[1897] Quatre-vingt-dix-sept
Triste anniversaire
p. 178-181
Texte intégral
Léon de Rosny a 60 ans, 45 ans d’un labeur acharné, une santé fragile, des espoirs déçus. En 1893, il a échoué au Collège de France ; depuis plusieurs années il est moqué pour ses « tchangkramana » ; en 1894, il a perdu Henry son fils aimé ; en 1895 et 1896 il publie peu.
1897. Léon de Rosny, professeur à l’École des hautes études.

Au mur, le multimillénaire svastika lévogyre, symbole de compassion partagé par de nombreuses cultures orientales.
Photo Falcon. Collection des descendants de Léon de Rosny.
1Ce « portrait officiel » – mais n’est-ce pas un autoportrait ? – est réalisé en 1897 à l’occasion de sa troisième réélection à la présidence de l’Alliance scientifique universelle. Il le montre dans le cabinet de travail de son hôtel particulier de l’avenue Duquesne : un décor apprêté à sa recherche spiritualiste.
2Sa posture est abattue. Ses deux bras fortement appuyés à la table tentent vainement de l’atténuer.
3En arrière-plan le multimillénaire svastika lévogyre représente l’amour et la compassion. En dessous, assis dans le petit temple, trône le Bouddha Amitābha, qui a promis de ne pas entrer au nirvana tant que tous les êtres n’y seraient pas… En pendant, deux vers du philosophe taoïste chinois Tchouang Tseu : « [Les saints de l’antiquité] ignoraient l’amour de la vie et ignoraient l’horreur de la mort ».

Photo Falcon. Collection des descendants de Léon de Rosny.

Photo Falcon. Collection des descendants de Léon de Rosny.

Photo Falcon. Collection des descendants de Léon de Rosny.
4À sa main gauche, Rosny a placé un moulin à prières, un mantra et un bouddha tibétain ; à sa main droite, un crucifix. Le Christ est curieusement posé, tête en bas, sur le rouleau d’une peinture orientale. Ainsi Sa présence est presque désinvolte – le testament de Léon ne contredira pas cet éloignement : est-ce seulement une manifestation de « Piété filiale » ?

Photo Falcon. Collection des descendants de Léon de Rosny.

Photo Falcon. Collection des descendants de Léon de Rosny.

Photo Falcon. Collection des descendants de Léon de Rosny.
5Au bas de la table, les livres sont comme à l’abandon, la tâche terminée ; les « américains » classés à la verticale, les « orientaux » à l’horizontale.
6Et, sur le sol, à droite, un grand bassin tripode, sans doute en bronze, marqué de trigrammes, rappelle l’intérêt du personnage pour le taoïsme. Deux signes apparaissent clairement : « Lac » et « Ciel ». Le dessin déposé dans ce bassin représente un temple.

Photo Falcon. Collection des descendants de Léon de Rosny.
7Que de symboles qui ne masquent pas l’essentiel ! Le visage et plus encore le regard sont anxieux, les yeux perçants, braqués sur l’infinitude de l’univers, les sourcils froncés, sont presque douloureux.
8Léon de Rosny s’interroge-t-il sur l’immense travail d’approfondissement qui serait nécessaire pour prolonger, élargir, consolider tant de pistes qu’il a ouvertes ? Sent-il monter autour de lui une mésestime portée par la vague de la modernité et accentuée par son humeur atrabilaire ?
9En 1903, Albert Réville, président de la section des Sciences religieuses de l’École pratique des hautes études obtiendra du ministre de l’Instruction publique que la conférence de Léon sur « Les Religions de l’Extrême-Orient » s’élargissent à « L’Amérique indienne » : une charité ?
10Entre 1897 et 1907, date de sa retraite forcée, il ne publiera que trois ouvrages : La science de la civilisation, traité d’ethnographie théorique et descriptive en 1900, Feuilles de Momidzi, études sur l’histoire, la littérature, les sciences et les arts des Japonais en 1901 et L’Amérique précolombienne en 1904. Pour le reste, ce ne sont que des rééditions.
Les silences de Léon de Rosny
11Très jeune (11 ans), Rosny participe activement aux barricades de la Révolution de 1848, puis, à 15 ans, il improvise une petite imprimerie où il tire, avec ses camarades, des bulletins de vote « Non » lors du plébiscite du prince Louis Napoléon. Ensuite, pratiquement aucune prise de position sur les événements importants de son siècle ne nous est parvenue.
12Rosny à partir de 1860, ne prend quasiment plus de position publique sur les événements d’actualité. Son statut de secrétaire perpétuel de la Société d’Ethnographie, puis de président ou vice-président, semble l’avoir contraint à ce que nous appellerions aujourd’hui, un devoir de réserve. La composition du Bureau de la Société et la liste de ses membres actifs laissent peu de doute sur les idées politiquement conservatrices qui pouvaient y être représentées. Cela n’est pas de rapport de causalité avec la qualité scientifique des démarches suivies par les différents contributeurs dans la conduite de leurs travaux. Certains, dont ceux de Rosny, pourraient d’ailleurs être qualifiés de progressistes, scientifiquement parlant. En revanche les opinions politiques se devaient de rester dans la sphère des discussions privées.
13Ainsi, en 1860, rien sur le sac du palais d’été à Pékin ; rien en 1862 sur l’intervention française au Mexique ; rien en 1869 sur l’ouverture du canal de Suez ; en 1870, rien sur le siège de Paris : il existe bien « Une lettre à Bismarck » parue le 20 décembre dans le National de l’Ouest mais elle est introuvable ; en 1871, rien sur la Commune sauf peut-être un article, « La situation », dans le National de l’Ouest du 5 février 1871 (introuvable) ; en 1885, rien sur la mort de Victor Hugo ; rien sur l’assassinat, en 1894, de Sadi Carnot, habitué de l’avenue Duquesne avec son père, Hippolyte et son frère Adolphe ; toujours rien dans les années 1894-1906 sur l’affaire Dreyfus ; ! Une exception : on note un article sur la « La femme électeur » en 1889 (introuvable) !
14Ces silences pourraient également être dus à l’accomplissement par Jeanne de Rosny du vœu de son mari, en brûlant ses papiers. Des prises de position auraient alors existé mais elles seraient demeurées dans la sphère personnelle. On ne peut, pour conclure, exclure que Rosny n’ait pas ressenti le besoin de s’exprimer sur d’autres thèmes que ceux qu’il a – si amplement et somptueusement - hantés.
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