Préliminaires des parties du livre
Texte intégral
1Menée à partir des travaux de Julienne Brabet, la réflexion proposée dans la première partie de cet ouvrage autour des relations entre sciences de gestion et société serait largement inaboutie sans une référence à la conduite de thèse. En effet, dans ce projet visant à mettre la gestion au service de la société, la manière de conduire des recherches et donc d’encadrer les travaux des doctorants prend toute sa place. Particulièrement attentive à l’importance de sa mission dans ce domaine, et foncièrement soucieuse d’amener ses doctorants à conduire des recherches de qualité, Julienne Brabet aura marqué le parcours de tous ceux qu’elle a accompagnés. Trois d’entre eux ont accepté, chacun à leur façon, de s’exprimer sur la tranche de vie qu’a représentée la réalisation de leur thèse et sur la manière dont s’est nouée, développée et poursuivie encore aujourd’hui une relation particulière avec leur directrice de recherche.
2Dans le « fil de la thèse », Denis Coëdel retrace le cheminement du doctorant dans l’apprentissage, souvent long et difficile, de la recherche et du métier de chercheur. Sociologue de formation, il emprunte à Martucelli (2010) la notion d’épreuve pour appréhender et qualifier le processus de la thèse. Il y souligne notamment l’intrication des dimensions sociale et individuelle qui font du savoir, de son acquisition, de sa mobilisation dans un projet de connaissance et de sa transformation en un nouveau savoir, le fil d’une construction identitaire. Aboutissement de ce « voyage dans l’univers de l’incertain », le titre de docteur consacre une identité sociale, voire une position, où s’exprime la reconnaissance du travail réalisé ; ce titre inscrit le doctorant dans une communauté de pairs où la soutenance s’apparente à un rite de passage, permettant à l’individu de prouver sa valeur et sa professionnalité. Le « post-doctorat » met à son tour à l’épreuve la pratique du chercheur héritée de cette expérience. Cette expérience du doctorat reste bien sûr toujours singulière. Mais c’est dans l’analyse de cette singularité que Denis Coëdel appréhende l’expérience collective du processus de thèse, celle qui est commune à tous les apprentis-chercheurs.
3Dans cette épreuve de professionnalisation, l’auteur s’attache à souligner le rôle déterminant du « directeur de thèse ». Évidence, direz-vous ! Mais si ce rôle est socialement défini et reconnu, il ne préjuge aucunement de la manière de le tenir, ni de la qualité de la relation qui peut s’établir entre les deux acteurs du processus de thèse. C’est indéniablement ici une expérience rare que relate Denis Coëdel, celle d’un compagnonnage dont il analyse les ressorts. Profondément soucieuse de pédagogie, de partage d’expériences et de connaissances, Julienne Brabet revendique cette posture de « compagnon de route » dans ses interactions avec ses doctorants. Plus encore, elle place cette relation maître/apprenti au cœur même du processus de recherche. Si elle initie l’apprenti aux outils, méthodes et valeurs de l’enseignant-chercheur, elle favorise aussi l’apprentissage d’une réflexivité et d’une posture intellectuelle essentielles au métier de chercheur.
4Les termes d’une telle initiation sont développés plus avant par Faycel Benchemam. Projetant de conduire une recherche dans le champ de l’industrie financière française et de l’inscrire en gestion des ressources humaines, l’auteur veut comprendre, au-delà des modes de fonctionnement de cette industrie, ses dysfonctionnements croissants. Il explique comment, partant d’une intuition de sa directrice de thèse et d’un cheminement conjoint, il en vient à interroger le rôle des professionnels de la finance dans la production de ces dysfonctionnements et à choisir d’enquêter sur les modes de gestion de ces salariés afin d’identifier leur influence sur les comportements et les pratiques de ces salariés. Tout en amont du processus de thèse, se pose ainsi la question de la formulation de la problématique et du choix des grilles de lectures et des méthodologies les plus appropriées au projet défini.
5Dans cette perspective, Faycel Benchemam souligne tout d’abord comment, guidé en permanence par sa directrice de thèse, il parvient à construire une « approche interdisciplinaire » du phénomène étudié et à mobiliser une « approche multi-méthodes » pour son investigation empirique. Il rappelle au passage, les difficultés d’une telle approche pour un juriste de formation, formé à l’usage d’une « discipline autonome, se suffisant à elle-même ». Mais l’apprenti chercheur dépasse à son tour les dichotomies traditionnelles en sciences de gestion entre paradigmes (positiviste/interprétativiste) et entre méthodologies (quantitatives/qualitatives), largement dénoncées par Julienne Brabet dans ses écrits, et il intègre les principes de construction des savoirs associés au modèle de « la gestion des contradictions » (Brabet, 1993).
6Accéder au terrain et aux salariés de la finance s’avère ensuite un véritable défi. L’auteur relate alors comment il a fait l’apprentissage d’un savoir-faire de la collecte d’informations au travers d’une initiation et d’un accompagnement méthodique et réflexif à la conduite de l’entretien semi-directif. Ce sont ces entretiens et l’acquisition progressive d’une « posture empathique » dans la communication qui lui ont permis d’accéder aux représentations des salariés de l’industrie financière et aux modes de gestion qui les ont favorisées.
7Géraldine Galindo aborde cette relation de compagnonnage au travers d’une étude de cas stimulante. Elle y met en scène deux personnages et une rencontre qui va réorienter le parcours de la jeune Cécile, parcours pourtant bien tracé. Cette approche au travers d’un cas joue sur le double usage qui en est fait, comme support pédagogique d’apprentissage et comme méthode de recherche approfondie. Mobilisant ainsi l’un des outils majeurs de l’approche qualitative pour rendre compte d’une histoire singulière, elle y fait le récit de « l’aventure partagée de la thèse », de sa rencontre initiale avec une professeure peu banale dont elle croque une silhouette reconnaissable entre toutes, jusqu’à son insertion, toujours guidée et accompagnée, dans le milieu professionnel de la recherche et de l’enseignement. Dans cette interaction maître-apprenti, elle met l’accent sur une dimension originale qui concerne cette fois le maître davantage que l’apprenti : à savoir le challenge que représente pour sa directrice de thèse, la nécessité de déconstruire les savoirs et savoir-faire issus d’une formation en gestion comptable et financière et de transformer la logique de raisonnement d’une « étudiante formatée à passer des concours » mais marquée par sa découverte en situation des start-up high tech aux États-Unis.
8Filant sa métaphore de l’étude de cas, l’auteur y met en application des grilles d’analyse qui lui permettent de proposer différentes lectures du processus de thèse et d’en éclairer la complexité tout autant que les contradictions : la gestion de projet, l’approche interactionniste, la GRH. Processus cadré et encadré par des étapes, des règles et des événements, le travail doctoral est aussi le lieu d’interactions complexes, de relations de pouvoir mais aussi d’un formidable développement de compétences qui amène l’apprenti chercheur à développer ses propres ressources et capacités ainsi qu’à apprendre à exploiter de multiples ressources, celles du savoir, de l’environnement et de sa communauté.
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