Témoignage de Bruno Lion
p. 199-206
Texte intégral
L’expérience du commun et des procédures patrimoniales fait sûrement partie de ces moments qui peuvent transformer la façon dont, en tant que professionnel, on conçoit et met en œuvre l’action publique.
En ce qui me concerne, le commun a radicalement changé ma façon de comprendre les situations qui, dans l’action publique, reposent sur l’interaction des acteurs. Au-delà de la meilleure compréhension que j’ai acquise de « ce qui est en jeu » dans l’action publique en situation complexe, c’est particulièrement l’expérience de la co-expertise, cette façon si particulière de mobiliser, en s’extrayant des habituels postures ou conflits, l’intelligence de chacun au profit de l’action en commun, qui restera, pour moi, la principale révélation.
Pour le comprendre, il faut revenir à l’origine du questionnement qui peut mener vers le commun un responsable en charge de politiques publiques dans une administration déconcentrée.
Faire face à la complexité du monde
Notre monde est complexe. De plus en plus complexe. La complexité s’insinue partout. Elle est un défi à l’action, car agir face au complexe expose à maintes erreurs, et, en premier lieu, à mal comprendre le réel. Les OGM, le changement climatique, les pesticides, sont quelques sujets auxquels, en tant que responsable, l’on est confronté. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de concepts (le concept d’OGM, le concept de pesticides, le concept de changement climatique…). Il s’agit de réalité, de parcelles semées avec du maïs OGM MON 810 autour desquelles s’affrontent parfois physiquement faucheurs, agriculteurs et forces de l’ordre ; de tonnes de matières actives utilisées sur le territoire qui se retrouvent dans l’eau, l’air, les sols, les produits, le corps des agriculteurs ; de modifications climatiques, visibles sur le moyen terme par leur impact sur les cultures, l’émergence de nouveaux parasites et maladies, etc. Tout cela ne peut pas laisser indifférent. Il faut nécessairement agir, car des intérêts « communs » sont en jeu. Et l’on agit avec ce que l’on a : des réglementations souvent insuffisamment ajustées, des financements qui sont peu facteur d’innovation, une gouvernance sectorielle qui ne sait pas s’adapter à la complexité des situations. Et puis agir, oui, mais pour faire quoi ? Ou plutôt, selon quelle rationalité : autant de sujets, autant d’expertises, de situations qui se contredisent…
Donc autant de doutes, parfois, qui surgissent dans notre compréhension personnelle, dans notre intuition, dans notre sentiment d’avoir une responsabilité (celle de trouver l’intérêt commun), mais de n’être pas forcément en mesure de l’assumer. Car sur ces sujets, le long terme dira si ce que l’on a décidé et fait était juste. Et tout décideur public a en tête des circonstances qui donnent à réfléchir : amiante, sang contaminé, chlordécone, vache folle… À chaque fois, des hommes et des femmes, plus ou moins empreints de doutes, parfois de bonne foi, ont contribué à des événements qui, avec le temps, sont devenus des scandales sanitaires. Qui sait comment, dans 50 ans, les décideurs publics d’aujourd’hui seront jugés sur la question du changement climatique par exemple ?
Face à ce genre d’interrogation, deux attitudes sont possibles :
• Faire confiance au « système ». Se dire qu’après tout, les institutions, les acteurs font du mieux qu’ils peuvent. Que la démocratie, par la politique, par la vertu qu’elle a d’organiser la rencontre des forces vives, la gestion des oppositions, la convergence des intérêts etc., répond, du mieux qu’elle peut. Chacun à sa place : politiques, experts, industriels, associations, fonctionnaires, chacun prend en charge, selon ses possibilités, ses intérêts, sa volonté, la partie du problème qui lui revient. Et l’avenir dira.
• Ou alors, faire confiance à notre voix intérieure : celle qui nous distille parfois des doutes, des craintes, le sentiment que « cela ne marche pas », doublé, heureusement, de l’impression que cela pourrait marcher autrement. Mieux. Et chercher ce « mieux ».
C’est au fond sûrement le dilemme de tout responsable en situation de responsabilité : s’exposer ou non, prendre le risque d’affirmer ce que l’on croit, ou faire taire ses doutes et s’en remettre à la froideur des institutions qui « gèrent ». Responsable mais pas coupable, a-t-on souvent entendu pour justifier de l’absence d’action de certains au moment où il fallait agir. Mais peut-être au fond est-on toujours menacé d’être coupable de ne pas être assez responsable, c’est-à-dire d’avoir fait taire le sentiment, en nous, qu’il aurait fallu faire autrement.
Bien sûr, il n’est pas question ici de désobéissance. Mais plutôt d’imagination. De créativité. De la conscience que chacun peut avoir que tout n’est pas dans les notes de service, les circulaires, les plans nationaux. Qu’il ne s’agit pas simplement d’exécuter. Mais bien au contraire, de donner vie à l’action publique, constamment, activement. Avec toutes les difficultés, les risques et les efforts que cela représente.
Ce récit est celui d’une telle tentative.
Écophyto 2018 : le projet impossible
Tout commence en 2009, peu après le Grenelle de l’environnement, lors de l’annonce du plan Écophyto 2018. Ce plan ambitieux, conçu à l’issue de nombreux travaux participatifs au niveau national, traçait la voie pour réduire par deux d’ici 2018, si possible, l’utilisation de produits phytosanitaires.
6 axes, plus de 100 actions. Une production nationale conjointe d’experts, d’acteurs clés, etc. L’affaire semblait entendue : l’ambition politique était exprimée, les objectifs fixés, les moyens mis en place. Il n’y avait plus qu’à faire.
Et donc, pour un niveau régional du ministère, qu’à décliner.
Mais parfois, agir ne va pas de soi. Il fallait trouver sa voie, au sein de ce plan. Bien sûr, il y avait des actions incontournables1. Mais cela permettrait-il, comme annoncé, de réduire par deux l’usage des produits ? Comment s’assurer qu’ici, en Midi-Pyrénées, en 2018, l’objectif serait atteint ? Un plan, au fond, est une obligation de moyens. Mais là, il était question d’objectifs de résultats. Comment garantir le résultat ? Comment passer du nécessaire au suffisant ?
Les bienfaits du doute
Si je dois revendiquer un moment, dans tout le processus qui a suivi, c’est celui où ma voix intérieure me dit : « hum… tu y crois, toi, à tout ça ? ». Comprenons bien, il ne s’agissait pas de réfuter le plan national. Tout ce qu’il contenait était sûrement nécessaire. Mais rien n’était radicalement nouveau non plus. Or l’objectif, lui, était radical : diminuer par deux, d’ici 2018, l’utilisation des produits.
Il y avait donc là une tension, l’impression de ne pas être sincère. L’impression de devoir appliquer, mais sans adhérer. Ou plutôt, le sentiment qu’il y avait autre chose à construire. L’idée que ma responsabilité n’était pas dans la simple déclinaison du plan, mais aussi dans la prise en charge de l’objectif (réduire par deux d’ici 2018). Et que ce dernier était loin de découler automatiquement de la première.
Ce genre de tension, chacun l’éprouve à son niveau. En tant que citoyen, consommateur, professionnel, personne privée. Se sentir concerné par le changement climatique, mais rouler en voiture ; vouloir une agriculture plus « propre », mais acheter les produits les moins chers ; s’inquiéter des effets du téléphone portable, mais s’en servir à longueur de journée.
Nous avons tous, en nous, sur de nombreux sujets, le sentiment triste de ne pas agir comme il conviendrait, doublé d’un sentiment d’impuissance, car nous ne voyons pas comment procéder autrement. Il faut vivre avec tout cela. Car la vie est compliquée.
L’action publique crée souvent ce genre de sentiment : l’impression d’être en bout de chaîne, de mettre en œuvre des procédures, des règlements qui, globalement, ont leur logique, leur nécessité, mais qui, dans de multiples situations locales, s’avèrent inadaptés. Il faudrait agir autrement, on le sent, mais on ne le peut pas, car cela a été décidé en plus haut lieu. Et d’ailleurs, le pourrait-on qu’on ne saurait pas forcément comment s’y prendre. Il est facile de critiquer la décision « venue d’en haut », mais que lui substituer ?
Alors parfois, le hasard fait bien les choses. Et il nous aide à nous engager sur le chemin du « faire autrement ».
Se connaître soi-même
Dans cette histoire, le hasard prend l’apparence de quelques crédits disponibles en fin d’année. Les grandes histoires commencent souvent ainsi. Par un enchaînement de petites circonstances : quelques crédits, une élève de la formation « Gestion du vivant et stratégies patrimoniales » d’Henry Ollagnon qui achève un stage me permettant déjà de comprendre l’intérêt de l’audit patrimonial pour explorer une situation multi-acteurs, et au même moment, ce plan Écophyto 2018, qui « tombe » sur la DRAAF et dont personne ne comprend complètement comment le mettre en œuvre.
Alors la décision est prise : réaliser de manière exploratoire un audit interne des personnes au sein de la DRAAF, de l’administration régionale et départementale et des institutions régionales qui sont, par un biais ou un autre, concernées par la gestion des pesticides. Une trentaine de personnes au total.
Chacun est interviewé dans la confidentialité de l’audit. Chacun exprime son intelligence du problème. Puis, à l’issue de quelques semaines, vient la restitution.
C’est une chose de ressentir en son for intérieur un doute, un questionnement. C’en est une autre que de comprendre et d’objectiver que tous les autres partagent ces mêmes doutes. C’est même très déstabilisant : ainsi donc, personne ne croit à cet objectif de réduire par deux l’utilisation des pesticides d’ici 2018 ? Personne ne lit, dans le plan, la disposition miraculeuse qui nous aurait échappé à tous, et qui serait porteuse de la garantie du résultat ? Pire que cela : tout le monde exprime son inquiétude. Inquiétude de l’échec de la politique publique, certes, mais aussi, inquiétude face au réel, face aux pesticides dont chacun sent qu’ils sont un risque sérieux, pour l’environnement et la santé. Chacun se sent responsable, mais aussi impuissant. Et d’une certaine manière, ce constat partagé explicitement a la valeur d’un électrochoc. Car on aime toujours à croire que lorsque l’on est impuissant, les autres, eux, peuvent. Qu’ils ont vu ce que l’on n’avait pas vu, compris ce que l’on n’avait pas compris. Qu’ils ont un plan, eux. Qu’ils savent ce qu’il faut faire.
Mais rien de tel. À la place, l’impression que tout a déjà été essayé, et que ce plan Écophyto 2018 n’est qu’une énième reformulation des mêmes idées, des mêmes modes d’action. Certes, il ne fera pas de mal, mais il ne révolutionnera pas le système. Or réduire par deux l’utilisation des phytos n’est pas un petit ajustement. C’est une révolution.
Mieux connaître les autres
Pourtant, il sort au moins un projet de cette restitution : l’idée d’aller poser la même question aux acteurs. Aux chambres d’agriculteurs, aux instituts, aux coopératives, aux collectivités, aux chercheurs, aux associations, aux agriculteurs. À ceux qui, d’une façon ou d’une autre, sont concernés par l’usage des produits, et qui, au premier chef, auront la capacité de modifier les pratiques.
Attardons-nous un instant sur ce moment. Une salle de réunion. Une vingtaine de personnes. Tous experts dans leur domaine. D’une certaine manière, l’ensemble des forces vives des institutions qui mettent en œuvre des politiques publiques liées aux pesticides et qui font le constat de leur impuissance pour une raison simple : la réelle puissance d’agir est ailleurs. Elle est chez l’exploitant qui actionne son pulvérisateur, chez le technicien de coopérative qui conseille les produits, chez l’employé municipal qui désherbe les trottoirs, chez le particulier qui supprime les chardons dans sa pelouse et chez tous les intermédiaires, conseils, prescripteurs, vendeurs, acheteurs, chercheurs, etc. qui agissent autour des pesticides.
Et ce groupe d’experts s’accorde sur une chose : il faut aller les voir, eux, les acteurs des pesticides. Ce sont eux qui ont la clé.
Or ça, on sait que normalement, c’est impossible à faire. Car une administration régionale n’a pas les moyens ni la légitimité pour cela. Et d’ailleurs, le niveau national l’a déjà fait autour du plan Écophyto national. Le rôle de la DRAAF, c’est d’appliquer le plan. Pas de le refaire.
Tension donc. Car on sent que l’idée est juste. Qu’il faut aller questionner l’intention, la volonté, la capacité d’agir des acteurs. Mais comment ? Avec quels moyens, selon quelle légitimité ?
Aux grands maux les grands moyens
« Il faut mener une démarche patrimoniale ». Telle fut la proposition d’Henry Ollagnon.
Je crois avoir alors assez rapidement compris l’intérêt de la démarche. Un tiers acteur qui organise et met en œuvre, pour le compte de la DRAAF, un processus reposant sur une méthodologie éprouvée ; la DRAAF qui, par conséquent, se situe en retrait, apparaissant comme responsable de la démarche, mais qui ne s’investit pas dans le contenu, ou alors à égalité de position avec les autres ; une démarche qui implique les acteurs par cercles (niveau régional, sondes territoriales…) ; la volonté d’amener les acteurs à la prise en charge de « leur » problème ; la co-expertise, etc. Par chance, tout cela m’a parlé.
Monter ce projet fut une autre aventure. Nous avions commencé avec une stagiaire et quelques crédits de vacation. Nous allions finir avec une thèse de doctorat, une équipe de 4 auditeurs, 300 personnes auditées, 4 sondes territoriales, 5 séminaires thématiques de 2 fois 2 jours, une charte signée par 70 acteurs, des comités thématiques, des groupes projets… Astarté, ce projet fou, allait devenir mon pire cauchemar administratif et un trou noir dévorant mon temps et mon énergie pendant plus de 3 ans.
Je ne ferai pas ici le récit de ce projet, laissant ce soin à Marianne Redon, dans cet ouvrage.
J’insisterai sur un des éléments essentiels. Là où j’ai le plus appris.
L’intelligence, richesse première du commun
Mettez un certain nombre de personnes dans une salle pour 2 heures. C’est ce que l’on appelle en général une réunion. La réunion est le lot quotidien d’un cadre d’administration. J’en ai organisé des centaines, participé à des centaines : réunions d’information, de concertation, d’échange, de présentation, de travail… à 5, 10, 50, 100, 300 personnes… De 45 minutes à 6 heures parfois.
Et puis, il y a les groupes de travail facilités avec le souci de faire émerger ce qui est commun aux acteurs. Avec un tiers facilitateur qui pose un cadre simple : respect de l’autre, écoute, co-intelligence, reformulation. Et la méthode lumineuse du tour de table : le facilitateur pose une question, et chacun y répond, écouté par les autres. Puis le suivant répond à son tour, en complétant, infléchissant… et on l’écoute encore. Parfois, le facilitateur reformule pour que tout le monde comprenne bien. Et on continue. Et là, tout doucement, parce que les points de vue sont variés, parce que l’intelligence s’exprime au lieu de la posture, parce que l’écoute active amène chacun à vraiment réfléchir, les idées naissent, s’assemblent, se complètent.
Drôle de processus. Presque magique. Mais qui fait naître en quelques heures une intelligence remarquable, car elle est connectée aux situations réelles et elle est une intelligence d’action.
En général, dans une réunion classique, on déroule l’ordre du jour, et on connaît d’avance le résultat des travaux. Parfois, tout est même préparé à l’avance, déjà ficelé. La plupart du temps, il existe deux ou trois alternatives, et la réunion a pour objet d’en choisir une.
Dans les processus du commun que j’ai vécus, je n’ai jamais su à l’avance ce qui allait se passer. Au début, c’est très déstabilisant. L’impression de ne rien maîtriser. Puis, avec le temps, on comprend. Et l’on s’étonne de la puissance de ces travaux.
L’intelligence est quelque chose de fragile. Elle s’exprime dans des conditions bien particulières. Toute la science d’Henry Ollagnon est d’avoir conçu les méthodes qui le permettent. Et l’art des facilitateurs est de savoir les mettre en œuvre et de les améliorer.
Notes de bas de page
1 Le certiphyto, la surveillance du territoire, le réseau Dephy…
Auteur
-
Bruno Lion
Directeur régional adjoint de l’agriculture, de l’alimentation et de la forêt (DRAAF Occitanie)
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