Chapitre XVIII et dernier. Les Églises de France ont besoin de saints
p. 197-204
Texte intégral
1Aujourd’hui, après des mois et des mois de lutte, en cette fin d’année 1913, le complot contre les églises apparaît à tous les yeux ; l’éveil est donné, l’alarme sonnée, et même la concentration de défense quasi effectuée. Mais à quel résultat positif sommes-nous arrivés ? À discréditer la Bête. La Bête puante et méchante qui veut ruiner les églises de France est méprisée universellement. Elle n’ose plus nulle part élever la voix et se glorifier de ses œuvres de mort. Est-ce à dire qu’elle ait perdu son pouvoir ? Bien frivole qui le croirait. Le triple scandale subsiste : on refuse de constituer ce fonds de secours promis solennellement au cours des débats de la séparation et qui a fait l’objet d’un projet gouvernemental signé de MM. Clemenceau, Caillaux et Briand ; on continue d’admettre que les communes sectaires refusent l’argent des fidèles qui veulent entretenir leur église ; on continue de tolérer que cinquante pour cent des municipalités s’opposent au classement d’édifices réclamés comme des chefs d’œuvre par la Commission des Monuments historiques. Et même les pauvres mesures de salut que j’avais pu obtenir de la Chambre s’en sont allées en fumée. Nos sénateurs viennent par deux fois de les repousser. Ces hommes d’âge participent plus que nos députés, un peu assainis par la jeunesse, de la vieille passion anticléricale.
2L’un d’eux, M. Chéron, a essayé de les justifier à mes yeux : « Ne vous méprenez pas, m’a-t-il dit l’autre jour dans les couloirs de la Chambre, ne vous méprenez pas sur les sentiments du Sénat. Ils sont excellents. Si la Haute Assemblée a voté la disjonction, ce n’est pas dans un sentiment d’hostilité à l’égard des églises. Elle les déteste si peu qu’elle a élaboré un projet par l’organe de M. Audiffred. Dans ces conditions, vous le saisissez, on manquerait de déférence envers le Sénat, qui a son texte propre, en lui demandant de prendre le texte de la Chambre. D’ailleurs, mon cher collègue, maintenant me voici sénateur, vous pouvez être tranquille... »
3Ainsi nos églises doivent mourir, parce qu’elles ont deux médecins, l’un au Luxembourg, l’autre au Palais-Bourbon, et que ce serait grande indécence, lèse-majesté de préférer Landry à Audiffred, Audiffred à Landry ! Quelle comédie !
4Cette comédie dure depuis quatre ans. Depuis quatre ans, c’est entendu, à force d’articles, de démarches (et aussi d’admirables générosités que je salue), j’ai pu sauver une par une quelques douzaines d’églises, mais dans le monde gouvernemental, quel abîme d’indifférence et de lâcheté ! Quand j’essaye de me remémorer mes conversations avec les ministres de tous poils, voici notre dialogue, toujours le même.
5J’expose un cas, je raconte que des catholiques voudraient réparer leur église à leurs frais et qu’on le leur interdit, ou bien que la Commission des Monuments historiques désire classer une église et que la Municipalité propriétaire s’y oppose... Et les ministres de m’interrompre :
6— Ah ! mon cher collègue, vous avez plus raison que vous ne pouvez croire ! (Et d’un air écœuré ils me citent une série de cas pareils au mien ou même pires.)
7Alors je leur demande d’agir.
8— Pardon ! Pardon ! La loi est la loi, et nous sommes bien obligés de nous incliner devant elle tant que vous ne l’aurez pas fait changer.
9Et moi de m’écrier :
10— Mais la loi présente vous permet d’intervenir ; elle vous donne la faculté de classer par décret une église sans tenir compte de l’opposition du maire, et l’église classée serait apte à recevoir les libéralités de ces fidèles que la municipalité repousse ! De plus, si vos préfets voulaient parler un peu sec à ces vilains sectaires...
11Ici Dujardin, Bérard ou Jacquier lèvent les bras au ciel.
12— Nous ne pouvons pourtant pas entrer en guerre avec toutes les communes de France !
13Ah ! qu’ils sont bas, les ennemis de nos églises ! Devant ces chefs-d’œuvre touchants, ils jouent leur vieux jeu, déploient leurs roueries professionnelles. Ce qui jaillit d’une source pure est toujours une action vive, mais d’un cœur méchant contre des choses de lumière ne peuvent sortir que des noirceurs. Nos parlementaires traitent ce qui est sublime avec des moyens de basoche. La situation demeure effroyable. Chaque jour nous perdons une Joconde française.
14Pour vous en assurer, jetez les yeux sur l’inventaire que j’ai dressé de notre ruine, regardez le Tableau des églises qui s’écroulent3, une partie de mes dossiers, une partie des documents qui me sont arrivés de tous les points de la France et sur lesquels j’ai fondé ma campagne. C’est une collection de faits, sans commentaire. Je donne le nom du village où meurt une église, la réparation la plus urgente qu’elle réclame et le montant de la dépense indispensable. Rien de plus. Je n’aborde pas la série des pourquoi et des comment. Pourquoi les églises croulent-elles ici et non ailleurs ? D’où vient que certains diocèses fléchissent et que d’autres résistent ? Est-il donc en France des territoires que le catholicisme n’a pas imprégnés, où il ne s’est pas confondu avec les éléments indigènes, où il demeure un étranger subi et sourdement repoussé ? Je ne me flatte pas de pouvoir répondre à ces grandes interrogations. J’apporte seulement quelques données pour les résoudre et surtout la preuve patente du désastre.
15J’ai relevé douze cents églises que la commune propriétaire ne peut pas ou ne veut pas entretenir et qui demandent, sous peine de mort, des réparations immédiates. Cette monotone énumération de toitures, de plafonds, de façades, de voûtes, de nefs, de chœurs, de chapelles qui crient misère, constitue un des chapitres les plus tragiques de l’histoire de la civilisation dans notre pays (ill. 16).
16Est-il exact mon tableau ? Oui. Est-il complet ? Non. Je suis loin d’avoir connu tous les cas, toute l’étendue du désastre. Je cite les églises dont j’ai entendu l’appel, celles qui voudraient vivre et qui, si nul n’intervient, vont mourir. Il en est d’autres, tout aussi menacées, dont la plainte ne m’est pas arrivée ; d’autres enfin qui ont passé cet état où on lutte encore, où l’on a la force de jeter un appel. Combien ne sont déjà plus que des cadavres et gisent abandonnées des hommes ! Dès aujourd’hui, parcourez maintes régions des provinces françaises. À chaque pas vous trouverez une voûte ruineuse dont l’entrée est interdite par arrêté de M. le Maire. Le culte a été supprimé, l’église démeublée ; le prêtre est parti... Ô grande pitié des églises de France !
17D’où viendra le salut ? D’une coalition rassemblant les imaginations et les sensibilités, toute la haute intelligence. Au long de cette campagne, chaque jour, j’ai réclamé l’alliance de tous ceux, d’où qu’ils viennent, qui possèdent le sens du mystère et le génie de la vénération. Qu’ils unissent leurs forces, leurs puissances de souvenir, de désir et de dégoût. J’appelle tous les esprits nobles à se masser sous les murs du Christ civilisateur au village.
Ill. 16 : La Revue critique des idées et des livres, compte rendu de La grande pitié des églises de France, 27 avril 1914,

Bibliothèque nationale de France
18Mais que vaudraient ces puissants concours, ces armées du dehors si, dans la citadelle menacée, l’âme venait à défaillir ! Je m’en suis expliqué l’autre jour avec mon vieil ami Charles Le Goffic, l’un des chefs du celtisme, un de ceux qui se donnent pour mission de raviver et de maintenir, à la Mistral ! la vertu du sang. Lui aussi, il s’imaginait que j’étais à même de changer le cours des choses et que je pouvais intervenir contre les méchants à la manière d’un archange avec une épée fulgurante, et il m’avait écrit la lettre la plus touchante et la plus savante pour me demander de défendre les cimetières bretons menacés. Je lui répondis en toute vérité par cette épître, où l’on peut trouver l’expérience de mes quatre années de lutte et qui sera mon dernier mot :
19« Mon cher Le Goffic.
20J’achève de lire les belles pages que vous m’écrivez, pleines d’un sens profond, sur le rôle des cimetières en Bretagne, sur le souvenir obscur que votre terre semble garder d’avoir été, au fond des âges, notre ossuaire national et le caveau où l’on portait les morts de tous les points de la Gaule. Elle est saisissante, l’interprétation historique que vous nous donnez des champs du repos dans la vieille Armorique. “Tout notre patrimoine artistique est rassemblé là, me dites-vous : châteaux d’eau merveilleux, comme les fontaines à vasques de Saint-Jean-du-Doigt et de Loguivy-lès-Lannion ; grands calvaires à figuration dramatique, comme ceux de Tronoën, de Guimiliau, de Guéhenno, de Plougonven, de Plougastel ; chaires à prêcher en plein vent, comme celles de Pleubian et de Plougrescant ; ossuaires magistraux, vastes comme des églises, à la décoration desquels la race semble apporter une volupté sombre, particulièrement sensible dans celui de Saint-Thégonnec. Avec ses pignons fleuronnés, ses colonnes corinthiennes, ses niches à coquille et les élégantes cariatides de son fronton, vous diriez un palais, — et c’est la maison de la mort. Ah ! que nous sommes loin des imaginations moroses du rationalisme et de l’obscur boyau où les morts de M. Bartholomé s’engagent avec une si compréhensible répugnance ! C’est par des arcs de triomphe que nos morts à nous entrent dans le repos éternel”.
21Ces beaux signes des pensées les plus mystérieuses de votre nation, il paraît qu’on les déplace, qu’on les détruit. Vous m’appelez à l’aide, j’accours. Je me rappelle le temps où nous avions vingt ans, mon cher ami, et ce bel été inoubliable de notre jeunesse où vous me guidiez sur les chemins de votre sublime Bretagne. Nous allions à pied par monts et par vaux. Un jour, vous me faisiez entrer chez M. Renan, à Rosmapamon, dans la petite maison verdoyante de la baie de Perros où nous écoutions quelques instants le vieux magicien, et le lendemain nous passions l’après-midi à sommeiller et rêver dans le kreisker de Saint-Pol-de-Léon. Trente années ont recouvert d’ombre ces heureuses journées, mais nous sommes restés fidèles aux sentiments qu’elles formaient en nous. La leçon du vieux clocher, nous l’entendons toujours, et en défendant les églises, les calvaires et les cimetières contre la haine ou la morne indifférence, nous sommes d’accord avec le vrai Renan de qui nous sommes allés interrompre les songeries bretonnes ; nous recueillons ce qu’il y a de plus vivant et de noble dans ce fils des Celtes chez qui sommeillait, légèrement voilé par les poussières de la vie, le sens du divin, et que dégoûteraient profondément les grossiers iconoclastes et les ennemis de l’Esprit.
22Ceux qui conspirent contre les églises, les calvaires et les cimetières, contre tous les monuments de la vie spirituelle sur notre terre, se proposent sciemment de jeter bas des principes et certaines lois de l’âme dont découle toute notre vie. Ces conspirateurs seront eux-mêmes épouvantés par l’abaissement de la dignité et de la raison dans les contrées malheureuses où ils pourront chanter victoire. Il faut que tous les esprits se tournent vers les grandes murailles menacées et se groupent sous elles ; il faut que l’Intelligence tout entière vienne au secours des églises. Ce faisant, l’Intelligence se protégera elle-même, car si l’on ruine les puissances de vénération dans notre France, c’est la civilisation même qui s’y va dégrader. Certaines personnes s’obstinent à croire que nous défendons les beaux vestiges du passé. Quelle vue étroite ! Quelle conception étriquée ! Nous défendons moins le passé que l’avenir. Parlons clair et net, nous défendons l’éternel.
23Rien ne sert d’objecter que Messieurs X... Y... Z... et Madame Trois-étoiles, adversaires déclarés du christianisme, font voir des vertus de sacrifice et le plus beau sens de l’honneur. Est-ce que l’on songe à le nier ? Le fait ne va pas contre ce que je dis. Ces antichrétiens vivent dans une société toute formée par le catholicisme ; ils classent leurs idées selon le catholicisme ; ils sont eux-mêmes compris et interprétés par une société catholique ; ils bénéficient de l’atmosphère, et leur noblesse morale, que des observateurs superficiels seraient tentés de prendre pour une qualité naturelle, ils la reçoivent de l’Église même.
24Au fond de cette question des églises, mon cher Le Goffic, ce qui nous préoccupe, c’est le problème de l’éducation de l’âme. À la formation de quelles âmes voulons-nous travailler ? Nous voulons répéter, faire revivre les plus beaux types qu’a produits notre pays. Comment ? En maintenant à la disposition de chacun ce qui a toujours répondu aux aspirations du cœur et aux besoins de la pensée française. Si quelqu’un sur les ruines de l’église du village est en mesure de dresser un temple nouveau, ou je ne sais quelle chaire qui, dans toutes les circonstances de la vie, supplée l’église, nous sommes prêts à voir ses plans. Mais je connais la littérature de notre époque, j’écoute avec un grand soin mes collègues de la Chambre : je ne vois pas un constructeur, mais seulement des démolisseurs. Démolir ! quelle abjection !
25Maintenant, mon cher Le Goffic, que pouvons-nous pour la sauvegarde des églises de France et des autres monuments de notre vie spirituelle ? Depuis quatre ans nous combattons. L’intelligence française a sauvé son honneur en se dressant contre les barbares devant l’église du village. En cela, un résultat certain a été obtenu, et les parlementaires se sentiraient mal à l’aise d’afficher trop clairement un désaccord avec l’élite des penseurs et des artistes de notre pays. Mais nos ennemis sont puissants. S’ils ne nous contredisent plus guère, ils ajournent, ils rusent, ils cherchent à gagner des jours, des semaines, des années. Et pendant ce temps, écoutez-moi bien, Le Goffic, il se créera un droit.
26C’est la grande phrase que m’a dite Briand dans son cabinet : “Une jurisprudence se crée, ne bougez pas ; l’état de fait en se prolongeant se transforme en état de droit par le seul effet de sa durée”. C’est une pensée vraie ; on ne l’épuise pas en la creusant.
27Sous nos yeux, à cette minute, il se crée un droit. Au profit de qui ? Il ne s’agit pas de me raconter que le bon droit est avec les églises. Il faut qu’elles aient la force avec elles. Où manque la force, le droit disparaît ; où apparaît la force, le droit commence de rayonner. Le droit des églises à rester catholiques est essentiellement dans la puissance, dans la persistance de l’idée qui est en elles. Mon cher Le Goffic, on maintiendra les édifices à la disposition du prêtre et des fidèles tant que ceux-ci seront assez nombreux et ardents pour que la paix publique soit compromise par un retrait. C’est l’intensité de la foi qui maintiendra et recréera, en dépit de la loi, un droit légal au profit du catholicisme.
28Si vous voulez que je vous confesse toute ma pensée, je dois vous dire, Le Goffic, que nos églises et vos cimetières ne peuvent être sauvegardés pleinement que dans la mesure où la vie religieuse se maintiendra au village. Le jour où les églises deviendraient des objets respectés à cause de leur passé, des monuments curieux, quelque chose comme des dolmens, des peulvans ou des cromlechs, bref de gros bibelots sur la colline, elles seraient perdues, et le reproche d’ingratitude ne suffirait pas à convaincre les générations de les maintenir. La solidité physique des sanctuaires, c’est d’être moralement féconds, et vos cimetières mériteront d’être conservés dans la mesure où les ombres des morts sauront encore parler aux vivants.
29Parlons, écrivons, plaidons, projetons le plus de lumière que nous pourrons sur la noble église du village. La plus belle louange que nous en pourrons dire n’est rien auprès du service que lui rend le prêtre s’il la remplit de fidèles. Nos raisonnements iront bien difficilement émouvoir les conseillers municipaux qu’il s’agit pourtant que nous persuadions ; nous rejoindrons plus péniblement encore leurs électeurs de qui tout dépend en dernier ressort. Ne ménageons pas notre peine ; nous en sommes abondamment dédommagés par l’honneur de servir une telle cause, mais faisons des vœux pour que chaque église trouve un prêtre exemplaire. Tout est là, comme au temps des grandes invasions. Il y a des hommes qui, par la qualité de leur être, s’imposent au respect, persuadent, arrêtent les Barbares, s’en font des auxiliaires. Aux heures où l’esprit politique est vicié, semble anéanti, et quand le retour à la barbarie s’annonce par le discrédit où tombent les idées élevées, la vertu qui se fait reconnaître à ses œuvres devient une puissance. C’est elle, mieux qu’aucune page d’aucun écrivain, qui ramènerait les esprits à l’église. Quand je vois des Français, ni meilleurs, ni pires que leurs pères, en somme des êtres d’une excellente matière humaine, tirer gloire de dévaster ces beaux édifices de lumière et de charité qu’ils sont impuissants à remplacer, je désire de tout mon cœur pouvoir causer avec chacun d’eux, et je ne doute pas que je parviendrais à les convaincre, tant la cause est aisée, mais où les joindre et comment m’assurer en eux un peu de cette bonne volonté sans laquelle tout discours est vain ? Alors devant ces églises, ça et là demi-désertées, demi écroulées, je me surprends à murmurer la grande vérité, le mot décisif : les églises de France ont besoin de saints.
30Étrange époque, crise inouïe, où tel doit être, en dernière analyse, le vœu ardent des philosophes et des artistes, l’appel inattendu des Renan, des Théophile Gautier et de leurs disciples, saisis par le flot qui monte de la grossièreté destructrice ».
31FIN
Notes de bas de page
3 Gigord, éditeur, 15, rue Cassette, Paris, une brochure à 25 centimes.
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