Conclusion
p. 283-291
Texte intégral
1La chute du Cabinet Casimir-Perier, même si elle ne coïncide pas avec la fin de ses mandats électifs, constitue une véritable rupture dans la carrière politique d’Eugène Spuller. Cette fracture – irréversible – conduit à s’interroger sur les raisons qui le font passer si rapidement du statut de « sauveur », d’homme capable selon le président de la République de dénouer la crise politique de 1893, à celui d’un homme très affaibli politiquement, cible des attaques et des critiques des républicains, y compris dans sa famille politique. Cette rupture, qui signe aussi sa mise à l’écart progressive du champ journalistique, modifie radicalement sa situation de personnage politique et public. Tenu à la lisière des milieux décisionnels et privé de support journalistique pour s’exprimer, son usage de l’édition trouve ici ses limites car ce mode de publication ne peut se substituer à l’influence d’articles rédigés quotidiennement et donc, intervenant à chaud dans le débat politique. En dépit de son mandat de sénateur, il ne fait désormais plus partie des hommes qui comptent sur la scène nationale.
2Après avoir pendant presque quarante ans participé à l’avènement, puis à l’enracinement de la République, il se trouve exclu d’un monde qu’il a contribué à construire, auquel il appartenait et qui désormais le rejette, sans même lui témoigner la moindre reconnaissance. Il était conscient des processus qui conduisent à son exclusion progressive des champs journalistique et politique ; néanmoins, il demeure comme paralysé devant les transformations en cours.
Nécessaire pause politique ou retrait déguisé ?
3À la chute du ministère Casimir-Perier, Spuller, atteint et fragilisé dans ce qu’il est, refuse de continuer la lutte politique. Il comprend que les modes d’action auxquels il avait l’habitude de recourir – au premier rang desquels l’appel à l’union – sont désormais caducs, ce qui le contraint, soit à s’adapter, c’est-à-dire à composer avec la nouvelle manière d’entendre la politique républicaine, soit à se retirer progressivement du jeu politique. Sans en être à l’origine, la déclaration de « l’esprit nouveau » accélère ce processus d’exclusion. Sans aller au bout d’une démarche renonciatrice, en se réinstallant à Sombernon, il paraît accepter cet état de fait sans le combattre. Mais s’agit-il pour lui d’une pause nécessaire après la dure épreuve du pouvoir ou bien d’un détachement à l’égard de la politique active ? Au regard des événements, on peut affirmer que cette date marque effectivement la fin de sa trajectoire politique. Cependant, en était-il nettement conscient au moment des faits ?
4Il semble que l’on puisse répondre affirmativement à cette question. L’étude des quelques mois qui séparent la chute du ministère de sa mort, le 23 juillet 1896, montre que, par son comportement comme par ses écrits, Spuller agit comme si sa carrière était désormais irrémédiablement derrière lui : « de jour en jour la politique s’éloigne de celle que j’ai si longtemps faite, [mais] je reste ce que j’ai toujours été ».
5C’est un homme usé et malade qui se retire à la campagne entouré de son frère, de sa belle-sœur et de leurs enfants. Depuis le début des années 1890, il a une santé chancelante. Il est régulièrement atteint de crises qui lui imposent le repos et des séjours dans la station thermale d’Eaux-Bonnes dans les Hautes-Pyrénées où il soigne ses maux d’estomac. À partir de 1895, son état se dégrade rapidement. Il connaît des difficultés pour se nourrir et est soumis à un régime à base de lait qui agit sur son moral « de la façon la plus désastreuse en [le] plongeant dans des idées noires ». Selon son médecin, « cet état de fatigue général provient d’un surmenage intellectuel, déjà ancien »1. Dès lors, la maladie ne cesse de s’aggraver, il dépérit sans que cela affecte sa santé mentale ou même sa force de travail. De son « exil » bourguignon, il persiste à écrire et rédige les biographies de Royer-Collard et de Joseph de Maistre, personnages qu’il considère comme capitaux pour la compréhension de l’évolution des idées politiques en France.
6En mai 1896, il est atteint d’une phlébite ; en quelques semaines le caillot de sang provoque une embolie cérébrale. Le 20 juillet, Eugène Spuller est paralysé de tout le côté droit et perd l’usage de la parole. Trois jours plus tard à onze heures trente, il succombe entouré de sa famille.
La gestion politique de sa mort
7Ce décès embarrasse une certaine partie de la classe politique républicaine car elle se trouve mise en demeure de rendre hommage à l’un des pères fondateurs du régime alors que les critiques à son égard, nées de la déclaration de « l’esprit nouveau », ne se sont pas encore apaisées. Néanmoins, en dépit de ces différends, la mort fait taire la polémique : « les adversaires de la veille ont été unanimes à louer ses qualités de cœur et d’esprit, son dévouement à la République »2. Cette réconciliation post-mortem ne masque pas les querelles, mais la classe politique républicaine, y compris les hommes qui depuis 1894 le qualifiaient de clérical, se réconcilie sur le dos de quelqu’un qui ne les gêne guère et personne ne polémique lorsqu’on apprend que ses obsèques se dérouleront civilement. Pourtant, c’est bien en raison de son prétendu rapprochement avec la religion que Spuller subissait depuis deux ans la critique de tout un pan du parti, cette cérémonie civile pouvait être, soit un angle d’attaque, soit un élément disculpant dans ce débat. Il n’en fut rien.
8Comme pour toutes les personnalités politiques, la cérémonie des funérailles est un enjeu qui s’inscrit dans le débat politique et participe de la construction de la mémoire d’État. Autour d’une tombe, l’évocation « orientée » d’un défunt autorise l’inscription de sa trajectoire de vie dans une mise en forme linéaire de la mémoire nationale. Ainsi, l’enterrement d’un homme d’État peut, en fonction de sa personnalité et de la conjoncture politique, participer de l’autocélébration du régime. Vers la fin de sa vie, Spuller ne correspond plus politiquement à la nouvelle manière de définir le régime. Aussi son rôle de père fondateur – en dépit de ses aspirations – n’est pas un sujet consensuel à un moment où la division du parti structure le jeu politique. Cette impossible fédération sur son nom explique que ses obsèques ne soient pas déclarées funérailles nationales alors même que son corps est inhumé au cimetière du Père-Lachaise en présence de représentants de l’État. Toutefois, ne pouvant demeurer étranger à la mort de l’un de ses représentants, républicain de la première heure et serviteur dévoué de l’État, le gouvernement demande à son frère que le corps soit rapatrié dans la capitale. Sa famille, acquise aux principes républicains et probablement flattée de cette proposition, répond favorablement. C’est la raison pour laquelle ses funérailles se déroulent en deux étapes.
9D’abord, une cérémonie est organisée le dimanche 26 juillet à Sombernon – pour l’enlèvement du corps – en présence de personnalités régionales ; Girard (maire de Sombernon) ; Michel (préfet de la Côte-d’Or) ; Deschamps (inspecteur d’académie) ; Adam (doyen de la faculté des Lettres) ; Hugot (sénateur) ; ainsi que de nombreux conseillers régionaux, des professeurs, des fonctionnaires etc. et de parisiens comme Avenel (directeur de l’Annuaire de la presse). Le défilé ne compte pas moins de soixante et onze couronnes et gerbes déposées sur le corbillard et sur un char paré de drapeaux tricolores. Les insignes de sénateur ornent le cercueil. Tous ces éléments donnent à cette cérémonie un caractère officiel. La population et la presse s’associent à ce deuil qui prend un caractère à la fois régional et national3. On salue simultanément l’enfant du « pays », le sénateur en fonction, mais aussi l’homme qui par son action sur la scène politique nationale, a incarné la force et l’adhésion républicaines de la Côte-d’Or. Cette cérémonie, par les personnalités qui y participent, témoigne de la réussite de la reconversion régionale de Spuller à partir de 1885. Même si sa carrière débute et se déroule principalement à Paris, en moins de dix ans par son travail et grâce à la réputation qui le précédait, il réussit à s’imposer comme l’une des grandes figures politiques de ce département. Au cours de cette journée du 26 juillet, ces deux aspects de son parcours sont indifféremment célébrés.
10Deux jours plus tard, les obsèques ont lieu à Paris. Le cortège démarre du 2 de la rue Favard, en bas de son appartement, emprunte les grands Boulevards et l’avenue de la République pour rejoindre le Père-Lachaise. Une foule immense se presse le long du parcours. On ne compte plus les personnalités politiques présentes pour cet adieu où se côtoient des personnages aux idées républicaines aussi antagonistes que Casimir-Perier et Clemenceau. Les discours, au nombre de neuf, sont prononcés par les plus hauts représentants de l’État – Magnin (vice-président du Sénat), Poincaré (vice-président de la Chambre des députés), Hanotaux (Ministre des Affaires étrangères), Rambaud (Ministre de l’Instruction publique) etc. – par des amis, au premier rang desquels se trouve Arthur Ranc et par des présidents d’associations comme Jules Claretie au nom des journalistes républicains. Les termes le plus souvent employés par les orateurs font référence à son honnêteté, à son assiduité au travail, à son dévouement et à son attachement à la cause républicaine qu’il a servie indistinctement comme homme politique et comme journaliste. De la même manière, ses passages au ministère de l’Instruction publique et des Affaires étrangères ne sont pas salués en soi, mais seulement comme hommage rendu à son « indéfectible » engagement républicain.
Quel « Eugène Spuller » enterre-t-on ?
11Certes, la diversité des participants suffit à montrer que des gens différents enterrent « un Spuller » différent, mais l’ensemble des discours rappelle systématiquement les liens étroits qui l’unissaient à Gambetta et insistent sur la nécessité d’unir leur souvenir pour la postérité, témoignant que, même mort, son rôle de fidèle Achate continue d’être évoqué comme référent de ce qu’il était. Malgré l’unanimité sur ce point, l’étude de cette cérémonie républicaine montre que l’homme que l’on encense ne suffit pas à donner une image, même synthétique, de sa carrière politique. En effet, « le Spuller » qui est célébré est un personnage autour duquel peut s’établir l’unité de toutes les tendances du parti. Comme à Sombernon, on revient tour à tour sur ses qualités : honnêteté, fidélité, dévouement, acharnement au travail, qualité d’écrivain, etc. et sur sa participation à la lutte contre l’Empire, à la Défense nationale, au 16 mai 1877 – c’est-à-dire aux épisodes fondateurs du régime – sur son engagement « indéfectible » en faveur de la cause de l’enseignement du peuple etc. Mais personne ne parle du Spuller des dernières années, du partisan de l’apaisement et de « l’esprit nouveau », ni même du journaliste décalé qui ne parvient plus à trouver une feuille acceptant d’accueillir ses articles. Tous ces discours laissent dans l’ombre les cinq dernières années de sa vie. La cérémonie fonctionne alors comme un lissage, un nivellement de sa trajectoire politique, autorisant son inscription au rang des figures nationales c’est-à-dire, d’individu paré de valeurs universelles dont l’action est présentée de manière à servir de référent intemporel. C’est le compagnon politique de Gambetta, le serviteur de la République, le patriote qui est enterré et non le député dont l’origine nationale était douteuse, l’homme, qui par crainte de l’extrême-gauche, se déclara favorable à l’apaisement de la « guerre » religieuse. C’est le « bon » républicain qui est commémoré, c’est-à-dire la figure « idéale » des couches nouvelles et non Eugène Spuller avec ses spécificités, ses prises de position et sa définition de la République désormais obsolète. Cette mise en conformité du personnage avec les besoins politiques du régime reste d’ailleurs identique en 1901, à l’occasion de l’inauguration de son monument au Père Lachaise. La constitution d’un comité chargé de la souscription publique pour élever un monument à sa mémoire se fait dès novembre 1896, dans une assemblée réunie au Sénat. Tout ce que le parlement compte d’opportunistes, de compagnons de lutte ainsi qu’une large partie des associations de journalistes, y sont représentés. Il est probable que cet empressement à inscrire son souvenir dans la pierre dépassait dans l’idée de ceux qui y participaient la personne même de Spuller. On se souvient de la volonté des républicains de conserver au Père-lachaise la dépouille de Gambetta, désir battu en brèche par l’intransigeance de son père. Aussi, par le monument dédié à Spuller, il est probable que beaucoup entendaient inscrire dans le paysage parisien le souvenir du tribun. D’ailleurs, le jour de l’inauguration, les discours évoquant ses liens avec Gambetta plaident en ce sens et dissimulent une partie de la vie de Spuller pour ne glorifier que l’ami, le républicain des débuts de la République. Un seul des huit discours prononcés ce 12 juin fait référence à « l’esprit nouveau » et encore est-ce pour expliquer que ce jour là, Spuller fut victime « du péril de la tribune »4, que ses paroles ont été déformées, travesties. Cinq ans après sa mort, la célébration fait encore l’impasse sur cet épisode et évacue ses orientations ultimes pour ne retenir que l’éducateur de la démocratie, comme en témoignent d’ailleurs les quelques mots gravés sur son monument sculpté par Paul Gasq : « L’éducation de la démocratie ».
Une impossible entrée dans l’histoire.
12La situation politique à la mort de Spuller, ses différends avec la nouvelle génération et son inaptitude à accepter et à incorporer les nouvelles règles du jeu politique et journalistique, font qu’il ne dispose pas des propriétés nécessaires pour passer à la postérité. À cela s’ajoutent d’autres éléments subalternes comme l’absence de succession mobilière et familiale. Spuller n’a pas fondé de famille : il n’a pas d’héritier pour revendiquer son héritage. Dépourvu des capitaux économiques et sociaux nécessaires à la réalisation d’un mariage valorisant dans le cercle politique, il semble avoir choisi le célibat plutôt que de contracter une union pouvant nuire à son insertion dans un milieu très codifié. Ses parents étant décédés depuis de nombreuses années, son cercle familial se limite à celui de son frère Auguste. En cette fin de siècle, ce dernier vieillissant s’est peu à peu désengagé de toute participation politique. De son côté, son neveu André Spuller, le seul descendant masculin de la famille, a choisi de faire carrière dans l’armée. Aucun des enfants n’envisage de marcher sur les traces de l’oncle. Aussi personne n’a d’intérêt direct à construire son souvenir, à organiser le culte de sa mémoire, à s’en servir dans le cadre de la création d’une « dynastie politique ». Il semble que seul ce travail aurait été capable, dans le long terme, de compenser définitivement son déficit de légitimité à exercer « le » politique. Aussi, parce qu’aucun membre de sa famille ne s’oriente vers la carrière politique, aucun d’entre eux n’a la nécessité de s’abriter derrière sa mémoire par la publication de sa correspondance ou tout autre livre de souvenirs qui participerait de la mise en forme de sa carrière en modèle dont le candidat à l’élection pourrait se prévaloir en se présentant comme héritier légitime. Il semble que ce soit également par absence d’intérêt immédiat que la famille ne cherche ni à faire publier son volume sur Joseph de Maistre – dont les épreuves conservées à la mairie de Sombernon montrent que les corrections de relecture était faite – ni même à faire rééditer son seul patrimoine : ses ouvrages. En effet, il ne lègue aucun héritage mobilier. Après sa mort, il n’existe donc pas de lieu pour centraliser et organiser son souvenir. À Paris, il était locataire de son appartement et, à Sombernon, « les Pourpries », dont il finança une partie des travaux, appartenaient légalement à son frère. De plus, jusqu’en 1901, il n’existe pas de monument à sa gloire. Cette difficulté à matérialiser géographiquement un lieu de recueillement participe de l’absence de cérémonie commémorative. Il semble, également et surtout, que son passage à la postérité a été obscurci, voire empêché, par sa position de second, derrière et/ou aux côtés de Gambetta, qu’il avait lui-même contribué à construire. Celle-ci lui servit incontestablement de son vivant mais, une fois décédé, nombreux sont ceux qui ne voient pas la nécessité ou même l’intérêt d’élever au rang de figure nationale un individu, aussi dévoué soit-il, qui, selon ses propres dires, ne faisait qu’exécuter la pensée du « grand patriote ». Surtout si, en cette fin de siècle, les idées gambettistes ne servent plus de référence. Sans renier l’action de Gambetta et des gambettistes dans l’avènement du régime, les nouvelles générations se sentent profondément différentes des précurseurs qu’elles jugent dépassés, obsolètes. C’est tout ce qu’a été politiquement Spuller, tout ce qu’il incarne, qui ne correspond plus à l’image nouvelle de l’homme politique. Ce décalage explique pourquoi sur sa tombe les orateurs s’emploient à célébrer sa valeur humaine au détriment de ses conceptions politiques. Dans la conjoncture politique de la fin des années 1890, les hommes politiques en exercice éprouvent de la gêne pour le citer comme référence dans le débat du moment car les questions auxquelles son nom est attaché – comme l’éducation laïque – apparaissent désormais comme des thèmes résolus, des combats gagnés. Il n’est donc pas politiquement pertinent de faire référence à cette lutte qui a suscité tant de polémiques et de divisions et que les ralliés pourraient interpréter comme une provocation. De la même manière, personne ne remet plus en cause la liberté de la presse ou encore la conquête coloniale. Tous les thèmes défendus par Spuller font déjà partie de l’histoire, mais une histoire encore douloureuse qu’il n’est pas opportun de réveiller. Tous ces éléments éclairent les raisons qui font que Spuller n’entre pas dans la mémoire nationale, même si l’étude de son parcours de vie montre qu’il se confond pourtant avec la naissance du régime républicain. Contrairement à ce qui croyait et/ou voulait croire, il n’incarnait pas le modèle de l’homme politique de son temps.
Un représentant des « couches nouvelles » témoin de son temps ?
13Les engagements de Spuller en faveur de l’établissement du régime républicain par le droit, sa croyance dans la puissance du suffrage universel, exercé par des citoyens instruits, comme principal garant des institutions et de l’ordre social, son inaltérable attachement à l’union de tous les républicains pour garantir le régime à la fois des prétentions des partisans de la restauration et des inquiétudes sociales de l’extrême-gauche, font de lui une sorte de résumé des idées républicaines majoritaires au cours des vingt premières années de la Troisième République. Cependant, cela ne suffit pas à l’ériger en emblème de son temps. Certes, il est issu des « couches nouvelles », mais il n’est pas représentatif de cette nouvelle catégorie d’hommes politiques qui, vers la fin du siècle, s’imposent à la Chambre des députés et dans les instances locales – maires, conseillers municipaux, généraux etc. Même s’il partage leur origine et leur type de capitaux, culturel, économique etc. il ne partage pas leur conception sur la manière de faire de la politique, pas plus qu’il n’accepte ou même ne comprend leur définition de la République. Certes, il utilise souvent ce qu’il est à des fins politiques ; un provincial d’origine modeste qui, à force de travail, a réussi à se hisser jusqu’aux plus hautes responsabilités de l’État. Il se présente donc lui-même comme l’exemple à suivre par les « couches nouvelles » qui, dans un régime républicain, peuvent prétendre à l’exercice des responsabilités politiques. C’est ce qu’il traduit par le gouvernement de l’élite. Néanmoins, il s’agit pour lui, de changer le type de représentant de l’État sans changer le mode de représentation. S’il aspire à ce que chacun puisse participer à la gestion de l’État en raison de ses qualités propres et non de ses origines sociales, il n’entend pas pour autant remettre en cause le modèle de l’homme politique « bourgeois » établi. Sa définition du représentant politique est marquée d’élitisme, malgré son extériorité à l’exercice de la politique. Il entend pénétrer cette sphère sans remettre en cause son mode de domination. Il incorpore d’ailleurs rapidement ce paradigme bourgeois de la pratique politique et, à la différence de Gambetta – même s’il continue longtemps de fréquenter les estaminets –, il n’est jamais qualifié « de débraillé » et Juliette Adam loue son savoir-vivre en société. Spuller cherche en réalité davantage à copier qu’à changer la manière bourgeoise de faire et de se comporter en politique. Sa tenue, mais aussi sa manière d’écrire, le recours fréquent à la langue latine etc. témoignent de son désir d’incorporer les règles en vigueur et non de les transformer. Il semble être fasciné par ce mode de vie, cette forme de sociabilité, comme l’atteste sa volonté d’obtenir un poste d’ambassadeur à une époque où cette fonction est encore entre les mains des représentants des grandes familles de France et est régie par un code protocolaire très strict. Sa fascination et/ou acceptation de la domination des valeurs de la classe bourgeoise apparaît à maintes reprises mais les raisons qu’il mobilise en 1893 pour expliquer pourquoi Casimir-Perier lui semble l’homme le plus à même de sortir le pays de la crise, en sont l’illustration manifeste. Il invoque alors son appartenance à une dynastie républicaine comme un gage de confiance, ce qui n’est pas contradictoire dans sa bouche, si l’on considère qu’il utilise son origine « populaire » pour s’en servir à des fins politiques personnelles sans pour autant renoncer à s’identifier par la légitimité de l’élection à ce que sont alors les hommes politiques. En ce sens, la conception bourgeoise de l’ordre social correspond à ce qu’il aspire à être. Il redoute la violence politique et sociale et entend en préserver la société par le maintien des valeurs préexistant au nouveau régime, des valeurs qu’il pense universelles. Elles sont en tant que telles un moyen de lutte dans le jeu politique, mais pour légitimer sa propre présence dans le champ politique, il leur adjoint les valeurs de vertu et de travail qui permettent à ce qu’il est d’exister. Ainsi, pour lui, les meilleurs ont bien sûr le droit, mais surtout le devoir de représenter les autres.
14Cette conception de la politique et de la société en général explique que les nouvelles générations lui soient étrangères. Dès le milieu des années 1880, les revendications sociales prennent de plus en plus de place dans le débat politique, en raison de la baisse d’influence des conservateurs et de la restructuration des réseaux déstabilisés par la répression de la Commune. La République paraît stable et nombreux sont ceux qui désormais veulent exécuter les réformes toujours annoncées et sans cesse repoussées. De scrutin en scrutin, le profil social des élus se modifie et, sans que l’ouvrier ne soit réellement présent à la Chambre, la figure du grand bourgeois, de l’héritier, est en net recul. Si, lors de son entrée en politique, Spuller souffre du décalage social existant entre lui et la majorité des représentants de l’État, désormais, malgré sa proximité sociale avec la catégorie politique en devenir, il demeure différent en raison de son mode de pensée. Mais, face à la vitalité de ce processus, il ne peut se mettre au goût du jour ; ce qui conduit non seulement à la disqualification de son mode d’action politique et provoque son exclusion du jeu, mais explique également son impossibilité à entrer dans l’histoire, à incarner un moment de l’histoire, c’est-à-dire une définition de la République en retrait de la mémoire des meilleurs propagandistes.
15Spuller n’est donc pas un modèle de son temps. Toutefois, sa biographie fait apparaître des aspects de la politique et de la société de cette période qui éclairent l’histoire du parti républicain, et apporte des renseignements sur la professionnalisation du métier politique qui se détermine et s’enracine en même temps que le régime. Cette étude conduit également à une réflexion sur la construction de l’État, bien que la vie et la personne de Spuller ne permettent pas d’en faire le tour. Le mode biographique, en dépit de ses difficultés et de la prudence qu’il nécessite, permet ainsi en ciblant un personnage de faire l’étude des réseaux, de la société et des processus en œuvre à un moment défini etc. Ne pouvant se suffire, il est un élément à inscrire dans un ensemble prosopographique dont il constitue un moyen efficace de comprendre l’histoire en train de se faire. Le champ d’étude demeure large quand on considère la masse d’acteurs qui, pour ne pas être détenteurs des valeurs qui permettent à un instant donné l’entrée dans la postérité, demeurent aujourd’hui inaccessibles et insaisissables aux chercheurs adeptes de l’histoire globale. Une recherche minutieuse – relative au mode d’agrégation, aux caractéristiques sociales et culturelles des membres, etc. – sur la formation du groupe gambettiste entendu cette fois au sens large du terme permettrait sans aucun doute de revisiter l’histoire de l’opportunisme et des débuts de la professionnalisation politique. Par les caractéristiques propres à chacun de ces acteurs, on pourrait toucher à la réalité politique des débuts de la Troisième République tout en étudiant les méthodes usitées par les vainqueurs pour inscrire linéairement dans l’histoire et présenter comme légitime, comme un aboutissement logique, leur définition de la République. Ce type de travail permettrait de comprendre les processus de disqualification du discours politique de « l’autre » où, en niant la légitimité, on cherche en réalité à l’exclure du débat. Ce processus est toujours à l’œuvre aujourd’hui.
Notes de bas de page
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