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    Plan détaillé Texte intégral La politique des départs organisés L’organisation des structures destinées aux migrants La formation professionnelle et la recherche d’employeurs La régulation des naissances Le placement des enfants de la DDASS en métropole Notes de bas de page

    Michel Debré et l’Île de la Réunion

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    La bataille démographique

    p. 23-56

    Texte intégral La politique des départs organisés L’organisation des structures destinées aux migrants La formation professionnelle et la recherche d’employeurs La régulation des naissances Le placement des enfants de la DDASS en métropole Notes de bas de page

    Texte intégral

    La politique des départs organisés

    1La Réunion, qui a entamé sa transition démographique en 1931, connaît un accroissement de sa population considérable à partir des années 1950. Les progrès sanitaires enregistrés après une décennie de départementalisation font en effet chuter la mortalité. En 1946, l’île compte 240 000 habitants. En 1954 la population est passée à 275 000 habitants, puis en 1967 à 417 000 habitants dont 56 % ont moins de 20 ans. Dès les premières années de la départementalisation, les prévisions sont alarmistes. « Il faut envisager dès maintenant le moment où l’île ne sera plus en état d’absorber ces naissances excédentaires » soulignent les premières Notes et Études documentaires qui paraissent en 19491. En février 1954, c’est le député Frédéric de Villeneuve qui interroge l’Assemblée : « Comment vivent les Réunionnais ? Misérablement pour la plupart. Sur une superficie de 2 500 kilomètres carrés, 80 000 hectares seulement sont cultivables. La population croît annuellement de 6 000 à 7 000 âmes. Sa densité est de 350 habitants au kilomètre carré. Que feront tous ces Réunionnais dans 10 ou dans 20 ans2 ? ».

    2Sous l’impulsion du député Raphaël Babet deux cent vingt familles de colons réunionnais sont installées en 1952 près de la rivière Sakay à Madagascar. Ce projet de coopérative agricole a été piloté par le Bureau pour le développement agricole3 (BPDA) qui, depuis 1950, prospecte à Madagascar, en Nouvelle-Calédonie et au Cameroun pour mettre en valeur des terres agricoles. Estimant, comme les politiques, que ce projet ne peut être l’unique solution pour résoudre l’accroissement brutal que connaît la population active, le préfet Jean Perreau-Pradier suggère, le 7 juillet 1956, l’instauration du service militaire qui « occuperait d’abord une partie de la main-d’œuvre pendant deux ans4 ». En effet, malgré la départementalisation, seuls les engagements volontaires permettent d’effectuer un service militaire actif. Mais le préfet souligne surtout, dans une lettre du 9 novembre 1957, la nécessité d’employer des Réunionnais dans la fonction publique en métropole5. Deux ans avant l’élection de Michel Debré dans l’île, un rapport parlementaire fait le point sur la question6. Il note que l’expérience de la Sakay, après une décennie, « coûte cher et ne constitue qu’un remède très insuffisant ». Or stabiliser la population aux environs de 500 000 habitants, chiffre qui paraît alors raisonnable pour assurer le développement économique et social, implique « le départ chaque année de 4 000 jeunes de dix-huit à vingt-cinq ans », également répartis entre garçons et filles. La solution paraît donc être inévitablement « le départ en France, dans des terres à mettre en valeur, ou vers d’autres territoires, comme la Nouvelle-Calédonie, de ménages de cultivateurs ». La conclusion du rapport est claire : « L’État devra, en outre, maîtriser dans le plus bref délai, le raz-de-marée démographique qui menace de tout submerger ». La cellule DOM du BPDA favorise déjà les départs vers la métropole, mais son action porte alors principalement sur les Antilles. A tel point que le député Marcel Cerneau s’en indigne en octobre 1961 : « Comment donc expliquer que la Réunion soit oubliée pendant que des dépenses qui doivent atteindre un total de vingt-quatre milliards d’anciens francs sont prévues aux Antilles7 ? ».

    3C’est dans ce contexte que Michel Debré obtient la création en 19638, du Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer (BUMIDOM) qui prend en charge le travail effectué jusque-là par la cellule DOM du BPDA. Albert Bros9 qui s’occupait déjà du BPDA est choisi comme administrateur délégué du BUMIDOM. Pour l’ancien Premier ministre les départs organisés de jeunes adultes volontaires constituent une chance de promotion sociale pour les insulaires en même temps que le dynamisme démographique des populations françaises de la Réunion et des Antilles représente une chance pour la métropole en pleine expansion économique10. C’est pour lui la conséquence naturelle d’une solidarité, telle qu’elle s’est déjà réalisée dans l’histoire de la nation française, avec les Corses ou les Auvergnats au XIXe siècle. Les termes qu’il utilise pour désigner ce flux migratoire sont sur ce point révélateurs. La lettre qu’il adresse au général de Gaulle, alors qu’il est en train de conduire sa campagne législative en 1963, est le seul document dans lequel nous ayons relevé le terme « d’émigration » sous sa plume11. Michel Debré s’attache en effet à éviter toute terminologie qui puisse laisser entendre que les Réunionnais ne sont pas des Français. Le 29 décembre 1966, il explique ainsi au secrétaire général du Haut comité de la population et de la famille : « Je ne parle jamais d’immigration ou d’émigration car il s’agit de Français12 ». Il parle donc de migration, puis estimant que le départ pour la métropole est entré dans les mœurs il propose au préfet Cousseran, le 31 mars 1970, une évolution de la terminologie : « Les mots ‘travail en métropole’ doivent, me semble-t-il, désormais se substituer à une ancienne formule qui n’est plus exacte13 ». Dans une conférence de presse donnée le 1er mars 1973 à Saint-Denis, il définit ensuite ce mouvement comme un « va-et-vient ». Enfin, dans un projet d’article de juillet 198114 Michel Debré barre systématiquement l’expression « migration vers la métropole » pour la remplacer par « venue en métropole », de même qu’il substitue « Réunionnais en métropole » à « migrant ».

    4La question de la dénomination n’est pas anodine, car elle révèle le cadre idéologique dans lequel ces départs sont perçus. Le député autonomiste martiniquais Aimé Césaire déclare ainsi dans Le Monde du 7 décembre 1966 que « l’émigration n’est pas une solution. C’est au surplus une sorte de déportation qui est de nature à alimenter le racisme en métropole ». Les comparaisons utilisées par les communistes de la Réunion sont également marquées du sceau de l’esclavage. Le 5 août 1968, on lit dans leur quotidien : « La venue des esclaves était une nécessité pour la mise en valeur capitaliste de l’île Bourbon ; les Réunionnais à Paris, souvent en butte au racisme, sont là également pour fournir en main-d’œuvre l’industrie française et en serviteurs la bourgeoisie métropolitaine. Ont-ils tort ceux qui affirment que l’émigration actuellement pratiquée par le BUMIDOM est une ‘traite de nègres à rebours’ ? » Dans un article du 26 avril 1972, Témoignages parle des « convois collectifs d’émigrés ». C’est donc tout naturellement que le quotidien communiste relaie, le 14 avril 1975, la publication d’une enquête conduite par le poète autonomiste Alain Lorraine, rédacteur en chef de Témoignage Chrétien de la Réunion, et publiée à L’Harmattan sous le titre La Traite silencieuse. Les émigrés des DOM.

    5Si pour Michel Debré ces prises de position expriment la volonté de rompre le lien national entre les populations des DOM et de la métropole (les communistes parlent alors de « peuple » ou de « nation » réunionnaise), il se montre aussi intransigeant avec les députés « nationaux » qui critiquent le fonctionnement du BUMIDOM. En octobre 1965, Marcel Vauthier, député de la 2e circonscription de la Réunion, appelle par exemple à être plus à l’écoute des difficultés réelles des migrants : « Nous ne pouvons pas faire montre d’un optimisme béat et dire que tout va bien15 ». Ce à quoi l’ancien Premier ministre répond sur un ton cinglant : « La grande masse des Réunionnais, au contraire, défend notre politique et est heureuse de venir en France. Aidez-nous au lieu de critiquer ». Si Michel Debré n’ignore pas les problèmes, en particulier le manque criant de formation des candidats au départ, il demeure surtout préoccupé par les chiffres des flux vers la métropole qui lui sont régulièrement communiqués. Le 21 avril 1969, la préfecture insulaire lui fait parvenir, sous la forme d’un graphique16, l’état de la croissance démographique, de la migration et des principaux indicateurs économiques. La courbe de la population (1966-1968) est assortie de la légende « diminution très nette » tandis que celle de la migration est présentée comme étant en « stagnation ». Michel Debré annote le graphique : « Vu. C’est l’absence de progrès dans la migration qui m’inquiète ».

    6« Je vais essayer de réanimer les services métropolitains qui dorment dès que je ne les secoue pas17 » : cette réflexion du ministre au préfet est caractéristique de l’énergie qu’il déploie pour accentuer constamment les départs vers la métropole. Les interventions de Michel Debré, après avoir constaté au début de l’année 1970 un solde positif des flux migratoires en faveur des entrées, en sont le parfait exemple. Le 10 janvier 1970, il commence par écrire au préfet Cousseran : « Il faut prendre des mesures. Il s’agit, je pense, des Comoriens dont nous n’avons que faire, des Réunionnais de Madagascar qu’il faudrait diriger vers la métropole, etc.18 ». Le 29 mars 1970, le ministre de la Défense s’adresse cette fois à Albert Bros responsable du BUMIDOM : « Je suis peiné et affecté de voir à quel point la migration ne se développe pas. La main d’œuvre étrangère augmente en France – et les Réunionnais ne viennent pas en plus grand nombre que l’an dernier. Il est urgent d’agir. Réfléchissez-y et écrivez-moi. Tout ce qui a été fait va sombrer sous le poids de la démographie et du chômage des jeunes19 ». Le 31 mars 1970, Michel Debré se retourne une fois encore vers le préfet Cousseran : « Je pense que leur absence de formation professionnelle est le principal obstacle, mais quand on constate le montant de l’immigration étrangère en France (150 000 personnes en 69 contre 100 000 en 68), je constate avec regret les occasions perdues. J’écris à M. Rey [ministre délégué chargé des DOM-TOM], j’écris au BUMIDOM. Que puis-je faire encore20 ? »

    7L’inquiétude de Michel Debré se lit directement dans ses notes de travail. Il indique sur une fiche pour la réunion interministérielle sur les migrations, de mai 1970 : « 5 ans Image 10000000000000110000000FDA3C096B3D962B6C.jpg500 000 : risques de troubles21 ». Le 15 août, il s’adresse cette fois à Michel Grollemund, secrétaire général aux DOM22 : « Les derniers chiffres qui me viennent de la Réunion me préoccupent plus encore que les agitations politique ou judiciaire (…). Il faut remuer ciel et terre, sinon tout ce qui est entrepris peut finalement être vain. Parlez-en à M. Rey ». Le 5 avril 1971, Michel Debré explique au préfet insulaire que sa politique est soutenue directement par le général de Gaulle : « Le conseil à l’Élysée a marqué la volonté du président de la République de me soutenir et de fixer à 5000 par an, sans tarder, le nombre des migrants23 ». Mais finalement, après plus d’un an et demi de relances, il semble que l’objectif du BUMIDOM qui est d’alléger le marché local de l’emploi ne soit toujours pas atteint. Le 5 juillet 1971, Michel Debré s’en alarme auprès du préfet Cousseran : « Je suis inquiet des statistiques dont je viens de prendre connaissance : de février 1970 à février 1971, la population de la Réunion a augmenté de 10 000 âmes. Peut-être est-ce un succès par rapport aux prévisions, mais je vois avec consternation que le nombre d’entrées, dans le courant de cette année 1970, a été supérieur de plus d’une centaine au nombre des sorties. On me dit par ailleurs que Comoriens et Malgaches viennent en grand nombre. Il faudrait vraiment que les statisticiens et, le cas échéant, la police, nous donnent des renseignements clairs, car ces chiffres sont préoccupants24 ».

    8A la fin des années 1970, les objectifs fixés par Michel Debré sont loin d’avoir été atteints et le député se montre particulièrement furieux de ce qu’il considère comme une absence de volonté politique sur la question de la migration organisée. Le 12 février 1977, il écrit au préfet Robert Lamy : « Les statistiques de migration pour le mois de janvier sont, d’après ce qui m’a été dit, catastrophiques. Hors quelques regroupements familiaux, il n’y a quasiment pas de venues en métropole. Que fait l’agence de l’emploi ? C’est vraiment du sabotage25 ». Le même jour, il écrit au Premier ministre Raymond Barre pour lui suggérer de s’impliquer personnellement sur la question : « Si vous pouviez faire savoir que ce problème vous préoccupe, vous feriez certainement œuvre utile, et sans doute déterminante26 ». Le ton sur lequel il s’adresse au Chef du Gouvernement est révélateur de sa détermination politique. Mais il est vrai que Michel Debré était déjà peut-être la seule personne qui n’hésitait pas à donner, sous la forme de conseils, des directives au général de Gaulle… Michel Debré se plaint aussi de la longueur des formalités administratives pour partir avec le BUMIDOM, en moyenne dix-huit mois d’attente en 197827. Il y a bien la crise économique, mais il lui semble toujours possible en 1980 de faire mieux : « Il n’est pas douteux que la situation économique offre moins de possibilités. Mais l’expérience montre que les Réunionnais, moins exigeants que les métropolitains, trouvent à se placer et qu’au surplus les efforts conjugués du BUMIDOM et de la Maison de la Réunion assurent un placement des Réunionnais et des Réunionnaises qui viennent par migration officielle28 ».

    9Le BUMIDOM est supprimé par le Gouvernement socialiste en 1982. Il est remplacé par l’Agence nationale pour l’insertion et la promotion des travailleurs d’outre-mer (ANT). Cette dernière a pour mission d’améliorer l’insertion des travailleurs domiens et de faciliter leurs liens avec leur département d’origine. Les migrants ne sont aidés financièrement, et de manière partielle, que s’ils vont en métropole pour suivre une formation qui n’existe pas à la Réunion ou pour intégrer un emploi bien déterminé. Ce changement est suivi par une chute spectaculaire des migrations organisées : de 3 835 départs en 1981 on passe à 540 en 198329.

    10Pour Michel Debré, qui s’indigne le 17 novembre 1983 à la tribune du Palais Bourbon, l’ANT est « une parfaite hypocrisie30 » : « Elle a toujours mission de faire venir – les textes ne sont pas abrogés – à titre gratuit les Réunionnais ou les Réunionnaises qui veulent se rendre en métropole. Mais à une condition : passer par l’agence nationale pour l’emploi. Quoi de plus naturel ? Mais des instructions ont été données à l’agence nationale pour l’emploi : aucun contrat n’est accordé. Et ne dites pas le contraire ; j’ai la preuve écrite de cette hypocrisie. Quant aux centres de formation professionnelle, une condition est nécessaire pour y entrer : avoir déjà travaillé. Cette condition est irréalisable pour les jeunes Réunionnais. C’est donc une autre hypocrisie. Quand on ajoute à ces deux éléments du mécanisme la diminution du nombre des jeunes Réunionnais qui accomplissent leur service en métropole et les obstacles mis désormais à toute démobilisation en métropole, les conséquences sont claires : la montée du chômage à la Réunion »

    11Le député n’a de cesse de dénoncer la politique socialiste qui, dans les premières années, défend le principe de « travailler au pays » du fait de l’incapacité de l’économie locale à fournir suffisamment d’emplois : « On crée avec des milliers de jeunes sans emploi et sans logement une petite armée de malheureux frustrés31 ». Jamais l’objectif « impératif » de 6 000 à 8 000 départs par an fixé par Michel Debré ne fut atteint32. L’augmentation fut certes croissante (135 départs en 1962, 685 en 1963, 925 en 1964, 2 000 en 1966), mais le maximum atteint en 1975 a été de 5 655 personnes. Le bilan global de l’action du BUMIDOM est le suivant33 :

    Action du BUMIDOM (1963-1981)

    Migrants pris en charge au total

    37 473

    Admissions en formation professionnelle

    11 509

    Placements directs

    14 145

    Regroupements familiaux

    11 816 (2431 adultes et 9 385 enfants)

    Appelés du contingent ayant fait appel au BUMIDOM

    5 255

    Age des migrants

    39 % entre 18 et 20 ans (1965-1979)

    Répartition par sexe (1975-1982)

    53 % de femmes
    47 % d’hommes

    Migrations spontanées hors BUMIDOM (1965-1981) : 15 384

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    12En 1982, la population réunionnaise en métropole est une population jeune, à majorité féminine (35 640 hommes et 38 400 femmes). Contrairement aux Antillais, qui sont massivement installés en région parisienne, les Réunionnais sont relativement dispersés sur le territoire métropolitain (35 % en région parisienne seulement). S’il est un point sur lequel le courant migratoire impulsé par Michel Debré a réussi, c’est le renforcement du « lien de sang entre la métropole et la Réunion34 », selon sa propre expression. En effet, les départs organisés par le BUMIDOM ont eu pour conséquence l’augmentation des départs « spontanés » qui n’ont cessé d’augmenter jusqu’à aujourd’hui35. En 1999, l’INSEE36 comptabilisait ainsi 95 000 Réunionnais nés dans l’île et installés en métropole, auxquels il faut ajouter 69 000 enfants nés en métropole de parents réunionnais. Seuls 20 % des couples sont composés de conjoints tous les deux réunionnais. Cette population est selon l’INSEE « relativement bien intégrée au niveau économique. En 1999, son taux de chômage au sens du recensement était de 16 % soit un peu plus que la population métropolitaine (13 %) ». Néanmoins les hommes réunionnais sont moins touchés par le chômage que les femmes réunionnaises qui composent 53 % des insulaires installés en métropole. Enfin les Réunionnais occupent proportionnellement des emplois moins qualifiés que les métropolitains : 5 % de cadres et de professions intellectuelles supérieures contre 13 % pour les métropolitains, 46 % d’employés contre 29 % pour les métropolitains et 32 % d’ouvriers contre 25 % pour les métropolitains. Franck Temporal, qui a réalisé cette étude, souligne néanmoins que depuis cette date le niveau de qualification des Réunionnais en métropole augmente très rapidement pour se rapprocher de celui des métropolitains.

    13Il conviendrait de ne pas oublier qu’en dehors de la France métropolitaine, des départs organisés et spontanés se sont produits vers Madagascar. Dès 1966, Michel Debré, ministre des Finances, a été informé par l’Ambassade de France dans la Grande Ile que sur les 100 000 ressortissants français présents les 20 000 Réunionnais « forment une colonie de plus en plus misérable, désorientée par l’accession du pays à l’indépendance, sans moyens de réadaptation et sans la moindre perspective d’avenir pour ses jeunes éléments37 ». Depuis l’indépendance de 1960, 10 000 Réunionnais ayant déjà été rapatriés en métropole, le rapport conclut : « Comme il est exclu, en outre que nos compatriotes puissent envisager de se rendre à l’île de la Réunion où l’absence de ressources économiques contraint les pouvoirs publics à favoriser l’émigration de ses habitants, le seul espoir qui peut s’offrir aux intéressés pour sortir de la misère est de s’établir en France. (…) il est important de souligner que contrairement à certaines craintes, l’expérience montre que les Réunionnais rapatriés n’éprouvent pas de grandes difficultés à s’acclimater à la vie en France et qu’ils manifestent des aptitudes suffisantes pour effectuer une reconversion dans des moyens ou des petits emplois ».

    14Le 24 juillet 1969, Michel Debré, ministre de la Défense nationale, reçoit cette fois une pétition de Réunionnais de Madagascar. Ces derniers qui s’adressent au « député de [leur] pays d’origine à l’Assemblée nationale métropolitaine espèrent fermement que, grâce à [son] entremise bienveillante la France daigne compatir à [leur] détresse38 ». Pour faire face à cette situation, il semble bien que Michel Debré demande un effort à certaines entreprises comme Chrysler France pour recruter du personnel chez les Réunionnais de Madagascar. Le 4 janvier 1972, le directeur de Chrysler rappelle par exemple à Jean-Emile Vié, secrétaire général des DOM et président du BUMIDOM, que « c’est en effet parmi les Réunionnais en territoire malgache que nous avons recruté le plus grand nombre de professionnels en 1969 et nous pensons opportun de renouveler cette opération39 ». Le président Tsirana étant chassé par un régime marxiste en 1972, les derniers Réunionnais de la Sakay sont rapatriés en 1978, mais certains fermiers préfèrent se donner la mort. Le nouveau régime malgache installe à leur place des Libyens qui tentent d’implanter l’élevage du mouton. L’entreprise est un échec et, après trois ans, les Libyens quittent les installations de la Sakay qui tombent à l’abandon.

    15La Nouvelle-Calédonie, prospectée par le BPDA, a été aussi une destination proposée aux Réunionnais dans le cadre du BUMIDOM. Avec le développement agricole, c’est le développement minier qui semblait porteur d’espoirs en terme d’emplois. C’est ainsi, par exemple, que l’on trouve dans le Journal de l’île de la Réunion du 7 octobre 1969 un communiqué de la préfecture informant que l’Agence de la Société générale d’entreprise à Nouméa « cherche actuellement à recruter à la Réunion une trentaine d’ouvriers célibataires qualifiés ». Il est proposé des contrats de travail à durée indéterminée, étant souligné que, grâce au faible coût de la vie, les ouvriers peuvent espérer économiser 30 000 F CFA par mois. Une très rapide description de l’île explique qu’elle fait 400 kilomètres de long sur 50 de large, que sa population est de 95 000 habitants, dont la moitié d’Européens et l’autre de Mélanésiens, avant de conclure : « L’île, par ses montagnes et sa végétation, n’est pas sans rappeler notre département ». Michel Debré, qui n’est pas à l’origine de cette idée, écrit le 21 mars 1970 à Henry Rey, ministre délégué chargé des DOM, pour lui faire part de son accord sur le principe : « J’ai appris qu’au cours d’un récent conseil il avait été envisagé une forte migration réunionnaise vers la Nouvelle-Calédonie. Le chiffre de dix mille personnes a été prévu. Je vous dis, tout de suite, qu’en son principe cette mesure me paraît bonne (…). Vous me trouverez à vos côtés pour entreprendre cette opération et je crois que les autorités locales la verront d’un bon œil40 »

    16Néanmoins, il insiste sur cinq conditions qui lui semblent nécessaires au succès d’une telle opération et qui sont intéressantes car certaines d’entre elles révèlent bien le caractère profondément républicain que Michel Debré accorde à la migration. 1) « L’accueil des Réunionnais en Nouvelle-Calédonie doit être bien assuré du point de vue matériel comme du point de vue religieux » et Michel Debré demande la création d’un équivalent du BUMIDOM. 2) « Il faut bien savoir que les Réunionnais sont des citoyens comme les métropolitains et il ne saurait être question, en aucune manière, de leur appliquer des salaires différenciés ou de refuser l’application des lois sociales ». 3) « Il est bon de ne pas donner à la migration réunionnaise un caractère définitif. Ne doutez pas de l’implantation sans doute définitive des Réunionnais en Nouvelle-Calédonie, s’ils y sont bien accueillis et s’ils y trouvent la promotion qu’ils attendent, mais il importe de laisser prévoir un droit au retour, à titre de congé payé par exemple, à l’expiration des trois ou quatre premières années ». 4) « Un problème plus délicat doit être bien indiqué. Les ethnies à la Réunion sont variées. Aucune discrimination n’est possible. Je dis bien aucune ». 5) « Enfin, il faut examiner dans quelles conditions doit être organisée la formation professionnelle préparatoire ». Témoignages ne manque pas également d’attaquer ce mouvement migratoire. Le 8 janvier 1972, le quotidien du PCR signale ainsi une « grève des travailleurs réunionnais déportés, contre l’esclavage et pour de meilleurs salaires ». Cette partie de l’histoire du BUMIDOM reste à écrire.

    17Un courant migratoire organisé était-il évitable ? Le 18 septembre 1972, les étudiants communistes expliquaient dans Le Monde que « le modèle chinois montre qu’en redistribuant les terres à tous et en limitant la consommation au strict nécessaire, nous n’avons pas à avoir peur de la démographie ». On ne peut que constater que Paul Vergès leader du PCR depuis 1959, devenu président de Région en 1998, défend désormais ce qui a été rebaptisé « la politique de mobilité »… La problématique de la croissance démographique reste incontournable : de 1990 à 2003 la population a augmenté de 150 000 personnes soit, indique l’INSEE, une croissance annuelle de 1,8 % (contre 0,4 % pour la métropole). Or du fait de la jeunesse de la population, l’île a vu arriver sur le marché de l’emploi durant la décennie 1990-2000 plus de 7 000 actifs par an pour 3 000 emplois créés par an. Et cela dans une île de 754 000 habitants qui compte le taux de chômage le plus élevé en France (31 % en 2002 contre moins de 25 % dans les autres DOM et 9 % en métropole). Tous les responsables politiques et économiques s’accordent à reconnaître aujourd’hui, dans une Réunion pourtant en fin de transition démographique et dont les infrastructures ont peu à envier à celles de métropole, que « la mobilité » des jeunes vers la métropole ou ailleurs, soutenue financièrement par la Région et le Département, est une nécessité.

    L’organisation des structures destinées aux migrants

    18Avec le BUMIDOM, structure d’État dont les missions sont définies par décret, les migrants ont eu à leur disposition des structures d’accueil initiées et supervisées par Michel Debré et ses collaborateurs41. Le 12 décembre 1966, Michel Debré souligne à Raymond Jaquet, secrétaire général des DOM, la nécessité d’assurer un suivi : « On ne pourra sans doute pas éviter les campagnes calomnieuses d’une certaine presse, mais il convient de suivre de très près ces migrants afin de leur venir en aide, dès qu’ils en auront besoin42 ». En mai 1965, l’ancien Premier ministre a créé le Comité National d’Accueil des Réunionnais en métropole (CNARM), pour lequel il loue un local rue Cardinal Lemoine à Paris. « Participent à ce comité, les parlementaires du département, les représentants des grandes administrations intéressées, les représentants des ordres et organismes religieux, notamment les sœurs de Cluny, les sœurs de la Charité et la commission épiscopale des migrations43 ». Devenu ministre des Finances, il fait mettre à disposition du comité les locaux d’une ancienne perception pour y installer une cellule de contrôle des foyers provinciaux44. Au début de 1967, Michel Debré fait savoir qu’il envisage la création à Paris d’une Maison de la Réunion. Cette dernière, financée conjointement par le BUMIDOM, le conseil général, le CNARM et le ministère de la Défense alors dirigé par Michel Debré, est inaugurée le 12 juin 1971, rue Gauthey dans le XVIIe arrondissement.

    19Les créations de foyers ne sont pas toutes sous contrôle de Michel Debré, mais leurs difficultés de fonctionnement n’ont pas manqué d’être exploitées politiquement contre le ministre. C’est par exemple le cas avec le foyer installé au château de Maury près de Limoges par un certain Baron. Dès le 7 septembre 1967, le préfet Albert Bros, administrateur délégué du BUMIDOM, signale à Jean-Claude Aurousseau les difficultés financières des foyers de Limoges et de Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne), tous deux dirigés par M. Baron et le prévient des conséquences médiatiques qui pourraient en découler. Et en effet, le 21 novembre, Olivier Stirn fait parvenir à Michel Debré un article du Populaire du centre qui lui a été transmis par Jacques Chirac. L’article accuse Michel Debré d’avoir orienté des « rapatriés d’outre-mer » dans un foyer aux conditions de vie déplorables dont le responsable avait fini par disparaître dans la nature. Le 14 novembre, le préfet de la Haute-Marne signalait déjà au Ministre que M. Baron s’était recommandé partout du ministre. Michel Debré, qui écrit à Aurousseau « encore une affaire scandaleuse semblable à celle à laquelle vous avez mis fin45 », répond le 27 novembre au préfet que le CNARM ne s’occupe que des Réunionnais, qu’il n’a jamais donné aucun patronage à M. Baron, et qu’il n’a jamais été question qu’il inaugure le foyer46, comme le dit la presse. Il lui signale enfin qu’à côté des 18 Réunionnais au château de Maury, il y avait également des Français en provenance de Madagascar, des Comores, d’URSS et des Antilles. Enfin, il l’informe que le foyer a été fermé et que ses 71 occupants ont tous été relogés.

    20Au-delà de cet exemple d’initiative hors de tout contrôle, le cas du foyer parisien de la Maison de la Réunion montre que l’animation et la gestion des foyers sont loin d’être parfaites. Le rapport de mission sur ce foyer47 note en mars 1973 : « La salle du foyer réunionnais de Paris n’a rien d’un foyer. (…) J’ai remarqué que la télévision ne fonctionnait plus (en panne paraît-il), qu’il traînait, on ne sait pas pourquoi, des bouts d’estrade, des sièges plastiques sur les fenêtres. J’ai remarqué que lorsqu’un Réunionnais demandait un jeu de cartes il n’y en avait pas. Ainsi tout cela énerve, agace le Réunionnais et il ne se gêne pas de faire les réflexions suivantes : ‘ici on est obligé d’apporter son jeu de cartes, ici c’est pire qu’un bistrot algérien etc. Ici, on dirait qu’on ne cherche qu’à vendre et puis on vous envoie chier.’ Personnellement de telles remarques, je ne puis les accepter, car en effet la Maison de la Réunion peut faire mieux. (…) Par cet effort et cette prise de conscience, je suis persuadé que l’on pourra déjà influencer favorablement le comportement des Réunionnais. (…) Tant que certains Réunionnais n’émergeront pas d’un sous-prolétariat parisien, leur comportement restera ce qu’il est actuellement ». Le foyer semble en outre dépassé par l’afflux de personnes. A partir de septembre 1972, « l’accès du foyer animation a été fermé le dimanche. Cette salle tolérée par les services de sécurité pour 150 personnes en recevait chaque dimanche plus de 400 ! ». Cependant, le rapport souligne l’importance que joue la Maison de la Réunion dirigée par l’antillaise Yvette Henri. A côté des voyages organisés en métropole ou à l’étranger et de la location de locaux pour des événements familiaux, elle assure en effet un relais d’accueil pour les nouveaux arrivants en liaison avec le BUMIDOM qui y dispose d’une antenne. Elle est aussi un point de chute pour les militaires du contingent « accueillis en général deux jours par semaine ou quelquefois le temps d’une convalescence et ce à titre gratuit », ou pour les étudiants venus passer des examens. Les administrateurs estiment qu’elle permet aux jeunes de trouver une aide morale et un lieu où nombreux sont ceux qui viennent exposer leurs difficultés. Entre janvier et décembre 1973, le rapport indique que « 406 Réunionnais et Réunionnaises ont pu bénéficier de cet accueil et ont gardé des contacts ». Par ailleurs, Michel Debré se rendait deux demi-journées par semaine pour assurer une permanence48. A de nombreuses occasions, il y organisait d’ailleurs ses rendez-vous de travail ou ses entretiens avec la presse.

    21Le bilan d’activité sur l’ensemble des foyers49, à la fin 1973, est également mitigé. Si les foyers de Marseille et de Toulon semblent dynamiques, avec en particulier une équipe de football performante à Toulon, celui de Montpellier est inexistant : « ce foyer, souhaité par les étudiants, a, depuis sa création, une fréquentation quasi nulle ». « A Lyon, des difficultés sont apparues, qui ne sont pas dues systématiquement à une mauvaise gestion, mais plutôt au fait que certains compatriotes entraînés par des groupes métropolitains locaux ont voulu politiser ce foyer à action uniquement sociale. Nous avons pensé souhaitable dans un premier temps de fermer quelque temps le foyer pour permettre aux esprits de se calmer et nous recherchons la solution la mieux adaptée qui serait peut-être de trouver des locaux plus petits et moins onéreux de façon à y installer un bureau pour le gérant et avoir la possibilité de dispenser des cours de promotion sociale et, le dimanche, louer une salle pour permettre aux Réunionnais de se regrouper au cours d’après-midi récréatives. L’entretien du foyer actuel revient très cher et celui-ci est peu fréquenté en raison de la psychose qui y règne ». Le rapport dénombre dix amicales en France, mais à part celle de Nîmes qui compte 200 adhérents actifs, « les autres amicales ont une activité très réduite ». En fait, il semble bien sur ce point que la dynamique associative réunionnaise ait toujours été bien moins développée que celle des Antillais.

    22Avant même l’organisation des foyers, une des premières difficultés fut la coordination des actions du BUMIDOM et du CNARM. C’est ainsi qu’Albert Bros, à la tête du BPDA, fait savoir le 22 juillet 1969 au cabinet de Michel Debré son désaccord avec Jacques Roumeguere, secrétaire général du CNARM. Il refuse, comme le lui demande ce dernier, que la formation locale des migrants soit prise en charge par le BUMIDOM car « en cas d’échec, la société d’État serait seule engagée50 ». Michel Debré, alerté par ses collaborateurs, se montre agacé par ces problèmes de mise en œuvre pratique de la politique dont il a défini le principe : « J’en ai assez de toutes ces difficultés que je ne comprends pas bien51 ». Aux difficultés internes s’ajoutent bien évidemment les attaques violentes du quotidien du PCR, relayé en métropole par la presse d’opposition. Le contrôle des informations internes au BUMIDOM devient même un enjeu du combat politique. C’est ainsi que le 18 janvier 1969 Témoignages dénonce ce qu’il considère comme un trafic de type négrier organisé par le pouvoir gaulliste : « L’objectif départementaliste pour nos jeunes filles : être les domestiques du Tout-Paris UNR ! ». Et le journal livre une liste de noms de personnalités chez qui le BUMIDOM a placé des femmes de ménage. L’article ne manque pas de faire réagir Michel Debré qui note en marge de sa revue de presse : « Il y a un communiste au BUMIDOM ! Demander à Bros ce qu’il en pense ». Jean-Claude Aurousseau, chef du cabinet du ministre, écrit donc à l’administrateur délégué du BUMIDOM : « Il semble que la documentation qui a servi de base à certains articles provient du BUMIDOM, soit qu’elle ait été adressée à l’auteur par un employé indélicat, soit que nous nous trouvions en présence d’une des séquelles de l’occupation du mois de mai qui aura permis de prendre connaissance de certains dossiers ». Les noms donnés par Témoignages correspondent donc à une réalité même si l’exploitation politique est évidente. La nomination en octobre 1969 d’Etienne Edric, ancien directeur des RG à la Réunion pour superviser les activités de la Maison de la Réunion n’est sans doute pas étrangère à cette affaire. Témoignages, le 30 juin 1970, dénonce alors le contrôle qu’exerce ce dernier sur les associations et les foyers : « Qui a dit que nos compatriotes en France étaient livrés à eux-mêmes ? L’association des Réunionnais d’Eure-et-Loir a élu son nouveau bureau sous la présidence d’Edric des Renseignements Généraux ! (…) Debré qui préside le dit Comité [CNARM] en a fait son représentant personnel, chargé de réceptionner nos compatriotes ‘pris en charge’ par le BUMIDOM… et de les pister ensuite. Et cela le plus officiellement du monde ». Etienne Edric s’attache à contrer la propagande communiste. Le 24 juillet 1970, l’ancien directeur des RG à la Réunion écrit par exemple à Jean Remes, qui lui a succédé dans l’île, qu’il faisait éplucher en 1968 les fiches des travailleurs du BUMIDOM rentrant à la Réunion, ceci étant « très officieux et surtout sur le thème d’une conversation avec le fonctionnaire. Je pense que tu pourrais reprendre cette question. Ce procédé peut, avec un peu de chance, donner la possibilité d’identifier les éléments propagandistes de la contremigration qui ‘travaillent’ nos Réunionnais à Paris notamment52 ». De la même façon, les responsables de Chrysler, qui travaillent avec le BUMIDOM, n’hésitent pas à signaler au cabinet de Michel Debré le cas d’ouvriers réunionnais engagés dans l’action militante. Le 17 juillet 1971, une lettre communiquée par la direction de l’usine indique qu’un militant CGT qui a démissionné le 5 juillet s’apprête à regagner l’île où il « viendra probablement renforcer les rangs de l’opposition, mais en tous cas, avec une certaine efficacité car il connaît bien les méthodes d’action des centrales ouvrières de la région parisienne53 ».

    23Les articles de presse attaquant les structures liées à l’organisation des flux migratoires n’ont pas manqué. C’est surtout la presse nationale qui retient l’attention de Michel Debré. Les raisons en sont multiples : la parution nationale sert de caisse de résonance à Témoignages ; elle crée un climat médiatique qui peut influer à la fois sur les choix gouvernementaux (en fournissant des sujets de polémique à l’opposition nationale aux gaullistes), sur l’opinion publique métropolitaine, en particulier sur les employeurs potentiels, et sur les candidats à la migration eux-mêmes. La note manuscrite du 17 juin 1973, à en-tête du ministère de la Défense nationale, qui figure dans les dossiers de travail du cabinet de Michel Debré, est révélatrice de la volonté du ministre et de son équipe de ne pas abandonner le champ médiatique aux opposants politiques au BUMIDOM : « Sur la migration : presse-radio-télé pour donner vrai visage Réunion en métropole54 ». En novembre 1971, Michel Debré lance même le Courrier Réunionnais, parution trimestrielle publiée par le CNARM à l’intention des migrants. L’opération avorte en fait au bout de deux ans en raison de problèmes financiers. Au-delà de l’information pour les migrants, il s’agissait aussi de contrer les communiqués diffusés par la presse hostile à l’action du BUMIDOM. Le préfet Jean-Émile Vié, président du conseil d’administration du BUMIDOM en sa qualité de secrétaire général des DOM, se trouve ainsi souvent chargé d’intervenir. En octobre 1972, il rédige par exemple une longue mise au point à propos de toute une série d’articles parus entre 1971 et 197255 dans la presse métropolitaine56. Le préfet Vié n’hésite pas non plus à attaquer en justice les détracteurs du BUMIDOM. Ainsi Roland Mallet, qui déclare dans la publication de l’Union Générale des Travailleurs Réunionnais en France57, Combat réunionnais, en juillet-août 1973, que le BUMIDOM organise un « commerce de chair humaine pour le profit de quelques capitalistes » est condamné en juin 1975 à 300 000 francs CFA d’amende et à 500 000 francs CFA de dommages et intérêts au BUMIDOM58. Le préfet Vié fait également publier, en mai 1975, un sondage effectué sur 12 000 migrants qui s’affirment à 96 % satisfaits des services du BUMIDOM59. Le cabinet du ministre n’hésite pas non plus à répondre, parfois aussi anonymement que les détracteurs du BUMIDOM, dans la presse locale. C’est le cas après la publication par l’hebdomadaire catholique de la Réunion Croix-Sud, le 2 septembre 1973, d’une lettre anonyme d’un insulaire critiquant l’accueil qui lui a été réservé à la Maison de la Réunion dont il s’étonne que ce soit l’ancien chef des RG, Etienne Edric, qui la dirige, et que la gérance soit tenue par une Antillaise. Le 23 septembre, le journal publie cette fois une autre lettre anonyme prenant la défense de la Maison de la Réunion. Cette réponse, tapée à la machine, figurant dans la revue de presse de Michel Debré avec l’article du 2 septembre, vient de façon évidente de son cabinet60.

    24En dehors de la presse, c’est parfois de l’Assemblée nationale que viennent les attaques. Le 17 mars 1980, le socialiste Alain Vivien pose ainsi une question au Ministre de l’Intérieur sur l’existence éventuelle d’un fichier des Réunionnais par le CNARM et sur son utilisation à des fins électorales. Il s’étonne en effet de ce qu’un originaire de l’île, M. Thenseng, travaillant à la SNCF depuis 1976, ait reçu à Saint-André une procuration de vote ayant transité par la Maison de la Réunion. Etienne Edric, secrétaire général du CNARM, rédige le 27 mars une note expliquant à Michel Debré que cet homme n’a jamais été hébergé à la maison de la Réunion, mais qu’il est connu par le BUMIDOM qui lui a fourni au total 3089 F. Le secrétaire du CNARM explique au député : « Nous ne disposons pas à la Maison de la Réunion d’un fichier général des Réunionnais en France. Nous avons : d’une part, un fichier des adhérents ; d’autre part, un fichier correspondant aux dossiers des très nombreuses interventions qui nous sont sollicitées par les Réunionnais de toute part. Ce qui est normal pour toute association bien organisée. Le nom de M. Thenseng n’y figure pas puisqu’il n’a jamais été hébergé chez nous. S’il est exact qu’une lettre lui étant destinée a transité par la Maison de la Réunion, cette éventualité aurait pu se produire comme cela arrive fréquemment. Lorsque les familles ou les amis des migrants ne connaissent pas l’adresse de leur correspondant en métropole, c’est très souvent qu’ils font transiter leur courrier par la Maison de la Réunion. Pour le cas Thenseng, si la lettre nous est parvenue, bien que l’intéressé ne soit pas connu chez nous, nous aurions pu, comme nous le faisons en pareil cas, nous renseigner auprès du BUMIDOM et lui faire suivre son courrier à la SNCF à Rouen ».

    25Et en effet, les archives ne manquent pas d’exemples de correspondances adressées à la Maison de la Réunion de la part de personnes, insulaires ou métropolitaines, cherchant à contacter des Réunionnais de métropole61. La seule référence à un fichier des personnes référencées par la Maison de la Réunion concerne la demande par Albert Bros62, en février 1979, des adresses des Réunionnais de l’Indre et de l’Indre-et-Loire au sujet des séances de signature organisées par Jean-Émile Vié pour la sortie de son livre Faut-il abandonner les DOM ? Etienne Edric lui répond alors que « les compatriotes chez nous ne sont malheureusement pas classés par secteurs » et qu’il lui est donc impossible de donner une liste précise d’adresses sur Tours et Châteauroux. Parmi les demandes adressées à la Maison de la Réunion, on relève même celles d’hommes célibataires en quête d’épouses réunionnaises. Celle d’un Commandant de la base aérienne d’Aulnat dans le Puy-de-dôme ne manque pas de piquant63. Le 7 novembre 1976, le militaire adresse au CNARM la lettre suivante : « Je vous écris au nom d’un ami, petit agriculteur en CORREZE, qui actuellement vit seul à la ferme, et désirerait fonder un foyer, là où il habite ! C’est un homme sérieux et agréable ayant la quarantaine. J’ai pensé qu’éventuellement vous pourriez l’aider à trouver une compagne réunionnaise entre 20 et 35 ans, qui sache tenir un ménage. Si la chose est possible, je serais heureux de mettre en relation cet homme avec la ou les jeunes femmes intéressées ». Etienne Edric, qui adresse la demande à Albert Bros l’annote, non sans humour : « Elle est bonne… Ça ne serait pas M. Jacques Chirac le petit agriculteur à qui s’intéresse le commandant ? ». Le 27 décembre, Albert Bros répond au secrétaire général du CNARM : « Le BUMIDOM n’a jamais joué le rôle de Frosine, ou, bien que s’efforçant d’être ‘à la page’, n’a jamais eu de service matrimonial. L’expérience nous a, d’ailleurs, conduit à nous méfier des ‘migrations fondées sur des annonces du cœur’, ayant eu à repêcher de nombreuses malheureuses tombées du haut de leur rêve. L’une se trouvait en présence d’un fiancé cul-de-jatte, une autre découvrait qu’elle allait épouser l’idiot du village, une troisième voyait que le ‘trois pièces s’ouvrant sur la campagne…’ était constitué par des carcasses de voitures abandonnées dans un terrain vague… etc. etc. Les enquêtes auxquelles nous procédons, quand nous décelons un projet de mariage bâti sur les petites annonces, sont dans un grand nombre de cas défavorables, l’auteur du projet de regroupement étant tantôt un indigent, tantôt un fainéant, tantôt un ivrogne et, parfois, les trois en même temps ».

    26Guidée par le désir de faciliter l’adaptation des migrants, l’organisation de structures d’accueil à l’échelle nationale n’allait pas de soi et ne fut ni simple ni parfaite. Mais que dire alors du projet évoqué par Michel Debré sur une fiche de travail de juin 1968, si ce n’est que ce désir d’accompagnement va jusqu’à l’utopie : « En métropole, je suis persuadé que l’installation d’un village réunionnais dans un département déshérité serait une excellente initiative. Des Réunionnais pourraient aller en métropole sans disposer à l’avance d’un contrat de travail, et l’installation d’un centre de formation professionnel auprès de ce village permettrait dans les six mois de leur arrivée de leur donner un métier. Ce village serait, en outre, un lieu de vacances pour les Réunionnais qui ne peuvent retourner chaque année dans leur île64 ».

    La formation professionnelle et la recherche d’employeurs

    27Michel Debré a cherché à obtenir des grands groupes industriels l’assurance d’une embauche de Réunionnais. Le groupe de travail qu’il réunit le 12 novembre 1969 comptabilise ainsi que Simca a déjà embauché 350 personnes sur les 500 prévues, que Peugeot prévoit 1000 emplois pour la fin 1970 – début 1971, qu’une convention passée avec Michelin assure le placement de 500 Réunionnais pour 1970, que les entreprises de bonneterie et d’électronique devraient permettre 200 à 250 placements féminins, et enfin que la SNCF va prendre en charge de la formation de 300 individus avec pour objectif une embauche de 300 travailleurs par an65. Le 30 avril 1970, Michel Grollemund, secrétaire général des DOM, écrit à Michel Debré pour lui signaler que « le BUMIDOM a envoyé à la Réunion une mission Michelin qui a retenu 85 candidats. Ce ‘contingent’ supplémentaire correspond à une source de recrutement nouvelle, qui s’ajoutera aux engagements des missions Simca et Peugeot66 ». L’incitation à l’embauche des Réunionnais est également orchestrée directement par la préfecture insulaire. Déjà, le compte rendu de la séance de travail sur la migration, le 6 octobre 1972, note que « M. le préfet [Vieillecazes] s’étonne qu’une grande entreprise telle que Renault ne recrute pas de Réunionnais. Il cite le cas de l’usine du Havre-Sandouville qui connaît une expansion continue et qui a embauché l’année dernière près de 1 000 salariés sénégalais et maliens ». En février 1973, la préfecture prend donc l’initiative de faire publier une brochure intitulée « La Réunion un potentiel humain ». On affirme aux employeurs métropolitains : « Vous pouvez trouver de la main-d’œuvre qualifiée à la Réunion. Une population jeune. Une population scolarisée en totalité. Une population disponible. Vous pouvez : soit faire venir des travailleurs jusqu’à votre entreprise, sans frais, soit implanter une filiale dans l’île de la Réunion ».

    28Michel Debré porte également une grande attention aux hôpitaux publics, qui offrent une possibilité d’emploi aux migrantes. Le 28 avril 1970, il attire l’attention du préfet Cousseran sur ce point : « M. Veyret, qui est le directeur des hôpitaux et hospices civils de Lyon depuis plusieurs années, forme des aides soignantes et, dans l’ensemble, il a été assez satisfait des jeunes filles qui viennent de la Réunion. Il serait désireux d’en prendre davantage pour les former et ensuite les placer. Je vais voir dans quelle mesure le BUMIDOM peut lui offrir un voyage. En tout cas, notez ce renseignement, il peut être utile67 ». A la mi-mai, M. Veyret, qui rappelle qu’il y a déjà 90 à 100 jeunes filles dans les hôpitaux lyonnais, donne son accord pour sa venue en mission. Il est intéressant de noter qu’Albert Bros, qui dirige le BUMIDOM, prévient Jean-Claude Aurousseau pour lui expliquer que l’annonce de la mission sera faite officieusement aux autorités locales, « mais il vaut mieux, pour éviter des réactions épidermiques toujours possibles dans notre chère île Bourbon, que l’annonce officielle vienne de vous68 ». C’est donc sous l’autorité directe de Michel Debré que la mesure doit être présentée, de manière à éviter le plus possible toute critique.

    29L’exemple qui demeure le plus significatif des interventions de l’ancien Premier ministre est celui du projet Simca-Chrysler. Le 17 juillet 1969, le procès-verbal de la commission « population » du Comité d’expansion économique et social de la Réunion fait le bilan du passage dans l’île d’une mission Simca, le 4 juillet. Sur les 350 inscrits, 175 candidats se sont présentés et 169 ont été retenus. « Pour la première fois, une entreprise s’est intéressée à l’embauche de manœuvres, ce qui peut ouvrir de nouveaux débouchés : on touche avec Simca une partie de la population qui n’avait pas été prospectée jusqu’à présent69 ». Un an plus tard, la direction de l’entreprise semble satisfaite de l’expérience puisqu’elle décide de passer à une phase de recrutement massif. Le 16 octobre 1970, Jacques Foccart écrit à Michel Debré pour lui suggérer une coopération avec Chrysler France dont il connaît le directeur, Henneguier, depuis longtemps. Ce dernier écrit à Michel Debré pour expliquer l’important besoin de main-d'œuvre de son entreprise et pour justifier le choix d’ouvriers réunionnais : « Vous n’ignorez pas les difficultés que rencontre notre entreprise pour recruter du personnel qualifié. (…) Le Maroc, la Turquie, l’Espagne nous fournissent la main-d’œuvre indispensable sur nos chaînes de fabrication, mais nous constatons, malgré tous nos efforts, qu’à quelques exceptions près, les ouvriers étrangers ne peuvent assumer les responsabilités techniques de postes que nous confions à des professionnels en raison surtout du langage et du manque de formation de base. Or il y a 18 mois, ce problème existant déjà, nous avions pris contact avec le Bureau pour le développement des migrations et pu organiser une mission de recrutement notamment à la Réunion. La majeure partie du personnel recruté est toujours en activité dans nos usines et nous sommes particulièrement satisfaits de son travail et de son comportement. (…) Sans votre appui il nous sera impossible de faire face aux demandes de la direction de nos usines et, par voie de conséquence, c’est le développement de notre production qui serait remis en cause70 ».

    30Le 3 novembre 1970, Henneguier remercie Aurousseau, chef de cabinet du ministre, pour avoir accepté de soutenir le projet auprès de la préfecture insulaire et du BUMIDOM, rappelant qu’il prévoit l’embauche de 6 à 800 ouvriers, soit « 60 à 80 par mois, davantage si possible71 ». Le 5 novembre, c’est Michel Debré qui écrit au préfet Cousseran pour lui signifier que « tout doit être fait pour accélérer le mouvement migratoire à destination de la métropole ; toutes les initiatives doivent être encouragées et soutenues et, à cet égard, le projet Chrysler doit être considéré comme prioritaire72 ». Le Journal de l’île de la Réunion, le 1er février, présente à ses lecteurs la mission de recrutement Chrysler : « Optimisme exagéré teinté de propagande ? C’est à voir. Aux futurs carrossiers, selliers, mécaniciens et tôliers de répondre ». L’entreprise automobile n’oublie pas la communication interne sur le sujet. Dans le bulletin bimensuel d’information réservé à son personnel, le 15 février 197173, une page entière est consacrée à un ouvrier réunionnais, âgé de 19 ans, promu polisseur professionnel et qui affirme : « Il est un peu dur de se trouver si loin de chez soi, mais finalement je me suis bien adapté et le salaire que je gagne me permet d’aider beaucoup ma famille. Au total, c’est une bonne opération ». Michel Debré, satisfait de la tournure prise par le projet, remercie le 22 février 1971 Henneguier, directeur de Chrysler, pour son action et lui signale « qu’il serait bon d’ajouter aux renseignements aux candidats que, prochainement, une Maison de la Réunion s’ouvrira à Paris, 31 rue Gauthey XVIIe, et qu’ils y trouveront le meilleur accueil74 ».

    31Mais très rapidement, les premières difficultés se présentent. Tout d’abord Henneguier se plaint à Michel Debré, dès le 4 mars 1971, des lenteurs d’embauche : « La constitution des dossiers, les visites médicales et le stage d’accoutumance à la vie métropolitaine prévu pour deux semaines à Simandres [Rhône] par le BUMIDOM, retardent sensiblement l’arrivée de nos contingents. (…) Nos impératifs de production risquent de nous imposer le remplacement de Réunionnais par du personnel étranger, à moins que la suppression du stage à Simandres pour la moitié du personnel prévu soit accepté par le BUMIDOM ». Albert Bros, au BUMIDOM, se montre pour sa part excédé par Chrysler. Il rappelle à Michel Debré qu’il s’est battu pour « une adaptation à la vie métropolitaine que nous estimions indispensable en fonction des départs d’usines enregistrés lors des précédents engagements ». Par ailleurs, il ne voit pas sur quel critère il peut justifier l’envoi direct de la moitié des Réunionnais en usine et laisser les autres en stage d’adaptation. Enfin, il explique à Michel Debré qu’il pensait que les OS devaient être prioritaires alors que Chrysler demande des ouvriers professionnels. Le 17 mars, Henneguier écrit alors à Albert Bros pour lui expliquer que sa justification du stage d’adaptation s’applique à son avis davantage au personnel originaire des Antilles, « car en ce qui concerne les Réunionnais, le pourcentage de migrants licenciés ou démissionnaires à la suite de notre recrutement local en 1969 a été infiniment faible. C’est donc en connaissance de cause que nous avons choisi exclusivement LA REUNION pour réaliser notre opération ». Aux difficultés liées à ces impératifs divergents du BUMIDOM et de Chrysler, s’ajoutent des problèmes liés à l’hébergement. Le 4 janvier 1972, Henneguier demande en effet à Jean-Émile Vié, secrétaire général des DOM et président du BUMIDOM, de faire pression auprès de la préfecture des Yvelines et des autorités compétentes pour obtenir la construction de logements pour 600 lits à Mantes. Le conseil municipal, qui avait donné dans un premier temps son accord, a en effet ensuite refusé de prendre en charge le projet. Notons au passage que le problème du logement se retrouve aussi chez Renault. Un rapport de mission effectué le 2 mars 1973 à Mantes-la-Jolie relève que « vingt Réunionnais travaillant à l’usine Renault sont actuellement sans logement et vivent clandestinement dans les logements de Chrysler, grâce à la compréhension des chefs de centre. Comment serait-il possible d’intervenir auprès du chef du personnel de l’usine Renault afin que ses services mettent en application les règlements en vigueur ».

    32A cela s’ajoute, pour Chrysler, l’exploitation politique des difficultés rencontrées par le projet. La revue de presse réunionnaise adressée au ministre ne manque pas de faire parvenir l’article de Témoignages du 3 juin 1971 consacré à « l’opération Simca-Chrysler » : « ’Je regrette maintenant d’avoir cru aux promesses. Je veux revenir au pays dès que je le pourrai’, écrit un jeune Réunionnais. (…) ‘Cela est un scandale : Comment peut-on tolérer une telle escroquerie, un tel abus ? Ceci se fait ouvertement encouragé par le pouvoir’ (et Debré. NDLR) ». Le 15 octobre 1971, le quotidien communiste s’insurge cette fois à propos de la vie des ouvriers réunionnais de Simca-Chrysler à Poissy : « Pour avoir droit à un lit au dortoir, il faut payer 10 000 F CFA par mois ! Et se soumettre à toutes sortes de contrôles… Sanctionnés par des amendes ou l’expulsion ! ». A l’inverse, Henneguier ne manque pas de faire savoir, le 18 janvier 1972, qu’il est content de la publication d’articles de l’éditorialiste du JIR, René Martin-Darène, favorables à Simca-Chrysler. Aurousseau n’hésite pas à inciter le directeur de Chrysler à faire publier des témoignages favorables dans la presse métropolitaine : « Si vous aviez les moyens d’obtenir quelques commentaires dans le sens que nous espérons vous participeriez ainsi directement à la transformation d’un climat social néfaste créé intentionnellement par nos adversaires politiques pour mettre en échec la campagne gouvernementale de lutte contre le sous-emploi de la main-d’œuvre dans les DOM ». Mais l’organe de presse communiste répond coup pour coup dans cette guerre de propagande, et les attaques sont violentes. Témoignages s’insurge ainsi, le 23 février 1972, contre la venue d’une mission des « négriers de Simca-Chrysler » : « Les anciens trafiquants d’esclaves avaient quand même le mérite de prendre des risques. Pour Simca et autres négriers modernes, plus aucun risque. Ils viennent choisir dans le troupeau et c’est l’administration elle-même qui par le BUMIDOM assure le transport jusqu’à l’usine. Les déchets sont importants. Qu’importe ! Simca ne prend aucun engagement pour ceux qui seront broyés par ses chaînes et devront abandonner. C’est ce que Michel Debré appelle la promotion des Réunionnais ». Cette guerre de propagande ne se limite pas à la presse. Le 12 mai 1972, Henneguier fait ainsi parvenir à Aurousseau une invitation qui lui a été lancée par le Club Unesco du lycée Claude Monnet du Havre pour « un débat sur la situation du travailleur immigré en France », avec pour exemple la situation des Réunionnais à l’usine Simca-Chrysler de Poissy et en présence de l’Union Générale des Travailleurs Réunionnais en France, liée au PCR : « Bien entendu, de telles missives ne nous surprennent pas, c’est la campagne ‘anti-Chrysler’ qui continue ; comme vous le pensez, nous ne répondons pas à cette invitation ». Il reste cependant qu’au-delà de l’exploitation politique, les problèmes d’ordre pratique sont bien réels. Le 17 juin 1971, un ouvrier de Simca écrit par exemple à Michel Debré pour protester contre le fait que, engagé comme ouvrier professionnel, il se retrouve au poste d’OS et, ajoute-t-il, « le service du personnel prétend ne pas être au courant des conditions proposées à Saint-Denis ». Le 25 juin, Aurousseau demande donc, au nom de Michel Debré, des éclaircissements à Henneguier sur la question. Le 30, le responsable de Simca répond pour assurer qu’il s’agit d’un malentendu et que les engagements seront respectés. Même après avoir quitté ses fonctions gouvernementales, Michel Debré a continué d’agir pour obtenir l’embauche de Réunionnais. Au début de l’année 1978, il obtient par exemple de la SNCF l’engagement de l’envoi d’une mission dans l’île. Mais cela n’a pas été sans mal, à en croire la lettre de Michel Debré au préfet Lamy : « Que de mal pour aboutir aux choses les plus simples75 ! ».

    La régulation des naissances

    33L’article publié par le journaliste Raymond Barillon dans Le Monde en juin 1963 résume à lui seul l’inquiétude que suscite la croissance démographique : « Ce qui frappe avant tout, à la Réunion, c’est le grouillement des enfants et la proportion des femmes enceintes. (…) Le seuil de rupture sera atteint dans douze ans, et, avec 500 000 habitants en 1975, l’éclatement sera inévitable. (…) Aider massivement, ou plus massivement encore, la Réunion, cela revient, pour la métropole à prendre l’engagement de faire vivre un département dont le taux d’accroissement naturel est de 32,6‰ au lieu de 6,5‰ dans l’ensemble des autres ». Après une première phase de simple stabilisation des écarts positifs en faveur de la natalité qui s’étend de 1931 à 1952, la transition démographique de la population réunionnaise est entrée dans une deuxième phase : entre 1952 et 1967, l’excédent naturel atteint alors plus de 10 000 personnes par an. Durant ces quinze ans la population passe de 257 700 à 392 900 habitants, soit une augmentation de plus de 52 %.

    34Michel Debré, très sensible depuis l’entre-deux-guerres à la problématique démographique et à son impact sur la vie économique76, estime d’ailleurs que parmi les problèmes de l’île il y a « en premier lieu, la surpopulation qui coiffe tous les autres77 ». « Partisan d’un populationnisme triomphant78 » en métropole, Michel Debré prône donc la réduction des naissances à la Réunion. Face aux critiques parfois violentes dénonçant cet apparent paradoxe, le député explique que la logique qui guide ses prises de position est en fait la même : « Il n’y a pas de contradiction. Deux situations peuvent être considérées comme anormales. La première est de ne pas avoir d’enfants ou d’en avoir peu – la seconde, c’est d’en avoir trop. (…) L’équilibre, tant de la famille que, d’une manière générale, de la population, se situe autour du foyer de trois à cinq enfants. Conseiller ici l’augmentation de la natalité, conseiller ailleurs la diminution, représente donc l’expression d’une politique identique. Lorsqu’un médecin reçoit dans son cabinet successivement un maigre et un obèse il prescrit des remèdes en apparence contradictoires, mais en fait inspirés par un même souci d’un retour à la normale79 ».

    35Ce n’est donc pas un hasard si l’une des premières mesures de Michel Debré après son élection de 1963 est de dépêcher dans l’île une équipe de médecins pour faire de l’information sur les méthodes contraceptives. Le premier objectif du député est de mettre en place une politique d’éducation familiale. Il favorise pour cela l’action de l’Association Réunionnaise d’Éducation Populaire (AREP). Cette volonté politique d’éducation antinataliste est aussi le fait d’hommes politiques locaux, en particulier du docteur Pierre Lagourgue80. Ce dernier est à l’origine de l’Association d’Orientation Familiale (AROF) créée en 1966 et financée par le Fonds d’action sanitaire et sociale obligatoire (FASO). Son objectif est de contribuer à la régulation des naissances en développant la responsabilité des couples. Le bilan de l’INSEE, publié en 1996, sur l’activité de l’AROF estime que « les résultats de cette maîtrise de la démographie sont plus que probants81 ». En effet, le nombre de naissances passe de 16 000 par an en 1968 à 12 000 en 1980, le nombre d’enfants par femme passant sur la période de 6,1 à 3,1. Conséquence : le taux d’accroissement annuel passe de 3 % entre 1961 et 1967 à 2 % entre 1967 et 1974, puis à 0,9 % entre 1974 et 1982.

    36Dans cette politique de longue haleine, Michel Debré s’est heurté bien sûr à l’hostilité politique des communistes. Témoignages, le quotidien du PCR, précise par exemple le 8 août 1968 que « la contraception ne peut pas être un moyen de résoudre les problèmes du sous-développement, de l’exploitation coloniale, de la misère et de la faim. La contraception ne peut remplacer ni l’industrialisation, ni la réforme agraire, ni la gestion des affaires réunionnaises dans l’intérêt exclusif des Réunionnais ». Mais Michel Debré se heurte plus encore à l’hostilité morale de l’Église. Le rédacteur en chef du Journal de l’Ile de la Réunion, Henry Cazal, qui sert pourtant toute la politique du député, se dit lui-même hostile à l’utilisation de la pilule car « la solution est non seulement contraire aux principes de la religion catholique, mais elle est inhumaine et asociale82 ». Il faut dire que l’évêque de la Réunion, Monseigneur Guibert, avait déclaré au Figaro du 22 février 1963 que « la doctrine officielle de l’Église est simple. Elle s’élève avec vigueur contre toute limitation des naissances obtenue par des moyens anti-naturels ». Durant ces années, où se joue la mise en place de la contraception, les revues de la presse réalisées pour Michel Debré ne manquent pas de sélectionner tous les articles qui se rapportent au sujet. Sous le titre « Position de l’Église en matière de planning familial », on trouve ainsi, en avril 1967, le communiqué que l’évêque a fait lire en chaire contre l’action des centres de planning familial :

    1. « L’Église s’oppose à l’usage de tous les contraceptifs, cette opposition ayant son origine ‘dans le respect qu’elle porte à la personne humaine et dans le souci qu’elle a de la voir grandir et s’accomplir’.

    2. Les Chrétiens qui utilisent les contraceptifs et ceux qui conseillent à d’autres personnes de s’en servir ne peuvent recevoir les sacrements.

    3. L’usage du ‘stérilet’ revêt une particulière gravité due à son caractère abortif. Et l’on sait que tout avortement est une faute si grave que les prêtres n’ont pas habituellement le pouvoir de l’absoudre ».

    37Il faut donc composer avec l’Église dont l’influence sociale est très importante. Le 11 juillet 1966, Raymond Jacquet, secrétaire général des DOM, fait savoir par exemple à Michel Debré que l’Église reste très hostile à la contraception, même si le terrain de la négociation n’est pas totalement exclu : « Je me suis entretenu pendant une heure et demie avec l’évêque et son état-major, dont le père de Puybaudet. Ils sont conscients des problèmes, mais s’en tiennent à la méthode du thermomètre. Ils seraient peut-être tentés de fermer à demi les yeux sur les autres méthodes, appliquées bien entendu, aux non catholiques, dans la mesure où on augmenterait sensiblement les moyens financiers dont ils disposent pour leur propre action83 ». Malgré ces contacts, la position de l’Église reste ferme. L’hebdomadaire catholique Croix-Sud s’emporte même violemment contre la campagne d’affichage menée au début 1969 pour les centres d’orientation familiale. Le 16 février, il parle « d’intoxication » à propos du slogan « famille peu nombreuse, famille heureuse ». Puis le 5 octobre, l’hebdomadaire dénonce ce qu’il considère comme une propagande éhontée de la Sécurité sociale. Sous le titre « Assez ! », il explique : « La nouvelle feuille de maladie porte un troisième volet qui reproduit le tract dont je parlais plus haut. Ainsi toute personne qui utilisera ces feuilles aura sous les yeux cette réclame publicitaire pour l’orientation familiale. C’est odieux. Sommes-nous dans un département français ou dans une colonie ? Comme dit le tract en question : ‘Assez — nous en avons assez !’ ».

    38Michel Debré s’attache cependant à faire avancer les consciences dans le domaine de la régulation des naissances comme en témoigne sa lettre au préfet Cousseran, datée du 25 octobre 1971, dans laquelle il insiste pour poursuivre le développement du planning familial :

    « J’ai sous les yeux le graphique des naissances que vous m’avez récemment adressé. Il est bien clair que la croissance nouvelle, quelle qu’en soit la cause, doit être traitée avec sérieux. Il est bien vrai que des progrès ont été réalisés par rapport aux années antérieures à 1969, mais il faut continuer ce progrès, sinon l’effort pour améliorer le niveau de vie sera freiné, sans compter les conséquences politiques.
    Dans ces conditions, il me paraît utile qu’avec discrétion vous réunissiez les personnalités sérieuses et compétentes qui s’intéressent au planning familial pour faire à la fois un examen des statistiques, une étude des zones où le planning familial a fonctionné, enfin et surtout un programme assez rapide de développement de ce planning (éducation familiale notamment). (…) En fin de compte, à chaque instant, il faut revenir au problème démographique, apprécier ce qui a été fait et vouloir faire davantage
    84 ».

    39L’affaire la plus retentissante dans le domaine de la régulation des naissances à laquelle est confronté Michel Debré est le scandale de la clinique de Saint-Benoît qui défraie la chronique entre 1970 et 1971. En fait depuis le début de l’année 1969, Croix-Sud évoque une sombre affaire d’avortements. Le 5 janvier, l’hebdomadaire parle ainsi d’un « crime » ou encore de « massacre des innocents » et dénonce la pratique de huit mille avortements par an avec, en outre, des détournements de fonds sociaux. Face à la multiplication des articles sur le thème, le préfet finit par réagir publiquement pour défendre l’AROF qui est mise en cause : « Oser écrire que l’on organise ‘l’assassinat de 8 à 10 000 enfants par an dans le sein de leur mère’, c’est non seulement un ignoble mensonge mais une diffamation85 ». Le 23 décembre 1969, Croix-Sud, sous le titre « Ici on tue ! », relance cependant le débat.

    40Entre avril et août 1970, les articles de presse se multiplient pour mettre en cause la clinique de Saint-Benoît dirigée par David Moreau, maire de la ville qui se trouve dans la circonscription de Michel Debré. En fait, plusieurs affaires convergent. D’abord, le 4 juillet, Témoignages accuse « David– l’AMG86 » d’avoir fait venir des infirmières métropolitaines dans sa clinique sous le prétexte qu’il s’agit de personnel spécialisé. Or le quotidien l’accuse de faire donner des cours à ces infirmières pour qu’elles passent le Brevet Élémentaire « alors que des milliers de jeunes Réunionnaises ne demandent qu’à travailler ». Le 11 août, La Gazette rapporte les attaques contre le docteur David Moreau du docteur en chirurgie Roland Hoareau, propriétaire d’une clinique à Saint-Pierre et également conseiller général « national » de Saint-Pierre. Hoareau accuse Moreau de fausser et de majorer les remboursements qui lui sont attribués par la Sécurité sociale. Le journal se demande alors si derrière toutes les affaires qui se font jour, il n’y a pas des règlements de comptes politiques et des luttes d’intérêts personnels : « Là encore, il n’est pas inutile de rappeler que la guerre ouverte fait rage à la Réunion entre promoteurs de cliniques. Le groupe de Saint-Benoît, récemment installé à Sainte-Clotilde (Saint-Denis), s’est cassé les dents à Saint-Pierre contre le Dr Roland Hoareau et au Port contre les Dr Ferber et Hassen. En ce qui concerne le Sud, c’est au sujet de Saint-Louis que la bataille s’est livrée. Faut-il voir dans ceci une riposte à cela ? (…)La troisième attaque s’est produite en dehors de l’arène du Palais Rontonay [conseil général], mais elle n’est pas moins grave, au contraire. Il s’agit, cette fois, de la clinique de Saint-Benoît, impliquée dans une affaire d’avortements en grande série. Ces accusations, il est vrai, ne sont pas nouvelles. A plusieurs reprises, on a parlé de scandale. On a su, aussi, que des règlements de journées d’hospitalisation et des remboursements de curetage ont été ‘bloqués’ par la Caisse générale de Sécurité sociale, que des ‘avertissements sévères’ ont été prodigués aux responsables de la clinique, et que… l’ordre a tout de même été donné de payer la clinique. Tout a continué jusqu’à ces jours derniers. Il a suffi d’un ‘accident’, d’une plainte, pour mettre en branle l’appareil judiciaire et policier. Interrogatoires, perquisitions, avec, pour commencer, la garde à vue puis l’arrestation de Covindin, infirmier major de la clinique de Saint-Benoît, spécialisé dans les curetages. L’homme interrogé, sentant qu’il risquait d’être le lampiste, aurait beaucoup, beaucoup parlé. Comme on le comprend ! C’est ainsi qu’éclata au grand jour le ‘scandale’ ». Dans le contexte de la préparation des municipales de mars 1971, Témoignages saisit bien entendu l’occasion de porter le fer contre un de ses plus irréductibles adversaires politiques. Le 12 août 1970, il titre ainsi : « Le scandale de la clinique de Saint-Benoît. Avortements massifs ? Infanticides même ? Et ‘irrégularités’ financières ? David Moreau ne peut plus se taire ! ». Le 13 août, le journal, rappelant la mise au point du préfet à Croix-Sud en avril 1969, cherche à impliquer les autorités administratives dans le débat. Et l’organe de presse communiste de clamer, le 17 août : « S’il n’y avait pas Témoignages, la vérité serait étouffée dans ce pays, les honnêtes gens le constatent une fois de plus ». Le quotidien répète ensuite à sa une, jour après jour, que « David Moreau est toujours libre ».

    41L’affaire judiciaire a éclaté en fait dans la nuit du 5 au 6 mars 1970, le docteur Roger Serveaux, de Trois-Bassins, est appelé en urgence pour secourir une jeune fille de 17 ans qui lui avoue avoir subi trois jours plus tôt des pratiques abortives à la clinique de Saint-Benoît. Le 15 avril 1970, le parquet de Saint-Pierre est saisi par la gendarmerie et, le 2 juin, une commission rogatoire est délivrée contre le médecin incriminé, le docteur Pillard. Fin juin, l’enquête se met véritablement en marche avec l’audition de quatre femmes ayant subi des interventions chirurgicales. Pillard est en fait venu de métropole pour remplacer, entre février et mars, le docteur Ladjadj, chirurgien titulaire alors en congé. L’enquête menée à la Caisse générale de Sécurité sociale conduit à mettre en cause le docteur Ladjadj et l’infirmier Covindin. Ces deux derniers se retrouvent alors début août sous mandat de dépôt. Parallèlement, David Moreau est impliqué dans des affaires de remboursements injustifiés au titre de l’AMG.

    42En 1976, Michel Debré rappelait aux Réunionnais sa position concernant la question de l’avortement : « Il serait contraire à la réalité de ne pas citer les propagandes plus ou moins discrètes sur les procédés mécaniques ou médicaux de régularisation des naissance. Ces propagandes ont abouti à la Réunion à une augmentation probable du nombre des avortements. Ma position à ce sujet n’a pas changé. L’interruption de grossesse ne peut être assimilée à la contraception. Justifiée pour des raisons médicales ou sociales, graves et reconnues, elle ne peut être, ne doit pas être un moyen, à la libre disposition des couples et des femmes, pour refuser les naissances. La vie, une fois conçue, ne peut être ôtée à la simple convenance. La société se doit de bien protéger la mère, et de bien accueillir l’enfant, quelle que soit sa naissance. Elle a, au même titre, le devoir de faire respecter la vie du petit être87 ». L’ancien Premier ministre aurait-il alors transigé avec ses principes moraux sur la question de l’avortement en soutenant une « usine à avortements » comme on l’en a alors accusé ? Mis au courant de l’affaire par le préfet, le ministre se saisit des déboires de David Moreau pour tenter de l’écarter de la vie politique locale. Parallèlement à la justice qui conduit librement sa procédure dans l’affaire des avortements, la préfecture engage un bras de fer avec le notable de l’Est concernant les remboursements illicites de l’AMG. Le 29 octobre 1971, Témoignages évente alors ce qu’il estime être un accord passé entre le préfet et David Moreau : la clinique de Saint-Benoît contribuerait pour 70 % des 600 millions de CFA de coût de la clinique de Sainte-Clotilde, reprise en main par l’administration. Mais si David Moreau a été contraint de s’écarter lors des municipales de 1971, le problème politique n’est pas définitivement réglé. Une note du 30 décembre 1971 indique ainsi à Michel Debré que le premier adjoint, Claude Fondaumière, et 13 conseillers font en effet savoir ouvertement qu’ils sont prêts à démissionner si, avant les législatives de 1973, les conditions du retour de David Moreau ne sont pas trouvées88. Le bras de fer se poursuit donc, Michel Debré faisant savoir à son conseiller politique Michel Herson, venu préparer les assises de l’UDR au début de 1972, qu’il ne fallait pas faciliter le retour du médecin avant les législatives de 1973.

    43En dehors de ce scandale, la question de la régulation des naissances a donné lieu à d’autres affrontements politiques violents. Au mois d’avril 1972, l’autorité préfectorale essuie au conseil général un refus émanant de nombreux responsables politiques locaux comme Paul Vergès pour le PCR, mais aussi le docteur Gaston Hoarau, ou encore Jean-Paul Virapoullé, d’étendre la contraception aux moins de quinze ans. C’est d’abord Témoignages qui le 26 avril s’indigne : « Dans le cadre de sa politique de limitation des naissances, le pouvoir UDR voulait ‘appareiller’ les enfants réunionnais de moins de quinze ans sans même demander l’avis des parents ». Le préfet Paul Cousseran propose en fait, par application de la loi Neuwirth que les mineures de 15 à 21 ans n’aient pas besoin de l’autorisation parentale pour se procurer des contraceptifs et que, sur avis motivé d’un médecin, d’une assistante sociale ou du juge des enfants, cela soit appliqué aux mineures de moins de quinze ans. Tandis que Croix-Sud du 14 mai s’indigne du projet, finalement repoussé, le JIR signale que la présidente de la fédération réunionnaise des associations familiales catholiques a fait part de son indignation à Georges Pompidou. Quelques années plus tard, Le Quotidien se montre toujours très critique à l’égard de la manière dont se déroule localement la régulation des naissances. Tout d’abord, il demande, le 7 novembre 1978, à Monique Pelletier, ministre déléguée à la Condition féminine, pourquoi on utilise à la Réunion les piqûres trimestrielles anticonceptionnelles de Depo-Provera, alors qu’elles sont interdites en France métropolitaine et « reconnues dangereuses pour la santé des femmes aux États-Unis ». La ministre répond alors qu’elle prend des mesures immédiates auprès de Madame Simone Veil pour faire cesser cette pratique. Dénonçant le vote des trois députés insulaires contre l’avortement, Témoignages du 3 décembre ne manque pas de rappeler l’affaire de Saint-Benoît. Il estime qu’il s’agit de « trois hypocrites qui ont une position en France, une autre ici ! ». Il attaque Pierre Lagourgue, car « tout le monde sait qu’il a couvert ses amis de Saint-Benoît à l’époque », Jean Fontaine, parce qu’il « ne manque pas de faire ‘rire’ », et surtout l’ancien Premier ministre « car enfin, si Debré est connu pour ses positions natalistes en France, personne n’a oublié son extraordinaire discrétion lors de l’affaire de la clinique de Saint-Benoît, où il ne s’agissait plus d’avortements selon la loi mais de véritables crimes en série, commis à l’insu même des femmes très souvent ».

    Le placement des enfants de la DDASS en métropole

    44La diffusion par France 3 en première partie de soirée, le 13 mars 2004, d’une fiction télévisée intitulée « Le pays des enfants perdus » a donné au « scandale de l’adoption d’orphelins réunionnais par des familles limousines dans les années 1960 » (Le Monde 9-14 mars 2004) un écho national. Depuis que l’un de ces Réunionnais avait entamé une procédure judiciaire à l’encontre de l’État, les reportages s’étaient multipliés dans la presse écrite sur l’affaire des « enfants volés de la Creuse » (Nouvel Observateur 6-12 juin 2002) ou des « enfants déportés de la Réunion » (VSD 1-7 août 2002). Du milieu des années 1960 à celui des années 1970, « plus de mille enfants issus des milieux pauvres ont été enlevés illégalement à leurs parents et ont servi d’esclaves à des paysans français » (Le Monde 8 juin 2002). Michel Debré, rédacteur de la Constitution de la Ve République et ancien Premier ministre du général de Gaulle, député de la 1re circonscription de la Réunion entre 1963 et 1988, est directement accusé d’avoir « initié des convois » (VSD 1-7 août 2002) pour repeupler certains départements français, à commencer par la Creuse. Cette affaire peu banale accusant le fils du pédiatre Robert Debré de « traite des enfants noirs » (Le Monde 8 juin 2002) et portant avec elle les vies incontestablement brisées de certains des enfants placés en métropole, nécessite d’être replacée dans une perspective historique.

    45Le placement d’enfants de la DDASS insulaire dans l’Hexagone a d’abord pour cadre général les flux migratoires qui ont pour objectif de réguler l’accroissement démographique des DOM en état de sous-développement économique et social. Cette politique migratoire initiée depuis la fin des années 1940 est institutionnalisée aux Antilles et à la Réunion en 1963 par Michel Debré fraîchement élu député de l’île. Dans ce cadre général, le directeur de la DDASS insulaire, Jean Barthe, arrivé en 1961, organise rapidement le placement en métropole d’enfants sous la responsabilité des services sociaux de l’État. En effet, dans un département qui passe de 275 000 habitants en 1954 à 350 000 en 1961, le nombre d’enfants confiés à la DDASS réunionnaise s’accroissait parallèlement de façon considérable sans que les structures d’accueil locales soient en mesure de les recevoir. Le projet n’a rien de secret : la première expérience de placement en métropole, menée dans le Tarn et la Creuse, est relatée dans un article du Journal de l’île de la Réunion en avril 196789. Si aucun document ne permet d’imputer la genèse du projet à Michel Debré lui-même, il n’en reste pas moins qu’il en porte la principale responsabilité du fait de ses fonctions. Au mois de juin 1968, il demande même à plusieurs reprises au préfet insulaire de « poursuivre et d’étendre cette politique » de placement dont il estime que les premières expériences se sont révélées positives. L’objectif de Michel Debré est triple. D’abord donner à des « pupilles et à des orphelins sans aucune attache familiale » (il utilise aussi le terme d’« enfants abandonnés ») une chance de réussir leur vie ailleurs qu’à la Réunion où leur avenir est plus que fortement compromis par les conditions économiques et sociales de l’époque. Ensuite contribuer à la régulation démographique, même s’il reconnaît que ce n’est dans le cadre général de la migration qu’« une action marginale ». Enfin, c’est aussi le moyen d’apporter à des départements métropolitains victimes de l’exode rural une population jeune. Ce dernier point est peut-être celui qui prête le plus à contestation par rapport au principe général du placement en métropole. Mais là encore, cette conception est à remettre dans le cadre général de l’époque. Depuis les années 1950, les responsables politiques et administratifs de la France sont en effet obnubilés par la question du dépeuplement des campagnes. Il serait d’ailleurs intéressant sur ce point d’étudier précisément la politique de placement des enfants de la DDASS au niveau national durant la période.

    46Si le cadre de l’action paraît, au vu des termes utilisés, bien défini, certains enfants placés contestent aujourd’hui la validité des autorisations parentales obtenues par les services sociaux. Pour les inspecteurs généraux des affaires sociales (IGAS) qui ont rendu un rapport sur la question en octobre 2002, il s’agit de « malentendus » ou « d’incompréhensions » du fait des situations sociales particulièrement défavorisées des familles90. Le zèle de Jean Barthe (qui se retrouve ensuite à la tête de la DDASS de la Creuse entre 1965 et 1968, avant de revenir en poste à la Réunion entre 1973 et 1977) pour augmenter les effectifs d’enfants placés est indéniable. Il crée ainsi une cellule spéciale, la DAS 6, chargée plus spécifiquement de l’organisation de ces placements. Mais, selon le rapport de l’IGAS, les directeurs locaux de la DDASS ont toujours été des professionnels aux compétences maintes fois reconnues. Néanmoins ce rapport reconnaît que l’action des assistantes sociales sur le terrain reste difficile à apprécier.

    47Par ailleurs, on peut constater que sur les 505 enfants placés entre 1965 et 1968, les trois quarts se sont retrouvés dans des établissements, 10 % directement en apprentissage et 12 % dans des familles d’accueil91. C’est dans ce dernier cas qu’ont eu lieu les affaires sordides dont il est question dans les médias. On peut alors légitimement se poser la question de la responsabilité des services sociaux des départements métropolitains dans le choix des familles et le suivi des placements. Le rapport de l’IGAS « regrette de devoir indiquer que des défauts de ce type existent encore actuellement ». Et à l’époque, l’encadrement en assistantes sociales, y compris en métropole, était bien moindre qu’aujourd’hui. Cela n’excuse en rien le sort réservé à certains enfants d’origine réunionnaise, mais remet plutôt en question la manière dont les services de l’État à l’époque s’occupaient de tous les enfants -métropolitains et réunionnais-dont ils avaient la responsabilité. Dans ce domaine, comme dans bien d’autres, on mesure l’écart qui existe entre les principes de la République et leur application concrète.

    48En charge d’importants portefeuilles ministériels entre 1966 et 1973, Michel Debré ne suit pas personnellement les placements effectués par la DDASS. Était-ce d’ailleurs son rôle ? Il soutient avec conviction ce projet qui, selon ses termes, est « une action marginale » au sein du mouvement de migration mais « fort utile pour des enfants dont le moins que l’on puisse dire est que l’avenir, dans cette île au très fort peuplement, serait incertain ». Mais l’ancien Premier ministre ne manque pas de s’interroger sur le fonctionnement du dispositif. Le 25 octobre 1971, il écrit au préfet de la Réunion : « Je n’arrive pas à me rendre compte du placement des jeunes orphelins en métropole. Les services compétents travaillent-ils bien ? J’aimerais également sur ce point une appréciation de votre part ». Le préfet rapporte alors les conclusions sévères de l’enquête qu’il a diligentée et demande aux ministères concernés la mise à disposition de personnel supplémentaire pour la DDASS afin d’assurer un suivi psychologique régulier en métropole. Michel Debré réagit rapidement en proposant les locaux de la Maison de la Réunion à Paris, dont il est le fondateur, pour accueillir ce personnel. Il demande aussi au directeur de l’Action sociale, son ancien collaborateur René Lenoir, de réfléchir à l’amélioration du système. Ce dernier lui suggère alors d’orienter les placements « dans l’ensemble de la France plutôt que dans deux ou trois départements » afin de mieux assurer l’intégration. C’est sur cette base que se poursuit cette politique, dont le rapport de l’IGAS dit que les méthodes deviennent « plus affinées ».

    49En septembre 1975, un rapport établi par un groupe de pédopsychiatres de la Commission des maladies mentales du Ministère de la Santé conduit néanmoins le directeur général de la Santé, Pierre Denoix, à demander au préfet de la Réunion de « mettre fin à de telles pratiques », c’est-à-dire de cesser la « déportation » d’enfants en difficulté hors de leur milieu géographique d’origine. Michel Debré réagit alors vivement sur l’emploi du mot « déportation » qu’il juge « incroyable » et exprime « sa stupeur mêlée à la fois d’ironie et d’indignation ». Ancien résistant, Michel Debré est également d’origine juive par sa famille paternelle. Son grand-père fut même rabbin. Sa colère de se voir accuser de déportation le conduit même à un cinglant post-scriptum : « Quel dommage que ne vive pas de nos jours un nouveau Molière pour nous dépeindre ce groupe de psychiatrie infanto-juvénile ! ». Le 29 octobre, Pierre Denoix explique à Michel Debré plus précisément les raisons de son intervention. Il rappelle d’abord que le rapport du groupe de psychiatres concerne un centre de Saint-Clar dans le Gers où l’on trouve 50 pupilles de la Réunion atteints de problèmes psychiques ou psychiatriques relativement lourds. Il explique ensuite quelle est, après de nombreuses expériences, la nouvelle politique prônée par les services sociaux du ministère concernant de manière générale le placement des enfants. Ces derniers doivent rester insérés dans leur milieu d’origine et, dans la mesure du possible, ne pas se retrouver en internat. Le docteur reconnaît cependant qu’« il est bien évident qu’en ce qui concerne la Réunion, les conditions sont différentes. Il existe des problèmes spécifiques à ce département inhérents à l’éloignement, à la surpopulation, aux mélanges ethniques, et surtout à l’absence d’équipement adapté ». Néanmoins il poursuit : « Il me paraît souhaitable à terme, que le département favorise certaines implantations afin qu’au moins les enfants qui n’ont aucune chance d’être adoptés ou d’être mis en placement familial puissent rester dans leur milieu de vie habituel ». Rappelant que les conclusions émanent du groupe de pédopsychiatres de la Commission des maladies mentales il précise cependant : « Il est possible d’ailleurs que les membres de ce groupe n’aient pas employé le terme de ‘déportation’ mais celui-ci figure de façon courante dans des rapports établis sur les problèmes de la prévention des inadaptations ». Michel Debré, dont la colère semble s’être apaisée après cette précision, fait alors part, le 12 novembre, de sa « surprise » quant aux conclusions de la commission de psychiatres du ministère : « La situation de la Réunion impose des efforts pour les jeunes. Les ressources possibles sont limitées et il suffit de constater la misère profonde de l’île Maurice, la fuite en fraude des jeunes Mauriciens, pour se rendre compte à quel point un accueil en France, bien organisé, donne une chance que le milieu naturel ne donnera pas avant longtemps ».

    50La responsabilité politique de Michel Debré dans l’institutionnalisation d’un flux migratoire est indéniable. Mais à côté de la migration volontaire d’adultes, qui concerne l’immense majorité de ce flux, il a existé des « transferts92 » d’enfants dont l’État était devenu tuteur (pour des raisons qu’il conviendrait d’ailleurs de rechercher avec précision). Si brutale qu’elle paraisse dans sa conception, cette autre facette de la migration est conçue par l’ancien Premier ministre avec un objectif : venir en aide à des enfants dont la terre natale est à plus de 9 000 kilomètres de la métropole, car pour Michel Debré les Réunionnais sont des Français à part entière et qui sont partout chez eux en France, quelles que soient leur couleur, leur origine et leur religion. Parler de déportation, comme l’ont fait certains, est plus qu’inadéquat : l’intention de Michel Debré n’était pas de nuire, de se débarrasser, encore moins d’exterminer une population qui aurait été jugée indésirable. D’ailleurs on voit que le terme « déportation » utilisé par les services sociaux du ministère de l’époque n’a pas le sens historique que lui a donné la Seconde Guerre mondiale, de même que le rapport de l’IGAS note que le terme de « convoi », qui apparaît parfois, est « utilisé de façon courante actuellement pour désigner la réalisation matérielle de transferts d’enfants relevant de l’aide sociale à l’enfance d’un lieu (un établissement par exemple) à un autre ». Après l’intervention de Pierre Denoix en 1975, la politique de placement des enfants a en tous les cas nettement diminué. Cette diminution très nette après 1978 tient, selon l’IGAS à la concomitance de plusieurs facteurs : la réduction du nombre de mineurs dont la DDASS se retrouve en charge (effet de la politique globale en matière d’éducation), l’organisation par la DDASS de voyages à la Réunion pour les parents en quête d’adoption, la volonté de faire adopter d’abord les enfants dans l’île et enfin l’affirmation par l’État en 1978 d’une nouvelle philosophie en matière d’aide sociale à l’enfance. Entre 1963 et 1982, ce sont 1641 enfants qui ont été ainsi placés en métropole dans 64 départements métropolitains mais principalement dans le Tarn, la Creuse, le Gers, l’Hérault et la Lozère.

    51Il reste cependant qu’il y a bien eu un dérapage administratif, qui a conduit parfois certains enfants à quitter un enfer de maltraitance pour en trouver un autre. Cette affaire pose en fait le problème du rapport entre l’action et les convictions en politique. Toute l’action de Michel Debré est en effet animée par la conviction profonde que l’État peut et doit régler tous les problèmes d’une nation et que la volonté politique doit privilégier le long terme au présent immédiat. Que les souffrances imposées par ce mode de placement aient été méconnues ou sous-évaluées par Michel Debré ne signifie pas que l’intention qui animait sa politique était maligne, ni qu’il ait agi dans un souci autre que ce qui lui semblait être l’intérêt de la Réunion, partie intégrante du territoire français. Reste pour les historiens à essayer de comprendre et de mettre à jour la logique d’une action publique (les placements dans l’Hexagone d’enfants d’un territoire de la France lointaine économiquement sous-développé), action publique qui est rendue opaque par les souffrances qu’elle a provoquées certes, mais aussi par l’exploitation dont elle est l’objet. Il conviendrait également avant de conclure sur le sujet de réaliser une étude précise sur le destin personnel de ce millier d’enfants afin d’éviter de faire trop rapidement de cas une généralité. Mais on peut d’ores et déjà dire que les « exilés de la Creuse » n’ont pas été les victimes d’une « déportation » coloniale ou d’une « nouvelle traite » mais qu’ils ont souffert comme de nombreux enfants de la DDASS métropolitains des insuffisances du système d’aide sociale de l’État et de conceptions médico-philosophiques mouvantes.

    Notes de bas de page

    1 Le département de la Réunion, Paris, La Documentation française, Notes et études documentaires no 1099, 28 mars 1949, p. 8.

    2 JO, AN, séance du 11 février 1954, p. 201.

    3 Organisme créé par le ministère d’outre-mer le 29 avril 1950.

    4 AN. F/1cIII/1352.

    5 AN. F/1cIII/1363.

    6 JO, Documents parlementaires, séance du 14 décembre 1961, annexe no 1638.

    7 JO, AN, séance du 25 octobre 1961, p. 2998.

    8 Les statuts sont publiés au JO, du 7 juin 1963, p. 5093-5095.

    9 Chef de cabinet du ministre des Armées, Edmond Michelet, en 1946, puis de Costes-Floret et de Jean Letourneau, ministres de la France d’outre-mer entre 1947 et 1950.

    10 L’allocution qu’il prononce le 4 octobre 1965 à la préfecture de la Réunion devant Louis Jacquinot, ministre des DOM-TOM est sur ce point exemplaire. Debré Michel, Allocution prononcée le 4 octobre 1965, édité par les soins de l’Association nationale pour le soutien et l’action du général de Gaulle.

    11 AHC, 9DE1.

    12 Ibid., 9DE38.

    13 Ibid., 9DE76.

    14 Ibid., 9DE150. Article pour « Église à la Réunion » dictée au Père Lambertion le 17 juillet 1981.

    15 JO, AN, 16 octobre 1965, p. 3 773.

    16 AHC, 9DE75.

    17 Lettre du 7 juillet 1969. AHC, 9DE75.

    18 Ibid., 9DE38.

    19 Ibid., 9DE76.

    20 Ibid.

    21 Ibid., 9DE15

    22 Ibid., 9DE38.

    23 Ibid., 9DE76.

    24 Ibid., 9DE85.

    25 Ibid., 9DE78.

    26 AHC, Correspondance privée.

    27 Lettre du 9 mars 1978 de Michel Debré au préfet Bernard Landouzy, AHC, 9DE78.

    28 Lettre du 8 juillet 1980 de Michel Debré au préfet Jacques Seval, AHC, 9 DE78.

    29 Bertile Wilfrid, La Réunion. Atlas thématique et régional, Saint-Denis, AGM, 1987, p. 44.

    30 JO, AN, 1re séance du 17 novembre 1983, p. 5392.

    31 Le Figaro, 30 mai 1984.

    32 Expression de Michel Debré dans sa lettre du 2 février 1972 au député Jean Fontaine, AHC, 9DE85.

    33 Nous rappelons ici les principaux éléments donnés par Bertile Wilfrid, La Réunion. Atlas thématique et régional, Saint-Denis, AGM, 1987, p. 44.

    34 JIR, 23 juillet 1988.

    35 Wilfrid Bertile estime que ces départs ont concerné au minimum 15 384 personnes entre 1965 et 1981. op. cit., p. 44.

    36 Économie de la Réunion, 2e trimestre 2002.

    37 AHC, 9DE37.

    38 Ibid.

    39 Ibid., 9DE38.

    40 Ibid., Correspondance privée.

    41 A l’époque du ministère des Finances, puis du ministère des Affaires Étrangères, les dossiers de la Réunion sont traités par Jean-Claude Aurousseau, chef de cabinet, assisté de deux collaborateurs : Josquin et Hanskens (il y en avait deux pour la Réunion et deux pour Amboise) chargés d’instruire les dossiers techniques. Toute la partie politique est sous la responsabilité de Michel Herson, par ailleurs secrétaire-adjoint de l’UNR, chargé des questions électorales. Michel Debré est également aidé par Françoise Duléry et Jeanine Letrône. Lorsqu’il quitte les Affaires Étrangères pour la Défense Nationale, il garde avec lui son directeur de cabinet, Jean-Claude Aurousseau, Michel Herson, Françoise Duléry, Jeanine Letrône et Jean-Marie Dedeyan intégré à l’équipe au lendemain des législatives de 1968. Entretien avec Jean-Marie Dedeyan, le 29 décembre 1998.

    42 AHC, 9DE38.

    43 Le Figaro, 8 mai 1965.

    44 Debré Michel, Trois Républiques pour une France. Combattre toujours. 1969-1993, Paris, Albin Michel, 1994, p. 239.

    45 Il s’agit sans doute de l’intervention d’Aurousseau pour stopper l’arrivée des migrants réunionnais à l’hôtel Primavera où, écrit encore Témoignages du 26 juillet 1968, « nos compatriotes mangent à même le bocal, car ils ne disposent pas de couverts ». Une note d’Aurousseau sur cet article qui figure dans la revue de presse du ministre indique en effet : « Il s’agit de l’hôtel que j’ai fait fermer au début de l’année. Il n’y a plus de Réunionnais depuis ». AHC, 9DE116.

    46 Une note du 25 avril 1966 montre que Michel Debré avait reçu une invitation pour l’inauguration du foyer de M. Baron mais que n’étant pas disponible, il demande à Josquin et à Aurousseau de s’en occuper.

    47 Ibid., 9DE39.

    48 Un article du journal Le Quotidien de la Réunion du 12 avril 1978 indique que depuis 1973 trois stages permettent à de jeunes Réunionnais de découvrir des métiers. En 1977, ils ont été 140 à bénéficier du système et le journal indique que, au moins depuis 1976, Michel Debré s’attache à les recevoir personnellement à la Maison de la Réunion.

    49 AHC, 9DE39.

    50 Ibid., 9DE37.

    51 Ibid.

    52 Ibid., 9DE38.

    53 Ibid.

    54 Ibid., 9 DE15.

    55 Brochure envoyée à Michel Debré le 24 octobre 1972. AHC, 9DE38.

    56 Il s’agit d’une enquête parue dans Le Monde les 18 et 19-20 septembre 1971, d’une longue « Tribune libre » parue en décembre 1971 dans le numéro 3 du journal Paris-Antilles-Guyane, d’un article du 7 janvier 1972 du journal guadeloupéen Clartés, qui revient sur l’enquête du Monde et la réponse de Jean-Emile Vié, et d’une série de trois articles paru dans Le Progrès de Lyon des 17,18 et 19 avril 1972

    57 L’UGTRF est une organisation liée au PCR.

    58 JIR, 2 juin 1975.

    59 JIR, 5 mai 1975.

    60 AHC, 9DE131.

    61 AHC, 9DE41.

    62 Ibid., 9DE5.

    63 Ibid., 9DE40.

    64 Ibid., 9DE15.

    65 Ibid., 9DE38.

    66 Ibid., 9DE15.

    67 Ibid., 9DE76.

    68 Ibid., 9DE15. Lettre du 15 mai 1970.

    69 Ibid., 9DE75.

    70 Ibid., 9DE38.

    71 Ibid.

    72 Ibid.

    73 Contact, no 46. Ibid., 9DE38.

    74 Ibid., 9 DE38. Toutes les citations suivantes viennent du même carton.

    75 Ibid., 9DE78.

    76 En 1939 par exemple, il travaille avec Alfred Sauvy, dans le cabinet de Paul Reynaud, à un décret loi sur le Code de la Famille. Voir Debré Michel, Trois Républiques pour une France. Combattre toujours. 1969-1993, Paris, Albin Michel, 1994, pp. 190-202.

    77 Note du 6 avril 1966. AHC, 9DE14.

    78 Sirinelli Jean-François, Histoire des droites en France, Gallimard, Paris, 1992, t. 3, pp. 554-555.

    79 Debré Michel, La Réunion préservée… La Réunion convoitée ! Saint-Denis, Imprimerie Cazal, 1976, p. 11.

    80 Président du conseil général de 1967 à 1982 puis du conseil régional de 1986 à 1992, date à laquelle il devient sénateur. Il est devenu dans les années 1970 un des principaux leaders de la droite locale refusant la mainmise de Michel Debré. Il a même été candidat aux législatives de 1981 contre Michel Debré. Il est décédé en 1998.

    81 Ah-Son Daniel, « D’une fécondité naturelle à une fécondité maîtrisée », 50 ans de vie économique et sociale, Économie de la Réunion, no 82-83, avril 1996, p. 14.

    82 JIR du 28 août 1963.

    83 AHC, 9DE14.

    84 Ibid., 9DE76.

    85 Croix-Sud du 27 avril 1969.

    86 Aide Médicale Gratuite dont bénéficie alors une grande partie de la population réunionnaise.

    87 Debré Michel, La Réunion préservée… La Réunion convoitée ! Saint-Denis, Imprimerie Cazal, 1976, p. 13.

    88 Ibid., 9DE4.

    89 Nous renvoyons à notre thèse de Doctorat pour les références à tous ces éléments.

    90 Gal Christian et Naves Pierre, Rapport sur la situation d’enfants réunionnais placés en métropole dans les années 1960 et 1970, Rapport 2002117, octobre 2002.

    91 Chiffres donnés par Combeau Yvan et de Fuma Sudel dans leur postface au livre de Martial Jean-Jacques, Une enfance volée, Les Quatre Chemins, 2003.

    92 Le terme est utilisé par le seul travail scientifique qui existe sur la question : Ascaride Gilles, Spagnoli Corine, Vitale Philippe, Tristes tropiques de la Creuse, Éditions K’A, Marseille, 2004.

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    1 Le département de la Réunion, Paris, La Documentation française, Notes et études documentaires no 1099, 28 mars 1949, p. 8.

    2 JO, AN, séance du 11 février 1954, p. 201.

    3 Organisme créé par le ministère d’outre-mer le 29 avril 1950.

    4 AN. F/1cIII/1352.

    5 AN. F/1cIII/1363.

    6 JO, Documents parlementaires, séance du 14 décembre 1961, annexe no 1638.

    7 JO, AN, séance du 25 octobre 1961, p. 2998.

    8 Les statuts sont publiés au JO, du 7 juin 1963, p. 5093-5095.

    9 Chef de cabinet du ministre des Armées, Edmond Michelet, en 1946, puis de Costes-Floret et de Jean Letourneau, ministres de la France d’outre-mer entre 1947 et 1950.

    10 L’allocution qu’il prononce le 4 octobre 1965 à la préfecture de la Réunion devant Louis Jacquinot, ministre des DOM-TOM est sur ce point exemplaire. Debré Michel, Allocution prononcée le 4 octobre 1965, édité par les soins de l’Association nationale pour le soutien et l’action du général de Gaulle.

    11 AHC, 9DE1.

    12 Ibid., 9DE38.

    13 Ibid., 9DE76.

    14 Ibid., 9DE150. Article pour « Église à la Réunion » dictée au Père Lambertion le 17 juillet 1981.

    15 JO, AN, 16 octobre 1965, p. 3 773.

    16 AHC, 9DE75.

    17 Lettre du 7 juillet 1969. AHC, 9DE75.

    18 Ibid., 9DE38.

    19 Ibid., 9DE76.

    20 Ibid.

    21 Ibid., 9DE15

    22 Ibid., 9DE38.

    23 Ibid., 9DE76.

    24 Ibid., 9DE85.

    25 Ibid., 9DE78.

    26 AHC, Correspondance privée.

    27 Lettre du 9 mars 1978 de Michel Debré au préfet Bernard Landouzy, AHC, 9DE78.

    28 Lettre du 8 juillet 1980 de Michel Debré au préfet Jacques Seval, AHC, 9 DE78.

    29 Bertile Wilfrid, La Réunion. Atlas thématique et régional, Saint-Denis, AGM, 1987, p. 44.

    30 JO, AN, 1re séance du 17 novembre 1983, p. 5392.

    31 Le Figaro, 30 mai 1984.

    32 Expression de Michel Debré dans sa lettre du 2 février 1972 au député Jean Fontaine, AHC, 9DE85.

    33 Nous rappelons ici les principaux éléments donnés par Bertile Wilfrid, La Réunion. Atlas thématique et régional, Saint-Denis, AGM, 1987, p. 44.

    34 JIR, 23 juillet 1988.

    35 Wilfrid Bertile estime que ces départs ont concerné au minimum 15 384 personnes entre 1965 et 1981. op. cit., p. 44.

    36 Économie de la Réunion, 2e trimestre 2002.

    37 AHC, 9DE37.

    38 Ibid.

    39 Ibid., 9DE38.

    40 Ibid., Correspondance privée.

    41 A l’époque du ministère des Finances, puis du ministère des Affaires Étrangères, les dossiers de la Réunion sont traités par Jean-Claude Aurousseau, chef de cabinet, assisté de deux collaborateurs : Josquin et Hanskens (il y en avait deux pour la Réunion et deux pour Amboise) chargés d’instruire les dossiers techniques. Toute la partie politique est sous la responsabilité de Michel Herson, par ailleurs secrétaire-adjoint de l’UNR, chargé des questions électorales. Michel Debré est également aidé par Françoise Duléry et Jeanine Letrône. Lorsqu’il quitte les Affaires Étrangères pour la Défense Nationale, il garde avec lui son directeur de cabinet, Jean-Claude Aurousseau, Michel Herson, Françoise Duléry, Jeanine Letrône et Jean-Marie Dedeyan intégré à l’équipe au lendemain des législatives de 1968. Entretien avec Jean-Marie Dedeyan, le 29 décembre 1998.

    42 AHC, 9DE38.

    43 Le Figaro, 8 mai 1965.

    44 Debré Michel, Trois Républiques pour une France. Combattre toujours. 1969-1993, Paris, Albin Michel, 1994, p. 239.

    45 Il s’agit sans doute de l’intervention d’Aurousseau pour stopper l’arrivée des migrants réunionnais à l’hôtel Primavera où, écrit encore Témoignages du 26 juillet 1968, « nos compatriotes mangent à même le bocal, car ils ne disposent pas de couverts ». Une note d’Aurousseau sur cet article qui figure dans la revue de presse du ministre indique en effet : « Il s’agit de l’hôtel que j’ai fait fermer au début de l’année. Il n’y a plus de Réunionnais depuis ». AHC, 9DE116.

    46 Une note du 25 avril 1966 montre que Michel Debré avait reçu une invitation pour l’inauguration du foyer de M. Baron mais que n’étant pas disponible, il demande à Josquin et à Aurousseau de s’en occuper.

    47 Ibid., 9DE39.

    48 Un article du journal Le Quotidien de la Réunion du 12 avril 1978 indique que depuis 1973 trois stages permettent à de jeunes Réunionnais de découvrir des métiers. En 1977, ils ont été 140 à bénéficier du système et le journal indique que, au moins depuis 1976, Michel Debré s’attache à les recevoir personnellement à la Maison de la Réunion.

    49 AHC, 9DE39.

    50 Ibid., 9DE37.

    51 Ibid.

    52 Ibid., 9DE38.

    53 Ibid.

    54 Ibid., 9 DE15.

    55 Brochure envoyée à Michel Debré le 24 octobre 1972. AHC, 9DE38.

    56 Il s’agit d’une enquête parue dans Le Monde les 18 et 19-20 septembre 1971, d’une longue « Tribune libre » parue en décembre 1971 dans le numéro 3 du journal Paris-Antilles-Guyane, d’un article du 7 janvier 1972 du journal guadeloupéen Clartés, qui revient sur l’enquête du Monde et la réponse de Jean-Emile Vié, et d’une série de trois articles paru dans Le Progrès de Lyon des 17,18 et 19 avril 1972

    57 L’UGTRF est une organisation liée au PCR.

    58 JIR, 2 juin 1975.

    59 JIR, 5 mai 1975.

    60 AHC, 9DE131.

    61 AHC, 9DE41.

    62 Ibid., 9DE5.

    63 Ibid., 9DE40.

    64 Ibid., 9DE15.

    65 Ibid., 9DE38.

    66 Ibid., 9DE15.

    67 Ibid., 9DE76.

    68 Ibid., 9DE15. Lettre du 15 mai 1970.

    69 Ibid., 9DE75.

    70 Ibid., 9DE38.

    71 Ibid.

    72 Ibid.

    73 Contact, no 46. Ibid., 9DE38.

    74 Ibid., 9 DE38. Toutes les citations suivantes viennent du même carton.

    75 Ibid., 9DE78.

    76 En 1939 par exemple, il travaille avec Alfred Sauvy, dans le cabinet de Paul Reynaud, à un décret loi sur le Code de la Famille. Voir Debré Michel, Trois Républiques pour une France. Combattre toujours. 1969-1993, Paris, Albin Michel, 1994, pp. 190-202.

    77 Note du 6 avril 1966. AHC, 9DE14.

    78 Sirinelli Jean-François, Histoire des droites en France, Gallimard, Paris, 1992, t. 3, pp. 554-555.

    79 Debré Michel, La Réunion préservée… La Réunion convoitée ! Saint-Denis, Imprimerie Cazal, 1976, p. 11.

    80 Président du conseil général de 1967 à 1982 puis du conseil régional de 1986 à 1992, date à laquelle il devient sénateur. Il est devenu dans les années 1970 un des principaux leaders de la droite locale refusant la mainmise de Michel Debré. Il a même été candidat aux législatives de 1981 contre Michel Debré. Il est décédé en 1998.

    81 Ah-Son Daniel, « D’une fécondité naturelle à une fécondité maîtrisée », 50 ans de vie économique et sociale, Économie de la Réunion, no 82-83, avril 1996, p. 14.

    82 JIR du 28 août 1963.

    83 AHC, 9DE14.

    84 Ibid., 9DE76.

    85 Croix-Sud du 27 avril 1969.

    86 Aide Médicale Gratuite dont bénéficie alors une grande partie de la population réunionnaise.

    87 Debré Michel, La Réunion préservée… La Réunion convoitée ! Saint-Denis, Imprimerie Cazal, 1976, p. 13.

    88 Ibid., 9DE4.

    89 Nous renvoyons à notre thèse de Doctorat pour les références à tous ces éléments.

    90 Gal Christian et Naves Pierre, Rapport sur la situation d’enfants réunionnais placés en métropole dans les années 1960 et 1970, Rapport 2002117, octobre 2002.

    91 Chiffres donnés par Combeau Yvan et de Fuma Sudel dans leur postface au livre de Martial Jean-Jacques, Une enfance volée, Les Quatre Chemins, 2003.

    92 Le terme est utilisé par le seul travail scientifique qui existe sur la question : Ascaride Gilles, Spagnoli Corine, Vitale Philippe, Tristes tropiques de la Creuse, Éditions K’A, Marseille, 2004.

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    Ce livre est cité par

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    • Gauvin, Gilles. Vitale, Philippe. (2025) Les enfants séparés par le politique. DOI: 10.3917/pres.feldm.2025.01.0045
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