Chapitre VII. La pétition des artistes
p. 98-110
Texte intégral
1Nous connaissons que nous avons ébranlé l’opinion publique par une sorte de mouvement irrésistible, une chaleur qui s’exhale de terre et de tout l’horizon, et qui vient nous mettre au cœur un surcroît de force et d’espérance. Je sentis tout de suite que mon discours avait porté et qu’il répondait à une angoisse générale. Une multitude de personnes et de tous les partis se levèrent pour me dire : « Sur ce point, nous sommes avec vous. » (ill. 7)
Ill. 7 : « Au secours des églises, pétition à la Chambre » [pétition des artistes]

L’Écho de Paris, 10 mars 1911
Bibliothèque nationale de France
2J’avais déclassé la question, je l’avais placée, pour tous, sur le sommet où je la vois moi-même, au centre du village et bien au dessus de ses querelles. Par liasses les lettres m’arrivèrent.
3Et d’abord des communes scandaleuses que j’avais citées à la tribune. La petite troupe des fidèles y redoublait ses gémissements accrus d’un beau cantique d’espérance. Cette lumière soudain projetée de si haut, à travers toute la France, sur le pauvre édifice et ses vils ennemis avait produit l’effet d’un coup de talon dans une fourmilière : « Tout s’agite chez nous, m’écrivait-on, et, des quatre coins du département, c’est un but d’excursion, le dimanche, de venir voir la muraille lézardée dont les journaux de Paris ont parlé. » Il subsiste dans les pires villages un vague sentiment que jeter bas l’église, c’est une mauvaise action, et si les alentours regardent, on est gêné. D’eux-mêmes, plusieurs maires, sur l’heure, revinrent au bon sens. À Souvigné, Buxeuil, Saint-Gervais-sur-Couches, Messei, Reterre, les braves gens obtenaient à peu près satisfaction. Le préfet du Pas-de-Calais, devant tous les maires du canton réunis pour le conseil de révision, blâma le maire de Méricourt, M. Lodieu, — c’est son nom, — et le somma d’avoir à laisser le curé réparer son église à ses frais. On juge de l’effet local et de la satisfaction de mes clients.
4Je n’ai pas pu employer à la tribune de la Chambre, ni dans mes articles, le quart des pensées que faisaient naître en moi tant de communications reçues d’une multitude d’amis que je ne verrai jamais. Tristes ou joyeux, naïfs ou savants, ils m’ont guidé, soutenu dans ma grande tâche. Que n’ai-je la facilité de feuilleter avec mes lecteurs mes dossiers ! Ces lettres composent un magnifique plaidoyer, pour l’Esprit contre la Bête et donnent une idée de l’émotion publique en faveur des églises.
5Écoutez, par exemple, ces lignes charmantes d’enthousiasme et d’amour : « ... Je puis vérifier — m’écrivait de l’Aube un homme qui, par modestie, bien à tort, ne permettrait pas que je cite son nom — je puis, hélas ! vérifier la justesse de vos vues dans ce département où, de toutes parts, les églises, laissées depuis plusieurs années sans réparations, menacent ruine. Construites en pierre tendre, elles traversent une période critique, analogue à celle où succombèrent ici vers 1530, les églises bâties au XIIe siècle. On les reconstruisit alors presque toutes, et dans la plaine de Troyes, dans la Champagne pouilleuse, dans les vallées du pays d’Othe, s’élevèrent ces fins clochers de charpente et d’ardoise que nous admirons encore. Aujourd’hui, qui va les relever, les soutenir, ces églises, toutes charmantes dans la verdure des humbles cimetières qui les entourent ? La grâce de la Renaissance et peut-être aussi (car elles sont l’œuvre anonyme des maîtres maçons locaux) l’instinctive modération du caractère champenois, ont assagi la fougue du gothique flamboyant. À l’intérieur, elles gardent leur mobilier d’autrefois : vitraux somptueux, chaises, bâtons de confrérie, Christs tragiques du quinzième, Pitiés douloureuses, saintes semblables à des fillettes sages qui retiendraient un sourire, le sourire doucement moqueur et candide que vous avez mis au coin des lèvres de Colette, leur petite sœur lorraine... Souvent, je m’attarde à rêver entre leurs murailles, dans les beaux étés où je parcours les villages, et j’aime profondément le charme simple et pur, l’harmonie que ne rompt pas même, ou si rarement, la dissonance d’une statue trop moderne. Dans cinquante ans, le tiers d’entre elles sera tombé. À Saint-Phal, à Montgueux, ce sont des voûtes qui s’effondrent ; à Nogent-sur-Aube, le clocher s’enfonce tout d’une pièce entre les piliers du transept ; à Villecerf, l’édifice menace ruine ; à Lignières, la commune demande la désaffectation. Dans beaucoup de sanctuaires les vitres sont brisées, les oiseaux font leur nid sur l’autel et l’on y respire la tristesse glacée de la mort. Les maires interdisent l’entrée des églises et j’ai vu pleurer devant les portes closes de pauvres vieilles femmes trop infirmes pour aller assister a la messe de la paroisse voisine... »
Ill. 8 : Laines-aux-Bois (Aube), église Saint-Pierre-ès-Liens, XVIe siècle, classée en 1955, vitrail

Bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art - Collections Jacques Doucet.
6Que tout cela est finement senti et raisonné, exprimé avec une justesse, une mesure toute française ! Et je ne puis me retenir de vous lire encore ce passage : « À Laines-aux-Bois, une église s’effondre dans un glissement du sol produit par les eaux (ill. 8). La Société archéologique, qui eût dû se réunir d’urgence, bâille en rond et se désintéresse de tout ce qui n’enrichira pas le bric-à-brac de son musée. Ces gens-là sont incapables de sentir combien toute cette floraison d’art tient à la terre qui l’a produite. Les paysans du conseil municipal ont un plus sûr instinct que tous ces beaux messieurs ; ils veulent sauver un charmant portail renaissance, où des enfants prient parmi des pampres ; ils songent à le faire encastrer dans la façade d’une nouvelle mairie. L’idée vous paraîtra comique ; l’ogive jurera dans une façade rectiligne et scolaire, tel un diamant dans un pavé, et pourtant je l’ai encouragée, cette idée, touché de voir ces braves gens traiter sans dédain et même avec orgueil ces bondieuseries, en sentir vaguement la beauté... Je voudrais vous mener à travers cette campagne champenoise aux douces et sobres lignes. Sur le territoire de maintes communes, vous ne verriez plus que des socles de pierre où vous liriez l’O crux ave, Spes unica, une date et le nom de quelque humble donateur. Des tronçons de fer sortent encore du socle, attestant la rage imbécile des Barbares. Je ne fais pas de phrases, je ne suis pas croyant, mais je vous assure que je pleurerais devant toutes ces ruines. Que restera-t-il sur le sol de France, lorsque nous n’aurons plus la beauté des choses pour nous consoler de la bêtise des hommes, lorsque « ceci » — la belle mairie en pierres blanches — aura achevé de tuer « cela » — le charme des derniers clochers pointant à travers les arbres... »
7De tels sentiments vous mettent-ils en goût pour que nous poursuivions ensemble ce dépouillement de mon courrier ? Voici deux lettres qui m’apportent un argument sur lequel, à mon regret, je n’ai pas eu l’occasion d’insister.
8« J’ai lu hier, dans L’Écho de Paris, votre émouvant article sur les églises de France et la phrase que vous citez : « Depuis que notre église est fermée, on vit comme des sauvages, on ne sait même plus quand c’est dimanche. » Combien ceci est vrai, et comment ce point de vue n’est-il pas plus souvent envisagé ? N’est-ce pas un argument de premier ordre pour la cause que vous défendez ? J’habite deux pays très différents, la Loire-Inférieure et l’Eure-et-Loir. Dans la Loire-Inférieure, tous vont à la messe et tous pour y aller revêtent les habits du dimanche. Le samedi, les femmes ont été occupées à empeser et à repasser leurs coiffes et les chemises des hommes. Le dimanche matin, la population féminine, soigneusement et joliment coiffée, coquettement vêtue, avec des raffinements de propreté, la population masculine habillée de drap noir, tout le monde se dirige, par groupes vers l’église. Je néglige le côté spirituel et fondamental de l’acte pour n’en retenir que le côté matériel : l’édifice, la cérémonie, les enfants de chœur, le prêtre en ses habits de soie et d’or, tout donne aux yeux une impression d’ordre et de beauté, à l’esprit une jouissance, au corps une détente. De toute la journée, pas un costume de travail ne paraît dans le pays. C’est le repos, c’est le bien-être. En Eure-et-Loir, rien de semblable. Pas un homme ne quitte ses vêtements de travail. Peu de femmes interrompent leur labeur quotidien. Les vêtements sont ceux d’hier, les pensées celles du lendemain, l’effort celui de tous les jours. Il y a bien quelque armoire où reposent des redingotes et d’antiques chapeaux hauts de forme, mais cela ne sert que pour les enterrements et les mariages, car les foires même n’existent plus, les marchands venant à domicile. Bien peu pour Pâques et la Toussaint, à peine pour la fête locale et le 14 Juillet, quitte-t-on ces vêtements de travail qui semblent incrustés à ces corps, à ces corps de sauvages, vous avez dit le mot. Les chevaux de bois de la fête locale, et les bals dans la lourde atmosphère de l’auberge, sont les seules diversions à l’enlisement de ces corps et de ces esprits dans les préoccupations matérielles et l’effort continu qui les absorbent. Si la tenue et la propreté du vêtement, si les impressions artistiques, si l’idée morale ont une valeur, même en dehors de toute conception religieuse, quelle sera, de ces deux populations, celle dont les mœurs seront plus affinées, plus policées ? Poser la question, c’est amener la réponse... »
9Sur le même thème, un autre correspondant redouble : « Monsieur, je veux vous répéter ce que nous contait le grand-père de ma femme, qui avait vu les églises fermées sous la Révolution. Rien de plus triste, disait-il, que cette époque pour les habitants des campagnes. L’office du dimanche ayant cessé, ils se morfondaient d’ennui. Les femmes n’ayant plus, pour se montrer, le lieu de rendez-vous qu’était l’église, ne faisaient plus de toilette et ne paraient plus leurs enfants. Les hommes ne se rasaient plus et portaient leur chevelure inculte ; ils laissaient souvent passer le jour où ils avaient l’habitude de changer de linge. À quoi bon, puisque, isolés dans leurs champs, ou dans leurs bois, ils n’avaient pas à paraître ? Les habitants souvent dispersés dans des hameaux éloignés ne se réunissaient plus, l’occasion des offices religieux n’existant plus. On avait la sensation qu’un immense crêpe recouvrait le pays. »
10Et moi, lisant ces deux lettres dont j’approuve la justesse, j’ajoute : ce n’est pas seulement le dimanche, c’est encore la place de l’église qui périra avec l’église. A-t-on réfléchi que dans le village, presque toujours, les seuls grands arbres sont devant le portail ? Ils disparaîtront, les vieux ormes, les beaux feuillages, car ils profitaient du caractère sacré du lieu ; ils s’en autorisaient pour durer, pour résister à l’utilitarisme du paysan qui, de lui-même, n’a que faire de végétation décorative. Ainsi, de quelque côté qu’on examine les destructions qui se préparent, c’est le plus morne enlaidissement de la vie rurale et j’y reviens comme à mon leitmotiv, c’est une dégradation de la sensibilité française privée de tous ses modèles.
11Que de lettres ! J’en pourrais composer tout un florilège. Écoutez ce cri charmant d’indomptable espérance et de regret, pareil à ces petits poèmes très brefs, à ces chants de saudades chargés de nostalgie qui s’élèvent dans les solitudes de l’Amérique du Sud par les soirées d’été, à l’heure où l’on éprouve de la beauté du monde un sentiment si fort qu’il se termine en douleur : « Si vous aviez entendu nos trois cloches sonnant au-dessus de la rivière, vous auriez encore plus de chagrin de notre église perdue. Certes, on la reconstruira, mais retrouvera-t-on trois notes semblables à celles qui ont cessé de chanter ? » Vous imaginez l’enchantement que de tels accents m’apportaient. Ils m’assurent que je suis dans la grande vérité humaine, au milieu des plus belles régions du songe et de la vie.
12Assurément, tout mon courrier n’a pas la délicate émotion d’art que respirent ces fragments, mais quelle ardeur, quel sentiment d’une mission civilisatrice dans les lettres des curés, des humbles desservants de campagne ! S’il se trouve des Français pour croire le catholicisme en péril du fait de la Séparation, qu’ils se rassurent. Notre petit clergé possède l’enthousiasme guerrier et une volonté religieuse qui a ses moyens invincibles. Il faut les voir, nos curés rustiques, en face des préfectures et des municipalités brutalement ou sournoisement hostiles ! Ils défendent le seuil vénérable pied à pied ; ce sont des drames balzaciens qui se déroulent dans les paroisses, autour de l’église croulante et du presbytère lézardé. Belles, fortes lettres plébéiennes des curés, toutes pleines des joies et des irritations de leur petit troupeau : on y sent battre le cœur des campagnes françaises.
13Les lettres des évêques ont naturellement moins de saveur. On n’y voit pas le corps à corps. Nos Seigneurs sont moins brutalement engagés dans la bataille, ils observent les choses de plus haut, et puis ils ne peuvent oublier, si ardents, si zélés soient-ils, qu’ils demeurent des dignitaires, tenus à la réserve. Dans leur correspondance règne la circonspection. J’y trouve peu de ces traits vivants, pittoresques, tragiques, qui donnent tant de prix aux lettres de nos desservants ruraux. Chaque état a ses vertus, ses obligations. Ce serait bien irréfléchi de réclamer de très hautes et très prudentes personnes l’élan et la spontanéité d’un jeune vicaire. Mais ces lettres un peu froides, volontairement décolorées, où l’on voit la plume des secrétaires d’évêchés et la manière des teinturiers officiels, me fournissent mes plus sûres statistiques.
14À ces encouragements, à ces renseignements, à ces amitiés, qui de tout le pays m’arrivent, certains témoignages se mêlent, d’une espèce plus tangible.
15L’autre après-midi, comme je rentrais chez moi, j’ai trouvé dans mon courrier une enveloppe jaune, du plus humble aspect, de celles qui affluent chez un député pour lui demander un secours, un permis de chemin de fer, une recommandation. Elle n’était pas affranchie ; on l’avait apportée à la main. Tout en montant l’escalier, je l’ouvris. Un flot de billets bleus s’en échappa. Je les ramassai et comptai vingt-cinq billets de mille francs. Avec eux, rien d’autre qu’un méchant bout de papier portant ces trois lignes au crayon : « Don anonyme pour les églises de France qui menacent ruine. Accuser réception dans la Correspondance rose hebdomadaire. »
16Mon premier sentiment, je l’avoue, fut l’irritation. D’où me venait cette somme si imprudemment confiée à cette enveloppe-torchon ? Qu’allais-je en faire ? Quelle était cette Correspondance rose ?
17Je n’ai jamais pu connaître mon généreux donateur. Après quelques jours passés à découvrir la mystérieuse feuille rose dont parlait le billet anonyme, j’allai remettre la somme au Comité de Défense catholique présidé par le colonel Keller.
18De tous côtés, cette idée que l’on peut trouver de l’argent pour les églises, qu’il y a des mécènes dans l’ombre du vieux porche, entre l’aveugle et le manchot, agite les esprits. Continuellement on me dit : « Ne prendrez-vous pas l’initiative de nous réunir ? Il faudrait constituer une société des amis des églises. On trouverait aisément, chaque année, les sommes nécessaires pour subvenir à l’entretien des édifices religieux. » M. de Narfon, dans le Figaro, fait campagne en faveur de cette méthode. Il est venu me voir. Je lui ai répondu que cette conception m’était beaucoup recommandée, que M. Briand lui-même, au cours de la discussion publique, m’avait engagé à solliciter les catholiques et les artistes, et à créer une association qui réunirait des fonds pour les églises, mais que j’y étais opposé. Rien ne me déplairait plus qu’une telle manière de procéder. Les églises appartiennent au catholicisme et à la France. Les confier au bon vouloir de quelques-uns, c’est une innovation que je réprouve de tout mon cœur et de tout mon esprit. Je ne méconnais pas la générosité de ceux qui s’offrent à la rendre viable, mais je ne veux pas, dans une telle matière, créer un privilège, ou une apparence de privilège en faveur des riches. C’est la nation qui a des devoirs et des droits, à côté du clergé, envers les églises de France, et je me donne pour mission de le rappeler à la nation.
19Est-ce à dire que je réprouve une entente des amis des églises ? Nullement. Je la crois nécessaire. Je ne suis pas partisan de se grouper pour accaparer les églises, mais je suis partisan de se grouper pour les défendre.
20Un matin, je vis entrer dans mon cabinet de travail deux hommes jeunes, distingués, presque timides, l’un fort délicat de santé. Ils se nommèrent. C’étaient deux de mes voisins de Neuilly, deux peintres, MM. Paul et Amédée Buffet, auteurs de tableaux religieux. Ils aimaient les églises comme catholiques et artistes, et venaient fort émus me demander ce qu’il y avait à faire, comment on pourrait rassembler les peintres, les sculpteurs, les verriers, les architectes, pour la défense de nos monuments religieux. Nous nous arrêtâmes immédiatement à l’idée d’une pétition. Dans quels termes la rédiger ? Sur un coin de mon bureau, ils combinèrent un texte avec des lambeaux de mon discours. C’était une lettre très brève adressée au Président de la Chambre : « Profondément émus par de nombreuses et récentes destructions d’humbles églises, sans style peut-être, mais pleines de charme et d’émouvants souvenirs, de pittoresques calvaires et de vieux cimetières, nous venons nous grouper, artistes et écrivains de toutes croyances, sans distinction de partis, qui avons trouvé auprès de ces modestes sanctuaires tant d’émotions et de sensations d’art (22), pour protester et demander au Parlement qu’une protection analogue à celle des monuments historiques, des sites pittoresques et des réserves artistiques, leur soit attribuée. Nous voulons conserver ces restes du passé, ces sources de vie spirituelle ; nous voulons sauvegarder la physionomie architecturale, la figure physique et morale de la Terre de France... »
21Ces quelques phrases exprimaient bien notre émotion commune ; les deux frères partirent aussitôt par la ville.
22Chaque matin, pendant des semaines, l’un d’eux, le cadet le plus souvent, venait me trouver, m’apportait des noms, me disait les bons accueils et aussi les pusillanimités qu’il rencontrait. Le ruban rouge sert à signaler l’honneur acquis, mais il ne sert pas toujours à le faire surgir. Ah ! ce que la perspective d’une décoration peut entraîner de calculs et de pauvres craintes ! Que va dire le gouvernement si je signe en faveur des églises ? Ne paraîtrai-je pas clérical ? Cette commande que je sollicite, ne va-t-on pas me la refuser ? Les deux frères s’indignaient, mais ne se décourageaient pas. Bien leur en prit. Après quelques jours de flottement, l’élan se dessina irrésistible. L’Académie française, l’Académie des Beaux-Arts, l’Académie des Sciences morales, l’Académie des Inscriptions, l’Institut quasi à l’unanimité, s’inscrivirent, et la foule des artistes suivit, peintres, sculpteurs, architectes, archéologues (23), compositeurs de musique, littérateurs (24), tous les conservateurs de nos musées, tous les noms glorieux de la France, et puis les sociétés archéologiques, les académies de province, un grand nombre de lycées et dé corporations d’étudiants, le Touring-Club, bref tous les groupements qui se donnent pour tâche d’élever le niveau intellectuel du pays.
23Ces adhésions éclatantes arrivaient par liasses de tous les coins de l’horizon. Nous ne suffisions pas à la tâche d’ouvrir et de dépouiller les enveloppes. Auprès de ses deux fils, Mme Buffet, la mère, recopiait les listes que nous donnions au fur et à mesure aux journaux. Juste à la fin de ce travail, la noble femme mourut. Je n’ai jamais eu l’honneur de rencontrer Mme Buffet ; je veux inscrire ici son nom avec mon hommage respectueux. Elle a eu le bonheur de passer les derniers jours de sa vie en communion étroite avec ses enfants pour le service de leurs croyances communes. Un tel souvenir doit remplir les deux artistes de la plus douce émotion. Peu de jours après, M. Paul Buffet entrait au cloître.
24Cette superbe manifestation des artistes atteindra-t-elle son but auprès de mes collègues ? Je le crois fermement. Toutes les puissances d’opinion sont ébranlées. Rien de plus imposant que ce long cortège chaque jour enflé, où croyants et mécréants, esprits raffinés, âmes pieuses, Français de toutes opinions, cheminent vers la haute flèche qu’ils aiment. Et que nul ne s’offense si, dans cette heureuse procession mêlée, tandis que les plus autorisés vont s’incliner devant l’autel, d’autres demeurent sur la grand-place et regardent de loin le portail ! Cette grande question, essentiellement catholique, c’est entendu, je dois la traiter comme une question de civilisation. Jeter bas les églises de France, c’est un acte monstrueux d’ingratitude et d’imprévoyance, une diminution de la valeur humaine. Tous doivent en prendre conscience. Les protestants comprennent qu’il existe une solidarité entre toutes les interrogations et toutes les prières qui se pressent au parvis de tous les sanctuaires. Je crois savoir qu’ils se tiennent pour offensés et menacés par les brutaux qui cherchent à renverser des autels et à barrer à des millions d’êtres le seuil de l’infini. Le recteur de l’Université de Genève me fait l’honneur de m’écrire : « Je souscris sans réserve à toutes les conclusions de votre discours. » Et, pour parachever cet accord général, voici que m’arrivent des appuis dont l’importance n’échappera pas à ceux qui ont quelque habitude des milieux parlementaires ; voici qu’un inspecteur d’académie, M. Blanguernon (de la Haute-Marne), me fait l’honneur de m’écrire sous ce titre : « Écoles et clochers », une lettre ouverte dans le journal de M. Buisson, le Manuel général de l’Instruction primaire :
25« Vous n’avez pas toujours été tendre pour les instituteurs, me dit-il en substance, et dans la campagne que vous menez pour la conservation des églises, vous ne comptiez sans doute pas sur leur concours. Eh bien ! tout de même, il faut que vous ajoutiez leur nom à ceux des savants, des artistes et des prêtres qui déjà vous soutiennent, et je suis aise de vous dire que les maîtres de la Haute-Marne, tout au moins ceux que j’ai formés, ont appris à connaître et à aimer, comme des témoins vénérables de l’histoire locale, ces édifices religieux que vous voulez sauver de la ruine. Nous sommes disposés à vous donner un coup de main. »
26C’est un gros appui qui nous arrive là, fortifiant l’approbation que déjà m’avaient donnée M. A. Gervais dans l’Instituteur français et M. Louis Ripault dans le Foyer à l’École. L’instituteur peut inspirer aux enfants le respect des vieilles pierres et puis, à la mairie, où le plus souvent il est secrétaire, il inclinera aisément le conseil municipal à la conservation de l’architecture religieuse. Double rôle, double utilité. Je m’empresse de répondre à M. Blanguernon :
27« Merci, monsieur l’inspecteur. Le point capital, ce qui me frappe et m’enchante dans votre intervention, l’essentiel dont je vous remercie, c’est que vous placez la question des églises sur son véritable terrain. Ah ! que je vous suis reconnaissant de ne pas glisser au verbiage de l’art, de la beauté, des charmes du passé, toutes demi-vérités qui livrent au caprice l’immense foule des églises, et qui, finalement, serviront à les condamner plutôt qu’à les sauver. Vous allez droit au cœur de la question, en homme pour qui les préoccupations morales existent. Vous êtes un pédagogue, et tout naturellement vous considérez dans la vieille église, dressée au centre du village, sa valeur éducative. La vieille église vous intéresse pour ce qu’elle apporte à la formation de l’âme.
28« La formation de l’âme ! C’est la grande affaire, une affaire qui importe à chaque individu et à la civilisation. Vous en êtes constamment préoccupé. J’ai lu vos articles, M. Blanguernon ; il en est un, entre autres, qui est bien touchant. Vous nous racontez la rentrée de l’école, le premier contact du maître et des enfants. Ces gamins, ces fillettes, visages offerts ou fronts murés, ingénuités, ahurissements honnêtes, malices à l’affût, tout cela c’est l’avenir qui se présente, des cerveaux à ouvrir, des cœurs à échauffer. Et vous pensez tout haut : « Saurai-je mettre un dieu dans ces tabernacles de l’avenir ? » Bien des soins vous sollicitent : inscrire les noms des élèves, leur distribuer les livres, les cahiers, autant de menus détails que vous ajournez. Il faut que cette première heure soit libre, claire, qu’elle vous ouvre le chemin des cœurs. Vous le dites d’un mot, un seul, mais qui va très loin : c’est le moment de l’appel des âmes.
29« Ici, monsieur l’inspecteur, on entend palpiter votre émotion, une émotion de la meilleure qualité professionnelle et humaine. Vous êtes ému d’amitié paternelle en présence de ces petits êtres ; vous voudriez qu’ils fussent augmentés par l’école, par vos soins, et vous vous préoccupez scrupuleusement d’éveiller, d’élargir, d’ennoblir en eux la faculté de sentir, tout autant, plus encore que de leur donner des notions.
30« Cet éveil et cette éducation de l’âme, vous dites justement qu’il faut les chercher ailleurs que dans les livres. Les sentiments que nous dictent les livres valent peu quand nous sommes petits, auprès de ceux qui nous arrivent ayant passé par l’âme de nos parents, et déjà éprouvés dans les assauts de la vie. Quand nous sommes petits, les objets eux-mêmes nous parlent. Au milieu du village, que dit l’église aux enfants ? Je l’ignore. De son discours immense, chacun reçoit selon son âge et son cœur, et plus que d’aucune autre maison. Nous voilà, monsieur l’inspecteur, par un temps de décembre, les deux pieds dans la boue, en face de la plus pauvre église rurale. Quelle pensée solide et complète elle dresse devant nous, cette vieille bâtisse construite pour être battue des vents et pour exprimer dans ses jeux d’ombre et de lumière les aspirations les plus délicates, toutes les pulsations de l’âme. Elle est chargée des pensées de tous, de tous dans leur plus haut moment. Bien mieux que des notions, nous en recevons du ton, plus d’énergie, de force, d’éclat, une âme plus tendue, mieux capable de pensées graves. Il semble qu’à cette minute nous prenions connaissance des trésors enfouis dans notre mémoire et que nous nous portions jusqu’aux racines de notre vie spirituelle. Et je ne vous parle pas de religion. Mais le riche passé nous enveloppe et nous met dans les meilleures dispositions morales. Ce que nous ressentons, ce n’est pas une vague ivresse sans cause, c’est la joie de vivre avec une collectivité et d’associer à l’humilité d’une vie humaine la vaste expérience des siècles. Des générations d’ancêtres, dont la poussière forme le tertre où l’église appuie ses fondations, arrivent encore par elle à la vie, et ce qu’elle proclame est proclamé par des monuments pareils dans tous les villages de France à travers les siècles. Quel élan pour l’esprit et quelle sécurité ! Nous descendons un grand fleuve où l’eau profonde reflète notre barque si mince et toutes les étoiles.
31« Je m’arrête, monsieur l’inspecteur. Je ne vous propose pas que nous entrions dans l’église du village. Vous m’avez dit dans votre lettre publique, qu’il vous était pénible d’y voir affichée, sous le porche, la liste des manuels condamnés. Évitons, aujourd’hui, ce qui pourrait vous contrarier. Ne passons pas le seuil. Aussi bien, même du dehors l’église est parlante. Elle a ses parures, elle a ses discours pour le passant et pour les gens de la place publique, — paroles citoyennes autant que religieuses, sans lesquelles l’histoire du village français devient incompréhensible. Nous y avons tous collaboré, à cette haute maison collective, et, frères ennemis, nous y pouvons venir respirer une atmosphère de paix supérieure. Je vous remercie de l’avoir dit. Après vous avoir entendu, comment nier la valeur éducative de notre architecture religieuse ? L’église n’est pas un bibelot. Elle est une âme qui contribue à faire des âmes.
32« De toutes parts, on me fait des concessions, on m’accorde que j’ai à moitié raison ; on veut bien laisser debout les belles églises. Arrière ce raisonnement ! C’est le point de vue de l’amateur, de l’heureux automobiliste qui dit : “On ne peut pas s’arrêter partout ! Si, dans ma journée, en roulant les routes, je rencontre une dizaine de jolis spécimens bien choisis et bien entretenus, c’est plus qu’il ne m’en faut”. Une telle conception contredit absolument votre pensée et la mienne. Nous voulons maintenir l’église du village en nous plaçant au point de vue de l’habitant. Pour lui, pour nous, il n’en est pas de laides. Fût-elle dédaignée, la moindre église rurale enrichit la vie locale et constitue, pour ceux-là mêmes qui la regardent du dehors, une valeur spirituelle. »
33... Mais je m’arrête. Il ne faut pas qu’après avoir cédé au plaisir d’indiquer un peu longuement les précieuses sympathies qui me portent, je me laisse en outre aller aux effusions de ma reconnaissance. Il suffit ! On connaît maintenant mes raisons d’espérer. Toutes ces voix posent la question avec une force et une netteté souveraines. Mes collègues de la Chambre ne peuvent pas déchirer, annuler cette formidable pétition des artistes et de tous.
34Un Augagneur — je le prends comme un des chefs de l’anticatholicisme — a beau approuver la Lanterne qui déclare « impossible de justifier l’intervention des pouvoirs publics en faveur d’immeubles dont il faut souhaiter la disparition au nom de l’émancipation rationaliste et laïque », sa pensée plus juste lui échappe quand il dit : « Les églises intéressantes, au point de vue artistique, sont classées ; elles sont par conséquent garanties par la loi. » En fait, M. Augagneur se trompe gravement ; toutes les belles églises ne sont pas classées ; mais il voudrait qu’elles le fussent, et, par là, il s’approche de notre thèse, car le jour où l’on déclarera : « Nous ne refusons notre bienveillance qu’à celles qui sont laides », toutes nos églises seront bien près d’être sauvées. Il n’y en a pas de laides pour un homme qui a du goût, pour un Français qui a de l’âme. Et je viens d’envoyer, d’offrir à M. Augagneur la brochure de propagande publiée par le Comité catholique de défense religieuse. Je ne lui demande pas qu’il approuve la préface éloquente du colonel Keller, mais simplement qu’il y regarde quarante photographies d’églises que l’on vient de condamner à mort, pour rien, pour le plaisir. Lui paraîtront-elles vilaines ? Et non, je le jure, il les trouvera divines sous leur vieil âge. Qu’elles sont touchantes et dignes d’amitié, ces humbles églises en péril, ces pauvres Cendrillons de village ! Il est impossible que leur grâce, entourée de l’émotion générale, ne soit pas la plus forte. Nos députés ne voudront pas se laver les mains du sort de ces belles demeures, si vivantes, de véritables personnes. Ils n’admettront pas qu’elles soient traitées en ennemies par les communes propriétaires. Et, si quelques villages trop pauvres ne peuvent pas subvenir à l’entretien de leur église, ils se rappelleront que le gouvernement, au cours des débats sur la loi de Séparation, a maintes fois promis de créer un fonds de secours.
35C’est l’idée que, poussant plus avant mes approches et la préparation du combat, je vais m’employer à faire valoir auprès de mes collègues dans les couloirs.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Les entrepreneurs du coton
Innovation et développement économique (France du Nord, 1700-1830)
Mohamed Kasdi
2014
Les Houillères entre l’État, le marché et la société
Les territoires de la résilience (xviiie - xxie siècles)
Sylvie Aprile, Matthieu de Oliveira, Béatrice Touchelay et al. (dir.)
2015
Les Écoles dans la guerre
Acteurs et institutions éducatives dans les tourmentes guerrières (xviie-xxe siècles)
Jean-François Condette (dir.)
2014
Europe de papier
Projets européens au xixe siècle
Sylvie Aprile, Cristina Cassina, Philippe Darriulat et al. (dir.)
2015
