Préliminaires des parties du livre
Texte intégral
1Réfléchir à la manière dont les sciences de gestion pourraient être utiles à la société suppose, de la part des chercheurs, un engagement et des choix d’ordre épistémologique. C’est ce à quoi nous invitent les auteurs réunis dans cette deuxième partie.
2Dans « Repenser la GRH ? », Julienne Brabet insistait déjà sur la nécessité d’adopter une posture générale qui soit à la fois ouverte et rigoureuse, réfléchie et utile à l’action, capable d’éclairer les décideurs tout en prenant en compte les multiples tensions et contradictions qui constituent le quotidien des organisations. Contextualisée, prenant en compte les réalités historiques, habilitant l’ensemble des acteurs concernés, engagée pour le bien commun et utile à l’action : voilà en quelques mots la vision alternative proposée pour une discipline, la GRH, déjà tentée à l’époque par la facilité instrumentale.
3Mais loin de se limiter à la GRH, l’approche développée dans cet ouvrage incarne une vision plus large des sciences de gestion et interroge leur capacité, en tant que sciences sociales, à intégrer dans leur réflexion les effets de leur production, dans une démarche responsable. Ainsi la gestion ne saurait-elle se limiter à l’invention et au développement de tout un arsenal de techniques ou d’instrumentations de plus en plus sophistiquées. D’une façon ou d’une autre, il est temps pour elle de mettre au cœur de ses préoccupations les effets, intentionnels ou non, qu’elle produit sur les hommes et les organisations et donc sur la société.
4Les textes réunis ici proposent différents développements sur la manière dont une posture renouvelée de la gestion pourrait s’exprimer.
5Le texte de Didier Cazal s’interroge sur le bien-fondé des préconisations généralement adressées aux apprentis chercheurs – i. e. les doctorants – et souligne les risques découlant des conseils qui leur sont donnés, dans les manuels de méthodologie, en matière d’épistémologie.
6Le choix d’un paradigme ex ante servant d’ancrage à la recherche fait d’abord courir au jeune chercheur le risque d’un éloignement des problèmes de terrain qui vont être étudiés, et donc que ce paradigme soit finalement dénué de sens. Ensuite, les hypothèses fondamentales découlant de ce paradigme, informent bien sur la nature de la connaissance, sa production et la manière de l’élaborer. Mais rien n’est dit dans les manuels faisant autorité quant à la manière dont ces hypothèses se traduisent concrètement dans les courants de recherche. Enfin, à la lecture de ces manuels, on s’interroge sur la cohérence épistémologique des démarches proposées, dans la mesure où l’idée que chaque paradigme se traduirait par la mobilisation d’objectifs et de méthodes spécifiques, est largement discutable.
7L’auteur conclut en rappelant l’importance de la nature du projet de recherche qui consiste davantage en la résolution d’énigmes empiriques qu’en la mise en œuvre a priori d’un paradigme donné. Une réflexion épistémologique de qualité ne saurait donc se réduire à l’identification ex ante d’un paradigme donné.
8S’inscrivant dans une même veine épistémologique, le texte proposé par Yves Dupuy plaide, à partir d’une réflexion sur la comptabilité, ses objets et ses méthodes, pour une non-spécialisation de la gestion et son ouverture, notamment sur ses dimensions sociales et sociétales.
9Souvent réduite à sa dimension technique, la comptabilité apparaît souvent comme une sous-discipline « ennuyeuse », parce que trop simple, monotone, d’un intérêt trop étroit. Pourtant, l’auteur montre qu’elle offre en réalité des possibilités de compréhension fine des organisations, dès lors que les données qu’elle produit nécessitent d’être interprétées et mises en perspective. Apparemment simples, les objets comptables interrogent en effet la vie de l’organisation, sa performance et ses capacités, sa survie à court terme ou sa pérennité.
10Derrière la simplification comptable se cache ainsi une complexité organisationnelle qui remet en question aujourd’hui les frontières même de la comptabilité. L’usage généralisé des techniques informatiques alimente en effet une production foisonnante de données qui peinent à faire sens pour des acteurs autres que comptables, notamment les dirigeants. C’est donc bien la question de la contribution de la comptabilité à la décision qui est alors posée.
11Yves-Frédéric Livian s’efforce quant à lui d’analyser en quoi les principes proposés dans « Repenser la GRH ? », auxquels il a lui-même contribué, peuvent être aujourd’hui mobilisés pour rendre compte de la gestion internationale des ressources humaines (GIRH). En effet, celle-ci s’est fortement développée sous l’effet de la mondialisation et l’auteur montre que les manuels qui en traitent restent largement prisonniers d’une approche mainstream classique, fonctionnaliste et managérialiste. Il existe pourtant d’autres approches plus propices à prendre en compte la complexité des situations, des contextes et des populations concernées. L’auteur présente ainsi plusieurs approches critiques et non pas seulement celles issues du courant des Critical Management Studies.
12Pour autant, les tentatives de nombreux travaux pour échapper à ce mainstream ne sont pas exemptes de quelques dérives, dont témoignent notamment les excès du culturalisme ou ceux d’une explication « néocoloniale ». En outre, la condamnation de toute normalisation, portée par les chercheurs des pays occidentaux ne correspond pas aux besoins des pays non occidentaux qui ne se retrouvent pas nécessairement dans un débat qui oppose fonctionnalisme et critique. C’est pourquoi la GIRH offre aujourd’hui un nouveau défi aux chercheurs, tant la mondialisation fait naître des problèmes inédits et en accroît la complexité.
13Pour clore cette deuxième partie, le texte de Jean-François Chanlat retrace d’abord dans un large panorama les conséquences pour le monde occidental de la financiarisation des économies, accompagnée de pratiques de gestion en vigueur depuis plus d’un quart de siècle : baisse de la productivité, ralentissement de la croissance, appauvrissement des salariés, diminution de la protection sociale, accroissement des inégalités, etc. Si ces réalités sont désormais bien connues, leur rappel permet de nourrir une réflexion plus novatrice sur la dimension éthique justifiée par la question du rôle des enseignants-chercheurs face à de telles réalités.
14L’auteur plaide ainsi pour un engagement responsable de l’enseignant-chercheur en gestion. La responsabilité de l’entreprise suppose qu’elle prenne en compte systématiquement les effets sur la communauté environnante des actions qu’elle mène ou des produits qu’elle fabrique. Le rôle de l’enseignant-chercheur est alors d’aider, de contribuer à ce comportement en éclairant les entreprises par des analyses qui osent la contradiction, le point de vue hétérodoxe et la mise en lumière des dérives liées aux idéologies du moment.
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Dérives et perspectives de la gestion
Échanges autour des travaux de Julienne Brabet
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La santé, bien public mondial ou bien marchand ?
Réflexions à partir des expériences africaines
Bruno Boidin
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Travail, luttes sociales et régulation du capitalisme dans la Chine contemporaine
Clément Sehier et Richard Sobel (dir.)
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Communication et organisation
perspectives critiques
Thomas Heller, Romain Huët et Bénédicte Vidaillet (dir.)
2013
La finance autrement ?
Réflexions critiques sur la finance moderne
Bernard Paranque et Roland Pérez (dir.)
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La fabrique de la finance
Pour une approche interdisciplinaire
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2016
La Responsabilité Sociale de l'Entreprise
Nouvelle régulation du capitalisme ?
Frédéric Chavy, Nicolas Postel, Richard Sobel et al. (dir.)
2011
Agro-ressources et écosystèmes
Enjeux sociétaux et pratiques managériales
Bernard Christophe et Roland Pérez (dir.)
2012
Dictionnaire des conventions
Autour des travaux d’Olivier Favereau
Philippe Batifoulier, Franck Bessis, Ariane Ghirardello et al. (dir.)
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Repenser l'entreprise
Une théorie de l'entreprise fondée sur le Projet
Alain Desreumaux et Jean-Pierre Bréchet
2018
