[1901] Feuilles de Momidzi
Un bouquet final flamboyant
p. 182-187
Texte intégral
Léon n’oublie pas les leçons de Jussieu dans sa prime jeunesse et sa passion pour la botanique.Rosny, auteur prolifique, ne craint pas l’édition des mêmes textes sous plusieurs formes. Léon de Rosny va donc, à 64 ans, publier son ultime ouvrage sur le Japon fait de vingt « morceaux choisis » reprenant des écrits existants partiellement mis à jour. Et il les assemble comme le bouquet rouge des feuilles de momiji (momidzi) à l’automne.
Feuilles de momidzi dans le jardin du temple Kencho-Ji à Kyoto.

Pierre et Gaëlle Leboulleux Malette.
Dans la préface, Rosny dévoile la haute ambition de cet ouvrage : contribuer à la recherche des lois de l’évolution générale et de la destination des êtres en fournissant une description des phénomènes ethniques du Japon.
On a dit […] que ce qu’il y avait intérêt à connaître, c’était, non la liste des monarques, empereurs, rois, césars, sultans ou matamores quelconques qui ont soumis pendant un temps la masse corvéable à leurs caprices, mais les actes et les tendances de cette masse corvéable pour se soustraire à l’abrutissement dans lequel des institutions criminelles l’avaient plongée pendant des siècles d’obscurantisme et de servitude.
Je pense qu’il y a avantage à prévoir ce qu’il peut advenir d’un pays où, comme au Japon, on a vécu de longs siècles sous l’empire des idées traditionnelles de la Chine et où, tout d’un coup, on s’est engagé dans une politique inverse en adoptant à la hâte la manière de vivre et le système évolutif des sociétés occidentales.
« Si les feuilles des momidzi
de la colline Ogurayama avaient du cœur,
elles attendraient en ce moment
la visite de l’Empereur ».
Outa de Tei-shin Ko, xe siècle
1Rosny fait donc paraître vingt « articles », trois cent cinquante pages, « qui représentent le monde japonais à des points de vue forts différents » mais auquel « il manque la cohésion qu’il n’est pas possible de donner dans un recueil de notices détachées ».
2Et de conclure sa préface en interpellant « les hommes en état de comprendre », citant Scribe : « Prenez mon ours » tel quel et faites-en votre miel. La recommandation n’est pas vaine.
3Une grande majorité de ces articles sont d’une érudition ébouriffante.
4« Les hommes à longs poils », par exemple, présente une description anthropologique et ethnologique des Aïnos, peuple premier de Yéso (Hokkaido). Présents aussi dans les Kouriles, plusieurs des Aléoutiennes, la pointe sud du Kamchatka et la côte orientale de la Tartarie, ont-ils peuplé le Nippon tout entier, mille ou deux mille ans avant l’arrivée de Zin-Mou [Jinmu] ?
5Dans « Le premier Mikado du Japon », Rosny s’attaque à l’éternel problème de la « fabrique de l’Histoire ». Comment démarier le réel obscur, inopportun, et la légende brillante, politiquement nécessaire, du « Divin Guerrier » ? « La question ethnogénique que soulève l’histoire de Zin-Mou peut, je crois, se poser à peu près en ces termes : les envahisseurs du Japon au VIIe siècle avant notre ère étaient-ils des insulaires de l’Extrême Orient ou bien venaient-ils du continent asiatique ou de quelque autre région de l’Asie orientale ? ».
Feuilles de Momidzi
1. Les origines du sintauïsme et la Grande Déesse Solaire.
2. Le premier Mikado du Japon.
3. La littérature géographique et la cartographie des Japonais.
4. L’Adam et Ève de l’antique Yamato.
5. Les novateurs bouddhistes de l’Extrême-Orient.
6. La force herculéenne du bonze Ryau-zyoun.
7. Le mémorial de l’antiquité japonaise.
8. La botanique et l’art floral dans les îles du Soleil-Levant.
9. La Sémiramis et le Mathusalem du Japon.
10. Le sasimi ou poisson cru.
11. Les hommes à long poils de l’Extrême-Orient.
12. Un Empereur qui connait l’art de faire fumer les cheminées.
13. Les petites Mousoumé japonaises.
14. Notices chinoises sur les îles de l’Asie Orientale.
15. La poésie populaire chez les Japonais.
16. Des différents genres d’écriture employés par les Japonais.
17. Un mot aux amateurs de japoniaiseries.
18. Le Taï-héi ki ou Histoire de la grande Paix.
19. Les plus anciens monuments de la civilisation japonaise.
20. Syau-tok Taï-si, ses doctrines religieuses, sociales et politiques.
6Rosny note que selon les deux livres sacrés du Japon, le Kojiki (en japonais, vers 712 ap. J.-C.) et le Nihon Syoki [Nihon shoki] (en chinois, vers 720 ap. J.-C.), Zin-Mou entre dans l’histoire en 660 avant notre ère, – près de mille quatre cents ans plus tôt ! – comme natif de Kyūshū et fils de la Déesse Solaire. C’était une nécessité pour « asseoir solidement la famille des mikados sur le trône imaginaire des anciennes divinités », impérativement autochtones. Quarante-trois règnes, empereurs ou impératrices, séparent Zin-Mou de ses hagiographes.
7Rosny souligne la fragilité de la tradition aborigène, même en admettant l’hypothèse d’un premier « relais » écrit au cours du ive siècle – époque de la naissance de l’écrit au Japon. Il se tourne alors vers l’anthropologie : yeux, crânes, etc. pour la rejeter en raison des innombrables croisements entre Chinois, Japonais et Coréens depuis le cinquième siècle jusqu’à aujourd’hui. Puis il interroge la linguistique comparée, syntaxe notamment : elle plaiderait en faveur d’une origine continentale de Zin-Mou et de ses compagnons.
8Et l’ethnologie, par l’étude des caractères moraux et intellectuels, ouvrirait-elle une voie ? Qui pourrait ignorer la dissemblance entre le peuple japonais qui « se jette à corps perdu dans toutes les voies nouvelles dont elle aperçoit l’ouverture » et le peuple chinois le « plus immuable dans ses idées qui soit sur la terre » ? Un atavisme d’origine Aïno viendrait-il justifier la prétention de Zin-Mou ? « Ce que nous savons des aptitudes de la race kourilienne ne nous permet pas de le croire ». Et Rosny, ayant épuisé ses cartouches, conclut que « le problème restera à tout jamais vague, obscur, douteux, vacillant, fugitif, comme le sont d’ailleurs tous les problèmes d’histoire ancienne et parfois même d’histoire contemporaine. [À l’avenir] le seul devoir des orientalistes [sera] de faire des efforts pour ne pas être trop ennuyeux. »
Musashi Miyamoto avec deux sabres de bois, auteur du Traité des Cinq Roues.

Estampe d’Utagawa Kuniyoshi.
Collection des descendants de Léon de Rosny.
9Dans la notice « Des différents genres d’écritures en usage chez les japonais », Rosny recommande d’abord « d’agir avec une grande réserve pour tout ce qui touche à la paléographie indigène du Nippon »…, puis dispute de l’écriture d’origine coréenne dite « kan-na » et en arrive au système graphique qui fait un usage simultané des caractères chinois et syllabiques « kana ». La suite de la notice illustre, en fait, la complexité de la langue japonaise « écrite », au sens extensif. Non seulement le style, le vocabulaire et la syntaxe mais encore les caractères, leur ordre de lecture, la graphie et parfois les images, tendraient à former des ensembles distincts et spécifiques à chaque genre de contenu, voire de duo émetteur – destinataire du message.
10Le haïku de la Grenouille, le manuel de stratégie d’escrime au sabre des Cinq Roues, l’imposant roman aristocratique du Genji, parmi bien d’autres, sont autant de « genres d’écritures » ; sans compter le genre épistolaire « où l’on emploiera, par exemple, pour l’impératif “venez”, l’expression “accomplissez votre impériale venue en voiture”, parce qu’il serait grossier, quand on écrit à quelqu’un, de lui demander de venir à pied comme un misérable valet ».
11À côté de ces pièces savantes, plusieurs « notices » sont anecdotiques, au premier degré, et cachent à peine le sourire ironique de leur auteur. Elles paraissent à cent lieues de l’ambition affichée dans la préface, et pourtant…
12Ainsi « le Sasimi ou Poisson cru », préparé pour Léon par Son Excellence Yamataka, en suivant le plus pur rituel dans le respect de l’animal, du tempo et des gestes. La scène se passe « dans une petite villa japonaise que je possédais sur les bords riants de la Marne ». Léon se pâme « C’était exquis ! Exquis, si plat le fut jamais ! ».
13Le conte de la chevelure fantomatique de Mademoiselle Chrysanthème ouvre la « notice » « Les petites Mousoumé japonaises ou la femme idéale au Japon ». Mais bien vite Rosny décrit ce que sont cette femme idéale et son éducation. Celle-ci place « la plus belle partie du genre humain dans une complète subordination à la plus laide [sic] ». Dans le programme de cet enseignement figure le blanchissage du linge, la récolte des fagots, etc. mais aussi l’histoire des dames célèbres du pays. Toutes les mousoumé suivent « l’austère enseignement chinois de Confucius » depuis de longs siècles : des plongeuses qui récoltent les awabis, aux épouses accomplies, en passant par celles « qui réclament de l’autorité compétente la carte-diplôme de filles soumises » et séduisent aussi les chalands par… leur art de composer des outa. Austère enseignement, mais statut ambigu de poétesse-servante, de « domestique geisha ». Rosny, au fond, n’apprécierait-il pas cet art de vivre en société ?
Syau-tok Taï –si, régent sous le règne de Soui ko (chap. xx).

Un précurseur du suffrage universel dans le Japon du viie siècle.
Collection des descendants de Léon de Rosny.
14L’« Empereur qui connaît l’art de faire fumer les cheminées », le mikado Nintoku, est fils de bonne famille, mais né sous le mauvais présage d’un hibou. Un beau jour du printemps 316, trois ans après son investiture, il constate qu’aucune cheminée des maisons de sa bonne ville d’Osaka ne fume plus : le peuple est dans l’indigence puisqu’il ne cuisine pas ! Le mois suivant, il abolit les impôts pour le « soulager de son infortune » et applique un farouche régime ascétique à son palais et à sa maison.
15Quatre ans se passent et des tourbillons de fumée sortent de toutes les cheminées. Ô joie, l’Empereur est riche de la richesse de son Peuple. Philanthrope mais non vertueux, il poursuit le régime minceur à la cour, se dispute avec son épouse, tente « d’associer à son Impériale carrière une jeune et jolie concubine appelée la princesse Yata », institue la pratique des corvées et, inspiré par ses rêves, commande des sacrifices humains. Sa « tendre épouse quitte le toit mikadonal » ; bon nombre de pièces de vers envoyés par des ambassadeurs n’y feront rien. Aussitôt défunte, Nintoku la remplace sur le trône par la charmante Yata.
16Un apologue que le fabuliste Florian, ami du grand-père de Léon, n’aurait pas renié.
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