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Mobilisation de ressources partisanes et effet d’amitié locale lors de la primaire de la droite et du centre
Julien Audemard et David Gouard
p. 305-328
Texte intégral
1En quelques années seulement, les primaires ouvertes à l’élection présidentielle ont acquis une certaine popularité en France. La plupart des analystes s’accordent aujourd’hui à dire que l’adoption de ce type de dispositif est un facteur, ou tout au moins un marqueur fort de la transformation contemporaine des partis politiques (Avril, 2015 ; Lefebvre, 2015 ; Mény, 2015 ; Lefebvre, Treille, 2016). Si les spécificités sociologiques des électorats mobilisés lors de ce type de consultation sont désormais bien connues (Geer, 1988 ; Kaufmann, Gimpel, Hoffman, 2003 ; Audemard, Gouard, 2014 ; Gouard et al., 2017), le rôle joué par l’organisation partisane reste, quant à lui, encore incertain. Les partis politiques qui en prennent l’initiative limitent-ils leur intervention à la seule organisation de la consultation ? Les responsables et représentants politiques du parti, et en premier lieu ses élus au travers des réseaux partisans, jouent-ils un rôle dans la mobilisation et le choix des électeurs ?
2La prise en compte du rôle joué par les réseaux politiques et partisans lors d’élections constitue un défi conceptuel et méthodologique. Notre contribution cherche à y répondre en s’appuyant sur un concept théorique régulièrement mobilisé en sociologie et géographie électorales, celui d’effet d’amitié locale (friends and neighbors’ effect). Ce concept, forgé par Valdimer Orlando Keys dans ses travaux sur le sud des États-Unis (Key, Heard, 1984), consiste à traduire une idée simple : les candidats à une élection réalisent leurs meilleurs scores dans les territoires dont ils sont originaires. Par extension, ce concept renvoie à notre principale question de recherche : les candidats aux élections primaires réalisent-ils leurs meilleurs résultats dans les territoires où ils bénéficient des plus forts soutiens ?
3Afin de transposer cette interrogation dans le cas de la primaire de la droite et du centre de novembre 2016, nous avons exploité un ensemble de données empiriques jusque ici peu mobilisé. Pour chaque candidat à l’élection, outre son parcours politique et ses territoires d’ancrage, nous avons pris en compte les parrainages reçus de la part de parlementaires et d’élus locaux, éléments exigés pour pouvoir se présenter et ayant été rendus publics quelques semaines avant l’élection. Après avoir enrichi ces informations, nous les avons intégrées au sein d’une analyse de la mobilisation et de la production des votes à l’échelle des départements français métropolitains.
Primaires et effet d’amitié locale
4Les travaux de Valdimer Orlando Key sur le sud des États-Unis montraient que les scores réalisés par les candidats dépendent de l’endroit où ils vivaient : plus le bureau de vote était proche de leur lieu de vie, plus les scores en leur faveur étaient élevés (Key, Heard, 1984). Pour Key, ces résultats illustraient le lien entre l’identification à un territoire – dont les candidats locaux seraient les dépositaires – et le vote. Les travaux de Robert Putnam fournissaient déjà quelques éléments explicatifs de cet effet (Putnam, 1966). Premièrement, si le candidat local réalise, au sein d’une circonscription donnée, de bons résultats, c’est parce que celui-ci est capable de mobiliser de larges ressources pour mener sa campagne, notamment à travers ses réseaux de clientèles et/ou de cercles de socialisation et de mobilisation. Deuxièmement, les études électorales ont mis en évidence la tendance des électeurs à s’identifier à une communauté et à voter pour les candidats qui y sont le plus affiliés, notamment parce que l’ancrage local des candidats est souvent perçu comme une condition nécessaire à la défense de leurs intérêts. Enfin, derrière l’effet d’amitié local, il est possible de souligner l’impact des rencontres informelles entre citoyens ordinaires. Les travaux portant sur la socialisation politique entre pairs et sur le leadership d’opinion montrent en effet que la multiplication des contacts relationnels au sein d’un territoire tend à homogénéiser les opinions politiques et les votes, le plus souvent en faveur des forces politiques localement majoritaires (Lazarsfeld, Berelson, Gaudet, 1948 ; Miller, 1977).
5Depuis, de nombreuses études, le plus souvent anglo-saxonnes, sont venues approfondir les analyses sur l’effet d’amitié locale (Reynolds, 1969 ; Johnson, 1974 ; Garand, 1988 ; Gimpel, Karnes, McTague, Pearson-Merkowitz, 2008 ; Górecki, Marsh, 2012 ; Arzheimer, Evans, 2012 ; Fiva, Smith, 2017). En France, ce concept est en revanche plus rarement mobilisé dans l’analyse des votes (Bussi, Freire-Diaz, 2012). L’adoption des primaires ouvertes a néanmoins provoqué un regain d’intérêt pour celui-ci. Deux notes réalisées par Jérôme Fourquet et Hervé Le Bras pour la fondation Jean Jaurès au sujet de la primaire de la gauche d’octobre 2011 et de celle de la droite et du centre de novembre 2016 y font ainsi directement référence (Fourquet, 2011 ; Fourquet, Le Bras, 2017). De plus, bien qu’elles ne mobilisent pas explicitement ce concept, trois études menées sur les primaires de 2011 et de 2016 soulignent l’impact des soutiens locaux sur l’orientation des votes : les candidats obtiendraientainsi de meilleurs résultats dans les territoires où ils sont soutenus par un ou plusieurs élus (Gouard et al., 2017 ; Audemard, Gouard, 2014 ; Olivier, 2016).
6De fait, les élections primaires constituent des occasions idéales pour tester le potentiel heuristique du concept d’amitié locale. Ces élections rassemblent tout d’abord des électorats fortement politisés parmi lesquels on compte une part non négligeable d’adhérents, d’anciens adhérents et de sympathisants du ou des partis à l’initiative de la primaire. Ainsi, ce type d’électorat se montre sans doute sensible non seulement aux évolutions de la vie politique nationale et locale, mais aussi à l’ancrage et au parcours des différents candidats. De plus, ce type de scrutin rassemble un électorat relativement homogène sur le plan de l’orientation politique. En effet, seule une partie marginale des votants n’appartient pas au camp politique à l’origine de la primaire. Les frontières idéologiques et partisanes qui empêchent parfois de voter pour le candidat local sont donc ici très minces. Enfin et surtout, comme pour l’élection présidentielle, les élections primaires ouvertes de 2011 et 2016 obligeaient les candidats à recueillir une liste suffisante de parrains pour pouvoir candidater. Or, ces différents parrains peuvent être envisagés comme de bons indicateurs du niveau de soutien dont peuvent bénéficier les candidats dans les différents territoires, soit que ces parrains y aient une action directe sur la production des choix électoraux ou bien qu’ils soient plus globalement un indicateur d’un réseau partisan local favorable au candidat qu’ils soutiennent. Si les analyses qui mobilisent le concept d’amitié locale tiennent généralement compte du lieu de naissance des candidats ou encore de la distance géographique à leurs fiefs électoraux, peu d’études tiennent compte de la répartition géographique de leurs soutiens. La publication des parrainages dans le cadre des primaires ouvertes peut en fournir une mesure approchée. De plus, jusqu’ici, les études sur les primaires n’intègrent pas cette donnée dans des analyses multivariées, ce qui permettrait pourtant de distinguer ce qui relève, dans la production des votes, d’un effet d’amitié locale d’un effet plus large de structure sociale reposant sur certaines caractéristiques sociodémographiques ou politiques des territoires considérés.
7L’ambition de notre contribution est ainsi d’intégrer et de tester l’effet d’amitié locale au sein d’une analyse multivariée de la mobilisation et de la production des votes lors de primaires ouvertes. Nous examinerons à cet égard deux hypothèses. Tout d’abord, nous soutenons que l’effet d’amitié locale est identifiable et important lors des élections primaires, et que celui-ci se manifeste à la fois dans la distance qui sépare les électeurs du ou des fiefs électoraux des candidats, et dans la répartition géographique de leurs soutiens. Deuxièmement, nous pensons que cet effet n’est pas uniforme et varie selon plusieurs critères qui traduisent la force des ressources politiques et de l’ancrage territorial des candidats ou de leurs soutiens, et donc leur potentiel de mobilisation.
Méthodes et données
8Pour tester ces hypothèses, nous avons choisi d’étudier la primaire de la droite et du centre organisée en novembre 2016. La charte établie par la Haute autorité et la Commission nationale d’organisation de la primaire de la droite et du centre imposait aux candidats des règles relativement strictes en matière de parrainages1. Chaque candidat devait tout d’abord réunir le soutien officiel d’un minimum de 2 500 adhérents à jour de cotisation d’un des trois partis politiques co-organisateurs de la primaire, à savoir Les Républicain (LR), le Parti chrétien démocrate (PCD) ou le Centre national des indépendants (CNI), répartis sur au moins quinze fédérations départementales, sans que plus d’un dixième ne soit issu d’une même fédération. Par ailleurs, il fallait réunir les parrainages de 250 élus d’au moins trente départements sans que plus d’un dixième ne soit issu d’un même département2. Parmi ces élus, un minimum de vingt parlementaires (députés de l’Assemblée nationale, sénateurs ou députés européens) était requis (Levade, 2015)3.
9Lors de la publication de la liste officielle des candidats, le 21 septembre 2017, la Haute Autorité a rendu public le nom des élus ayant parrainé l’un des candidats sur la base d’un tirage au sort aléatoire4. La liste générale de 1 500 noms comprenait peu d’informations. En effet, outre le nom du parrain, y figuraient seulement sa fonction d’élu et son département d’élection5. Nous avons enrichi cette base de données en renseignant pour chaque parrain les informations suivantes : le sexe, l’étiquette politique en 20166, le cumul de mandats7 et l’ancienneté du mandat principal. Enfin pour les parrains ayant un mandat de maires (72,2 % de notre échantillon) nous avons également renseigné la taille démographique de la commune. Outre cette première liste représentative8, nous avons pu nous procurer la liste exhaustive des parlementaires qui ont publiquement exprimé leur soutien à l’un des six candidats9.
10L’étude a été menée à l’échelle départementale pour la seule France métropolitaine10. Le recours à cette échelle d’analyse se justifie pour trois raisons principales. Premièrement, dans le cadre précis d’élections primaires, travailler à l’échelle départementale facilite grandement l’accès aux données par rapport à des échelles plus fines. Il est notamment difficile ici de travailler à l’échelle du bureau de vote, dans la mesure où les bureaux des primaires ne correspondent pas aux bureaux traditionnels mais à une agrégation de plusieurs d’entre eux. De plus, alors que l’échelle du bureau de vote exige de transformer les données issues de la statistique publique, l’échelle départementale permet de les utiliser telles quelles, puisque l’INSEE produit des indicateurs à cette échelle. À cette même échelle départementale, les résultats électoraux complets des deux tours de la primaire étaient également disponibles. Deuxièmement, l’échelle départementale reste somme toute assez fine. Si elle n’exempte pas du risque d’erreur écologique, elle autorise tout du moins de travailler sur des espaces sociologiques et politiques variés en nombre suffisamment important (96 unités pour la France métropolitaine). Troisièmement, le département est la circonscription électorale qui englobe toutes les autres : circonscription de référence pour les élections sénatoriales et départementales, elle englobe également les circonscriptions législative et municipale, et les listes de candidats qui se présentent aux élections régionales sont élues au niveau départemental. L’immense majorité des parrains a ainsi été resituée dans son département d’élection11.
11Nous avons décidé d’illustrer l’effet d’amitié locale en ayant recours à trois variables principales. La première renvoie à la localisation départementale des fonctions politiques de chaque candidat12. Ces derniers ont en effet tous exercé au cours de leur carrière des mandats de parlementaire ou des mandats locaux (Tableau 1). La seconde variable concerne la distance à l’égard du département dans lequel le candidat a exercé ses fonctions13. Enfin, la troisième variable renvoie aux données relatives aux parrains. Pour chaque département, nous avons calculé le nombre total de parrains, puis la part d’entre eux revenant à chacun des candidats.
12La prise en compte des deux premières variables est importante pour distinguer ce qui relève à proprement parler de l’effet « parrains » de ce qui relève plus largement d’un ancrage local propre aux candidats eux-mêmes. En effet, si l’ancrage local produit des phénomènes d’allégeance électorale, il est difficile de distinguer ici ce qui relève des réseaux politiques dont peut bénéficier le candidat de sa notoriété personnelle. En d’autres termes, l’inclusion de ces deux variables nous permet de mesurer si la présence de soutiens politiques locaux dans un département donné permet à un candidat d’améliorer ses scores, y compris dans des territoires où sa notoriété liée à un ancrage local ne joue a priori aucun rôle. La distinction de ces deux premières variables se justifie aussi dans la mesure où chacune d’elles renvoie à deux phénomènes distincts. En effet, tandis que la première renvoie à des phénomènes délimités par des frontières institutionnelles – voter par exemple pour le président de sa région – la seconde concerne une notoriété essentiellement géographique, qui diminue au fur et à mesure que la distance au fief du candidat augmente, mais qui n’est pas dépendante des délimitations administratives – voter par exemple pour le maire de la grande ville voisine (Fourquet, Le Bras, 2017)14.
13Afin de mener une analyse multivariée à l’échelle départementale, nous avons intégré plusieurs variables de contrôle d’ordre sociodémographique et politique. Les variables sociodémographiques sont pour la plupart issues des bases INSEE : part d’agriculteurs dans la population active afin de mesurer le degré de ruralité ; part de la population non scolarisée de plus de 15 ans titulaire d’un diplôme de l’enseignement supérieur, salaire net horaire moyen et part des employés et ouvriers pour renseigner la composition socio-économique ; part des plus de 64 ans pour évaluer la structure par âge. Nous avons également intégré une variable relative à la part de catholiques dans chaque département15. Les variables politiques renvoient aux suffrages produits lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2012 : les parts en suffrages exprimés recueillis par François Bayrou, Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy.
Tableau 1. Trajectoires politiques des six candidats Les Républicains à la primaire de la droite et du centre.

Sélection des parrains et inégalités de ressources partisanes
14Les parrains à la primaire de la droite et du centre ne se répartissent pas de manière uniforme sur l’ensemble du territoire métropolitain16. Sans surprise, leur répartition au niveau départemental est étroitement corrélée au volume des suffrages recueillis par Nicolas Sarkozy au premier tour de l’élection présidentielle de 2012 (r = 0,63). Le tableau 2 rend compte de la structure des parrains selon leurs fonctions politiques.
Tableau 2. Les fonctions politiques des parrains.
| Mandat unique | Deux mandats | Trois mandats | |
| Sénateur (n= 55) | 21 | - Conseiller régional : 7 - Conseiller départemental : 6 - Maire : 20 | - Conseiller régional et maire : 1 |
| Député (n= 62) | 18 | - Conseiller régional : 4 - Conseiller départemental : 5 - Maire : 33 | - Conseiller régional et maire : 1 - Conseiller départemental et maire : 1 |
| Conseiller régional (n= 166) | 111 | - Sénateur : 7 - Député : 4 - Député européen : 1 - Maire : 41 | - Sénateur et maire : 1 - Député et maire : 1 |
| Conseiller départemental (n=330) | 226 | - Sénateur : 6 - Député : 5 - Député européen : 1 - Maire : 91 | - Député et maire : 1 |
| Maire (n=1081) | 892 | - Sénateur : 20 - Député : 33 - Député européen : 1 - Conseiller régional : 41 - Conseiller départemental : 91 | - Sénateur et conseiller régional : 1 - Député et conseiller régional : 1 - Député et conseiller départemental : 1 |
15Environ 15 % des parrains cumulent plusieurs mandats17. Pour les parlementaires, le cumul est en revanche bien plus fréquent. Il concerne en effet près des deux tiers d’entre eux. La rareté générale du cumul de mandats tient essentiellement au fait que la grande majorité des parrains sont des maires. Ces derniers forment en effet 72,2 % de l’échantillon. Si parmi eux certains occupent dans le même temps d’autres fonctions, la grande majorité (59,7 % de l’ensemble de l’échantillon) n’exerce que la fonction de maire. Une nette majorité d’entre eux sont d’ailleurs des maires de petites communes. En effet, 71,3 % des maires sont à la tête de communes de moins de 3 000 habitants et 31,3 % de communes de moins de 500 habitants. Il n’en reste pas moins que les maires des petites communes sont sous-représentés dans cet échantillon comparativement à ce qu’ils représentent sur le plan national. L’échantillon compte par exemple 7,3 % des maires à la tête de communes de plus de 20 000 habitants, alors que cette taille de commune ne représente qu’un peu plus de 1 % des communes françaises. Par ailleurs, il s’avère que l’immense majorité des parrains sont des hommes (77 %)18. Ces derniers sont très légèrement surreprésentés par rapport à la part qu’ils représentent dans les différentes catégories d’élus, y compris au sein des familles politiques de droite.
16Parmi l’ensemble des parrains, les probabilités d’appartenir à LR augmentent à mesure que les fonctions politiques occupées sortent du seul cadre local. En effet, si près de la moitié des parrains de l’échantillon général (46,9 %) appartiennent à LR, ce n’est le cas que de 34,7 % des maires (et 17,4 % des maires des communes de moins de 500 habitants) contre autour de 75 % pour les conseillers départementaux, les conseillers régionaux et les sénateurs, et jusqu’à 94,1 % pour les députés de l’Assemblée nationale. Le reste des parrains se répartit entre les partis politiques du centre-droit comme l’UDI ou le MoDem (10,3 %), les divers-droite sans affiliation partisane (24,2 %) et les « sans étiquette » (15,2 %). La minorité formée par la quarantaine de parrains classés à gauche (2,7 %) sont pratiquement tous des maires de petites communes, et rares sont ceux qui appartiennent à un parti politique19.
17Les logiques de recrutement des parrains varient fortement selon les candidats. Il apparaît en premier lieu que, pour certains d’entre eux, les départements fiefs sont des terrains privilégiés pour la récolte des parrainages (voir cartes). C’est notamment le cas de François Fillon ou de Bruno Le Maire. L’un comme l’autre ont finalement recruté près d’un dixième de leurs parrains dans le département où ils exercent leurs principales fonctions politiques, soit le plafond autorisé par les règles de parrainage de la primaire20. Cette logique dépasse parfois le cadre du département fief, comme pour Alain Juppé, qui concentre une part toute aussi importante de son recrutement non seulement en Gironde mais aussi en Charente-Maritime. Finalement, il n’y a qu’un seul candidat pour lequel la relation ne fonctionne pas : Nicolas Sarkozy. Mais en 2016, ce dernier ne bénéficiait plus d’aucun mandat d’élu local dans son département d’ancrage, les Hauts-de-Seine, ce qui peut expliquer ce résultat21.
18L’examen des fonctions occupées par les parrains des différents candidats révèle une autre forme d’inégalité. Alain Juppé recrute ainsi davantage auprès des maires (80,3 % de ses parrains occupent cette fonction). Nicolas Sarkozy et François Fillon présentent une logique de recrutement différente. Ces candidats recrutent davantage parmi les conseillers départementaux et régionaux. La liste exhaustive des parlementaires ayant accordé leur parrainage rend compte d’une très forte inégalité des soutiens. En matière de recrutement de parlementaires, Alain Juppé présente également certaines spécificités. Avec Nathalie Kosciusko-Morizet, il est le seul à avoir une majorité de soutiens émanant de sénateurs (68,1 %) contre une moyenne de 38 % pour les quatre autres candidats. Surtout, François Fillon, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy ont bénéficié d’un nombre beaucoup plus important de soutiens parlementaires (députés de l’Assemblée nationale, sénateurs), respectivement 78, 69 et 94, tandis que les trois autres candidats, Nathalie Kosciusko-Morizet, Jean-François Copé et Bruno Le Maire en comptaient respectivement 23, 25 et 33. Ainsi, avant même le début de la campagne, on pouvait entrevoir une nette hiérarchie entre ces deux groupes de candidats. Cette hiérarchie objective repose sur d’importantes différences si l’on s’en tient au parcours et aux expériences politiques des trois principaux candidats. Plus âgés et expérimentés, tous trois ont débuté leur carrière de parlementaire au cours des années 1980, alors que Jean-François Copé n’est devenu député que dans les années 1990 et Bruno Le Maire et Nathalie Kosciusko-Morizet dans les années 2000. De même, si tous les candidats ont occupé dans le passé des fonctions ministérielles, les trois principaux se distinguent par l’importance et le prestige de leurs fonctions (François Fillon et Alain Juppé ont été premier ministre et Nicolas Sarkozy président de la République).
19L’étiquette politique des parrains constitue la troisième forme d’inégalité. Près des deux tiers (64,8 %) des soutiens de Nicolas Sarkozy sont membres de LR, et 58,2 % pour François Fillon, contre un peu plus d’un tiers pour Alain Juppé. Cette proximité plus forte à l’égard du noyau partisan se retrouve quelles que soient les fonctions politiques considérées, depuis le poste de maire jusqu’à celui de parlementaire. Parmi les sénateurs ayant accordé leur soutien à Alain Juppé, moins des deux tiers appartenaient à LR, les autres venant de formations politiques du centre-droit. Pourtant, à l’exception de Nathalie Kosciusko-Morizet, chez les quatre autres candidats, 94 % des sénateurs étaient membres de LR. François Fillon et Alain Juppé, recrutent une part significative de leurs parrains dans les partis du centre-droit (respectivement 20,1 % et 19,6 %) bien que les élus LR y restent relativement majoritaires (34,1 % et 28,4 %). C’est aussi chez ces deux candidats que l’on retrouve l’essentiel des quelques élus de gauche qui ont pu accorder leur parrainage. La quasi-totalité d’entre eux sont des maires. De ce point de vue, seul Jean-François Copé intègre une proportion aussi forte d’élus de gauche. Il est au demeurant le candidat qui a le plus recruté parmi les maires de communes de moins de 3 000 habitants.
20Il apparaît ainsi que la logique de recrutement des parrains dépend de plusieurs facteurs principaux : la trajectoire politique des candidats et leur positionnement au sein de LR, leur niveau d’ancrage territorial ou encore la ligne politique qu’ils défendent durant la primaire.
21Pour Nicolas Sarkozy, il est ainsi difficile de penser cette logique de recrutement en dehors de son parcours politique et surtout de sa position de président de LR de 2014 à 201622. Ses ressources partisanes comptent infiniment plus que son ancrage politique local à partir des Hauts-de-Seine, département au sein duquel il n’occupe plus de fonctions depuis 2007. Il recrute ainsi l’essentiel de ses parrains au sein des départements où ses principaux soutiens internes au parti exercent des responsabilités locales : dans les Alpes-Maritimes (Christian Estrosi et Éric Ciotti), en Auvergne-Rhône-Alpes (Laurent Wauquiez), dans le Nord (Gérald Darmanin), ou encore en Seine-et-Marne (Christian Jacob). François Fillon bénéficie quant à lui d’un soutien partisan presque aussi important que l’ancien chef de l’État, mais il présente en plus de cela une influence territoriale dans une large partie ouest du territoire. Seul candidat à avoir exercé toutes les fonctions politiques locales – de surcroît au sein de la même région – François Fillon présente à ce titre un ancrage territorial abouti. Alain Juppé affiche une position similaire. Président de l’UMP de 2002 à 2004 et n’exerçant plus de fonction parlementaire depuis la même année, Alain Juppé s’est attaché à mobiliser des ressources en rapport avec son parcours d’élu local. En tant que maire de Bordeaux et président de la Communauté urbaine de Bordeaux depuis 1995, il est en mesure de rallier des soutiens sur la base d’allégeances trans-partisanes, même s’il faut aussi voir dans cela une conséquence de sa ligne politique. Outre leurs fortes ressources politiques, les cas de François Fillon et d’Alain Juppé tendent à montrer que leur influence territoriale est d’autant plus forte qu’il s’agit de zones plutôt rurales, moins soumises à la concurrence territoriale d’adversaires politiques. À l’inverse, trois des six candidats (Jean-François Copé, Nathalie Kosciusko-Morizet et Nicolas Sarkozy), sont issus de départements d’Ile-de-France. Or, cette région, qui concentre une part importante des réseaux politiques et partisans nationaux, est loin d’être délaissée par les autres candidats en termes de parrainages. En effet, à elle seule, la région francilienne concentre près de 10 % des parrains de métropole.
22Plus hétérogènes, les recrutements de Jean-François Copé et de Nathalie Kosciusko-Morizet, tiennent pour partie à cette concurrence accrue et à leur position minoritaire au sein du parti. Dans une position intermédiaire, Bruno Le Maire peut compter en revanche sur son fief de l’Eure mais voit finalement les possibilités d’extension géographique de son recrutement à la fois limitées à l’est du fait de la concurrence en Ile-de-France, et au sud et à l’ouest en raison de l’aire d’influence de François Fillon.
23Ces inégalités en matière de recrutement des parrains révèlent des capacités d’influence locale également très inégalitaires. Loin d’être systématiquement des soutiens politiques actifs, les parrains ont parfois été sollicités pour réunir un nombre suffisant de signatures. C’est notamment le cas pour les candidats outsiders. L’amitié locale apparaît ainsi comme un phénomène protéiforme aux conséquences contrastées.
Cartes 1 à 12. Part des parrains et votes au premier tour de la primaire.

Amitié locale et production des votes
24Une rapide comparaison des cartes relatives à chacun des six candidats entre leur score au premier tour de la primaire et la part relative de leurs soutiens à l’échelle départementale montre une corrélation positive pour tous les candidats. La relation semble plus forte encore pour quatre d’entre eux : François Fillon, Alain Juppé, Bruno Le Maire et Nicolas Sarkozy, comme en attestent les coefficients de corrélation (voir cartes). L’analyse multivariée offre une vision plus précise de ce phénomène (Tableau 3).
25Le modèle de régression explique en quasi-totalité la variance relative à la mobilisation électorale du premier tour par département (R² = 0,93). Les facteurs identifiés sont d’ailleurs bien connus dans la littérature scientifique. Il s’agit de facteurs socio-économiques d’abord, tel le degré d’urbanité ici mesurée par la part d’agriculteurs23, la part des catégories socio-professionnelles supérieures, la part de personnes âgées. Des variables politiques jouent également sur le niveau de la mobilisation. Il en va, sans surprise, du score de Nicolas Sarkozy au premier tour de l’élection présidentielle de 2012.
26L’analyse de régression montre également que les départements où les candidats ont exercé un mandat ont eu tendance à se mobiliser davantage, et ceci une fois prise en compte leur ancrage à droite et leurs caractéristiques socio-économiques. Ce résultat accrédite la thèse d’un effet « fief », certainement d’une ampleur variable selon les candidats. En revanche, la variable « parrain », ici mesurée par le nombre général de parrains issus des différents départements ne semble pas exercer d’effet propre sur la mobilisation. Les résultats du second tour confirment point par point ces différentes observations.
27Les résultats des modèles visant à expliquer les scores des différents candidats montrent que l’amitié locale produit des effets contrastés. On distingue ici trois situations. La première concerne les candidats outsiders, Jean-François Copé et Nathalie Kosciusko-Morizet et, dans une moindre mesure, Bruno Le Maire. Pour ces candidats, on remarque un faible effet des variables « proximité au fief » et « territoire d’élection ». L’explication tient principalement à deux raisons. D’une part, ces trois candidats présentent un ancrage politique territorial récent et restreint. En 2016, Nathalie Kosciusko-Morizet n’exerçait plus aucun mandat dans son département d’ancrage, l’Essonne. Bruno Le Maire n’était député de l’Eure que depuis 2007 et n’a jamais exercé d’autre mandat local que celui de conseiller régional. Ces trois candidats se trouvent de plus vite concurrencés sur le plan de l’influence territoriale. Pour Jean-François Copé comme pour Nathalie Kosciusko-Morizet, avoir été maires de villes d’importance moyenne dans la région francilienne (Meaux et Longjumeau) limite les probabilités de jouir d’un effet de réputation à grande échelle. Pour ces deux candidats, la variable « parrains » ne semble jouer qu’à la marge une fois prises en compte les variables de contrôle, ce qui semble témoigner de réseaux partisans moins influents. Pour Jean-François Copé, les faibles variations de ses scores à l’échelle départementale rendent plus difficile l’interprétation du modèle. Il est toutefois à souligner qu’il réalise de meilleurs scores dans certains départements où il bénéficie d’un nombre important de soutiens, comme dans l’Hérault où son principal appui, le député de la sixième circonscription Élie Aboud, est président de la fédération départementale LR. Pour Nathalie Kosciusko-Morizet, ce sont davantage les caractéristiques des départements qui semblent expliquer ses scores, plus que la répartition géographique de ses soutiens : elle réalise en l’occurrence ses meilleurs scores dans les départements où la population est tendanciellement jeune et diplômée, et où les candidats du centre-droit réalisent habituellement de bons résultats électoraux.
28Le constat est plus nuancé pour Bruno Le Maire. En effet, ce dernier enregistre des résultats relativement importants dans plusieurs départements de l’est, notamment en Haute-Saône où il compte, entre autres, sur le soutien du député Alain Chrétien. Il réalise également l’un de ses meilleurs scores dans l’Eure, son département fief.
Tableau 3. Votes et mobilisation au premier tour de la primaire selon les caractéristiques sociopolitiques des départements français métropolitains et l’amitié locale.
| Participation | Jean-François Copé | François Fillon | Alain Juppé | Nathalie Kosciusko-Morizet | Bruno Le Maire | Nicolas Sarkozy | |
| Constante | -12,05*** -3,61 | -0,34 -0,61 | 37,87 1,63 | 31,70 1,87 | 4,02** 2,84 | -5,20 -1,10 | 38,29* 2,56 |
| Agriculteurs | -0,18** -2,92 | -0,01 -0,37 | -0,58 -1,39 | 0,28 0,90 | 0,02 0,72 | 0,25** 2,88 | 0,16 0,59 |
| Employés/ Ouvriers | -0,03 -0,55 | 0,01 1,14 | -0,39 -1,16 | 0,12 0,48 | -0,02 -0,10 | 0,15* 2,11 | -0,16 -0,72 |
| Enseignement supérieur | 0,16** 3,32 | 0,02** 2,85 | -0,23 -0,65 | 0,10 0,42 | 0,05* 2,23 | 0,06 0,83 | 0,24 0,97 |
| Salaire net moyen | 0,39** 3,27 | -0,10*** -4,61 | 0,10 0,14 | 0,47 0,85 | -0,09 -1,48 | -0,04 -0,20 | -1,73* -2,39 |
| Plus de 65 ans | 0,27*** 7,18 | 0,01 1,81 | -0,04 -0,17 | 0,05 0,31 | -0,04** -2,92 | -0,08 -1,64 | 0,16 0,96 |
| Catholiques | 0,01 1,23 | 0,01 0,22 | 0,10 1,31 | -0,05 -0,81 | -0,01* -2,21 | -0,03 -1,48 | -0,04 -0,79 |
| Bayrou 2012 | -0,06 -1,02 | 0,01 0,52 | 1,78*** 4,34 | -0,20 -0,63 | 0,07** 2,72 | -0,08 -0,87 | -1,22*** -4,31 |
| Sarkozy 2012 | 0,34*** 12,52 | 0,01 1,13 | -0,24 -1,42 | -0,32* -2,50 | -0,01 -1,23 | 0,05 1,41 | 0,22 1,93 |
| Le Pen 2012 | -0,07* -2,26 | 0,02*** 4,11 | 0,71*** 3,64 | -0,52*** -3,57 | 0,02 1,63 | 0,03 0,77 | 0,73*** 4,35 |
| Parrains | 0,01 0,95 | 0,01* 2,46 | 0,09*** 3,00 | 0,08*** 3,52 | 0,01 1,91 | 0,03*** 5,46 | 0,07*** 4,10 |
| Territoire d’élection | 0,76*** 4,17 | 0,71*** 10,31 | 7,07*** 3,69 | 4,33* 2,19 | 0,38* 2,22 | 2,36*** 4,27 | 2,92 1,05 |
| Proximité au fief | / | -0,01 -0,30 | 2,91** 2,81 | 5,03*** 6,16 | 0,01 0,20 | -0,02 -0,09 | 0,29 0,18 |
| F | 113,1*** | 14,45*** | 12,5*** | 21,43*** | 24,78*** | 9,77*** | 21,48*** |
| R2 | 0,93 | 0,63 | 0,60 | 0,72 | 0,75 | 0,53 | 0,72 |
Codes de significativité : 0 ‘***’ 0.001 ‘**’ 0.01 ‘*’ 0.05 ‘.’
Les coefficients bêta sont indiqués en première ligne, les t-values en seconde ligne.
Les variables continues sont toutes exprimées en pourcentages, sauf les variables « Territoire d’élection » et « Proximité au fief ». Voir la note de bas de page n° 12.
29La deuxième situation est propre à Nicolas Sarkozy. Pour l’ancien chef de l’État, l’amitié locale ne semble pas fonctionner comme variable traduisant un ancrage territorial personnel. La proximité aux Hauts-de-Seine ne produit aucun effet, tandis que la variable « territoire d’élection » n’apparaît pas significative. Les résultats de Nicolas Sarkozy en Ile-de-France sont en effet pour le moins contrastés. Dans son « fief » des Hauts-de-Seine, il ne recueille que 15,1 % des suffrages exprimés, soit 5,6 points de moins que sa moyenne nationale. En revanche, dans le département limitrophe et beaucoup plus populaire de la Seine-Saint-Denis, il obtient 25,4 % des suffrages. Ainsi, dans une région où il n’exerce plus de mandat local depuis 2007 et où il est soumis à forte concurrence, ce sont davantage les caractéristiques sociodémographiques des départements qui semblent expliquer ses scores. Proche d’une droite que l’on pourrait qualifier de populaire (ses résultats sont d’ailleurs corrélés au score de Marine Le Pen en 2012), Nicolas Sarkozy obtient de bons résultats dans les départements du nord de la région francilienne, tandis qu’il réalise des scores inférieurs dans les départements plus huppés du sud et de l’ouest parisien. Surtout, c’est loin de l’Ile-de-France qu’il mobilise le plus. De ce point de vue, son réseau de parrains semble produire des effets non négligeables. C’est ainsi que l’on est amené à comprendre les bons résultats obtenus par Nicolas Sarkozy dans les départements de l’ancienne région Provences-Alpes-Cotes d’Azur, en Corse, mais également en Seine-et-Marne. De ce point de vue, on peut penser que la capitalisation de ressources partisanes issues de son expérience à la tête du parti a été favorable à ce phénomène, lui qui semble être le candidat favori des adhérents LR (Gouard et al., 2017).
30Enfin, la dernière situation concerne les cas des deux finalistes, François Fillon et Alain Juppé. Ces deux candidats s’opposent sur le plan des tendances politiques des départements où chacun d’eux réalise ses meilleurs résultats. On voit en effet que le vote en faveur d’Alain Juppé est corrélé négativement avec le score de Marine Le Pen en 2012, alors que la relation avec le résultat de la candidate FN est positive en ce qui concerne le vote pour François Fillon, tout comme l’est celle avec le vote pour François Bayrou en 2012, preuve que le futur candidat à la présidentielle a mobilisé un électorat plus large, localisé dans des territoires de traditions politiques diverses. Pour les deux candidats, les variables « proximité au fief » et « territoires d’élections » ont exercé un effet propre clairement significatif. Pour le cas d’Alain Juppé, c’est surtout l’effet de proximité au fief qui a eu le plus d’effet. Il réalise ainsi de bons résultats au sein des départements proches de la Gironde, que ceux-ci se situent ou non dans la région Nouvelle-Aquitaine. En tant qu’ancien député de Gironde et surtout en tant que maire de Bordeaux depuis plus de vingt ans, Alain Juppé incarne la ville-centre d’un vaste territoire géographique et bénéficie à ce titre d’une forte notoriété locale.
31Pour François Fillon, c’est davantage une logique institutionnelle qui explique son rayonnement dans une large partie ouest du pays. À l’inverse de son principal concurrent, François Fillon ne peut pas autant se prévaloir d’être à la tête d’une ville ou même d’un département suffisamment attractif pour rallier une majorité des suffrages des départements de cette zone. Maire de Sablé-sur-Sarthe pendant près de vingt ans, conseiller général puis président du conseil général de la Sarthe jusqu’en 1998, il a en revanche une expérience en tant que conseiller régional et surtout en tant que président du Conseil régional des Pays de la Loire, région allant de la Mayenne à la Vendée et qui concentre des départements traditionnellement ancrés à droite.
32Enfin, comme pour Nicolas Sarkozy, la variable « parrains » semble expliquer de manière très significative les scores de François Fillon et d’Alain Juppé. Bien que leurs soutiens soient plus denses à proximité de leur fief, cette variable présente un effet propre. Au demeurant, il se pourrait très bien que cette même variable soit précisément une force contributive incluse dans l’effet « proximité au fief » et dans celui « territoire d’élection ». En effet, tout laisse à penser que ces soutiens politiques viennent conforter une notoriété territoriale acquise au fil de leurs carrières politiques.
Conclusion
33L’examen attentif de la structure des parrainages fournit des éléments intéressants pour comprendre ce qui se joue bien avant l’élection dans la hiérarchie des différents candidats. Les capacités d’ancrage territorial et de mobilisation des ressources partisanes ont une incidence sur les résultats de la primaire. Aussi, les logiques de ce type d’élection ne sauraient se réduire au seul marché programmatique Elle s’apparente aussi à une compétition entre entreprises individuelles de mobilisation de ressources partisanes. La mobilisation de ces ressources est en partie à l’origine d’un effet d’amitié locale important à prendre en considération pour comprendre la production des votes, au-delà des caractéristiques sociales et politiques de l’électorat que l’on retrouve pour l’ensemble du corps électoral qui s’est déplacé. À l’exception de certains candidats pour qui la dispersion des votes sur le territoire national est relativement faible (Jean-François Copé et Nathalie Kosciusko-Morizet), les écarts-types des résultats obtenus par les autres candidats à l’échelle départementale sont élevés. Ainsi, pour ce type d’élection, qui réunit un segment minoritaire mais particulièrement politisé de l’électorat français, les logiques de soutien au niveau local pèsent considérablement dans les performances globales des différents candidats.
34Pour autant, les mécanismes à l’œuvre derrière cet effet restent, au terme de cette analyse, incertains. Nous avons ainsi cherché à isoler, avec la variable « parrains », l’effet propre à la présence de soutiens politiques locaux d’autres effets davantage liés à l’ancrage territorial de chaque candidat. Si l’analyse statistique montre que cet effet fonctionne indépendamment de l’effet « territoires d’élection » et de l’effet « proximité au fief », il n’est pas exclu que celui-ci cache d’autres phénomènes. Si la sélection des parrains par les différents candidats ne s’est pas faite de manière aléatoire, mais plutôt en tenant compte de stratégies électorales bien définies, il est probable que cette sélection se soit concentrée au sein des territoires présentant le plus d’affinités électives avec eux. Ainsi, si Alain Juppé et François Fillon, candidats disposant d’un ancrage local affirmé, recrutent dans leurs fiefs, Nicolas Sarkozy, qui ne bénéficie pas d’un tel ancrage, recrute quant à lui dans les zones de la droite « populaire », le littoral méditerranéen, l’est et le nord, ceux-là même où le FN enregistre habituellement de bons résultats. Aussi, si la présence de soutiens à l’échelle départementale permet aux candidats de bénéficier de l’impact de leurs réseaux politiques, le rôle de ces derniers consiste sans doute à mobiliser avant tout leur propre camp. Ceci invite à approfondir l’étude du rôle joué par les soutiens des candidats durant les élections primaires. Jusqu’ici, nous n’avons pas pris en considération l’effet que pourrait jouer la position de ces soutiens sur leur capacité à mobiliser pour les candidats. La fonction occupée, le cumul de mandat, l’ancienneté de ceux-ci jouent-ils un rôle dans l’effet d’amitié locale ? L’effet joue-t-il pour toutes les populations électorales en fonction de la capacité du candidat ou du soutien à mobiliser ses vecteurs d’influence (réseaux politiques, associatifs, clientélisme) ou n’est-il efficient que dans la mesure où les électeurs à mobiliser possèdent déjà un certain nombre d’affinités électives avec ces derniers (fort degré d’autochtonie, accords idéologiques et programmatiques) ? Les caractéristiques des territoires déterminent-elles les capacités de mobilisation ? Plusieurs travaux ont bien mis en évidence la stabilité des effets de notoriété dont pouvaient bénéficier certains responsables politiques dans les plus petites circonscriptions électorales, que l’on retrouve surtout en zones rurales (Lewis-Beck, Rice, 1983 ; Górecki, Marsh, 2012). Or, les départements où François Fillon et Alain Juppé bénéficient bien, semble-t-il, de l’effet d’amitié locale (Charente, Corrèze, Creuse, Dordogne ou encore Mayenne) répondent à cette caractéristique.
35D’une manière générale, mener une étude sur l’effet d’amitié locale au travers de cette base de données constituée des parrains mériterait, sur le plan statistique, l’adoption d’échelle d’analyse plus fine, comme pourrait l’être par exemple la commune ou même le bureau de vote, bien que cette échelle plus fine soit plus complexe à investiguer sur le plan méthodologique (Gouard et al., 2017). Des approches plus qualitatives, notamment au travers de suivis de type ethnographique de la campagne électorale, permettraient aussi de renseigner les mécanismes présidant à ce type de phénomène.
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Notes de bas de page
1 À l’exception des candidats issus d’un autre parti politique que LR ayant conclu un accord préalable dans le cadre de cette primaire. Ce fût le cas de Jean-Frédéric Poisson en tant que président du Parti chrétien démocrate.
2 Outre les conseillers régionaux et départementaux, parmi les élus locaux seuls les conseillers municipaux exerçant en qualité de maire pouvaient parrainer un candidat.
3 Certains candidats ont dû abandonner ou ont été déboutés, faute d’avoir recueilli suffisamment de signatures de parrains, comme Geoffroy Didier, Henri Guaino, Frédéric Lefebvre ou encore Hervé Mariton.
4 Ni la liste des adhérents ayant parrainé l’un des candidats, ni un échantillon de cette liste, n’ont, en revanche, été diffusés.
5 Chaque candidat était rangé dans une seule fonction élective même en cas de cumul. En règle générale, il était rangé dans la fonction élective la plus haute, mais la liste souffrait de très nombreuses exceptions.
6 Pour les élus occupant les fonctions politiques les plus locales, notamment pour les maires des petites communes, nous nous sommes essentiellement basés sur le nuancier proposé par le Ministère de l’Intérieur lors des dernières élections à l’issue desquelles ces parrains ont été élus.
7 À l’exception des fonctions de conseiller municipal. Les présidents de structures intercommunales ont été classés en tant que maires.
8 La sélection aléatoire des noms des parrains qui ont été publiés garantie sur le plan statistique leur représentativité en termes de localisation départementale et de caractéristiques sociales et politiques.
9 Source Le Monde. http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/05/04/primaire-de-la-droite-et-du-centre-qui-soutient-qui_4913292_4355770.html.
10 Nous avons en effet exclu les DOM TOM de notre analyse dans la mesure où le nombre de parrains y était faible (13 seulement) et que les données issues du recensement de l’INSEE sont souvent incomplètes par rapport aux données métropolitaines.
11 Seuls deux types de circonscriptions ne sont pas rattachables à l’échelle départementale : celle des Français de l’étranger, et les circonscriptions européennes, qui regroupent plusieurs départements. Cependant, le nombre d’élus issus de ces deux circonscriptions est marginal au sein de notre échantillon. De plus, la plupart des parrains députés européens exerçaient également un mandat local permettant de les resituer au niveau départemental. De fait, nous avons retiré de la base des données les représentants des Français de l’étranger, mais aussi l’un des quatre députés européens n’ayant pas de mandat local sur le territoire métropolitain. Les trois autres députés européens ont été classés sur la base de leur autre fonction politique.
12 Nous avons ici distingué trois niveaux de responsabilité politique. Le niveau 0 correspond aux départements où les candidats n’ont exercé aucune fonction politique, ce qui se retrouve bien évidemment dans la majorité des cas, et ce pour tous les candidats. Le niveau 1 correspond aux départements où les candidats ont exercé une seule fonction élective au cours de leur parcours politique. Enfin, le niveau 2 correspond aux départements dans lesquels les candidats ont exercé au moins deux fonctions politiques (en tant que député et conseiller départemental par exemple).
13 Nous avons ici distingué quatre degrés à l’échelle départementale. Au niveau 3, on retrouve le département dans lequel le candidat a exercé l’essentiel de ses fonctions politiques. Au niveau 2, on retrouve les départements qui en sont frontaliers, puis, au niveau 1 les départements eux-mêmes frontaliers de ce premier groupe de départements. Les autres départements métropolitains sont classés niveau 0.
14 L’étude de Jérôme Fourquet et d’Hervé Le Bras montrait notamment que les résultats de François Fillon étaient particulièrement élevés, pas tant dans les départements entourant la Sarthe que dans les départements de la région des Pays de la Loire – dont tous les départements ne sont pas limitrophes à la Sarthe – région que François Fillon a présidé de 1992 à 1998.
15 Nos chiffres proviennent de l’enquête Ifop de 2010 intitulée « Le catholicisme en France ». Nous remercions Jérôme Fourquet d’avoir accepté de nous communiquer les chiffres issus de cette enquête, relatifs à la part de catholiques et de catholiques pratiquants par département de France métropolitaine.
16 La base de référence est ici composée de 1 483 parrains, puisque nous y avons retiré les 13 parrains issus des DOM TOM, trois des quatre parlementaires des Français de l’étranger, un des quatre députés européens qui n’ont pas de mandat local par ailleurs et qu’on ne pouvait donc rattacher à un département métropolitain. Ces derniers ont été classés sur la base de leur autre fonction politique.
17 On note seulement trois cas de parrains cumulant trois mandats. Nous rappelons néanmoins que nous n’avons pas pris en compte les fonctions de conseillers municipaux.
18 Le profil des parrains de Nathalie Kosciusko-Morizet déroge légèrement à cette tendance. On y compte en effet 31 % de femmes.
19 On en compte seulement sept (PS, EELV, PRG).
20 Voir p. 3.
21 Seule Nathalie Kosciusko-Morizet se trouve alors dans le même cas de figure.
22 Il a d’abord été président de l’UMP (Union pour un mouvement populaire) de 2004 à 2007, avant d’exercer un mandat présidentiel. Il reprend ensuite la présidence de l’UMP en 2014 et est à l’origine de la fondation de LR en 2015.
23 La limitation du scrutin à une dizaine de milliers de bureaux de vote sur le territoire national, soit quatre fois moins que lors des élections ordinaires, augmente mécaniquement la distance moyenne séparant le domicile des électeurs à leur bureau de vote, et tout particulièrement en zone rurale. Ceci engendre un coût relatif à la participation relativement plus fort en zones rurales qu’en zones urbaines.
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