Préface 2
p. 13-16
Texte intégral
1L’histoire des villes est une longue suite de constructions-destructions, de développement économique et social et de déclins, de périodes de prospérité et de crises liées à des événements sociaux, politiques ou naturels.
2De tout temps, les villes ont éprouvé leur capacité à réagir face à l’adversité, à surmonter et apprendre des crises pour réduire leurs vulnérabilités et continuer de croître.
3Alors que la seconde moitié du XXe siècle a consacré les avancées technologiques et les solutions infrastructurelles comme garanties de protection totale contre les aléas, le développement urbain et le fonctionnement des villes sont aujourd’hui confrontés à de nouveaux types d’enjeux. L’urbanisation rapide et massive, notamment des pays en développement, l’essor démographique sans précédent et la pression qu’il va engendrer sur les ressources, la prise de conscience trop tardive de la réalité du dérèglement climatique anthropique et de ses conséquences sur les sociétés humaines et leurs économies, le risque terroriste et ses conséquences sur la cohésion sociale, la croissance des inégalités, l’impact de plus en plus connu des pollutions liées à l’activité humaine tant sur l’environnement que sur la santé, constituent de nouvelles épreuves qui fragilisent la capacité des grands ensembles urbains à fonctionner et poursuivre leurs perspectives de développement.
4Car paradoxalement, la modernisation des villes, de leurs réseaux, l’ultra connexion, l’ultra mobilité, l’ultra consommation de biens et de services ont aussi créé de nouvelles dépendances, de nouveaux risques. Paris est par exemple bien plus vulnérable aujourd’hui face à une crue majeure de la Seine, qu’il ne l’était en 1910 lors du dernier événement de ce type : les réseaux vitaux d’énergie, de chauffage, de communication et de transport qui ont été construits par la suite sans intégrer suffisamment ce risque seront inopérants lors de la prochaine grande crue, et les conséquences sociales et économiques seront bien plus importantes1.
5Cette même crue de février 1910, appelée « inondation du dévouement », avait érigé la solidarité entre les habitants comme une réponse efficace face à l’aléa : les personnes vulnérables avaient été secourues par leurs voisins, et l’entraide spontanée entre les parisiens avait constitué un levier majeur de résilience face à la crise. Qu’en serait-il aujourd’hui, alors que comme dans les autres grandes villes, rares sont celles et ceux qui connaissent leurs voisines et voisins, ou ont une visibilité sur les fragilités humaines et sociales de leur entourage ?
6La résilience urbaine ou territoriale constitue un paradigme qui peut aider à répondre à ces enjeux. En 2015, Paris a rejoint le programme mondial des « 100 Resilient Cities », lancé par la Fondation Rockefeller, qui favorise notamment l’échange de bonnes pratiques entre villes et métropoles.
7Mais il ne s’agit pas d’une nouvelle tendance dans la gestion des villes, importée des USA : la devise de Paris, Fluctuat Nec Mergitur2, devenue officielle sous les auspices du Baron Haussmann en 1853, mais usitée depuis le XVIe siècle et dont l’origine remonte à la communauté des bateliers des Nautes lorsque Paris s’appelait Lutèce, rappelle que ce concept est intrinsèque à la gestion de la cité.
8Elle propose aujourd’hui une vision holistique et systémique du développement territorial pour transformer les risques auxquels sont confrontés les territoires en opportunités de développement économique, d’amélioration de la gouvernance, d’atténuation et d’adaptation aux enjeux du climat, ou encore de réduction des inégalités.
9Elle mobilise, quand c’est nécessaire, les dernières avancées technologiques et le big data pour améliorer les connaissances et l’efficience des réponses publiques, comme elle peut proposer des solutions « low tech » ancestrales et peu coûteuses si elles sont pertinentes, car elle nourrit des objectifs de sobriété et de simplicité.
10Elle cherche à anticiper les possibles nouveaux problèmes créés par des solutions construites pour répondre à un seul enjeu3.
11Elle prend avant tout ses sources dans une gouvernance large qui doit impliquer tous les acteurs concernés, publics, économiques, académiques et citoyens, tant dans l’élaboration des diagnostics que dans celles des actions ou de leur mise en œuvre.
12Elle consacre l’ultra-transversalité dans les organisations, publiques comme privées, afin que chaque projet, chaque dépense, permette de répondre à plusieurs objectifs en même temps.
13Elle considère à la fois qu’il faut élargir la portée des solutions infrastructurelles et techniques pour qu’elles produisent des bénéfices multiples (et pas seulement celui qui était poursuivi au départ), et qu’elles ne sont pas suffisantes pour répondre aux enjeux : la cohésion sociale, l’inclusion de toutes les catégories de populations et d’acteurs dans la vie de la cité est une clé. Plus une société est soudée et solidaire, plus elle peut faire face aux imprévus et aux aléas, et la résilience territoriale concerne aussi bien des logiques d’investissement que de fonctionnement.
14Alors que la Ville Métropole se veut compétitive, attractive et développe en son sein une économie de la connaissance, de l’excellence, de l’hyper-connectivité et des échanges internationaux, elle génère dans le même temps inégalités, grande exclusion, précarité et repli sur soi. C’est dans ce contexte paradoxal, avec les risques que ces tensions font naître, que la résilience trouve sa pertinence, car elle concerne tous les sujets du vivre ensemble.
15Elle ne procède pas d’une logique de planification, mais d’une démarche itérative, questionnée en permanence, qui se nourrit du présent et des expériences passées, et sait s’enrichir en continu des découvertes scientifiques, technologiques, des évolutions économiques, sociales ou environnementales, pour co-construire un futur encore inconnu à ce jour. Elle esquisse des possibles, en impliquant les acteurs concernés.
16En l’espace de quelques années, la capitale parisienne a fait face à des attentats, deux crues exceptionnelles, des périodes de canicule, des pics de pollution atmosphérique qui ne sont que l’artefact d’une exposition chronique plus grave encore. Le Conseil de Paris a voté en septembre 2017 sa première Stratégie de Résilience qui vise non seulement à mieux préparer la capitale à faire face à six enjeux prioritaires4, mais aussi à l’imprévu, aux aléas qu’on ne peut anticiper, qui demandent des évolutions de notre fonctionnement territorial vers plus d’ingéniosité, de redondance, de flexibilité ou encore de robustesse pour mieux absorber les perturbations, soudaines comme chroniques.
17Le paradigme de la résilience urbaine ou territoriale, offre aujourd’hui une opportunité de mieux renforcer l’efficience de politiques qui sont conduites séparément : ville climatique, ville intelligente, ville végétale et agricole, ville inclusive et solidaire, ville sobre et économe, ville sans carbone, ville sans déchets, ville fabricante, ville des économies circulaire, collaborative, sociale et solidaire… sont autant d’objectifs que les outils et méthodes de la ville résiliente permettent de mieux articuler, dans une vision intégrée de la métropole du XXIe siècle.
Notes de bas de page
1 L’OCDE évoque dans une étude de 2014 jusqu’à 30 Mds d’euros la perte de capital public et privé, et jusqu’à 430 000 emplois détruits et 60 Mds de pertes pour le PIB du pays sur 5 ans.
2 « le bateau est secoué par la tempête mais ne coule jamais ».
3 Par exemple la végétalisation et l’eau en ville pour lutter contre l’effet d’îlot de chaleur urbain, susceptibles d’engendrer un développement des moustiques potentiellement vecteurs de nouvelles pandémies ; la promotion du bois énergie dans un objectif de bilan CO2 qui n’a pas au départ pris en compte l’enjeu sanitaire de la pollution de l’air ; des éco-quartiers exemplaires au niveau environnemental qui n’ont pas tenu compte de la question sociale, etc.
4 Inégalités et manque de cohésion sociale, risques liés au fleuve, dérèglement climatique, pollution de l’air, risque terroriste, gouvernance territoriale trop rigide.
Auteur
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Sébastien Maire
Haut Responsable de la Résilience. Mairie de Paris
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