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« Rien ne s’est passé comme prévu ». Les effets imprévisibles des primaires françaises
p. 193-242
Texte intégral
1Déclenchées par des partis de gouvernement établis (Les Républicains, le Parti socialiste et dans une moindre mesure Europe-Écologie-Les-Verts) pour la présidentielle de 2017, les primaires étaient censées réassurer leur place centrale dans le jeu électoral, produire un candidat incontesté, le légitimer et unifier chaque camp politique. Mais selon l’expression de François Hollande, « rien ne s’est passé comme prévu » (Bazin, 2017). Dans une campagne qui a marqué les esprits par son imprévisibilité, les primaires ont déjoué tous les pronostics. Le président sortant qui a accepté le principe de la procédure en juin 2011 n’a pas brigué de second mandat, les primaires comptant pour beaucoup à l’évidence dans ce renoncement. Les sympathisants de droite et de gauche ont désigné des candidats apparus comme « radicalisés » par rapport à la ligne de leur parti qui, une fois investis, ont peiné à élargir l’électorat mobilisé au moment de la phase de sélection1. Les primaires ont plutôt attiré ce que les spécialistes américains des primaires appellent des « hardcore partisans » et ont accentué la logique de polarisation idéologique du scrutin – désignation de François Fillon et de Benoît Hamon – au lieu de favoriser des candidats à l’éligibilité électorale plus large comme ce fut le cas en 2011 avec François Hollande. Des sympathisants de gauche et de droite « stratèges » ont pris part aux primaires du camp adverse. Les écologistes ont renoncé à présenter un candidat qui avait pourtant été désigné par une procédure semi-ouverte, même si elle fut peu mobilisatrice. Le candidat socialiste n’a pas réussi à fédérer son parti et Manuel Valls, finaliste de la primaire, en a transgressé le principe cardinal en appelant à voter en faveur d’Emmanuel Macron. Mis en cause, François Fillon s’est retranché derrière la légitimité de la primaire pour contrecarrer l’émergence d’un candidat alternatif. Les candidats qui ne sont pas passés par le tamis de ce mode de sélection (Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon) ont devancé les candidats des partis « à primaires ». La primaire n’a pas permis à Benoit Hamon de contester la légitimité à gauche de Jean-Luc Mélenchon. François Fillon, « adoubé par une primaire semblable aux préliminaires d’une élection jugée imperdable2 » est arrivé en troisième position au premier tour de l’élection présidentielle. De fait, les deux procédures ont ouvert un espace politique au centre de l’échiquier qu’Emmanuel Macron s’est employé à occuper et à élargir3.
2Présentées comme « un grand succès démocratique » en 2011 et une nouvelle manière de faire de la politique, l’image dominante des primaires s’est donc retournée, la procédure, martingale de la victoire de François Hollande, étant assimilée à une « machine à perdre » aux effets incontrôlables. Pis, les deux principaux partis organisateurs s’interrogent aujourd’hui sur la pérennité de ce mode de sélection et sur la reconduction à l’identique du dispositif4, envisageant de revenir au scénario de la primaire fermée conçu par le PS en 20065, voire d’abandonner cette technologie de désignation6. Les primaires, censées combiner vertus démocratiques et efficacité électorale, régler pacifiquement la question du leadership et produire le rassemblement pour constituer au final, selon l’expression d’Arnaud Montebourg, « une arme de construction massive »7, ont à l’évidence constitué un handicap pour les deux candidats victorieux et les camps politiques qu’ils représentaient. Elles se sont même révélées comme un vecteur d’instabilité difficile à maîtriser. Conçues pour sécuriser l’ordonnancement de la compétition et ainsi « partiniser » l’architecture même du scrutin, elles ont échappé à leurs organisateurs et montré les limites de ce suffrage hybride, à la fois partisan et électoral, arbitré par un « sélectorat » extérieur à la communauté militante et donc une base électorale aux contours incertains. Ce mécanisme bâti pour préserver l’unité des partis, conjurer les scissions et éviter les dissidences (Hortala-Vallve, Mueller, 2010) n’a pas su empêcher la fragmentation de l’offre politique – notamment à gauche – et le maintien de candidatures individuelles hors parti comme Emmanuel Macron.
3Les primaires s’apparenteraient-elles alors à un premier tour « qui ne compte pas » (Parodi, 1978) alors qu’elles étaient pensées comme une phase de sélection décisive ? La question se pose désormais. Ce mode de désignation présenté comme impensable en France s’était pourtant imposé comme une des règles les plus structurantes de l’élection présidentielle. Mieux : nouveau mode standard de sélection à l’échelle internationale, les primaires ont été érigées en symbole de modernité dans un contexte de délégitimation des partis, de personnalisation de la vie politique et d’aspiration à une démocratie plus participative. Elles ont fait l’objet d’une intense médiatisation et contribué à dilater le temps de la campagne8 en multipliant les « tours » de scrutin en amont du premier tour officiel tout comme les débats télévisés ou les sondages pré-électoraux qui sont devenus constitutifs du « genre » de la primaire (Treille, 2018).
4Pour comprendre pourquoi les primaires ont ainsi démenti toutes les anticipations, il est nécessaire de remonter aux origines de cette transposition française d’un système longtemps jugé comme une greffe impossible. L’organisation des primaires a obéi à des logiques et des rationalités multiples. Elles ont été « la » solution à de multiples problèmes (Lefebvre, Treille, 2016). Cette procédure a procédé à la fois structurellement (Sandri, Seddone, Venturino, 2015) de l’affaiblissement des partis politiques (rétrécissement de leur base militante qui dévalue les primaires internes), institutionnellement de l’adaptation à la présidentialisation, conjoncturellement à des « crises » partisanes liées à des contextes de défaite et de vacances de leadership (le congrès de Reims au PS, le duel entre Jean-François Copé et François Fillon pour l’UMP). Elle renvoie aussi au succès d’un nouveau mode de régulation, de production du leadership et de rationalisation de l’économie des luttes partisanes. La procédure ouvre le jeu en permettant à des outsiders de peser sur les rapports de force intra-partisans mais aussi de discipliner, de civiliser et de trancher in fine la concurrence intra-partisane par une procédure codifiée et transparente. À droite, la procédure a introduit une rupture majeure : elle a institutionnalisé et procéduralisé une compétition jusque-là peu légitime et ouverte. Les primaires étaient enfin censées conjurer la fragmentation du système partisan ou plus récemment de stabiliser la position dominante des partis face à la menace de partis mettant en cause le duopole partisan (comme le Front national9). Procédure partisane ouverte arbitrée par un public non strictement partisan (facteur d’incertitude), elles ont témoigné d’une stratégie de re-légitimation et de sécurisation des partis dominants.
5L’objectif de cette étude, à travers une analyse croisée droite-gauche, sera d’analyser ce qui a conduit l’UMP devenu LR et le PS à déclencher les primaires et comment le processus enclenché a échappé à ceux qui l’ont initié pour des raisons à la fois conjoncturelles et structurelles. C’est principalement sur la base du précédent de 2011 que les primaires en 2016-2017 ont été lancées : par effet de conversion, de mimétisme et de pragmatisme électoral à droite ; par un effet de « dépendance au sentier » au PS. Elles n’ont cependant pas produit les effets attendus, ce qui les remet en cause aujourd’hui. On montrera que, loin de tout mécanisme, les primaires produisent des effets dont le caractère incertain et imprévu tient aux usages dont ils font conjoncturellement l’objet et à des propriétés de contexte qu’il faut intégrer dans l’analyse10 (Bruhn, 2010). On cherchera alors à banaliser l’exercice des primaires en soulignant qu’il n’obéit sans doute pas à des lois propres, même si la prudence doit être de mise. Encore faiblement institutionnalisées et donc peu maîtrisées, les primaires constituent une technologie, une procédure autant qu’un processus encore dans une phase d’apprentissage.
Le déclenchement des primaires entre logiques structurelles et effets de mimétisme
6Le Parti socialiste adopte les primaires comme mode désignation statutaire du candidat à l’élection présidentielle en octobre 2012 au congrès de Toulouse. L’UMP les a adoptées en juin 2013 par un vote des militants. Leur déclenchement procède pourtant d’un processus erratique. À droite, d’abord contestées puis dominantes dans l’agenda partisan à partir de 2014, les primaires ont fortement cadré et institutionnalisé le processus de sélection. Elles ont été d’autant plus préparées avec soin, que ses organisateurs, les enquêtes d’opinion ou les commentateurs politiques présentent le vainqueur des primaires comme le probable président de la République. À gauche, le processus est beaucoup plus incertain et tardif. La direction du Parti socialiste cherche d’abord à préserver François Hollande d’une primaire avant de consentir à son organisation dans l’urgence pour janvier 201711. Dans les deux cas, la victoire de François Hollande aux primaires de 2011 joue un rôle central : elle accrédite à droite la thèse de la performance électorale de la primaire, elle agit à gauche comme un précédent qui contribue à la rendre irréversible.
La victoire de François Hollande ou le mythe fondateur des primaires françaises
7La diffusion et la légitimation des primaires ouvertes doivent beaucoup au « succès » de 2011 sur lequel il faut revenir. Les primaires ouvertes ont longtemps relevé au Parti socialiste de l’impensable au regard d’une culture partisane valorisant fortement la souveraineté militante. Elles se sont néanmoins imposées comme « la » solution procédurale à la crise que traverse alors le PS après trois défaites présidentielles consécutives (Lefebvre, 2011 ; Treille, 2017). Deux logiques se sont de fait croisées : des logiques structurelles liées à la transformation de l’organisation et au rétrécissement de la base militante socialiste et des logiques de situation liées à la défaite à l’élection présidentielle de 2007 et au spectacle de la division du Congrès de Reims. Organisées en octobre 2011, les primaires ont indiscutablement constitué une prise de risque politique pour le PS. Elles pouvaient entraîner l’exacerbation et la publicisation des divergences partisanes à quelques mois de l’échéance présidentielle, donner lieu à des couacs logistiques ou ne pas trouver leur public. Elles ont été au final présentées unanimement comme un succès « démocratique » et mises en avant comme un élément explicatif de la victoire à l’élection présidentielle de François Hollande en 2012.
8Quelques semaines après le vote, la Fondation Terra Nova peut écrire dans son rapport de bilan : « la surprise a été à la hauteur de l’évidence : aucune des craintes ne s’est matérialisée ; tous les objectifs ont été atteints. La primaire se révèle un formidable élément de modernisation démocratique et un atout politique pour la gauche »12. Au-delà de l’exercice d’auto-promotion, ce constat est largement partagé dans la presse et chez les commentateurs politiques mais aussi les dirigeants de droite d’où est ressortie une appréciation unanime. Les primaires socialistes sont consacrées comme un triple succès démocratique, logistique et médiatique.
9Les primaires ont constitué une prouesse sur le plan organisationnel qui a remobilisé l’appareil militant pendant près d’un an et réactivé une forme de fierté militante, même si elle n’a pas été durable. Les médias ont également salué la bonne tenue, la maîtrise et la qualité des débats malgré une campagne rugueuse entre les deux tours. La participation électorale a été jugée très forte même en l’absence d’étalon de référence. Le PS avait lui-même été prudent en se donnant un objectif officiel atteignable d’un million de participants. Au final, 2 661 231 participants ont été dénombrés au premier tour et 2 860 000 au second. Selon la presse : « On a assisté non à une cacophonie mortifère mais à une polyphonie où les différences assumées ne mettaient pas en péril l’harmonie d’ensemble » (Le Monde, le 1er octobre 2011) ; « C’est une révolution politique. Aucun autre parti ne peut se targuer d’avoir su mobiliser autour de lui autant de participants, hors d’une élection officielle » (Le Parisien, le 10 octobre 2011).
10Le PS est ainsi parvenu à mobiliser autour de 30 % de son électorat de référence. Les primaires ont généré une dynamique de pré-mobilisation électorale d’autant plus intense que le parti organisateur a bénéficié d’un incontestable bonus médiatique. La procédure a produit un effet de saturation du paysage médiatique, leaders et propositions étant surexposés pendant sept semaines. Le PS a bénéficié entre juillet et octobre 2011 d’un temps d’antenne en moyenne supérieur de 80 % à celui de la majorité (temps d’antenne fournis par le CSA). Le premier débat entre candidats a rassemblé, à la surprise générale, 5 millions de téléspectateurs. La convention d’investiture retransmise en direct a mis en scène le ralliement de l’ensemble des candidats à François Hollande et l’unité retrouvée des socialistes. Le PS, replié depuis 2002 sur ses luttes internes, a donné une image d’ouverture, de « rénovation » et de modernité démocratique.
11Au total, la procédure a conféré à François Hollande une légitimité incontestée qui avait fait défaut en 2007. Le candidat socialiste qui était crédité de 3 % d’intentions de vote moins d’un an avant la primaire aurait-il cependant vaincu Nicolas Sarkozy sans cette première phase de campagne ? Il est impossible de le déterminer mais sa victoire a de fait validé et conforté ex post la pertinence du choix des primaires ouvertes. Ce verdict unanime de succès des primaires contribue à la diffusion de la procédure. Un effet de sidération se produit chez les dirigeants de droite, frappés par cette efficacité électorale alors même que la droite avait officiellement contesté le principe. Pour une large partie d’entre eux, la primaire constitue un avantage compétitif majeur.
La conversion pragmatique de la droite aux primaires
12L’adoption des primaires à droite procède de trois éléments explicatifs. Elle se donne à voir comme la réponse à la crise ouverte par « la vacance de leadership » (liée à la défaite de Nicolas Sarkozy) (Benetti, 2015) et l’incapacité à y faire face par des procédures internes. Elle résulte de la progression électorale du Front national qui a créé une injonction à l’unité dès le premier tour. Mais les primaires ouvertes ne seraient pas apparues comme une solution viable si la méthode n’avait pas fait ses preuves au PS et n’était pas apparue comme la « martingale » de la victoire présidentielle. La conversion se fait donc sur une base mimétique.
13Les primaires contreviennent à ce que les dirigeants de droite nomment « la culture du chef » bonapartiste qui la conduisait jusque-là à porter « naturellement » à la candidature le responsable du parti. En juin 2013, l’UMP adopte pourtant statutairement la règle des primaires ouvertes pour désigner son futur candidat à l’élection présidentielle. Après de nombreuses incertitudes sur le devenir de cette règle, la procédure est confirmée en avril 2015 par la validation d’une charte des primaires.
14L’adoption des primaires ouvertes est d’abord le résultat d’un compromis qui solde la crise ouverte par le duel entre Jean-François Copé et François Fillon pour prendre la tête du parti en novembre 2012 et l’élection controversée du maire de Meaux. Les fraudes massives attestées lors du vote interne ont délégitimé le principe d’une désignation interne pour le futur candidat à l’élection présidentielle (de la même manière que les irrégularités lors des votes internes au congrès de Reims avaient précipité l’adoption des primaires, comme un aveu d’impuissance au PS). François Fillon fait de l’adoption de la primaire ouverte la principale condition d’une pacification du parti. L’ex-premier ministre était au départ arc-bouté sur la revendication d’une nouvelle élection à l’UMP. Il renonce finalement à exiger une nouvelle élection pour la présidence du parti pour « se tourner vers les Français » en faisant le pari qu’avec la primaire la maîtrise de l’appareil partisan deviendrait moins déterminante et que la fonction et les ressources de président de l’UMP seraient en quelque sorte démonétisées. Les primaires procèdent ainsi d’une logique conjoncturelle et d’un compromis lié à la gestion d’une « sortie de crise » et à un état des luttes internes13 (Hortala-Vallve, Mueller, 2010).
15L’option des primaires n’est néanmoins légitime qu’en vertu du double succès électoral de François Hollande de 2011-2012. L’ancien président de l’Assemblée nationale Bernard Accoyer est l’un des premiers à prendre position en faveur de cette procédure sans même attendre le verdict des urnes : « nous sommes en train de vivre une évolution de la Ve République qui finira par s’imposer14 ». François Fillon se rallie également aux primaires qui représentent pour l’ancien premier ministre « un événement politique majeur qui concerne l’avenir de notre pays » et « un processus moderne qui convient à droite comme à gauche pour toutes les élections ». Bernard Debré, député de Paris, appelle l’UMP à se débarrasser de « la culture du chef » : « c’est le sens de l’histoire. Il faudra des primaires ouvertes de la droite et du centre15 ». Les principaux dirigeants de l’UMP se sont cependant moins ralliés à la philosophie des primaires qu’à la croyance en l’efficacité de cet outil de sélection comme élément explicatif essentiel de la victoire de François Hollande. Comme le souligne en entretien Maël de Calan, responsable du think tank La boîte à idées qui a très tôt promu à droite ce mode de sélection, « le deuxième tour de la primaire socialiste a beaucoup frappé les dirigeants de l’UMP, notamment ses retombées médiatiques et l’unité retrouvée et mise en scène des socialistes. (…) Les dirigeants ont dû se résoudre à l’évidence : les primaires se sont révélées un outil particulièrement performant16 ». Jérôme Chartier, proche de François Fillon, développe le même point de vue :
On a été sidéré par le succès des primaires, le souffle que cela a levé, l’efficacité électorale, la médiatisation. C’est un excellent moyen de gérer et dépasser les rancœurs et de construire méthodiquement et procéduralement l’union17.
16Disponible sur le marché des règles de sélection, les primaires s’imposent peu à peu comme une voie à suivre pour un parti que la « crise de leadership » rend plus réceptif à l’introduction de dynamiques mimétiques. L’homologie ou symétrie des positions dans le champ politique de l’UMP et du PS donne également crédit à l’hypothèse de l’isomorphisme institutionnel développée notamment par Paul DiMaggio et Walter Powel18 (DiMaggio, Powel, 1983).
17L’adoption des primaires à droite ne se fait cependant pas sans difficultés. Le processus reste longtemps incertain. Le « retour » de Nicolas Sarkozy a ainsi compromis un temps la procédure. L’ex-président de la République cherche à assurer sa future candidature en prenant la tête du parti selon un schéma de légitimation antérieure au principe des primaires (Treille, 2017). On lui prête aussi l’objectif de remettre en cause le processus des primaires sur la base de quelques déclarations de ses proches19. Comme au PS en 2011, ils misent sur l’abandon de la procédure et une « sélection par les sondages » ou une primaire de « ratification » sans réelle concurrence comme l’avait alors évoqué dans des termes très proches Claude Bartolone à propos de la candidature de Dominique Strauss-Kahn. La croyance est forte chez les dirigeants de l’UMP – au-delà des seuls cercles sarkozystes – que l’existence statutaire des primaires n’en garantit pas leur déclenchement, soulignant en cela le rapport relativiste qu’entretient l’encadrement du parti aux règles de son organisation (Haegel, 2012). Une coalition de défense des primaires se constitue alors à partir de janvier 2014 réunissant Xavier Bertrand, Bruno Le Maire, Alain Juppé puis François Fillon. Par-delà leurs divergences et leurs intérêts, ces prétendants au leadership ont collectivement intérêt à sécuriser la règle du jeu des primaires ouvertes. Sanctuariser les primaires est conçu comme un moyen d’empêcher le retour de Nicolas Sarkozy ou d’instaurer un rapport de force avec lui en le contraignant à se soumettre à cette étape de pré-sélection. Le maire de Bordeaux menace de se présenter quoiqu’il arrive si les primaires n’ont pas lieu20. À partir de 2014, le risque encouru par l’UMP de ne pas être présent au second tour de l’élection présidentielle face à un FN conquérant s’impose comme un argument nouveau pour plaider en faveur des primaires. Les performances du FN aux élections intermédiaires (municipales, européennes, départementales et régionales) font planer à droite la menace d’un « 21 avril ». La presse évoque de plus en plus l’avènement d’un « tripartisme ». Les primaires apparaissent dans ce contexte comme « une garantie d’unité ».
18Quoiqu’élu à la tête de l’UMP dès le premier tour, le 29 novembre 2014, avec 64,5 % des 155 801 suffrages, Nicolas Sarkozy ne peut s’opposer au processus engagé. Le député Thierry Solère relate l’entrevue entre Bruno Lemaire21 dont il est un proche et Nicolas Sarkozy après son élection :
C’est à ce moment-là que le sort des primaires se décide, se scelle en quelque sorte. Jusque-là rien n’est vraiment acté, c’était pas du sérieux. La première charte des primaires personne l’a lu, même moi, c’était bricolé, sans intérêt. Donc Sarkozy reçoit Lemaire qui pèse désormais 30 % et lui dit : « qu’est-ce que tu veux ? tu veux être secrétaire général ? que veux tu pour tes proches ? » il lui répond qu’il veut rien mais le met en garde. Selon lui, la famille de la droite va exploser s’il n’y a pas de primaires. Il demande donc à Sarkozy une préfiguration de la primaire autour d’un groupe de travail complètement indépendant du parti pour la sécuriser. Sarkozy dit non. Il veut pas. Il dit : « tu veux pas mon bureau non plus ». Il lui dit : « il y aura des primaires mais à ma mode ». Mais le lendemain il accepte. Que s’est-il passé ? Il s’est dit, je crois, la défiance est tellement forte que j’ai pas le choix, que le parti peut exploser. Et du coup il se dit je vais être celui qui va le pacifier et il adopte son registre : « aimez-moi les uns les autres ». Il a dû faire les primaires. Sarkozy, les primaires peut-être qu’il regrette mais à partir de là il peut plus être contre22.
19Une commission d’organisation des primaires présidée par Thierry Solère, est donc mise en place. Une nouvelle charte des primaires est produite et une architecture organisationnelle, plus formalisée que celle mise en place par le Parti socialiste, définie. Les règles de la primaire font l’objet d’un texte propre et distinct des statuts, principe justifié en « droit »23 (Levade, 2015). À la différence du PS, ce sont bien deux entités pleinement autonomes à qui sont externalisés l’organisation et le contrôle de la primaire : le comité d’organisation de la primaire présidé par Thierry Solère et surtout La Haute Autorité de la Primaire, présidée par la juriste Anne Levade. Cette dernière, « strictement indépendante de tous partis politiques », supervise l’organisation de la primaire. Une étape est donc franchie dans le caractère extra-partisan de la procédure depuis 2011. C’est notamment parce que la primaire ne concerne pas seulement LR que cette autonomie est consacrée. La Haute Autorité qui dispose d’un budget propre est considérée comme la garantie de l’impartialité de la procédure et de sa dépolitisation.
20Proche d’Alain Juppé, le député Benoist Apparu analyse en entretien :
Sur l’organisation de la primaire, on estime qu’on a gagné la partie parce qu’on a cranté un certain nombre de choses au fil du processus et que c’est irréversible. La garantie c’est que c’est pas le parti qui organise, ce qui découle du fait que c’est la primaire de la droite et du centre. Il y a le parti d’un côté et la haute autorité de l’autre. C’est acté. On a réussi à créer de l’étanchéité entre le parti et les instances organisatrices, cette étanchéité c’est une vraie garantie. Il y avait beaucoup de méfiance au départ. La Haute Autorité est censée la lever. Nicolas Sarkozy a été peu à peu condamné de la jouer à la loyale. S’il tire sur les primaires ou si ça foire, ce sera lui le responsable, il portera le mistigri de l’échec24.
21Paradoxalement, les menaces réelles ou fantasmatiques qui pèsent sur les primaires ou leur organisation contribuent à leur institutionnalisation. C’est dans les luttes dont elles font l’objet qu’il faut trouver les raisons de la consolidation de cette règle institutionnelle (Lacroix, Lagroye, 1993).
Le PS, prisonnier de son « invention »
22Comme à droite, la question des primaires est au PS, à partir de 2012, « le résultat de luttes entre différents acteurs animés d’objectifs eux-mêmes différents qui luttent pour conquérir ou conserver le pouvoir »25 (Corbetta, Vignati, 2013, p. 83). Mais la problématique du précédent de 2011 se pose en des termes très différents. Alors que l’UMP s’est largement inscrit dans les pas du « succès » de 2011, le système des primaires est apparu pour le président de la République et la direction du parti qui le soutient comme un « mal nécessaire26 », voire un « sparadrap collé au doigt de la direction du PS27 » malgré son inscription dans les statuts du parti. Le précédent de 2011 est en effet largement instrumentalisé par ceux qui s’opposent à l’automaticité de la candidature du président sortant ou qui contestent sa politique (les « Frondeurs » principalement). Ces derniers jouent de l’effet cliquet produit par la primaire de 2011 et l’irréversibilité qu’elle aurait introduit. La primaire n’est concédée et déclenchée au final que parce qu’elle est censée préserver une forme d’unité partisane (Hortala-Vallve, Mueller, 2010), fortement malmenée par l’exercice du pouvoir (Sawicki, 2017 ; Lefebvre, 2017)28.
23La primaire de 2011 s’était produite hors statut. Les textes du parti l’entérinent, prenant acte de son succès, au congrès de Toulouse d’octobre 2012 et stipule désormais que son candidat à la présidentielle doit être désigné à l’issue d’une primaire ouverte dont le calendrier et les modalités doivent être définis au moins un an avant l’élection présidentielle (article 5.3.1). Aucune clause spécifique liée à la candidature d’un président socialiste sortant n’a été introduite29.
24La question des primaires ne réapparaît dans l’agenda socialiste qu’à partir de 2014. Les partisans de François Hollande cherchent à retarder tout débat sur la question ou refusent la tenue de primaires dès lors qu’elles apparaissent comme dirigées contre le président de la République. La primaire est présentée comme impossible à organiser pour un président en exercice. Selon Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, « le temps des primaires n’est pas venu. Je ne sais s’il viendra un jour30 ». Pour Jean-Christophe Cambadélis en avril 2015, « les primaires ne sont pas d’actualité au PS31 ». Le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, est plus direct encore : « si François Hollande est candidat, je vois mal comment une primaire pourrait se tenir, ne serait-ce que pour des raisons pratiques32 ». Martine Aubry s’oppose à un processus qui peut empêcher François Hollande de se représenter et conduirait Manuel Valls à candidater33. Arnaud Montebourg, qui semble alors avoir quitté la vie politique déclare de son côté que s’il « y a un président sortant, je pense qu’on évitera d’ouvrir le sujet34 ». Les responsables favorables à la tenue de primaires sont d’abord peu nombreux à s’exprimer. Seuls Julien Dray et Thierry Mandon à partir de novembre 2014 prennent fait et cause pour l’organisation de primaire, suivis tardivement par l’aile gauche du PS. Les « frondeurs » utilisent à partir de la fin de l’année 2014 cette perspective dans leur rapport de force avec le gouvernement et la direction du PS.
25La publication en janvier 2016 d’une tribune appelant à l’organisation de « primaires de la gauche et des écologistes » dans le journal Libération soutenue par de nombreux intellectuels bouleverse cependant la donne. L’appel confronte ainsi le PS à son « invention » même si, de fait, le projet présenté relève du modèle de la primaire de coalition, très différent de celui de 2011. Le projet catalyse alors une série de jeux tactiques pré-présidentiels. En appelant directement au « peuple de gauche » et à « la gauche d’en bas »35, les signataires de l’appel cherchent à contourner et à court-circuiter les partis. Ils mettent également le PS « devant ses responsabilités ». Si, dans un premier temps, cette proposition rencontre un certain écho, les arrière-pensées tactiques entravent rapidement la démarche. Jean-Christophe Cambadélis exige une primaire de « Macron à Mélenchon » seul moyen d’assurer à la gauche une présence au deuxième tour. Peu probable, cette hypothèse de périmètre large de la primaire apparaît comme la meilleure manière de compromettre la démarche. Pierre Laurent secrétaire national du PCF dit « la porte » de son parti « ouverte » et EELV en accepte le principe mais ces partis posent vite des conditions à leur participation en réclamant notamment « un socle de valeurs communes » ou la non-participation du président en exercice. La formation écologiste annonce – suite au retrait de Nicolas Hulot – l’organisation de ses propres primaires – semi-fermées – en octobre 2016. Jean-Luc Mélenchon est finalement le seul à exprimer son refus catégorique d’un projet qu’il a toujours qualifié de « PMU politique » et qui peut selon lui relégitimer le PS alors qu’il cherche à le marginaliser.
26Convaincue que cette initiative n’a pour seul objectif que d’abîmer son candidat « naturel », la direction du PS profite de ce refus pour faire porter l’échec du projet sur ses partenaires et pour paradoxalement accentuer, au fur et à mesure que le projet s’enlise, son adhésion active. Le calendrier constitue aussi un atout : une primaire suppose de fait une logistique considérable qui nécessite plusieurs mois de préparation. La Belle Alliance populaire lancée par Jean-Christophe Cambadélis en février 2016 qui vise à « dépasser le PS » ou à rompre son isolement36 apparaît comme un contre-feu à la primaire de toute la gauche.
27Daniel Cohn-Bendit tourne alors la page du projet le 5 avril 2016 dans Le Monde : « la primaire de gauche n’est plus possible ». Cet échec souligne l’extrême difficulté d’organiser en France des primaires de coalition en dehors des cadres partisans ou entre partis. Cible principale de l’appel de janvier 2016, le PS sort paradoxalement renforcé de cette tentative de déstabilisation en démontrant que l’organisation de primaires demeure plus que jamais une « affaire de partis ». Le débat sur les primaires se recentre ainsi sur le PS stricto sensu.
28Les statuts n’ont pas anticipé, on l’a vu, un traitement spécifique pour un président sortant, candidat à sa réélection. La direction socialiste est dès lors contrainte d’interpréter et d’aménager ses propres règles électorales. Une résolution est votée par le Conseil national du PS le 9 avril 2016 offrant « la possibilité que le président de la République, François Hollande, puisse se présenter s’il le souhaite ». Présentée comme une mesure protectrice permettant de tenir compte des contraintes calendaires du chef de l’État, cette résolution sert d’appui juridique au PS pour différer le plus longtemps possible la mise en œuvre de ses statuts. Comme le résume son premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis, « jusqu’à présent, ce n’est pas le PS qui dicte au président de la République. Il passera par la primaire s’il le souhaite. Moi, je le souhaite. Mais à lui de décider. C’est dans le texte. Si vous lisez les textes du PS, c’est “si le président de la République le souhaite”37 ».
29Ce premier ballon d’essai de la direction socialiste ne suffit cependant pas. Pris en tenailles entre les proches du président de la République qui souhaitent toujours enterrer les primaires et les « frondeurs » socialistes qui font un usage tactique de l’appel paru dans le journal Libération pour mieux remettre en cause François Hollande et sa politique, le premier secrétaire du PS profite alors du jugement prononcé par le président du Tribunal de Grande Instance de Paris le 15 juin 201638 pour clarifier la position du parti. En effet, ce jugement intervient à un moment opportun pour le PS. En soulignant que la rédaction des statuts du PS « apparaît contradictoire ou du tout le moins ambiguë » et en même temps qu’au « regard de ces équivoques, aucune obligation de résultat ne saurait être attachée à ces dispositions statutaires », le président du TGI confirme la liberté d’action des instances de direction du PS qui peuvent alors desserrer un peu l’étau dans lequel ils sont pris et de manière plus générale la spécificité du « droit corporatif » (Gaxie, 2017) qui régit le fonctionnement interne des formations politiques. Jean-Christophe Cambadélis teste alors plusieurs hypothèses et scénarii dans le débat public. Lors du bureau national du 16 juin 2016, quelques jours avant la tenue d’un conseil national, la direction du PS met « sur la table » « l’éventualité d’un abandon de la primaire » via la convocation d’un Congrès en septembre ou octobre et une « désignation » de François Hollande. Le premier secrétaire évoque encore d’autres « possibilités » comme une primaire de toute la gauche, ou une primaire du seul PS. Les représentants de la motion B et D qui contestent la politique gouvernementale évoquent alors un « déni de démocratie » ou « un coup de force » comme une partie de la presse. Le carnet de campagne de Mathieu Hanotin, futur directeur de campagne de Benoît Hamon, publié dans le journal Libération en novembre-décembre 2017, montre bien que la primaire est alors très incertaine. Il commente la période qui précède le conseil national de juin : « Dans les tout derniers jours précédant cette date, l’offensive anti-primaire monte d’un cran. Jean-Christophe Cambadélis déclare le 10 juin qu’il envisage finalement de proposer une révision des statuts supprimant l’obligation d’organiser des primaires. Autant dire que si nous menons la bataille pour l’organisation de cette élection, personne n’y croit réellement ».
30Le premier secrétaire propose finalement au conseil national du 18 juin une proposition de primaire de la Belle Alliance populaire qui est adoptée à l’unanimité. Il obtient au préalable l’accord du président de la République. Jean-Christophe Cambadélis a, semble-t-il, lancé l’hypothèse d’un congrès extraordinaire pour forcer la main à François Hollande et lui prouver, devant la levée de boucliers en interne, qu’un passage en force est impossible.
31Le premier secrétaire du PS revient en entretien sur cette séquence décisive39 :
J’ai revu une deuxième fois le président dix jours avant le conseil national de juin, le 8 juin. Les écolos et les communistes ont dit non à la grande primaire. Macron n’est pas encore véritablement un candidat sérieux juge, à tort, le président qui le sous-estime et commet une lourde faute. Notre réflexion commune est que la gauche de gouvernement nous paraît pouvoir encore imposer un candidat et nous pensons que la victoire est possible parce que Mélenchon est très à gauche et que la droite va être bien à droite. J’ai l’accord du président sur la primaire en dépit de l’hostilité de Valls et d’une partie des Hollandais qui ne peuvent s’y résoudre. Le président Hollande pense que c’est désormais un passage obligé pour se relancer. Il n’a plus le choix. Notre raisonnement est le suivant : le coût à payer de passer outre les primaires est exorbitant. Si la primaire n’a pas lieu, on libère un espace pour la gauche du PS qui peut se représenter hors du parti ou basculer sur Mélenchon. On a besoin de tout le monde dans le parti pour la présidentielle. On envisage à deux une défaite à la primaire, il y a un risque très sérieux mais la primaire, c’est l’unique moyen de se relégitimer. Mais attention, le président pense aussi que la primaire n’aura peut-être pas lieu, que la situation politique peut changer. Valls était tout à fait opposé parce que c’était faire la part trop belle aux frondeurs et leur céder. Le Foll était contre parce qu’il pensait que le président allait forcément y être battu.
32L’entretien avec Rachid Temal, secrétaire national du PS et proche collaborateur du premier secrétaire confirme et complète cette version des faits et laisse entendre que la primaire à venir pourrait être de « conformation » ou de « légitimation » pour le président de la République sortant :
Cambadélis devait trouver une issue avant l’été à cette question lancinante des primaires dont on ne sortait pas. La pression était énorme. Le coup de force devenait difficile. On a acquis la conviction qu’il fallait passer par la primaire pour que le parti n’explose pas mais aussi parce qu’il fallait relancer Hollande, qu’il aurait pu s’expliquer ainsi devant l’opinion de gauche et se relancer. Alors c’est vrai on a mis un peu la pression sur lui… mais on lui a donné aussi des assurances que la primaire pourrait bien se passer40.
33Comme le résume Jean-Christophe Cambadélis lui-même, François Hollande ne « pouvait pas arriver au mois de décembre et s’imposer »41. La perspective des primaires est censée conjurer la multiplication des candidatures socialistes en dehors du PS et le spectre de l’explosion du parti dont le premier secrétaire, par effet de rôle, se doit de préserver l’unité. Selon Jean-Christophe Cambadélis, « les primaires poussent à la fragmentation. Mais elles poussent à la fin à l’union. Devant la division, c’est un risque qu’il faut assumer42 ». Avec cette nouvelle primaire, le PS cherche aussi à reprendre la main sur l’innovation démocratique alors que la droite s’est ralliée à la procédure inventée en 200943.
34Cette décision prend de court l’ensemble du parti et les commentateurs, tant la perspective d’une primaire à gauche pour 2017 semblait s’éloigner au fil des semaines. Elle permet de rassurer l’aile gauche du PS qui a fait des primaires un casus belli alors même qu’une partie de ses responsables n’avaient pas approuvé les primaires en 2009. Cette prise de risque du premier secrétaire du PS est cependant calculée. La primaire est ajustée aux intérêts du président en exercice, dans son calendrier et son format. La procédure revêt, telle qu’elle est encore pensée, une fonction de « relégitimation »44. En proposant la tenue d’une consultation les deux derniers week-ends du mois de janvier 2017, calée sur le calendrier préalablement fixé par le président de la République45 et aux contours volontairement restreints à la seule Belle Alliance populaire, le PS propose un mode de présélection a minima. Jean-Christophe Cambadélis prévient également qu’il « n’y aura pas autant de votants » en janvier, compte tenu selon lui de « l’urgence » dans laquelle la future primaire est organisée46. Intervenant après la primaire de droite et la trêve des fêtes de fin d’année, la campagne s’annonce de fait très courte47.
35L’unanimité du vote du 18 juin n’est cependant que de façade. Les proches d’Arnaud Montebourg dénoncent le risque d’une « primaire de confiscation48 » organisée très tardivement. Benoit Hamon se présente à la primaire mi-août 2016 devançant de quelques jours Arnaud Montebourg. Celui-ci se garde de dire dans un premier temps s’il passera ou non par la consultation organisée par le PS (ce qui constitue une manière d’obtenir des garanties sur la sincérité de l’organisation du processus). Mais, privé de ressources financières et organisationnelles, il s’y résout finalement, reconnaissant ainsi la légitimité du cadre partisan que préserve la procédure. De fait, la primaire est parvenue (un temps) à maintenir les prétendants dans le parti et à civiliser la compétition intra-partisane49 conformément au modèle de Raphael Hortala-Vallve et Hannes Mueller50, à l’exception d’Emmanuel Macron (non-membre du PS) qui a fait le parti inverse et se présente clairement en dehors de ce mode de désignation à la suite de Jean-Luc Mélenchon.
36La décision de sélectionner par une procédure ouverte le candidat du PS ne clôt pourtant pas le débat. Les sondages de la rentrée 201651 qui donnent François Hollande à égalité face à Arnaud Montebourg au second tour des primaires déstabilisent fortement le camp présidentiel et réactive les velléités de remise en cause du scrutin. Frédérique Espagnac, sénatrice socialiste et ancienne attachée de presse de François Hollande, déclare ainsi en novembre 2016 à France Info : « le principe de la primaire, c’est de rassembler ; Aujourd’hui, on a quatre candidats à l’extérieur, la question de l’annulation se pose ». Pour contrer cette tentation de transformer le scrutin en « primaires de défaite », les proches de François Hollande contestent jusqu’à l’ouverture officielle des candidatures la tenue même des primaires pour éviter, selon l’expression de Stéphane Le Foll, de « refaire l’histoire du quinquennat » et d’empêcher ainsi ce qui pouvait s’apparenter à une « primaire d’exécution ». Ce scénario constitue cependant un risque de se retrouver face à une impasse politique : humilier le président sortant lors d’une procédure partisane de plus en plus incertaine ou choisir de passer outre cette consultation et donc provoquer un déni caractérisé de démocratie.
37Le 1er décembre 2016, le président de la République annonce qu’il n’est pas candidat au renouvellement de son mandat. En se retirant ainsi de la compétition, François Hollande devient le premier président depuis 1958 à ne pas se représenter. En choisissant le premier jour du dépôt de candidature de la primaire de la Belle Alliance populaire, il souligne également ce que son renoncement doit à l’entreprise d’empêchement que la procédure a pu constituer. La primaire de 2011 avait fortement participé à l’élection de François Hollande, celle de 2017 contribue à sa précoce éviction. La primaire change dès lors de statut dans un contexte d’anticipation généralisée de la non-présence d’un candidat du PS et même de la gauche au deuxième tour : elle mue d’une procédure de légitimation d’un éligible en un pré-congrès socialiste, les différents prétendants au leadership ayant largement enjambé l’échec électoral qui s’annonce.
Un processus électoral entre incertitudes et effets imprévisibles
38Les primaires de novembre 2016 et janvier 2017 ont déjoué tous les pronostics. Elles ont été remportées par des candidats qui n’étaient pas présentés comme favoris ou qui se sont révélés comme tels que très tardivement, soulignant à ce titre la volatilité du corps électoral des primaires. Les candidats désignés étaient relativement éloignés du centre de gravité idéologique de leur parti ou de l’électorat à l’élection générale. Présentées comme une « garantie » procédurale de l’unité partisane, les primaires n’ont pas produit de consensus autour des candidats : François Fillon est certes apparu d’abord comme le candidat incontesté de la droite mais son programme libéral l’a décentré d’une partie de l’électorat de droite et la primaire l’a protégé lorsque les conditions de sa candidature ont été mises en cause en janvier par le Canard enchaîné ; Benoit Hamon n’a pas cherché à rassembler le PS et de nombreux dirigeants n’ont pas accepté sa désignation. La primaire était censée sécuriser la place des candidats au deuxième tour de l’élection présidentielle (même il était improbable que les deux partis de gouvernement y figurent). Aucun des deux gagnants de la primaire n’est pourtant parvenu à s’y qualifier.
39Il s’agit dans cette deuxième partie d’interroger ces effets de la procédure qui conduisent les acteurs politiques et commentateurs après l’élection de 2017 à remettre en cause la légitimité et « l’efficacité » des primaires. Ces divers phénomènes doivent-ils à une « logique » inscrite dans les primaires qui relèverait d’une théorie de ses « effets » intrinsèques ? Nous chercherons ici à remettre en cause ce schéma analytique et à mettre à jour son caractère mécaniste. Si les primaires ont des « effets », ils tiennent dans une large mesure à des propriétés de contexte, à l’état du parti organisateur, à des logiques de situation et à des anticipations électorales. La primaire est une nouvelle règle de sélection partisane qui, si elle emporte des effets « propres », est essentiellement définie par les usages et les luttes politiques dont elle fait l’objet.
La primaire favorise-t-elle la radicalisation idéologique ?
40Les travaux sur les primaires aux États-Unis, foisonnants, sont dominés par l’analyse de leurs effets à court terme (Gerber, Morton, 1998 ; Morton, Kenneth, 2001 ; Meirowitz, 2005 ; Adams, Merrill, 2008) : sont-ils positifs en termes de performance électorale à venir du candidat investi ? La primaire constitue-t-elle un avantage ou un handicap électoral ? Pour certains, les primaires permettent d’optimiser la phase de désignation du candidat en produisant le candidat le plus « apte » à concourir (Adams, Merrill, 2008 ; Snyder, Ting, 2011) ou permettant d’améliorer sa valeur et de mieux cibler les intérêts de l’électeur médian (Caillaud, Tirole, 2002). Les primaires obéissent en ce sens à une forme de « rationalité informationnelle ». Ces modèles « informationnels » (Adams, Merrill, 2008 ; Serra, 2011) insistent tantôt sur les informations acquises à la faveur des primaires par les candidats sur les préférences des électeurs (Meirowitz, 2005), tantôt sur les informations que les électeurs acquièrent sur les candidats. Mais l’impact électoral des primaires est le plus souvent pensé comme « négatif » (« primary penalty thesis ») (Bruhn, 2010). Selon un motif récurrent dans ces analyses, les primaires attirent des électeurs radicaux (« hardcore partisans ») dont le choix s’oriente vers des candidats en décalage avec les préférences de l’électeur médian (Norrander, 1989). En d’autres termes, les primaires produisent des candidats dont les performances électorales sont plus faibles dans les élections générales.
41La victoire aux primaires de François Fillon et de Benoit Hamon semble plutôt donner crédit à cette thèse des primaires comme « machine à radicaliser » les candidats et à polariser les programmes (tout comme la victoire de Jeremy Corbyn à la tête du Parti Travailliste en 2015 lors d’une procédure ouverte52). La plupart des commentaires qui ont suivi les primaires de 2016 et 2017 vont dans ce sens53. La « directisation » des processus de désignation et leur ouverture ne conduisent pas alors à « tester » à une échelle plus grande l’éligibilité des candidats, entendue ici comme leur capacité à fédérer un électorat plus large que celui constitué par les sympathisants. Les primaires auraient plutôt incité chaque camp, chaque « noyau dur54 », à se recentrer autour de ses valeurs traditionnelles ou identitaires, libérant l’espace politique central et produisant des effets centrifuges. Le centre de gravité des électeurs des primaires de droite comme de gauche s’est situé plus à droite et à gauche que l’électorat général, voire les électorats des partis organisateurs. Bernard Dolez note : « non seulement l’électorat de la primaire n’est pas une projection fractale de l’électorat du parti qui l’organise, mais le mécanisme même de la primaire conduit à la désignation de candidats qui occupent une position moins centrale sur l’axe gauche-droite », « le filtre des primaires » conduisant « à désigner des candidats plus marqués idéologiquement (nous soulignons) » (Dolez, 2017). Il est néanmoins méthodologiquement délicat d’étalonner politiquement a priori l’électorat général, celui de la primaire, du parti ou de ses adhérents et de ne pas les réifier.
42Nous voudrions pourtant montrer ici que, si radicalisation idéologique il y a eu, elle doit essentiellement à des données de contexte et au poids notamment des anticipations de victoires et de défaites. La victoire de François Hollande en 2011, qui n’était pas loin s’en faut le candidat étiqueté le plus « à gauche » a montré que cette radicalisation n’était pas systématique. Le principal atout de François Hollande était en 2011 moins sa « radicalité » que sa présidentialité et son éligibilité entendue alors comme sa capacité à battre le président sortant. C’est sur la base des sondages que François Hollande a été consacré comme le « favori » des primaires. Sa campagne s’est beaucoup appuyée sur les enquêtes qui en ont fait le « meilleur candidat » pour battre Nicolas Sarkozy (Lefebvre, 2015). Sa stratégie de communication était fondée sur cet avantage comparatif, devenu une ressource centrale. Comme il le confessa à la presse, « les électeurs voudront choisir celui qui peut faire battre Sarkozy et celui qui risque le moins d’être rattrapé par Le Pen » (Libération, le 15 septembre 2011). Les médias ont constamment mis en exergue la meilleure « présidentialité » de François Hollande. Pour ne citer qu’un exemple parmi d’autres, on pouvait lire dans Le Monde à quelques jours du premier tour55 : à la question « qui est le plus capable de gagner l’élection présidentielle ? », 55 % des votants potentiels répondent François Hollande, mais seulement 22 % Martine Aubry. Au final, la primaire socialiste de 2011 a mobilisé des sympathisants au profil proche de celui des adhérents du parti (Audemard, Gouard, 2014).
43Les primaires de 2016-2017 ont a contrario produit deux candidats « décentrés » par rapport à l’électorat appelé à voter à l’élection présidentielle, voire au cœur idéologique de leur parti respectif. L’offre programmatique de François Fillon est clairement marquée à droite. Jamais un candidat de droite n’a proposé un ensemble de mesures aussi libérales sur le plan économique que la fin des 35 heures, 50 milliards d’euros de baisse des charges sur les entreprises, une baisse de 500 000 fonctionnaires, la suppression de l’ISF, l’abolition des régimes spéciaux56… Le projet de François Fillon annoncé depuis 2013 présente une grande constance. Le candidat impose l’image du candidat « sérieux » qui a fortement investi dans le travail d’élaboration programmatique très en amont de la primaire. « J’ai réussi à imposer l’idée que l’alternance exigeait un projet sérieux et radical pour redresser la France et c’est d’ailleurs autour de ce projet que s’est organisé le débat entre les candidats », souligne ainsi François Fillon, (Le Figaro, le 16 novembre). Il estime également avoir permis que le débat soit autre chose qu’« un match de personnalités ».
44Au final, c’est l’ensemble des projets des candidats à la primaire qui sont marqués à droite. Il n’y a pas de différences majeures entre les projets d’Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, François Fillon ou Bruno Le Maire sur des enjeux comme les 35 heures, les retraites, la baisse de la dépense publique et même sur l’immigration. C’est le degré de mobilisation attendu à la primaire qui a distingué les candidats. Nicolas Sarkozy a anticipé une participation moyenne avec un fort noyau électoral de droite traditionnel57, tandis qu’Alain Juppé a misé sur une forte participation avec une mobilisation d’un électorat modéré (centriste, gauche et déçus du hollandisme)58.
45La dynamique de droitisation doit autant au public visé et pré-mobilisé qu’à l’offre politique. C’est ce que suggère Florence Haegel59 : « il y a eu une dynamique de droitisation. Elle a émergé avant la primaire mais celle-ci l’a entretenue. Les premiers sondages ont montré que le noyau dur de la primaire, les adhérents des Républicains, était très à droite. Tous les candidats se sont référés à cette cible. De ce point de vue, le choix d’Alain Juppé de se tourner vers un public plus large en misant sur sa participation, a été un vrai pari ». Jérôme Jaffré a publié en mai 2016 une note du CEVIPOF, « Le corps électoral déformé de la primaire de la droite » (Jaffré, 2016), qui démontrait que la majorité du corps électoral qui allait se déplacer les 20 et 27 novembre prochains serait composée de plus de 65 ans et de retraités (43 %) et qui attendait des réformes économiques radicales. Dans un contexte de forte incertitude lié à la primaire (qui n’a pas de précédent à droite), ce type d’études a sans nul doute orienté la stratégie des candidats en les incitant à « droitiser » leur discours et leur offre. Bernard Dolez écrit en ce sens : « pour l’emporter, les candidats à la primaire sont incités à s’ajuster, non sur l’électeur médian de la présidentielle mais sur l’électeur médian du corps électoral de la primaire, ce qui conduit à la désignation de candidats qui occupent une place plus excentrée sur l’axe gauche-droite » (Dolez, 2017, p. 547-548). « Les candidats se sont principalement adressés à leurs clientèles traditionnelles, les chefs d’entreprise, les professions libérales, les personnes âgées (l’électorat de droite étant de plus en plus vieillissant). Ce sont les plus de 60 ans qui ont fait la primaire et ratifié les inflexions libérales, identitaires et morales de François Fillon » note Florence Haegel60. Il est néanmoins difficile de faire la part de la logique de la « demande » préalable et de la dynamique de l’offre et de la campagne des primaires et de l’effet de surenchère qu’elle a pu produire.
46En s’appuyant sur un corpus de données collectées grâce au Système d’Aide au Vote (SAV) de La Boussole présidentielle, Thomas Vitiello, Bruno Cautrès, Vincent Martigny, Sylvie Strudel et André Krouwel analysent les dynamiques de la campagne de la primaire de la droite et du centre. Dans un contexte de polarisation des candidats lors de l’élection, François Fillon est apparu aux électeurs de la primaire comme un compromis entre les centristes réunis autour d’Alain Juppé et les soutiens de Nicolas Sarkozy, jugés plus radicaux. En outre, ce sont moins les enjeux programmatiques soulevés par le vainqueur que son image et sa présidentialité qui ont permis sa désignation, soulignant ainsi l’importance des dynamiques de campagne dans un scrutin de primaires. Les auteurs remettent en cause l’hypothèse de la polarisation : « si le candidat désigné par la primaire est considéré depuis l’extérieur comme ayant effectué une campagne très à droite, il a en réalité gagné la primaire avec une image de candidat de compromis au sein de sa famille politique ». Ils ajoutent : « Cette victoire s’inscrit dans la logique d’un parti d’opposition qui cherche son candidat médian pour rassembler son camp, tout en étant attentif aux effets d’images et qui souhaite maximiser ses chances de l’emporter ». Hervé le Bras et Jérome Fourquet arrivent à une conclusion un peu différente : « pour maintenir l’unité à droite, il fallait trouver un moyen terme entre Sarkozy et Juppé. Le retour de la droite au pouvoir motivait plus le choix que les éventuelles aptitudes des candidats à gouverner (Vitiello, Cautrès, Martigny, et al., 2017 ; Fourquet, Le Bras, 2017) ». Mais dans les deux analyses, la question de la capacité à gagner est centrale.
47Il convient en effet de prendre en compte un autre facteur, qui tient aux anticipations de victoire largement fondées sur les enquêtes d’opinion dont la présence était centrale dans les primaires. Les sympathisants de la droite et du centre étaient appelés à désigner un candidat qui était présenté, quelle que soit l’issue de la primaire et pendant l’ensemble du processus, comme le favori à venir de l’élection présidentielle. Cette anticipation qui n’était pas inscrite dans le principe de la primaire a eu plusieurs effets : elle a pu favoriser un candidat à la fois libéral sur le plan économique et conservateur sur le plan culturel, elle a également sans doute contribué à expliquer la très forte mobilisation (4 millions et 3 653 votants, soit 9 % du corps électoral, vingt fois plus que les adhérents du parti), elle a aussi incité une partie des électeurs de gauche à prendre part à la primaire de droite, censée désigner le futur président de la République (9 % des participants de la primaire de droite sont identifiés par le CEVIPOF comme des sympathisants de gauche61). Thierry Solère n’a cessé de répéter pendant la campagne que « le vainqueur de cette primaire a de grandes chances de devenir le prochain président de la République62 ». On peut lire dans Le Monde, le 16 novembre 2016 : « tous les prétendants, quels qu’ils soient, assurent que le vainqueur sera quasiment assuré de devenir le prochain président de la République ». Les propos du député Benoist Apparu, proche d’Alain Juppé, lors d’un entretien le 15 mars 2016, sont éloquents :
On dit que le programme de Juppé est modéré mais c’est faux. Il est nettement libéral. Il y a incontestablement une surenchère idéologique à droite. Elle s’explique par beaucoup d’éléments. La politique assez libérale de Hollande a déplacé toute l’offre vers la droite mais c’est surtout parce que la droite a une chance de réformer en profondeur car elle est sûre de gagner. C’est une chance historique. On peut charger la barque parce que la primaire de droite va sans doute désigner le prochain président, pas seulement le candidat. Et puis pour gagner il faut juste être au second tour face à Le Pen, et pour cela il faut mobiliser la droite.
48Cette prophétie sondagière de victoire, qui a joué du côté de l’offre comme du côté de l’électorat, a eu un « effet pervers » : elle a « surdroitisé » le candidat élu, en phase avec l’électorat de droite mais pas forcément avec « l’opinion », au risque de créer un « effet bocal » (Fondation Terra Nova, 2017). Cette dissonance a constitué un handicap dans la campagne présidentielle dont Emmanuel Macron a cherché à tirer le meilleur parti.
49Inversement, la primaire de la Belle Alliance populaire était marquée par des fortes anticipations de défaite qui pouvaient expliquer la « radicalité » de l’électorat mobilisé comme de l’offre du candidat désigné. Benoit Hamon a porté des propositions pendant la campagne comme la création d’un revenu universel, le passage aux 32 heures, la revendication d’un 49.3 citoyen ou encore la proposition de légaliser le cannabis qui étaient éloignées de la ligne programmatique du parti et de l’électorat socialiste63. En se retirant de la compétition, François Hollande a également privé les candidats socialistes de l’attendu exercice d’inventaire du quinquennat. Faute de président sortant à affronter, Arnaud Montebourg avait ainsi perdu son principal faire valoir programmatique. Surtout, en ne briguant pas de deuxième mandat et en l’absence de perspective probable de victoire à court terme d’un candidat socialiste, François Hollande avait ouvert la voie à une recomposition à chaud de la gauche gouvernementale.
50La presse a majoritairement présenté la primaire de gauche comme sans réel enjeu au regard de l’élection présidentielle et de la défaite annoncée du PS présentée comme inéluctable sur la base des sondages64. Le titre du Monde en une, le 3 janvier 2017, est significatif : « Primaire à gauche : une lutte contre le temps et l’indifférence ». L’éditorialiste du même quotidien, Michel Noblecourt, s’interroge le 9 janvier : « une primaire à gauche pour rien ? », étant posé que « le vainqueur de la primaire arriverait en quatre ou cinquième position au premier tour selon les sondages ». Benoit Hamon confie lui-même à Libération le 6 janvier 2017 : « on a l’impression que tout le monde a déjà intériorisé la défaite de la gauche à l’élection présidentielle ». La question de la pertinence d’une candidature socialiste était dès lors cruellement posée. « À quoi bon un candidat du PS ? » s’est interrogé avec jubilation Jean-Luc Mélenchon le 6 janvier 2016 (Le Monde). Le bureau national du parti, le lundi 16 janvier, adopte une posture défensive qui traduit bien aussi ces anticipations : il statue que le candidat issu de la primaire ne se retirerait pas au profit du leader d’En marche même s’il était largement distancé par ce dernier en février ou en mars…
51Dans ce contexte d’anticipation de défaite, les enjeux de la primaire sont redéfinis par rapport à ceux de 2011 ou celle de la droite quelques semaines plus tôt. Il ne s’est pas tant agi de désigner un éligible en vue de l’élection finale que de régler des différends idéologiques non tranchés ou purgées depuis 2012 ou préparer le leadership futur du PS ou de la gauche. Si la primaire est ouverte, ses enjeux sont relativement fermés, c’est-à-dire internes au parti. Elle apparaît médiatiquement comme un « pré-congrès » du PS dont l’enjeu est surtout demeuré la définition des rapports de force de l’après défaite mais arbitré par un public non spécifiquement militant. En l’absence d’un programme que le PS a renoncé à produire et qui n’a pu cadrer les débats (comme en 2011)65 et dans un contexte où l’éligibilité du futur candidat n’est pas considérée comme un enjeu essentiel, elle est marquée par une très forte polarité idéologique. Vincent Peillon tente, non sans difficultés et très tardivement, de représenter le centre de gravité réformiste du parti. S’il se positionne au « cœur du PS66 », le seul capable d’éviter « l’explosion de la famille », sa candidature s’avère cependant peu crédible.
52Dans ce cadre, le profil de Benoit Hamon apparaît ajusté à la définition d’une situation politique qu’il a lui-même contribué à définir et accréditer. Sa stratégie de campagne est au début fondée sur l’hypothèse d’une faible mobilisation à la primaire. Son équipe de campagne cherche alors pour qualifier le candidat pour le second tour à cibler quelques électorats bien identifiés (jeunes, étudiants, écologistes, électeurs des grandes villes…) à travers des mesures ciblées et « disruptives » susceptibles d’attirer l’attention médiatique (légalisation du cannabis, perturbateurs endocriniens, revenu universel)67. À mesure que la campagne avance et que Benoit Hamon progresse dans les sondages, le candidat redéfinit la primaire comme un « combat culturel » et assume la définition de l’élection comme « course aux armements symboliques68 » (Offerlé, 2017, p. 475). Il revendique ainsi « un imaginaire puissant » pour définir « un futur désirable » refusant « toute approche comptable69 ». Il s’est agi de réenchanter par l’utopie une procédure comme frappée d’inutilité et de susciter un réflexe identitaire de l’électorat de gauche. La presse analyse ainsi la victoire de Benoit Hamon comme une réaction identitaire du peuple de gauche. Selon Laurent Joffrin, « l’électorat de gauche a pris sa revanche70 ». Quelques semaines après la défaite aux présidentielles, le candidat socialiste revient sur sa stratégie : « dès le début on a pensé que l’hypothèse que je gagne la présidentielle n’était pas la plus élevée. Notre option a alors été de proposer une vision de long terme. Le court terme nous aurait rendus prisonniers du bilan du quinquennat71 ». La faible anticipation de victoire possible donne alors une prime au renouvellement politique qu’incarne Benoit Hamon et conduit à dévaluer les ressources de présidentialité qu’ont surtout fait valoir Arnaud Montebourg ou Manuel Valls (la campagne de Benoit Hamon est marquée par une forme « d’hypo-présidentialisme », le candidat rejetant le rôle et la posture de « l’homme providentiel »).
53La primaire n’a de fait mobilisé qu’une minorité de sympathisants socialistes même s’il faut prendre avec beaucoup de prudence les enquêtes par sondages disponibles. Les sympathisants du Parti socialiste ne représentent que 37 % des personnes ayant voté au premier tour de la primaire, selon une enquête sondage Harris Interactive, réalisée pour Public Sénat et LCP-AN. Opinion Way (janvier 2017) a interrogé les motivations des électeurs lors du premier tour de la primaire du PS. À la question « Au moment de voter lors de cette primaire, vous avez choisi avant tout… ? », les enquêtés répondent : pour le candidat le plus proche de vos idées (60 %), le candidat le plus à même d’exercer la fonction de président de la République (20 %), le candidat le plus à même de se qualifier pour le second tour de l’élection présidentielle (19 %)72. 90 % des votants de la primaire de gauche pensent que le candidat désigné ne sera pas président de la République… Tout se passe comme si les participants de la primaire ont fait le deuil de l’idée d’une qualification d’un candidat issu du PS au second tour. La victoire de Benoit Hamon ouvre alors un espace au centre gauche en laissant Emmanuel Macron préempter seul l’héritage de la gauche réformiste ou du social-libéralisme (au final, 50 % des électeurs de François Hollande de 2012 ont voté pour Emmanuel Macron au premier tour de 2017 selon l’enquête sortie des urnes du CEVIPOF).
Déstructuration de l’appareil socialiste versus unification (temporaire) des Républicains
54La primaire conduit-elle à unifier le camp du candidat désigné ? Au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, force est de constater que les candidats issus des primaires n’ont pas réussi à rassembler leur parti, et ce pour des raisons différentes qui n’ont pas forcément tenu – là encore – à la « logique » même de primaires qui seraient en soi « destructrices ».
55La primaire est censée être un rituel de différenciation puis d’unification (Treille, 2016). Le concept de « coopétition73 » forgé par Arnaud Montebourg a condensé le mélange optimal de compétition et de coopération qui doit déboucher sur le principe cardinal de la procédure : le ralliement inconditionnel au candidat désigné. Dans les faits, les primaires ont accordé au candidat choisi le mandat exclusif du parti et l’usage de la marque partisane (et donc du financement) mais pas forcément de ses cadres et dirigeants. En 2017, les primaires ont produit une désarticulation entre leadership partisan et présidentiel en détachant le candidat de l’appareil. Mais cette désarticulation est là encore liée à des effets de contexte.
56Ce processus n’avait pas nui à la victoire socialiste en 2011 (la première secrétaire, Martine Aubry, apportant un soutien franc au candidat malgré des critiques fortes pendant la campagne74) mais en revanche a posé des problèmes plus aigus en 2017. La campagne est alors marquée par une très forte négativité (Labbé, Monière, 2014). Le consensus autour du candidat s’est produit à droite (dans un premier temps, dimension que l’échec final de François Fillon a conduit à occulter ex post) mais pas à gauche. La primaire elle-même l’explique moins que les anticipations ou les cultures ou contextes partisans. Ce qui a conduit au rassemblement et à transcender les différences à droite, ce n’était sans doute pas seulement le respect des règles mais une perspective de gain électoral pour l’ensemble des acteurs en présence (et pas seulement le candidat). Le poids des anticipations de victoire et de défaite nous semble, ici aussi, jouer un rôle essentiel.
57À droite, un consensus s’est rapidement produit autour du candidat désigné qui a joui du ralliement de l’ensemble des responsables des Républicains. La cérémonie d’investiture qui se tient le 15 janvier 2017 devant 2 000 cadres du parti met en scène l’unité retrouvée. Elle est fortement facilitée par le contrôle du parti, l’article 39 des statuts du parti LR confiant au vainqueur les clés du mouvement. Une fois désigné candidat, François Fillon prend la main sur le parti dont la direction s’est réalignée en vertu d’une culture de leadership plus marquée et présidentialiste qu’au PS (François Hollande avait dû composer en 2011 après sa désignation avec un parti toujours dirigé par Martine Aubry qui avait gardé le contrôle des investitures aux élections législatives). La direction de LR est remaniée seulement deux jours après sa victoire. Alors que Laurent Wauquiez a assuré la présidence du parti par intérim, le candidat désigné le remplace par Bernard Accoyer qui devient secrétaire général avec deux adjoints, la députée filloniste Annie Genevard et Gérald Darmanin. Deux proches sont également placés à des positions stratégiques : Jean-François Lamour et Gérard Larcher, le premier à la commission des investitures dirigée jusqu’alors par Christian Estrosi, le second à la tête du comité politique. Patrick Stéfanini, le directeur de la campagne de François Fillon, est enfin nommé directeur général du parti, succédant ainsi à Frédéric Péchenard, un très proche de Nicolas Sarkozy. Les juppéistes sont quasi tous écartés, à l’exception notable de Virginie Calmels qui conserve une place au sein du comité politique.
58La constitution de l’équipe de campagne du candidat permet cependant de corriger cette mainmise des fillonistes sur l’appareil LR. Chaque courant est ainsi représenté : Sébastien Lecornu devient directeur adjoint de la campagne, Thierry Solère et Benoit Apparu – proche d’Alain Juppé – porte-parole, Gilles Boyer trésorier, au risque alors d’avaliser l’idée d’une « armée mexicaine ». Comme le souligne Patrick Stefanini, « construire un organigramme de campagne, c’est en effet conjuguer deux impératifs contraires : n’oublier personne et être efficace. C’est aussi tenter d’éviter deux écueils : froisser ceux qui aspirent à vous aider, mais aussi paralyser la décision. (…) Il faut faire vite, sachant qu’on ne peut pas faire plaisir à tout le monde alors qu’on n’a jamais eu autant d’amis ! (Stefanini, Barjon, 2017, p. 245) ».
59Malgré ces gestes forts, certains dirigeants du parti s’inquiètent à haute voix de la ligne trop droitière du candidat et demandent un rééquilibrage. Le 6 décembre, lors de la réunion hebdomadaire des députés LR, Bernard Accoyer, pourtant secrétaire général du parti, exprime lui-même le malaise de beaucoup d’élus sur le projet en matière de santé et de sécurité sociale. Les Sarkozystes Laurent Wauquiez et Christian Estrosi appellent le candidat à donner un signal à « la France qui travaille » le 11 janvier et demandent le retour à la défiscalisation des heures supplémentaires. François Fillon cherche à « rassurer » sans « renier son identité » cristallisée au moment de la primaire75. En position de force encore dans les sondages et dans le parti, il réajuste à la marge son projet (en matière de TVA ou sur la distinction entre les « petits et gros risques » en matière de santé). Il reconnaît avoir « rebâti, enrichi, amélioré » son texte (Le Monde, le 23 février 2017) (Lefebvre, 2018).
60Mais la perspective d’une victoire de la droite permet d’euphémiser les divergences stratégiques. Le Monde du 29 novembre 2016 titre ainsi « Fillon en position de force après sa large victoire ». On peut y lire : « Avec une gauche au pouvoir en miettes, M. Fillon se retrouve de facto en position de force pour la présidentielle où il devrait faire face à la candidate du Front national, Marine Le Pen ». La primaire réaligne en quelque sorte les intérêts de tous dans une candidature unique visant à l’alternance. Elle mobilise auprès de François Fillon les futurs candidats aux élections législatives et les ministrables qui savent que leur sort dépend de la victoire du candidat. Le juppéiste Benoist Apparu relativise les divergences, ce qui est le jeu des primaires quand la victoire est une visée réaliste : « En campagne, on pointe les 20 % de différences. Maintenant on va rappeler les 80 % qui nous rapprochent76 ».
61A contrario, la primaire ne conduit pas à un rassemblement similaire au PS. Elle en exacerbe même les logiques centrifuges. Manuel Valls prévient ainsi avant le second tour qu’en cas de défaite, il s’effacerait mais qu’il ne défendrait pas le programme de son adversaire et en particulier le revenu universel. Puis, après avoir laissé planer un doute sur son soutien à Benoît Hamon dans l’entre-deux-tours de la primaire, il se rallie dans un premier temps à lui. Dans son allocution le soir du second tour77, il déclare : « j’ai depuis toujours le sens de l’action collective et de la loyauté. Je suis attaché au respect des engagements pris. Benoît Hamon est désormais le candidat de notre famille politique. Il lui appartient de mener à bien la belle mission du rassemblement ». Néanmoins, très rapidement, les déclarations de dirigeants socialistes prenant leur distance avec le candidat se multiplient. Le premier février, dans une tribune au Monde, les députés Christophe Caresche et Gilles Savary revendiquent ainsi leur « droit de retrait » et leur défiance par rapport à un candidat jugé « radicalisé » : « en tant que militants, nous ne pouvons nous sentir liés par un “projet de société” fondé sur la logique d’assistance généralisée et de dépréciation de la valeur travail. Nous considérons que ce serait contraire à la culture socialiste ». Ces positions ne sont pas isolées. Ces deux députés sont ainsi rapidement suivis par une vingtaine de parlementaires. Alain Calmette, député du Cantal et soutien de Manuel Valls, publie également un communiqué dans lequel il écrit : « pour moi qui a vécu de près la stratégie de destruction systématique des Frondeurs, soutenir le plus emblématique d’entre eux est au-dessus de mes forces ». Bertrand Delanoë, juge à son tour sur l’antenne de France Inter « dangereux » le programme de Benoît Hamon, Pierre Moscovici de « beau projet irréaliste78 ». Pis, le député de Paris Jean-Marie Le Guen accuse le candidat désigné le 2 mars d’avoir un discours « extrêmement radical » et ne lui donne pas son parrainage. Au final, Najat Vallaud-Belkacem, Laurence Rossignol et Emmanuelle Cosse sont les seules ministres présentes à la convention d’investiture le 5 février à la Mutualité.
62Deux formes de légitimité – d’un côté, populaire et sanctionnée par le vote de la primaire, de l’autre, gouvernementale et du parti, motivée majoritairement par le souvenir des effets des actions des Frondeurs sur le quinquennat de François Hollande – se font alors face, d’autant que, contrairement au modèle américain où les candidats désignés se métamorphosent lors de grandes conventions d’investiture en représentants d’un parti qu’ils cherchent à rassembler, Benoît Hamon de son côté ne cherche pas à infléchir son positionnement politique une fois élu. Le déplacement du centre de gravité idéologique certifié par le vote des primaires survit ainsi à l’élection, pour Benoît Hamon, le débat sur la ligne ayant été tranché par la primaire. Comme le souligne l’un de ses proches, le député de Paris Pascal Cherki, « c’est la première fois que les électeurs d’un camp qui gouverne décident d’un changement de ligne avant la présidentielle… Dimanche, on fait la photo de famille mais il n’est pas question de changer de cap. On va mettre les formes certes. Mais on va tourner la page du quinquennat79 ». Mathieu Hanotin, dans son carnet de campagne publié par le journal Libération, évoque l’entretien avec le premier ministre : « L’heure et demie d’entretien tourne vite au dialogue de sourds. Benoît tente de convaincre Cazeneuve qu’on peut intelligemment tourner la page du quinquennat en montrant l’avenir. Ce dernier semble imperméable au vote de la veille et demeure arc-bouté sur la défense quasi mystique d’un bilan que les Français de gauche viennent pourtant de rejeter massivement. Dans notre volonté d’apaisement, nous avons sollicité Frédérique Espagnac, sénatrice des Pyrénées-Atlantiques et parmi les voix officieuses de Hollande dans les médias, pour devenir porte-parole. Jamais Hollande ne donnera son accord ».
63De fait, aucun gage n’est donné à Manuel Valls ou encore aux membres du gouvernement, encore réticents à s’engager derrière le candidat investi. De même, les visites rendues à Bernard Cazeneuve et à François Hollande ne sont que de pures courtoisies et ne signifient pas de modification de cap. Benoît Hamon adopte certes la stratégie de l’enrichissement, c’est-à-dire de l’ajout de nouvelles thématiques mais il ne transforme pas son programme initial. Comme le souligne Mathieu Hanotin, son directeur de campagne, « on ne va donner des gages aux uns et aux autres, être dans une forme de marchandage mais on veut agréger des propositions des autres candidats de la primaire80 ». Ce choix « d’élargir sans se dénaturer » vise certaines des propositions formulées par Arnaud Montebourg et Vincent Peillon. Mais de fait, ces greffes programmatiques ne bouleversent pas l’équilibre du programme du candidat socialiste. Benoît Hamon peut ainsi dire : « je maintiendrai le cap de ce que j’ai dit. Il n’y a pas un programme pour les primaires et un programme pour les présidentielles. Ce serait absolument absurde81 ». « Je ne serai pas un candidat ligoté » déclare également le candidat qui ne veut pas être associé à l’impopularité de son parti (Le Monde, le 6 février 2017). Comme le souligne Pascal Cherki, proche de Benoît Hamon, à l’issue de la cérémonie d’investiture du candidat socialiste, « Benoît Hamon, c’est Bernie Sanders qui aurait réussi !82 ». Le rapport distancié au bilan de François Hollande qui a caractérisé la campagne de la primaire de la Belle Alliance populaire n’est pas amendé, ce bilan étant jugé comme un handicap par Benoit Hamon. Alors que le Premier ministre, Bernard Cazeneuve, invite le candidat désigné à prolonger son action, ce dernier s’y refuse, préférant ne retenir que les éléments du bilan compatibles avec la ligne politique qu’il a développée pendant sa campagne. Mais il faut aussi nuancer cette analyse : Benoît Hamon revoie fortement sa mesure de Revenu Universel à la fin de la campagne cherchant à la déradicaliser et à la « classiciser » pour reprendre une expression de Guillaume Balas, député européen et responsable du projet83.
64Ces choix sont aussi liés à la stratégie de rassemblement à gauche. Engagé pendant un long mois dans des négociations avec Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot, le candidat socialiste ne peut pas recentrer sa ligne et commencer à négocier un nouveau programme en intégrant des thématiques portées par Manuel Valls pendant la campagne des primaires. Benoît Hamon ne parvient pas à un accord avec Jean-Luc Mélenchon mais réussit cependant à former un ticket avec le candidat de la primaire écologiste. Le candidat socialiste sort certes de l’isolement mais cet accord accentue encore un peu plus le « verdissement » prononcé de son programme.
65Dans ces conditions et alors que les sondages sont de plus en plus favorables à Emmanuel Macron, les défections des élus socialistes se poursuivent en direction de l’ancien ministre de l’économie, accentuant l’hémorragie d’une structure partisane déjà rétrécie sociologiquement et territorialement par ses échecs répétés aux élections intermédiaires depuis 2012. Dans un premier temps, l’équipe de campagne de Benoît Hamon fait le choix de traiter ces partants « d’oiseaux migrateurs », se félicitant même de cette « grande transhumance »84. Ce n’est que dans un deuxième temps, constatant l’essor sondagier de Jean-Luc Mélenchon et d’Emmanuel Macron, qu’elle commence à modifier sa stratégie de campagne et ses orientations programmatiques en prolongeant l’exercice d’enrichissement déjà effectué entre les deux tours de la primaire, puis en reprenant des promesses non exécutées de François Hollande et en rendant enfin hommage à l’action du président sortant ou en révisant à la fois le coût, le ciblage et la progression de son projet de revenu universel.
66Le 14 mars Manuel Valls annonce lors d’une réunion de parlementaires proches de lui qu’il ne donnera pas son parrainage au candidat victorieux de la primaire puis deux semaines plus tard se rallie à Emmanuel Macron souhaitant « ne prendre aucun risque pour la République », justifiant son reniement par la menace que représente l’extrême droite. La Haute Autorité des primaires dénonce un comportement qui « contrevient gravement au principe de loyauté et à l’esprit même des primaires ». Lors d’un déplacement avec Benoît Hamon au Creusot, Arnaud Montebourg prend lui-même ses distances avec le candidat après l’avoir soutenu85.
67L’annonce de la primaire avait permis de maintenir une union de façade au PS en juin, son verdict a conduit à la désagréger. Conçue au départ comme un mode de régulation des luttes intra-partisanes (Hortala-Vallve, Mueller, 2010 ; Kemahlioglu, Weitz-Shapiro, Hirano, 2009)86, la primaire a au final fracturé le parti, miné depuis 2012 par la culture de la déloyauté et de l’indiscipline partisane (Lecomte, Bouvard, Perez, 2017) qui s’était installée à mesure que les tensions internes n’étaient plus régulées. Frondeur frondé, Benoît Hamon ne pouvait s’appuyer sur l’appareil de son parti87 : Jean-Christophe Cambadélis est resté premier secrétaire et la direction ne s’est pas réalignée sur son candidat comme à droite. Les divergences idéologiques ne sont cependant pas seules en cause car elles ont toujours existé au PS (la polarisation idéologique du parti – très forte dans les années 1970 – n’a jamais empêché les victoires électorales…). Mais les anticipations de défaite ont accentué la déréliction et les décompositions partisanes. Le principe cardinal de la primaire est le ralliement inconditionnel au candidat désigné mais quand celui-ci est relégué dans les sondages, la règle est plus facile à transgresser. Cette prophétie de défaite généralisée est mesurable à plusieurs niveaux de l’organisation partisane. 30 % des députés socialistes sortants décident de ne pas se représenter et pas uniquement pour des raisons générationnelles. Une partie des cadres socialistes cherchent à se faire investir aux élections législatives par le mouvement En Marche ou à ménager Emmanuel Macron. Les Frondeurs eux-mêmes semblent très réservés sur leur probabilité de réélection. Le candidat socialiste qui sait la défaite probable ne cherche pas à sacrifier son identité en se décentrant, se projetant sans nul doute dans l’étape suivante c’est-à-dire la recomposition du leadership de gauche.
Le « piège procédural » de la primaire de la droite et du centre ou l’épreuve de l’irréversibilité de la candidature de François Fillon
68Si la primaire a semblé constituer un temps une ressource essentielle de légitimation du candidat à droite, elle s’est retournée comme handicap dès lors que, mis en cause, elle a nui par son irréversibilité à l’émergence d’un candidat de substitution. Comment destituer un candidat adoubé par 2,9 millions d’électeurs et qui tire de ce processus démocratique une forme d’immunité ? Là encore c’est une donnée de contexte (une contingence de la campagne) qu’il faut prendre en compte.
69Alors que l’ensemble des enquêtes d’opinion prédit la victoire pour le candidat désigné par la primaire de la droite et du centre88 (Le Gall, 2017, p. 34), un article paru dans le Canard Enchaîné le 25 janvier 2017 sur un emploi présumé fictif de l’épouse de François Fillon change la donne. De ce point de vue, la primaire de la droite n’a pas rempli l’office de « test » qu’elle joue au sein des partis démocrate et républicain. Elle n’a pas contribué, contrairement au système américain où le processus mis en œuvre a aussi pour fonction de mettre à l’épreuve les profils des différents prétendants et à éprouver la « fiabilité » sur le plan juridique du candidat. Elle a surtout régulé et arbitré les conflictualités intra-partisanes. Elle a même conduit à mettre en porte à faux le candidat puisque lors de la primaire, François Fillon a fait de sa probité et de « la démocratie exemplaire » un élément central de l’identité qu’il a cherché à styliser89. Pis, l’architecture organisationnelle et juridique de la primaire, conçue pour garantir l’impartialité et la « dépolitisation » de l’élection, se transforme en véritable piège procédural pour LR et ses dirigeants. En souhaitant « tuer le fantasme du contrôle des primaires ou leur manipulation90 » par le parti, le groupe « Solère-Levade » a conduit à autonomiser l’organisation du scrutin à une structure indépendante (la Haute autorité des primaires) et par ricochet également le candidat désigné protégé en quelque sorte par cette externalisation procédurale (Lefebvre, 2016). Marqué par le précédent socialiste de 2006 et la contestation de Ségolène Royal par l’appareil, LR a mis en place un système qui a visé avant tout à protéger le vainqueur de l’élection en empêchant toute mise en cause de sa légitimité.
70La primaire est ainsi une des ressources que le candidat François Fillon utilise pour empêcher toute émergence d’une solution alternative. Dans ce cadre, alors même que le « Penelope gate » prend une ampleur considérable et sape la légitimité du candidat (en chute constante dans les sondages à partir de février), aucun consensus ne parvient à se dessiner sur un candidat de substitution et surtout sur la méthode permettant de le désigner en dehors de la procédure des primaires. Des solutions permettant de désigner un nouveau candidat sont pourtant évoquées par François Baroin ou encore Christian Jacob comme la convocation d’un Conseil national de LR et ses 2 000 membres ou un vote direct des adhérents du parti. Ils réactivent néanmoins le souvenir repoussoir des anciennes pratiques partisanes où le candidat est pré-désigné par l’appareil sans vote populaire. L’hypothèse de reconvoquer des primaires est également effleurée. Anne Levade déclare ainsi au Monde, le 30 janvier : « s’ils me le demandent maintenant, ce sera déjà très compliqué. S’ils me le demandent dans quinze jours, ce sera impossible ».
71La contestation du candidat est pourtant croissante. Le 1er février, le député Georges Fenech déclare à France Info : « le résultat de la primaire est aujourd’hui caduc face à cet évènement imprévisible qui se situe non seulement sur le plan judiciaire mais aussi sur le registre éthique et moral. J’en appelle à un CN extraordinaire ». Le 13 février la fronde s’intensifie : 17 parlementaires appellent à la convocation d’un bureau politique pour « redonner la parole à notre famille politique et nous libérer de cette prise d’otage ». Mais, pour contrecarrer ces tentatives d’imposer un « plan B » par voie interne, les proches de François Fillon opposent la légitimité des primaires, soulignant en cela la disqualification du parti et de ses instruments comme instance de désignation démocratique. François Fillon résume cette impossibilité juridique devant les députés LR à l’Assemblée nationale : « il n’y a pas d’alternative… ça veut dire que tout bricolage qui pourrait être imaginé se traduirait immanquablement par notre échec (Fenech, 2017) ». Ce terme de bricolage n’est pas neutre. À la différence du PS, la commission des primaires présidée par Thierry Solère a imposé deux entités d’organisation et de contrôle du scrutin pleinement autonomes du parti. Forts de cette légitimité du droit, les proches de François Fillon mettent ainsi l’accent sur l’impossibilité juridique de revenir à un mode de désignation interne à LR. Le 18 février 2017, un appel de juristes est publié dans les colonnes du Monde pour soutenir François Fillon et dénoncer un « coup d’état institutionnel ». Il s’appuie sur la légitimité de la primaire : « Ce n’est pas une poignée de substituts militants trop zélés qui feront obstacle aux millions de Français qui ont déjà choisi démocratiquement François Fillon comme candidat de la droite et du centre ». Dans la même perspective, François Fillon inscrit le 15 février devant le groupe parlementaire LR le rôle nouveau de la primaire dans l’histoire même de sa formation politique, adaptant pour ce faire ce répertoire culturel à l’orthodoxie gaulliste : « hors de question de réunir un bureau politique, ce n’est pas je ne sais quelle instance du parti qui va décider, comme sous la IVe République, le candidat à l’élection présidentielle ». La stratégie de François Fillon ne dévie plus. Le 1er mars, dans une conférence de presse, François Fillon confirme sa candidature : « ce n’est pas moi seulement qu’on assassine. C’est l’élection présidentielle. C’est le vote des électeurs de la droite et du centre qui est fauché. C’est la voix des millions d’électeurs de français qui désirent l’alternance qui est muselée. J’irai jusqu’au bout parce qu’au-delà de ma personne, c’est la démocratie qui est défiée ».
72Alors que les proches de Nicolas Sarkozy continuent à jouer l’appareil partisan comme lieu alternatif de production d’un nouveau candidat – le trésorier de LR, Daniel Fasquelle, affirme qu’un vote électronique des militants est possible et Laurent Wauquiez donne son accord à un vote des adhérents –, les soutiens d’Alain Juppé préfèrent quitter le terrain de la primaire pour rejoindre celui plus direct de l’élection présidentielle elle-même. De plus en plus conscients de la difficulté d’imposer la tenue d’une nouvelle primaire ou de remplacer la candidature de François Fillon par celle du maire de Bordeaux avant la date du 17 mars, dernier délai permettant d’enregistrer auprès du Conseil constitutionnel des soutiens en faveur de leur candidat, ils encouragent ainsi officieusement l’opération pilotée par Georges Fenech de dépôt de parrainages en faveur d’Alain Juppé91.
73Le meeting du Trocadéro qui se tient le dimanche 5 mars confirme cependant la détermination de François Fillon. Selon les proches de Nicolas Sarkozy, ce rassemblement doit pourtant clore définitivement la séquence des primaires. Convaincus du retrait de François Fillon en faveur de François Baroin, ils ont alors soutenu ce qui doit constituer un adieu de campagne. Sur scène, Christian Jacob, Luc Chatel, Éric Ciotti et surtout François Baroin prennent ainsi place derrière le candidat. Contre toute attente, François Fillon s’abrite à nouveau derrière le résultat de la primaire pour dénoncer l’appareil LR : « Laisserez-vous les intérêts de factions et de carrière et les arrière-pensées de tous ordres l’emporter sur la grandeur et la cohérence d’un projet adopté par plus de quatre millions d’électeurs ? ». Comme le souligne Patrick Stefanini, son directeur de campagne, « à sept semaines du premier tour, il faut tuer le plan B ». C’est donc à dessein que, dans son discours du Trocadero, il affirme avoir fait son « examen de conscience » et invite les autres responsables de la droite à procéder de même « en conscience » (Stefanini, Barjon, 2017, p. 320). Le soir même sur France 2, François Fillon invité du journal confirme sa décision de maintenir sa candidature mais à la demande de ce dernier, diffère l’annonce de son ticket avec François Baroin. Il prend cependant le temps d’enterrer définitivement la « candidature improvisée » du maire de Bordeaux : « je n’ai pas entendu Alain Juppé annoncer sa candidature ». Deux jours plus tard dans les colonnes du journal Le Monde, François Fillon complète sa position : « personne ne peut m’empêcher d’être candidat. J’ai été désigné démocratiquement. Ce n’est pas le parti qui va décider. Ce n’est pas dans les coulisses qu’on va choisir. Ce ne sont pas des présidents de régions, ce ne sont pas des anciens candidats à la primaire qui vont prendre la décision à ma place ». Dans les jours qui suivent le meeting parisien, Alain Juppé s’alarme de la radicalisation du vainqueur de la primaire et ses conséquences sur les alliés de LR comme l’UDI. Il dénonce également un « système de défense fondé sur un complot et un soi-disant assassinat politique » : « quel gâchis, au lendemain de notre primaire où le résultat a été incontestable et incontesté, François Fillon – à qui j’avais apporté mon soutien – avait un boulevard devant lui92 ».
74De manière inattendue, la procédure et les quatre millions d’électeurs qu’elle a su mobiliser protègent donc le candidat de la droite qui peut se retrancher derrière sa légitimité populaire. Comme le souligne Patrick Stefanini, Alain Juppé a « jugé que son projet politique avait été censuré par la majorité des électeurs de la primaire et qu’il lui serait donc difficile de porter, comme si de rien n’était, celui de François Fillon (Stefanini, Barjon, 2017, p. 327) ». À la faveur de la primaire, le candidat désigné tient le parti qui ne peut plus le défaire. Le piège de la primaire se referme ainsi sur la droite en empêchant l’émergence d’une solution alternative.
Conclusion
75Comme l’œuvre de Max Weber l’a abondamment montré, le résultat final de l’activité politique répond rarement à l’intention originale. « On peut même affirmer qu’en règle générale, il n’y répond jamais et que très souvent le rapport entre le résultat final et l’intention originale est tout simplement paradoxal (Weber, 1959, p. 165) ». Après l’adoption des primaires par le PS et l’UMP devenu LR, les deux partis dominants du jeu politique, un processus de « primarisation » de la vie politique semblait s’être amorcé. Ce temps des vertus « magiques » prêtées aux primaires, du renouvellement de la vie démocratique à la rénovation des partis de gouvernement, fut pourtant de courte durée. L’heure est aujourd’hui au désenchantement. Les primaires n’ont pas produit les effets attendus et leur image sociale dominante, construite sur le succès de 2011, s’est retournée93. Réponse à des crises partisanes, les primaires les ont amplifiées. Conçues comme des garanties d’unité au terme d’un processus compétitif mais procéduralisé, les primaires ont fragmenté les partis et exacerbé des logiques centrifuges. Alors que les primaires devaient réassurer des partis, les défaites de François Fillon et de Benoit Hamon ont fortement compromis l’avenir d’un mode de désignation, au risque de donner corps à la prophétie d’Edouard Balladur selon laquelle, « dès qu’un candidat gagnant aux primaires perdra la course à la présidence de la République, les primaires risquent fort de disparaître des priorités de son parti » (Duhamel, 2016, p. 10).
76De fait, le sort des primaires ouvertes est devenu un enjeu aussi bien à droite qu’à gauche. En septembre 2017, lors d’un vote, 70 % des militants de LR consultés (40 912) ont rejeté le principe des primaires et souhaité son abandon. Daniel Fasquelle, député du Pas-de-Calais et trésorier de LR, propose de revenir à une primaire fermée avec un argumentaire qui avait disqualifié en 2013-2014 le précédent socialiste : « le rôle d’un parti est de désigner son candidat sinon quel est l’intérêt de prendre sa carte ? ». Le député Julien Aubert déclare quant à lui : « la primaire ouverte accentue la maladie du présidentialisme et la fragmentation en chapelles qui font disparaître l’église commune ». Il ajoute : « la primaire donne les clés à une seule personne qui a le droit, l’argent et la légitimité. C’est très rigide comme système ». Florence Portelli, candidate à la tête de LR, propose un caucus à l’américaine quand son concurrent Maël de Calan, promoteur des primaires en 2013 avec son think tank La boite à idées, est plus prudent et churchillien : « La primaire est la pire des solutions à l’exception de toutes les autres. Comment fait-on sans ?94 » Au PS, Stéphane Le Foll demande dans le cadre de la préparation du Congrès d’Aubervilliers d’avril 2018, de « revoir complètement ce processus de désignation pour le rendre moins déstabilisant », les primaires ayant « servi à éliminer plus qu’à choisir une candidature pour la victoire95 ». De son côté, François Hollande déclare dans un « entretien-testament » au Point le 13 avril 2017 : « il ne doit plus y avoir de primaires dans les partis de gouvernement. Sinon, il n’y aura bientôt plus de parti de gouvernement ». Il précise également que « la primaire est totalement antinomique de la fonction présidentielle. Il est impossible d’être président et en même temps candidat à une primaire, dans les formes que nous avons connues ». Jean-Christophe Cambadélis tourne également la page en entretien. « Avec le bipartisme, la primaire ça marche, ça unifie, on rassemble la famille mais c’est le vieux monde », même s’il convient : « on ne peut pas revenir en arrière sur les primaires, les congrès c’est fini, le premier secrétaire candidat naturel aussi. Ma suggestion : une cotisation pour les sympathisants on passe d’une primaire de 3 millions à 500 000 ».
77Ces débats internes ne doivent pas surprendre. Alors que les socialistes avaient joué un rôle moteur dans la mise en place des primaires en 2011, ils l’ont sévèrement subi en 2016 et 2017. De son côté, la droite a imité une procédure parce qu’elle semblait être une garantie d’unité et de succès électoral dans un contexte de victoire annoncée. Comme le souligne Gérard Le Gall, « afin de conjurer les batailles du passé, la droite, poussée par un électorat avide d’alternance, a convoqué le principe de précaution à travers le choix de la primaire. Cette procédure est, à mes yeux, un instrument d’opportunité plus qu’un principe. Tel Janus, une primaire est positive à court terme, mais porteuse de risques de divisions pour la suite96 ». Conçues comme un levier de sécurisation et de re-légitimation des partis, les primaires furent moins en 2016-2017 « une machine à perdre », « à gagner » ou « à radicaliser » qu’un facteur d’incertitude nouveau dans la campagne présidentielle. L’ouverture du processus des primaires n’a pas seulement concerné le périmètre du public appelé à désigner le candidat mais a renvoyé à l’imprévisibilité (Favre, 2005) des effets qu’il pouvait générer et l’indétermination qu’il ouvrait.
78Les primaires ne produisent pas d’effets mécaniques mais sont dépendants de l’état des partis organisateurs97, de divers phénomènes contingents et de logiques de situation (Dobry, 2007). Elles font objets d’usages différenciés tant du point de vue des candidats que des électeurs : à droite en 2016, la perception dominante étant d’élire le prochain président de la république tandis qu’à gauche, le sens de la primaire tenait à une opportunité de clarification idéologique, d’affirmation d’un leadership pour le futur plus que la sélection d’un candidat ayant des chances de l’emporter (l’élection présidentielle a été en quelque sorte enjambée98 (Martigny, 2017) mais les différends n’ont pas été soldés puisque le frondeur a été aussitôt frondé). On a esquissé ici une théorie des effets circonstanciés des primaires sur l’élection présidentielle en insistant sur les primaires de défaite comme de victoire ainsi que sur les anticipations qui déterminent les usages de la procédure99.
79Loin de prêter des effets univoques aux primaires (de radicalisation notamment), il convient donc de prendre en compte des effets de contexte et la conjoncture politique dans laquelle les primaires sont déclenchées. La distinction entre primaire de défaite (le PS en 2017) et de victoire (le PS en 2011 et la droite en 2016) paraît pertinente dans la mesure où elle accorde toute leur place aux anticipations électorales façonnées par les sondages. De même, elle recoupe assez largement la distinction entre primaire de parti dans l’opposition ou sortant et de parti au pouvoir. Les primaires de défaite et de victoire ne sont pas marquées par le même dosage des logiques internes et externes, le jeu partisan reprenant le dessus lorsque la défaite s’annonce et qu’il faut préparer la suite. La primaire de victoire civilise la compétition, canalise les divergences et tend à diluer les enjeux internes, l’ensemble des protagonistes se projetant dans une perspective de victoire qui accroît le gain de tous, tandis que la primaire de défaite, marquée par une plus forte négativité, exacerbe la division et les logiques centrifuges et peut s’apparenter à un format de pré-congrès. « L’accordéon idéologique » est alors plus ouvert. La procédure des primaires suppose le partage d’un socle de valeurs communes, minimales, or l’élasticité du PS semble avoir atteint un point critique en 2017 après cinq d’exercice du pouvoir qui avaient donné lieu à d’intenses divisions, non régulées (Sawicki, 2017). Ce socle seul garantit que les perdants ne se renient pas en ralliant le gagnant. C’est sur ce problème qu’avait achoppé la primaire de coalition dite de Libération. La primaire de victoire désigne un leader qui doit parvenir à réaligner les intérêts des anciens concurrents dans une candidature unique visant à l’alternance. Ce qui conduit au rassemblement et à transcender les différences, la primaire passée, c’est une perspective de victoire et la volonté de préserver et de faire fructifier le capital partisan collectif du parti. Il convient d’intégrer les primaires dans les cycles partisans. En 2011, le PS s’est engagé dans une primaire d’opposition et d’alternance où s’est jouée sa capacité à gagner après trois défaites consécutives aux élections présidentielles. En 2017, le PS s’est investi à l’inverse avec hésitations et sans enthousiasme dans une primaire de sortie de pouvoir où se sont soldées les divergences non purgées et clarifiées. Si la primaire est ouverte, les enjeux sont en partie restés fermés : ce qui est en jeu c’est la définition des rapports de force post-défaite mais arbitrés par l’extérieur.
80La mobilisation électorale de la primaire de défaite est plombée par les sondages (à quoi bon aller voter ?). La prophétie de la défaite définit un certain état du jeu de la défaite, des horizons d’attente, des anticipations, des ressources pertinentes et donc des stratégies (et pas seulement du côté des candidats). Comme le souligne l’organisateur de la primaire de la Belle Alliance populaire, le député de Haute Garonne Christophe Borgel, « organiser une primaire dans les conditions d’une alternance à venir, avec une gauche en dynamique et organiser une primaire avec une gauche divisée, ce n’est pas la même histoire100 ». La primaire de défaite dévalue les ressources de présidentialité puisque l’enjeu n’est pas l’élection (ce qui donne une prime à Benoît Hamon en 2017). La faible anticipation de victoire possible donne une prime au renouvellement. La primaire de victoire peut donner aux sondages une valeur centrale (en 2011 pour François Hollande101 ; en 2016, tous les candidats à droite sont donnés gagnants même si Alain Juppé l’est avec la marge la plus forte). La primaire de victoire est marquée par une forte mobilisation militante décisive pour la logistique (81 000 bénévoles dans 10 228 bureaux à droite, parti pourtant peu militant, beaucoup moins au PS). Néanmoins, la primaire même de défaite peut produire des effets inattendus et rouvre les possibles. Une primaire de défaite ne préjuge de rien. La primaire du PS a dopé Benoît Hamon (jusqu’au premier débat, il est à 18 % dans les sondages, devant Jean-Luc Mélenchon). La mobilisation a quand même été au rendez-vous à la primaire de gauche sans doute à travers un vote stratège de non-sympathisants pour orienter la campagne (ils ne cherchent pas à propulser une candidature ayant des chances). La mobilisation a été d’autant plus forte que les militants socialistes ont ouvert deux mille bureaux de moins qu’en 2011 et trois mille de moins que la droite quelques mois auparavant. Octroi de légitimité via les primaires, effet de légitimité. La primaire consacre-t-elle un désalignement du PS et de son électorat ? Oui et non.
81Depuis qu’elles existent, notamment aux États-Unis, le développement des primaires alimente débats et controverses sur leurs effets anticipés (bonus versus handicap électoral, « machine à perdre » versus « rampe de lancement »…), les croyances causales en leurs effets – labiles – se redéfinissant au gré des expériences. Les primaires produisent bien des effets structurels dans la mesure où elles élargissent la désignation (des adhérents vers des sympathisants ou un corps électoral aux frontières plus incertaines encore avec le développement d’un vote stratège d’électeurs éloignés du parti organisateur). Mais elles produisent également de l’incertitude et doivent donc être analysées dans un contexte donné. Les contours du corps électoral sont incertains. Les participants de la primaire ne sont ni forcément à l’image des adhérents du parti qui l’organise ni le reflet de l’ensemble du corps électoral. Le corps électoral des primaires est par ailleurs socialement typé. La primaire ouvre la possibilité de nouveaux votes stratégiques ou instrumentaux. La fluidité électorale est encore plus forte quand la consultation se joue au sein d’une même famille politique102. Les stratégies électorales des candidats sont ainsi fondées sur des paris interprétatifs et stratégiques particulièrement incertains comme on l’a vu avec Alain Juppé en 2016 (Boyer, 2017 ; Darmanin, 2017, p. 91)103. La primaire a dilaté le temps de campagne et exposé le candidat à l’exercice périlleux de « passer du petit au grand bain » selon l’expression de Benoît Hamon. Dans ce cadre, le candidat issu de la primaire peut vite perdre en légitimité. Les primaires qui fonctionnent comme un tamis social sur le plan électoral produisent également un effet déformant, l’électorat qui a permis la victoire lors de la phase de sélection n’étant pas celui qu’il faut conquérir lors du « vrai » scrutin. La procédure rend encore plus difficile la gestion dans le temps du marathon présidentiel puisqu’il faut enchaîner deux compétitions électorales de natures très différentes sollicitant un « sélectorat » puis l’électorat « réel ». Ce sont les enseignements paradoxaux des primaires ouvertes de 2016 et de 2017 : cette imprévisibilité multiforme n’est pas encore pleinement maîtrisée par des acteurs politiques qui s’étonnent encore des effets pervers d’un processus qu’ils ont pourtant eux-mêmes adopté puis déclenché dans des contextes de crise partisane aiguë parce qu’il semblait octroyer transparence, stabilité et efficacité.
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10.1522/cla.wem.sav :Notes de bas de page
1 Benoit Hamon ne rassemble au premier tour de la présidentielle que 25 000 voix de plus que la participation à la primaire.
2 Selon l’expression du philosophe Michaël Foessel, Libération, le 23 mars 2017.
3 Dans une interview au Journal du Dimanche le 3 décembre 2016, Emmanuel Macron se livre à une critique des primaires qui anticipe très largement ses effets à venir… Le candidat refuse ainsi de se soumettre à la primaire organisée par le Parti socialiste, malgré le renoncement de François Hollande, parce qu’il n’est « pas là pour s’enfermer dans des querelles de clans ». Selon lui, « cette primaire, c’est OK Corral ». Et de poursuivre : « La gauche est éliminée du second tour depuis dix-huit mois ! Il n’y en a pas un qui va au second tour ! Pas un ! Quand bien même cette primaire se passerait bien, le vainqueur n’y arriverait pas. Si Arnaud Montebourg sort de la primaire, vous pensez que Valls le soutiendra ? Si Manuel Valls gagne, pensez-vous que les soutiens d’Arnaud Montebourg ou de Benoît Hamon iront derrière lui ? ». Il ne voit dans l’exercice de la primaire que la construction d’un « compromis d’appareil », pas une « cohérence programmatique ». Rappelant que le scrutin de fin janvier risque d’opposer un « futur ex-Premier ministre » et « un des ministres qu’il a exclus du gouvernement », Emmanuel Macron estime que « cette primaire va juste scénariser un déchirement autour du bilan du quinquennat ». Il la définit d’ailleurs, comme le fait Jean-Luc Mélenchon, de « congrès » du Parti socialiste où « ce ne sont pas des visions mais des motions qui vont s’affronter ». L’ancien ministre de l’Économie dresse d’ailleurs le même constat pour la droite, qui vient de désigner François Fillon au terme d’une primaire qui a déjoué les prévisions. « C’est un succès en trompe-l’œil. Les progressistes de droite et du centre, tous ceux qui ont voté pour Nathalie Kosciusko-Morizet ou Alain Juppé, ne peuvent pas se retrouver dans le programme de François Fillon ».
4 « Primaires ; les candidats à la tête du PS y sont-ils toujours favorables ? », Le Parisien, 23 janvier 2018.
5 Jean-Christophe Cambadélis fait ainsi la proposition de revenir à une solution procédurale proche de la primaire fermée de 2006, « on ne peut pas revenir en arrière sur les primaires. Les congrès, c’est fini, le premier secrétaire candidat naturel aussi. Ma suggestion : une cotisation pour les sympathisants et on passe d’une primaire de 3 millions à 500 000 ». Entretien avec Jean-Christophe Cambadélis, le 28 novembre 2017.
6 Invités à exprimer leur avis sur le système des primaires en septembre 2017, les adhérents de LR ont voté à 70 % pour son abandon.
7 Le Monde, le 30 novembre 2016.
8 François Fillon se déclare candidat de la droite et du centre dès juin 2013.
9 À partir des élections régionales de 2015, la plupart des commentateurs parlent de l’émergence d’un « tripartisme », cette nouvelle configuration du système partisan avec ses effets attendus sur le deuxième tour de l’élection présidentielle pesant sur le déclenchement des primaires.
10 Notre analyse propose un dialogue avec la littérature anglo-saxonne, foisonnante sur les primaires. La problématique des effets qu’on souhaite ici revisiter et complexifier à l’aune du cas français y est centrale, la question de l’impact électoral des primaires, le plus souvent pensé comme « négatif », traversant ces travaux (« primary penalty thesis »).
11 Rappelons que le processus de codification de la primaire est tout aussi décisif que son adoption formelle, les primaires étant un processus « privé » dont les partis définissent eux-mêmes les règles de jeu.
12 Terra Nova, « Les primaires : Une voie de modernisation pour la démocratie française », novembre 2011, p. 23.
13 Les primaires constituent dans un certain nombre de modèles d’analyse anglo-saxons avant tout un mode de régulation des luttes intra-partisanes (intra-party politics based models). La variable intra-partisane est déterminante pour expliquer le recours aux primaires qui permettent de préserver l’unité du parti, de conjurer les scissions et d’éviter les dissidences.
14 Le Monde, le 12 octobre 2011.
15 Libération, le 18 septembre 2011.
16 Entretien avec Maël de Calan, le 4 avril 2014.
17 Entretien avec Jérôme Chartier, député LR, le 20 mars 2014.
18 Pour ces auteurs, des pressions institutionnelles significatives s’exercent et poussent à l’homogénéisation des modes d’action au sein d’une même « aire » de la vie institutionnelle. Des organisations confrontées à des contraintes similaires tendent à converger (c’est cette logique de convergence que les auteurs nomment « changement isomorphique institutionnel »).
19 « Les statuts, c’est un corps vivant, mouvant. Et je ne crois pas qu’il est écrit “obligatoire” ou “impératif” à côté du mot “primaire”, non ? » déclare un proche de Sarkozy, Libération, le 10 juin 2014.
20 Le Monde, le 28 novembre 2014.
21 Bruno Le Maire a obtenu 29,18 % des suffrages militants.
22 Entretien avec Thierry Solère, le 26 mai 2016.
23 « Parce qu’elles ne concerneront pas les seuls adhérents d’une formation politique et, autant que faire se peut, pas uniquement les candidats qui en sont issus, les règles relatives aux primaires ne peuvent figurer dans les statuts de celle-ci et doivent faire l’objet d’un texte distinct et spécifique auquel les statuts du parti qui en est l’initiateur renvoient afin d’assurer qu’aucun doute ne subsiste quant à sa portée ».
24 Entretien avec Benoist Apparu, le 15 mars 2016.
25 C’est de cette manière que Piergiorgio Corbetta et Rinaldo Vignati invitent à appréhender le développement des primaires, de manière « réaliste et politique », et non « comme une loi sociologique qui tendrait naturellement vers plus d’ouverture et de démocratie partisane ».
26 Libération, le 13 avril 2016.
27 Les Échos, le 17 juin 2016.
28 Le quinquennat de François Hollande a conduit à des formes d’indisciplines partisanes inédites dans l’histoire du parti socialiste. Frédéric Sawicki a montré ce que cette désunion doit à l’absence de travail partisan de production de l’unité.
29 À la différence du système américain où le statut des sortants est historiquement intégré dans le jeu des primaires et de l’UMP qui a rédigé un article ad hoc. « Il n’est pas organisé de primaire lorsque le président de la République est issu du Mouvement et candidate à un second mandat ».
30 Le Figaro, le 19 décembre 2014.
31 AFP, 28 avril 2015.
32 Le Monde, 24 juillet 2015.
33 Le Parisien, le 5 mai 2015.
34 Le Figaro, le 16 avril 2014.
35 Libération, le 11 avril 2016.
36 Cette alliance regroupe le PS, le Parti radical de gauche (PRG) et l’Union des démocrates et des écologistes (UDE), des écologistes pro-gouvernementaux.
37 Le Monde, 11 avril 2016.
38 Il déboute trois militants socialistes qui avaient demandé au PS de mettre en œuvre l’article 5.3.2 de ses statuts.
39 Entretien avec Jean-Christophe Cambadélis, le 28 novembre 2017.
40 Entretien avec Rachid Temal, le 26 juin 2017.
41 Libération, le 19 juin 2016.
42 Le Journal du Dimanche, le 21 août 2016.
43 « Le PS a inventé la primaire, tout le monde l’a imité. Il a inventé la primaire pour un président sortant, tout le monde l’imitera » a ainsi déclaré Jean-Christophe Cambadélis sur twitter le 19 juin 2016.
44 Les termes du premier secrétaire dans la presse sont explicites : « il faut un combat d’élégance plutôt qu’une empoignade avec des coquelets », « une primaire de confort et d’explication ». Libération, le 20 juin 2016.
45 François Hollande invité sur le plateau de France 2 le jeudi 14 avril 2016 annonce qu’il fera connaître sa décision de se représenter « à la fin de l’année ».
46 Il table sur 6 000 à 8 000 bureaux de vote (contre 10 000 en 2011).
47 Les sept candidats doivent s’accommoder de fait d’un temps électoral très court (trois semaines de campagne).
48 François Kalfon déclare : « on refuse cette idée marketing d’une primaire de la Belle Alliance. On veut une primaire de mobilisation en décembre et non une primaire de confiscation en janvier », Le Monde, 19 et 20 juin 2016.
49 Le premier secrétaire déclare au Journal Du Dimanche, le 21 août 2016 : « les primaires poussent à la fragmentation. Mais elles poussent à la fin à l’union. Devant la division, c’est un risque qu’il faut assumer ».
50 La primaire socialiste est le dispositif que les élites dirigeantes opposent aux ambitions de la minorité partisane pour leur donner le change et éviter ainsi leur défection.
51 Selon le sondage IPSOS CEVIPOF Le Monde du 27 septembre 2016.
52 Voir l’article d’Emmanuelle Avril et Agnès Alexandre-Collier dans cet ouvrage.
53 L’historien Jean-Pierre Rioux écrit ainsi : « Les primaires favorisent la révolte des bases militantes et le refus de l’enrégimentement chez chaque citoyen » (Le Monde, le 25 février 2017). Jean-Yves Le Drian et Stéphane Le Foll dénoncent une primaire « machine infernale à perdre » qui a fait venir « les électeurs les plus à gauche » plutôt que « notre électorat » (Le Monde, le 6 février 2017).
54 Selon François Bayrou, « la primaire, en mobilisant le noyau dur militant d’un camp fait courir le risque de sélectionner le candidat le plus éloigné de la modération et du rassemblement nécessaire » (Le Parisien, le 16 octobre 2014).
55 « François Hollande consolide son avance sur Martine Aubry », Le Monde, le 28 septembre 2011.
56 Alain Juppé dénonce « la brutalité » des propositions de François Fillon sur la fonction publique lors du débat de l’entre-deux-tours.
57 Son soutien Gérald Darmanin résume cette stratégie : « la primaire c’est comme une cantonale partielle, ce sont les plus motivés qui vont voter », Le Monde, le 15 novembre 2016. Le maire de Tourcoing ironise lors d’un déplacement de Nicolas Sarkozy dans l’Oise : « vous voyez les lecteurs du Monde se déplacer à cette primaire ? Vous imaginez des hordes de centristes se déplacer dans les bureaux de vote ? » (Le Monde, le 21 novembre 2016). Les enquêtes sorties des urnes confirment que le vote en faveur de Nicolas Sarkozy est proche du noyau dur du parti Les Républicains… noyé dans plusieurs millions d’électeurs.
58 Au final, la participation a été forte et marquée à droite.
59 « La primaire a nourri une dynamique de droitisation », Le Monde, le 19 novembre 2016.
60 Haegel, Florence, « Une primaire qui accentue le tournant identitaire de la droite française », Le Monde, le 30 novembre 2016.
61 Enquête CEVIPOF, 8e vague, novembre 2016. 65,7 % des électeurs de gauche potentiels vont à la primaire pour « barrer la route » à tel ou tel candidat. Juppé attire alors 83,9 % des sympathisants socialistes certains d’aller voter à la primaire. On peut émettre l’hypothèse que la très forte médiatisation du vote stratégique des électeurs de gauche participant à la primaire de droite a eu des effets de sur-droitisation des électeurs de droite ne souhaitant pas se voir déposséder de « leur » primaire. Nicolas Sarkozy déclare à plusieurs reprises que ce serait un « parjure » que les électeurs de gauche se rendent à la primaire et met en garde contre « un vol » de la primaire, Éric Ciotti évoquant le 30 octobre, sur France Info un « hold up démocratique ». Sans chercher à donner raison à sa victoire, notons que François Fillon possédait la « présidentialité » d’Alain Juppé et la « radicalité programmatique » de Nicolas Sarkozy. Les attaques de Nicolas Sarkozy contre la « mollesse » d’Alain Juppé ont également pu ouvrir la voie à François Fillon.
62 Le Monde, le 30 janvier 2017.
63 La plupart de ces propositions n’ont même jamais été discutées au PS. Julien Dray : « Hamon transforme le PS en PSU de Michel Rocard en 1960. Sa ligne est esthétiquement très sympathique mais elle ne permet pas de rassembler le pays », Libération, le 29 janvier 2017.
64 Rappelons aussi que la campagne des primaires, à la différence de la droite, est très courte (trois semaines). Le journal Le Monde s’est ainsi interdit toute publication de sondages (voir Le Monde, le 20 janvier 2017).
65 Le PS n’a produit que de vagues « Cahiers de la présidentielle ».
66 Libération, le 12 janvier.
67 Entretien avec Alexis Bachelay, député PS membre de l’équipe de Benoit Hamon, le 17 novembre 2016.
68 Formule empruntée à Erik Neveu.
69 Les Inrocks, le 4 janvier 2017 : « face à un candidat d’ultra-droite comme Fillon, je veux être un candidat de gauche totale. Je vais transformer cette primaire en combat culturel ».
70 Libération, le 30 janvier.
71 Les Inrocks, le 21 juin 2017.
72 Respectivement 75 %, 8 % et 17 % pour les électeurs de Benoit Hamon.
73 Ibid., p. 56.
74 La maire de Lille critique fortement l’ambiguïté du programme de François Hollande : « Ma grand-mère disait : quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup… ».
75 Le Monde, le 5 janvier 2017.
76 Le Monde, le 29 novembre 2016.
77 L’hebdo des socialistes, numéro 851, février 2017.
78 Libération, le 14 mars 2017.
79 Le Monde, le 9 février 2017.
80 Le Monde, 1er février 2017.
81 Le Monde, 1er février 2017.
82 Le Monde, 9 février 2017.
83 Entretien, le 13 juin 2018.
84 Libération, le 7 mars 2017.
85 Il déclare : « si j’avais gagné, ça n’aurait pas été pareil, j’avais un programme qui pouvait trianguler avec celui de Macron » (Le Monde, le 10 avril 2017).
86 Pour ces auteurs, les partis les plus hétérogènes idéologiquement et divisés sont ceux qui recourent le plus aux primaires.
87 Le conseil politique du candidat associant les dirigeants du parti ne s’est réuni qu’une seule fois.
88 « À droite, la primaire va régler la question de la désignation du candidat au plan juridique mais sans doute pas pleinement politiquement ».
89 Au JDD le 9 novembre 2016, il déclare : « en trente ans, mon nom n’a jamais été associé à une affaire ou un comportement contraire à l’éthique ».
90 Entretien avec Anne Levade, le 16 mars 2016.
91 À la date du 2 mars, 300 parrainages en faveur d’Alain Juppé ont déjà été enregistrés par le Conseil constitutionnel.
92 Le Monde, le 8 mars 2017.
93 Pierre Rosanvallon écrit : « On peut estimer rétrospectivement qu’il y a eu un mirage des primaires. On a trop attendu d’elles. Elles ont incarné une attente qui n’a pu être satisfaite sur le fond. Elles ont fait oublier le besoin de définir aujourd’hui les termes d’une démocratie post-électorale qui superpose aux élections d’autres instances citoyennes » (Le Monde, le 3 mars 2017).
94 Le Monde, le 19 avril et le 29 septembre 2017.
95 « La primaire de la Belle Alliance populaire, conçue par Jean-Christophe Cambadélis, comme une rampe de rassemblement aura fonctionné le temps de la désignation. Moment trop court et pas suffisamment engageant pour la suite de la campagne, les primaires, à ce titre, ne sont plus acceptables dans leurs formes actuelles car elles ne construisent pas le moyen de créer une dynamique de rassemblement. Je propose, à travers des temps de débats plus longs et de créer un processus de désignation plutôt qu’un débat de désignation. Les inscriptions seront préalables au vote pour sortir de l’effet d’aubaine de votes au dernier moment qui dénature tout le processus ». Stéphane Le Foll, premier signataire du texte d’orientation en vue du Congrès d’Aubervilliers, « Cher.e.s camarades », 27 janvier 2018.
96 Le Monde, le 9 décembre 2016.
97 Leur échec est lié « au fait qu’elles étaient adossées et portées par des partis usés et fortement divisés » selon Florence Haegel (« Le bipartisme à la française, chronique d’une mort annoncée », Le Monde, le 26 avril 2017).
98 Pour Vincent Martigny (2017), la primaire de gauche a fonctionné « comme un vote de réparation symbolique » tranchant sans efficacité électorale la discorde entre gauche gouvernementale et frondeuse.
99 Jean-Christophe Cambadélis analyse en entretien : « à la primaire les gens répondent très bien à la question posée et au contexte : à droite ils ont voté pour la gagne, à gauche pour la suite ».
100 Le Monde, le 24 janvier 2017.
101 La primaire de 2011 a sans doute moins eu une fonction de sélection d’une ligne que d’un candidat en situation de battre Nicolas Sarkozy.
102 De nombreux sondages ont montré pendant la campagne que les électeurs des primaires se prononcent le plus souvent quelques jours avant le scrutin même s’il faut prendre garde ici aux biais déclaratifs d’électeurs soucieux de mettre en avant leur « libre arbitre ». L’ultime enquête réalisée pour Le Monde, le 18 novembre au lendemain du dernier débat de la primaire de droite, donnait pour la première fois le député de Paris en tête (30 %) devant Alain Juppé et Nicolas Sarkozy, tous deux à 29 %. Elle est encore très éloignée du score final (44,1 % pour François Fillon).
103 À exercice imprévisible, stratégies incertaines. L’auto-analyse rétrospective de Gilles Boyer, le directeur de campagne d’Alain Juppé, après son échec est de ce point de vue un matériau précieux pour comprendre la fluidité des calculs, les effets de croyances dans la primaire et leurs effets. Gérald Darmanin écrit également : « La primaire de la droite et du centre était un numéro zéro. Une histoire sans passé, sans enseignement, sans comparaison. Chacun avait une stratégie différente. Toutes étaient logiques, toutes étaient un pari ».
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Les primaires ouvertes
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