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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral 1. L’approche interdisciplinaire des sciences de gestion au service de la compréhension contextualisée de l’industrie financière 2. L’approche multi-méthodes au service de l’investigation empirique de l’industrie financière ou le dépassement des dichotomies traditionnelles en sciences de gestion Conclusion Bibliographie Auteur

    Dérives et perspectives de la gestion

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 2. Comprendre l’industrie des marchés financiers : comment faire parler le terrain ?

    Faycel Benchemam

    p. 31-42

    Texte intégral Bibliographie Auteur

    Texte intégral

    1Lorsque l’on m’a demandé de participer à cet ouvrage en hommage aux travaux de Julienne Brabet, le passé est venu à ma rencontre. J’ai le souvenir très précis du premier entretien au cours du mois de novembre 2004 avec celle qui allait devenir ma directrice de thèse et qui d’emblée me déclara : « Je ne veux pas d’une thèse de salon ! ». Notre sujet de thèse allait être les modes de gestion dans l’industrie financière française, et se posait inéluctablement la question de l’accès au terrain des structures mais surtout des salariés de cette industrie financière.

    2Profitant du développement spectaculaire des marchés financiers au cours de la précédente décennie, ces professionnels avaient su s’imposer comme acteurs incontournables de leur fonctionnement. En effet, c’est à partir du milieu des années 1990 que les marchés financiers internationaux ont connu un développement considérable en même temps que s’est constituée une véritable industrie de l’investissement institutionnel (Benchemam, 2012).

    3Nous nous sommes spontanément demandé comment ces salariés étaient gérés dans le champ de cette industrie et quelle influence exerçaient ces modes de gestion sur leurs représentations et sur leurs pratiques (Bournois et Brabet, 1993) et cela d’autant plus que de nombreux « dysfonctionnements » commençaient à être signalés : scandale ENRON, éclatement de la bulle Internet… mais ces professionnels restaient encore inconnus du grand public et surtout de l’apprenti chercheur en gestion que j’étais. Plus tard, à la fin de notre travail doctoral, la crise des subprimes, la faillite de Lehman Brothers (quelques mois avant notre soutenance), les pertes de 4,9 milliards d’euros subies par la Société Générale suite aux opérations menées par l’un de ses traders ont révélé au grand public une catégorie particulière de l’activité des banques françaises, celle relative à leurs opérations sur les marchés financiers internationaux.

    4Les études académiques sur le travail de ces acteurs de la finance de marché avaient été surtout menées par les théoriciens de la finance ou les sociologues. Leurs perspectives et finalités de recherche nous apparurent vite éloignées des préoccupations des chercheurs en gestion des ressources humaines. Il nous semblait donc indispensable de nous (ré) approprier ce qui nous semblait être une gestion particulière du travail afin de mieux comprendre les enjeux de ces acteurs et des personnes qui les géraient. L’idée était d’identifier les conséquences de cette gestion sur le travail même de ces acteurs et intuitivement nous nous sommes demandé si ces modes de gestion du travail n’étaient pas une des causes des « dysfonctionnements » que commençait à connaître l’industrie financière française et internationale.

    5Il nous restait donc à investiguer ce terrain de l’industrie financière française et les principaux apports méthodologiques dans nos recherches furent de contextualiser ce cadre par une approche interdisciplinaire des sciences de gestion (1) mais également par une approche que nous avons qualifiée de « multi-méthodologique » (2).

    1. L’approche interdisciplinaire des sciences de gestion au service de la compréhension contextualisée de l’industrie financière

    6Mobiliser dans la revue de littérature et dans notre démarche empirique une approche interdisciplinaire fut essentiel selon nous à la compréhension du champ de la finance de marché. Car les différentes théories mobilisées ne nous semblaient pas antagonistes mais bien complémentaires puisqu’elles permettaient de mieux saisir les représentations des acteurs, comment ceux-ci participaient à la construction de ce champ et en même temps comment ce champ les habilitait et les contraignait : comment, en définitive, se construisait le champ de la finance de marché.

    7Ce choix du qualificatif « interdisciplinaire » par rapport à celui de « multidisciplinaire » n’est pas anodin. Comme le note très justement Weiss (1973, p. 26), mobiliser une approche multidisciplinaire suppose l’absence d’éléments qui assurent la cohésion du sujet de recherche contrairement aux études de caractère interdisciplinaire qui, dans un objectif d’interprétation et de compréhension de faits sociaux, vont au-delà d’une simple accumulation de disciplines. Pour cet auteur (1983, p. 10-11), le savoir ne peut être « le total d’une série d’additions, mais le résultat, fût-il parfois douteux ou discutable, d’une série d’articulations ou d’interférences entre différents facteurs autonomes. Les distinctions et les oppositions rigides, tout ce qui isole les matières d’apport en fortins sans portes ni fenêtres, apparaissent de plus en plus inadéquates et arbitraires. Ce savoir n’est, donc, pas une “somme” contenue dans un inventaire précaire (et poussiéreux), mais un entrelacement de routes à l’horizon quelquefois lointain. ».

    8Cela suppose le dépassement d’une approche faite d’« application spécialisée » de disciplines telles que l’économie, le droit, la psychologie, la sociologie etc. Ce débat est au cœur de la définition même des sciences de gestion et nous rejoignons là l’analyse de David et al. (2000) qui perçoit les sciences de gestion, non pas comme une simple compilation d’instruments hétérogènes et spécialisés, mais comme une science capable d’appréhender des problématiques relatives à l’action collective analysant un ensemble de processus organisationnels de « décision, rationalisation, représentation, légitimité, coopération, prescription » (p. 2).

    9Cette volonté de comprendre l’action collective et de participer à la recherche en sciences de gestion implique de repenser l’appropriation des autres disciplines des sciences sociales : « L’objet de recherche des sciences de gestion ne se réduit en définitive ni à une sociologie appliquée, ni à une économie appliquée, quand bien même ces dernières feraient de l’entreprise ou de l’organisation leurs centres d’intérêt. » (David et al., 2000, p. 2). Celles-ci doivent être mobilisées afin de mieux saisir « la construction de processus viables d’appartenance, de connaissance ou d’échange » entre les acteurs au sein de l’organisation. L’unité et la spécificité des sciences de gestion reposent donc sur leur capacité à « reconnaître ce qu’il y a d’inédit et d’inattendu dans les résultats qui découlent des travaux [des sciences sociales] » (ibid., p. 3) en dépassant la simple juxtaposition des écoles et des différents courants. Cette démarche aboutit alors à une unité d’analyse propre aux sciences de gestion : la compréhension des phénomènes organisationnels à travers l’étude de l’action collective qui permet de situer les salariés comme acteurs et non comme simples objets de gestion (Bournois et Brabet, 1993). Nous présentons ici à titre d’exemple quelques-uns des emprunts théoriques que nous avons réalisés et leur logique.

    10Les recherches de Serge Moscovici (1984) en psychologie sociale comme celles de l’économie des conventions (Orléan, 2004) nous ont permis d’éclairer la construction des représentations collectives. La sociologie de la finance à travers les travaux d’Olivier Godechot (2001) nous a permis de comprendre la formation des habitus des acteurs de la finance. La finance comportementale (Clayman et Schwartz, 1994 ; Barber et Odean, 2001) nous a permis de saisir le comportement d’individus faisant preuve de biais cognitifs dans leur intervention au sein des marchés financiers, finance comportementale s’opposant au paradigme néo-classique qui représente des acteurs économiques purement rationnels. En droit, nous nous sommes centré sur la construction de règles habilitant et contraignant les acteurs, règles elles-mêmes structurées par la représentation de l’efficience du marché, concept central de la finance de marché qui considère les salariés de l’industrie financière en général et les analystes financiers en particulier comme des acteurs censés participer au fonctionnement efficient des marchés.

    11Les travaux sur le mimétisme organisationnel, tel que décrit par Di Maggio et Powell (1983), ont aussi contribué à notre analyse des processus de diffusion d’un nouveau modèle de gestion des acteurs de la finance. L’économie institutionnaliste nous a permis d’identifier le cadre macro-économique dans lequel se développe l’industrie de l’investissement institutionnel. Pour saisir les contextes internes, la sociologie des organisations et en particulier les travaux de Mintzberg (1982) nous ont aidé à identifier l’évolution des configurations organisationnelles des sociétés de bourse tandis que ceux de Michael Porter (1986) facilitaient la prise en compte des stratégies concurrentielles de ces entreprises.

    12Les travaux dirigés par Brabet (1993, 2002) sur la gestion des ressources humaines nous ont aidé à percevoir les liens entre politiques de gestion des ressources humaines et plus largement de gestion du travail, mutations des systèmes productifs, modes de gouvernance, stratégies et logiques organisationnelles des entreprises. Ils nous ont aussi sensibilisé aux influences des modes de gestion du travail sur les identités au travail, les représentations des acteurs, leurs comportements et finalement leurs productions. Enfin, l’analyse des stratégies d’acteurs telle que la mènent Crozier et Friedberg (1977) a contribué à celles des acteurs de la finance.

    13Ce n’était pas évident pour l’apprenti chercheur de pouvoir mobiliser et de confronter l’ensemble de ces théories. Nous étions fortement « habilité » par notre parcours antérieur de juriste où nos enseignants à la faculté de droit considéraient les sciences juridiques comme une discipline autonome et se suffisant à elle-même tant d’un point de vue théorique que méthodologique. Il nous a fallu donc déconstruire nos habitus de juriste, construire une analyse critique du droit (encore peu opérée à notre connaissance) et appréhender notre recherche en l’inscrivant dans les voies que Brabet avait tracées (1993) à l’instar de Pichault et Nizet (2000) dans une perspective contextualiste de la gestion des ressources humaines.

    14De Brabet, nous avons retenu pour guider notre démarche ses préconisations en matière de construction des savoirs qu’elle rattache au modèle de la gestion des contradictions. Elle décrit alors une approche s’appuyant sur plusieurs disciplines des sciences sociales et mobilisant différentes méthodes afin de produire des savoirs utiles aux acteurs. Elle cite (1993, p. 130) Aubert et Gaujelac ainsi que Chanlat pour illustrer son propos : « Un objet complexe comme une organisation ne peut être appréhendé à partir d’un cadre mono-théorique. Il nécessite au contraire la construction d’un modèle complexe à partir de plusieurs disciplines. Il s’agit d’une démarche multipolaire qui consiste à croiser les apports d’approches différentes, à adopter plusieurs perspectives, à éclairer les phénomènes étudiés en partant de problématiques fondées sur plusieurs théories. » (Aubert et Gaulejac, 1991, p. 330-331) ; « Réunir ce qui était jusque-là séparé, mettre en évidence des dimensions largement oubliées, réaffirmer le rôle du sujet, de l’expérience, de la symbolique dans les organisations, tout en les resituant dans leurs cadres socio-historiques, telle est l’ambition de cette anthropologie de l’organisation que nous cherchons à bâtir. » (Chanlat, 1990, p. 25).

    15De Pichault et Nizet (2000), nous retenons leur mobilisation des approches contextualistes pour caractériser tous les phénomènes et situations (contenus, contextes, processus) que notre objet de recherche recouvre. L’approche contextualiste développée par Pettigrew (1987) et mobilisée par ces auteurs au service de la GRH nous a guidé dans notre volonté de saisir les différents niveaux d’analyse organisationnelle et d’intégrer ces différents corpus théoriques : le cadre théorique du contextualisme (Pettigrew, 1990) « se présente comme une manière d’approcher le changement et met l’accent, pour ce faire, sur trois concepts clés et leurs interrelations : respectivement, le contenu, le contexte et le processus. (…) D’un point de vue contextualiste, on considère en effet que les jeux d’acteurs sont contraints, au moins en partie, par les contextes, mais en même temps qu’ils les construisent – c’est précisément dans ce sens que nous venons de parler de la dimension subjective des contextes – et ainsi les transforment. Cette conception rappelle les travaux de Giddens (1979) selon lequel le contexte n’est pas seulement une barrière à l’action, mais est également produit par celle-ci. » (Pichault et Nizet, 2000, p. 31-32).

    16Ce cadre théorique nous a permis d’appréhender les relations entre l’évolution des contextes externes (l’industrie financière) et internes (les stratégies et les configurations organisationnelles des sociétés opérant sur les marchés financiers, leurs méthodes de GRH), les processus d’interaction entre les acteurs (traders, gestionnaires de fonds, analystes, vendeurs, directeurs de l’analyse finance ou du trading) ainsi que les contenus soumis à la transformation (représentations, pratiques et productions de ces acteurs et tout particulièrement d’une catégorie d’entre eux : les analystes financiers).

    17Dans notre travail doctoral, nous n’avons pas été exhaustif dans l’exploration du vaste domaine des théories qui nous ont aidé à apporter des réponses aux questions que nous avions posées : quels sont les modes de gestion des acteurs de la finance de marché et leur influence sur leurs productions ? En tant que jeune chercheur, nous ne prétendions pas maîtriser l’ensemble de ces théories, simplement nous avons tenté d’articuler des niveaux d’analyse qui nous permettaient de mieux définir notre objet de recherche et de mieux interroger les acteurs.

    18Cette interrogation des acteurs et la façon de les appréhender par le biais des entretiens semi-directifs fut le second apport de notre processus d’initiation à la recherche.

    2. L’approche multi-méthodes au service de l’investigation empirique de l’industrie financière ou le dépassement des dichotomies traditionnelles en sciences de gestion

    19L’accès au terrain : la principale appréhension du jeune chercheur et… de sa directrice de thèse. La force des apports méthodologiques de Brabet (1993) fut, à l’approche mobilisant plusieurs corpus théoriques et plusieurs niveaux d’entrée, de faire répondre la mobilisation de méthodologies aptes à saisir à la fois les dimensions subjectives et les dimensions objectivées (au moins provisoirement) de l’industrie financière et de son contexte dans une intention tantôt exploratoire, tantôt confirmatoire.

    20La volonté de ne pas se lancer dans « une thèse de salon » nécessitait de déterminer ensemble des méthodes adaptées aux questions que nous avions soulevées. Dès le départ, nous avions décidé de dépasser la traditionnelle dichotomie entre recherche qualitative et quantitative. Tout comme la dichotomie épistémologique subjectif/objectif, cette distinction soulevait des interrogations : s’agissait-il par exemple d’abord d’un choix instrumental ou paradigmatique ? L’option serait-elle de choisir entre une méthode quantitative objective et rationnelle car garantie par l’utilisation de la mesure et de la statistique et une autre qualitative biaisée par la subjectivité de l’individu (observateur-observé, intervieweur-interviewé) ? Comme le soulignait dès 1988 Brabet, ce clivage semblait quelque peu dépassé en sciences de gestion comme l’illustrait l’évolution des traitements statistiques « quantitatifs » permettant le traitement de données « qualitatives » d’entretiens non-directifs : « Il ne nous paraît pas possible de distinguer un paradigme positiviste unifié auquel viendraient s’arrimer logiquement des méthodologies et un second paradigme, en opposition avec le premier, qui s’incarnerait dans des méthodes d’accès au terrain bien différentes. » (Brabet, 1988). Le choix de dispositifs méthodologiques dépend avant tout de la problématique et du projet de recherche (Brabet, 2003). Celui que nous avions défini ensemble allait délimiter les méthodologies utilisées et impulser un effort de théorisation avec la mise en avant « des conceptions, des représentations, plus ou moins explicites, plus ou moins formalisées du fonctionnement des individus, des groupes et des organisations, de leurs productions idéelles et matérielles, du champ qu’ils structurent et qui les influence » (Brabet, 2003, p. 888).

    21En termes de recueil comme de traitement, nous avons donc conjugué les méthodes, préférant utiliser le terme d’« informations » à celui de « données » (Brabet, 2003, p. 890). En effet, les informations recueillies ne sont pas des données en tant que telles, « neutres », directement utilisables. Elles nécessitent un travail d’explicitation dans leur utilisation et leurs effets. Pour recueillir les informations nous nous sommes surtout reposé sur l’entretien semi-directif qui permet un accès privilégié aux représentations des acteurs.

    22En effet, les informations recueillies par l’entretien utilisant le langage, ont la particularité d’être riches dans la compréhension des phénomènes ou comportements. En se concentrant sur les expériences et représentations des acteurs, elles nous ont permis une compréhension du sens des faits sociaux plutôt que la validation d’hypothèses. Il fut utilisé comme moyen privilégié de recueil d’informations pour tenter d’appréhender les représentations : « Le chercheur part du principe qu’il n’y a pas une réalité objective mais, plusieurs réalités construites socialement et c’est l’ensemble de ces réalités qu’il cherche à découvrir » (Demers 2003, p. 180). Dans cette optique, nous cherchions donc à comprendre et interpréter la réalité au niveau « individuel, groupal, organisationnel, sociétal » (Brabet, 2003) en essayant de construire « un cadre de lecture » des modes de gestion en vigueur au sein de l’industrie financière et de leur influence sur les représentations et productions des acteurs de la finance.

    23En tant que jeune chercheur, nous préférions mobiliser ce terme de « cadre » plutôt que celui de modèle théorique prenant appui sur des données d’entretien tel qu’il a été présenté par Glaser et Strauss (1967). La démarche restait cependant la même, il s’agit d’adopter des processus inductifs permettant de relier théorie et empirisme (Charreire et Durieux, 1999, p. 58). Cerner les représentations sociales impliquait donc de donner la priorité « à la conscience pratique et à la conscience discursive » (Giddens, p. 351) de ces acteurs pour comprendre le sens que ceux-ci donnent à la réalité, ce que cet auteur appelle les « façons qu’ont les acteurs de faire leurs chemins dans les contextes de la vie sociale » (p. 402). L’entretien en tant que recueil de « récits [traitant] d’acteurs, d’enjeux et de contextes » (Louart, 2003) apparaissait comme un moyen privilégié de reconstituer les démarches de mobilisation des ressources et des interprétations afin de pouvoir dresser des « modèles explicatifs » ou d’« idéaux-types », au sens de Max Weber, comme instruments d’interprétation. « Dans les sciences humaines et sociales, la recherche fondamentale ne peut construire des modèles généraux qu’en s’appuyant sur des trames de récits à plusieurs niveaux » (Louart, 2003, p. 137), renvoyant à la « fabrication-structuration » du discours comme le note Brabet (2003), qui relève qu’« il serait tout à fait illusoire de penser qu’au cours d’un entretien non directif l’interviewer n’intervient pas dans l’élaboration du message » (p. 892) faisant ainsi allusion particulièrement aux choix qu’opère l’interviewer, à la fois dans la consigne de départ fournie à l’interviewé que dans celle des reformulations, visant à provoquer des approfondissements.

    24L’entretien semi-directif, auquel nous avons adjoint le recours à d’autres méthodes de recueil des informations comme l’analyse documentaire, paraissait le plus adapté à notre volonté de saisir non seulement les représentations des interviewés mais aussi d’approfondir les modes de gestion des acteurs de la finance peu abordés dans la littérature. Ce choix de réduction de la directivité de l’entretien, qui permet au sujet de s’exprimer dans son propre langage et d’aborder spontanément des thèmes ou d’en privilégier d’autres, est une technique permettant de recueillir le maximum d’informations sur le vécu des acteurs (Crozier et Friedberg, 1977). Les premiers entretiens avec certains acteurs de la finance (analystes, gestionnaires de fonds), les représentants des institutions de régulation professionnelle et un cabinet de chasseurs de tête ont été menés avec l’aide de notre directrice de thèse, ce qui nous a permis de véritablement « apprendre » la méthodologie de la conduite d’entretien. L’un de ces entretiens qui s’est déroulé avec la directrice du centre de formation de la Société Française des Analystes Financiers, est révélateur de ce mécanisme d’apprentissage. Nous avons pu ainsi constater la façon dont notre directrice de recherche était amenée à adopter une posture empathique dans sa communication verbale et non verbale avec notre interviewée. Cette dernière, de nature froide et distante au premier abord, a su grâce à la mise en place d’une « communication authentique » nous apporter de précieuses informations. Lorsqu’elle ne nous accompagnait pas, notre directrice de recherche a procédé à la relecture de nos premiers entretiens en s’attachant à montrer les lacunes dans la formulation de nos questions, l’absence d’approfondissement de certains thèmes ou bien encore le fait que nous soyons passé à côté de « trouvailles ». Cette démarche de compagnonnage dans la conduite des entretiens nous a été indispensable dans la maîtrise d’un processus méthodologique que nous ne connaissions pas au départ (excepté bien entendu notre lecture des manuels de méthodologie) et qui s’avérait être le fondement de notre démarche empirique.

    25Cet outil de l’entretien semi-directif a été notre principale et spectaculaire découverte et nous restons encore aujourd’hui étonné des apports de cet outil dans l’interaction entre chercheur et répondant dans sa double fonction de découverte et d’investigation des modes de gestion des acteurs. Mais c’est véritablement dans sa fonction d’établissement d’une « communication authentique » comme l’a préconisé le psychologue américain Rogers (1971) que l’entretien a été une découverte. L’entretien apparaît pour cet auteur comme une technique particulièrement appropriée pour tenter de comprendre et de dépasser les mécanismes de « développement aliéné », c’est-à-dire la progression entravée de la personne vers des buts qui lui sont propres. Selon Rogers (1966), ces mécanismes sont le produit de l’expérience personnelle de l’individu (self-concept) mais également des interactions avec autrui. Ces interactions conduisent la personne à se laisser influencer par les appréciations d’autrui sur soi (appelées les conditions de valeur ou conditions of worth). Le but de Rogers est de conduire la personne à dépasser ces conditions de valeur et « de construire un moi » en accord avec le self-concept (Amado et Guittet, 2003, p. 106-107). La découverte des travaux de Rogers nous a conduit au fur et à mesure de nos entretiens à l’étonnement face à l’efficacité de cette « méthode ». En effet, il est intéressant de noter qu’en début d’entretien, la majorité des interviewés nous indiquait qu’ils avaient très peu de temps à nous consacrer. Ensuite, il était fréquent que l’entretien dépasse largement le cadre initialement prévu par l’interviewé (une demi-heure, trois quarts d’heure). Beaucoup de professionnels de la finance nous ont avoué après l’entretien leur satisfaction d’avoir été entendus (« On n’a pas beaucoup l’occasion de parler de notre métier ») évoquant même pour certains l’aspect psychanalytique de l’entretien : « C’est comme le divan » (sic). Ceci est la traduction de notre apprentissage d’une attitude empathique permettant de favoriser l’expression la plus complète possible du point de vue du répondant sans exprimer de façon implicite ou explicite un jugement, notamment de rejet, nous incitant jusqu’à présent à une formulation des questions la plus « neutre, compréhensible et impliquante » (Brabet, 2003).

    26Cet outil de l’entretien aurait pu être utilement complété par une observation sur le terrain permettant de cerner, par exemple, les « traits contextuels des lieux dans lesquels se déplacent les acteurs » (Giddens, op. cit., p. 344) ou de façon générale les interactions qui se construisent dans le travail des analystes financiers et des personnes chargées de leur gestion : attitudes routinières (ce que Giddens appelle « la conduite des activités de tous les jours », p. 402), comportements au travail qui participent à la production de représentations mais cette démarche de nature ethnologique n’a malheureusement pas été possible, d’une part du fait des contraintes propres au chercheur (ou plutôt à l’enseignant) en termes de temps et c’est là aussi que l’apprentissage du thésard allait se heurter aux limites temporelles propres au métier d’enseignant-chercheur que nous allions « approfondir » plus tard lors de l’entrée dans notre premier poste de maître de conférences. La démarche d’interaction n’est cependant pas restée lettre morte. Nous avons par la suite, confronté nos interprétations avec les acteurs, afin de les faire participer à la construction de notre recherche, en leur donnant systématiquement la possibilité de relire la transcription de leurs entretiens ou des différentes communications que nous avons présentées, mais également en sollicitant l’expertise de certains d’entre eux dans l’explication de phénomènes ou d’outils de finance de marché. Cette collaboration nous a semblé fondamentale dans un sujet aussi complexe et emprunte en même temps la démarche de Giddens pour qui l’explication scientifique n’est pas foncièrement détachée de celle des acteurs. À ce sujet, l’auteur (p. 44) parle d’entrelacement plus ou moins marqué entre les théories des sciences sociales et « théories-en-usage » tout en spécifiant que le chercheur peut mobiliser des concepts explicatifs qui ne sont pas ceux que les acteurs utilisent (« lorsqu’ils expriment de façon discursive les théories-en-usage ») notamment parce que ces derniers n’en ont pas nécessairement conscience. Mais parce que nous adhérons totalement dans notre démarche à l’ensemble des propos de Giddens (op. cit.) lorsqu’il souligne que « toutes les explications doivent au moins contenir des références implicites aux buts et aux raisons d’agir des agents ainsi qu’aux liens de ces conduites avec les éléments contraignants et habilitants des contextes social et matériel dans lesquels elles s’accomplissent. » (p. 237), nous nous situons sans doute dans un paradigme moins interprétativiste. Pour formuler très simplement notre propos bien que nous considérions que l’acteur enacte toujours son environnement (paradigme interprétatif), qu’il contribue à le construire symboliquement mais aussi matériellement, concrètement (paradigme constructiviste), nous ne doutons pas que cet environnement, ce contexte le structure, le contraigne et l’habilite aussi (paradigme positiviste et déterministe). Bien que le « contexte » soit toujours représenté et construit (intentionnellement ou non), il s’inscrit dans une histoire collective longue, il engage des espaces et des durées étendus et ne se limite pas aux fruits des interactions des acteurs en co-présence.

    Conclusion

    27Notre apprentissage de la recherche à travers la compréhension de l’industrie financière française et internationale fut de préférer finalement, comme nous l’avons déjà souligné, nous situer dans le paradigme riche et complexe de la dualité du structurel, de la structuration, tel que le propose Giddens et abandonner des distinctions plus traditionnelles dans notre discipline (qualitatif/quantitatif ; positivisme/courant interprétatif). De manière générale, la confrontation des théories grâce à la démarche contextualiste conjuguée à l’utilisation de l’entretien semi-directif nous a permis de dépasser notre parcours académique antérieur de juriste forcément « habilitant ». La découverte et l’approfondissement de ces cadres théoriques riches de Giddens à Rogers en passant par Crozier et Friedberg pour ne citer que ces auteurs qui nous ont profondément marqué, nous ont permis de souligner (et parfois d’identifier) le lien entre des évolutions macro-économiques, la construction et l’expansion d’une industrie financière française avec celles des modes de gestion et des représentations et des pratiques professionnelles des acteurs de la finance.

    28La crise économique que nous vivons depuis maintenant cinq ans conjuguée aux flux et au reflux des marchés financiers pose avec vigueur le problème de la gestion de ces acteurs : analystes financiers, traders, banquiers d’affaires, producteurs de produits financiers innovants… Notre recherche avait débuté dans une période de relative euphorie des marchés et avait été guidée dès son commencement en 2004 par les doutes que nous entretenions (avec d’autres chercheurs) sur la pérennité du mode de fonctionnement de l’industrie financière internationale. Dix ans après, c’est ce doute forcément cartésien qui constitue le socle de notre formation de chercheur en sciences de gestion et qui continuera à éclairer nos recherches.

    Bibliographie

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    Format

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    Benchemam, F. (2012). La gestion des acteurs et organisations au sein des marchés financiers (1988-2008). Entreprises Et Histoire, 67(2), 87. https://doi.org/10.3917/eh.067.0087
    Brabet, J. (1988). Faut-il encore parler d’approche qualitative et d’approche quantitative?. Recherche Et Applications En Marketing, 3(1), 75-89. https://doi.org/10.1177/076737018800300105
    Glaser, B. G., Strauss, A. L., & Strutzel, E. (1968). The Discovery of Grounded Theory; Strategies for Qualitative Research. Nursing Research, 17(4), 364. https://doi.org/10.1097/00006199-196807000-00014
    Godechot, O. (2005). Les traders. La Découverte. https://doi.org/10.3917/dec.godec.2005.01
    Pettigrew, A. M. (1987). CONTEXT AND ACTION IN THE TRANSFORMATION OF THE FIRM. Journal of Management Studies, 24(6), 649-670. https://doi.org/10.1111/j.1467-6486.1987.tb00467.x
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    • Faycel Benchemam
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    Réflexions à partir des expériences africaines

    Bruno Boidin

    2014

    Travail, luttes sociales et régulation du capitalisme dans la Chine contemporaine

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    Clément Sehier et Richard Sobel (dir.)

    2015

    Dictionnaire critique de la RSE

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    Nicolas Postel et Richard Sobel (dir.)

    2013

    Communication et organisation

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    La performance totale : nouvel esprit du capitalisme ?

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    Florence Jany-Catrice

    2012

    Agro-ressources et écosystèmes

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    Enjeux sociétaux et pratiques managériales

    Bernard Christophe et Roland Pérez (dir.)

    2012

    Dictionnaire des conventions

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    Autour des travaux d’Olivier Favereau

    Philippe Batifoulier, Franck Bessis, Ariane Ghirardello et al. (dir.)

    2016

    Repenser l'entreprise

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    Une théorie de l'entreprise fondée sur le Projet

    Alain Desreumaux et Jean-Pierre Bréchet

    2018

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    Benchemam, F. (2015). Chapitre 2. Comprendre l’industrie des marchés financiers : comment faire parler le terrain ?. In A. Dietrich, F. Pigeyre, & C. Vercher-Chaptal (éds.), Dérives et perspectives de la gestion. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.4302
    Benchemam, Faycel. « Chapitre 2. Comprendre l’industrie des marchés financiers : comment faire parler le terrain ? ». In Dérives et perspectives de la gestion, édité par Anne Dietrich, Frédérique Pigeyre, et Corinne Vercher-Chaptal. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2015. doi:10.4000/books.septentrion.4302.
    Benchemam, Faycel. « Chapitre 2. Comprendre l’industrie des marchés financiers : comment faire parler le terrain ? ». Dérives et perspectives de la gestion, édité par Anne Dietrich et al., Presses universitaires du Septentrion, 2015, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.4302.

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    Dietrich, A., Pigeyre, F., & Vercher-Chaptal, C. (éds.). (2015). Dérives et perspectives de la gestion. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.4288
    Dietrich, Anne, Frédérique Pigeyre, et Corinne Vercher-Chaptal, éd. Dérives et perspectives de la gestion. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2015. doi:10.4000/books.septentrion.4288.
    Dietrich, Anne, et al., éditeurs. Dérives et perspectives de la gestion. Presses universitaires du Septentrion, 2015, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.4288.
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