Préliminaires des parties du livre
Texte intégral
1En proposant de s’affranchir d’une vision purement instrumentale de la GRH, Julienne Brabet creuse le sillon d’une approche large de la GRH (de son champ, de ses objectifs, de ses méthodes et de ses acteurs-clés) de nature à appréhender les articulations entre gestion et société au cœur de cet ouvrage. La voie ouverte place les chercheurs qui l’empruntent face à des exigences fortes.
2En premier lieu, elle implique la prise en considération des articulations entre les différents niveaux – micro, méso, macro – d’analyse, et conduit à une approche systémique de la GRH centrée sur l’étude des mutations et des ruptures. Elle implique également d’embrasser le champ de la GRH dans sa complexité et sa multi-dimensionnalité en intégrant dans l’analyse la diversité des logiques d’acteurs, les représentations, la divergence d’intérêt, les dimensions idéologiques tout autant que techniques contenues dans les dispositifs managériaux.
3Les chapitres qui suivent relèvent de cette approche élargie, multi-niveaux, multi-dimensionnelle et complexe du champ de la gestion.
4Jocelyne Barreau, économiste de formation souhaitant explorer les problématiques de gestion du travail, relate dans son chapitre comment les perspectives offertes par le modèle instrumental dominant de GRH lui sont apparues trop étroites pour rendre compte « des pratiques réelles » observables dans les entreprises. Elle montre alors comment la construction d’un modèle d’analyse utilisant les apports théoriques de l’économie industrielle, des organisations et du travail permet de « désenclaver la GRH » en resituant cette dernière dans une approche systémique, intégrant la stratégie et les modes de gouvernance de l’entreprise ainsi que les relations professionnelles qui s’y déploient.
5L’auteur mobilise les résultats contrastés de deux monographies d’entreprise pour mettre au jour les facteurs de contingence des choix organisationnels et des pratiques de GRH qui y sont mis en œuvre. L’exploitation d’enquêtes statistiques complète son approche contingente des pratiques de GRH.
6Les résultats de ses travaux conduisent l’auteure à plaider pour un élargissement du domaine de compétence des directions des ressources humaines qui intègrerait l’organisation du travail comme un champ majeur de la négociation d’entreprise. Cette dernière s’opère désormais à l’échelle transnationale au travers de la conclusion d’accords cadres internationaux qui comportent un volet RSE dont l’auteure interroge la portée.
7Florence Palpacuer renforce cette approche systémique en y intégrant la rupture du compromis fordien qu’elle analyse en lien avec les nouvelles dynamiques actionnariales et stratégiques des grandes firmes.
8Elle mobilise le concept de « Chaîne Globale de Valeur » pour expliciter ces mutations et poser les termes d’un débat renouvelé sur les formes de la responsabilité sociale des entreprises en contexte de mondialisation.
9Elle s’appuie sur les modèles théoriques de GRH et de RSE identifiés par Julienne Brabet pour clarifier les approches qui structurent les débats économiques et politiques actuels sur la montée en puissance des chaînes globales de valeur dans l’économie mondiale, et les nouveaux défis en terme de régulation dont elles sont porteuses.
10En adoptant des angles d’attaque respectivement situés dans les champs de l’analyse organisationnelle et du contrôle de gestion, Amélie Seignour et Gérald Naro se livrent à une entreprise de dénaturalisation des dispositifs managériaux afin de mettre au jour l’idéologie néolibérale qui les sous-tend et qu’ils contribuent à renforcer.
11Dans son texte, Amélie Seignour dresse le portrait d’une nouvelle configuration organisationnelle qu’elle situe à la croisée des logiques marchande et bureaucratique.
12En s’inscrivant dans la filiation des travaux de Mintzberg, l’auteure qualifie ce nouvel « archétype organisationnel » de « bureaucratie marchande ». Dans un premier temps, elle explicite le déploiement de la logique du marché (identifiée à l’idéologie de la Shareholder Value) dans la firme post-fordiste. Spécialiste de l’analyse de discours, elle étudie ensuite la stratégie discursive sur laquelle s’appuie la rhétorique managériale qui accompagne la « bureaucratie marchande », et qui conduit à une forme de standardisation culturelle des comportements des salariés.
13Le chapitre soutient la thèse selon laquelle le modèle du marché est non seulement compatible avec un fonctionnement bureaucratique, mais qu’il en accentue de surcroît les effets pervers au travers, notamment, de la violence symbolique qu’il exerce sur les salariés.
14Dans sa contribution, Gérald Naro dénonce l’entreprise de naturalisation des concepts et outils de gestion qui s’opère au travers de la diffusion d’une nouvelle « doxa managériale ». Le phénomène de réification dont la gestion est l’objet, se traduit par la diffusion d’un savoir expert désincarné, coupé des discours et controverses qui structurent la société.
15En opposition à ce courant, l’auteur appelle à repenser l’interstructuration de la gestion et de la société. Les valeurs de la société irriguent les pratiques et savoirs gestionnaires, qui contribuent eux-mêmes à structurer la société à un moment donné de son époque. C’est donc une réhabilitation des dimensions historiques et socio-institutionnelles de la discipline que l’auteur appelle de ses vœux. Selon lui, les outils et dispositifs de gestion ne sont en eux-mêmes ni bons ni « pathogènes » pour la société, ils ne sont que le produit et le médium de « l’institutionnalisation d’un grand récit », celui de l’idéologie néo-libérale.
16Spécialiste en contrôle de gestion, Gérald Naro illustre sa thèse dans le champ du management public, dominé par le New Public Management (NPM). Le chapitre met en lumière les « mots » et les « maux » de ce corps doctrinal montrant en quoi le NPM participe du « grand récit néolibéral », tout en soulignant qu’ici les discours revêtent bien une dimension programmatique et performative.
17Gérald Naro en appelle alors à « changer de récit » pour (re)placer l’éthique et la recherche du bien commun au cœur des discours et des pratiques qui structurent le management public, et plus largement les sciences de gestion au service de la société.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Dérives et perspectives de la gestion
Échanges autour des travaux de Julienne Brabet
Anne Dietrich, Frédérique Pigeyre et Corinne Vercher-Chaptal (dir.)
2015
La santé, bien public mondial ou bien marchand ?
Réflexions à partir des expériences africaines
Bruno Boidin
2014
Travail, luttes sociales et régulation du capitalisme dans la Chine contemporaine
Clément Sehier et Richard Sobel (dir.)
2015
Communication et organisation
perspectives critiques
Thomas Heller, Romain Huët et Bénédicte Vidaillet (dir.)
2013
La finance autrement ?
Réflexions critiques sur la finance moderne
Bernard Paranque et Roland Pérez (dir.)
2015
La fabrique de la finance
Pour une approche interdisciplinaire
Isabelle Chambost, Marc Lenglet et Yamina Tadjeddine (dir.)
2016
La Responsabilité Sociale de l'Entreprise
Nouvelle régulation du capitalisme ?
Frédéric Chavy, Nicolas Postel, Richard Sobel et al. (dir.)
2011
Agro-ressources et écosystèmes
Enjeux sociétaux et pratiques managériales
Bernard Christophe et Roland Pérez (dir.)
2012
Dictionnaire des conventions
Autour des travaux d’Olivier Favereau
Philippe Batifoulier, Franck Bessis, Ariane Ghirardello et al. (dir.)
2016
Repenser l'entreprise
Une théorie de l'entreprise fondée sur le Projet
Alain Desreumaux et Jean-Pierre Bréchet
2018
