d’être gêné dans mon action, n’ayant aucun ordre de mission ‘officiel’ et vous connaissez les divisions internes des Réunionnais ! ». Jean Cluchard entre rapidement en contact avec l’Association Nationale pour le Soutien de l’Action du général de Gaulle à Paris. Un courrier du président de l’Association, en date du 13 août 1958, souligne l’importance de l’action entreprise par le fonctionnaire de la Préfecture : « Nous avons bien reçu vos lettres des 2, 5 et 8 août et nous tenons à vous féliciter de l’activité que vous déployez, laquelle se concrétise à nos yeux par les très nombreuses adhésions que vous nous faites parvenir. Nous vous adressons par avion les 1 000 cartes nationales que vous nous demandez ainsi que quelques exemplaires des différents tracts que nous avons édités. Nous ne manquerons pas de vous adresser au fur et à mesure de leur parution, ceux que nous établirons dans l’avenir. Suivant la suggestion que nous avons reçue du docteur Vinson, nous avons décidé de vous nommer délégué départemental et de conférer au docteur Vinson le titre de Président du comité départemental16 ». Un autre courrier du 12 septembre 1958 ajoute à cela l’envoi de 2 000 nouvelles cartes et Cluchard est félicité pour son action par le délégué à l’outre-mer Jean Fleury : « Je connais d’autre part, par M. Neuhaus, l’importante liste de nouveaux adhérents que vous venez de lui faire parvenir. Vous faites réellement un excellent travail17 ». Au total, Jean Cluchard estime à plus de 4 000 membres les cotisants de l’association dont il existe un comité local dans chaque commune. Le préfet lui-même souligne, le 3 septembre 1958, le succès rencontré par l’Association pour le Soutien de l’Action du général de Gaulle, en espérant qu’elle constitue la base d’un front anticommuniste uni : « Le délégué départemental a réalisé un travail considérable et efficace. Les 23 communes de l’île possèdent chacune au moins un comité ; ceux-ci dans leur composition conservent les élus locaux à titre honoraire, mais font appel à tous les hommes susceptibles de leur apporter un concours efficace. En particulier pour contrebattre l’influence toujours croissante du PC parmi les membres de l’Enseignement, chaque comité comprend un instituteur au moins. Le nombre total d’adhésions approche actuellement 4 000 et ne semble pas encore parvenu à son maximum. L’association constitue dès maintenant dans l’île le plus important des groupements organisés (le parti communiste prétend avoir distribué 3 200 cartes. On peut évaluer à 2 000 au plus les cotisations à jour). L’intervention de l’Association, lors des prochaines consultations électorales, doit donc être importante, sinon même déterminante18 ». Mais le préfet reste en fait très sceptique quant à une réorganisation de la droite insulaire à la faveur du changement de régime en métropole. Il se pose en effet la question de savoir si les efforts entrepris par Marcel Cerneau pour créer un rassemblement au conseil général pourront aboutir à « former un groupe unique, ou bien, si sous le couvert d’un ‘ rassemblement’, nous assisterons à la réapparition sous un vocable nouveau, d’anciennes formations politiques ». Nommé par un gouvernement socialiste de la IVe République, Perreau-Pradier, ancien FFL, a très vite compris l’appui qu’il pouvait trouver auprès du nouveau régime pour poursuivre sa politique de reconquête sur les communistes. D’autant que la commission d’enquête parlementaire sur l’élection législative partielle de novembre 1957 se retrouvait enterrée par la dissolution de l’Assemblée.

    La fondation du Parti communiste réunionnais

    6Un an après les législatives de 1956, le préfet Perreau-Pradier estime que le discours du jeune député Paul Vergès s’est recentré localement autour du thème porteur des inégalités sociales par rapport aux métropolitains19. Pour le préfet, il s’agit d’une tactique mûrement réfléchie de la part de Vergès, auquel le PCF accorde, à son avis, un rôle bien plus large que celui de leader réunionnais : « il faut tout spécialement noter cette position anti-française récente, mais semble-t-il mûrement réfléchie, du responsable du parti communiste pour l’océan Indien ». Le décès du docteur Vergès en juillet 1957 n’est pas pour rassurer Perreau-Pradier sur les orientations futures du parti communiste pris en mains par Paul Vergès20. Le 4 décembre 1957, le préfet pressent qu’une réorganisation complète de la fédération est en préparation : « M. Robert Ballanger [député PCF], lors de son passage à la Réunion, n’a pas caché son étonnement devant l’inorganisation du Parti communiste local qu’il a comparée au ‘Parti radical du temps de Clemenceau’. Il n’est pas douteux qu’une réorganisation va être tentée, aussi bien dans l’appareil de direction, où il n’est pas exclu que M. Vergès perde la place éminente qu’il avait jusqu’ici, que dans l’organisation de base, où l’institution d’un certain nombre de ‘cellules’ va certainement être tentée (…). Il n’est pas exclu, par ailleurs, que le parti communiste de la Réunion cherche à donner à sa propagande une allure plus ‘autonomiste’ et, peut-être même, s’organise en ‘Parti Communiste Réunionnais’ indépendant, en apparence, du PCF21 ». Le 7 janvier 1959, le représentant de l’État perçoit plus précisément l’évolution qui se prépare, en faisant remarquer au passage l’importance de l’Église dans le débat politique : « Le parti communiste qui paraît décidé à faire l’impossible pour reprendre ses anciennes positions, envisagerait de répudier son appartenance et de se camoufler dans un ‘Parti réunionnais de la liberté’, inféodé bien entendu au comité central de Paris. Ce serait assez habile, notamment à l’égard du clergé, qui risque de s’y laisser prendre. Tout dépendra de l’attitude qu’adoptera dans les jours à venir, à son endroit, le journal Témoignages. Si celui-ci maintient ses attaques contre l’Église, le clergé continuera de maintenir ses fidèles dans l’anticommunisme le plus absolu ; si, au contraire, Témoignages ménage habilement les questions religieuses et les prêtres en se réclamant du Parti réunionnais de liberté, il est possible qu’il finisse par obtenir la neutralité des ecclésiastiques22 ». Le 15 avril, le préfet indique que la décision d’une réorganisation de la fédération en parti a été entérinée : « Une nouvelle fois, les comité fédéraux ont demandé une réorganisation des sections insuffisamment tenues en main par le comité fédéral. Ce vœu revient régulièrement dans les délibérations du comité et n’a jusqu’ici été suivi d’aucune réalisation pratique. La perte récente de six municipalités ne contribuera vraisemblablement pas à faciliter les réalisations souhaitées. Sur le plan doctrinal, cependant, a été débattue l’appartenance du Parti communiste de la Réunion au PCF ou son érection en Parti National Autonome doté d’un comité central. Cette deuxième thèse (dépassée par certains activistes, qui souhaiteraient non pas l’autonomie mais l’indépendance) l’a finalement remporté avec une majorité de deux tiers environ, au sein du comité fédéral. Une assemblée générale de toutes les sections de l’île est prévue pour décider définitivement de la direction à donner au PC réunionnais23 ».

    7C’est en effet lors de la 6e conférence fédérale des 17 et 18 mai 1959, en présence de Léon Feix, représentant du Comité Central, que se déroule la transformation de la fédération en PCR. L’assemblée se déroule autour d’une tribune « décorée par les portraits de François Coupou et Eliard Laude, tous deux froidement assassinés, respectivement les 29 mai 1958 et 15 mars 195924 ». La mise en scène de l’acte de fondation autour de cette martyrologie témoigne des soubassements culturels sur lesquels vient s’inscrire le nouveau parti, qui se présente, sur une banderole, comme « un véritable PC guide et organisateur de nos luttes libératrices ». C’est un combat entre opprimés et oppresseurs, entre esclaves et maîtres, qui est engagé entre le parti communiste et ses opposants politiques. Le parti a en fait réinvesti le champ de la défense des libertés. C’est sur ce premier niveau de lecture de cette « vulgate idéologique25 », répondant aux attentes d’une population en majorité miséreuse, que vient se superposer l’idéologie communiste des dirigeants. En effet, si selon Eugène Rousse, le PCF impose le nom de PCR alors que certains délégués auraient préféré le nom de Parti réunionnais de la liberté26, le débat sur la dénomination ne saurait masquer l’orthodoxie idéologique de Paul Vergès. L’article 1 des statuts déposés le 28 mai 1959 calque la formule inscrite en 1947 sur les cartes d’adhérents du PCF27, tandis que l’organisation du parti repose sur un centralisme démocratique identique à celui du grand frère métropolitain. Cette transformation est également, selon le préfet, la traduction d’un changement de génération à l’intérieur du parti28 : « L’idée de cette autonomie n’est pas nouvelle. Elle date pratiquement des années qui ont suivi la guerre et l’organisation du PCF à la Réunion. Mais, à l’origine, ce désir de constituer un Parti communiste local autonome était une réaction des plus âgés du PC local, désireux d’affirmer les particularismes de l’île et les singularités de leur action. La décision prise au cours de la sixième conférence fédérale, réunie au Port les 17 et 18 mai 1959 est, au contraire, l’aboutissement d’une campagne menée par les militants les plus jeunes du Parti et, en particulier, par ceux d’entre eux qui, ayant suivi les cours des écoles de cadres métropolitaines, expriment fidèlement les décisions prises rue Lafayette. Cette opposition entre les éléments les plus jeunes et les plus âgés du Parti s’est d’ailleurs manifestée au cours du congrès lui-même où M. De Lepervanche, maire du Port, appuyé notamment par M. Raymond Mondon, ancien député et M. Yves Lapierre, conseiller général de Saint-Denis – a violemment reproché à M. Paul Vergès d’avoir ‘su écarter de son chemin tous ceux qui auraient pu ne pas se ranger à son avis et d’avoir convoqué un Congrès duquel étaient soigneusement exclus les opposants éventuels’ ».

    8Perreau-Pradier donne la composition du comité directeur comprenant quatre secrétaires : Paul Vergès, Bruny Payet, « ancien ingénieur électricien de la Marine, qui a sacrifié sa carrière pour militer dans le PC », Alice Peverelly, « sage-femme à Saint-Denis, et qui jouit d’une audience très large parmi les femmes communistes » et Evenor Lucas, « employé de la Répression des Fraudes, ancien maire de Saint-Paul, qui n’a pas encore admis son échec aux élections municipales ». A ces quatre responsables s’ajoutent, pour former le bureau, Pierre Rossolin, « contrôleur des PTT, dont le rôle dans la CGT locale est éminent », et Isnelle Amelin, « conseillère générale de Saint-Denis et militante particulièrement active ». Pour le préfet « cette direction collégiale n’est qu’apparente ». Il remarque que les trois vieux militants Léon de Lepervanche, Raymond Mondon et Yves Lapierre n’apparaissent à aucun poste de responsabilité. Mais, ajoute-t-il, « cette opposition ne s’est pas manifestée ouvertement et attend passivement l’échec d’une politique qu’elle estime néfaste à la fois pour le Parti et pour le Département. Cette division des dirigeants en deux groupes explique pour une bonne part l’apathie relative des militants et, en particulier, le calme de la commune du Port ». Jean Perreau-Pradier s’appuie ensuite sur le Témoignages du 2 juin pour analyser la constitution interne du PCR. Le premier point à retenir, selon lui, est la confirmation d’une absence de culture syndicale au sein de la population : « L’individualisme est si fort que la notion même d’action concertée échappe semble-t-il à la plupart : parmi les 155 délégués mandatés par les sections du PC, moins de 24 % étaient syndiqués. Témoignages note ce ‘signe de l’indifférence des militants pour l’action syndicale’ ». A cela il ajoute l’emprise du catholicisme avec laquelle le parti communiste doit composer : « A cette indifférence ou à cette incompréhension, qui sont un sérieux handicap pour l’action politique et pour l’action syndicale du PC s’ajoutent, ici, les sentiments très catholiques de la fraction la plus importante de la population ». Selon Perreau-Pradier, la traduction la plus directe de l’influence de l’Église sur les comportements politiques « explique, d’une part, la proportion particulièrement forte des communistes recrutés parmi les malabars et, d’autre part, le petit nombre de femmes qui ont adhéré au Parti communiste ou à ses organisations satellites ». Enfin, le représentant de l’État est convaincu que le Parti, qui s’appuie sur une ossature de délégués relativement âgés, mais disposant d’une instruction et de sources de revenus convenables, tient sa force de ce qu’il est le seul à exprimer la réalité du malaise socio-économique : « Les Réunionnais, bien loin d’être poussés par leurs sentiments profonds à adhérer au parti communiste, ne peuvent se diriger vers celui-ci qu’en surmontant des répugnances généralement très fortes. Les électeurs communistes sont rarement des militants convaincus : leur vote n’est que l’expression d’un mécontentement ou l’adhésion à des revendications que le PC est seul à formuler ; c’est à la suite d’un processus presque uniquement intellectuel que se recrutent les militants du parti et ceci explique, d’une part, l’âge moyen des délégués envoyés par les Sections, qui dépasse 45 ans (alors que l’âge moyen de la population est de 24 ans) et le très petit nombre de jeunes militants, d’autre part, le pourcentage relativement faible d’analphabètes (moins du tiers, alors que dans les mêmes classes d’âge, il atteint, pour l’ensemble de la population, plus des deux tiers) ; enfin le pourcentage élevé des délégués appartenant à des catégories sociales proches de la petite bourgeoisie : 24 % de fonctionnaires et d’employés, 17 % de colons et de petits propriétaires, 15 % de commerçants et d’artisans ».

    9La création du PCR, dont la revendication principale est l’autonomie, se trouve contrebalancée par le voyage du président de la République, le général de Gaulle, accompagné de son Premier ministre, Michel Debré, et de Jacques Soustelle, ministre délégué auprès de ce dernier, les 9 et 10 juillet 1959. La volonté d’unité nationale que cherche à réaffirmer de Gaulle se traduit par une série de gestes symboliques : « Le 10 au matin, le chef de l’État, après avoir passé les troupes en revue et déposé une gerbe au monument aux morts, revint à pied à la Préfecture, entouré de toutes parts, malgré les efforts de la police, des flots d’une foule enthousiaste, qui se précipitait vers lui les mains tendues29 ». Après avoir reçu les corps constitués à la préfecture, le général prononce ensuite un discours au stade de la Redoute dans lequel il exalte le sentiment d’attachement des Réunionnais à la nation. Puis, avant de regagner l’aéroport dans l’après-midi, il dépose une gerbe de fleurs au monument des FFL. Jacques Soustelle prolonge pour sa part le voyage en sillonnant les communes les plus importantes, puis en parrainant le navire de guerre « La Bourdonnais ». Ces manifestations sont ensuite prolongées par un Quatorze juillet auquel participent des unités de la Marine nationale autour du porte-avion « Arromanches ». Le PCR, confronté à la réelle popularité du Général au sein même de l’électorat communiste, axe ses manifestations sur la lutte contre la fraude et en particulier contre le maire de Saint-Denis Gabriel Macé, dont l’élection le 15 mars 1959 est entachée par la mort d’Eliard Laude, jeune militant communiste de 17 ans. Des tracts sont ainsi lancés sur le passage du Général entre l’aéroport et Saint-Denis de même qu’une vingtaine de militants se font remarquer lors du discours du chef de l’État au stade de la Redoute. Après ce dernier incident, Michel Debré prend la parole pour exalter la foule de plusieurs dizaines de milliers de Réunionnais : « Jamais, dans les vicissitudes de votre histoire vous n’avez douté de votre attachement. Jamais, vous le savez, la France n’en a douté. Aux heures faciles comme aux moins faciles. Ici est la France. Et cette première visite d’un chef d’État est à la fois le témoignage d’un admirable passé et la garantie de l’avenir30 ». Et de Gaulle de conclure dans son style particulier : « Ah ! Oui vous êtes Français, vous êtes Français passionnément. Et par là même, vous jouez votre rôle à mesure des événements que traverse la Patrie, votre rôle dans le destin de la France. C’est pourquoi toute la nation entière attache, je suis là pour le démontrer, ainsi que le Premier ministre Michel Debré, (…) une importance particulière à ce qui se passe dans le département de la Réunion. (…) Nous sommes un seul peuple, un seul grand peuple, un seul grand peuple devant son destin31 ».

    10Tandis que de Gaulle cherche à s’assurer d’un point d’appui géostratégique dans le repli de l’Empire colonial qu’il pressent, le PCF, persuadé depuis 1945 que la Réunion est un territoire à décoloniser, donne aux communistes locaux les moyens d’une émancipation sous contrôle. L’autonomie accordée par le PCF aux fédérations des DOM est en effet un compromis entre Paris, qui a pris la mesure de l’incapacité du PC en Algérie à jouer un rôle déterminant dans le mouvement de libération nationale face au FLN, et la volonté des communistes antillais et réunionnais de se sortir du « piège de l’assimilation » en s’attachant les aspirations démocratiques des classes populaires et de la classe moyenne naissante. Pour enraciner le parti, Paul Vergès met sur pied l’Organisation démocratique de la jeunesse réunionnaise (ODJR) en juillet 1960, avec comme tâche de sensibiliser la jeunesse, de former les futurs cadres et de représenter l’île au sein de la fédération mondiale de la jeunesse démocratique. En octobre 1960 est également créée l’Union générale des étudiants créoles de la Réunion, dotée d’une brochure, Le rideau de cannes. Dès lors, le PCR possède donc à la fois un leader charismatique et des structures propres. Devenu un parti frère, il s’inscrit du coup dans la logique du communisme international. Ses revendications statutaires sont à replacer dans ce cadre général. Il n’est pas certain en effet, au-delà des discours anticolonialistes, qu’une rupture quelconque entre l’île et la France aurait convenu à Moscou, et donc au PCF.

    La difficile intégration du PCR dans l’espace républicain

    11Après les élections législatives de 1956, où la fédération communiste emporte deux des trois sièges de députés, la reprise en main du préfet Perreau-Pradier place en quelques années les communistes réunionnais en dehors de l’espace républicain. Le représentant de l’État, maintenu à la faveur du changement de République, poursuit alors sa politique. A partir des législatives de novembre 1958, les communistes insulaires n’ont plus aucun représentant au Parlement français. La transformation de la fédération en PCR autonomiste en 1959 est suivie, dans le contexte de la guerre d’Algérie, par la tentative de frapper le parti au sommet. L’ordonnance d’octobre 1960, prise par le gouvernement de Michel Debré, permet au préfet, entre 1961 et 1962, de muter en France métropolitaine treize fonctionnaires de l’île qui militent activement pour le parti. La préfecture enclenche également une série de poursuites judiciaires à l’égard de Témoignages et de Paul Vergès. Le secrétaire général du parti, qui avait fait appel d’une condamnation en septembre 1962 est sévèrement condamné en juillet 1963. La coïncidence de la décision avec l’élection de Michel Debré en mai 1963 n’échappe pas à la presse métropolitaine. Le 10 juillet, Libération annonce ainsi la condamnation, intervenue six jours auparavant, de Paul Vergès à 3 mois de prison ferme pour des articles publiés dans Témoignages en 1961, à propos de la guerre d’Algérie, et pour lesquels il avait été acquitté en première instance : « Deux mois après l’élection où il l’emporta dans les conditions spécifiques qui caractérisent ce genre d’élection dans les départements d’outre-mer, M. Michel Debré – quelle étonnante coïncidence ! – risque, lui, d’être délivré de celui qui fut son principal concurrent, et qui a d’ailleurs demandé son invalidation ». Tandis que L’Humanité du 16 juillet s’indigne de la mesure en la rapprochant de la validation de Michel Debré par le Conseil constitutionnel, Le Monde fait remarquer « qu’étant données la qualité du condamné et la rigueur du verdict, on s’étonne qu’un jugement rendu vendredi dernier à St-Denis n’ait été connu que mardi à Paris. L’éloignement de la Réunion justifie partiellement ce retard. Il ne suffit pas à expliquer que les services de presse du ministère chargé des départements d’outre-mer aient semblé, mardi matin, tout ignorer de cette affaire32 ». Combat, du même jour, détaille l’ensemble des poursuites à l’encontre de Paul Vergès, reproduit les violentes protestations de Témoignages et conclut que, du fait de l’acharnement judiciaire qui exacerbe les tensions politiques insulaires et qui est sur le point de priver Paul Vergès de ses droits civiques, « on voit malaisément comment, dès lors, le Gouvernement pourrait maintenir son prestige et favoriser ce ‘cours nouveau’ dont Michel Debré serait le parangon ». Le Canard Enchaîné du 17 juillet publie un cinglant réquisitoire à l’encontre de Michel Debré : « Nous sommes persuadés, répétons-le, que l’amer Michel aura à cœur de s’élever le premier contre de si odieuses brimades et d’aussi scandaleuses persécutions (…) L’amer Michel n’est-il pas le féal, l’apôtre, le symbole de la juste, pure, intègre et libérale Ve République ? ».

    12Le 4 juillet 1963, la Cour d’appel de Saint-Denis a donc rendu son verdict sur trois affaires de diffamation concernant Paul Vergès, suite à des articles publiés en 1961 dans Témoignages. Le premier jugement a été rendu par le tribunal correctionnel de Saint-Denis le 28 septembre 1962, le secrétaire général du PCR étant relaxé pour deux d’entre-elles mais condamné avec sursis pour la troisième. La première condamnation porte sur la publication, en juin 1961, d’un article relatif à un incident lors des cantonales à Saint-Paul. On y indique qu’un policier avait « tiré en l’air », ou même, selon certaines versions, en direction de la foule. La seconde condamnation porte sur la reproduction dans Témoignages en novembre 1961, sans commentaires et avec indication de la source, d’un article paru dans L’Humanité, le 28 octobre 1961, dans lequel un Algérien rescapé d’une ratonnade, lors des heurts violents du 17 octobre à Paris, accusait des policiers. Le quotidien communiste de Paris ne fut par ailleurs jamais poursuivi à ce propos. La troisième condamnation fait suite à un autre article de Témoignages, paru en novembre 1961, dans lequel Roger Frey était accusé « d’infamie » à propos des explications données à l’Assemblée nationale sur la découverte de cadavres d’Algériens dans la Seine après les violents incidents du 17 octobre. Après appel, Paul Vergès se retrouve condamné pour les trois affaires à trois mois de prison. Il porte alors l’affaire devant la Cour de cassation, mais le Gouvernement resserre encore l’étreinte judiciaire. Le secrétaire général du PCR est attaqué pour « atteinte à l’intégrité du territoire » devant la Cour de sûreté de l’État. « Les poursuites sont basées sur une quarantaine d’articles de presse s’échelonnant sur plus de quatre ans, de mai 1959 à juillet 1963 » annonce Libération, le 30 juillet 1963. « M. Michel Debré aurait-il la rancune tenace ? » interroge alors le journal. « Faut-il que Debré se sente mal élu pour se livrer à de pareilles galipettes ? » se demande Le Canard Enchaîné du 21 août. Dès le 20 juillet, L’écho de la presse avait de son côté souligné le caractère d’exception de la condamnation : « nous ne savons pas ce que Paul Vergès a fait pour être ainsi accusé d’avoir porté atteinte à ‘l’intégrité du territoire’, mais c’est là une inculpation dont on devrait se servir avec modération après les accords d’Evian ». A la poursuite de la Cour de sûreté de l’État s’ajoute celle engagée par le ministre des Armées, Pierre Messmer. En effet, un article de Témoignages du 5 mai impute la responsabilité d’un « matraquage » d’électeurs à Saint-Paul aux « gendarmes » alors que seuls des CRS et des gardes mobiles étaient en charge de l’ordre dans le lieu des incidents… En novembre 1963, le tribunal correctionnel de Saint-Denis rend son jugement sur l’affaire et condamne Paul Vergès à trois mois de prison. En même temps, il condamne encore Paul Vergès à 10 000 F CFA d’amende concernant un tract ronéotypé distribué le 1er mai 1963, appelant à boycotter la réunion organisée par l’Association Réunion Département Français pour Michel Debré, mais ne portant pas le nom de l’imprimeur. Le 18 mars 1964, Paul Vergès est démissionné de son poste de conseiller général, du fait de la confirmation de sa condamnation à de la prison ferme pour délit de presse. Dans la nuit du 17 au 18, le secrétaire général du PCR décide de prendre la clandestinité et explique son geste dans le Témoignages du 19 mars : « Il est incontestable qu’en temps normal, je n’aurais rien fait pour me soustraire à l’accomplissement de ma peine de 3 mois de prison, quel que soit par ailleurs le jugement personnel que je porte sur le caractère d’un tel verdict sanctionnant un article de journal vieux de trois ans et pour lequel je fus d’ailleurs acquitté en première instance. (…) Je suis prêt à accomplir ma peine dès le moment où seront jugées les personnes qui sont à mes yeux et au regard même de la loi plus coupables que moi ».

    13Le 29 juillet 1966, après vingt-huit mois de cavale, Paul Vergès, qui du fait d’une loi d’amnistie n’est plus inculpé que « d’atteinte à l’intégrité du territoire », se constitue prisonnier. Transféré en métropole, il bénéficie alors d’une ordonnance de non-lieu de la part de la Cour de sûreté de l’État. Il est clair que tous les moyens ont été mis en œuvre pour écarter Paul Vergès de la scène politique, mais cet acharnement aux motifs parfois fort discutables n’a fait que renforcer l’aura politique du secrétaire général du PCR et la légitimité de sa revendication de l’autonomie communiste. N’ayant plus de maires ou de parlementaires, c’est donc par l’intermédiaire des parlementaires autonomistes antillais ou des parlementaires métropolitains que le parti de Paul Vergès tente de se faire entendre au sein de la représentation nationale. Le PCR est également exclu des ondes de la radio et de la télévision à la Réunion jusqu’en 1981. La candidature de Paul Vergès sur la liste du PCF aux élections européennes en 1979 permet en fait pour la première fois au chef de file réunionnais d’obtenir un écho radiodiffusé en France métropolitaine.

    14L’intégration du PCR dans l’espace républicain est également liée à l’obtention de responsabilités électives hors desquelles il se trouve pendant presque une décennie. Il faut attendre les élections municipales de mars 1971 pour voir l’élection de trois municipalités communistes (La Possession, Le Port et Saint-Louis). Ce retour aux affaires se fait à la faveur d’une désunion des candidats « nationaux », à la grande colère de Michel Debré, mais aussi d’un progrès dans le respect de la démocratie dû à la volonté des citoyens, à travers l’Association pour le Déroulement Normal des Opérations Électorales (ADNOE) et à l’action de la préfecture pour moraliser les mœurs électorales. Mais c’est à partir de 1981 et de l’élection de François Mitterrand que le parti de Paul Vergès marque son véritable retour aux responsabilités politiques. En abandonnant brutalement le mot d’ordre autonomiste, puis en prenant acte du rejet constitutionnel de l’Assemblée unique défendue par le gouvernement socialiste sans revenir à son ancien mot d’ordre, le PCR conforte sa légitimité au sein de l’espace républicain. Les municipales de 1983 sont le premier grand succès du parti depuis 1956. La gauche enlève 11 villes sur 24 et les communistes s’emparent de bastions de la droite. Lors des élections législatives de 1986, au scrutin proportionnel, le PCR retrouve une représentation parlementaire. Paul Vergès et Élie Hoarau sont élus parmi les cinq députés insulaires. Le parti qui obtient 28,19 % des voix lors des régionales du même jour comprend qu’il peut isoler un peu plus Michel Debré, dont la liste arrive en tête, en aidant le centriste Pierre Lagourgue à prendre la présidence de l’assemblée. En tendant la main aux communistes pour la gestion de la Région, Pierre Lagourgue contribue ainsi à dédramatiser le rôle du PCR au sein du jeu politique local.

    15Recentré autour du mot d’ordre d’égalité sociale, le parti n’évoque plus ses projets de nationalisation des outils de production agricole ou des terres qu’il défendait encore en 1981. Le combat affiché est celui de l’égalité citoyenne au sein de la République française. Affaibli en octobre 1988 par le décès de Laurent Vergès, qui apparaissait comme le véritable successeur de son père, le PCR subit un échec aux municipales de 1989. Au niveau national, les relations ne sont plus au beau fixe avec le PCF dont le secrétaire général ne décolère pas depuis que Paul Vergès, s’appuyant sur les promesses d’égalité sociale du candidat Mitterrand, a fait le choix du « vote utile » dès le premier tour de la présidentielle. Si avant les régionales de 1992 les responsables communistes sont en coulisses hostiles au mouvement Free Dom de Camille Sudre, ces élections constituent un nouveau coup de tonnerre dans le paysage politique local. Alors que Sudre fait 30,80 % des voix, le PCR n’arrive qu’à la troisième position en descendant à 17,94 %. Mais Paul Vergès réagit très vite et obtient la vice-présidence de la Région en soutenant Sudre pour la présidence. Le centriste Pierre Lagourgue rejoint ce rassemblement, mais avec la volonté, selon son fils, de « contrôler » Sudre et Vergès33. Par réaction, le PS et une majorité de la droite s’unissent pour donner la présidence du conseil général au RPR Eric Boyer.

    16La nomination du nouveau procureur de la République Jacques Legras34, avec pour mission de remettre de l’ordre dans une région où affairisme politique et corruption de la justice font de la Réunion « l’île aux scandales », comme le titre Le Figaro, entraîne une redistribution des cartes. Eric Boyer et le maire PS de Saint-Denis, Gilbert Annette, sont condamnés pour des affaires financières, puis c’est le tour de Pierre Vergès en mars 1993. Sur le plan politique, les régionales de 1992 sont annulées et Sudre rendu inéligible pour un an35. La femme du président sortant, Margie Sudre, confirme alors en juin 1993 la place de Free Dom à la tête des partis de l’île, mais son mouvement perd 4 sièges et l’ensemble de la classe politique est désavoué par 45 % d’abstention. Le PCR reste stable à 18,36 % des suffrages et apporte son soutien à la nouvelle présidente qui allait devenir ministre de la Francophonie dans le gouvernement Juppé. L’élection présidentielle de 1995 est marquée une fois encore par l’éloignement entre le PCR et le PCF pour des raisons tactiques36. Le 3 avril, Témoignages dénonce la « pression inacceptable » du comité de soutien à Robert Hue. Rejetant Edouard Balladur, le PCR laisse la porte ouverte à Robert Hue, mais mise surtout sur Jospin et Chirac, ralliés à l’idée d’égalité sociale pleine et entière entre Réunionnais et métropolitains. Après un premier tour qui confirme le désaveu local de Robert Hue37, le PCR soutient Jospin, « tout en ne doutant pas de la sincérité de ceux qui, avec le bulletin Chirac, souhaitent ardemment que ce dernier tienne ses engagements pour l’égalité et le PDA38 ». Lionel Jospin obtient 56,07 %, bénéficiant d’un meilleur report à gauche que Chirac n’en bénéficie à droite.

    17A la veille des régionales et des cantonales de 1998, Paul Vergès devenu sénateur39 affiche une grande sérénité. Le conseil régional, abandonné à la droite et à Free Dom, est en situation de blocage depuis décembre 199640. Avec l’appui des socialistes, le PCR a emporté trois sièges sur cinq lors des législatives de 1997. Le parti constitue alors un Rassemblement, allant de la gauche socialiste à certains élus de droite41, regroupant « 2 sénateurs sur 3, 4 députés sur 5, 16 maires sur 24, plus des 2/3 des conseillers généraux42 ». Margie Sudre est attaquée avec violence par Témoignages43. La liste Vergès obtient 31,94 % des voix et 19 sièges, alors qu’elle s’attendait à disposer d’une majorité absolue. Paul Vergès emporte la Région en obtenant le soutien des 5 élus de Camille Sudre qui, bien que marginalisé, se retrouve avec la proportionnelle en position d’arbitre44. Mais le conseil général, cas unique en France, bascule à droite. Le PCR perd la possibilité de se retrouver en position de force pour remettre sur le devant de la scène sa solution politique aux problèmes économiques et sociaux : l’évolution du statut de l’île à travers une bidépartementalisation. Aux élections régionales de 2004, le président sortant est réélu triomphalement à la tête de l’Alliance face à l’UMP, le conseil général restant aux mains de la droite. A 79 ans, Paul Vergès est même élu député au Parlement européen et devient président de la conférence des Régions ultrapériphériques. Recherché pour « atteinte à la sûreté de l’État » en 1963, il est devenu quarante ans plus tard l’interlocuteur privilégié de tous les gouvernements de la République.

    L’Église et la République

    18L’Église occupe une place toute particulière dans l’espace républicain à la Réunion. Cette singularité s’est traduite à l’époque révolutionnaire par un accommodement entre le clergé insulaire et les tenants du pouvoir politique local45. La loi de séparation des Églises et de l’État de 1905 s’est déroulée sans heurts dans l’île car les notables politiques bénéficiaient de l’influence de l’Église catholique qui, en dehors de quelques prêtres, contribuait grandement à l’équilibre social colonial. La loi de 1905 n’est d’ailleurs introduite qu’en 1911. A la veille de la Grande Guerre, il y a bien des tensions entre cléricaux et anticléricaux mais il n’en demeure pas moins que « l’Église a normalisé ses rapports avec le pouvoir civil. Elle joue un rôle social que personne ne met en cause quand il s’agit d’influer sur la formation morale et civique des créoles. Depuis 1850, le clergé diffuse efficacement l’idéal de l’attachement à la mère patrie, à partir de cette équation simple selon laquelle être créole, c’est être catholique et français. (…) Remettre en cause le catholicisme ne serait-il pas de nature à déstabiliser une société fortement hétérogène, cloisonnée et inégalitaire46 ? ». Après s’être définitivement affirmée, à la faveur des années de guerre, comme un acteur social indispensable à la colonie, l’Église s’avance à nouveau sur la scène politique dans les années 1930. Monseigneur de Langavant, arrivé en 1935, dénonce la montée des mouvements socialistes tout en soutenant localement la négociation sociale entre employeurs et ouvriers. La condamnation par l’évêque, lors des législatives de 1936, de l’intervention violente des forces de l’ordre contre les partisans de René Payet mécontente fortement le gouverneur ainsi que les candidats officiels, Lucien Gasparin et Auguste Brunet. Ces derniers exigent même le départ de l’ecclésiastique47. L’avènement du gouvernement de Vichy réconcilie cependant le pouvoir civil et le pouvoir religieux. L’évêque fait d’ailleurs preuve d’un zèle tout particulier sur les thèmes de la Révolution nationale.

    19Après la Seconde Guerre mondiale, l’Église intervient avec virulence dans le débat politique face à l’importance prise par la fédération communiste locale, Dans sa lutte contre le communisme, Jacques Foccart s’appuie d’ailleurs sur l’Église Il profite d’un voyage à la Réunion pour y accélérer l’application du décret de la papauté du 1er juillet 1949 frappant d’excommunication les catholiques qui soutiennent les communistes48 : « J’ai pris contact avec l’évêque dès mon arrivée. J’ai joint mon action à celle de nos amis qui incitaient le clergé à prendre une position rapide en fonction du décret du Saint Office. Monseigneur avait tendance à attendre de voir les applications en métropole avant de prendre lui-même une position. Cependant, dès le second dimanche, il faisait connaître par lettre pastorale extrêmement précise la position de l’Église Dans ce pays extrêmement religieux (soit sincèrement, soit avec un fond de superstition) l’effet de cette lettre fut considérable. J’ai vu en particulier des lettres de protestation adressées au préfet par des maires communistes qui étaient furieux de voir que des particuliers leur demandaient sur ordre des curés des paroisses une attestation de non-appartenance au Parti communiste afin d’obtenir l’autorisation d’être parrain à un baptême. J’ai pu constater également l’effet psychologique énorme produit sur la population par le refus de service religieux pour une sépulture de communiste notoire. Il a été évident que la condamnation par l’évêque du journal local Témoignages a fait baisser la vente de ce journal d’une façon considérable. On ne saurait mieux traduire l’effet produit qu’en citant des avis parus dans la presse indiquant que M. X. ancien communiste notoire déclarait qu’il n’était plus communiste et qu’il avisait toutes les mauvaises langues (sic) de se le tenir pour dit ». On retrouve l’écho de la décision ecclésiastique dans les rapports de gendarmerie. Le 1er décembre 1949, le capitaine Bourgeois note ainsi : « Santoulange, communiste connu, a renoncé publiquement au parti lors de la Messe du Dimanche 27 novembre à l’église de La Montagne49 ». Dans son rapport du 9 février 1950, le capitaine Couturier fait également état de l’action syndicale et politique du clergé local : « La création du syndicat chrétien des dockers, au Port, qui groupe déjà plusieurs adhérents, préoccupe beaucoup les dirigeants du syndicat à tendance communiste, lesquels se livrent actuellement à une active propagande dans le but d’enrayer le plus possible les départs ». Le gendarme relève encore : « Le curé de la commune de la Possession, nouvellement entré en fonction, essaye de rassembler la jeunesse masculine. Il voudrait, à l’instar des prêtres de la métropole, former un cercle de jeunesse catholique. Il espère réussir ». Les relations entre ce clergé qui fait le choix d’intervenir en politique et la gendarmerie ne sont cependant pas toujours cordiales. Le 29 octobre 1951, le chef d’escadron Merian fait état de la main-mise du curé de l’Entre-Deux sur toute la vie municipale : « Des difficultés viennent de surgir de nouveau avec le maire de la commune de l’Entre-Deux qui est le curé de la paroisse. Très autoritaire, vindicatif et méchant, il ne peut souffrir la présence des gendarmes qui ne se soumettent pas à sa volonté. Il a interrompu la canalisation d’eau alimentant la gendarmerie et a tenu en chaire des propos diffamatoires50 ». En fait, selon Claude Prudhomme, les résultats électoraux des années 1950 laissent penser que l’influence de l’Église sur le choix électoral est restée limitée51. Il n’en demeure pas moins que cet engagement politique de l’Église a nourri les cultures politiques locales.

    20Du fait de son poids social, l’Église a été un acteur important dans l’affrontement idéologique qui caractérise les « Années Debré ». C’est ainsi que Yann Le Masson52, dans le film de propagande communiste « Sucre amer », qui retrace l’élection de Michel Debré en mai 1963, insiste d’ailleurs sur la présence du ministre à la messe. Croyant pratiquant, l’ancien Premier ministre a, au-delà de tout calcul politique, entretenu des liens privilégiés avec certains ecclésiastiques locaux et en particulier le père Grienenberger à la paroisse de Saint-Jacques. Mais à la Réunion, l’Église est à l’époque un acteur politique à part entière. L’hebdomadaire catholique Croix-Sud (1964-1978), qui prolonge Dieu et Patrie (1923-1964), a d’ailleurs cherché à se placer en arbitre dans le jeu politique en dénonçant d’une même voix les pratiques politiques des élus de la majorité comme celles des communistes. Prenant la mesure de l’influence que détient l’Église à la Réunion, le PCR a alors tenté d’implanter en son sein un courant autonomiste. Constitué en août 1969 à l’occasion de la venue dans l’île du très engagé dominicain Jean Cardonnel53, un petit groupe de réflexion fonde le 9 août 1970 le « groupe Témoignage Chrétien » qui se dote d’un organe de presse, Témoignage Chrétien de la Réunion (TCR). Associant les pères Michel Reynolds, Nelson Courtois, René Payet54, Simon Maillot, des laïcs comme le poète Alain Lorraine et le VAT métropolitain Lucien Biedinger55, le groupe de réflexion s’engage dans le combat en faveur de l’autonomie. Le premier numéro de TCR paraît le 15 octobre 1970 et relaie clairement le combat autonomiste du PCR56. La réaction préfectorale ne se fait pas attendre puisque le père Reynolds Michel, ordonné à la Réunion mais de nationalité mauricienne, qui participe également à l’Association pour le Déroulement Normal des Opérations Électorales (ADNOE), est expulsé en décembre 1970. Lucien Biedinger est pour sa part renvoyé en métropole par mesure disciplinaire. Nelson Courtois et Simon Maillot qui protestent contre cette mesure sont affectés à une nouvelle paroisse et l’évêque leur interdit de célébrer la messe pendant plusieurs semaines. L’administration préfectorale intervient directement dans cette affaire, comme le montre le sort réservé à Reynolds Michel, et Michel Debré lui-même justifie auprès de l’évêque, le 12 janvier 1971, l’action menée à l’égard du prêtre mauricien : « J’éprouve quelques scrupules à vous écrire. Mais je compte sur votre amicale indulgence pour comprendre le sens de ma lettre. Malgré les nombreux incidents des derniers mois, je n’ai jamais pris position sur l’attitude politique de tel ou tel prêtre considérant que la liberté de pensée ne devait pas être à sens unique. (…) Il me semble que le moment approche où je ne pourrai pas garder cette attitude sans trahir la raison d’être de mon action et de mon travail à la Réunion. Il m’a été dit, en effet, récemment, qu’un prêtre avait publiquement traité le drapeau tricolore de chiffon. Outre la bassesse d’âme qu’une telle réflexion reflète, cette prise de position est d’une telle gravité qu’elle révèle une situation difficile à accepter. Le monde entier traverse une crise et l’Église catholique, je ne le sais que trop, n’échappe pas à cette crise, mais il y a des limites qui sont fixées par le souci de l’équilibre politique et moral. (…) entendre un prêtre arriver à une telle orientation et entraîner, me dit-on, d’autres prêtres dans cette voie, risque de créer des mouvements contre lesquels, il me semble, il faut s’unir. (…) PS : Le départ de ce prêtre mauricien, apôtre de la subversion, était une nécessité – morale autant que politique… Je me sens obligé de vous le dire. Et le préfet a eu raison de prendre ses responsabilités57 ».

    21Sans que Michel Debré en soit l’initiateur, un « groupement national58 » est lancé pour lutter contre l’obédience TCR. Le 7 janvier 1972 une note explique au ministre : « Plusieurs prêtres s’apprêtent à former à la Réunion un ‘groupement des prêtres de la Réunion’ pour lutter contre les prêtres progressistes. La majorité d’entre eux rendent Monseigneur Guibert responsable de ‘l’écroulement actuel de l’Église dans le Département’. Ils lui reprochent essentiellement son manque d’autorité, la venue à la Réunion de prêtres métropolitains ayant tous des idées progressistes allant pour quelques-uns jusqu’à l’alliance ouverte avec les autonomistes. Ils accusent leur évêque de trop soutenir les idées des pères Michel et Courtois et le rendent responsable de l’indiscipline qui règne au sein de l’Église dans le département. Pour ces prêtres (…) l’Église a une mission. Son but n’est pas de se mêler à la politique. Elle se doit de calmer les esprits et non de les exciter comme c’est actuellement le cas dans l’île. Ce groupement va donc s’employer à favoriser un redressement de la situation en luttant contre l’action des prêtres progressistes et contre l’évêque. Un prêtre se rendra par ailleurs à Rome dans le courant de l’année pour exposer au Saint-Père la situation, réclamer le départ de Monseigneur Guibert et demander la nomination d’un évêque plus modéré ». Michel Debré indique son plein accord : « Je les approuve tout à fait. Mgr Guibert est d’une faiblesse qui le fait maintenant complice ». Mais en fait, après les premières inquiétudes, les notes envoyées en 1974 à Michel Debré sur le groupe TCR montrent que l’influence du groupe chrétien autonomiste reste superficielle et sert avant tout à grossir vis-à-vis des médias métropolitains l’importance de la dynamique autonomiste que cherche à impulser le PCR.

    22La nomination d’un nouvel évêque en 1975 a préoccupé tout naturellement l’administration locale et Michel Debré. Répondant au préfet qui lui fait part de l’importance politique de cette désignation dans le contexte local, Michel Debré explique, le 12 mai 1975, qu’il a mis au courant l’ambassadeur de France au Vatican pour qu’il souligne bien le problème à la hiérarchie catholique59. C’est finalement Gilbert Aubry qui, à 34 ans, est nommé. Ce dernier estime que c’était sans aucun doute parce qu’il incarnait à la fois le caractère créole par ses origines et la volonté d’indépendance à l’égard des politiques60 : « Je suis nommé fin 1975 et durant la période où la nomination était en cours, il y a eu des manipulations politiciennes pour faire que ce soit untel qui soit choisi et non pas untel. Le PCR a fait pression et les partis de droite aussi. Moi, j’étais rédacteur en chef du journal Croix-Sud et j’avais été conduit vers les orientations de Mgr Guibert, vers celles du Père Quatrefages et vers les conclusions du Cardiogramme et du concile Vatican II. J’avais sorti en 1975 un article intitulé ‘Non au communisme populaire lié au christianisme populaire’. Témoignage Chrétien défendait cette thèse et moi j’ai pris position contre, tout en ouvrant encore plus le champ politique que Mgr Guibert et le Père Quatrefages. J’ai dit que du point de vue politique, l’Évangile ne se prononçait pas sur une forme de statut et qu’en tant que chrétiens nous pouvions être pour un statut de département ou pour l’autonomie, cela ne relevait pas strictement de la foi. J’avais averti Quatrefages de mon article et il m’avait donné son aval. Je me situe donc dans une ligne d’indépendance vis-à-vis des partis politiques en tant que rédacteur du journal du diocèse. Nous sortons dans cette optique de nombreux dossiers d’analyses sociales et politiques. Nous avons été les premiers, avec nos faibles moyens, à faire une réflexion sur les élections avec les programmes comparés et les résultats comparés, cela ne se faisait pas. Il n’y avait que des approches partisanes soit par le Journal de l’île, soit par Témoignages ». Politiquement, l’évêque avoue au Monde du 1er novembre 1979 qu’il rejette le communisme, mais qu’il constate qu’à la Réunion 30 % de l’électorat est communiste et qu’il comprend donc forcément des chrétiens. Plutôt que de rejeter, il convient donc de comprendre et de convaincre. Gilbert Aubry n’a pas manqué d’être attaqué par TCR et par les communistes, de même qu’il l’a été par le camp « national ». Il faut dire que l’évêque s’engage dans le débat culturel en présentant en 1978 son « Hymne à la Créolie » dans lequel il explique : « Nous vivons de Créolie comme ailleurs de négritude ou d’Occitanie ». En 1998, avec le recul, Gilbert Aubry insiste toujours sur son désaccord à propos de l’approche culturelle de la Réunion par Michel Debré, mais il avoue cependant avoir partagé l’approche qui consistait à adapter la politique sociale pour pouvoir développer l’économie insulaire61. La dédramatisation de la vie politique et l’évolution de la société insulaire ont conduit l’Église a occuper une place bien moins importante sur la scène politique au début du XXIe siècle, mais il n’en reste pas moins que dans les grands débats de société on n’hésite pas à inviter l’évêque Gilbert Aubry pour donner son avis au même titre qu’un homme politique.

    Notes de bas de page

    1 AN. F/1cIII/1367.

    2 Ibid.

    3 Berstein Serge, « Le parti communiste français et de Gaulle sous la IVe République : confrontations et convergences », dans Courtois Stéphane, Lazar Marc (dir.), 50 ans d’une passion française. De Gaulle et les communistes, Paris, Balland, 1991, p. 83.

    4 Rousse Eugène, Combat des Réunionnais pour la liberté, op. cit., vol. II., p. 67.

    5 Ibid.

    6 AN. F/1cIII/1367.

    7 Le préfet obtient l’invalidation de l’élection cantonale du 4 avril à Saint-Leu, emportée par le communiste Mario Hoarau. Lors de la partielle qui suit, ce dernier est battu. La même chose se produit à Sainte-Marie, où le communiste Yves Lapierre est battu.

    8 Lettre du 17 août 1953 de Soustelle à Terrenoire. FCG. RPF 701.

    9 FCG. RPF 701.

    10 Lettre du 15 septembre 1955 de Foccart à Georges Payet. FCG. RPF 701.

    11 FCG. RPF 701.

    12 FCG. RPF 701.

    13 Jean Cluchard a joué un rôle important dans l’implantation du RPF en Charente-Maritime. Il arrivait à la Réunion le 24 septembre 1954. Voir Jean Cluchard, « L’implantation du RPF dans le Sud-Ouest », De Gaulle et le RPF (1947-1955), Armand Colin, 1998, pp. 258-264.

    14 Jacques Foccart demande, à la veille du voyage du Général à la Réunion, des informations sur Philip à Christian Fouchet. Ce dernier s’offusque d’apprendre que le préfet local est un ancien vichyste. Lettre du 18 janvier 1953 de Fouchet à Foccart. FCG. RPF 701

    15 FCG. RPF 701.

    16 Document remis par Jean Cluchard lors de notre entretien du 11 avril 2000.

    17 Ibid.

    18 Ibid.

    19 Note du 6 avril 1957. AN. F/1cIII/1363.

    20 Note du 7 août 1957. AN. F/1cIII/1363.

    21 AN. F/1cIII/1363.

    22 AN. F/1cIII/1369.

    23 Ibid.

    24 Rousse Eugène, Combat des Réunionnais pour la liberté, Saint-Denis, Éditions CNH, t. 3, pp. 114-115.

    25 Berstein Serge, « Les partis », dans René Rémond (dir.), Pour une histoire politique, Paris, Le Seuil, 1996, p. 82.

    26 Rousse Eugène, op. cit., 1994, t. 3, p. 114.

    27 Becker Jean-Jacques, Le parti communiste veut-il prendre le pouvoir ? La stratégie du PCF de 1930 à nos jours, Seuil, 1981, p. 18.

    28 Rapport du 25 juillet 1959. AN. F/1cIII/1369.

    29 Rapport du 21 octobre 1959. AN. F/1cIII/1369.

    30 Maurin Henri, Lentge Jacques, Le Mémorial de la Réunion, Australe Éditions, Saint-Denis, 1985, t. 6, p. 426.

    31 Ibid., p. 427.

    32 Le Monde, 10 juillet 1963.

    33 Entretien Michel Lagourgue, 27 octobre 1998.

    34 Il est nommé en Corse en 1998.

    35 Le Conseil État relève que Sudre a utilisé les médias dont il dispose en dehors du cadre électoral légal.

    36 Le 6 avril, Témoignages reconnaît à la suite d’une rencontre avec Francis Wurtz « les très nettes et nombreuses convergences qui les unissent dans leurs analyses ». Il est clair cependant que le choix du PCR se fait en fonction de l’état des rapports de force nationaux pour pouvoir faire avancer ses mots d’ordre locaux.

    37 Chirac obtient 35,18 % des voix, Jospin 30,36 % et Hue 10,54 %.

    38 Plan de Développement Actif initié par le PCR. Témoignages, 2 mai 1995.

    39 Paul Vergès est élu sénateur le 15 avril 1996.

    40 Jasmin Moutoussamy du groupe Free Dom, qui avait remplacé Paul Vergès à la vice-présidence, entrait en conflit avec Margie Sudre ce qui bloquait le vote du budget. Le Quotidien, 14 décembre 1996.

    41 Certains de ces élus étant mis en cause dans des affaires judiciaires, Jean-Paul Virapoullé qualifiait cette liste de « Rassemblement des Mis en Examen ». Le Quotidien du 27 février 1998.

    42 Voir la brochure distribuée par le Rassemblement pour l’élection régionale de mars 1998.

    43 Margie Sudre a gagné son procès en diffamation contre Témoignages qui l’a accusée de corruption. Sudre Margie, Du Mékong au quai d’Orsay, Flammarion, 1998, p. 226.

    44 Margie Sudre, séparée de son époux, a fait rentrer l’électorat du mouvement Free Dom dans le rang des partis traditionnels grâce à son image plus posée et ses qualités de gestionnaire à la tête de la Région.

    45 Wanquet Claude, Histoire d’une Révolution. La Réunion 1789-1803, Marseille, Jeanne Laffitte, 1980-1984, t. 1, pp. 575-576.

    46 Prudhomme Claude, Histoire religieuse de la Réunion, Paris, Karthala, 1984, p. 249.

    47 Verguin Michel et Serviable Mario (sous la direction de), Dictionnaire biographique de la Réunion, Saint-Denis, CLIP/ARS Terres Créoles, 1995, t. 2, pp. 125-126.

    48 FCG. RPF. 701.

    49 SHGN. 39876.

    50 SHGN. 39877.

    51 Prudhomme Claude, Histoire religieuse de la Réunion, op. cit., p. 275.

    52 Yann Le Masson est le réalisateur de nombreux films et courts métrages engagés comme « Afrique 1950 », « J’ai huit ans » ou « Kashima Paradise ». « Sucre Amer » obtient la médaille d’or du Conseil Mondial de la Paix au festival de Leipzig, en RDA. On retrouve au générique Colette Desboeuf, première épouse de Jacques Vergès, et Jacqueline Meppiel, qui, avec son mari, Armand Meppiel, ont réalisé de nombreux films de propagande pour le PCF.

    53 La visite fait suite à la rencontre en métropole entre Cardonnel et le poète Alain Lorraine, qui met le religieux en contact avec Paul Vergès.

    54 Il prend la direction de TCR de 1977 à 1981, date de disparition du journal. Il écrit alors, sous le pseudonyme d’Olivier Tienbo, des articles dans Témoignages. Engagé au sein du Parti socialiste réunionnais, autonomiste, piloté par Wilfrid Bertile, il s’écarte des socialistes à partir de 1977. Il s’engage alors politiquement aux côtés du PCR.

    55 Il est alors professeur de philosophie à l’Immaculée Conception au titre du Volontariat à l’Aide Technique. Après avoir dénoncé son établissement d’affectation comme une « école de classe » et critiqué, à travers le journal Témoignage Chrétien de la Réunion, l’absence de liberté dans Église insulaire, il est renvoyé en métropole. Il est exclu des VAT et se voit appliquer une mesure disciplinaire. Revenu dans l’île en janvier 1971 dès sa démobilisation, il devient en 1973 secrétaire particulier de Paul Vergès et est l’actuel rédacteur en chef de Témoignages, l’organe de presse du PCR.

    56 Ce bimensuel devenu hebdomadaire disparaît en 1981.

    57 AHC, 9DE70.

    58 Ibid., 9DE4.

    59 Ibid., 9DE78.

    60 Gilbert Aubry, entretien du 14 août 1998.

    61 Ibid.

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    1 AN. F/1cIII/1367.

    2 Ibid.

    3 Berstein Serge, « Le parti communiste français et de Gaulle sous la IVe République : confrontations et convergences », dans Courtois Stéphane, Lazar Marc (dir.), 50 ans d’une passion française. De Gaulle et les communistes, Paris, Balland, 1991, p. 83.

    4 Rousse Eugène, Combat des Réunionnais pour la liberté, op. cit., vol. II., p. 67.

    5 Ibid.

    6 AN. F/1cIII/1367.

    7 Le préfet obtient l’invalidation de l’élection cantonale du 4 avril à Saint-Leu, emportée par le communiste Mario Hoarau. Lors de la partielle qui suit, ce dernier est battu. La même chose se produit à Sainte-Marie, où le communiste Yves Lapierre est battu.

    8 Lettre du 17 août 1953 de Soustelle à Terrenoire. FCG. RPF 701.

    9 FCG. RPF 701.

    10 Lettre du 15 septembre 1955 de Foccart à Georges Payet. FCG. RPF 701.

    11 FCG. RPF 701.

    12 FCG. RPF 701.

    13 Jean Cluchard a joué un rôle important dans l’implantation du RPF en Charente-Maritime. Il arrivait à la Réunion le 24 septembre 1954. Voir Jean Cluchard, « L’implantation du RPF dans le Sud-Ouest », De Gaulle et le RPF (1947-1955), Armand Colin, 1998, pp. 258-264.

    14 Jacques Foccart demande, à la veille du voyage du Général à la Réunion, des informations sur Philip à Christian Fouchet. Ce dernier s’offusque d’apprendre que le préfet local est un ancien vichyste. Lettre du 18 janvier 1953 de Fouchet à Foccart. FCG. RPF 701

    15 FCG. RPF 701.

    16 Document remis par Jean Cluchard lors de notre entretien du 11 avril 2000.

    17 Ibid.

    18 Ibid.

    19 Note du 6 avril 1957. AN. F/1cIII/1363.

    20 Note du 7 août 1957. AN. F/1cIII/1363.

    21 AN. F/1cIII/1363.

    22 AN. F/1cIII/1369.

    23 Ibid.

    24 Rousse Eugène, Combat des Réunionnais pour la liberté, Saint-Denis, Éditions CNH, t. 3, pp. 114-115.

    25 Berstein Serge, « Les partis », dans René Rémond (dir.), Pour une histoire politique, Paris, Le Seuil, 1996, p. 82.

    26 Rousse Eugène, op. cit., 1994, t. 3, p. 114.

    27 Becker Jean-Jacques, Le parti communiste veut-il prendre le pouvoir ? La stratégie du PCF de 1930 à nos jours, Seuil, 1981, p. 18.

    28 Rapport du 25 juillet 1959. AN. F/1cIII/1369.

    29 Rapport du 21 octobre 1959. AN. F/1cIII/1369.

    30 Maurin Henri, Lentge Jacques, Le Mémorial de la Réunion, Australe Éditions, Saint-Denis, 1985, t. 6, p. 426.

    31 Ibid., p. 427.

    32 Le Monde, 10 juillet 1963.

    33 Entretien Michel Lagourgue, 27 octobre 1998.

    34 Il est nommé en Corse en 1998.

    35 Le Conseil État relève que Sudre a utilisé les médias dont il dispose en dehors du cadre électoral légal.

    36 Le 6 avril, Témoignages reconnaît à la suite d’une rencontre avec Francis Wurtz « les très nettes et nombreuses convergences qui les unissent dans leurs analyses ». Il est clair cependant que le choix du PCR se fait en fonction de l’état des rapports de force nationaux pour pouvoir faire avancer ses mots d’ordre locaux.

    37 Chirac obtient 35,18 % des voix, Jospin 30,36 % et Hue 10,54 %.

    38 Plan de Développement Actif initié par le PCR. Témoignages, 2 mai 1995.

    39 Paul Vergès est élu sénateur le 15 avril 1996.

    40 Jasmin Moutoussamy du groupe Free Dom, qui avait remplacé Paul Vergès à la vice-présidence, entrait en conflit avec Margie Sudre ce qui bloquait le vote du budget. Le Quotidien, 14 décembre 1996.

    41 Certains de ces élus étant mis en cause dans des affaires judiciaires, Jean-Paul Virapoullé qualifiait cette liste de « Rassemblement des Mis en Examen ». Le Quotidien du 27 février 1998.

    42 Voir la brochure distribuée par le Rassemblement pour l’élection régionale de mars 1998.

    43 Margie Sudre a gagné son procès en diffamation contre Témoignages qui l’a accusée de corruption. Sudre Margie, Du Mékong au quai d’Orsay, Flammarion, 1998, p. 226.

    44 Margie Sudre, séparée de son époux, a fait rentrer l’électorat du mouvement Free Dom dans le rang des partis traditionnels grâce à son image plus posée et ses qualités de gestionnaire à la tête de la Région.

    45 Wanquet Claude, Histoire d’une Révolution. La Réunion 1789-1803, Marseille, Jeanne Laffitte, 1980-1984, t. 1, pp. 575-576.

    46 Prudhomme Claude, Histoire religieuse de la Réunion, Paris, Karthala, 1984, p. 249.

    47 Verguin Michel et Serviable Mario (sous la direction de), Dictionnaire biographique de la Réunion, Saint-Denis, CLIP/ARS Terres Créoles, 1995, t. 2, pp. 125-126.

    48 FCG. RPF. 701.

    49 SHGN. 39876.

    50 SHGN. 39877.

    51 Prudhomme Claude, Histoire religieuse de la Réunion, op. cit., p. 275.

    52 Yann Le Masson est le réalisateur de nombreux films et courts métrages engagés comme « Afrique 1950 », « J’ai huit ans » ou « Kashima Paradise ». « Sucre Amer » obtient la médaille d’or du Conseil Mondial de la Paix au festival de Leipzig, en RDA. On retrouve au générique Colette Desboeuf, première épouse de Jacques Vergès, et Jacqueline Meppiel, qui, avec son mari, Armand Meppiel, ont réalisé de nombreux films de propagande pour le PCF.

    53 La visite fait suite à la rencontre en métropole entre Cardonnel et le poète Alain Lorraine, qui met le religieux en contact avec Paul Vergès.

    54 Il prend la direction de TCR de 1977 à 1981, date de disparition du journal. Il écrit alors, sous le pseudonyme d’Olivier Tienbo, des articles dans Témoignages. Engagé au sein du Parti socialiste réunionnais, autonomiste, piloté par Wilfrid Bertile, il s’écarte des socialistes à partir de 1977. Il s’engage alors politiquement aux côtés du PCR.

    55 Il est alors professeur de philosophie à l’Immaculée Conception au titre du Volontariat à l’Aide Technique. Après avoir dénoncé son établissement d’affectation comme une « école de classe » et critiqué, à travers le journal Témoignage Chrétien de la Réunion, l’absence de liberté dans Église insulaire, il est renvoyé en métropole. Il est exclu des VAT et se voit appliquer une mesure disciplinaire. Revenu dans l’île en janvier 1971 dès sa démobilisation, il devient en 1973 secrétaire particulier de Paul Vergès et est l’actuel rédacteur en chef de Témoignages, l’organe de presse du PCR.

    56 Ce bimensuel devenu hebdomadaire disparaît en 1981.

    57 AHC, 9DE70.

    58 Ibid., 9DE4.

    59 Ibid., 9DE78.

    60 Gilbert Aubry, entretien du 14 août 1998.

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