Conclusion
p. 195-203
Texte intégral
1La recherche qui est à l’origine de cet ouvrage entendait étudier les dispositions de départ et les ajustements résidentiels opérés par les nouveaux Villeneuvois en privilégiant les formes d’inscription dans le voisinage. Nous appuyant sur une enquête préalable qui avait porté sur la place accordée à la notion d’espace public dans la conception des villes nouvelles, particulièrement à Villeneuve d’Ascq, nous avons mis l’accent sur les formes d’ajustement à l’espace public, considéré selon ses divers registres, pragmatique, sociétal et politique, en insistant sur les pratiques d’appropriation des espaces intermédiaires et de proximité. Une spécificité de notre terrain dont nous avons pu vérifier l’importance, est la permanence, après plus de trente ans, d’un « effet générationnel » dû au fait que l’ensemble des quartiers de la ville ont été habités, par tranches successives, sur une durée de moins de dix ans. Ceci a créé de fortes solidarités d’âge et d’intérêt au sein de chacun des lotissements, et on voit une certaine difficulté, encore aujourd’hui, à développer une convivialité qui soit partagée entre les habitants plus nouveaux et les habitants plus anciens1.
2Au cours des enquêtes, nous avons constaté que les dispositions telles que nous les avions envisagées, fondées sur des caractéristiques sociologiques et culturelles, étaient peu discriminantes pour comprendre les formes d’intégration à la ville nouvelle. En revanche, les dispositions les plus significatives étaient l’expérience résidentielle antérieure ainsi que l’engagement militant préalable ou concomitant à l’arrivée à Villeneuve d’Ascq. Il était de plus en plus clair, à mesure que nous avancions dans les enquêtes, que les appréciations sur les modes d’habiter et la façon dont on s’adaptait au contexte urbain, jour après jour, passaient aussi par les représentations que les gens se faisaient du quartier et de la ville nouvelle en général. Nous avons dû compléter nos enquêtes par des questions sur les représenta tions sociales de l’histoire et sur ce qu’on pourrait appeler l’imaginaire urbain de Villeneuve d’Ascq, c’est-à-dire l’ensemble des images et récits plus ou moins légendaires ou historiques sur la ville qui sont produits et véhiculés par les institutions publiques au sens large (associations, musées, presse locale, municipalité…), mais aussi par les habitants au niveau de leur voisinage.
3Ainsi, nos hypothèses, que nous rappelons, ont-elles évolué : 1) Les dispositions et les aspirations à mieux vivre des habitants, considérées en tant que ressources pragmatiques, symboliques et imaginaires, jouent un rôle variable dans leur insertion à la ville nouvelle et à leur lieu de résidence ; 2) Les spécificités de l’environnement urbain (qualité des espaces publics, disposition des habitations, qualité des services tels que l’école, etc.) interviennent pour faciliter ou au contraire comme freins à cette insertion locale et dans la ville en général ; 3) La sociabilité et les mobilisations locales favorisent l’ajustement à un nouveau contexte résidentiel ; 4) La structure générationnelle particulière de la ville nouvelle a des effets significatifs sur la qualité des liens entretenus avec le voisinage ; 5) Ville d’utopies et d’expérimentations urbaines, Villeneuve d’Ascq n’était pas une ville comme les autres, elle portait en elle des valeurs jugées « modernes » à l’époque de sa construction, alors qu’aujourd’hui elle tend à se normaliser. Globalement nous voyons, à la fin de cette recherche, que les caractéristiques sociologiques des habitants, les spécificités urbanistiques de la ville et les formes de l’engagement dans la vie collective et dans l’espace public que nous avons croisées pour comprendre comment on s’ajustait à cet environnement nouveau pour devenir villeneuvois, restent indexées fortement à l’histoire très particulière de la ville et à ses représentations.
4Nous nous sommes demandé si l’identité de la ville, non pas celle qui est déclarée par les institutions publiques pour la promotion de la commune mais celle que nous relevons chez les Villeneuvois, faite de pratiques et de discours, se traduisait par un ensemble cohérent de récits qui pourrait rappeler cette « image de la ville » que Ledrut avait pu mettre en évidence pour Toulouse il y a plus de 30 ans ? À l’issue de cet ouvrage, deux résultats principaux émergent, ouvrant plus largement sur les articulations nécessaires entre la description des données factuelles et l’évocation des représentations et des imaginaires sociaux. Le premier est que les dispositions ne constituent pas un registre de compétences ou de savoirs dans lequel l’habitant peut puiser pour s’adapter à la ville, à son voisinage, à une vie nouvelle. S’il y a disposition, c’est plutôt une disposition plus ou moins développée à s’adapter, à faire face à des situations nouvelles et plus ou moins inattendues. En tout état de cause, plus que les dispositions, ce sont les aspirations des nouveaux habitants qu’il importe de connaître pour comprendre comment ils vont s’approprier la ville, aspirations plutôt utopistes et « sociales » dans les années 70, aspirations plus individuelles aujourd’hui, aspirations à un meilleur environnement et à plus de « qualité de vie » de manière permanente depuis 35 ans. Le second résultat, dans la continuité du précédent, est l’importance des représentations habitantes – issues du jeu complexe des images produites et transmises par les uns et les autres, pionniers de la ville nouvelle, institutions publiques, médias locaux-pour expliquer les manières de s’ajuster à la ville et au voisinage.
Dispositions et ajustements
5La place faite à la qualité des espaces publics dans la ville nouvelle, l’importance accordée aux associations, au débat public ont-elles contribué à intégrer ses habitants des quartiers anciens et à accueillir les habitants arrivés depuis la construction des quartiers neufs ? Quelle a été l’influence des habitants sur le fonctionnement de la ville, sur l’évolution des espaces ?
6Nous avons vu que les dispositions des habitants relèvent plus des « carrières » résidentielles, de la comparaison qu’ils font avec les lieux de leur enfance (surtout au moment de l’emménagement), des aspirations à un mieux vivre et à un mieux habiter qui marquaient les projets résidentiels, que d’habitus ou de comportements typés ; ces aspirations semblent être mêlées étroitement à « l’affect résidentiel », à la nostalgie, à l’expérience. Chez certains, le désir de vivre « autrement », dans un environnement social plus ouvert, dans un espace favorisant la rencontre et la sociabilité de voisinage a été un élément déterminant dans le choix de venir habiter Villeneuve d’Ascq. Outre ces aspirations, les principales dispositions relèvent de l’engagement militant : les manières d’être citadin à Villeneuve d’Ascq ainsi que les représentations de la ville sont sensiblement différentes chez les anciens militants.
7Nous avons vu également la place que les effets de contexte pouvaient prendre : il est incontestable que l’importance de la vie sociale du Triolo et, dans une moindre mesure, de Château, est liée étroitement à la nécessité qui s’est fait jour très vite de s’organiser afin de se défendre collectivement contre les malfaçons de la construction et les erreurs d’urbanisme. Nous avons également vu que le choix de se réunir en association syndicale plutôt que de faire appel à un syndic extérieur avait été déterminant, les associations syndicales pouvant jouer le rôle de cadre intégratif pour les nouveaux habitants. Sur un autre registre, il semble bien que les choix urbanistiques et architecturaux ont eu un impact réel sur les pratiques de voisinage, par exemple en favorisant les micro quartiers et les îlots qui s’avèrent être les bases principales d’organisation de la sociabilité de proximité. Rappelons, parmi les effets de contexte, celui qui semble avoir été le plus important de tous sur la longue durée, l’effet générationnel dû à l’installation en même temps de propriétaires issus de catégories sociales proches. Ainsi une classe d’âge relativement homogène va s’instituer en génération « pionnière » qui accompagnera, durant 30 ans, toute l’histoire de la ville nouvelle.
8Outre les associations syndicales et les mobilisations collectives, les ajustements à la vie et au contexte locaux vont passer pour une bonne part par l’école ; la plupart des nouveaux résidents sont des jeunes couples attirés par la possibilité d’avoir une maison avec jardin pour les enfants. Nos enquêtés l’ont rappelé : c’est par l’école qu’ils se sont fait le plus souvent des amis, qu’ils ont mis le doigt dans l’engagement associatif, qu’ils se sont investis dans les activités du quartier. À tel point que pour nombre d’entre les pionniers arrivés jeunes, c’est autour de l’école qu’ils se représentent la géographie du quartier.
9Cette sociabilité de voisinage, nous avons vu qu’elle avait conduit à l’organisation de fêtes de quartier comme les feux de la Saint Jean qui rassemblaient chaque année plusieurs centaines de personnes ou bien, au niveau du lotissement, de « l’îlot » comme nous l’avons appelé, ou de la rue, à l’organisation de barbecues ou d’apéritifs dînatoires. Elle fut plus ou moins intense selon les lotissements, selon les générations de Villeneuvois, mais n’est pas la seule voie pour s’ajuster au contexte résidentiel. Rappelons-nous les jeux subtils auxquels se livrent nombre de Villeneuvois dans la gestion des espaces intermédiaires, bancs publics, passages entre les maisons, terrains devant les façades, ronds-points, tous espaces publics qui sont fréquemment appropriés par les résidents avec la bénédiction – ou l’indifférence – de la plupart de leurs voisins et des pouvoirs publics, y compris des jardiniers municipaux, tout en respectant leur statut public et en les laissant, en théorie, ouverts à tous.
10Nous avons vu que, selon la génération, les formes de solidarité et d’entraide entre voisins étaient variables. Brigitte, bien qu’arrivée au début des années 80 et se sentant tout à fait intégrée dans le quartier de Triolo, a ressenti longtemps la différence avec les pionniers. Avoir vécu ensemble les premières années et les luttes collectives constitue le meilleur facteur d’intégration. Être arrivés les premiers semble être, vis à vis des seconds arrivés, un avantage qu’on conservera toujours. Brigitte, elle, « n’a pas eu à essuyer les plâtres », elle sentait qu’elle avait « un train de retard par rapport à tous les anciens » :
Quand on est les premiers à arriver dans un lotissement, on est les « pionniers », on construit quelque chose ensemble, moi j’aurais bien aimé ça…
- Ils en parlaient ?
Ah oui ! ils en parlaient, ils en parlaient beaucoup, même les gens à qui on a racheté la maison, on était allé dîner une fois avec eux, et ils nous…, je l’avais senti très fort chez eux, ils nous l’avaient dit…
11Les habitants qui n’ont jamais pris part à la vie du quartier, mais qui se sont investis dans la vie professionnelle ou familiale, se sentent moins bien intégrés. Si l’on n’a pas participé aux premières heures de la vie du quartier, ou si l’on n’a pas mis ses enfants à l’école, il faut faire un réel effort pour être reconnu et établir des relations suffisamment durables et profondes avec ses voisins. Il faut prendre sur soi pour aller aux réunions de quartier, ce qui n’est pas forcément facile à faire après une journée de travail. Il y a une relation directe entre l’intensité de l’activité professionnelle et la faible participation à l’animation de la vie locale et à l’engagement dans les relations de voisinage.
12Aujourd’hui, les temps ont changé. La mobilisation des « pionniers » a vécu. L’époque est plus individualiste, et l’épopée des débuts déjà lointaine, même si le cadre de vie et l’environnement mobilisent encore. Les jeunes habitants n’ont pas pris la relève, en témoigne le peu de conseillers de quartier parmi eux. Les pionniers, ainsi que la génération qui leur succéda dans les années 80 et qui avait su s’adapter, se replient, s’individualisent. Sans leurs enfants, qui ont grandi depuis vingt ans, ils n’ont plus guère d’activités, de préoccupations communes. La ville a changé, les Villeneuvois ont changé, les habitants ont vieilli, d’autres sont arrivés. Nombreux sont les anciens qui envisagent de quitter une ville où ils s’étaient pourtant fortement investis. Pour s’installer en « centre-ville », c’est-à-dire à Lille, ou bien partir vers des régions au climat plus clément. Le sentiment d’appartenir à une communauté de quartier s’est estompé.
Utopies, mythologies et imaginaire urbain
13Ce que nous avons vu sur Villeneuve d’Ascq interroge plus largement la question urbaine. Trois points méritent, pour conclure, d’être soulignés, sur le territoire, sur l’espace public, sur les représentations de la ville :
141) La notion de « quartier », question rebattue de la sociologie urbaine, continue pourtant d’interroger le chercheur : territoire de voisinage, territoire de pratique, territoire politique, représentation d’un espace proche et apprivoisé, le quartier relève-t-il de l’expérience habitante, d’un découpage institutionnel ou de la paresse intellectuelle du chercheur ? Ou des trois à la fois ? La plupart des habitants distinguent le quartier qu’ils assimilent à un espace connu entre discours institutionnel sur la division des espaces communaux et description d’un espace proche et pratiqué dans la promenade, les courses, les trajets les plus fréquents ; et l’îlot (la raquette, le lotissement, le hameau…) qui vient se substituer à l’espace traditionnel de la rue, territoire privilégié de la sociabilité, de l’entraide, et qui se superpose souvent avec l’association syndicale. Nous avons vu que, s’ils sont parfois difficiles à délimiter et à définir précisément, quartiers et îlots ont une réelle importance pour signifier l’attachement résidentiel, surtout chez les habitants les plus anciens. Ils sont des références mentales essentielles pour pouvoir dire : « j’habite ». Pour les Villeneuvois, Villeneuve d’Ascq existe surtout comme référence administrative, parfois comme espace de projection pour les militants associatifs et politiques. Le quartier et l’îlot, ils y sont attachés sentimentalement. Le quartier fut aussi très tôt, dès le début des années 80, le point de rencontre possible, ou du moins envisagé comme tel, entre les élus et les administrés puisqu’il fut le lieu privilégié pour l’élaboration des Chartes d’aménagement concerté avec les habitants. Cependant les associations « de quartier » s’opposèrent à l’institutionnalisation des conseils de quartier qui ne virent pas le jour. Mais la mairie n’a jamais cessé de à s’associer certaines personnalités reconnues dans leurs quartiers. Ville au centre fragile, peu dense, Villeneuve d’Ascq a toujours cherché à retisser le lien urbain entre ses différents quartiers. L’îlot est l’espace de proximité, mais le « quartier » est bien présent lui aussi dans les pratiques, dans les têtes des Villeneuvois, et dans l’imaginaire politique des pouvoirs publics municipaux.
152) Tout au long de cet ouvrage, nous avons suivi un fil d’Ariane, une interrogation qui nous semblait fondatrice de la ville nouvelle portant sur l’innovation urbaine, l’ouverture et la fermeture de l’espace public : Villeneuve d’Ascq fut innovante par la multiplicité des passages, par la porosité volontaire des limites, par ses passerelles entre privé et public, entre jardins, entre équipements publics et habitants, entre classes d’âge, entre classes sociales. Or cette utopie qui fut fondatrice de la ville nouvelle ne semble plus guère portée par l’institution municipale, ni par ses habitants. Cela nous interroge sur la pertinence du paradigme de l’espace public pour interpréter la ville dans la durée : à la suite de nombreux travaux de sociologues et de géographes, nous avons questionné la complexité de la notion d’espace pratiqué et représenté, ne pouvant nous satisfaire des catégories de la perception commune qui s’organise trop schématiquement entre ce qui relèverait du « privé », de l’intime, et ce qui relèverait du « public », du collectif. Les formes d’appropriation des espaces intermédiaires et l’investissement dans l’espace public restent des clés essentielles pour comprendre Villeneuve d’Ascq. Mais il est difficile de dire si cela tient à une espèce de tradition inventée il y a 35 ans avec la création de la ville nouvelle, au moment où les pionniers ont rencontré les pouvoirs publics de manière conflictuelle, ou d’une simple idée que certains se font de ce que devrait être la vie publique, la citoyenneté et les relations sociales à l’intérieur de la ville et dans ses quartiers. Une ville qui a porté haut certaines utopies dont on était certain de la pertinence pour construire un « autre monde », même si aujourd’hui elles peuvent paraître un peu dérisoires. Comment ces utopies, déclinées plutôt sous la forme de rêves et d’expériences qui relèvent autant de l’histoire que du récit mythique, contribuent-elle à dessiner l’identité d’une ville qui tend à se banaliser ?
163) On le voit, les deux interrogations précédentes nous renvoient à la même question : celle de la place de l’imaginaire dans les représentations qu’on se fait d’une ville. L’imaginaire de Villeneuve d’Ascq, c’est d’abord le produit de l’imagination de ses concepteurs, aménageurs, architectes, paysagistes et urbanistes ; celui aussi de ses premiers responsables publics, fonctionnaires de l’EPALE et élus municipaux. C’est ensuite celui de ses institutions publiques, de ses habitants, de ses élus, de ses visiteurs et de tous ceux qui portent une représentation de la ville.
17Villeneuve d’Ascq fut innovante par l’ampleur de la réflexion de ses concepteurs sur les espaces publics, et par quelques expérimentations, certaines qui furent de cuisants échecs (la Chaussée Haute), d’autres qui furent plus réussies, comme les articulations entre espaces privés et espaces publics ou le réseau de chemins piétonniers. Elle fut parfois une belle illustration de cette réflexion de Jean Remy :
Un espace public est d’abord un espace cinétique, c’est-à-dire un espace qu’on s’approprie en se déplaçant. Une place est dynamique dans la mesure où il y a des entrecroisements de flux, et que ces entrecroisements de flux donnent lieu à des rencontres occasionnelles, non programmées.
(J. Remy, entretien, 2004)
18La ville a-t-elle déjà perdu sa capacité à innover en se banalisant ? Il semble, et nombre des observations et propos des enquêtés vont dans ce sens, que, sauf quelques exceptions, seuls les cheminements piétonniers et certains espaces publics assurent encore cette porosité et ce rôle de lieu d’échange. Aujourd’hui, la ville oscille entre « ouverture » et « fermeture », une ville ouverte jadis qui se referme avec le consentement du plus grand nombre et les regrets de quelques-uns. Les jardins sont presque tous clôturés de haies ou de barrières, les Locaux Collectifs Résidentiels ont quasiment perdu leurs fonctions anciennes et sont réhabilités, quand ils le sont, pour être utilisés par des associations sportives ou caritatives, et, devant les collèges, le lycée et l’université2, des grilles ont été installées. Les expériences de mixité sociale par l’école alimentent encore la mémoire alors que des grilles fleurissent comme pour signifier à certains qu’ils ne sont pas désirés. Ce qui reste le plus marquant des utopies de départ, ce sont peut-être les pistes cyclables, la place très importante des espaces verts, les promenades pour piétons. Même si certains riverains ferment les chemins pour éviter que les promeneurs n’approchent de leurs jardins.
19Les rapports de voisinage hésitent entre le respect de l’autre, avec le simple « bonjour bonsoir », et le fait de pouvoir compter sur lui ou sonner à l’improviste chez les voisins amis. La ville ne sait plus trop comment se situer, entre le privé et le public, entre individuel et collectif, entre imposition et concertation, entre mixité sociale et ségrégation. Il reste des îlots d’ouverture, des traces dans les discours, dans les mémoires, certains parmi les nouveaux habitants parlent avec envie de cet avant mythique. La ville donne le sentiment d’être encore ouverte au regard, disponible pour le promeneur. Certains font vivre et poursuivent le mythe. Ils croient encore que Villeneuve d’Ascq est un lieu privilégié d’apprentissage et d’expérimentation de la démocratie. Alors que d’autres voient les formes de concertation perdre leur sens. L’institutionnalisation des instances de débat va peut-être à l’encontre des formes plus spontanées de démocratie, en tout cas certains le craignent.
20Que peut-on dire aujourd’hui de cette histoire de plus de trente années ? Les habitants ont-ils le sentiment qu’il y a une histoire de la ville à laquelle ils auraient participé, qu’ils auraient contribué à construire ? Certains estiment que continue à exister « une certaine identité, bien spécifique à Villeneuve d’Ascq qui est cet esprit de réunion et de participation à la vie citoyenne », qui s’exprime effectivement dans le fait que la ville possède un tissu associatif encore remarquable. D’autres estiment que la capacité de mobilisation emblématique des débuts de la ville est révolue, la ville se normalisant avec le temps. L’histoire et la mémoire collective existent évidemment, mais quelques ruptures ont mis à mal leur transmission : rupture entre les anciens villages et la ville nouvelle qui s’est traduite par la substitution à l’histoire des communes d’une histoire globale du territoire, depuis ses origines gauloises ; rupture générationnelle de la mémoire héroïque des premiers temps de la ville nouvelle qui laisse quelques traces plus légendaires et mythiques que réellement historiques : le survol du territoire par Edgar Pisani pour décider du lieu d’implantation de la ville nouvelle, les feux de la Saint Jean au Château, la solidarité des pionniers de Triolo. Les utopies généreuses des années 70, ainsi que l’expérience résidentielle des pionniers et l’âge d’or des quartiers, forment aujourd’hui l’armature d’un discours nostalgique de la ville nouvelle qui vient se poser en contrepoint du discours « patrimonial » des « racines » gauloises, rurales, villageoises du territoire. Les anciennes utopies qui avaient trouvé ici un lieu d’expérimentation sont remisées aux jardins des mythologies locales, même si elles gardent un réel pouvoir de mobilisation affective. Si l’on en croit les propos des enquêtés qui ont vécu cette époque, l’esprit d’alors se serait perdu.
21Les anciens tentent d’expliquer ce phénomène. Et s’ils invoquent l’âge, c’est pour dire qu’ils n’ont pas vécu les mêmes choses que les plus jeunes, installés après l’époque héroïque :
Ils sont beaucoup plus jeunes. Et puis ils n’ont rien connu du quartier. Ils viennent là, parce la maison était… Mais ils ne se sont pas battus pour l’environnement, pour avoir une maison qui était à peu près correcte. Après ça, moi je fatigue. J’en ai marre de dire : « viens boire un coup » ou des choses comme ça. Rire. Un peu aux autres aussi. C’est un peu aux autres qui doivent montrer un petit peu la volonté de s’intégrer. Si les gens ne montrent pas la volonté de s’intégrer bah, c’est terminé.
22Le voisinage n’est vraiment important que si l’on a vécu quelque chose ensemble, si l’on a partagé une histoire et si la sociabilité heureuse des débuts de la ville nouvelle a trouvé sa place dans l’imaginaire social. Nous terminerons avec ce témoignage de Samuel qui résume, sans nostalgie, toute l’histoire de cette aventure assez unique, celle des pionniers d’une ville qui prétendait faire correspondre les formes urbaines avec les modes de vie et les enjeux sociaux et culturels de la modernité qui s’annonçait : […] ce besoin de se rassembler est beaucoup moins fort, à un moment donné, et donc on a une vie plus classique. On se fait des amis dans tout un tas de circonstances, et ils ne sont pas forcément à côté. Le voisinage perd de l’importance. Peu à peu, la convivialité, je ne veux pas dire qu’elle s’est dégradée, mais on avait moins besoin de se retrouver.
Notes de bas de page
1 Voire très anciens, si l’on considère les habitants d’avant la ville nouvelle, ceux des anciens bourgs ruraux qui n’ont pas fait directement l’objet de cette recherche.
2 Soulignons toutefois que le campus de l’Université des Sciences et Technologies, installé dès 1964 à Annappes, est encore ouvert à tous. Mais il est relativement excentré des zones résidentielles de la commune.
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