Chapitre XVII. La mobilisation du Divin
p. 187-196
Texte intégral
1Accroupis de Vendôme, épicier de Bornel, Triboulets de Grisy, blackboulés de Moulins-les-Noyers, depuis trois ans que je vous observe, je ne m’explique pas comment vous pouvez vivre. C’est entendu, vous êtes les fils de la femme, vous buvez, mangez, respirez, mais avec quel ensemble plus vaste que votre individu êtes-vous rattachés ? Quelles idées accueillez-vous ? Quelles émotions gonflent votre cœur ? Quel feu avez-vous reçu pour le transmettre dans la course des torches ? De quelle communion vous réclamez-vous ?
2Je sais qu’il est d’autres fontaines que le christianisme. M. Gérard-Varet me l’a dit à la tribune de la Chambre : « Vous voulez savoir de quoi nous vivons ? Nous servons les dieux de la Grèce. » Soit ! mais vous, Triboulets de Grizy, Bornel, Vendôme et autres lieux, n’essayez pas de me raconter que vous voulez abolir le culte du Christ parce que vous savez une meilleure culture de l’âme. Votre indécence toute animale autour de ces hautes demeures de l’idée, vos cris inarticulés, votre incapacité à nommer dignement, à définir les choses que vous haïssez, révèlent que vous êtes exclus du bénéfice de toute civilisation. De quoi peut se nourrir votre désir, votre esprit, votre âme ? De rien, elle est quasi toute morte. Vous êtes privés, vidés de ce qui constitue l’humanité. En dépit de votre assurance et des pièces de cent sous que vous faites sonner dans votre gilet, vous souffrez de ce bel univers profond qui vous est fermé, où siègent les vérités toutes vêtues de songe et de rêve. C’est votre envie qui vous rend méchants. Vous voulez détruire ce qui fait tant plaisir aux autres et dont se prive votre désir. On vous plaint, malheureux, jusqu’au jour qu’il faut bien vous connaître et vous craindre. Vous voilà rassemblés en un vaste troupeau qui piétine les parterres, saccage les arbres séculaires et broute les jeunes pousses. Prenez garde ! Je pressens, je vois se former contre vous une vaste coalition de tous ceux qui aiment les cultures. Déjà la pétition des églises devait vous donner à réfléchir ; elle montre que les meilleurs s’offensent de votre audace barbare. Tremblez ! il est temps que la haute civilisation se prémunisse et fasse contre vous la mobilisation du divin.
3Mais je suis las de regarder ces malheureux ! Assez de platitude et de méchanceté ! Pour leur échapper, allons sur le vaste théâtre des idées en liberté. Celui qui veut garder son activité, son entrain, a droit à quelque récréation. Je me livrerai aux souvenirs et aux pressentiments. Pour quelques minutes, oublions ce qui ne mérite pas d’être connu, et ne voyons que ce qui répand une vertu de vie. Je veux capter tout ce qui frémit de sacré dans notre sang. Après tant de dissonances, j’ai besoin d’harmonie et d’un approfondissement de mon humanité.
4Connaissez-vous cette sorte d’angoisse et cette protestation qui se forment au fond de notre être (telle est du moins mon expérience) chaque fois que nous voyons souiller une source, avilir un paysage, défricher une forêt ou simplement couper un bel arbre sans lui fournir un successeur ? Ce que nous éprouvons alors, je fais appel à votre mémoire, c’est tout autre chose que le regret d’un bien matériel perdu. Nous sentons invinciblement qu’à notre expansion complète il faut du végétal, du libre, du vivant, des bêtes heureuses, des sources non captées, des rivières non mises en tuyaux, des forêts sans réseaux de fils de fer, des espaces hors du temps. Nous aimons les bois, les fontaines, les vastes horizons pour les services qu’ils nous rendent et pour des raisons plus mystérieuses. Une pinède qui brûle sur les collines de Provence, c’est une église qu’on dynamite. Une pente ravinée des Alpes, un flanc pelé des Pyrénées, les étendues désertiques de la Champagne, les causses, les brandes, les garrigues du plateau central correspondent dans notre esprit à ces places de village où nos clochers s’écroulent. À quoi attribuer cette émotion d’une qualité mystique ?
5On dirait qu’à peu de distance sous terre l’amour des forêts et des sources, l’amour des vastes solitudes rejoignent l’amour des sanctuaires et que des sentiments si divers ont des racines communes. Ceux qui s’emploient avec allégresse à dénaturer la face de la terre, nous les tenons d’instinct pour les frères de ceux qui disent : « Qu’importe que les églises s’écroulent ! » Les excès des uns et des autres nous remplissent d’horreur. La mise à mort d’une forêt, d’une rivière, d’un haut lieu offense l’univers, nous fait désirer des cérémonies de purification. Pourquoi cette rumeur de notre conscience ? Pourquoi cet attrait religieux que nous inspire ce qui s’épanouit d’une manière intacte à l’air pur ?
6Les pensées de nos lointains ancêtres exercent toujours de mystérieuses et fortes poussées dans notre vie. Le peuple des fées et des génies qui vivaient dans les eaux, les bois et les retraites a disparu, mais en mourant il a laissé aux lieux qu’il animait des titres de vénération et gardé avec notre race des liens d’amitié ou de terreur. Les siècles comptent bien peu pour celui qui dans la solitude prend soin d’écouter sa conscience, d’en accueillir les murmures profonds et de recevoir au fond de son être les dieux dépossédés.
7J’ai lu, relu avec une ivresse de plaisir le célèbre sermon où saint Éloi, au septième siècle, énumère et vitupère toutes les survivances païennes demeurées dans les mœurs de ses ouailles, nos pères : « N’observez, leur dit-il, aucune des coutumes sacrilèges des païens ; ne consultez pas les charlatans, ni les devins, ni les sorciers, ni les enchanteurs... ; n’observez pas les augures, ni les éternuements, et quand vous êtes en chemin, ne faites pas attention au chant des petits oiseaux. Qu’aucun chrétien n’observe quel jour il sort de chez lui, ni quel jour il y rentre... Que nul, pour entreprendre un travail, ne fasse attention au jour ni à la lune ; que nul, aux calendes de janvier, ne se déguise en veau ni en cerf, ne tienne table ouverte pendant la nuit, ne donne ou reçoive des étrennes et ne se livre aux excès du vin ; que nul ne croie aux devineresses et ne s’assoie pour écouter leurs chants ; que nul à la Saint-Jean et autres fêtes des saints, aux solstices, ne pratique les danses, les sauteries, les caroles et les chants diaboliques ; que nul n’allume des flambeaux, ni ne fasse des vœux au pied des temples, auprès des pierres, des fontaines, des arbres, des enclos ou dans les carrefours ; que nul ne garde le repos de Jupiter (ô mes jeudis de collège !...) ; que nul ne suspende au cou d’un homme ou d’un autre animal des phylactères même offerts par les clercs et déclarés sacrés, sous prétexte qu’ils contiennent des passages de l’Écriture ; que nul n’ait la prétention de faire des lustrations, ni d’enchanter les herbes, ni de faire passer son troupeau par un trou d’arbre ou par un trou creusé en terre, parce que c’est là, en quelque sorte, le consacrer au diable ; que nulle femme ne suspende de l’ambre à son cou ; que nul ne se mette à vociférer pendant les éclipses de lune ; que nul ne croie au destin, à la fortune, à l’horoscope. En cas de maladie, n’allez pas chercher les enchanteurs, les devins, les sorciers, les charlatans, et n’appliquez pas des phylactères diaboliques aux sources, aux arbres, aux embranchements des routes... Mais laissez là les fontaines et coupez les arbres qu’on appelle sacrés. »
8Quel trésor qu’un tel texte ! Il nous dispenserait de tous les Folk-Lore du monde, ou du moins il leur sert de préface, de commentaire et de conclusion. Il nous rend compte de tant d’usages injustifiés qui nous plaisent absurdement et même nous émeuvent, comme ce morceau d’ambre au cou d’une femme, parce qu’ils ont, à notre insu, des origines religieuses. Saint Éloi nous décrit là une couche profonde de notre être, ce qu’il y a en nous d’irrationnel et de si fort, et qui nous gouverne encore d’une façon despotique. Au milieu de toutes ces niaiseries que le bon sens avec le saint réprouve, on distingue de l’excellent, de l’éternel. Saint Éloi, n’exigez pas de moi que je vous sacrifie les arbres séculaires et les forêts profondes, les sources et les collines, les fleuves, les enclos, les solitudes et les fontaines, non plus que les âmes des ancêtres. Rien de tout cela ne me laisse insensible. Les déesses des sources étaient bienveillantes, les dieux des bois, redoutables. Quand je suis seul dans la forêt, j’éprouve une angoisse ; auprès d’une source, un sentiment d’amitié douce. Grand saint Éloi, n’interprétez pas mal mon involontaire souhait de désarmer le silence menaçant des bois et mon désir de protéger la source !
9Je me souviens, dans une chênaie, au pays des étangs lorrains, d’un vieux chêne qui abrite dans son cœur une statue de la Vierge, et du plaisir que nous éprouvions, Stanislas de Guaita et moi, à le prendre pour but de nos promenades à vingt ans. Mon ami l’a chanté dans ses vers de jeunesse. Nous allions et venions du cabinet rempli des livres de tous les poètes à cet arbre vénérable, et bien à notre insu, sans rien analyser, nous éprouvions l’influence de son caractère sacré.
10Chaque été, quand je reviens dans mon pays, je vais voir une source au bas d’une côte, dans un bois. J’en sais de beaucoup plus belles, mais de celle-ci j’ai l’habitude et nul autre ne la regarde. Cent journées nous sont communes, et demeurées sous cet ombrage, dans cette vasque, m’accueillent à chaque visite. Les souvenirs que j’y retrouve, je les respecte comme les émotions et les pressentiments d’un enfant. Est-ce qu’une fée celtique, une nymphe romaine, autrefois, furent attachées à la vasque charmante ? Sans me répondre, l’eau murmure sous les arbres qui bruissent. Je me tiens debout, honorant une présence que, depuis les temps païens, nous ne savons plus nommer. Mon imagination enchantée se reporte aux jours de mon enfance, à l’heure naïve où, légèrement épouvanté de l’ombre et du silence, je venais admirer les libellules et les grands papillons de cette vallée humide. Quelque chose de mystérieux se présentait tout naturellement à mon esprit et m’envahissait, comme un brouillard d’automne parfois prend possession d’un jeune arbre. Je t’ai quitté depuis quarante ans, petit bois des côtes, et d’année en année la vie industrielle te resserre et te menace. Je t’aimais avec ce sentiment que tes jours dureraient alors que nous aurions passé près de ton miroir comme les éphémères, et voici qu’en te faisant ma visite j’entends les cloches et les rumeurs des fabriques toutes proches. Oh ! belle fontaine, toujours jeune, forte, pure, jaillissante, d’un instant à l’autre, peut-être tu vas périr ! Aujourd’hui je me réjouis que la source du Bois des Côtes dans sa vasque de sable fin et sous un voile de cresson, ne soit pas encore captée.
11Je ne riais pas quand le vieux curé de Portieux, mon ami le chanoine Pierfitte, me racontait qu’un soir de son enfance, au côté de son père, par la porte entrebâillée de leur hutte de bûcherons, il avait vu les fées danser dans une clairière. « Ne bouge pas, petit, lui disait son père ; elles sont capricieuses, tantôt bonnes, tantôt méchantes ; le meilleur est qu’elles nous ignorent. » Je ne riais pas, je l’aimais davantage comme un homme privilégié. Les fées s’égaillent-elles toujours dans les clairières de la profonde forêt de Darney ? Je crois plutôt qu’elles se répandent partout à travers le monde. Savent-elles cueillir encore les sept plantes magiques ? Elles savent cela et tout le reste. Elles font et défont les enchantements ; elles apportent l’espérance même au lit des moribonds, mais souvent leur rire, quand elles fuient, déchire les cœurs. Ce sont elles qui placent dans l’âme les folles résolutions et le désir de se sacrifier à tort et à travers. Jadis le passant égaré au milieu des aulnes d’un pâquis solitaire, s’il surprenait leur danse sous la froide lumière de la lune, se signait et s’enfuyait. Puissions-nous en user ainsi, toujours, avec ces enchanteresses !
12Aujourd’hui, jour d’automne, les lointains sont dans la brume, pareils à la mer. Sur nous la jeune matinée resplendit de soleil. Les colchiques fleurissent la prairie ; les libellules frémissent et virevoltent sur les « mortes » auprès de la Moselle ; les poissons se chauffent au soleil. C’est une féerie ! Mais par-dessus ce monde accessible, j’attends, je sollicite, j’exige l’inaccessible. Il n’y a pas que le tangible, il y a tout le possible. Je ne me fie pas à mon regard borné, je franchis mes limites et j’appelle. Je sens un vide dans ce beau décor, et je vois la place où préside une invisible divinité.
13Arbres fatidiques, dames fées des prairies et des sources, mystérieuse respiration des bois, vent du soir qui passe à travers les taillis, ô sentiments fragmentaires ! Je ne vois pas dans la nature les dieux tout formés des Anciens, mais elle est pleine pour moi de dieux à demi défaits. Toute une végétation subsiste au fond de nos cœurs, tout un univers submergé. La forêt de Brocéliande, le vieux domaine des chevaliers de la Table Ronde, où repose le prophète Merlin, est à demi détruite, et, dans sa fontaine de Baranton qui bouillonne toujours, le perron magique est brisé. La forêt des Ardennes a disparu, et nul pèlerin ne va plus éveiller à Niedermendig le souvenir de Geneviève de Brabant. Les Carmélites à Domremy, sous le Bois-Chenu, boivent impunément l’eau de la Fontaine des Groseillers. Depuis des siècles, le crépuscule est descendu sur les forêts merveilleuses. Leurs hôtes vaincus gisent au fond des lacs et dans les ravins sous les feuilles mortes. Et pourtant à chaque fois que je traverse un champ du feu, une roche des fées, une solitude, je les appelle d’une voix insensée.
14Quel est ce charme que je subis ? Est-ce le son du vieux cor romantique et l’accent des premiers vers qu’a dix-sept ans j’ai entendus ? C’est, de plus loin, un vieux monde qui m’appelle. À certains moments, j’ai besoin de me livrer aux vagues qui viennent du large, d’échapper aux rayons du phare ; je désire aller me reposer, me recharger loin des mesquines efflorescences de la pensée et me délivrer momentanément de moi-même. Mal résistant à la voix de la solitude et à l’appel des ténèbres, je me penche hors de la prison des choses claires sur le déroulement infini des flots obscurs. Des forces, longtemps contenues par la sévérité des châteaux de lumière, s’échappent dans l’immense horizon de la nuit. Je retourne aux lieux où se forme en moi le sens de ma destinée ; je retourne au primitif.
15Aujourd’hui, après tant de courses errantes, je crois comprendre les conditions de mes plaisirs de voyageur et je m’aperçois qu’entre tous les paysages, ceux-là seuls vraiment me parlent, me chantent, comme dit la belle expression populaire, qui me reportent aux âges antérieurs ou plutôt les réveillent en moi. Je comprends la richesse de la Lorraine industrielle et cette activité qui fouille de toutes parts la terre pour y puiser la houille et le fer ; j’aime la vieille civilisation des vignes mosellanes, belle image d’ordre et de prospérité, et j’aime la douceur de nos vergers de mirabelles sur les pentes, mais à tout je préfère les espaces déserts du plateau lorrain, cette immense étendue de nuages, de forêts et de vallonnements où les villages et les cultures même sont rares, vaste pays de la tristesse sans déclamation. Le siècle n’a mis aucune marque sur cet horizon qui n’est fait que du grand ciel et des plis du terrain. Que j’aime cette apparence calme et froide, l’aspect des plus hautes œuvres de l’art et des plus fortes âmes, l’attitude sublime d’un repos chargé de puissance ! Ce paysage d’excessive sévérité, muet et déplaisant au plus grand nombre, atteint en moi des régions secrètes. Il m’entraîne dans un ordre et sur un plan supérieur au pittoresque, loin du domaine sensible. Au babillage du plaisir, au murmure des passions, à toutes nos agitations, un grand silence vient de succéder. Une émotion indéfinissable, toute calme, s’installe en nous, y répand ses vagues, nous unifie, nous remplit d’harmonie. C’est un ravissement mêlé de tristesse, une volupté solennelle. Nous sentons un ennoblissement et puis un profond repos. Cette patience qui l’emplit donne au passant une idée des longs siècles de l’humanité. Pour une minute il se croit vieux comme sa nation. C’est l’horizon de l’éternité. Dans ces solitudes, l’esprit se délivre du moment et retrouve les anciennes orientations. Il retourne à d’antiques volontés, se prête à ce qu’il sent se ranimer en lui et retrouve des attachements, dont il n’a pas une expérience qui date de sa vie.
16Jadis, nous avions des maîtres visibles de tous au grand ciel de midi. Ils ont passé, ces dieux de notre terre, à la fois nos guides et nos emblèmes. Ils ont disparu, brisés par les apôtres du Christ. Mais leurs fantômes flottent toujours sur nos campagnes et voudraient reprendre corps. Il n’a pas suffi de les nier ou de les oublier pour les anéantir. Ils errent autour de nous, cherchent une prière, un accueil, un signe de bienveillance sur ces friches et dans ces bois où ils ont eu leurs derniers fidèles.
17Quand le Christ établit son règne, il y a des siècles, sur ces terres, les grands dieux du paganisme lui cédèrent la place, émigrèrent. Comme les aigles et les vautours ont abandonné nos sommets, les Jupiter et les Vénus sont partis avec les fonctionnaires de l’Empire. Ces grands voiliers, tout prêts à déployer leurs ailes, sont retournés sur les îlots de la Grèce. Je les ai entrevus, ces oiseaux de haute mer, en naviguant à travers les Cyclades. Mais nos dieux locaux firent comme nos oiseaux de pays qui n’émigrent pas et qui passent l’hiver. Les paysans les transportèrent au fond des bois écartés et vinrent indéfiniment les honorer en secret. Malheur à eux, si quelque jour, le maître de la villa les surprend ! En vain résistent-ils, la force les disperse et l’idole antique est brisée. Ah ! puissé-je rencontrer leurs membres dispersés !
18Mais quelles sont ces vapeurs qui s’élèvent des taillis et des dépressions du plateau, quel est ce trouble qui m’agite ? Sont-ce les dieux de mes aïeux qui m’ont reconnu et qui m’attirent au fond des bois ? Le corps frissonne et recule, l’intelligence est de glace, mais un cœur fidèle bondit. Âmes du purgatoire, aïeux qui réclament des libations sur leurs tertres, génies des lieux et mes propres sentiments réveillés, toutes les épaves religieuses delà vieille race m’appellent. Petits dieux locaux de tous grades, ils nous attendent et nous demandent si nous sommes prêts à les reconnaître. Foule anxieuse, découronnée ! Et moi, pour les saluer, je n’ai pas besoin du ménétrier des campagnes vosgiennes, qui, dans la nuit de la Toussaint, salue des sons de son violon les âmes invisibles répandues dans l’espace. Une fois de plus j’ai reconnu avec émotion les dieux de mes aïeux. J’ai entendu leurs voix étouffées et timides. Un hymne se lève de mon cœur et se mêle au vent du crépuscule dans les arbres de la solitude.
19Le soir tombe, les vais-je abandonner sur cette lande ? Je ne le peux pas, je ne le veux pas. Ce serait trop me diminuer, m’appauvrir. Et puis le roi des aulnes a la main sur mon âme, elle se déchirerait si je voulais la lui arracher.
20Quand nos pères furent si grands, d’âme si forte, ils ne s’étaient pas détachés du vieux domaine sacré, ils y avaient seulement planté la croix. Ils n’avaient pas détourné leur imagination de la vieille prairie, et ils buvaient toujours à la source jaillissante. Ils avaient gardé leur âme forestière, lacustre, agricole ; seulement quelque martyr était installé auprès de la nymphe. Leur pensée, tout leur être était fondé sur la vie rurale ; ils maintenaient leur confiance à la nature ; ils étaient accordés avec le rythme des saisons et des soins agricoles. Ils avaient protégé leur esprit, leur cœur, tout leur héritage moral, en le reliant à une plus vaste humanité. Leur âme catholicisée ne s’était pas faite indépendante du sol. Quand ils construisent l’église du village, ils glorifient les forêts où ils se rappellent avoir habité, et quand ils dressent la sombre voûte, ils nous penchent sur le monde profond du souvenir en même temps qu’ils nous élancent vers une destinée supérieure. Aussi bien les dieux ne les avaient pas abandonnés.
21Quelques-uns continuaient la lutte, ceux-là sans doute qui avaient été ulcérés par les brutalités et qui avaient gémi sous les coups. Ils s’obstinaient dans une résistance impossible. On a vu leurs tenants sur les bûchers jusqu’aux temps modernes. Mais le plus grand nombre s’accommoda des chapelles que les prêtres les plus sages érigeaient auprès des bois et des sources, sur les hauts lieux, aux carrefours. Que j’aime cette histoire racontée par Grégoire de Tours du grand étang où les paysans, chaque année, se réunissaient pour une fête de trois jours. Contre cette pratique idolâtre, l’évêque usa tour à tour, vainement, de menaces et de prières. En désespoir de cause, il imagina de bâtir sur les bords une chapelle, y plaça des reliques, et les paysans déposèrent aux pieds du saint les offrandes qu’ils apportaient jadis à la déesse des eaux. Pourquoi refuser de croire que la pauvre déesse se soumet, se convertit, se transfigure ? Pour moi, je la verrai toujours sur la rive vénérable quand j’irai honorer le saint, et je ne crois pas que personne puisse lui refuser le salut du poète : « O déesse, je te connais, je connais tes faiblesses, mais je sais aussi tout ce qu’il y a de bon en toi. »
22Dans le haut moyen âge, un très grand nombre de ces pauvres esprits s’étaient rapprochés de l’église du village. Je ne puis voir sans émotion, au chevet de certaines de nos églises romanes, la petite fenêtre ronde, l’oculus, où de jour et de nuit, jadis, on exposait le Saint-Sacrement, de telle manière qu’on pût l’honorer du dehors. Pour moi, ce phare du cimetière, ce fanal autour duquel tournoient dans la nuit les ombres, c’est le signe le plus émouvant de l’appel jeté par l’église au profond des mystères de la lande, la marque de sa bonté.
23Hélas ! aujourd’hui la chapelle du lac est ruinée, l’oculus éteint et l’église du village elle-même est menacée. Comme ces produits chimiques que l’industrie verse dans nos rivières, comme ces crasses de houille dont elle obstrue nos vallées, un détritus de plus en plus grossier s’accumule dans l’esprit humain et s’oppose à tout ce que l’âme produit d’intuition, de mystère, de poésie. À mesure que nous récoltons ce qui a germé spontanément dans le vaste empire de l’émotion, nous traitons de rêverie et de mensonge les puissances à qui nous devons cette récolte.
24Téméraire ingratitude ! Il faut sauver l’antique royaume de l’esprit ; il faut dégager et unifier tout le domaine du sacré. J’ai besoin de relier ce qui est divers et qui semble s’opposer, et que pourtant mon cœur accueille. J’ai besoin d’unité dans l’univers et dans mon cœur. J’ai besoin de sentir mes rapports avec toutes choses et que toutes les parentés éclatent ; j’ai besoin qu’un dialogue, long ou court selon les espèces, s’établisse entre moi, toutes les choses et tous les êtres. Si mon regard était assez fort, je voudrais n’avoir pas de limite ; je veux du moins, aussi loin qu’il se porte, comprendre, accepter mes rapports avec tout ce qui survient dans mon horizon. La terre est enserrée dans un réseau divin dont je ne voudrais rompre aucune des mailles innombrables. Je n’éliminerai pas ces demi-formes confuses, mais je les regarderai et les justifierai. Je rallume en esprit la flamme posée sur l’oculus.
25C’est l’heure d’achever la réconciliation des dieux vaincus et des saints. Je sens leur parenté ; elle dérive pour moi de tant de siècles passés aux mêmes lieux, et je crois qu’ils peuvent aujourd’hui s’entraider. Un peuple a dans l’âme un sanctuaire qu’il tend sans cesse à restaurer. Je veux sauver les sources pures, les profondes forêts, à la suite des églises. Et pour maintenir la spiritualité de la race, je demande une alliance du sentiment religieux catholique avec l’esprit de la terre.
26Je ne méconnais pas dans le Christ une doctrine de vie infiniment supérieure à celle que fournissent les divinités topiques, les dieux lares, les pénates, le genius loci, la dame des fontaines et la fée des hêtres. Je n’entends pas faire une place aux dieux de la fable auprès de Celui qui les a brisés pour réunir tous les hommes dans la même communion, mais je voudrais que les saints locaux, qui si souvent recouvrent des pensées religieuses charmantes d’autrefois, se prêtassent plus que jamais à les laisser fleurir. Ces cultes de jadis, ces croyances indigènes, bien antérieurs à l’occupation romaine qui les a déguisés sans pouvoir les abattre, — d’où viennent-ils et faut-il l’aller demander aux grottes des Eyzies ? — en même temps qu’ils se prolongent jusqu’à nous en vieilles pratiques misérables, demeurent à l’origine de notre plus grande poésie. Ces imaginations, ces rumeurs, si nous en faisions table rase, si elles disparaissaient des sommets, des bois, des vallées et de notre âme, quel appauvrissement ! Quel ennui dans nos promenades ! Au milieu d’un univers tout de clarté sèche, je périrais d’inanition. Ces formes vaincues, privées de leur culte, plus qu’à demi retombées dans le chaos des dieux, laissent toujours flotter sur le monde leur âme de vérité. Ô mon âme impatiente, comment rassemblerez-vous tout ce troupeau disséminé dans l’obscurité, comment ferez-vous en vous-même l’unité ?
27Églises du village, nature française, profondes forêts, sources vives, étang au fond des bois, comme tout cela sonne harmonieusement ensemble (42) ! Puissions-nous pieusement recueillir ces parcelles agissantes, organiser nos rapports avec ces vérités de brouillard, assister au retour des pauvres dieux locaux dans l’arche du divin, à leur purification et à leur salut ; puissions-nous les réconcilier avec Celui qui préside notre civilisation et créer en nous la plus riche unité contre les grossiers destructeurs.
28Tout le divin, à la rescousse !
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