Chapitre 5. Quelques réflexions épistémologiques d’un vieux comptable
p. 73-84
Texte intégral
1Il y a quelques décennies déjà, à Montpellier, Julienne Brabet entraînait volontiers ses collègues de recherche gestionnaires vers les chemins de la sociologie et même de la psycho-sociologie. Pour la plupart de ces chercheurs, la rupture épistémologique alors proposée n’allait pas sans réticence. Il s’agissait en effet d’élargir la gestion bien au-delà des systèmes familiers de représentations numériques et de calculs, ou même d’algorithmes informatisables. Or, ce voyage au pays d’approches élargies, plus sociales ou sociétales du « management » ne faisait que commencer. Les gestionnaires allaient en effet démultiplier leurs angles d’approche, jusqu’aux confins théoriques et méthodologiques de maintes disciplines qui leur étaient jusqu’alors peu familières.
2C’est un peu plus tard, et de façon apparemment paradoxale, que l’actualité économique et financière allait les renvoyer progressivement, et non sans rudesse, au B-A BA de leur métier : s’assurer d’une trésorerie disponible suffisante, générer un résultat comptable positif, préserver des marges en conséquence, minimiser – « chasser » – les coûts globaux et unitaires, répondre aux attentes spéculatives « des marchés ». À tel point que ce retour à un horizon en quelque sorte primaire semblerait pour certains devenir ou redevenir indépassable. Se profilerait ainsi un étrange décalage entre les vastes préoccupations décrites et écrites par la communauté des chercheurs en gestion et le pragmatisme « court termiste » affiché par les responsables de terrain – les « praticiens » – et leurs consultants (Y. Dupuy, Lacroix, Naro, 2006).
3Cependant, les théoriciens et certains praticiens de la gestion allaient repousser encore les limites de leurs approches. Ils proposeraient ainsi, ou prendraient, la figure des « managers », « responsables », « dirigeants », « décideurs », « acteurs », et de bien d’autres encore. Ils mobiliseraient chemin faisant des référentiels méthodologiques et théoriques toujours plus variés et distants les uns des autres : économiques bien sûr, mais aussi mathématiques, statistiques, juridiques, sociologiques, psychologiques, historiques, informatiques, etc. Ils se recommanderaient tantôt du constructivisme, tantôt du positivisme, qu’ils ne tarderaient d’ailleurs pas à hybrider, pour aboutir à des formes désignées comme plus ou moins modérées ou relativistes (voir par exemple Savall, Zardet, 2004).
4Curieusement, le mot « gestion » lui-même tendrait en même temps à s’effacer du discours et des publications scientifiques associés. Il se transformerait globalement en « management », se déclinerait en théories de la décision, des organisations, des comportements, et bien d’autres encore, se décomposerait en thématiques multiples, bientôt identifiées par des associations académiques indépendantes et peu friandes d’interactions ou de recouvrements. Ainsi s’installerait une sorte de foisonnement au cœur de la discipline « gestion », encore repérée comme telle par la technocratie universitaire. D’un point de vue pratique et pédagogique, les apports de cette discipline allaient devenir peu discernables, mal communicables, difficilement enseignables. Recherches et publications tendraient même à y alimenter un système d’apparence auto référencé, en quelque sorte clos sur lui-même (Y. Dupuy, 2011).
5C’est à ce point que naît ou renaît l’interrogation du vieux comptable, dérouté ou dépassé par le foisonnement et la complexité apparente des publications, des outils et des pratiques. Il se demande si le problème scientifique fondamental, et par-là didactique, n’est pas devenu, en matière de gestion, de simplifier la complexité, ou du moins d’en maîtriser les effets en quelque sorte pervers. Que peuvent dire par exemple, et à qui, cette comptabilité et ses images de l’organisation réputées rudimentaires à ce point qu’elles sont présentées comme des évidences relevant tout au plus du sens commun ? Comprendre « le bénéfice », « les coûts », « le bilan », etc. va-t-il ainsi « de soi » ? Comment interpréter la place si médiatisée et mythique de quelques nombres comptables, et leur pouvoir étonnant (voir notamment Lorino, 2011) ?
6Dans ces conditions, la gestion ne devrait-elle pas avant tout, et inlassablement, enseigner, communiquer, et mettre en question, les tenants et les aboutissants des évidences comptables supposées ? Ne sont-elles pas constitutives, ces évidences, des éléments précurseurs de tous les problèmes de gestion, y compris et surtout de ceux les plus complexes ? Dit autrement : les composantes supposées du domaine de la gestion peuvent-elles au final garder du sens en poursuivant, à l’image d’ailleurs de maintes organisations, leur séparation en entités indépendantes et spécialisées ? Ne faut-il pas, à l’inverse, chercher constamment à les mettre en harmonie, certains diraient en cohésion, ou en résonance ?
7Or, la simplification comptable, dans sa brutalité économique et marchande, les renvoie à l’essentiel, les fédère en quelque sorte, fût-ce contre leur gré. La première partie tentera donc de dégager les formes, la portée, et les limites de cette hypothétique simplification. Mais, et puisque la gestion n’en est pas à un paradoxe près, la comptabilité et ses déclinaisons n’échappent pas non plus à de multiples processus normatifs et technologiques de complexification. La deuxième partie proposera une interprétation de ces processus, et de leurs enjeux.
1. De la simplification comptable
8Il est surprenant de lire ici ou là que les brillants sujets recrutés par telle ou telle « grande école » « s’ennuient » en découvrant le B-A BA supposé de la gestion : vendre, acheter, se faire payer, payer, comptabiliser, embaucher, motiver, coordonner, etc. : rien de tout cela ne semble pourtant relever de l’évidence ou de la monotonie. Sauraient-ils en effet par avance, et par exemple, ces futurs managers, faire comprendre à tout un chacun la différence entre un bénéfice et un excédent de trésorerie, une dépense et une charge, un amortissement et une provision, un groupe et un réseau, un salarié et un intérimaire, et bien d’autres de ces distinctions essentielles qui font le quotidien des organisations ?
9Bref : comment amorcer la quête requise par l’intelligence organisationnelle, ici entendue comme la capacité de compréhension des transformations, des différences spatio-temporelles, qui apparaissent dans ces organisations et autour d’elles (March, Simon, 1979 ; Arrow, 2000, par exemple) ? L’histoire comme les pratiques quotidiennes enseignent à ce propos que tout commence et tout finit par de la comptabilité (Degos, 1998 ; Colasse, 2012). Dans son enracinement historique, cette dernière par ses formes les plus élémentaires, parle en effet, et permet de parler, des questions fondamentales posées par la nature et la limite des organisations, considérées à la fois dans l’espace et dans le temps. Lire et dire la comptabilité, c’est en ce sens lire et dire la gestion, ne serait-ce qu’en montrant que, en la matière, rien n’est jamais sûr, rien n’est jamais certain, à commencer par la survie de l’entreprise (Riveline, 2005).
10Il suffit pour s’en convaincre d’interroger l’enregistrement « au jour le jour » des transactions courantes avec les tiers pour questionner l’essentiel, de façon claire et immédiate : pouvoir payer, financer, s’approvisionner, produire, vendre, satisfaire l’actionnaire et les parties prenantes… C’est une pratique organisationnelle mouvante, multiforme, problématique, qui se trouve alors convoquée, bien au-delà de l’application répétitive et simpliste de procédures et de figures comptables normalisées. En ce sens, la construction des données chiffrées en question conduit à explorer sans relâche les tenants et les aboutissants de la performance et des capacités de l’organisation.
1.1. De l’image comptable de la performance
11En convoquant des principes tels que ceux de l’entité et de la continuité, la comptabilité questionne, par définition en quelque sorte, les contours et la pérennité de l’organisation (Y. Dupuy, 2005 et 2009). « Soit une organisation » : par hypothèse, mais ce n’est qu’une hypothèse à explorer, gérer signifie d’abord exister et durer en tant que telle, et se représenter afin de signifier cette pérennité (voir Mignon, 2013). La comptabilité propose de traduire cette performance fondamentale par le biais d’un compte de résultat normalisé. L’ambition de cette norme issue d’un processus socio-politique complexe (Burlaud, Colasse, 2010) sera donc de définir et clarifier complètement l’origine et le sens de la performance organisationnelle, qu’il s’agisse de la survie à court terme ou de la pérennité durable. En ce sens, c’est toute l’histoire de l’organisation qui se trouvera convoquée ou plutôt interrogée.
12Or, étrangement, les hypothèses à mettre ainsi en forme, et à discuter, sont implicitement jugées soit tellement évidentes, soit au contraire tellement ardues, qu’il est recommandé de faire l’impasse à leur sujet, du moins dans la plupart des publications. Pourtant, et concrètement, point de survie immédiate en l’absence d’une trésorerie suffisante, peu d’espoir de durer sans résultat comptable et financier satisfaisant. Dès lors, les approches gestionnaires à visée scientifique, quel que soit d’ailleurs leur rattachement, gagneraient-elles du sens et de la portée en questionnant plus directement et plus systématiquement produits et recettes, charges et dépenses ? En cherchant à discerner et discuter le contenu et les apports de ces catégories, ainsi érigées en thèmes de recherche et non plus en certitudes ?
13Le concept de produit, par exemple, reste très généralement considéré comme allant de soi, sauf peut-être à propos des organisations publiques (Y. Dupuy, Naro, 2010). Or, que faut-il entendre par « produit » ? Sur quelle période le mesurer ? À quelle entité le rattacher ? Le produit comptable se confond-il ainsi avec le produit économique ? Ou avec celui du spécialiste de marketing ? Ou encore avec celui de l’ingénieur de production ou de fabrication ? Quels sont les recouvrements et les différences, dans ces multiples lectures ? Comment les comprendre, les interpréter, les chiffrer ? Traiter par exemple le cas de stocks ? En même temps : pour quelles raisons logiques ou conventionnelles ces produits ne sont-ils pas identiques aux entrées d’argent reçues par l’organisation sur la période considérée ?
14Comment, par conséquent, dépasser la confusion de langage fondamentale, présente dans la plupart des organisations, entre produits, recettes, ou même bénéfices ? À l’aide de quelle formation ? De quelle communication ? Cherchant ainsi à délimiter et à quantifier ces produits le comptable explore tout un spectre des concepts essentiels de la gestion. Il touche aux domaines les plus divers, de la finance au marketing en passant par la GRH ou les questions juridiques et fiscales. Il espère en tout cas de son approche un potentiel de clarification et de partage que ne révèleraient pas forcément d’autres lectures, plus englobantes ou au contraire plus spécialisées (Weick, 1995).
15Il en va de même pour la compréhension des charges, et de leurs voisines les dépenses ou de leurs associées les coûts (Riveline, 2005). Catégorie comptable normalisée sans doute, mais les charges traduisent un concept aux contours incertains, chargé de sens symbolique. Parmi les exemples les plus critiques à cet égard se trouve celui des charges dites « de personnel », ou encore celui de ces charges que le jargon comptable évite, par une étrange pudeur, de nommer directement comme « calculées ». Ici une catégorie de charges qui pourrait également être qualifiée d’investissement « humain » (Martory, 2010) – mais alors, qu’est-ce qu’un investissement, comment en délimiter les contours et la mesure ? Il faudra y revenir –, là un calcul qui évoque la figure de l’opportunisme et de la spéculation, et interroge donc la finalité même de la gestion, au même titre que le sens fondamental de la comptabilité (Y. Dupuy, Lacroix, Naro, 2006).
16Implicitement, l’essentiel des domaines de ladite gestion se trouve ainsi de nouveau convoqué, d’autant plus que la figure du ou des coûts s’érige désormais en paradigme dominant de la doxa du domaine. Quel lien établir en effet, et finalement, entre ces charges aux contours tellement incertains et ces coûts dont la « maîtrise » semble gouverner si largement et directement l’évolution des organisations publiques et privées ? Et, pour revenir au résultat global, et à la performance qu’il est supposé représenter, le lien entre les coûts et les produits est-il aussi assuré que l’affirme la « vulgate » managériale ? En vertu de quelles hypothèses en effet la baisse des uns entraînerait-t-elle, de façon supposée univoque et irréversible, la hausse des autres (Alcouffe et al., 2013) ?
17Ainsi, et dans son projet de simplification clarificatrice, le comptable semble avoir fort à faire pour démêler les fils de ce qu’il parvient à comprendre, dire, et chiffrer à propos de la performance, et de sa figure le résultat. Montrant en l’occurrence que rien n’est simple ou évident, contribue-il à réduire la complexité, comme il en avait initialement l’intention ? Avant d’en juger plus complètement, il lui reste à préciser et discuter, selon une vision qu’il peut imaginer plus globale, les termes de son analyse des capacités, du potentiel de l’organisation.
1.2. De l’image comptable du patrimoine et des capacités
18Comprendre la performance, c’est aussi distinguer à la fois ses éléments précurseurs et ses effets durables, et préciser l’agencement récursif qui lie la dynamique de ces éléments. Ainsi, le résultat comptable transforme le bilan, le bilan conditionne le résultat comptable à venir, et ainsi de suite. Cet enchaînement est consubstantiel à l’hypothèse de continuité de l’organisation. Il traduit sa capacité à représenter et maîtriser l’incertitude. Du strict point de vue comptable, il donne une forme numérisée réputée fiable et stable de cette hypothèse. Il permet ainsi de mieux en discerner les termes. Mais cette démarche implique de chiffrer l’incertain économique et organisationnel, de calculer l’incalculable en quelque sorte.
19À cet enjeu fondamental de la construction du bilan répond la sophistication de normes dès lors présentées comme un système complet de réponses à tous les imprévus (Savall, Zardet, 2004). Ainsi, et de façon sans doute exemplaire, la mise en œuvre d’une rationalité purement instrumentale tend à être déclarée comme nécessaire et suffisante pour clarifier et garantir la juste évaluation – la « juste ou la vraie valeur » – des capacités de l’organisation, et par extension de sa valeur boursière ou de sa valeur de cession. Or, cette quête de la valeur juste ou vraie conduit à prétendre numériser ce qui ne saurait l’être, en l’occurrence des processus d’inter – subjectivité (sur les considérations socio-économiques associées, voir par exemple J.P. Dupuy, 2014).
20Les anciens comptables, ceux du commerce, pouvaient raisonnablement contourner ce problème fondamental en se référant aux seules transactions historiquement traçables et formellement représentées par un nominal. Mais leur description est devenue trop contrainte donc trop pauvre pour traduire la complexité des organisations modernes. Des anticipations à proprement parler spéculatives tiennent lieu dorénavant de fondement à la démarche comptable. Ce renversement de la démarche apparaît d’une portée à la fois symbolique et radicale. Les illustrations en sont multiples, à commencer par celle du calcul de la valeur des immobilisations, matérielles ou immatérielles. Ce calcul tend en effet à l’expression d’un compromis entre l’expression d’un héritage, d’une histoire, – l’achat – et celle d’un potentiel attendu, en quelque sorte imaginé, – les revenus attendus – et ainsi lié au contexte socio politique (Burlaud, Colasse, 2010).
21Pour dépasser ce type d’ambiguïté, du moins en apparence, le normalisateur s’en remet à des formulations conventionnelles, forcément compliquées et obscures, et de l’ordre du pari. Par exemple, la maintenance des immobilisations sera décrite comme parfaitement planifiée et valorisable. Les « cash-flows » – mais qui sait définir un cash-flow ? – futurs apportés par les dites immobilisations seront représentés comme parfaitement séparables entre eux et de ceux liés à d’autres origines. Ils seront dès lors supposés identifiables et mesurables sans ambiguïté dans le temps et dans l’espace. En quelque sorte, le futur sera ainsi rendu indépendant du passé. Le capital matériel sera séparé du potentiel humain qui l’entoure. Plus généralement, les interdépendances organisationnelles seront implicitement occultées.
22La numérisation de l’avenir prend une figure plus spéculative encore lorsqu’elle s’éloigne de tout ancrage matériel, par le biais notamment de certaines provisions, ou des mécanismes de transfert de charges qui en tiennent lieu. Plus encore que les amortissements, les provisions, et les effets de leur constitution sur le résultat, constituent une expression symbolique de l’incertitude, pour ne pas dire de l’imaginaire. Tel est typiquement le cas des provisions dites environnementales, à ce point indécidables et incalculables que la pratique en reste complètement opportuniste et mimétique (Maurice, 2012). Mais le problème s’étend évidemment à la prise en compte de toutes les autres considérations sociétales, de la très courte à la très longue échéance (Colasse, 2012).
23Le démantèlement des centrales nucléaires constitue à cet égard un des repères d’actualité les plus significatifs. Mais bien d’autres exemples et tentatives de numérisation des externalités suscitent la perplexité des comptables et des économistes (J.P. Dupuy, 2014). C’est qu’ils se trouvent au fond renvoyés à la question du sens même des organisations, donc à celle de la délimitation de leurs contours spatio-temporels, autrement dit à l’une des hypothèses fondamentales de la gestion, déjà énoncée ici : « soit une organisation bien définie… », une entité comptable autrement dit. C’est dire que, en poursuivant son projet de chiffrage réducteur des représentations de cette improbable organisation, le comptable doit questionner l’essentiel des hypothèses fondamentales de la gestion. Il ne peut les contourner, ou s’en affranchir implicitement, sauf à déroger à ses principes de vérité et de fidélité (Y. Dupuy, 2006), et c’est peut-être en cela qu’il peut aider à mieux les distinguer et mieux les formuler. Mais c’est aussi par là qu’il en perçoit les multiples facettes et prolongements, et même l’éventualité de leur transformation en impasses ou en dilemmes.
24Doit-il pour autant sacrifier au retour à la complexification des images, rendu par ailleurs si tentant par les techniques informatiques et la prolifération des expertises ?
2. De la complexification comptable
25La complexité, ou la complexification, des figures comptables des organisations, est désormais présentée comme une fatalité réflexive. L’image de l’isomorphisme est d’ailleurs souvent avancée, au regard de la complexité supposée des systèmes de gestion. Dit autrement, le problème devient alors de gérer le foisonnement numérique bien plus que celui de gérer grâce au foisonnement numérique. Ce problème, et les hypothèses de structuration sous-jacentes, ont certes été explorés depuis bien longtemps par les théoriciens des organisations, de la décision, et de l’information (par exemple Arrow, 2000). Mais c’est justement en cela qu’il renvoie le comptable aux limites et au sens de sa discipline : à quelles conditions en effet la comptabilité peut-elle rester porteuse d’informations, plus que de données perçues comme toujours plus obscures donc non partageables (Weick, 1995) ? En quoi par conséquent, et en quelles circonstances, ces données restent-elles utiles à la prise de décision, c’est-à-dire pertinentes ? Quels liens établir entre cette pertinence et le foisonnement numérique qui l’accompagne ? Au-delà, et selon une intention sans doute plus ambitieuse, ces représentations peuvent-elles contribuer à la constitution ou à la reconstitution d’un récit organisationnel de la performance et de la pérennité (Y. Dupuy, 2009) ?
2.1. De la gestion comptable du foisonnement numérique
26Le comptable et son voisin – son cousin ? – le contrôleur de gestion, sont désormais confrontés de façon aiguë aux dilemmes liés aux possibilités et aux limites, de la numérisation. L’enrichissement potentiel des représentations informatiques ne peut en effet que se heurter à cette « barrière de complexité » que symbolise la formule du « trop d’information tue l’information », et qu’a énoncée et analysée depuis longtemps le principe de rationalité limitée. Trop compliquées et variées, les images chiffrées restent en effet incomprises et par suite inutilisées. Trop schématiques et réductrices, elles disent trop peu, et risquent de laisser l’essentiel ignoré. En ces termes, le problème fondamental du comptable-contrôleur gestion devient d’opérer des arbitrages entre le « simple » et le « complexe », au sein des représentations de plus en plus abstraites et virtuelles proposées aux gestionnaires et à tous les gestionnaires. Au-delà, ce type de réflexion rejoint des questionnements sociétaux devenus essentiels : à l’exemple de l’individu post-moderne, l’organisation hautement numérisée se trouvera-t-elle en effet « augmentée » plutôt que « simplifiée », « algorithmée » plutôt que laissée à sa liberté d’imaginer un avenir, « liquéfiée » plutôt que « re- ou sur- structurée » (Lorino, 2012 ; Bollecker, Naro, 2014) ?
27En l’occurrence, et pour s’en tenir à une lecture gestionnaire, les interrogations du comptable ne font que renvoyer à quelques mythes fondateurs des théories de la décision. Ils remettent en lumière l’hypothèse de choix organisationnels rendus toujours plus complètement « structurables » ou même « programmables » grâce à l’informatique, comme si la rationalité relative pouvait et devait s’effacer au profit d’une hypothétique rationalité substantielle. À l’origine, il était ainsi question de « produits-programmes » quasi-universels quoique paramétrables, applicables notamment, et souvent principalement, à la comptabilité et à ses annexes ou dérivées immédiates. Désormais, l’avatar de ces produits-programmes s’est imposé sous la figure des Progiciels de Gestion Intégrés, les « PGI ».
28Ces derniers ont progressivement atteint un extrême niveau d’intégration formelle et de complication de leurs paramétrages. Ils sont ainsi devenus quasiment incompréhensibles, sauf par un cercle d’initiés plus proches de l’informatique que des questions organisationnelles et comptables. Ainsi, les comptables paraissent dorénavant devoir se confronter à plus experts qu’eux-mêmes. Parallèlement, et par la force des complications techniques, leurs auditeurs se trouvent de plus en plus souvent réduits à des simulacres de contrôle (Pérès, 2012). Prises dans leur ensemble, les organisations paraissent même se structurer fréquemment en fonction des PGI, et non l’inverse. Des échecs en ont résulté, sans pour autant porter atteinte aux mythes associés à l’automatisation des organisations (Bollecker, Naro, 2014).
29Ces captages apparents de l’expertise comptable apparaissent désormais comme des processus précurseurs de ceux à l’œuvre dans les autres domaines de la gestion. Leur logique tend à gagner l’ensemble des organisations. L’expert ou le conseiller extérieur ont ainsi pu imposer fréquemment la figure d’une compétence présentée et acceptée comme inatteignable, du moins par les membres déjà en place des communautés organisationnelles. Ces derniers ont par là même été considérés comme figés dans un immobilisme et dans des routines leur interdisant, justement, d’appréhender les complexités nouvelles. Ainsi, de même que, dans le cadre des PGI, les comptables et les contrôleurs de gestion se sont trouvés menacés de perdre la maîtrise de leur comptabilité et de leurs outils, chaque responsable se trouve potentiellement confronté à la dépossession de ses responsabilités et de son pouvoir. Un peu comme s’il était dépassé, malgré lui, par la complexification voulue ou subie, réelle ou hypothétique, des systèmes à gérer.
30Et cependant, de façon parfois étrange, les comptables et les contrôleurs, praticiens et chercheurs, ont souvent accepté, tenté de valider, puis organisé un recours en quelque sorte mimétique au foisonnement apparent d’outils supposés novateurs : approches par activité, tableaux de bord stratégiques, mais aussi normes comptables internationales, généralisation au secteur public des modèles de la comptabilité privée, etc (Y. Dupuy, Naro, 2011). Les mythes de la rationalité substantielle entreprennent une sorte de reconquête, ou de colonisation, le mot est souvent utilisé. Cette dernière s’étend progressivement à l’ensemble de la gestion. Elle invente ou réinvente des individus de nouveau transparents, interchangeables, et des organisations sans histoire, dans toutes les acceptions du terme (Bollecker, Naro, 2014).
2.2. De la possibilité d’un récit comptable
31La prolifération des données et normes comptables paraît donc aller de pair avec un risque de confusion informationnelle et même organisationnelle. Pourtant, elle se construit et se justifie en tant que réponse normative et technique au principe de comparabilité des organisations, aussi bien dans le temps et dans l’espace. Les organisations desquelles et auxquelles parle la comptabilité seraient ainsi rendues, par hypothèse et par représentation, en quelque sorte quasi-stables et par suite comparables avec elles-mêmes et entre elles. En cela elles convoquent de nouveau la catégorie épistémologique à proprement parler fondamentale du gestionnaire, celle de March et Simon : les organisations. C’est en effet cette dernière que tous les comptables et gestionnaires mobilisent constamment, quoique de façon le plus souvent implicite. Implicite tant il est vrai que, au-delà de leurs images comptables, ces organisations semblent méthodologiquement insaisissables, irréductibles en tout cas à quelques traits essentiels, facilement observables. Nulle recherche qui ne manque d’ailleurs de regretter, dans l’énumération finale de ses propres limites, de s’être bornée à l’étude d’un cas trop « singulier », ou à celle d’un échantillon trop « limité », et par là faiblement représentatif de la variété des organisations, justement.
32Les comptables sont quant à eux, par définition en quelque sorte, familiers du dépassement de ce paradoxe. Ils parviennent en effet à représenter, envers et contre tout, et selon un cadre apparemment homogène, une multitude d’organisations pourtant radicalement différentes les unes des autres. En cela, ils sont habitués à raconter à la fois une histoire et des histoires, à concilier en permanence la singularité et l’universalité, à rendre compte de ce qui fait que chaque organisation est comparable aux autres et cependant unique par son passé et son avenir. Quoique contraints par des normes et des règles professionnelles, ou grâce à elles, ils prétendent en effet donner du sens aux chiffres, signifier leur relativité ou leur subjectivité, et par là les transformer en outils d’intelligence des processus qui animent et entourent l’organisation. La PME peut alors être rapprochée du groupe multinational ou de l’hôpital. Mais il reste bien sûr à discuter du sens des agrégations ou des différences ainsi rendues calculables (Colasse, 2012).
33En revanche, pour chaque organisation prise dans sa spécificité, l’évolution particulière des comptes permet souvent de déceler et de raconter, les succès et les échecs, et leurs racines, pour peu que les contrôleurs de gestion se mêlent de leur traduction. Ces mêmes comptes parviennent aussi, et au-delà, à livrer des signes de l’influence de l’environnement, ou même de l’exercice de la responsabilité sociale. Ici une variation de charge inhabituelle, ou un produit d’occurrence peu fréquente, là une provision nouvelle, ou un passif surprenant. Seront alors implicitement convoqués non seulement le comptable et le contrôleur de gestion, mais aussi le responsable des ressources humaines, celui du marketing, de l’environnement, et quelques autres sans doute.
34C’est une façon de se rappeler que si la comptabilité et ses dérivées ne peuvent prétendre tout dire, elles suffisent cependant pour comprendre et apprendre beaucoup. Encore doivent-elles pour cela échapper à la fois aux simplifications extrêmes ou aux complications inutiles. Un résultat global peut éventuellement impressionner, mais il ne raconte jamais grand-chose à propos de l’organisation qui l’annonce. Une avalanche de tableaux et de graphes n’apporte guère plus, si ce n’est qu’elle semble parfois vouloir dissimuler l’essentiel. De ce point de vue, l’information dite sociétale devient le domaine d’illustration et d’investigation par excellence (voir les illustrations rapportées dans Alcouffe et al., 2013).
35Ainsi, les préoccupations « modernes » des comptables rejoignent le dilemme permanent du gestionnaire, praticien ou chercheur : trop isolé et spécialisé, il se cantonne à des représentations partielles et partiales, et qui n’ont guère de chance de faire sens au plan de l’organisation. Il risque en même temps d’ignorer, ou de s’affranchir trop rapidement, des impératifs élémentaires de la gestion, comptables en particulier. Mais le comptable, ou plutôt le contrôleur de gestion, sont bien placés pour rappeler, à ce moment-là, les vertus de la complémentarité et les impératifs d’une gestion pérenne plutôt fondée sur la reconnaissance réciproque et l’esprit d’équipe, comme dans bien des PME, que sur l’expression exacerbée et parcellisée d’hypothétiques expertises, comme dans nombre de grandes organisations, publiques ou privées (Mignon, 2013).
Bibliographie
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Dérives et perspectives de la gestion
Échanges autour des travaux de Julienne Brabet
Anne Dietrich, Frédérique Pigeyre et Corinne Vercher-Chaptal (dir.)
2015
La santé, bien public mondial ou bien marchand ?
Réflexions à partir des expériences africaines
Bruno Boidin
2014
Travail, luttes sociales et régulation du capitalisme dans la Chine contemporaine
Clément Sehier et Richard Sobel (dir.)
2015
Communication et organisation
perspectives critiques
Thomas Heller, Romain Huët et Bénédicte Vidaillet (dir.)
2013
La finance autrement ?
Réflexions critiques sur la finance moderne
Bernard Paranque et Roland Pérez (dir.)
2015
La fabrique de la finance
Pour une approche interdisciplinaire
Isabelle Chambost, Marc Lenglet et Yamina Tadjeddine (dir.)
2016
La Responsabilité Sociale de l'Entreprise
Nouvelle régulation du capitalisme ?
Frédéric Chavy, Nicolas Postel, Richard Sobel et al. (dir.)
2011
Agro-ressources et écosystèmes
Enjeux sociétaux et pratiques managériales
Bernard Christophe et Roland Pérez (dir.)
2012
Dictionnaire des conventions
Autour des travaux d’Olivier Favereau
Philippe Batifoulier, Franck Bessis, Ariane Ghirardello et al. (dir.)
2016
Repenser l'entreprise
Une théorie de l'entreprise fondée sur le Projet
Alain Desreumaux et Jean-Pierre Bréchet
2018
