[1896] Léon, éternel potache
Le docte professeur aime les plaisanteries langagières…
p. 174-177
Texte intégral
En 1896, Edmond de Goncourt publie Hokousaï, L’art japonais au xviiie siècle. Il y maltraite les noms propres des artistes chinois et japonais.
De gauche à droite : Lesouëf et Rosny, Don Quichotte et Sancho Pança. Croquis de Lesouëf.

Dessin et lithographie de François-Constant Mès.
Ramasse-miettes, fin xixe : « japoniaiserie » ?

Collection des descendants de Léon de Rosny.
1À côté de remarquables collectionneurs : Guimet, Cernuschi, Bing et d’autres, nombreux sont les intellectuels qui japonisent avec plus ou moins de bonheur (ou de goût ?).
2Léon écrit alors « Un mot aux amateurs de japoniaiseries », en fait une lettre ouverte à Goncourt l’aîné. La plume est acérée, les pastiches piquants, Léon se lâche. Pauvre Edmond qui mourra cette année-là !
3Mais Rosny est un amateur récidiviste de la plaisanterie langagière. Pas toujours à propos ou du meilleur goût.
4Ainsi, fin 1871, Léon compose, pour la fête de l’Athénée oriental, sous un pseudonyme, « Les Buveurs du Fleuve Jaune. Chanson bacchique (sic) chinoise de Li Thaïpé ; musique de J.J.R. Duchâteau, secrétaire de l’Athénée oriental, paroles de Leone d’Albano », pseudonyme de Rosny. La chanson est dédiée à sa mère, Élisa de Rosny !
Un mot aux amateurs de « japoniaiseries »
Chacun a […] lu les œuvres d’un immortel poète français du siècle de Louis XIV qu’on me permettra, pour me conformer au procédé original de M. de Goncourt, d’appeler Root, et l’une de ses plus célèbres tragédies L’Anglais. À ma manière de m’exprimer on pourrait croire que je plaisante. Pas le moins du monde. Par Çâkya Nyo-raï ! Je le jure : M. de Goncourt, que j’imite en ce moment, n’a pas voulu se moquer de ses lecteurs, pas plus que moi des miens. Je continue donc à suivre son exemple.
Nous et nos pères avons eu le cerveau fardé du récit des exploits d’un fameux conquérant qui s’appelait le Lion-aux-Navets et qui mourut sur un rocher. […].
À l’exemple de cet aimable yamatophile (notez que ce mot veut dire « qui aime le Japon »), je fais, à mes heures, de la philologie et, sur l’escarpolette de la science étymologique, je réclame des droits pour toutes les balançoires. Ces droits, je n’en revendique aucun pour moi sans les revendiquer pour M. de Goncourt.
[… Mais] le remords me prend. Je répare. M. de Goncourt réparera à son tour, si cela lui fait plaisir. Le M. Root, dont j’ai parlé tout à l’heure […] je vous dirai que c’est « Racine et que sa tragédie de « l’Anglais » c’est « Britannicus ». Le fameux conquérant que j’ai appelé le Lion.aux.Navets, c’est l’empereur Napoléon Ier qui motiva un bizarre distique affiché sur les murs de Paris après l’avènement du gros roi Louis XVIII […] :
« Vivat Napo leo!
Pereat Ludo vicus! »
« Que le lion se nourrisse de Navets !
Que le faubourg périsse par le Jeu ! »
Or il arriva à M. de Goncourt de faire usage de la façon la plus ravissante du singulier procédé qui consiste à appeler les personnages célèbres de la Chine sous des noms absolument inconnus en Europe et qui le sont également sur les deux rives du fleuve Jaune. Le plus grand poète chinois se nomme Li Taï-peh et un autre poète, également célèbre au Céleste-Empire, Peh Loh-tien. On ne s’imaginerait guère que M. de Goncourt appelle le premier « Lihakou » et le second « Hakou-rakou-tén » !
Léon de Rosny
Oublié ? Napo est le datif de napus : navet en latin.
5Il commet d’incroyables vers de mirliton, voici ceux du quatrième couplet :
Je n’ambitionne point des mets fins, délicats,
Mais un enivrement dont on ne sort pas.
Les sages, les savants sont perdus dans l’histoire,
Du nom du Buveur seul on garde la mémoire.
6Heureusement, Léon fera mieux.
7En 1882, Rosny publie le premier tome de Taureaux et mantilles, souvenirs du voyage en Espagne et au Portugal de MM. Lesouëf et de Rosny, signé Léon Prunol (il n’ajoute pas « de Rosny » ce qui eut donné son nom complet). Il y met en scène une rencontre, à Valladolid, avec Don Quichotte et Sancho Pança. Léon devient « Nautus » (Prunol est dérivé de Preu-Naut(e)) et Lesouëf « Suavis ».
8Une longue conversation philosophique s’engage. « Comme l’a deviné Votre Seigneurie, [dit Nautus] nous voyageons pour redresser les erreurs humaines. C’est folie, nous le savons. Cependant la science tend à nous démontrer aujourd’hui que le hasard est le souverain maître de la nature ; […] la raison de l’univers n’existerait de la sorte que dans notre imagination. ». Don Quichotte réagit : « Quand il s’agit de science, il ne suffit pas d’avoir du bon sens. Il faut être diplômé par une faculté quelconque ; et, dès lors on peut débiter des balourdises à cœur joie […]. ». Sancho s’en mêle : « Vos savants, qui découvrent de si belles choses, je les tiens pour fous comme tous les fous réunis ». Nautus élargit la discussion à la manière de gouverner les sociétés humaines : on imagine le débat drolatique à front renversé.
9Plus tard, dans le train de Madrid, « un petit personnage, tortu, bossu, prognathe » monte dans le compartiment où Rosny et Lesouëf devisent sur la Vérité et la Liberté. Il se présente : « Je me nomme Don Fisto et me surnomme Félès », et ajoute « Du moment où l’on parle philosophie […] on m’appelle, et me voilà ! ». Il prend aussitôt la parole. « Il ne faut jamais oublier qu’ici-bas on ne voit jamais que les choses par le petit bout, et comme il n’y a pas de demi-vérités, quand on voit une partie de vérité, c’est absolument comme si l’on ne voyait rien du tout. »
10Don Fisto tisse, ensuite, trois ou quatre sophismes du même fil. Rosny se fâche. Félès le prend mal et disparaît brusquement…
« (…) accablez-moi de toutes les foudres scientifiques, j’ai dû me résigner à absorber le gâteau matériel du plaisir … »

Dessin de F.C. Mès.
Bibliothèque nationale de France (BNF).
11Dans une lettre de 1885 à son ami Lesouëf, Léon se félicite de son « article sur le choléra imprimé à plus d’un million d’exemplaires [sic] ! » et conclut « Grand merci. Zimboboum! boum! »… sur papier à lettre de la très sérieuse Revue orientale et américaine.
12Certains de ses correspondants jouent le jeu. Absent lors d’une séance de la Société d’Ethnographie en juin 1886, le dessinateur F.-C. Mès adresse une lettre d’excuses au Président. Il illustre d’une véritable BD la corvée mondaine qui l’a empêché de venir.
13Invité à une réception en mai 1889, Léon dans une longue lettre à un ami s’interroge sur un sujet grave. Doit-il porter une cravate noire ou une cravate blanche ? Et de peser le pour et le contre des termes de cette douloureuse alternative. Pour sortir du dilemme, il demandera à Jeanne, son épouse, de lui en trouver une « d’un beau couleur saphyr clair (sic) ».
14Dans une carte postale illustrée, « Souvenir du voyage de M. Félix Faure, président de la République française, en Russie, août 1897 », adressée à Lesouëf, Rosny remplace dans les mots tous les « or » par « aure ». « Bourg-la-Reine, le 1er septembre. J’ai été fauremidablement ennuyé tout à l’heure : malgré tous mes effaures, je n’ai pu rencontrer M. Leroux. Fauretuitement j’ai vu son commis qui m’a fauremellement promis de vous envoyer votre carte demain par la poste. J’espère qu’elle vous arrivera avant une faurtnight (fortnight). En attendant déposez dans votre grande amfaure la présente par laquelle je vous infaurme de ce qui est arrivé. Votre faure reconnaissant, Léon de Rosny. »
15Mais les calembredaines du potache cousinent avec l’intuition poétique.
Léon invoque « le droit à la verdure, juste et nécessaire revendication végétale ».

Bibliothèque nationale de France (BNF).
16N’écrit-il pas à un ami très cher, en juillet 1896, en l’invitant à le rejoindre à Manneville : « C’est ce qui me fait réclamer très haut, pour tout citoyen, outre le toit, le pain et le vêtement, ce que j’appelle le droit à la verdure. […] je vous prouverai combien est juste et nécessaire ma revendication végétale. » ?
17Chapeau, Léon ! L’avenir va s’assombrir…
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