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    Plan détaillé Texte intégral Construire l’histoire de Villeneuve d’Ascq pour oublier la ville nouvelle ? L’épopée de la ville nouvelle Une histoire intime des quartiers existe-t-elle ? Notes de bas de page

    Utopies et mythologies urbaines à Villeneuve d'Ascq

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Où est l’histoire de Villeneuve d’Ascq ?

    p. 179-193

    Texte intégral Construire l’histoire de Villeneuve d’Ascq pour oublier la ville nouvelle ? L’épopée de la ville nouvelle Une histoire intime des quartiers existe-t-elle ? Histoire et mémoire collectives au Château L’histoire du Bourg : des histoires de « coupures » Histoire et mémoire collective au Triolo : celle construite par les habitants Notes de bas de page

    Texte intégral

    1En croisant la lecture de la presse municipale et les entretiens, nous avons perçu que coexistent plusieurs conceptions et représentations de l’histoire locale villeneuvoise :

    • L’histoire du passé lointain qui est une histoire de la ville dans sa globalité visant à unifier les anciens bourgs et les quartiers neufs, histoire qui laisse dans le paysage une série de témoins matériels ;
    • L’histoire, qu’on pourrait appeler « épique », des origines de la ville nouvelle, sa conception, sa construction, sa naissance ;
    • L’histoire intime, fluctuante, micro locale, histoire faite de témoignages

    2La première conception de l’histoire de Villeneuve d’Ascq s’exprime à travers les fermes restaurées, le château de Flers, quelques toponymes, la conservation des anciens bourgs ; histoire qui est surtout le fait d’associations relayées par les organes de presse locaux, histoire qui met en valeur les « racines » rurales des trois communes et le massacre d’Ascq en 1940. Quand on interroge les Villeneuvois sur l’histoire de la ville, il est étrange de constater que le premier réflexe est souvent d’évoquer les périodes les plus anciennes : il n’est pas rare qu’on nous parle des vestiges de la préhistoire sur le sol de la commune qui ont donné lieu à plusieurs expositions et publications locales. Plus globalement, les Villeneuvois racontent une histoire rêvée, englobant le territoire des trois communes, contribuant à donner, à inventer une unité à la ville1. La ville nouvelle, pour se construire une histoire, a cherché parfois très loin dans le passé des événements ou légendes2.

    3La deuxième conception pourrait être qualifiée d’épique parce que traitée comme une épopée qui met face à face : d’un côté quelques héros locaux (Gérard Caudron, tel ou tel pionnier que nous avons interrogé) et les nouveaux habitants ; de l’autre l’établissement public (et son premier directeur Jean-Claude Ralite), les architectes, les promoteurs et la communauté urbaine (et son premier président, Arthur Notebart3, également président de l’Epale). Cette histoire épique, celle des utopies et des valeurs fondatrices de la ville nouvelle, elle est surtout portée par ceux qui furent actifs dans les années 70, qui furent souvent à la fois militants de la ville nouvelle et militants politiques, syndicaux ou associatifs.

    4Troisième conception, l’histoire intime faite de souvenirs qui sont transmis au sein des familles, entre voisins au sein d’un même quartier, assemblage plus ou moins cohérent et organisé d’histoires de voisinage, d’histoires de vie, d’amitiés et de conflits, parfois relayée par des expositions, des ouvrages de témoignages ou des articles de presse qui leur donnent une dimension publique et renvoient dès lors au point précédent.

    5On voit bien qu’il manque toute une partie de l’histoire locale dans ces représentations de l’histoire : ils étaient 20 000 habitants au démarrage de la ville nouvelle, agriculteurs, personnels de l’université des sciences, Harkis d’Annappes, bourgeois de Brigode, mais aussi des milliers de personnes qui vivaient dans ce qui n’était alors que 3 communes rurales de la banlieue de Lille. Quelle représentation du passé de Villeneuve d’Ascq ont-ils ? Leur histoire est largement occultée dans l’espace public villeneuvois. Ce pourrait être la quatrième conception de l’histoire locale, si elle n’était à ce point absente des discours et de la presse locale. Si elle fait sens, c’est en négatif, par ce qu’elle met en valeur des discours mythifiés sur l’histoire que racontent les Villeneuvois arrivés avec la ville nouvelle.

    Construire l’histoire de Villeneuve d’Ascq pour oublier la ville nouvelle ?

    6Dès la fin des années 70, lorsque les élus reprennent à l’établissement public la maîtrise de l’aménagement de la ville, on assiste à l’invention d’un passé commun pour Villeneuve d’Ascq. Le territoire de Villeneuve d’Ascq existe, il s’agit alors d’inventer les Villeneuvois.

    7Du passé récent, peu de choses seront mises en exergue. L’un des moments clés de l’histoire locale, institué pour construire ce passé partagé, est la commémoration au Tertre des massacrés du massacre d’Ascq en 1940. On peut lire dès 1978 :

    « Se souvenir » : 2 avril 44 », en réaction à un acte de sabotage de la résistance sur la vois ferrée, 86 Ascquois exécutés par les SS. Mémorial du tertre des massacrés près du chemin de fer. Dimanche des rameaux : représentants de la municipalité, des associations villeneuvoises, des habitants devant les tombes des victimes4.

    8En 1979, un cortège aux flambeaux est organisé le samedi des Rameaux. En 1982, le maire annonce la création d’un musée de la Résistance qui ouvrira en 1984. En 1983, François Mitterrand, président de la République, vient se recueillir au tertre des Massacrés5. En 1984, ce sera le tour du Premier ministre, Pierre Mauroy. Il faudra cependant attendre 2005 pour qu’ouvre enfin le Mémorial d’Ascq6.

    9Autres vestiges du passé particulièrement valorisés dès les débuts de la ville nouvelle, les anciennes fermes expropriées deviennent des lieux de culture ou des « fermes-musées », des témoins du passé agricole – activité dont la ville nouvelle a signé le quasi arrêt en 1970. Certaines, les plus anciennes, ont été sauvées de la démolition et reprises par des habitants, anciens et des nouveaux, réunis en associations, :

    « Ferme-Musée ». C’est une chance inespérée pour la ville nouvelle de posséder encore des fermes anciennes. Celle de la Carrière Delporte est devenue un musée : le Musée du Terroir. C’est un « musée pas comme les autres » : des Asquois, des Villeneuvois, des Flersois, de nouveaux habitants, tous passionnés et bénévoles l’ont remis en état. L’objectif de ce musée et de faire comprendre le rôle des bâtiments dans la civilisation rurale traditionnelle. C’est, en plus, un ″ musée plein air ″7, un ″ outil pédagogique ″ car il fait revivre, entre autres, l’outillage ancien. Et enfin, c’est un ″ musée vivant ″ car il attire de nombreux visiteurs8.

    10Régulièrement, pendant les premières années, des hommages sont rendus dans les revues locales aux agriculteurs qui furent expropriés et à ceux qui sont restés. Parmi les trente agriculteurs qui étaient restés, beaucoup avaient pensé « fuir cette ville qui les repousse ». Mais heureusement, selon les Informations Municipales, les relations avec les nouveaux voisins ont vite été bonnes :

    La population pensait alors être en vacances car elle pouvait aller chercher le lait, les légumes, les œufs à la ferme. Et pouvait y apercevoir des animaux. Les agriculteurs ont donc éprouvé le sentiment qu’on les apprécie ainsi que leurs activités qui permettent de préserver à proximité de chez eux un poumon de verdure qui ne leur coûte rien et qui n’est pas synthétique9.

    11Cependant, Villeneuve d’Ascq semble avoir besoin d’un passé encore plus lointain. Les recherches archéologiques commencent dans le milieu des années 70 par des archéologues amateurs passionnés et des professionnels. La ville embauche un archéologue en 1983, comme c’est le cas à Lille et dans d’autres villes anciennes de la région, qui est riche en vestiges médiévaux, en abbayes. « Les archéologues sont les pionniers de la ville au même titre que les aménageurs. Leur travail a permis de mettre à jour le passé lointain de Villeneuve d’Ascq »10, déclarera Gérard Caudron en 1985. Paradoxalement, c’est la ville nouvelle qui a permis la découverte du passé ancien des trois villages : les travaux de la ville nouvelle bouleversent la terre et mettent à jour fortuitement des vestiges du passé (couteaux de l’époque d’Auguste, outils, objets usuels, tombes…). La Tribune des associations publie en 1984 un dossier sur l’archéologie à Villeneuve d’Ascq dans lequel sont énumérées les principales découvertes faites sur le territoire11 :

    • Âge de fer : les vestiges les plus anciens datent de 500 ans avant notre ère, aux Prés et boulevard de l’Ouest : installations gauloises, habitations de bois et de torchis, tessons de poteries dans des fossés et des fosses
    • Époque gallo-romaine : bâtiment de pierre, briques, tuiles. Grande villa de Flers (Gaule), vestiges à la Cousinerie et à Annappes
    • Début Moyen-Âge aux Marchenelles : villa carolingienne (époque de Charlemagne) à Annappes. Deux mottes médiévales à Quicampois (parc urbain) et à Breucq
    • 17 au 19e : matériel dans le fossé du château de Flers et la ferme des Près.

    12À Annappes, sur le site d’Asnapio (d’où le nom d’Annappes serait issu), on a reconstitué des maisons et huttes gauloises dont on a retrouvé des vestiges12. En 2006, est ouvert un parc archéologique de 6 hectares abritant le service archéologique de la ville et 14 édifices différents reconstruits à partir de fouilles des périodes paléolithiques, gallo-romaines et du bas Moyen-âge13 faites en Europe du Nord-Ouest.

    13Ajoutons que plusieurs brochures ont été publiées sur cette histoire de Villeneuve d’Ascq, qu’un romancier, Cérésa, situe un de ses romans à Villeneuve d’Ascq, que des géants sont fabriqués régulièrement au moment du carnaval, évoquant des légendes retrouvées… ou inventées de toutes pièces. Plusieurs de nos enquêtés aiment mentionner ce passé dont ils ont, bien souvent, découvert l’existence dans la Tribune ou dans diverses expositions. C’est le massacre d’Ascq qui revient le plus souvent, et, pour les habitants du Château, le château de Flers dont ils connaissent cependant mal l’histoire.

    L’épopée de la ville nouvelle

    14Le 25 février 2000 s’est tenu au théâtre de la Rose des vents, pour l’anniversaire des 30 ans de la ville nouvelle, un colloque intitulé « Une ville est née ». Le thème était : « L’avenir en tête ». L’article de La Tribune de février 2000 est un condensé surprenant du sentiment qui prévaut chez certains responsables :

    … naissance d’une grande ville, mais réel traumatisme humain, abandonnée aux mains des technocrates, elle sera réorientée à partir de 1977. Le nouveau maire14 n’aura de cesse que de gommer la disparité entre les quartiers. D’amener les anciens quartiers au même niveau d’équipement que les nouveaux, afin, au-delà des racines, Flers, Ascq, Annappes, faire émerger un esprit villeneuvois15.

    15L’image de ville moderne, novatrice, se transmet, elle aussi à travers des récits plus ou moins mythiques dont nous avons entendu des bribes à plusieurs reprises. Pour Hélène, la naissance de la ville nouvelle aurait pour origine les troubles avec les CRS sur le campus de la cité scientifique fin des années 60. Il aurait alors fallu urbaniser pour banaliser ou humaniser le campus :

    … attendez, je fouille ma mémoire… ben c’était l’époque où il y avait eu des problèmes avec l’université parce qu’au départ, il y avait toute l’université qui était là, hein, et elle est restée… il y avait eu quelque chose avec des CRS, mais je sais plus pour quelle raison d’ailleurs, je m’en souviens plus, c’est très vague encore, mais c’était…, et donc c’est un peu comme ça qu’est née la ville nouvelle en fait…

    16Elle évoque aussi la « légende » que nous avons entendue à plusieurs reprises, l’acte de naissance symbolique de la Ville Nouvelle par le ministre Pisani16 survolant le secteur :

    Après, on a refait l’historique par rapport à ça, alors je sais plus lequel de ministre qui était passé sur un avion sur Villeneuve d’Ascq et a dit : « Il faut pas laisser le campus comme ça, il faut construire la ville nouvelle autour de ça, ici », c’est un peu comme ça que ça s’est décidé en fait, avec une ville d’ailleurs au départ beaucoup plus17…

    17Martine donne une interprétation des origines de la ville nouvelle qui aurait été conçue d’en haut, du ciel, de manière à éviter la monotonie des grands ensembles comme la ZUP de Mons18. Cette idée sied aux habitants qui ont l’impression de vivre dans une ville plus belle, plus diverse :

    On entendait surtout que le quartier là, Pont de Bois, ça avait été construit par un architecte qui avait vu ça du haut du ciel. Enfin très haut, disons, en avion. Enfin, nous, c’est ce qu’on a entendu, je sais pas si c’est vrai… qu’il avait conçu notre quartier, ou plus grand, pour que se soit joli vu du ciel. Tous les nouveaux lotissements. Tous les lotissements de Flers jusque Château, enfin en continuant vers la Cousinerie, tout ça. Il paraît que c’est beau vu du ciel ! Moi, j’ai entendu parler que l’architecte, il avait conçu le plan d’ensemble, le plan de Villeneuve d’Ascq, ville nouvelle. Il l’avait conçu de manière à ce que se soit beau d’en haut. C’est quelque chose qu’on a entendu, au début, dans les premières années.

    18Parfois, les habitants se plaisent à reconstruire l’histoire de la ville à partir de ce qu’ils entendent ou lisent, mais surtout de leurs aspirations ou centres d’intérêt, et fabriquent des légendes, telle Violaine qui y voit la réunion de trois villages, occultant ainsi la planification de 100 000 logements :

    la ville nouvelle, pour moi, Villeneuve d’Ascq, c’en est pas une…, c’est un assemblage de villages, moi j’ai l’impression que c’est un assemblage de villages parce que, quand on va à Flers-Bourg, ben il y a un petit bourg, il y a un village, on va de l’autre côté à Ascq, c’est pareil. […] ça reste des villages juxtaposés, et en fait… […] on n’a pas l’impression d’être… enfin non, « Villeneuvois », pas plus, on… on serait plus de Flers-Bourg. Mais pour moi, ça reste qu’un… c’est pas une ville, c’est… alors mon mari discutait avec mon fils l’autre jour pour savoir si c’était trois ou quatre villages qui avaient été assemblés pour faire Villeneuve d’Ascq, ils étaient pas d’accord, mais on sent bien qu’il y en a au moins trois ou quatre19, comme si c’était des choses qu’on avait assemblées sous un même nom, mais, je trouve pas qu’il y ait une identité, une unité.

    19On le voit, les habitants ont une idée vague de l’histoire de la conception et de la construction de la ville nouvelle, sauf peut-être quelques militants pionniers de la première heure qui se sont passionnés pour elle, comme Pierre ou Camille20, ou quelques acteurs et concepteurs de la ville. Il faut souligner que la publication, en 1980, du livre « Villeneuve d’Ascq, une ville est née » par Pascal Percq, journaliste à Nord-Eclair édition Villeneuve d’Ascq, et Jean-Michel Stievenard, alors premier adjoint au maire, a largement contribué à fixer et faire connaître les événements marquants de cette épopée : décision de la construction de la ville nouvelle, expropriations, manifestations des agriculteurs, PHARs, concours du Pont de Bois et « clashes » entre Arthur Notebart et Jean-Claude Ralite, ratages de la chaussée haute et des voiries sans trottoirs, arrivée des premiers habitants et mobilisations contre les malfaçons, reprise de la ville par les élus et les habitants, « bras de fer » entre le nouveau maire et l’Epale, enterrement du métro, chartes d’aménagement concerté, pour n’en citer que quelques-uns que nous avons régulièrement retrouvés durant nos enquêtes.

    Une histoire intime des quartiers existe-t-elle ?

    20Difficile question que de se mettre d’accord sur l’existence d’une histoire de chaque quartier. Qu’est-ce que l’histoire pour les habitants d’un quartier ? On a relevé trois, voire quatre positions.

    21Pour les uns, l’histoire passe par les pierres, par les traces et vestiges patrimoniaux, et alors l’histoire d’un quartier devient celle qu’on retrouve, de manière emblématique, dans les monuments et dans les bourgs anciens, tel Flers avec son église, ses fermes conservées, son château… Selon Virginie ou Violaine, le quartier du Château ou même la résidence où elles habitent ne peuvent pas avoir d’histoire car les murs n’en ont pas. Pour d’autres comme Samuel, l’histoire du quartier passe par les hommes qui ont animé ses grands moments, ses révoltes, ses mobilisations collectives. Là où il y eut de fortes mobilisations associatives, on peut réellement parler d’histoire. C’est le cas de l’allée Chardin où la CSCV est durablement implantée, du Triolo où les luttes ont commencé, de Résidence, de Pont de Bois, quartiers de logement social… Selon cette seconde position, Château n’aurait pas vraiment d’histoire collective, si on le compare à ces quartiers. Pour d’autres encore, ce sont les manifestations culturelles et les événements festifs qui marquent l’histoire d’un quartier, ce que nous avons déjà aperçu à Château. Enfin, il y a les gens pour lesquels la question elle-même paraît saugrenue à cause de la jeunesse de la ville.

    Histoire et mémoire collectives au Château

    22À la question « le quartier du Château a-t-il une histoire ? », bien peu de gens répondent d’emblée par l’affirmative. Tout se passe comme si un quartier neuf ne pouvait pas avoir sa propre histoire. L’absence de liens entre les lotissements empêcherait l’émergence d’une histoire collective. Chacun fait la remarque que la vie est « trop individualiste » pour qu’il puisse y avoir une mémoire collective. Et puis, pour qu’un quartier ait une histoire, et l’on rejoint la première position, « il faut qu’il ait une âme ! » Or, malgré les pratiques d’entraide et les témoignages de solidarité de voisinage que nous avons relevés, le Château « ce n’est pas un village ! », nous dit Nancy. Première cause : le turnover résidentiel est trop important dans les lotissements. Les liens restent interindividuels et se limitent au voisinage proche lorsque les gens ne restent pas. Ainsi, les petites histoires de voisinage ne feraient pas le terreau d’une mémoire collective parce qu’elles ne sédimentent pas dans le quartier, parce qu’il n’y a pas de transmission. Si Louise relate avec regret l’époque où le LCR fonctionnait encore, le souvenir reste individuel. Avec la fin de l’utilisation du local par les résidents, il serait sorti de la mémoire commune des habitants du quartier21.

    23Pourtant, chez certains des plus anciens, cette histoire est bien réelle et portée par une mémoire collective encore vive. C’est là que se fait la distinction entre les trois positions que nous avons évoquées : l’histoire et la mémoire collective d’un quartier peuvent exister, mais elles ne sont plus connues et partagées que par les plus anciens, et, parmi eux, par les militants ou ceux qui s’en sentent proches.

    24Seuls les pionniers arrivés il y a trente ans ont une mémoire commune, celle des « belles années ». Des années où l’on vivait et partageait des choses ensemble. Peu de conflits au Château, peu de luttes collectives en mémoire si on compare à Triolo. Peu de monde se souvient de la mobilisation contre la construction de la résidence Alvarado, devant le château de Flers. Les nouveaux n’en ont pas entendu parler. Norman, arrivé récemment, connaît un peu l’histoire de cette résidence contre laquelle un collectif d’habitants du quartier neuf et de l’ancien bourg s’était mobilisé pendant plusieurs années. Il sait que les élus soutenaient les habitants contre l’Epale, et que le quartier s’est construit contre l’avis du maire, même s’il ignore les détails. Mais il apprécie cette architecture un peu kitsch, pastichant grossièrement les volumes du château. Aucun des enquêtés qui sont arrivés il y a 30 ans n’a participé de manière active à cette action qui a duré 2 années. Ils n’habitaient pas à proximité ou ne se sentaient pas vraiment concernés, même si certains ont signé la pétition. On se rappelle vaguement que les travaux ont été arrêtés, à la suite de quoi la hauteur des immeubles a été réduite.

    25Pour Samuel, « c’est un quartier qui n’a pas beaucoup bougé », comparé à Pont de Bois où les locataires se mobilisaient davantage :

    Moi j’ai travaillé pendant un certain temps avec une association d’habitants du Pont de Bois où là, il y a une histoire, parce qu’il y a une association importante qui existe depuis 20 ans et où on retrouve des enfants des parents qui étaient là à l’époque. Parce que là, c’est des logements plus accessibles, et même si il y a un turnover très important, il y a quand même des générations qui restent. Alors qu’au Château, ça n’existe pas, il y a des îlots, l’îlot ici, l’îlot d’à côté, après il y a les Rives du lac, et il y a peu de contacts entre ces îlots, finalement.

    26Selon lui, comme pour Benoît, c’est l’école (Chopin) qui a structuré la vie du quartier. Mais pour la plupart des personnes interrogées, ce sont les fêtes qui symbolisent le mieux le lien social qui régnait dans les années 70-80, sortes de vestiges de la vie de quartier, idéale ou passée. Les anciens du quartier ont encore en mémoire la fête de la Saint-Jean. Samuel en parle spontanément : « Un moment important qu’on n’aurait pas loupé ». Violaine, qui y est allée plusieurs fois avec ses enfants dans les dernières années, ne sait pas qui les organisait, une association ou la mairie : il y a 10 ans, les formes d’organisation du quartier, nées de l’époque des pionniers, étaient déjà moins visibles.

    27Cependant, l’arrêt des « feux »22 a signé, pour tous, la fin d’une époque, la fin d’une histoire. Les feux de la Saint-Jean étaient des moments forts dont le souvenir rappelle encore l’âge d’or du quartier et de la ville nouvelle, celui où, pense-t-on, le collectif primait sur l’individuel. Où les fêtes des lotissements étaient fréquentées par les habitants des lotissements voisins. Ce qu’il en reste ? Peut-être des invitations entre voisins, lorsqu’on sympathise.

    28Cette histoire du quartier, qui n’est pas écrite, n’est pas transmise non plus. Norman et Nancy, pourtant voisins et amis de Samuel mais arrivés il y a peu, n’ont jamais entendu parler des feux de la Saint Jean. Pascale et Romuald ne semblent pas non plus connaître ce passé encore récent, mais citent d’autres événements, créés plus récemment autour de la Ferme d’en Haut23 ou du château de Flers. D’autres manifestations, organisées par les pouvoirs publics, remplacent aujourd’hui en effet la fête mythique, mais sans réelle continuité avec ce qui existait auparavant et qui était sur l’initiative des habitants. Après les LCR, l’école Chopin et la plaine du lac, lieux emblématiques des années 80, la ferme, le château, et le vieux bourg, semblent être les nouveaux lieux de rassemblement. La Ferme d’en Haut située à l’entrée du bourg de Flers a un programme culturel, suivi par nos enquêtés. Certaines manifestations semblent même populaires. À Noël au château de Flers, chaque année sont organisés un marché de Noël ; à la Saint Nicolas, un défilé carnavalesque relie, depuis 2004, le château à la Ferme d’en Haut. Samuel n’hésite pas à parler « d’ambiance villageoise » où « tout le monde se parle » :

    Il y avait un monde fou, il y avait notamment les géants-il y a une association de géants à Flers-Château-, ils étaient là aussi. C’était très, très sympathique, il y avait une ambiance villageoise extraordinaire, il y avait au moins deux ou trois cents personnes. C’était très sympa. À ce moment, c’est le village, c’est-à-dire tout le monde se parle, tout le monde a l’impression de se connaître, on se réunit, on fait quelque chose ensemble… Il y avait eu du vin chaud, des choses comme ça, c’est l’occasion de voir du monde qu’on connaît, puis de discuter…

    29Faut-il comprendre que les habitants du Château s’identifient de plus en plus au quartier voisin du Bourg qui a l’avantage d’avoir des murs anciens « avec une histoire », un centre, une église, « une âme » ? Nous y reviendrons, après avoir examiné ce qu’il en est de la mémoire collective liée aux lotissements et aux îlots.

    30Germaine est secrétaire de l’association syndicale de son lotissement et, à ce titre, elle a créé un dossier de photos et d’articles de journaux qui marquent les événements importants du passé du lotissement. Pourtant elle n’a pas le sentiment que cette mémoire accumulée depuis trente ans a un sens pour l’histoire du quartier. Ce dossier, constitué année après année, est pour elle un document strictement personnel : « ça c’est mon dossier, personne ne le connaît et j’avoue que j’ai jamais montré ça à un ancien ». Et puis ceux qui partent oublient vite, on perd le lien avec eux et la mémoire des lieux s’estompe. Il n’y a pas de transmission directe de l’histoire du quartier des anciens pionniers aux nouveaux arrivants, mais pourtant Germaine perçoit un vague besoin, plus collectif, d’écrire l’histoire du quartier. Elle voit les choses se faire à partir des Conseils de quartier, ou de la Tribune, c’est-à-dire des organes créés par la mairie. L’initiative ne viendrait pas des habitants eux-mêmes :

    Il y a certains besoins… alors justement peut-être ces réunions de conseils de quartier amèneraient peut-être… et ça je crois l’avoir aussi un petit peu perçu par deux ou trois personnes qui voulaient justement faire ça. J’ai l’impression qu’il y a des gens qui voudraient s’en s’occuper de ça, oui. Pour retransmettre un petit peu des connaissances sur les quartiers.

    31En fait, l’histoire du quartier du Château c’est, pour beaucoup, ce qu’il y avait avant la ville nouvelle. Cette histoire serait plutôt à rechercher dans la ville ancienne, avant l’arrivée de la ville nouvelle, chez les anciens qui peuvent encore transmettre des histoires sur les lieux, au bourg de Flers ou dans les murs du château. L’histoire, c’est l’histoire transmise, les histoires racontées par les anciens habitants de Flers, qui concernent les anecdotes sur les habitants et sur les lieux-dits. Même s’ils résident depuis 30 ans dans le quartier, même si la ville et la presse municipale insistent plus qu’à leur tour sur l’ancienneté de l’histoire de Villeneuve d’Ascq en tentant d’inscrire la ville nouvelle dans un continuum historique avec les trois anciennes communes, les nouveaux habitants continuent à penser que l’histoire de leur quartier est portée par les anciens habitants de Flers. Pour Louise, pionnière de son lotissement, c’est grâce au château et au village que l’histoire existe dans le quartier :

    Si, une histoire grâce au Château et au village. Mon ex-beau-frère était de Flers, il racontait des histoires, il venait à la maraude aux fraises ici, c’était des marais et il y avait des champs ici. Et il prenait son kilo de sucre et il allait voler des fraises avec son kilo de sucre. Et ici, ça s’appelle le Tir à Loques, parce que pendant les fêtes, on mettait un mât avec des loques et il fallait grimper pour tirer dessus, attraper les loques et gagner un lot.

    32Nancy et Norman associent spontanément, eux aussi, le mot « histoire du quartier du Château » aux anciens bourgs et au monument « château de Flers », malgré les précisions de l’enquêtrice à deux reprises, comme si ils ne pouvaient imaginer une histoire dans cette partie de la ville qui n’a que 30 ans :

    Est ce que selon vous, le quartier du Château a une histoire ?

    D’abord, il y a une histoire, parce que il y a le Bourg qui était là bien avant la ville nouvelle… alors, je connais pas l’histoire du Bourg, mais enfin trois histoires des trois villages d’origine de Villeneuve d’Ascq, et puis il y a sur le Château, dont je connais pas bien l’histoire, enfin, j’ai lu un peu quelques documents mais je pense qu’il y avait une histoire, que Villeneuve a été construit sur des marais, mais il y avait au moins ces deux choses qui existaient sûrement, c’est le Château et le Bourg… (Nancy) Est-ce que le quartier du Château a une histoire selon vous ?

    Oui, oui, c’est sûr ouais. Je ne la connais pas. Je sais que le Château date de 1700 et quelques, ça dépend ce qu’on met derrière le mot histoire quoi… Tous les quartiers ont une histoire, je veux dire… Dans le sens avoir conscience d’habiter dans un lieu historique… (Norman)

    L’histoire du Bourg : des histoires de « coupures »

    33On peut imaginer les bouleversements que les anciens villageois24 ont connus, tout autre chose que l’image que s’en font les habitants du Château que nous avons interrogés. Ce qui a marqué les habitants du Bourg, c’est l’arrivée de la ville nouvelle et ses traumatismes : disparition des champs alentour, coupures des anciennes liaisons routières, construction des quartiers neufs sur les terres expropriées, perte des repères spatiaux. Des histoires sont racontées par les anciens, souvent nostalgiques, relatées par quelques habitants du Château. Selon Germaine, c’est toute la vie agricole qui a disparu :

    C’était avant, et les gens anciens qui parlent de ça, ben, ils ont le regret que tout ça est… que toute cette construction a été faite, en fait… maintenant, peut-être, par le temps, ça a passé, mais moi, au début, c’est vrai que je l’ai entendu ça… que les gens, enfin les anciens qui habitaient Flers, Annappes, Ascq… et ben tout ça, c’était un peu regretter qu’il y ait plus ces champs et tout ça…

    34Pour Lucie, arrivée dans le bourg au moment de la construction de la ville nouvelle, l’histoire du quartier a été fortement marquée par la coupure par l’autoroute des axes principaux qui auparavant reliaient les villages entre eux. Cette coupure des axes traditionnels a opéré une profonde rupture dans les habitudes des habitants. Disparition des champs cultivés, impossibilité de se rendre d’un point à l’autre sans faire de longs détours ou emprunter les tunnels et les passerelles. De son point de vue, les autoroutes, et la ville nouvelle, ont davantage coupé qu’uni les trois villages, qui ont conservé leur identité propre :

    C’est vrai que cette autoroute, ça a quand même coupé, hein… L’identité de chacun, c’est différent, on ne peut pas dire que ce soit vraiment uni. Nous, les histoires qu’on raconte, ce sont toujours les personnes âgées qui parlent d’avant la ville nouvelle, en général. Moi je suis arrivée en 73, je ne sais pas si il y avait vraiment une liaison, mais je pense que les routes menaient peut-être plus facilement. Mais je pense que c’est reconnu, ce boulevard a quand même recoupé les quartiers.

    35Norman et Nancy constatent de leur côté une différence entre les anciens du Bourg, qui ont vu la ville nouvelle confisquer les terres environnantes, et les premiers habitants du Château qui sont venus occuper ces espaces. Une déclaration du maire datant de 1981 donne la mesure de l’enjeu de l’époque : réhabiliter les anciens qui ont été spoliés et faire qu’ils acceptent et aiment cette ville coûte que coûte :

    Ils ont aimé leurs villages, ils aiment maintenant leur ville et ses habitants. C’est cet amour qu’ils veulent nous communiquer. Leur travail collectif qui lie l’histoire, l’art et la vie quotidienne est une contribution importante à la construction de notre ville. Ils apportent aujourd’hui leur pierre à l’édifice que, tous ensemble, nous élevons. Maire de Villeneuve d’Ascq, je les en remercie25.

    36Les échanges entre les anciens du Bourg et les habitants du Château restent souvent superficiels ; ils se font au Bourg, à l’occasion d’événements comme la braderie déjà évoquée. Nancy observe que, pour les anciens du Bourg, même les « pionniers » sont des « nouveaux » :

    Moi, je sens surtout une différence entre les « anciens du Bourg », c’est-à-dire les commerçants, les gens qui sont là depuis longtemps, qui organisent la braderie… notamment Chloé, qui vend du matériel de bâtiment… et c’est des gens qui sont chez eux quoi. Et, je pense qu’ils ont un regard enfin, pas méchant ni quoi que ce soit, mais ils ont un regard différent sur les gens qui sont autour, qui gravitent autour du Bourg et qui pour eux sont des « nouveaux », des « nouveaux arrivants » qui sont venus un peu prendre leur espace, mais tout en étant très accueillants, etc. Pour moi, la différence, elle se fait surtout entre les gens du Bourg, qui, pour moi, sont « des anciens », qui sont sûrement là depuis plus longtemps, voire peut-être des générations, peut-être que leurs parents habitaient déjà là, etc., et les gens qui sont dans les bâtiments tout autour…

    Histoire et mémoire collective au Triolo : celle construite par les habitants

    37L’histoire de Triolo est sensiblement différente de celle du Château. Premier quartier construit de la ville nouvelle, il a connu de fortes mobilisations d’habitants. Proche du site universitaire de la cité scientifique, il a connu dès le début une population nombreuse d’universitaires et d’enseignants. C’est aussi un quartier mixte avec, à Triolo-est, de nombreuses maisons en accession à la propriété et, à Triolo-ouest, de nombreux immeubles d’habitat social. L’histoire du quartier semble se confondre avec celle des premiers habitants, les « pionniers », mais elle ne s’écrit pas avec les nouveaux arrivés. Cette histoire, nous dit Léon, se construit entre voisins de longue date qui ont partagé nombre des moments forts de la vie du quartier comme cette « guérilla » contre l’Epale ou les fêtes d’écoles dont nous avons parlé plus haut :

    M : C’est la nôtre. C’est notre histoire, c’est notre vie. C’est les relations avec les autres. Forcément, c’est les amis qu’on s’est fait dans le quartier : ça, c’est notre histoire. Ça, c’est tout à fait notre histoire.

    Mme : Oui, on s’est fait des amis, qui sont partis, mais avec lesquels on a gardé des relations.

    38L’histoire vécue relève, pour les personnes interrogées, de la mémoire collective plus que de l’histoire. Camille exprime la crainte de voir disparaître cette mémoire avec le départ de ceux qui la détiennent. Il est sur le point de quitter Villeneuve d’Ascq, et a conscience de la rupture dans la mémoire que provoquera ce départ dans le quartier :

    Une histoire oui, puisque, au bout de trente ans, on peut presque dire que ça va devenir de l’histoire… mais enfin, c’est pas encore le fait historique, ça commence… C’est effectivement une sorte de mémoire, une mémoire collective. On essaye tout au moins de le transmettre, peut-être, que au bout d’un certain temps, il faudra réfléchir à d’autres formes de transmission parce que petit à petit ça va s’oublier… d’autant, si on s’en va, que la mémoire fout le camp, donc il va falloir…

    39Camille ne sait pas trop comment faire pour transmettre cette mémoire. Organiser des apéritifs dînatoires ? Lorsque nous lui suggérons d’écrire ses mémoires à partir de l’entretien qui vient d’être enregistré, il évoque un écrivain du quartier lillois de Wazemmes qui a écrit les siennes. À Triolo aussi, « tout le monde se connaît plus ou moins ». Il resterait une certaine solidarité. Comme à Wazemmes, célèbre pour son marché du dimanche matin, ses courées, son festival de l’accordéon initié il y a une quinzaine d’années, ses bistrots… :

    C’est un quartier… vous pouvez le concevoir, un peu comme… comme Wazemmes, où chaque habitant se sent concerné par la solidarité au regard des autres, enfin beaucoup plus collective, intervenant, par exemple, on a des décès, on a des mariages, bon on se trouve tous invités…

    40La mémoire du quartier est faite par les gens qui y habitent. Dans quelques lotissements, la fête, appelée fête du « quartier », a perduré jusqu’à aujourd’hui, et cet événement permet à cette mémoire collective de se maintenir. « On sort des tables, on mange ensemble. Dans la rue. Chacun ramène sa merguez. Chacun ramène son petit truc » (Léon). Les braderies et repas de rue par lotissement sont devenus une tradition. Avec des hauts et des bas, explique Camille :

    Traditionnellement, ici, nous, ici, on a pris la tourte au maroilles. Je dirais qu’on l’a toujours fait… des années, moins… bon, c’est vrai que, par moments, il y a un… pas un laisser aller, mais… et puis après, il y a quelqu’un qui reprend, et là on est reparti…

    41Les LCR ont marqué l’histoire du Triolo, mais le rôle de certains habitants, de certaines personnalités qui se sont investies montre s’il en était besoin, que les hommes font l’histoire quand ils sont acteurs de la vie du quartier. Un « pilier du quartier », cette Françoise qui s’occupait des enfants, et que, dans un lapsus, Brigitte appelle « Dolto » :

    Les gens qui tiennent le LCR sont des gens qui ont été très, très impliqués. Le couple, ben comme Françoise, comment elle s’appelle, j’allais dire « Françoise Dolto », Françoise et Jean-Antoine, son mari, tout le monde les connaît dans le coin hein ! Le bouche à oreille quand je suis arrivée, j’ai commencé à me renseigner à savoir ce qui pouvait se passer, le LCR, et c’est quoi un LCR ? Moi, j’avais jamais entendu parler des LCR ! Et c’était vraiment un point central. Ils ont toujours beaucoup fait pour le quartier. Ils ont été des gens très importants, c’est des « piliers » dans le quartier, ces gens-là… Et s’ils n’avaient pas été là, je suis sûre que le quartier n’aurait pas été ce qu’il est. Ils sont connus comme le loup blanc.

    42Il en va de même pour les écoles. Instituteurs, parfois parents, et même commerçants ont marqué la vie de l’école, et celle du quartier, puisque dans la ville nouvelle chaque quartier a son ou ses écoles. On se souvient qu’à l’école du quartier Triolo-ouest, certains instituteurs et certains parents ont inventé toutes sortes de ponts et de liens entre les populations des lotissements, résidentiels, et celles des logements collectifs HLM, plus populaires. C’est ainsi, raconte Daniel, que s’est construite une histoire du quartier qui associe mixité, sociale et culturelle, et solidarité :

    Est-ce que selon vous le quartier du Triolo a une histoire ?

    Oui, à cause de l’école Taine, que trois…-ils se sont eux-mêmes dénommés comme ça-que trois dinosaures majeurs vont quitter : le directeur historique, M. B., qui quitte l’école pour rejoindre Roubaix à sa demande, M. L. part en retraite et Mme G. a obtenu un poste à Arcachon… Alors, cette école, c’est un élément incontestablement fédérateur du quartier, […] c’est une école qui, en fait, a permis la mixité sociale et le mélange des ethnies… à l’école, les prénoms, c’est pas ceux du calendrier des postes hein, les prénoms : il faut apprendre… enfin vous apprenez les prénoms du Maghreb ou de l’Afrique ou de la Pologne… Ca été un élément incontestablement très fort dans le quartier […] ils ont adopté des modèles pédagogiques qui en fait favorisaient… ne gênaient pas la mixité sociale au sens ‘ différences sociales très fortes’, ouais, il y a des différences sociales énormes entre les gens qui habitent à 100 mètres d’ici et nous par exemple… […] Et cette école, elle a fêté il y a quelques années son 25e anniversaire, donc elle a été créée au départ… Elle existait dès le début du quartier et très rapidement…

    43Histoire des vieux murs, fermes désaffectées et château de Flers que racontent les historiens locaux, les érudits, les expositions et la presse municipale ou associative locale ; histoire orale transmise par les anciens du Bourg, par les pionniers de la ville nouvelle, par quelques élus et animateurs de la vie locale ; mémoire des luttes collectives, des fêtes, des moments de solidarité et d’expériences de mixité sociale : comment se construisent les représentations du passé de Villeneuve d’Ascq ? Ce qui frappe, c’est la place de plus en plus grande que prennent les traces matérielles de ce passé, l’exhumation de vestiges archéologiques, la création et le succès certes modeste mais bien réel du musée de la vie rurale ; la difficulté de certains Villeneuvois à considérer que les trente et quelques années depuis la création de la ville nouvelle appartiennent à l’histoire. C’est aussi la récurrence de certains récits qui prennent des allures de récits mythiques racontant la naissance de la ville et un âge d’or disparu, mais dont ils ne perçoivent pas l’importance symbolique : tout se passe pour eux comme si ce fait, finalement assez singulier, d’avoir participé à la naissance d’une ville, que bien peu de gens peuvent prétendre avoir vécu, ne serait qu’un banal événement.

    44Un autre élément est notable à Villeneuve d’Ascq, c’est que la ville semble relativement peu perçue par les habitants en tant qu’entité singulière. Le sentiment qui est le nôtre à l’issue de cet ouvrage est que Villeneuve d’Ascq existe surtout, pour les gens que nous avons rencontrés, par ses quartiers, par ses espaces verts, par quelques-unes de ses institutions de proximité comme les écoles, par les souvenirs partagés entre voisins. Il est probable qu’une recherche portant sur le mouvement associatif communal plutôt que sur l’habiter aurait donné des résultats différents. Reste que le lotissement – plutôt que le quartier – ou l’îlot, la raquette, la bulle, demeure un espace de référence important car il supporte une mémoire des lieux que les institutions municipales peinent à exprimer.

    Notes de bas de page

    1 Rappelons que parmi les premières manifestations culturelles fut présentée à la Rose des vents une reconstruction costumée de l’histoire du territoire de la commune : « Trois en un ».

    2 On peut noter aussi que l’histoire de chacun des trois bourgs qui ont préexisté à Villeneuve d’Ascq ne semble pas intégrée à l’histoire de la ville, et est à peine mentionnée par les enquêtés.

    3 Maire socialiste de Lomme de 1947 à 1990, commune associée à Lille depuis 2000. Augustin Laurent était alors maire de Lille (1955-1973), remplacé par Pierre Mauroy jusque 2001.

    4 Informations municipales, no 5, 1978.

    5 IM, no 30, avril 1983.

    6 IM, no 202, mars 2005.

    7 à ne pas confondre avec le Musée de plein air, plus récent et installé ailleurs à Villeneuve d’Ascq, qui rassemble sur 14 hectares 19 bâtiments vernaculaires de la région sauvés de la démolition et reconstruits comme témoins ethnologiques.

    8 La Tribune des associations, no 31, février 1983.

    9 IM, no 31, juin 83.

    10 La Tribune, no 3 mars 1985 « Archéologie à Villeneuve d’Ascq ».

    11 La Tribune des associations, no 50, 1984 « Dossier archéologique à Villeneuve d’Ascq ».

    12 La Tribune, no 8 octobre, 1985, Archéologie : « 2000 ans d’histoire sous vos pieds ».

    13 La Tribune, no 210, janvier, 2006.

    14 Gérard Caudron, maire de 1977 à 2001, réélu en 2008.

    15 La Tribune, no 151, février 2000.

    16 Cette histoire rappelle étrangement celle racontée par Paul Delouvrier, du général de Gaulle survolant la région parisienne en 1960 et s’exclamant : « Delouvrier, mettez-moi de l’ordre dans ce bordel ! » (Vadelorge, 2005 : 7).

    17 Rappelons qu’au départ, la ville était programmée pour accueillir 100 000 logements nouveaux.

    18 La « ZUP de Mons » a été construite juste avant la ville nouvelle dans une commune située entre Lille et Villeneuve d’Ascq. Les 1000 logements sociaux de Pont de Bois, construits par l’architecte Josnik, se voulaient, à l’inverse, un modèle en la matière.

    19 Villeneuve d’Ascq est la fusion de trois communes : Annappes, Ascq et Flers-lez-Lille, cette dernière comprenant Flers-Bourg, proche d’Annappes et Flers Breucq, plus au nord vers Roubaix.

    20 Voir supra, partie 4 : Arrivée dans la ville nouvelle.

    21 Le LCR est actuellement loué au secours populaire qui offre des services aux habitants des HLM voisins.

    22 Les feux de la St Jean, initiés par des habitants et des parents d’élèves de l’école Chopin, ont cessé depuis plusieurs années. En juin 2010, la municipalité les a réintroduits dans le cadre de ses festivités.

    23 Devenue Maison Folie (label donné à l’occasion de Lille 2004, capitale européenne de la culture).

    24 Dans le cadre de cette recherche, les habitants de longue date dans les anciens bourgs n’ont pas été enquêtés. Cependant, certains anciens regrettent la vie avant la ville nouvelle. Dans la Voix du Nord du 5 septembre 2009, « Un habitant de Flers-Bourg décrit son quartier tel qu’il était quand il était enfant, en 1940 ». Ce nostalgique de Flers évoque le tramway qui a circulé de 1904 à 1956 entre Lille et Flers, l’époque où « tout le monde se connaissait », avec 25 bistrots, de nombreux commerces, 7 fermes et leurs pâtures, « la foire aux plaisirs » organisée de 1926 à 1969, « une fête simple, une vraie ».

    25 Informations municipales, 23 décembre 1981.

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    1 Rappelons que parmi les premières manifestations culturelles fut présentée à la Rose des vents une reconstruction costumée de l’histoire du territoire de la commune : « Trois en un ».

    2 On peut noter aussi que l’histoire de chacun des trois bourgs qui ont préexisté à Villeneuve d’Ascq ne semble pas intégrée à l’histoire de la ville, et est à peine mentionnée par les enquêtés.

    3 Maire socialiste de Lomme de 1947 à 1990, commune associée à Lille depuis 2000. Augustin Laurent était alors maire de Lille (1955-1973), remplacé par Pierre Mauroy jusque 2001.

    4 Informations municipales, no 5, 1978.

    5 IM, no 30, avril 1983.

    6 IM, no 202, mars 2005.

    7 à ne pas confondre avec le Musée de plein air, plus récent et installé ailleurs à Villeneuve d’Ascq, qui rassemble sur 14 hectares 19 bâtiments vernaculaires de la région sauvés de la démolition et reconstruits comme témoins ethnologiques.

    8 La Tribune des associations, no 31, février 1983.

    9 IM, no 31, juin 83.

    10 La Tribune, no 3 mars 1985 « Archéologie à Villeneuve d’Ascq ».

    11 La Tribune des associations, no 50, 1984 « Dossier archéologique à Villeneuve d’Ascq ».

    12 La Tribune, no 8 octobre, 1985, Archéologie : « 2000 ans d’histoire sous vos pieds ».

    13 La Tribune, no 210, janvier, 2006.

    14 Gérard Caudron, maire de 1977 à 2001, réélu en 2008.

    15 La Tribune, no 151, février 2000.

    16 Cette histoire rappelle étrangement celle racontée par Paul Delouvrier, du général de Gaulle survolant la région parisienne en 1960 et s’exclamant : « Delouvrier, mettez-moi de l’ordre dans ce bordel ! » (Vadelorge, 2005 : 7).

    17 Rappelons qu’au départ, la ville était programmée pour accueillir 100 000 logements nouveaux.

    18 La « ZUP de Mons » a été construite juste avant la ville nouvelle dans une commune située entre Lille et Villeneuve d’Ascq. Les 1000 logements sociaux de Pont de Bois, construits par l’architecte Josnik, se voulaient, à l’inverse, un modèle en la matière.

    19 Villeneuve d’Ascq est la fusion de trois communes : Annappes, Ascq et Flers-lez-Lille, cette dernière comprenant Flers-Bourg, proche d’Annappes et Flers Breucq, plus au nord vers Roubaix.

    20 Voir supra, partie 4 : Arrivée dans la ville nouvelle.

    21 Le LCR est actuellement loué au secours populaire qui offre des services aux habitants des HLM voisins.

    22 Les feux de la St Jean, initiés par des habitants et des parents d’élèves de l’école Chopin, ont cessé depuis plusieurs années. En juin 2010, la municipalité les a réintroduits dans le cadre de ses festivités.

    23 Devenue Maison Folie (label donné à l’occasion de Lille 2004, capitale européenne de la culture).

    24 Dans le cadre de cette recherche, les habitants de longue date dans les anciens bourgs n’ont pas été enquêtés. Cependant, certains anciens regrettent la vie avant la ville nouvelle. Dans la Voix du Nord du 5 septembre 2009, « Un habitant de Flers-Bourg décrit son quartier tel qu’il était quand il était enfant, en 1940 ». Ce nostalgique de Flers évoque le tramway qui a circulé de 1904 à 1956 entre Lille et Flers, l’époque où « tout le monde se connaissait », avec 25 bistrots, de nombreux commerces, 7 fermes et leurs pâtures, « la foire aux plaisirs » organisée de 1926 à 1969, « une fête simple, une vraie ».

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    Utopies et mythologies urbaines à Villeneuve d'Ascq

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    Lefebvre, B., & Rautenberg, M. (2010). Où est l’histoire de Villeneuve d’Ascq ?. In Utopies et mythologies urbaines à Villeneuve d’Ascq. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.46013
    Lefebvre, Bénédicte, et Michel Rautenberg. « Où est l’histoire de Villeneuve d’Ascq ? ». In Utopies et mythologies urbaines à Villeneuve d’Ascq. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2010. doi:10.4000/books.septentrion.46013.
    Lefebvre, Bénédicte, et Michel Rautenberg. « Où est l’histoire de Villeneuve d’Ascq ? ». Utopies et mythologies urbaines à Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2010, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.46013.

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    Lefebvre, B., & Rautenberg, M. (2010). Utopies et mythologies urbaines à Villeneuve d’Ascq. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.45917
    Lefebvre, Bénédicte, et Michel Rautenberg. Utopies et mythologies urbaines à Villeneuve d’Ascq. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2010. doi:10.4000/books.septentrion.45917.
    Lefebvre, Bénédicte, et Michel Rautenberg. Utopies et mythologies urbaines à Villeneuve d’Ascq. Presses universitaires du Septentrion, 2010, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.45917.
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