Présentation – Survivre, enseigner, espérer. Une famille d’enseignants du département du Nord dans les tourmentes de la Seconde Guerre mondiale
p. 09-78
Texte intégral
Denise Delmas-Decreus dans l’immédiat après-guerre.

Collection personnelle Bernard Delmas.
1Dans la magistrale synthèse proposée aux lecteurs en 2000, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande (1940-1944)1, Étienne Dejonghe et Yves le Maner insistaient à la fois sur les progrès nombreux réalisés par l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale en France mais aussi sur les limites de ce renouveau dans une histoire encore sensible mettant aux prises des mémoires vives divergentes et des souvenirs douloureux. Henry Rousso avait lui aussi (1987) mis en évidence les relations complexes des Français avec cette histoire à la fois si proche et si lointaine, que l’on veut oublier à tout prix mais qui n’en est pas moins obsédante, en centrant l’analyse sur le Régime de Vichy2. Une version « officielle » du positionnement des Français pendant la guerre et l’occupation s’était progressivement « imposée » pour diverses raisons, mettant en place une forme de mythe résistancialiste convenant à la fois au général de Gaulle et à ses troupes et au puissant parti communiste, proclamé le grand parti des fusillés. Vichy n’était alors qu’une funeste parenthèse à oublier et la collaboration, le choix d’une « poignée de misérables », peu nombreux et vite punis. De multiples travaux historiques ont depuis chassé les mythes et montré les réalités complexes de ces années noires3. Il n’en demeure pas moins qu’une vision souvent trop globalisante – nécessaire mais qui ne doit pas être exclusive – a parfois tendance à tirer des conclusions générales, valables sur tout le territoire national et tout au long de la guerre et de l’occupation, alors qu’en réalité les situations vécues diffèrent fortement selon les espaces pris en considération dans cette France démembrée, les évolutions temporelles étant aussi très importantes.
Cette construction d’une mémoire collective de la Seconde Guerre mondiale a été, en France, parasitée par les luttes idéologiques et politiques de la Libération et de la guerre froide qui ont fait naître des mémoires partiales et partielles – la gaulliste et la communiste en position dominante – qui ont parfois donné naissance à des légendes tenaces et ont souvent empêché d’analyser les faits dans leur globalité et leur crudité. Mais cette mémoire collective souffre aussi d’une vision simplificatrice, celle d’un vieux pays centralisé qui réduit trop souvent son histoire complexe à celle de Paris, et, dans le cas de l’Occupation, à ses trois capitales : Paris, celle des Allemands ; Vichy, celle de Pétain et de la collaboration ; Lyon, présentée comme la capitale de la Résistance. En outre, le spécialiste a peut-être tendance à réduire l’histoire de la France occupée à celle du régime de Vichy. Cela l’amène à concentrer son attention sur des phénomènes de surface, des luttes de tendances, des conflits idéologiques, auxquels il donnerait une valeur absolue, en oubliant, le déterminant majeur : l’occupant. Vivre la guerre en « zone libre », à Paris, en Alsace ou dans le Nord-Pas-de-Calais, ce n’était pas la même chose […]. La guerre ne peut donc se réduire à la seule vision nationale. Les individus accommodèrent leur perception du conflit à des échelles très différentes […]. Il n’est pas possible de parler de l’histoire de l’occupation en France mais des occupations en France4.
2Très vite, il apparaît que les départements septentrionaux de la France vivent une occupation assez spécifique marquée par l’extrême dureté du régime d’occupation, la forte présence allemande et la situation de guerre permanente. « L’occupation, c’est aussi la guerre en continu. La présence allemande revêt dans le Nord-Pas-de-Calais un caractère massif et visible : partout des garnisons, des sentinelles, des véhicules militaires, des foyers de soldats […]. En effet, la région reste, tout au long de l’occupation, une zone de guerre de par sa proximité avec l’adversaire le plus tenace d’Hitler de 1939 à 1945, le Royaume-Uni5 ». Vichy apparaît bien lointain depuis la Zone interdite alors que les souvenirs du Premier Conflit mondial, de la guerre mais aussi, pour une part des deux départements, d’une occupation allemande, sont très vifs.
3Tout l’intérêt du Journal de Guerre écrit par Denise Delmas, ici retranscrit et proposé par son fils Bernard Delmas, est justement de nous permettre de disposer d’un témoignage brut sur cette période noire pour les habitants du Nord-Pas-de-Calais. Sa mère, Denise Delmas, institutrice, tient en effet de manière irrégulière, on le verra, un journal de guerre, synthétisant les faits marquants qu’elle vit avec son mari Gaston, qui est professeur d’allemand dans le secondaire, et leurs deux filles, essentiellement entre mai 1940 et septembre 1944. La famille vit l’exode devant l’attaque allemande de mai-juin 1940, quittant Dunkerque sous les bombes, mais reste bloquée à Arras quelques mois avant de regagner la Flandre, habitant et travaillant à Bailleul puis à Hazebrouck. On est bien ici au cœur de la Zone interdite, dans un espace spécifique, très marqué par la présence allemande et l’état permanent de guerre, alors que le regard d’une enseignante sur les événements vécus mais aussi perçus à travers la presse ou les discussions, est aussi intéressant à analyser, la spécificité professionnelle du regard, habitué à l’exercice de la raison et de l’esprit critique, doté de connaissances supérieures à la moyenne des Français, devant permettre de mieux décrypter le monde et les événements. Quelles perceptions a cette institutrice de la guerre et de ses principales étapes ? Quelles images du Régime de Vichy et des combats lointains arrivent jusqu’à elle et sa famille et quel « univers mental » se dévoile au fil des pages de ses quatre cahiers composant son Journal de guerre ?
1. Le journal de guerre retravaillé d’une institutrice nordiste
4Le Journal de guerre de Denise Delmas est très centré sur la vie de la famille, autour du couple, de ses deux enfants et des parents de Denise, vivant à Bailleul. Le cadre géographique parcouru est assez réduit, entre Dunkerque, Arras, Bailleul et Hazebrouck alors que le texte est discontinu, marqué par de nombreuses coupures et synthèses a posteriori.
A) Le couple Delmas et sa famille
5Le journal est entièrement rédigé par Denise Delmas, sauf cinq brefs passages où elle indique qu’il s’agit du récit de son mari. Il s’agit d’un journal qui témoigne d’un clair repli sur la cellule familiale en ces temps difficiles. L’objectif est de survivre au milieu des combats liés à l’invasion, pendant la terrible tentative d’exode, sous les bombardements incessants des villes du Nord puis lors des combats de la Libération. Ce qui compte d’abord, c’est le couple et ses deux enfants. L’institutrice et son mari, enseignant du secondaire, n’épiloguent pas pendant des heures sur leur métier et sur les réformes menées par le régime au niveau scolaire, ni plus largement sur les réformes menées par l’État français depuis Vichy. Certes, il existe des mentions fréquentes de ce travail scolaire, des allusions directes et très critiques au régime du Maréchal Pétain, mais l’essentiel est de faire le récit de la vie quotidienne, de montrer comment survit la famille au milieu des pires difficultés.
6Denise (Emma, Louise) Decreus est née le 18 août 1913 à Bailleul (Nord). Originaire de la région du Nord, dans laquelle elle passe toute sa vie, elle est âgée de 26 ans quand se déclenche l’invasion allemande de mai 1940. Elle est la fille de Paul Decreus (1905-1962), aide-charpentier devenu menuisier puis employé de l’économat de l’Asile d’aliénés de Bailleul, et de Valérie Dieusaert (1876-1957), le couple s’étant enraciné à Bailleul. Denise a trois sœurs qui apparaissent dans le journal : Louisa (1906-2002), Rosa (1908-1996) et Claire (1918-2005), seule cette dernière se mariant pour devenir Madame Galland. Denise est ainsi la troisième des quatre filles de la famille Decreus. Ayant de bons résultats à l’école primaire communale, elle prépare le concours de l’école normale de filles de Douai et le réussit en juin-juillet 1929. Après les trois années réglementaires d’études à l’école normale de Douai de 1929 à 1932 et l’obtention de son brevet élémentaire (juillet 1929), du certificat d’aptitude à la gymnastique (mai 1932) puis de son brevet supérieur (juillet 1932), elle commence son métier d’institutrice à Houplines. Sa fiche de renseignements sur les « élèves maîtresses sortantes de l’école normale », datée du 8 juillet 1932 indique :
Santé : bonne ; caractère : charmant, agréable et sérieux ; conduite : excellente ; éducation : morale ; valeur pédagogique : enseignement lent, terne ; ne donne pas assez de relief aux choses essentielles ; discipline : pas toujours suffisante ; psychologie, morale, pédagogie : médiocre ; langue et littérature françaises : médiocre ; histoire-géographie : bien ; mathématiques : bien ; sciences physiques : bien ; sciences naturelles, agriculture : bien. A besoin de prendre confiance en elle ; sa timidité l’empêche de donner sa mesure6.
Denise Delmas-Decreus en fin de 3e année.

École Normale de Douai, juin 1932.
Collection personnelle Bernard Delmas.
7Il ne s’agit là que de constats logiques pour une jeune débutante de 19 ans inexpérimentée. Denise a donc vécu trois années à l’internat de l’école normale de Douai, séminaire laïque et républicain de formation des maîtresses ouvert en 1883 pour succéder au cours normal des Dames de Flines (cours tenu par des religieuses catholiques) qui fonctionnait depuis 1845 dans le département du Nord7. Elle dispose donc d’une formation de qualité et a vécu dans ce « cloître laïc » à la discipline sévère8. Les trois années, depuis la réforme de 1920, font de nouveau alterner les cours théoriques sur les disciplines qui seront à enseigner à l’école, les cours de pédagogie et de psychologie, les cours de morale républicaine et les apprentissages pratiques par des stages dans les écoles annexes9. La jeune femme qui, selon une autre fiche de l’école normale, mesure 1 mètre 58 et pèse 54 kilogrammes à son arrivée en première année et 62 kg à la fin de sa troisième année, a son premier poste à Houplines-Bourg et passe son certificat d’aptitude pédagogique le 31 mai 1933 devant une commission composée d’un directeur d’école d’Hazebrouck, d’une directrice d’école de Bailleul et de l’inspecteur primaire Caron. Elle obtient 14 sur 20 à l’épreuve pratique et 14 sur 20 à l’épreuve orale. « Mademoiselle Delmas a beaucoup travaillé depuis le mois d’octobre. Elle obtient déjà de bons résultats. Travailleuse et sérieuse, elle fera une bonne institutrice10 » conclut le rapport d’examen.
8Elle espère cependant se rapprocher de Bailleul ne trouvant pas de logement à sa convenance à Houplines comme le signalent divers courriers à sa hiérarchie. Elle est alors nommée le 1er octobre 1933 à Hazebrouck puis le 1er octobre 1934 à Bailleul. Le rapport d’inspection du 8 août 1934 relève aussi qu’elle est cheftaine de Louveteaux. « Mademoiselle Decreus sacrifie une partie de ses jeudis à l’œuvre des éclaireurs de France11 ». Le lien est donc fort avec le mouvement scout qui milite pour une éducation intégrale, à la fois de l’esprit mais aussi du corps et du cœur et adopte des méthodes pédagogiques actives12. Dans une lettre à l’inspecteur primaire du 25 mai 1935, elle demande cependant un poste à Dunkerque, Malo-les-Bains ou Rosendaël car elle va se marier en juillet et son futur mari est professeur au collège Jean Bart de Dunkerque13. Elle est alors nommée à Coudekerque-Branche pour septembre 1935, dans la banlieue ouvrière de Dunkerque.
9Son dossier de fonctionnaire contient encore de nombreux rapports d’inspection qui insistent tous sur ses qualités et son sérieux. Le 8 août 1934, par exemple, l’inspecteur note : « je suis fort satisfait de cette inspection. On travaille sérieusement ; la préparation de la classe est même trop copieuse […]. Mademoiselle Decreus fera une bonne carrière en continuant ainsi14 ». La mutation à Coudekerque-Branche, pour être proche de son mari, est un pari risqué car la population n’est pas celle de Bailleul. Le rapport d’inspection du 23 mars 1936 insiste sur cette dimension : « la fréquentation a été plus mauvaise cet hiver qu’elle ne le fut jamais. Le taux n’a jamais dépassé 85 % depuis six mois15 » ; le local est très vieux et doit être remis à neuf ; « l’école est dans le quartier ouvrier le plus pauvre de toute la banlieue ». Mais Denise Delmas « a parfaitement réussi à y établir son autorité ». Elle sait recentrer ses enseignements sur les fondamentaux : « lire, écrire, compter, observer et parler, rien de ce qui importe n’a été négligé ». Après son congé de maternité (naissance de Marguerite, septembre 1936), elle doit réimposer rapidement son autorité, la suppléante ayant eu de grosses difficultés de discipline, ce qu’elle réussit de nouveau note l’inspecteur le 8 mars 1937.
10C’est là que son histoire personnelle va croiser la Seconde Guerre mondiale. Pendant la guerre, après la tentative ratée d’exode, nous y reviendrons, elle est mutée en délégation temporaire à Bailleul puis à Hazebrouck (18 juillet 1941) où enseigne son mari. Elle prend la charge d’un cours complémentaire16 et s’en sort à son avantage malgré le contexte et la nouveauté de ce niveau de classe. Le rapport d’inspection du 2 février 1942 est clair :
Les écoles sont installées dans une partie de la galerie voutée du Musée. Les bruits des deux classes voisines, gênent le travail et rendent pénible la tâche de la maîtresse […]. La discipline est très bien établie […]. La répartition mensuelle et la préparation de la classe témoignent d’une grande conscience professionnelle […]. Les cahiers sont bien tenus et très convenablement revus et corrigés […]. Beaucoup de travail et beaucoup de conscience professionnelle. Madame Delmas est chargée depuis octobre de l’enseignement de l’anglais aux cours supérieurs et première année du cours complémentaire, de l’histoire naturelle en deuxième année, du français et des sciences (sans mathématiques) en première année. Malgré le caractère un peu bizarre des cours dont elle est chargée, elle a fourni dans toutes ces matières un excellent travail et fait preuve de beaucoup de dévouement. Il est regrettable que les bombardements, d’une part, les départs d’élèves au collège, d’autre part, la suppression actuelle du personnel, rendent squelettiques les effectifs du cours complémentaire d’Hazebrouck et ne permettent plus de séparer les élèves en trois années distinctes. Les 9 élèves de deuxième année et les 8 élèves de la troisième année doivent être groupées en une seule classe17.
11On devine ici la charge de travail de Denise Delmas à partir d’octobre 1941 avec ces classes de cours complémentaires à plusieurs niveaux réunis et pour des matières différentes. L’inspecteur revient le 12 mai 1943 et note : « Madame Delmas est une très bonne institutrice, consciencieuse, calme et méthodique », et lui attribue la très bonne note de 16/20.
12En juillet 1947, elle demande un exeat pour prendre un poste à Compiègne, son mari ayant eu une mutation au collège de Compiègne. L’inspecteur primaire d’Hazebrouck émet un avis favorable – Denise Delmas étant très bien notée (16/20) – tout comme l’inspecteur d’académie. Mais une lettre ultérieure du 16 septembre 1947 annule ce projet de mutation de la famille et donne les raisons18. Elle a été nommée à Giraumont (Oise) mais la famille n’a pas trouvé à se loger à Compiègne où doit travailler son mari et doit donc s’installer à Giraumont ce qui ne permet pas aux deux filles de suivre leurs études secondaires à Compiègne sauf à choisir l’internat, ce que Denise ne souhaite pas. Mère de quatre enfants désormais (dont deux en bas âge : 20 mois et 5 mois en juillet 1947), elle demande un congé pour convenance personnelle à partir du 1er octobre 1947, ce qui arrange l’inspecteur qui, dans l’immédiat, n’a plus de poste pour elle dans le Nord. Alors que Gaston Delmas est nommé au lycée de Lille, Denise reprend ensuite sa carrière, après quatre années de congé, en septembre 1951, à l’école des filles de la rue Viala à Lille.
13Le 24 juillet 1935, à l’âge de 22 ans, Denise Decreus épouse à Bailleul, Gaston Delmas (1909-1992), second personnage majeur du Journal de guerre.
Photo du mariage de Gaston et Denise Delmas le 24 juillet 1935.

Collection personnelle Bernard Delmas.
14Gaston Delmas est né à Toulouse (Haute-Garonne), le 17 octobre 1909 (il a 31 ans en 1940). Il est le fils de Marguerite Calas, femme au foyer habitant à Agen (Lot-et-Garonne), qui a épousé en 1908 Alphonse Delmas, sous-officier d’active pendant sept ans puis employé des contributions indirectes. Après de bonnes études secondaires au lycée d’Agen (1925-1927) et au lycée Pierre de Fermat de Toulouse (1927-1928) en classes préparatoires aux grandes écoles où il côtoie Georges Pompidou, Gaston Delmas poursuit ses études à la faculté des lettres de Toulouse, obtenant sa licence ès lettres (en allemand) en juin 1929, puis il part comme lecteur en Allemagne à l’Université de Marburg (1929-1930) et soutient en novembre 1930 son diplôme d’études supérieures (ancêtre du master 1) à la faculté de Toulouse avant d’obtenir le certificat d’aptitude à l’enseignement des langues vivantes en allemand (1934)19. Il est d’abord nommé professeur délégué au collège de Cusset dans l’Allier (septembre 1930-octobre 1932) puis réalise son service militaire d’octobre 1932 à octobre 1933, effectué dans le « 17e Train » (services logistiques). Délégué puis professeur titulaire au collège des Flandres d’Hazebrouck (septembre 1933-octobre 1934), il est ensuite nommé au collège Jean Bart de Dunkerque (1er novembre 1934). Mobilisé du 2 septembre 1939 au 6 décembre 1939 comme secrétaire de la Commission militaire de contrôle postal international de Boulogne-sur-Mer, il reprend ensuite son service à Dunkerque jusqu’à l’exode de la famille vers Arras en mai-juin 1940 puis son retour à Hazebrouck (octobre 1940-30 septembre 1950). Il rejoint comme son épouse la métropole lilloise quelques années plus tard au collège Franklin (octobre 1950-septembre 1960) puis au lycée Pasteur (1960-1961) et au lycée Faidherbe (octobre 1961-31 décembre 1969), prenant sa retraite au 1er janvier 1970. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il demande à plusieurs reprises sa mutation vers le Midi (académie de Toulouse ou de Bordeaux voire celles de Poitiers et de Clermont-Ferrand) pour mettre davantage sa famille à l’abri. Il ne retrouve sa région natale qu’à l’occasion des vacances d’été 1941, 1942 et 1943).
15Le couple aura quatre enfants dont deux apparaissent comme les autres figures majeures du Journal de guerre, enfants pour lesquels tous les sacrifices sont consentis : Marguerite, née le 18 septembre 1936 et qui n’a pas encore tout à fait quatre ans lors de l’exode de mai 1940, appelée « Manitte » dans le récit de sa mère ; Paule, née le 7 décembre 1937 et qui a 2 ans et demi lors de l’exode.
Marguerite (à gauche) et Paule Delmas mars 1943 à Hazebrouck, rue de l’Industrie.

Collection personnelle Bernard Delmas.
16Après la Seconde Guerre mondiale naissent Bernard (24 novembre 1945) puis Pierre (29 janvier 1947). Nous entrons donc, par ce Journal, dans l’histoire intime d’une famille face à la guerre, famille marquée par sa jeunesse. Le père a 31 ans, la mère en a 26 et le couple a deux jeunes enfants de moins de 4 ans. On peut ici comprendre le ressort majeur de leurs actions pendant les quatre années de guerre : réussir à maintenir en bonne santé la famille. Le journal évoque aussi une grossesse en 1942 qui n’est pas menée à son terme. Le dossier de Denise Delmas contient les certificats médicaux du médecin Samsoën d’Hazebrouck qui, le 26 décembre 1942, certifie que « l’état de santé de Madame Delmas nécessite, à la suite des hémorragies utérines qu’elle a subies, ayant déterminé un curettage utérin, un congé d’un mois du 4 janvier au 4 février 194320 ». Le congé est ensuite prolongé de quinze jours le 30 janvier 1943.
17Les deux branches de la famille Delmas-Decreus ont une mémoire vive et douloureuse de la Première Guerre mondiale qui joue son rôle dans leur refus immédiat de l’armistice et du Régime de Vichy. Face à la dernière grande offensive allemande dans la France du Nord en mars-avril 1918 qui menace fortement Bailleul (la ville sera détruite à 98 %), face aux contre-offensives alliées qui doivent amener la victoire finale, la famille Decreus a vécu un exode précipité du 16 avril au 31 août 1918 vers Parthenay (Deux-Sèvres) et se souvient des réalités de la guerre et de ses dangers. La famille Delmas est plus marquée encore par la Première Guerre mondiale. Le père de Gaston est mobilisé le 2 août 1914 comme lieutenant au 9e Régiment d’infanterie. Il est blessé à Bertrix (Bataille des Côrettes, Ardenne Belge) le 22 août 1914 (« perforation de l’abdomen compliquée de péritonite ») et décède de ses blessures à 31 ans le 23 octobre 1914 à l’hôpital de Liège21, six jours après l’anniversaire des cinq ans de son fils. Il reçoit à titre posthume la Légion d’honneur et la Croix de guerre. Son épouse, très marquée, ne lui survit que cinq années et décède à son tour le 8 septembre 1919. Gaston Delmas est donc déclaré « Pupille de la Nation22 » mais ne connaît pas la vie dans les centres de placement. Il est recueilli par sa grand-mère maternelle, Jeanne Calas (1861-1940), ancienne culottière. C’est elle qui, au début du Journal de guerre, vit chez les Delmas à Malo-les-Bains, les suit dans leur tentative d’exode vers le Sud alors qu’elle est âgée de 79 ans, avant de décéder d’usure à Arras, le 13 juillet 1940. Ce passé douloureux lié à la Première Guerre mondiale, les souvenirs qui en restent dans les cœurs et les esprits, ont marqué assurément la famille et le couple Delmas. On sait d’avance ce que la guerre veut dire, alors que l’anglophilie est aussi très forte dans la famille23, en souvenir des Alliés de 1914-1918. Les choix du Régime de Vichy trouvent ici un terrain hostile, comme dans beaucoup de familles de la France septentrionale très marquée par la double mémoire de la Première Guerre mondiale qui fut à la fois une mobilisation des hommes et de l’arrière pour la victoire, et, pour une partie des habitants, une terrible occupation allemande24.
B) Le Journal de guerre : un document recomposé aux temporalités feuilletées
18Le Journal de guerre de Denise Delmas n’est pas un récit écrit en continu, jour après jour, à la manière d’un journal intime rigoureusement tenu le soir avant de se coucher. Une grande partie est bien composée de descriptions au jour le jour des événements vécus mais il existe aussi des ruptures temporelles fortes. Le Journal connaît de longs mois de pages blanches, puis une reprise du récit qui opère alors par résumé synthétique des principaux événements vécus depuis que la plume s’est arrêtée, résumé recomposé par la mémoire de Denise Delmas mais qui utilise cependant en partie la découpe journalière. Le récit peut ensuite repartir vers des descriptions journalières, à chaud, ou des rédactions hebdomadaires avant de connaître de nouveaux silences. Le temps de la guerre n’est pas non plus parcouru de manière uniforme dans le Journal de guerre de Denise Delmas. Les deux premiers cahiers (plus de 50 pages dans la transcription) couvrent la période qui va de décembre 1939 à décembre 1940 avec de nombreuses données sur la période tragique de mai-juin 1940. Le troisième cahier couvre la période de juin et juillet 1941 en 40 pages environ alors que le quatrième et dernier cahier décrit la vie de la famille d’août 1942 à juin 1945 en une cinquantaine de pages. Les apports du Journal à une meilleure connaissance de cette période noire sont donc inégaux selon les périodes mais indéniables.
19Le texte de la période décrite par le premier cahier (décembre 1939-30 juin 1940) est rédigé « le 4 juillet 1940 » et Denise Delmas signale qu’elle va « essayer de fixer les événements de ces dernières semaines aussi fidèlement que mes souvenirs me le permettent » (premières phrases du Journal). En fait, depuis le 31 mai 1940, la famille Delmas a quitté l’abri souterrain arrageois où elle survivait difficilement pour s’installer dans une maison laissée libre par son propriétaire, M. Delplace, parti dans le sud et qu’un « vieux prêtre » leur recommande. Une vie plus normale reprend son cours, malgré les difficultés de ravitaillement et le danger des bombardements. « Comme nous sommes heureux d’entrer enfin dans une maison ! Elle est assez vaste et possède même un beau jardin tout fleuri de roses ! Les enfants vont pouvoir s’ébattre à l’aise » (31 mai 1940). Denise Delmas met alors au propre ses souvenirs aidée de ses notes manuscrites prises sur des papiers volants ici ou là ou de sa seule mémoire. En réalité, le récit porte essentiellement, mis à part un bref résumé introductif qui remonte en 1939, sur la période qui va du 4 mai 1940 au dimanche 30 juin 1940. Dans ce premier cahier deux brefs textes sont de Gaston Delmas. L’un porte sur le sauvetage des blessés de l’hôpital Saint-Jean d’Arras (20-23 mai) et l’autre traite des difficultés de ravitaillement et d’une mission de Gaston pour aller chercher à manger (24 mai).
20Le second cahier couvre la période qui va du 1er juillet au 6 décembre 1940. Le début, jusqu’au 4 juillet est donc écrit de mémoire dans la suite du premier cahier, puis le texte est composé davantage dans « le temps presque présent », tout du moins avec peu de décalage temporel. Un texte de trois pages est dû à Gaston qui fait le récit de son voyage en voiture à Dunkerque et à Malo-les-Bains pour revoir la maison familiale (dimanche 7 et lundi 8 juillet 1940). Un autre texte est écrit par lui, lié au décès de sa grand-mère qui l’a élevé. Le 13 juillet, Gaston « en rentrant de l’hôpital le midi a trouvé Grand-Mère morte dans son lit » (bref texte). La période est marquée par les vacances scolaires qui commencent début août et par la reprise de contacts avec les autorités académiques pour le travail scolaire. Gaston Delmas travaille un temps à Arras pour le baccalauréat puis est affecté pour la rentrée à Armentières alors que Denise doit rejoindre une école de Bailleul. La famille, bloquée à Arras dans sa tentative d’exode vers le Sud, réunit donc ses maigres affaires et profite d’une voiture allemande pour se faire déposer à Lille, la fin du trajet s’opérant avec un autre automobiliste qui se fait payer « 225 francs » (lundi 5 août). Le cahier s’interrompt le mardi 13 août 1940. Le Journal reprend ensuite mais Denise Delmas note en chapeau introductif : « je reprends ce cahier abandonné depuis un an pour essayer de fixer quelques-uns des événements qui me restent encore présents à la mémoire » (chapeau avant le jeudi 22 août 1940). Le texte est donc composé en août 1941 pour la plus grande partie soit un an après les faits pour les premiers décrits. Elle entend pour la première fois le général de Gaulle depuis Londres le 22 août 1940. Le titulaire du poste d’allemand étant rentré au collège d’Armentières, Gaston est nommé au collège des Flandres à Hazebrouck et Denise obtient aussi un poste dans cette ville, la famille partant s’y installer. Denise a un cours complémentaire. « Depuis ma sortie de l’école normale, je n’ai enseigné que dans des cours préparatoires, élémentaires et moyens ; il me faudra travailler beaucoup pour me remettre au courant ». La vie quotidienne complètement perturbée par les bombardements alliés sur les villes et les gares, la charge de famille de Denise et ce travail scolaire nouveau explique certainement cette infidélité au cahier pendant une année.
21Le troisième cahier décrit la période allant du 22 juin 1941 au 1er juillet 1942 soit une bonne année. Il y a bien un vide chronologique pour le premier semestre 1941 qui n’est pas évoqué ni synthétisé. La date du 22 juin 1941 est majeure et le Journal commence par cette phrase : « une nouvelle phase de la guerre : nous apprenons que l’Allemagne est en état de guerre avec la Russie » (dimanche 22 juin 1941). Les bombardements sur les villes du Nord s’intensifient de la part de l’aviation alliée, en particulier sur le quartier de la gare à Hazebrouck. Quelques mentions sont faites dans le journal de comportements collaborateurs et d’enrichissement frauduleux (26 juillet 1941 par exemple) alors que sont aussi mentionnées des affiches qui recrutent pour la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (5 août 1941). Deux nouveaux sauts chronologiques viennent ensuite briser la description au fil des jours. Un bref texte sur feuille volante est dû à Gaston Delmas daté du 7 septembre 1941. Après le jeudi 2 octobre 1941, un vide d’écriture s’installe pendant trois mois et Denise Delmas ne reprend la plume que le 4 janvier 1942, signalant qu’elle n’a pas eu le temps au premier trimestre de s’occuper du cahier. Elle résume donc le dimanche 4 janvier 1942 ces trois mois en trois bonnes pages. Puis la page blanche se réinstalle entre le 4 janvier et le 2 mai 1942. Elle écrit de nouveau le 2 mai pour jeter sur le papier les événements des quatre mois passés, « ceux du moins qui me sont encore présents à la mémoire ». Cette fois, la reprise a posteriori est très précise et datée de manière journalière, ce qui atteste de l’existence de traces écrites, la mémoire ne pouvant se souvenir d’un calendrier aussi précis. La famille s’installe à Wallon-Cappel pour être moins menacée par les bombardements et les filles sont de plus en plus souvent chez leurs grands-parents à Bailleul pour plus de sécurité. En juin 1942, beaucoup d’habitants espèrent une « offensive imminente » (juin 1942) des Alliés mais elle ne vient pas.
22Le quatrième et dernier cahier couvre la période allant d’août 1942 à juin 1945. Il commence par des feuilles séparées qui sont en fait le récit d’un séjour fait à Lourdes par le couple Delmas et ses deux enfants, puis reprend le vendredi 2 octobre 1942 avec la rentrée des classes à Hazebrouck. La périodicité du récit s’espace avec, assez souvent, quelques lignes par semaine, composées le vendredi ou le dimanche. Le 31 décembre 1942, le Journal s’interrompt de nouveau et Denise Delmas reprend, page suivante, en signalant que « depuis un an, je n’ai plus repris ce cahier. Je vais essayer de me rappeler les événements essentiels de cette année qui vient de s’écouler ». La plume est donc reprise en décembre 1943 ou janvier 1944 et elle délivre alors un récit très précis, parfois jour après jour à partir du lundi 9 août 1943. Le couple et ses enfants part de nouveau à Lourdes en train, via Lille, Paris et Toulouse jusqu’au 11 septembre 1943 soit pendant un mois. La rentrée des classes est fixée au 18 octobre 1943 et si le premier semestre se passe bien, les bombardements reprennent ensuite de manière très forte à partir de janvier 1944, les enfants étant laissés chez leurs grands-parents à Bailleul. La fin du texte décrit alors les principaux événements de juin à août 1944, quelques mentions étant faites de l’épuration, en particulier de femmes tondues (jeudi 24 août 1944 ; mercredi 6 septembre 1944). Le 6 septembre, Bailleul est libérée et le quatrième cahier se termine le mercredi 27 septembre 1944. « Je montre à Claire [sa sœur] le cimetière et quelques-unes des rues les plus atteintes par les bombardements dans le quartier du Nouveau Monde puis elle repart vers Bailleul ». Quelques feuilles volantes abordent le retour des déportés des camps, en avril-juin 1945.
23La consultation des originaux, conservés par son fils, Bernard Delmas25, qui a aussi retranscrit fidèlement et patiemment les quatre cahiers, confirme cette impression de composition-recomposition. Sa mère découpait de nombreux articles de presse et prenait des notes très nombreuses, sur tout ce qui pouvait servir de support : feuilles volantes, publicités, papier journal, brouillons divers (voir les annexes à la fin de cette présentation). Elle mettait ensuite irrégulièrement en forme dans les cahiers d’écoliers conservés, ses souvenirs en s’aidant de ces nombreux papiers volants. C’est aussi ce qui explique la qualité d’écriture des quatre cahiers. Il s’agit certes d’une belle écriture typique des maîtres et des maîtresses d’école de la Troisième République, sans rature ni correction, accentuant bien les majuscules et la ponctuation, mais cette écriture « scolaire » était impossible à assurer au quotidien dans le contexte guerrier décrit, en particulier lors de l’exode ou des périodes d’intenses bombardements, en s’occupant de plus de ses deux petites filles et de sa classe. Il faut donc imaginer Denise Delmas profitant des moments d’accalmie pour rédiger au propre, sur les quatre cahiers d’écolier, les événements marquants de cette période mais le plus souvent avec quelques jours sinon quelques semaines de décalage, s’aidant des multiples bouts de papier comme auxiliaires de mémoire, avec peut-être aussi des discussions avec son mari Gaston qui connaît l’existence des cahiers et qui, lui-même, rédige de temps en temps quelques réflexions sur l’actualité dans un bloc-notes personnel. C’est ce qui explique aussi la clarté et la dimension très synthétique du récit qui est un texte recomposé, non écrit à chaud, et qui est donc très pensé. Il s’agit bien d’une reconstruction a posteriori mais qui ne transforme pas le réel en fiction pour autant, même s’il est passé au travers du tamis de la mémoire, du possible oubli et de la sélection des faits. Denise Delmas opère assurément un tri et le récit est discontinu, connaissant des périodes de description au jour le jour, des condensés sur quelques semaines et des périodes de silence. C’est un récit reconstitué et feuilleté dans ses temporalités qui associe description presque sur le vif, travail de composition dans la semaine ou le mois mais aussi, à plusieurs reprises, écriture à partir de notes à plus d’un an de distance. Le texte proposé a donc subi souvent de longues périodes de décantation où les notes s’accumulent, où la mémoire mais aussi la raison font leur tri alors que l’oubli agit également. Le Journal de guerre de Denise Delmas est donc un récit hybride, un genre littéraire « impur », qui n’est ni un journal intime où la/le diariste se confie chaque jour à la page blanche en insistant sur ses impressions et sentiments26, ni une chronique rigoureuse des faits vécus et transcrits à chaud. Le Journal est un peu de tout cela mais avec de longues périodes de silence et des temps de synthèse. Une journée peut demander quatre pages comme parfois une page peut résumer deux mois. C’est ici l’une de ses limites puisqu’il faut s’arranger des périodes de silence sur lesquelles Denise Delmas ne revient pas, puisqu’il faut aussi admettre un réel travail de sape, volontaire et involontaire, des mécanismes de l’oubli en cette période très dure à vivre où les corps et les esprits sont fatigués et soumis à dure épreuve. Il faut aussi se faire aux choix de l’auteur qui met de côté certains faits, insiste sur d’autres. A contrario, ce récit de synthèse, souvent écrit à froid, permet de dégager les points majeurs et de ne pas se « noyer » dans l’événementiel quotidien. Ne reste que ce qui apparaît important à cette institutrice qui est aussi une épouse et une mère de famille.
C) Le cadre géographique : pérégrinations au cœur de la Zone interdite
24Par ce Journal de guerre, nous suivons les pérégrinations de la famille Delmas dans un espace géographique assez réduit qui est bien celui de la France septentrionale, des départements du Nord et du Pas-de-Calais, et qui se caractérise très vite par quelques caractéristiques majeures qui sont celles de la « Zone interdite » profondément marquée par les réalités de la guerre et la présence allemande pendant toute l’occupation. Trois espaces occupent le devant de la scène alors que trois autres sont plus secondaires.
25L’action commence à Malo-les-Bains et à Dunkerque, sur le littoral du département du Nord que la famille quitte devant les bombardements très violents de l’aviation allemande, commencés dès les débuts de la Blitzkrieg. Cette zone littorale, tout au long de la guerre, concentre de très nombreuses troupes allemandes, Hitler espérant un temps l’invasion de l’Angleterre avant, plus tard, de craindre un possible débarquement allié. Lors de la Blitzkrieg allemande, lancée le 10 mai 1940, après « Huit mois d’attente et d’illusion27 » lors de la « drôle de guerre », les stukas allemands attaquent par surprise, de manière très violente et massive, vers 5 h 30, les principales villes de la région et en particulier les ports de Dunkerque et de Calais. Dans le même temps, les Pays-Bas, le Luxembourg et la Belgique sont envahis. Les troupes françaises et anglaises avancent alors imprudemment vers la Belgique pour contrer l’offensive allemande, tandis que les forces terrestres allemandes, dotées de nombreux Panzers, opèrent une percée foudroyante dans les Ardennes et, par un mouvement tournant, se détournent de la direction de Paris, pour gagner le littoral et ainsi encercler les troupes alliées. La région est bien l’un des cœurs temporaires du conflit, alors que les événements et les violences des troupes allemandes dans les zones qu’ils traversent, jettent sur les routes des milliers de civils qui tentent de descendre, comme ils peuvent, vers le sud28. Belges et Hollandais arrivent dans le Nord-Pas-de-Calais alors que les Nordistes eux-mêmes commencent à tenter l’exode.
26Le Journal se poursuit par la description de la participation de la famille Delmas à ce terrible exode depuis le littoral, le 18 mai, exode qui est stoppé net en gare d’Arras, capitale de l’Artois, dès le 19, par arrêt de la circulation des trains consécutif aux bombardements massifs des voies. La famille Delmas vit alors dans un abri souterrain du centre de la ville d’Arras pendant douze jours, coupée de tout, avant de s’installer dans une maison vidée de ses occupants. Entre temps, la ville d’Arras est devenue allemande comme le reste de la région. La puissance de feu et la rapidité des troupes allemandes ont raison de la résistance énergique des troupes alliées. Dès le 15 mai, l’armée néerlandaise capitule. Le 25 mai, Léopold III, roi des Belges, donne l’ordre aux troupes belges de capituler. Le 14 juin, les Allemands sont à Paris alors que, depuis le 10 juin, le gouvernement a quitté la Capitale pour se replier à Bordeaux. Le 17 juin, tandis que l’on assiste à la formation du cabinet Pétain et que ce dernier annonce qu’il « faut cesser le combat », le général de Gaulle gagne Londres. Le 18, depuis la radio de Londres, il lance son célèbre appel à la résistance alors que l’armistice est signé par les plénipotentiaires français le 22 juin à Rethondes. La défaite est consommée.
27Face à la déroute militaire et politique, face au « trauma de 194029 », la famille Delmas fait le choix, le 5 août 1940, de revenir en terrain familier. Une fois l’occupation du Nord-Pas-de-Calais certaine, la famille organise son retour vers Bailleul où vivent les parents de Denise et qui sert d’espace de repli en cas de problème. La ville d’Hazebrouck, proche de Bailleul (à 15 kilomètres) est aussi souvent évoquée puisque c’est là qu’exercent ensuite jusqu’à la fin de la guerre Denise et Gaston Delmas, où ils logent aussi en partie. On est ici au cœur de la France du Nord, de la Flandre française, riches terres agricoles, marquées cependant également par l’industrie proche. Ce sont aussi des terres profondément catholiques.
28Trois espaces apparaissent plus périphériques et sont mentionnés dans le Journal de guerre dont deux sont à intégrer dans les réalités géographiques précédentes. Il y a tout d’abord la plaine flamande autour de Bailleul et d’Hazebrouck, qui est souvent parcourue à vélo par le couple quand les vacances scolaires sont là et que les événements militaires, en particulier les bombardements, cessent. Les navettes à bicyclettes entre Hazebrouck et Bailleul sont aussi très nombreuses pendant ces quatre années pour le couple. Il y a ensuite Lille, la capitale régionale, à peine évoquée et traversée lors des escales ferroviaires mais sans réelle description. Lorsque Denise doit aller corriger les copies du concours des bourses, le samedi 9 mai 1942, elle prend le train avec sa sœur Rosa. En arrivant à Lille, elle remarque : « la foule est à peu près aussi grande qu’en temps de paix. Beaucoup de personnes sont chargées de sacs de pommes de terre, bien que plusieurs soient déjà descendues aux gares précédentes où l’on visite moins souvent les colis, car alors les pommes de terre sont enlevées et leur propriétaire perd ainsi le prix de ses pommes de terre et le prix de son billet. Certains, les “ravitailleurs”, font un véritable métier de ces transports de pommes de terre. Ils vont tous les jours ou presque dans la campagne flamande et reviennent avec 20, 30 kilos qu’ils vendent bien cher au “marché noir” […]. Les gens de Lille-Roubaix-Tourcoing n’hésitent pas à donner 5, 6, 7 francs pour le kilo de pommes de terre quand ils n’ont rien à manger, surtout lorsqu’à la maison il y a des enfants » (9 mai 1942). Il y a les Pyrénées enfin avec Lourdes qui accueille la famille pour les vacances d’août 1942 puis d’août 1943, via la gare de Paris et de Toulouse où la famille fait une escale chez un cousin de Gaston. Mais le récit est centré sur les activités religieuses de la famille dans la ville sainte des catholiques.
29L’espace géographique parcouru par la famille Delmas, en dehors des deux sorties « à l’air libre » que représentent les deux périodes de vacances et de pèlerinage à Lourdes, est bien celui de la Zone interdite, profondément marquée par la tutelle allemande, le risque d’annexion au Reich et la distance à la fois géographique et symbolique d’avec Vichy. Les travaux des historiens ont bien montré la spécificité de la région du Nord dans ces années noires30. « Les circonstances de l’invasion, aussi brutale que la précédente, la menace d’annexion inscrite dans les faits par le rattachement de la région au commandement militaire de Bruxelles, les rigueurs enfin d’un régime d’exception expliquent cette originalité31 ». Après la défaite française, le Nord est sacrifié et « le poids de l’isolement32 » est terrible alors que les populations n’attendent le salut que de l’Angleterre proche et de l’Empire. Le choix de la collaboration d’État33 par le Régime de Vichy, les combats des collaborationnistes français rencontrent un rejet presque unanime dans la France du Nord, même s’il existe bien des collaborateurs mais en petit nombre34.
30Le 31 mai, le général Von Falkenhausen est placé à la tête de toutes les régions occupées de Belgique, de France et, jusqu’au 2 août, du Luxembourg. Mais alors que le reste de la France occupée rejoint le Commandement militaire allemand de Paris le 13 juin, Hitler décide le 15 juin que le Nord et le Pas-de-Calais restent sous le contrôle du général Von Falkenhausen. Ils sont rattachés au Commandement allemand de Bruxelles (Militärsbefehlshaber für Belgium und Nord-Frankreich). À Lille, l’Oberfelkommandantur (OFK 670), dirigée par le général Niehoff, administre d’une main de fer la région, s’appuyant sur un réseau serré de Kommandaturen dans les principales villes, sur d’importantes forces militaires et sur un puissant service policier35. Ce rattachement des deux départements à une instance installée à l’étranger est interprété par les Nordistes à la fois comme un danger réel d’annexion au Reich mais aussi comme une preuve du lâche abandon de Vichy36. Cela signifie aussi que les ordres viennent d’abord de l’autorité allemande et que le Régime de Vichy, installé en juillet 1940, est dès le départ très lointain pour les habitants de la France septentrionale. Dès juillet 1940, Von Falkenhausen signale aux deux préfets (Lille et Arras) que lui seul et ses représentants sur les territoires ont compétence pour décider de l’application ou non des lois et des règlementations françaises édictées par le Régime de Vichy. Les partis et organisations collaborateurs, par exemple, sont longtemps interdits dans le Nord par les Allemands. « Pendant plus d’un an, Bruxelles ignora jusqu’à l’existence même de l’État français. Ce n’est qu’en septembre 1941 que le général Falkenhausen consentit à recevoir un ministre français (Pucheu). Sur le plan local, l’OFK usa de ses pouvoirs dans une perspective rigoureusement autarcique, imposant au Nord un isolement sanitaire, culturel, administratif et économique37 ». La famille Delmas est bien dans la Zone interdite, avec une ligne de démarcation fixée sur la Somme que personne n’a le droit de franchir, dans un sens comme dans l’autre. Les réfugiés ne peuvent continuer à descendre plus au sud et sont enfermés dans la Zone interdite ; les nordistes réfugiés ou localisés au sud de la Somme, ne peuvent remonter dans le Nord. La coupure est aussi majeure au niveau économique, désorganisant les flux commerciaux de manière fondamentale et captant les productions nordistes vers la Belgique et l’Allemagne. L’étreinte des autorités de Bruxelles ne commence à se desserrer qu’à partir de l’été 1941, acceptant les premiers passages de la Somme par des réfugiés, acceptant aussi la venue de ministres de Vichy dans le Nord, l’application des lois du Régime de Vichy et l’introduction de la presse et des mouvements collaborateurs entre juillet et décembre 1941. Alors que la guerre dure et que le front de l’Est s’est ouvert, dévorant les hommes de la Wehrmacht, il s’agit de lâcher du lest afin de ne pas liguer radicalement contre elle toute la population alors que le mécontentement augmente fortement et que les mouvements de résistance, communistes mais pas uniquement, renforcent leur influence et leurs actions38.
31Tout au long du conflit le climat est à la fois celui d’une très dure occupation étrangère et celui d’un état de guerre pour les deux départements de la région. Des troupes très nombreuses occupent l’espace et l’exploitent, tout en fortifiant le littoral dans l’attente d’un possible débarquement allié. La région est aussi très vite une zone stratégique pour les Alliés qui ne cessent de bombarder les objectifs repérés comme utiles aux armées allemandes : voies ferrées, nœuds de circulation, bases militaires, dépôts de munitions, etc. La guerre n’est pas finie avec l’armistice pour la France du Nord alors que les réquisitions de main-d’œuvre sont précoces et croissantes, la rencontre de l’Allemand étant aussi permanente.
2. Les stigmates pluriels de la guerre et de l’occupation dans le Journal de guerre
32Le Journal de guerre de Denise Delmas n’est pas un manifeste politique ou philosophique, se transformant en une longue démonstration théorique sur la guerre ou le régime nouveau, exercice parfois propre au monde enseignant mais artificiel. Il se place, le plus souvent, au cœur de la vie quotidienne et matérielle d’une famille et sert de mémento pratique pour garder à l’esprit les événements marquants de cette période riche en rebondissements. Il permet, dès lors, de bien comprendre, par sa dimension concrète, la vie quotidienne des habitants restés dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais dans ces années noires, même s’il laisse transparaître, assez directement parfois, les idées du couple sur le Régime de Vichy et sa politique de collaboration.
A) La Blitzkrieg, l’exode raté et la vie de réfugiés (18 mai-4 août 1940)
33Les deux premiers cahiers sont très riches sur le vécu très difficile des populations septentrionales lors de la « terrible année 194039 ». Au cœur de la « drôle de guerre40 », de cette période qui couvre la période de septembre 1939 à mai 1940, où les armées sont mobilisées et se font face mais où l’on s’observe de part et d’autre de la ligne Maginot, c’est le froid de l’hiver 1939-1940, avec sa neige très abondante et la pénurie de charbon qui oblige déjà à faire la queue pour se ravitailler en bois ou en charbon, qui marquent la famille Delmas. La menace réelle de la guerre reprend cependant fin avril avec des survols d’avions allemands sur la ville et le port de Dunkerque que tentent de contrer les tirs de la DCA. Les alertes sont nombreuses et le ménage Delmas installe des couches au rez-de-chaussée de leur maison à Malo-les-Bains. Le début de la Blitzkrieg allemande à l’Ouest commence le 10 mai 1940 à l’aube (5 h 35) par les attaques conjointes en Belgique et dans les Ardennes. La famille vit ensuite les bombardements nombreux de Dunkerque avec angoisse, découvrant très vite les terribles effets des bombes incendiaires allemandes et des engins à retardement. « Cette nuit-là est vraiment pénible. Entendre pendant plus de quatre heures des avions ennemis sans qu’un seul avion allié prenne l’air ! Avec comme seule riposte les tirs de la DCA » note Denise le vendredi 10 mai, s’interrogeant déjà sur la tactique de défense française. La Belgique, la Hollande, le Luxembourg mais aussi le Nord de la France sont envahis41. Denise Delmas part cependant à l’école à Coudekerque-Branche mais de nouvelles alertes obligent les maîtresses et les rares élèves à gagner les abris. La famille écoute la TSF qui « donne des nouvelles toutes les heures (postes français) et toutes les heures et demie (postes belges) ». « Nous suivons sur une carte l’avance allemande » (10 mai 1940). Et cette avance est fulgurante, détruisant les plans des États-Majors français et alliés, trop fidèles aux schémas de la Première Guerre mondiale. La supériorité matérielle de l’armée allemande, suréquipée en avions et en chars, est nette. À la maison, les époux Delmas ont installé une carte détaillée du front France du Nord et Belgique 1914 et « nous la consultons sans cesse » (dimanche 12 mai-jeudi 16 mai). Les flots de réfugiés belges commencent à arriver entre le 12 et le 16 mai. « Sur la route de Furnes, c’est un défilé ininterrompu de gens qui fuient leur pays envahi. Tous les moyens de locomotion sont employés : autos, vélos, chariots, camionnettes, etc. mais surtout une multitude de gens à pied, traînant des enfants, surchargés de paquets, poussant leurs ballots de linge dans une brouette, une petite charrette, une voiture d’enfants » (journal du 12 au 16 mai 1940). Le mouvement est amorcé à Fourmies le 13 mai puis touche Valenciennes et Lille le 16 mai avant de se généraliser le 1842. Le 17 mai, retour à l’école pour Denise Delmas mais les élèves sont peu présents (8 élèves : « peu de travail ») alors qu’un mot du recteur de l’académie de Lille interdit aux instituteurs et institutrices de quitter leur poste sous peine des sanctions. On pense encore que l’avancée allemande va être stoppée.
34Peu à peu, les habitants du Nord eux-mêmes se mettent en route, rassemblent ce qu’ils peuvent emporter et tentent de partir vers le Sud. « Nous commençons à être vivement inquiets, l’avance allemande continuant toujours » (vendredi 17 mai). Toutes les nuits, des alertes obligent la famille à descendre à la cave. Seule la grand-mère de Gaston refuse. L’ordre du jour du général Gamelin du 17 mai qui déclare que « toute troupe qui ne pourrait avancer doit se faire tuer sur place plutôt qu’abandonner la parcelle du sol national qui lui a été confiée », – reprise légèrement modifiée du célèbre ordre du jour du 6 septembre 1914 du général Joffre lors de la bataille de la Marne – est recopié dans le cahier à partir de la lecture d’un journal (18 mai 1940) mais n’a cette fois aucun effet. Denise ne doute pas que « la France sorte victorieuse du conflit » (18 mai) mais elle craint une invasion de la région du Nord comme en 1914. L’idée d’aller conduire les enfants et la grand-mère dans une région moins exposée murît dans le couple. Le 18 mai, Gaston Delmas vient voir son épouse à l’école primaire. Le principal du collège de Dunkerque, où il exerce, a réuni son personnel et « leur a dit que le collège était licencié ». Les professeurs doivent quitter la région pour essayer de rejoindre Le Mans (Sarthe). Denise insiste alors sur les incohérences administratives de l’Éducation nationale : « dans l’enseignement primaire, nous n’avons reçu aucun ordre. Je n’ai donc pas le droit de quitter mon poste » (18 mai). Le projet de partir en famille vers Le Mans se précise. Elle décide d’aller voir à son domicile l’inspecteur primaire. « Il n’a reçu aucun ordre pour l’Enseignement primaire. Naturellement, il comprend très bien notre situation mais son devoir est de m’empêcher de partir » (18 mai). Denise Delmas décide de partir quand même pour ne pas vivre une nouvelle occupation, quitte à perdre sa place.
35Dès lors, la famille organise son départ précipité de Malo-les Bains, préparant ses sacs et une grande malle. Il n’y a plus de train ce soir-là et les époux Delmas partent vers Dunkerque, profitant d’un automobiliste qui s’y rend car il n’y a plus de tramway, et dorment à l’hôtel (L’Ancien courrier de Calais). C’est là qu’ils rencontrent la réalité de la guerre par le bombardement de la ville de Dunkerque43 ; l’hôtel est touché et les habitants préfèrent rester dans les abris, ce que font les membres de la famille Delmas. Le dimanche 19 mai, ils sont en gare de Dunkerque mais il y a foule et le train pour Paris est à 7 h 20. Les cinq membres de la famille réussissent à prendre le train mais ce dernier est stoppé en gare d’Arras, vers midi, car une bombe a endommagé les voies ferrées. L’exode s’arrête là pour la famille Delmas, comme il s’arrête pour beaucoup d’autres Belges et Nordistes à l’approche de la Somme, une fois la victoire allemande consommée et la Zone interdite délimitée (voir le récit du 23 juin).
36Ici commence une seconde période pour la famille, celle d’une vie de réfugiés dans la ville d’Arras soumise aux bombardements incessants puis à l’occupation allemande44. Les habitants ordinaires, pour beaucoup, ont fui alors qu’un flot de réfugiés belges et nordistes erre dans la ville. Il faut évacuer le quartier de la gare trop soumis aux bombardements. Les valises sont abandonnées dans la débâche, alors que la malle a aussi été perdue ; la famille s’installe dans un vaste abri sous le Palais Saint-Vaast, au cœur de la ville. « L’abri est très vaste. Il comprend plusieurs galeries voûtées très larges. De chaque côté sont disposées deux rangées de bancs » (19 mai). Ce qui devait être un lieu temporaire de protection devient en réalité le lieu de survie des cinq membres de la famille Delmas pour douze longues journées. « À partir de ce moment, nous n’avons plus la notion exacte des jours ou des heures » (lundi 20 mai). Le bombardement de la gare a fait 50 victimes tuées ou blessées selon Denise Delmas. Dans cet abri, « nous souffrons de la faim, de la soif » (lundi 20-jeudi 23 mai) car les faibles provisions sont vite épuisées. Les hommes sortent en ville pour chercher du ravitaillement ; « on consomme donc des boîtes de conserve : thon, sardines, quelquefois fromage que nous mangeons avec des biscuits de soldat puis des biscottes » (20-23 mai 1940). Pour ravitailler les populations civiles encore présentes à Arras, il faut bien piller les épiceries. Gaston y participe mais par principe veut ensuite un partage équitable entre réfugiés en servant d’abord les femmes et les enfants. Mais dans l’abri, une nouvelle hiérarchie se crée, dominée par ceux qui s’occupent de l’éclairage et de l’aération de l’abri et par les « infirmières » (fausses infirmières) qui détiennent le réchaud pour préparer les biberons et qui, en fait, sont à la tête du groupe des pillards avant de se faire bien voir des Allemands plus tard. « La soif nous fait souffrir plus que la faim ». Après épuisement des réserves et rupture d’une canalisation, les hommes vont chercher l’eau dans de grands bidons au château d’eau. « Nous prenons des habitudes de primitifs ». Pour manger, les familles n’ont que des couteaux, pas de verre ni d’assiette ni de fourchette. Il n’est pas question de se laver. « De temps en temps, nous mettons un peu d’eau sur un gant de toilette et nous nous essuyons la figure et les mains, c’est tout ». Les enfants et la grand-mère se mettent à tousser car l’air est vicié. Gaston Delmas et quelques hommes de l’abri sont chargés d’aller aider au sauvetage des blessés de l’hôpital Saint-Jean bombardé (premier récit inséré de Gaston Delmas). Beaucoup de reclus dans l’abri ont des troubles mentaux, poussent des cris. La grand-mère a « son esprit brouillé » et ne sait plus où elle se trouve. La contre-attaque britannique sur Arras, le 21 mai commence avec succès mais les Britanniques sont arrêtés par l’artillerie et par l’aviation allemande et Rommel contre-attaque le soir-même, la famille Delmas vivant ces événements du fond de l’abri alors que les Britanniques opèrent un repli tactique qui laisse Arras aux Allemands.
37Denise Delmas est très lucide sur la « lutte pour la vie » qui s’enclenche dans ces conditions extrêmes et sur les comportements immoraux de certaines personnes. Dès son récit du 20 au 23 mai, elle note que des « gens sans scrupules passaient dans les trains, vidant ou prenant sacs à main, valises » lors des alertes ou des bombardements. Lors des sorties pour aller au ravitaillement, en pillant les épiceries, certains « entassent ».
Un ménage pas loin de nous, dont le fils s’occupe du ravitaillement, se vante d’avoir des provisions pour deux mois. Quant à un autre ménage, polonais celui-là, habitant dans les environs d’Arras, il entasse également, surtout des bouteilles ; il en vide aussi beaucoup et est parfois ivre. Le pillage devrait se limiter à l’indispensable : la nourriture. Bientôt toutes les maisons de commerce reçoivent la visite des pillards : magasins de vêtements, de chaussures, d’articles de voyage, bijouteries, etc. ; qui pourrait les empêcher ? La police ? Il n’y en a plus à Arras (20-23 mai).
38Un jeune homme vend les piles au prix de deux francs ; Gaston Delmas lui demande de les donner mais le ton monte : « espèce de salaud. De quoi vous mêlez-vous » ; Gaston et son épouse renoncent alors à intervenir et à mettre en place un système équitable de répartition des provisions dans l’abri.
39Peu à peu, ils comprennent que les troupes anglaises ne sont plus là et que la ville est désormais aux mains des Allemands, Gaston croisant des soldats lors d’une sortie pour le ravitaillement. « En réalité, beaucoup ne croient pas que les Allemands sont là mais quand Gaston et ceux qui l’accompagnent certifient qu’ils les ont vus, ils ne peuvent plus douter » (24 mai 1940). L’espoir demeure encore d’un possible retournement. « Il n’est pas possible que la France subisse une défaite ». Mais les faits sont têtus et le choc est alors terrible pour les populations désemparées. Du fond de leur abri, les réfugiés, dont la famille Delmas, ont en fait vécu sans le savoir la bataille d’Arras (20-23 mai 1940) qui met aux prises les divisions allemandes venues par l’Est et les troupes anglaises. Le 19 mai, le quartier de la gare subit en effet un violent bombardement qui fait plus de 110 morts et 300 blessés. Après la percée de Sedan, le 14 mai, la 5e division de Panzers, la 7e Division du général Rommel et la Panzer SS Totenkopf sont rapidement à proximité de la ville et veulent se diriger vers l’ouest. Elles affrontent les 12e et 23e divisions d’infanterie britanniques qui sont à Arras. La contre-offensive franco-britannique lancée le 21 mai à l’ouest de la ville ralentit fortement la progression des panzers allemands et cause de lourdes pertes mais, devant la supériorité allemande, les Anglais finissent par évacuer Arras qui est encerclée le 23 mai alors que les dernières troupes alliées quittent la ville dans la nuit du 23 au 24 mai45. Arras est alors allemande jusqu’au 1er septembre 1944. Dès lors, l’abri est inspecté par les Allemands qui distribuent aussi une fois de la « soupe aux haricots bien chaude ». À partir du 25 mai, les réfugiés commencent à sortir un peu de l’abri pour prendre l’air dans le parc et aller chercher de l’eau dans un bassin. Un restaurant, au bout de la rue, leur permet de faire cuire les aliments et la famille Delmas va y prendre ses repas : pommes de terre frites et, grand luxe, un bifteck, pâtes et soupe aux légumes, même si le pain manque.
40Dès le début de l’occupation allemande, en Zone interdite le travail forcé est mis en place sans attendre la « relève » proposée par Vichy (juin 1942 : un prisonnier libéré en échange du départ de trois ouvriers) puis le Service du travail obligatoire46 (STO, loi du 16 février 1943). L’exploitation de la main-d’œuvre est permanente et les réquisitions multiples47. « Le Nord et le Pas-de-Calais constituent la seule région occupée de l’Europe de l’Ouest à subir de juin 1940 à mai 1941, les rigueurs de la déportation du travail48 ». Dès le 25 mai, « les Allemands ont ordonné à tous les hommes valides de se présenter sur la place de l’hôtel de ville le lundi matin à 9 heures » (Journal du 26-30 mai). Gaston Delmas s’y rend et on le conduit au collège de jeunes filles où l’on a entreposé 29 cadavres des victimes du bombardement de la gare. Il faut creuser une grande fosse pour les enterrer ; le mardi, il est ensuite employé au déblaiement des routes et les heures de travail (9-12 h et 14-17 h) ne sont pas respectées, les journées se faisant très longues. Parlant l’allemand (il enseigne cette discipline), il réussit à se faire embaucher au collège de jeunes filles d’Arras qui est transformé en hôpital, servant aussi d’interprète. Nombre de réfugiés, stoppés dans leur marche vers le Sud, décident de faire le chemin inverse et de rentrer chez eux. Paule et Marguerite toussent de plus en plus et il faut songer à quitter l’abri. Le vendredi 31 mai, les Allemands le font d’ailleurs évacuer et indiquent que les gens sans logement doivent rejoindre l’École des Beaux-Arts. « Nous avons bien maigri et nos forces ont diminué […]. Quant à notre habillement, il est pitoyable : nous ne nous sommes pas déshabillés depuis le 18 mai » (Journal du 31 mai). Dans une rue d’Arras, un vieux prêtre leur indique une maison libre : « Ici habite un de mes bons amis qui ne reviendra pas avant la fin de la guerre. Une de ses clés ouvre la porte. Voilà. Entrez. Vous êtes ici chez vous » (31 mai).
41Commence alors la dernière période de cette vie d’exode où les habitudes sédentaires et la fabrication d’un « chez soi » reprennent vite le dessus, même installés dans la maison d’un inconnu. La maison possède un jardin « tout fleuri de roses » (31 mai) et dans les jours qui suivent Denise se met au travail pour tout nettoyer, une bombe ayant brisé les vitres à de nombreuses fenêtres. « La famille accepte de loger Madame Solnica et ses trois enfants dont la plus jeune a une semaine » (1er juin 1940). La vie chez Monsieur Delplace, 13 rue du Bloc à Arras, s’organise et les fillettes reprennent de l’appétit (3 au 6 juin). La nourriture est difficile à trouver car les commerces ouvrent avec peu de marchandises à cause des pillages opérés ; la viande et le pain ne sont plus distribués que sur présentation d’une carte délivrée par la mairie aux seules personnes prouvant qu’elles habitaient Arras avant les évènements de mai. Gaston demande cette carte signalant qu’il est réquisitionné par les Allemands au collège de jeunes filles mais « pour tout paiement, il reçoit un morceau de pain allemand » (2 juin 1940). La carte de pain est finalement obtenue le 5 juin. « Comme nous sommes cinq personnes, nous avons droit à un kilo de pain et un kilo de viande par jour gratuitement » (3-6 juin).
42Le 7 juin, la famille Solnica décide de profiter d’un autocar qui va à Lille pour rentrer chez elle. Dans la nuit du 7 au 8 juin 1940, une bombe tombe près de la maison et dans la précipitation, pour descendre à la cave, la grand-mère oublie une marche dans la cour. « Sa tête a heurté le pavage ; elle saigne » (7 juin). Madame Mullier et sa fille, rencontrées dans l’abri, décident aussi de rentrer à Lille. « Elles ont trouvé une personne qui s’occupe du transport des réfugiés qui les emmènera jusqu’à Lille. Mais le prix est un peu élevé : 200 francs par personne » (8 juin). Le transporteur, qui faisait du transport de fruits et primeurs en gros, « a trouvé mieux avec les réfugiés ». Avec deux voyages par jour entre Arras, Lille et Valenciennes et avec 20 réfugiés par voyage, il gagne 8000 francs par jour (8 juin). La guerre n’est pas une mauvaise affaire pour tout le monde. L’idée d’un retour de la famille Delmas vers Bailleul trotte dans les têtes mais il y a encore trop d’incertitudes. Dans quelle situation se trouve la famille de Denise à Bailleul et leur maison ? Il n’y a pas de nouvelles depuis le 18 mai. Le ravitaillement y est-il assuré ? Les enfants et la grand-mère supporteront-ils le voyage ? L’espoir d’une reprise des combats pour libérer la zone envahie est encore dans les esprits également. « Ici nous avons une maison, du ravitaillement, de bons abris, si, souhaitons-le, les Anglais et Français regagnent le terrain perdu et si, de cette façon, une nouvelle bataille a lieu aux portes d’Arras » (Journal du 8 juin).
43Denise passe beaucoup de temps à faire la queue pour le ravitaillement. La doctoresse vient le 15 juin et constate un œdème cardiaque pour la grand-mère qui demande un repos au lit de trois semaines et diverses potions. Le 19 juin, Denise Delmas constate : « il m’est de plus en plus difficile de faire des courses : devant chaque magasin, il faut faire la queue une demi-heure quelquefois une heure, une heure et demie pour avoir très peu de chose, et ce n’est pas commode avec les petites que je suis obligée d’emmener » (19 juin 1940), la région s’enfonçant pour quatre années dans un rationnement de plus en plus drastique dans les villes49. Le 28 juin enfin, les premières nouvelles arrivent de Bailleul. « Ils sont tous sains et saufs eux aussi mais la maison a été assez abimée ». Le père, la mère et les sœurs de Denise vont bien. À Arras, la grand-mère refuse de s’alimenter et « ne vit plus dans le présent ; elle ne sait pas que nous nous trouvons à Arras […]. Par contre, elle parle beaucoup de personnes qu’elle a connu autrefois » (1er au 6 juillet 1940). Gaston, comme interprète à l’hôpital, continue à recevoir son traitement d’enseignant et refuse d’être payé 5 marks par jour en plus par les Allemands. Il reçoit un peu de viande, des pâtes, des légumes. Gaston Delmas profite d’une rencontre avec Madame Klisnick, qui a quitté Dunkerque aussi le 18 mai en y laissant son mari, et qui a trouvé quelqu’un pour la conduire à Dunkerque, pour aller voir sur place l’état de la zone et si possible de la maison à Malo. « Ils partiront le dimanche matin et rentreront le lundi soir » (1er-6 juillet 1940). La description du littoral dunkerquois, dans le premier cahier, est laissée à Gaston Delmas qui en trois pages raconte ce qu’il a vu les dimanche 7 et lundi 8 juillet. Sur la route, il voit que le beffroi de Bergues est à moitié détruit ; « les rues de Bergues que nous traversons ne sont qu’un monceau de ruines » (7 et 8 juillet). À Dunkerque, une fois muni d’un laissez-passer spécial de la Kommandantur, le spectacle est désolant en particulier du côté de Malo en passant par le port.
De la caserne des Fusiliers-Marins, il ne reste plus que des murs et une charpente de toit métallique tordue, blanchie et effondrée […]. Le parc de la marine, en face, est rempli d’autos anglaises ou françaises abandonnées dans la verdure […]. L’hospice qui longe le parc a brûlé […]. Dans les bassins, la flottille du Rhin offre un spectacle lamentable : bateaux aux cheminées brisées ou renversées sur le flanc comme par une main d’une puissance épouvantable. Les barques des pêcheurs autrefois balancées par les vagues sont au fond […]. Les ateliers, les entrepôts qui bordent les bassins et le chenal sont presque entièrement découverts et détruits (7 juillet).
44Le collège de Dunkerque n’est plus que des « murs vides entourant des décombres […]. Ruines ! Ruines ! Partout des ruines d’où se dégage une odeur de brûlé […]. La route de Malo est dans toute sa longueur bordée d’autos anglaises ou françaises, de tanks français, de munitions, de pièces d’uniformes […]. Je regarde avec une curiosité horrifiée les restes du désastre » (Journal du 7 juillet). Arrivé à Malo, Gaston Delmas découvre, place du Kursaal, que tous les grands hôtels ne sont plus que des tas de briques, tout comme le Casino. Il arrive ensuite à son domicile, rue Pasteur. La maison est encore debout même si la porte a été abîmée par quatre à cinq éclats d’obus. Des soldats ont logé dans la maison et l’argenterie a été volée mais sinon tout le mobilier et le matériel sont restés là.
45En quelques lignes, Gaston Delmas décrit le paysage apocalyptique qui est celui de la zone littorale, autour de Dunkerque suite à l’opération « Dynamo ». Encerclées par le mouvement tournant des troupes allemandes venues de l’Est du département, de très nombreuses troupes anglaises et françaises, avancées vers la Belgique, désormais vaincue, se replient et stationnent sur le littoral dunkerquois ; il s’agit dès lors d’organiser un pont naval, en mobilisant tous les bateaux possibles, pour rapatrier vers l’Angleterre le maximum de troupes et de matériels. Mais les Allemands bombardent sans cesse la ville et ses environs et coulent de nombreux navires. L’opération commence le 26 mai et la Navy pense pouvoir évacuer 30 à 45 000 hommes en deux jours avant que Dunkerque ne tombe aux mains des troupes allemandes. Des dizaines de milliers de réfugiés belges et français sont aussi sur place. Dès le 27 mai, pendant 14 heures de suite, les bombardiers allemands, « par groupes de 30 à 40 appareils qui se succèdent toutes les vingt minutes, attaquent méthodiquement le port, la ville, les navires au large50 ». Il y a près de 1000 morts. Les jours suivants les opérations de rapatriement s’enclenchent, d’abord pour les Britanniques, malgré les bombardements allemands et les torpilles des sous-marins. Le 1er juin, l’attaque allemande reprend avec une extrême vigueur mais trouve face à elle une forte résistance des troupes françaises jusqu’au 4 juin, date des derniers départs et de la prise de la ville. Les évacuations permettent de rapatrier 130 000 Français et 208 000 Britanniques. Près de 5000 soldats alliés périssent en mer lors de naufrages alors que 3000 victimes civiles décèdent lors des bombardements. 40 000 soldats français, sur les quais, attendant leur embarquement, sont faits prisonniers laissant aussi une part importante de leur matériel51.
46Gaston Delmas, après avoir vu ce paysage de destruction, va à Lille rencontrer ses supérieurs hiérarchiques et l’inspecteur d’académie lui propose un poste à Armentières avec une réponse urgente à donner. La famille hésite sur le choix à opérer : rester à Arras ou partir pour Armentières et Bailleul. Le décès de la grand-mère, le 13 juillet puis l’enterrement à Arras le 16 juillet, renforcent l’envie de revenir en Flandre. Une lettre des parents de Denise arrive le 16 juillet 1940 qui signale qu’ils sont de nouveau dans leur maison depuis le 1er juillet. La décision est alors prise de rentrer mais après la fin de l’année scolaire 1939-1940, l’inspecteur d’académie du Pas-de-Calais demandant à Gaston de faire passer le baccalauréat du 22 au 29 juillet puis de donner quelques cours d’allemand au collège de garçons d’Arras.
B) Le retour en Flandre occupée (5 août 1940 - septembre 1944)
47Une fois l’armistice signé et la défaite française scellée, l’espoir d’une libération proche s’évanouit. La grand-mère étant décédée, les filles se trouvant en meilleure santé et les nouvelles venant de Bailleul étant bonnes, la famille Delmas décide de revenir en Flandre. La préparation des paquets commence le 3 août et, le 4 août, tout le monde est levé de bonne heure pour bénéficier du transport dans une auto conduite par un soldat allemand. « Nous sommes dans une auto d’ambulance avec trois aviateurs, un cheminot allemand et deux polonais » (Journal du dimanche 4 août). Ils arrivent à Lille vers 11 heures, retrouvent des amis puis doivent réussir à gagner Bailleul. La navette d’autobus qui a existé un temps est supprimée et le train ne prend pas de civils. Après une nuit passée à Lille, le couple et ses deux enfants regagnent Bailleul en voiture en payant 225 francs à un automobiliste (5 août 1940). Les retrouvailles familiales à Bailleul sont émouvantes mais une rapide visite du quartier montre l’importance des destructions. « Peu de maisons sont intactes » (5 août 1940), le père et la mère de Denise en profitant pour faire le récit de la période de mai-juin. La maison a été fortement secouée par un bombardement mais a aussi reçu la visite de pillards : « les matelas ont été enlevés, les bijoux, du linge, le phonographe etc. » (5 août 1940). Ce qui n’a pas été enlevé a été jeté par terre. Il a donc fallu être relogé temporairement à l’Asile où travaille le père de Denise Delmas, en attendant la réparation de l’essentiel.
48Commence alors, le mardi 6 août, pour Denise son nouveau service enseignant à l’école de Bailleul, alors que Gaston enseigne au collège d’Armentières. À la maison, il n’y a plus de poste de TSF car les Allemands les ont réquisitionnés mais Gaston réussit, après deux rendez-vous à la Kommandantur, à en récupérer un. Dans les brèves pages qui couvrent la période allant de la mi-août 1940 à décembre 1940, composée a posteriori, un an plus tard (en août 1941 environ), Denise Delmas ne fait pas le récit de beaucoup d’éléments saillants dans cette vie passée au domicile des parents avec son mari et ses deux enfants. Elle note le jeudi 22 août 1940 : « pour la première fois nous entendons à la radio de Londres le général de Gaulle » (général de Gaulle étant ajouté dans une autre encre, plus tard, certainement, pour des raisons de sécurité). Dans un brouillon, par contre, il figure sous le nom de « général de Goll ». En octobre 1940, Gaston est nommé au collège d’Hazebrouck, le titulaire du poste d’Armentières étant revenu. Denise demande et obtient un poste dans une école primaire d’Hazebrouck et le couple cherche alors le moyen de faire rapatrier son mobilier resté à Malo vers un logement correct à trouver à Hazebrouck. Mais de nombreux logements sont pris par les troupes allemandes ou par des réfugiés. La maison à louer est finalement trouvée le 7 octobre. Le travail des deux conjoints exige cependant désormais, avec l’installation à Hazebrouck, la présence d’une personne pour s’occuper des enfants qui est recrutée le 11 octobre (Thérèse Mesmacque). À la rentrée de novembre 1940, les filles sont scolarisées une partie de la journée. Le 6 décembre 1940, après de multiples démarches auprès de la Kommandantur, le déménagement des meubles et des objets restant à Malo est opéré avec l’aide de déménageurs qui font monter les prix pour vider le camion.
49La vie à Hazebrouck est alors scandée par le travail en classe mais aussi, de plus en plus fréquemment, par les bombardements alliés sur la ville, la cible majeure étant la gare. La famille Delmas revit alors les angoisses des alertes fréquentes et des bombardements vécus en mai-juin 1940 à Malo puis à Arras. Le 28 juin 1941, devant l’importance des bombardements, la famille décide d’aller dormir à la cave. Le 3 juillet 1941, Denise fait part de ses doutes. Ne faut-il pas envoyer les enfants à Bailleul chez leurs grands-parents pour plus de sécurité, la maison à Hazebrouck étant trop proche de la gare. C’est chose faite le 4 juillet. Le 6 juillet, Denise relève : « journée peu agréable ; nous la passons presque complètement à la cave. Neuf alertes dans la journée » (6 juillet 1941). Denise et Gaston Delmas passent alors leurs semaines entre leurs enseignements à Hazebrouck et les week-ends et vacances où ils filent en bicyclette jusqu’à Bailleul. Le Journal, à la journée du vendredi 1er août 1941, note qu’« un soldat loge à la maison » ; une discussion sur la guerre s’enclenche entre Gaston et lui le 23 août sur les responsabilités des uns et des autres et sur l’issue de la guerre (23 août 1941). Le soldat allemand part le 30 août. La suite du Journal décrit le premier trimestre 1941-1942 montrant l’appesantissement de la propagande de Vichy sur l’École, nous y reviendrons, le Nord et le Pas-de-Calais, longtemps isolés, étant désormais davantage reliés au reste de la France. La vie continue entre l’école, la maison et la famille à Bailleul mais les bombardements très nombreux sont une menace permanente. Le couple Delmas cherche alors une nouvelle maison à louer plus éloignée de la gare (mars 1942), après le 11e bombardement de la ville. En fait, la famille prend deux locations : deux pièces à Hazebrouck, rue de l’industrie, et un appartement à Wallon-Cappel car il faut songer à un endroit pour mettre le mobilier. Le 4 avril 1942, les meubles sont à Wallon-Cappel.
50À partir d’avril 1942, les populations s’attendent à une vaste offensive anglaise dans la région mais rien ne vient. « Tout le monde croyait à une offensive imminente. Pourtant en juin, les alertes se font plus rares » (juin 1942). Après un séjour à Lourdes pendant le mois d’août 1942, rendu possible par la réouverture de la frontière longtemps imperméable de la Zone interdite, la famille Delmas reprend son travail le 2 octobre 1942. Marguerite va à l’école tout comme Paule qui n’est plus dans la classe enfantine mais au cours préparatoire. Les survols d’avions se font de nouveau plus fréquents. L’hiver 1942-1943 est « exceptionnellement doux ». « Quelques jours seulement de neige, de gelée ! Avec 100 kilogrammes de charbon par mois, il est absolument impossible de faire du feu toute la journée. Nous n’avons plus aucune avance. Il faut donc se contenter de ces 100 kilos. Durant le mois de décembre, bien souvent, nous n’allumions que le soir, sauf à la fin du mois » (année 1943). Si les alertes et les bombardements se calment au cours de l’année 1943, ils reprennent à partir de janvier 1944. Le 22 février 1944, le père et la mère de Denise écrivent au couple et leur conseillent d’envoyer Marguerite et Paule à Bailleul où elles seront plus en sécurité qu’à Hazebrouck. Les parents hésitent ; « Nous sommes bien perplexes. Gaston et moi. Il y a quelques temps nous avons écrit à Monsieur et à Madame Tartinville, qui habitent Cusset près de Vichy, pour leur demander s’ils accepteraient de prendre Marguerite et Paule au cas où le danger augmenterait à Hazebrouck » (22 février 1944). Ils ont répondu oui et une demande d’évacuation a été acceptée avec transport gratuit et 900 kilogrammes de bagages (300 pour le chef de famille et 200 pour les autres). Il ne s’agit pas de partir à quatre mais d’y emmener les enfants. Les hésitations sont fortes, les grands parents, n’étant pas très favorables à cet exil lointain. Gaston penche pour leur transfert à Bailleul et c’est cette solution qui est finalement retenue. Dès lors, le couple travaille à Hazebrouck, y loge et va en bicyclette rejoindre toute la famille le samedi après la classe jusqu’au lundi de grand matin.
C) Les bombardements, l’état de guerre permanent et la Libération
51Les troupes allemandes sont omniprésentes dans la région, même si Denise Delmas en parle peu dans son Journal. Les Delmas les rencontrent dans les magasins à Arras. « On les voit surtout dans les magasins de lingerie où ils achètent de belles parures, des bas de soie (7, 8 paires). Très rarement, ils discutent au sujet du prix. Les magasins d’Arras sont presque vides. Chaque soldat emporte un paquet de lingerie et aussi des boîtes de conserve, du pain d’épice, des fruits etc. » (15 juillet 1940). Plus l’occupation avance plus il existe aussi de mentions d’exécutions de civils, de terroristes ou d’otages. En octobre 1941, « les assassinats et sabotages prirent une ampleur jamais atteinte ». Le Nord et le Pas-de-Calais se caractérisent en effet par « une imposante présence militaire52 » allemande qui marque la vie quotidienne des habitants, en particulier dans les villes. « De par sa proximité avec l’Angleterre, l’ennemi le plus tenace du Reich, le Nord-Pas-de-Calais constitue tout au long de la guerre, une région stratégique de la plus haute importance, une zone de front ; de fait, les troupes opérationnelles y sont toujours bien plus nombreuses que dans le reste de la France, même si leur densité varie dans le temps en fonction des grandes phases du conflit53 ». À l’automne 1940, il y a environ 120 000 soldats dans la région, le plus souvent cantonnés dans les villes, autour des sites stratégiques et sur le littoral. Lors de l’hiver 1941-1942, il reste environ 40 000 hommes alors que le front russe, ouvert en juin 1941, dévore les hommes. Les effectifs remontent ensuite au fur et à mesure de l’attente d’un possible débarquement.
52La région vit constamment dans un état de guerre, pas dans celui d’une situation d’armistice. Dès septembre-octobre 1940, les bombardements anglais sur les ports du littoral, en particulier Dunkerque, Calais et Boulogne commencent pour détruire les préparatifs opposés par les Allemands à un possible débarquement. « Nous ne pouvions aller à Dunkerque nous-mêmes, la côte étant interdite. Pour aller au-delà de Bergues, il fallait un laissez-passer » (octobre 1940). Ces bombardements deviennent très fréquents à partir de la mi-1941. Le 22 juin 1941, Denise Delmas mentionne dans son journal un premier grand bombardement par la Royal Air Force de la ville d’Hazebrouck. Le cauchemar vécu lors des premiers jours de l’offensive allemande recommence avec les alertes, les explosions et la nécessité de descendre le plus vite possible à la cave. La ville subira entre cette date et août 1944, 52 bombardements qui feront 257 tués. Il y a, selon le travail d’inventaire opéré par Brigitte Cochennec à partir des sources archivistiques, 10 bombardements en 1941 (le premier le 22 juin), 9 en 1942, 3 en 1943 mais 30 en 1944. Les premiers ont pour cible principale la gare, nœud ferroviaire important, alors que ceux de 1944 visent plutôt un bois au sud de la ville (Morbecque) où les Allemands installent une rampe de lancement de V1. Parmi les plus meurtriers, il y a ceux du 22 juin 1941 (11 morts), 25 juin 1941 (21 morts), 13 mars 1942 (18 morts), 4 septembre 1943 (41 morts), 19 mai 1944 (39 morts) et 24 juin 1944 (42 morts)54. « Notre tranquillité a disparu ; nous avons toujours l’impression que nous entendons des avions. La nuit nous dormons peu ; je suis toujours aux aguets » (22 juin 1941). « La nuit je me lève dès que j’entends un ou des avions. J’endosse un manteau et je me tiens près des petites, prête à les descendre si cela est nécessaire » (23 juin 1941). Denise Delmas, certaines nuits, ne dort pas plus d’une heure.
53Le 13 mars 1942, lors du onzième bombardement de la ville d’Hazebrouck par les forces de la RAF, les bombes tombent alors que l’école est au travail ; le groupe scolaire du Nouveau Monde, où les classes se trouvent dans des baraquements peu éloignés de la gare, est fortement menacé mais s’en sort indemne. « Il fallut, lorsque le bombardement eut cessé, les conduire à l’abri, pour qu’elles puissent se calmer. Ensuite, ce fut un défilé de personnes venant avertir les institutrices que telle enfant avait eu sa maman tuée, telle autre un membre de sa famille blessé, qu’une troisième devait se rendre chez sa tante, sa maison ayant été démolie etc. » (13 mars 1942). Le 12 avril 1942 se déroule le douzième bombardement de la ville puis le treizième dans la nuit suivante. « À partir de ce jour, nous ne sommes plus tranquilles la nuit. Je dors mal. Dès que j’entends les avions, je suis debout et s’ils se rapprochent, nous descendons les petites à la cave. À ce régime-là, nous nous fatiguons, d’autant plus que pendant la journée les alertes ne manquent pas » (13 avril 1942). Lundi 29 juin 1942, le personnel du primaire est mobilisé pour la surveillance des épreuves du certificat d’études complémentaires qui a lieu à Hazebrouck. Si le matin se passe bien, la fin d’après-midi est perturbée par l’arrivée d’avions vers 16 h 30 puis par des bombardements sur la ville. « Je tremble encore. J’ai très peur ; et puis les petites sont à la maison, Gaston au collège » (29 juin 1942). Les examens se poursuivent cependant. On apprend ensuite que la fille de Madame Vanberten (Jeannine), collègue de Denise, qui était allée jouer chez une amie, est décédée ainsi que son amie, la mère et la grand-mère de cette enfant. « Nous restons tous consternés. Nous ne songeons plus guère à l’examen. Monsieur l’inspecteur prend lui aussi sa bicyclette pour aller voir sa femme qui a eu très peur […]. À la maison, je suis incapable de m’occuper. Durant la nuit, je ne dors pas. Je pense à Madame Vanberten, à Jeannine, à Yvette qui étaient dans ma classe » (29 juin 1942). Le lendemain, mardi 30 juin, il faut cependant reprendre la classe. « Nous reparlons du bombardement dans la cour de l’école et à nouveau nous pleurons toutes » (30 juin 1942). Plus tard, elle note, le 18 octobre 1943, que « la journée de classe se passe presque complètement dans les abris ; triste rentrée. Le travail scolaire reprend ensuite à peu près normalement […]. Les alertes ne sont pas trop fréquentes, et depuis le 4 septembre, il n’y a plus de bombardements » (18 octobre 1943).
54Le calvaire des alertes multiples et des bombardements reprend cependant à partir de janvier 1944 alors que la région s’attend à une vaste offensive alliée. Le 21 janvier, un terrible bombardement touche de nouveau Hazebrouck pendant 25 minutes. Denise ne dort presque pas la nuit ; « les alertes sont de plus en plus nombreuses » (21 janvier 1944). Le 25 janvier, un nouveau bombardement touche la ville et ses environs en pleine période de classe. Après le transfert des enfants vers Bailleul, chez les grands-parents, la litanie des alertes, des bombardements et des survols de patrouilles reprend jusqu’aux événements de la libération. « Dans la nuit du dimanche ou lundi, nous restons éveillés une bonne partie de la nuit. Des quantités d’avions passent. Je regarde par la fenêtre : le ciel est éclairé de lueurs. Le matin, nous apprenons que c’est la gare de Lille-Délivrance qui a été bombardée. On parle de très nombreuses victimes […]. Dans toute la France d’ailleurs, les bombardements se multiplient » (lundi 10 avril 1944).
55Le même jour, 10 avril 1944, Denise Delmas mentionne dans son Journal les évènements d’Ascq près de Lille. « Dans la nuit du premier au deux avril, un train de soldats allemands a été, si l’on en croit le journal, victime d’un attentat. En tout cas, les Allemands sont entrés dans les maisons, se sont emparés des hommes et les ont fusillés […]. En tout, 86 tués parmi lesquels le curé et le vicaire d’Ascq et huit blessés graves » (10 avril 1944)55. Le jeudi 25 mai 1944, le quartier de la gare d’Hazebrouck est de nouveau bombardé causant de nombreuses victimes (39 civiles et 19 militaires) (jeudi 25 mai 1944). Les bombardements sont incessants56. « Il n’y a plus un endroit où l’on est tranquille (3 juin 1944) ». Le Nord et le Pas-de-Calais reçoivent à eux seuls plus de 50 % du tonnage de bombes alliées déversé sur la France lors des cinq premiers mois de l’année 194457. Pour les seuls mois d’avril et de mai 1944, les deux départements comptent plus de 2000 victimes.
56Le dimanche 4 juin 1944, Denise Delmas note dans son Journal que « depuis la fin janvier, les habitants de Dunkerque et des environs ont été obligés de quitter leur maison et de partir vers l’intérieur, soit dans le département de l’Aube et de la Côte d’Or, soit dans d’autres villes du département du Nord. Bailleul en a recueilli 6 à 700 » (4 juin 1944). Les Allemands, craignant un débarquement allié sur le littoral, ont en effet donné l’ordre d’évacuation des populations en janvier 1944. « La population est sommée de vider les lieux, à l’exception d’un certain nombre d’hommes valides dont les noms sont affichés dans les mairies […]. En trois mois, 50 000 personnes dans le Nord et 12 000 dans le Pas-de-Calais sont repliées vers la Marne, l’Aube, la Nièvre et la Côte d’Or, dans des conditions dramatiques, les réfugiés n’ayant eu le droit d’emporter que 50 kilos de bagages par personne58 ». La « zone rouge » littorale est ensuite inondée à l’eau de mer à partir du 12 avril 1944. Fin juin 1944, 14 000 hectares pour les deux départements sont ainsi sous l’eau par volonté des Allemands59.
57Au 6 juin 1944, Denise Delmas note : « les Alliés ont débarqué en France. En France ? Où ? On parle du Havre, de Cherbourg. Sur les marchés, on ne parle que de cela. Naturellement les fausses nouvelles se mêlent aux autres. On parle de débarquement à Sète, au Havre, à Cherbourg, en Hollande » (6 juin 1944)60. Dès lors les survols aériens se succèdent ainsi que les bombardements et « les mitraillades de trains et de camions (14 juin 1944) ». Le samedi 24 juin 1944, elle note : « Jusqu’à présent on compte 113 morts pour le bombardement d’Armentières, jeudi soir » (samedi 24 juin 1944). Le 24 juin, des soldats allemands passent dans les fermes de Bailleul et des environs, vers 2 heures du matin et réquisitionnent les chevaux et les chariots. Le 27 juin, Gaston et Denise Delmas vont à Hazebrouck et découvrent les nouvelles ruines causées par les derniers bombardements. « De nombreuses bombes sont tombées dans le cimetière […]. Un spectacle horrible, plusieurs tombes ayant été ouvertes par suite des bombes […]. Les Hazebrouckois sont affolés. Ils ne savent plus où aller » (27 juin). Le 4 juillet, Denise note dans son Journal que « depuis une quinzaine de jours, les Allemands emploient de nouvelles armes contre l’Angleterre : les avions sans pilote ou météores à la dynamite » (4 juillet 1944). Les bases de départ se trouvent dans le Nord et le Pas-de-Calais, ce qui fait que les avions anglais essayent de les repérer et de les détruire. Cela ne fait que renforcer les bombardements. Le 3 août, elle note que son père est revenu à la maison avec « une grande nouvelle : les troupes françaises libres ont débarqué à Nice et à Cannes […]. Le soir, on nous dit que cette nouvelle est absolument fausse » (3 août 1944). Le débarquement en Provence61 ne date en réalité que du 15 août 1944. Il faut dire que les postes de TSF ont été confisqués par les Allemands et qu’il est difficile d’avoir des nouvelles précises. Le 12 août, des nouvelles circulent qui disent que « les Américains sont à Rambouillet, à Versailles, à Paris (12 août 1944) ». Les Alliés ne sont à Paris que le 24 août 1944 avec l’entrée de la 2e DB du général Leclercq, la 4e division d’infanterie américaine y entrant le 25 août62. Le 22 août, Denise a écho du massacre d’Oradour-sur-Glane par une connaissance dont une cousine habite près de Limoges63. « Un colonel allemand ayant été tué, les Allemands ont donné l’ordre à toute la population du village de se rendre à l’église puis il y ont mis le feu. Deux mille personnes environ périrent ainsi ; ensuite, ils incendièrent le village » (22 août 1944). On sait que ce massacre eut lieu le 10 juin 1944 et fit 642 victimes.
58Dans le Nord, alors que les règlements de compte contre les collaborateurs se multiplient, les combats de la Libération64 permettent ensuite la Libération de Bailleul le 6 septembre 1944 (Journal du 6 septembre 1944). Le mardi 29 août 1944, Denise Delmas va en bicyclette à Steenvoorde pour corriger les épreuves du certificat d’études primaires et « Gaston m’accompagne car il n’aime pas me laisser aller seule sur les routes » (29 août 1944). Elle note le même jour : « nous commençons à voir partir les Allemands vers la Belgique ». Le 1er septembre, les époux Delmas apprennent que les douaniers allemands quittent Bailleul et que les soldats abandonnent leurs quartiers. Le 2 septembre, elle note que « l’avance alliée continue ». Le 3 septembre, il n’y a plus d’Allemands à Bailleul qui est libérée par l’entrée des troupes alliées le 6 septembre alors que l’on croise de longues colonnes de prisonniers allemands. « Je remercie Dieu intérieurement » note Denise alors que la ville se couvre de drapeaux français et alliés (6 septembre 1944). Dunkerque, la ville d’installation des époux Delmas au début de la guerre ne devait être libérée que bien plus tard, « la poche de Dunkerque » (une zone de 20 kilomètres sur 8, concentrant une garnison allemande de 6000 hommes), assiégée65 par les Canadiens dès le 10 septembre 1944, ne se rendant que le 9 mai 1945, après une résistance désespérée de l’Amiral Frisius.
59Dans leur repli, les troupes allemandes n’hésitent pas cependant à fusiller des civils alors que les langues se délient aussi sur le sort subi par de nombreux habitants martyrisés dans les prisons66, tel ce Monsieur Duhamel, habitant d’Hazebrouck emprisonné et longuement torturé par les SS à la prison de Loos qui ne doit sa survie qu’au choix stratégique de se faire passer pour fou (Journal du 11 septembre 1944), étant alors transféré à l’Asile d’Esquermes. Les pages ajoutées à la fin du quatrième cahier, qui s’intéressent à des faits postérieurs, datés d’avril-juin 1945, témoignent surtout du retour de déportés conduits dans les camps dans des wagons à bestiaux vers Ravensbrück (15 avril 1945 ; 6 juin 1945). « À l’hôpital de Dunkerque, se trouvent depuis plusieurs jours des déportés rapatriés qui sont dans un état lamentable […]. Lorsque l’on entend ou qu’on lit toutes les horreurs qui se sont déroulées dans les camps allemands, on est vraiment indigné de la façon dont les Américains traitent les prisonniers allemands » (6 juin 1945) note Denise Delmas ; il ne faut pas les traiter en amis, les nourrir copieusement. L’heure des comptes et de la justice doit sonner.
3. Le travail et les positionnements d’une institutrice au cœur des années noires
60Le Journal de guerre de Denise Delmas, au-delà du récit discontinu des événements guerriers vécus par la famille ou perçus par elle, permet de mieux saisir à la fois le concret du fonctionnement d’un métier en temps de guerre, ici celui d’institutrice, et « l’univers mental » de cette même institutrice qui apparaît ici profondément catholique mais aussi très opposée aux Allemands et au Régime de Vichy. Entre travail, famille, patrie et religion, se dessine un corpus d’idées dans le couple Delmas bien loin de celui de l’État français.
A) Continuer le métier malgré tout : enseigner en temps de guerre
61Si les témoignages sur le métier ne forment pas le cœur du Journal de Guerre, très centré sur la famille et sa survie et sur les événements guerriers, il n’en demeure pas moins que ce document nous livre de nombreuses informations sur la vie scolaire en temps de guerre et d’occupation, même si Denise Delmas ne commente jamais la politique scolaire du régime de Vichy, ses mesures de réforme et d’exclusion, prudence oblige.
62Il est cependant évident que la politique scolaire et universitaire du Régime de Vichy va à l’encontre des valeurs de l’école républicaine, même si certains dossiers sont gérés avec davantage de continuité qu’on ne le pense parfois par rapport aux débats de l’entre-deux-guerres, en particulier sur la formation des maîtres et sur les réformes de structures de l’école « moyenne ». L’État français met en place un régime personnel et antidémocratique fondé sur le culte du chef. Il s’agit de rompre avec la philosophie des Lumières et l’héritage révolutionnaire pour retrouver une société hiérarchisée, s’appuyant sur la religion, sur ses chefs naturels et sur la terre. Dans ce « vieil ordre nouveau67 », la renaissance de la France se fonde sur un retour idéalisé aux valeurs éternelles que sont le travail, surtout celui des campagnes, la famille et la patrie68. Le régime est aussi à la recherche de boucs-émissaires qui puissent endosser la responsabilité de la défaite et il les trouve dans « l’anti-France » que symbolisent les communistes, les francs-maçons et les juifs, et dans les enseignants qui ont trahi la patrie69. Le régime commence par « assainir et mobiliser le corps enseignant70 ». La loi du 17 juillet 1940 permet de révoquer, dans les trois mois, tout fonctionnaire paraissant être « un élément de désordre, un politicien invétéré » (« ceux qui, dans ces dernières années, ont consacré une partie de leur temps à une agitation politique contraire aux intérêts de la France et persévèrent dans leur action71 ») ou ceux qui « ne sont plus capables d’un service professionnel suffisant en raison de leur état de santé, de leur affaiblissement intellectuel ou de leur absence totale d’énergie ». Les recteurs doivent s’appuyer sur les inspecteurs d’académie et proposer des listes de noms. « Elles engagent votre responsabilité. Si j’étais amené par la suite à prendre des mesures de relèvement contre des fonctionnaires dont vous n’auriez pas signalé l’activité coupable, alors que vous ne pouviez l’ignorer, je serais obligé de considérer comme une faute grave, le fait de ne pas m’avoir renseigné72 » menace Georges Ripert dans sa circulaire du 15 novembre 1940.
63Dès le 13 août 1940, une loi porte dissolution des loges maçonniques et interdit les sociétés secrètes. Obligation est faite à tous les membres de la Fonction publique de signer une déclaration de non-appartenance à ces organisations dissoutes. Une nouvelle déclaration de non-appartenance à la franc-maçonnerie est exigée le 11 juillet 1941. À partir de juillet 1941, l’amiral Darlan et Pierre Pucheu décident de publier au Journal officiel de l’État français, la liste nominative des quelques 18 000 dignitaires des loges maçonniques. Les communistes sont aussi constamment persécutés par Vichy qui renforce les mesures prises par le gouvernement Daladier avant la défaite. Si les arrestations sont nombreuses dès 1940, la chasse aux communistes s’accentue après le 22 juin 1941 et l’attaque allemande contre l’URSS. La politique d’exclusion raciale est aussi très rapidement mise en œuvre. La loi du 22 juillet 1940 décide la révision de toutes les naturalisations intervenues depuis la loi de 1927 et ceux qui perdent la nationalité française sont immédiatement chassés de la Fonction publique. Le premier statut des juifs (30 octobre 1940) puis le second, plus discriminatoire encore (2 juin 1941), accélère « l’exclusion des juifs de la sphère politico-administrative et du domaine de l’esprit 73 ». Ces mesures heurtent les consciences républicaines. Pour le seul enseignement supérieur, selon Claude Singer, le nombre des enseignants révoqués sous Vichy est de 207 dont 126 juifs, 27 francs-maçons, 14 femmes et environ 40 opposants ou résistants74. Selon Rémy Handourtzel, environ 2500 fonctionnaires de l’enseignement primaire ont maille à partir avec le régime (épuration ou sanction pour raisons politiques ; interdiction des sociétés secrètes, mesures antijuives, etc.), sans compter les victimes des combats liés à la résistance ou au STO, ce qui représente 1 à 2 % des 130 000 fonctionnaires de l’enseignement primaire75. Vichy doit, de toute manière, prendre en compte la pénurie d’enseignants (que l’on perçoit très bien dans le Journal de guerre de Denise Delmas) alors que 10 % des maîtres sont prisonniers en Allemagne, que les promotions de nouveaux maîtres sont réduites et que les réorientations professionnelles vers d’autres secteurs mieux rémunérés sont nombreuses.
64Le « vieillard providentiel » et ses ministres successifs lancent alors une réforme du système éducatif qui doit redonner à la jeunesse le sens de l’effort, le goût du travail, l’amour de la patrie et du chef, en détruisant « l’école de tous les vices76 ». Il s’agit de restaurer l’élitisme de l’enseignement secondaire classique affaibli par la « démocratisation forcenée » de l’entre-deux-guerres, tout en rétablissant un enseignement primaire qui « réhabilite le rudiment » pour des élèves qui sont destinés à rester au village. Les programmes du primaire sont revus et les manuels scolaires sont plusieurs fois épurés. Un arrêté de Jacques Chevalier, le 3 février 1941, établit une liste des ouvrages proscrits ; d’autres suivent en décembre 1941 et en avril 1943. Les trois listes « Otto » (septembre 1940, juillet 1942 et mai 1943), rédigées par les Allemands, concernent les auteurs indésirables (Juifs, Allemands antinazis, Britanniques, Slaves) et les ouvrages jugés trop peu respectueux de l’Allemagne. La loi du 18 septembre 1940 décide la fermeture des écoles normales, ces « séminaires laïques », qui étaient devenues la bête noire de la droite radicale. Les futurs instituteurs seront recrutés sur concours à la fin de la troisième et deviendront des élèves boursiers des lycées pour se présenter au baccalauréat. C’est un peu le projet de Jean Zay mais dans un contexte idéologique totalement différent. Après le baccalauréat, ils doivent rejoindre pour un an un institut de formation professionnelle où ils effectueront divers stages77.
65C’est en même temps la revanche de l’Église78. Le ministre Jacques Chevalier, par la loi du 6 décembre 1940, fait réapparaître les devoirs envers Dieu de façon explicite dans les programmes du primaire tandis que la loi du 6 janvier 1941 fait rentrer Dieu dans l’École et décide que l’instruction religieuse peut y être donnée à titre optionnel par le prêtre dans les locaux scolaires, modifiant ainsi l’un des piliers de l’École républicaine79. La loi du 3 septembre 1940 abroge celle du 7 juillet 1904 portant suppression de l’enseignement congréganiste et des décrets du 22 et 23 février 1941 stipulent que les élèves de l’enseignement privé peuvent bénéficier d’une bourse d’étude allouée par l’État. Jérôme Carcopino, par la loi du 10 mars 1941, revient en arrière et exige que l’enseignement religieux, facultatif, soit donné en dehors des édifices scolaires. Pendant toute la période cependant, le régime multiplie les gestes en faveur de l’école libre catholique, Pétain souhaitant que l’État puisse prendre en charge une partie de son financement. Après de longues négociations, la loi du 2 novembre 1941 autorise ces subventions. L’État verse ainsi 386 millions de Francs en 1942. On assiste alors, entre 1940 et 1944, à une augmentation des effectifs scolaires de l’enseignement libre80.
66Au niveau du secondaire, les priorités ministérielles vont dans le sens d’un renforcement de l’élitisme de cet enseignement. Jérôme Carcopino, soucieux de renouer avec la tradition de la « haute culture classique », réalise en 1941 une refonte complète de l’enseignement secondaire et primaire supérieur. Hostile aux mesures de démocratisation qui ont été prises progressivement à partir de 1924, il veut préserver la filière secondaire classique, voie royale qui doit former l’élite. « Verrouiller au départ l’enseignement secondaire par un examen particulièrement sélectif, le verrouiller à nouveau par son coût et son organisation, tel est l’objectif que se propose de réaliser le ministre de l’Éducation nationale81 ». Dès la rentrée de 1940, Vichy rétablit les classes élémentaires des lycées et collèges avec leur spécificité puis le régime revient sur la gratuité des études secondaires considérée comme une mesure démagogique, supprimant la gratuité du second cycle du secondaire. Pour rendre leur prestige aux études des lycées, Vichy s’en prend aux sections modernes (la section B sans latin). Georges Ripert, dès le 30 septembre 1940, épure les lycées et collèges de leur sixième B sans latin et décide que leurs élèves seront versés dans les écoles primaires supérieures (EPS). L’enseignement classique est donc réservé aux collèges et aux lycées alors que l’enseignement moderne est relégué dans les écoles primaires supérieures (EPS). Ce n’est qu’à partir de la seconde que les lycées et collèges comporteront une section moderne. Jérôme Carcopino réforme ensuite radicalement les structures en transformant les EPS et les écoles techniques en collèges secondaires et techniques (lois et décrets du 15 août 1941). Agissant ainsi, il compte tordre le cou aux EPS, à ces extensions du primaire qui cumulent selon lui « une double médiocrité, celle d’être impropre à la fois à une véritable culture générale et à une culture professionnelle de qualité82 ». Mais la mesure prise par le secrétaire d’État à l’Éducation nationale, qui pense ainsi tourner le dos à la politique de Jean Zay, ne fait qu’accélérer l’évolution engagée, créant dans les collèges modernes, les premiers embryons de cette « école moyenne » que Jean Zay espérait. Jérôme Carcopino, en voulant restaurer la domination des humanités classiques, « fit avancer les idées qu’il combattait83 ». Ces mesures, prises pour renforcer le secondaire classique, vont en effet avoir des conséquences non désirées. Elles entraînent tout d’abord une relative démocratisation de l’enseignement secondaire qui hérite de la clientèle plus populaire des EPS. « La seconde conséquence fut, elle aussi, paradoxale. Carcopino n’entendait sans doute pas revaloriser l’enseignement primaire supérieur. Or, en intégrant les EPS au secondaire, il a, du même coup, désenclavé tout le primaire supérieur et lui a permis de déboucher sur le baccalauréat84 ».
67Cette politique scolaire du régime de Vichy va à l’encontre de l’idéologie majoritaire des enseignants qui sont très attachés aux « traditions culturelles du monde enseignant : le républicanisme, le laïcisme, le progressisme social et idéologique85 ». Dès lors, si l’on excepte les ralliements de certaines individualités, les efforts de Vichy pour rallier les instituteurs et les professeurs, sont le plus souvent vains. Ces réformes scolaires sont aussi associées à la politique plus globale du régime de Vichy et sont alors rejetées massivement. Dans le Nord et le Pas-de-Calais, au-delà de certains ralliements de façade, la fronde intellectuelle s’organise86. Toutes ces mesures d’exclusion et de réforme scolaire ne sont pas commentées ni même mentionnées par Denise Delmas dans son Journal de guerre, qui se contente de décrire le quotidien de la vie de classe en temps de guerre, même si sa bonne connaissance de l’environnement général et ses lectures nombreuses font qu’elle connaît certainement une bonne partie de ces mesures, qui sont aussi transmises dans les écoles via les inspecteurs.
68Le 12 juillet 1940, Gaston Delmas va à Lille, au rectorat, demander un emploi de professeur, ne pouvant continuer à être à la fois employé et interprète à l’hôpital d’Arras improvisé dans les bâtiments du collège de jeunes-filles, d’autant que la famille a le projet désormais bien arrêté de revenir dans le Nord, auprès des parents de Denise, à Armentières, Hazebrouck ou Bailleul. Professeur d’allemand au collège Jean Bart de Dunkerque au début de la guerre, il avait été invité par le principal, le 18 mai, ainsi que ses collègues, à partir vers la Sarthe, l’invasion-occupation apparaissant inévitable. Stoppé à Arras, vivant dans un abri avec sa famille, il avait ensuite été requis pour divers travaux de terrassement avant de travailler à l’hôpital en question.
69Il rentre le soir de Lille ayant vu « l’archiviste faisant fonction d’inspecteur d’académie » et Monsieur Uni, le secrétaire d’académie. Ils lui proposent un poste à Armentières. À Lille, il semble aussi avoir rencontré « Monsieur Mis » (12 juillet 1940) qui lui conseille de rester à Arras en allant voir l’inspecteur d’académie du Pas-de-Calais qui lui trouvera un poste et s’arrangera avec les autorités du Nord. Il s’agit ici de Léon Mis87, alors professeur de langue et littérature allemandes à la faculté des lettres de Lille. Quant à « l’inspecteur-archiviste », il s’agit de Pierre Piétresson de Saint-Aubin88, directeur des Archives départementales du Nord, et qui en effet fait fonction d’inspecteur d’académie au début de la période d’occupation. La fin de l’année scolaire 1939-1940, se passe cependant à Arras, l’inspecteur d’académie du Pas-de-Calais lui demandant de faire passer le baccalauréat du 22 au 29 juillet puis de donner quelques cours d’allemand au collège de garçons d’Arras, signes évidents du maintien d’une activité scolaire dans cette zone pourtant très éprouvée par l’invasion. « Malgré ma peine [il vient de perdre sa grand-mère], j’ai dû m’occuper de ma future affectation. À nouveau, je me suis heurté à la froideur administrative. Ces gens-là ont un casier ou une horloge à la place du cœur » (13 juillet 1940). Tout au long de la guerre et de l’occupation, le recteur Paul Duez, aussi doyen de la faculté de droit de Lille, fait en sorte que les activités scolaires et universitaires soient maintenues malgré les difficultés, signe de la survie de la culture française, moyen aussi de préparer l’avenir et de préserver les locaux, les personnels, les grands élèves et les étudiants de réquisitions assurées89. Le recteur Duez doit certes transmettre les consignes scolaires et universitaires du régime de Vichy et les appliquer mais il use de lenteur et de stratagèmes multiples pour en réduire l’impact dès qu’il le peut.
70Gaston Delmas retourne le 19 juillet 1940 à l’Académie et rencontre l’inspecteur d’académie et le secrétaire général, Monsieur Uni. Il est couvert de reproches. « Gaston aurait dû réintégrer le Nord plus vite. Il a eu tort de proposer ses services à Arras alors qu’à Armentières il n’y a pas de professeur d’allemand pour faire passer le bac. Lorsque Gaston me nomme [son épouse, Denise], la fureur de Monsieur le secrétaire augmente encore. Tous deux nous sommes traités de tire-au-flanc. Gaston donne les raisons qui nous ont obligés à prolonger notre séjour à Arras : le mauvais état de santé des enfants, la maladie et la mort de grand’mère » (19 juillet). Un accord est trouvé. Gaston reste à Arras jusqu’à la fin de l’année scolaire 1939-1940 puis doit gagner Armentières. Les vacances dans le Pas-de-Calais sont fixées au 3 août 1940.
71Pour Denise Delmas, la situation est plus complexe encore car le 18 mai 1940, elle a quitté son poste d’institutrice à Coudekerque-Branche sans autorisation réelle de ses supérieurs, devant l’avancée allemande, pour mettre en sûreté sa famille. Elle n’enseigne plus du 18 mai au 6 août 1940, date de son retour dans une école à Bailleul. Le lundi 5 août 1940, alors que la famille est en transit entre Arras et Bailleul, Denise en profite pour aller à l’Académie demander sa nomination pour Bailleul. Le 6 août 1940, elle reprend donc ses enseignements à l’école primaire de Bailleul alors que Gaston enseigne au collège d’Armentières et fait la route à vélo matin et soir.
72« Le professeur d’allemand du collège d’Armentières étant rentré, Gaston obtient le poste de professeur d’allemand au collège des Flandres à Hazebrouck » (1er septembre 1940). Il ne peut continuer à faire l’aller-retour dans la journée, la distance étant cette fois trop grande avec Bailleul (15 kilomètres) et Denise demande donc à l’inspecteur un poste à Hazebrouck elle aussi avec prise de fonction le 7 octobre 1940. Sa directrice, Mademoiselle Vandermeersch lui apprend le 6 octobre, qu’elle va être chargé du cours complémentaire : « cela ne m’enchante guère : depuis ma sortie de l’école normale, je n’ai enseigné que dans des cours préparatoires, élémentaires et moyens ; il me faudra beaucoup travailler pour me remettre au courant » (6 octobre 1940). C’est ce qu’elle fait cependant, ce qui explique aussi les silences dans le Journal de guerre pour une assez longue période. C’est le poste qu’elle occupe jusqu’à la fin de la guerre.
73Avec les bombardements nombreux sur la ville d’Hazebrouck, qui menacent en permanence la vie des habitants, l’ambiance n’est pas au travail scolaire serein et l’institutrice le reconnaît bien volontiers. Le lundi 23 juin 1941, elle note : « Nous apprenons que les bombardements de la veille ont fait 11 tués. À l’école, le nombre d’élèves est restreint. Nous travaillons un peu. L’après-midi, je pars avec mes élèves vers le bois des Huit-Rues. Nous nous arrêtons lorsque nous trouvons une haie à l’ombre de laquelle nous nous reposons et nous lisons. À cinq heures moins cinq, nous sommes de retour au Musée [lieu où est abritée l’école de Denise] et chacune se hâte vers sa maison » (23 juin 1941). Le 25 juin, après un second bombardement anglais sur la ville, elle relève : « après un bien frugal repas, car notre appétit était coupé, nous nous rendons à notre travail. Malgré tout, il y a encore des élèves ; inutile de dire que nous n’avons guère envie de travailler. Nous réunissons tous les élèves (j’en ai une seule) dans une partie du Musée et nous parlons du bombardement pendant que les enfants cousent ou lisent » (25 juin 1941). Face à la multiplication des alertes et des bombardements (le quatrième sur Hazebrouck, le 7 juillet 1941), « les élèves ne reviennent plus à l’école. Pour nous, l’année scolaire est terminée bien qu’à Paris et à Lille on nous dise de continuer la classe comme par le passé », les fonctionnaires étant payés pour faire leur travail. Un instituteur du Nouveau Monde dont l’école est occupée par les Allemands fait classe dans un bâtiment en face de la gare. Ayant vu l’inspecteur deux jours après le premier bombardement, il lui demande s’il n’est pas possible de licencier l’école étant donné la proximité de la gare. M. l’inspecteur répondit : « en cas de bombardement, vous ferez du plat ventre dans le jardin » (mardi 8 juillet 1941) ; le journal, on l’aura compris, est très critique envers le personnel administratif de l’académie (recteur, secrétaire d’académie, inspecteurs primaires) qui tente systématiquement de maintenir en vie l’activité scolaire.
74Prise par la rentrée et son travail familial, Denise Delmas n’écrit rien dans son Journal du 2 octobre 1941 au 4 janvier 1942. Elle reprend la plume le 4 janvier après un trimestre et tente de résumer les événements importants. Elle note :
Le 3 octobre, il nous fallut reprendre le chemin d’Hazebrouck pour la rentrée des classes. Gaston et moi partîmes en bicyclette, laissant les enfants en Bailleul […]. Parmi les élèves, beaucoup d’absentes, bien des enfants restant à la campagne par crainte des bombardements. Au cours complémentaire, les effectifs des classes avaient bien diminué par suite du départ de plusieurs élèves au collège des Flandres, les nouvelles lois scolaires faisant craindre aux parents que leurs enfants n’arrivent plus à aucun résultat dans les cours complémentaires. Malgré tout, on se mit courageusement au travail comme les autres années, travail interrompu parfois par les alertes (récit du 3 octobre 1941).
75Denise Delmas fait ici allusion à la réforme Carcopino du 15 août 1941 qui transforme des écoles primaires supérieures en collèges modernes, les cours complémentaires n’étant pas intégrés dans la loi et laissés à leur sort, sans certitudes aucunes sur leur devenir. Le mercredi soir et le samedi soir, les époux Delmas rentrent à vélo à Bailleul voir les enfants qui sont ensuite ramenés à Hazebrouck le 17 octobre 1941 pour reconstituer le cocon familial malgré les risques de bombardements.
76On perçoit à partir de la rentrée d’octobre 1941, un appesantissement progressif des prérogatives du Ministère vichyssois, de sa propagande et une affirmation plus forte de sa volonté de réforme scolaire qui commence à se faire sentir dans le Nord. Cela correspond aussi, nous l’avons vu, à l’époque où l’isolement des deux départements du Nord et du Pas-de-Calais, rattachés au Commandement allemand de Bruxelles, commence à se fissurer. Denise note dans la synthèse qui couvre la période allant d’octobre à décembre 1941, que :
À l’école, l’action du gouvernement de Vichy augmentait aussi. Nous avions cru d’abord que l’on nous demanderait de prêter serment de fidélité au Maréchal Pétain mais heureusement cela ne se fit pas. Mais dès les premiers jours, nous reçûmes des portraits du Maréchal à installer dans toutes les salles de classe, un appel du Maréchal à la Jeunesse, etc. Une collecte fut organisée pour le « Secours national ». L’argent obtenu devait secourir les prisonniers, cela était très bien mais ce qui l’était moins, c’est que l’établissement scolaire qui recueillait 500 Francs obtenait une photo du Maréchal (une de plus !) ; pour 1500 francs, une autre. Il fallut vendre aussi quelques semaines plus tard des vignettes (à l’effigie du Maréchal) pour le Secours national ; puis en décembre, les élèves furent obligés d’écrire au Maréchal, pour lui dire qu’ils avaient entendu son appel. Texte du devoir (lundi 15 décembre : Vous écrivez au Maréchal pour lui dire que vous avez entendu son appel et que vous avez fait tous vos efforts (précisez lesquels) pour qu’il soit content de vous. Dites-lui en toute sincérité les résultats auxquels vous pensez être parvenu et qu’il peut, pour l’avenir, compter sur votre loyauté. Lorsque je donnais le texte du devoir, ce fut une protestation générale comme dans presque toutes les classes d’ailleurs. Enfin, il fallut s’exécuter et choisir un devoir parmi ceux de chaque classe. Beaucoup de devoirs n’auraient pu être envoyés : certains déclarant que le Maréchal ne pouvait exiger des autres la loyauté, puisqu’il ne possédait pas cette qualité lui-même, etc. […]. On nous demanda aussi de réunir tous les enfants dans des écoles sans distinction, le 28 décembre pour « l’Arbre de Noël du Maréchal ». Des coquilles et du chocolat leur seraient distribués (Journal de Guerre, synthèse d’octobre à décembre 1941).
77Toutes ces actions, qui relèvent de la propagande maréchaliste90 sont menées en traînant les pieds par la plupart des enseignants mais sont menées quand même car elles sont publiques ou semi-publiques et il est assez facile de repérer les éventuels absents, d’évaluer le faible zèle mis à récolter l’argent demandé, de venir vérifier si le portrait est bien dans la classe. Ce loyalisme de façade, sauf exceptions qui existent également, ne signifie pas un ralliement à la politique scolaire et plus largement à la politique générale de Vichy91. À de nombreuses reprises, les autorités se plaignent de ne pas voir le portrait en évidence dans la salle de classe ou de son absence. Il est parfois derrière un des pans du tableau ou dans un coin de la salle et on ne le met en évidence que lorsque l’inspecteur arrive. Denise Delmas note encore le 16 décembre 1942 : « En cette fin de trimestre, le travail ne manque pas. Toutes les compositions doivent être faites en trois semaines pour que les bulletins soient rendus avant la Noël. De plus, nous avons reçu une circulaire du ministère demandant d’organiser une vente au profit de l’arbre de Noël. Il faudra vendre des objets confectionnés par les élèves. Cette vente aura lieu le dimanche 20 décembre et nous recevons la circulaire le 8. Nous ne savons guère ce que nous allons faire. Enfin, avec des canevas, quelques morceaux d’étoffe, un peu de coton à broder, nous réussissons à fabriquer des pelotes à épingles, des napperons, des poupées mais ces séances de couture le soir me fatiguent plus que la classe ordinaire » (16 décembre 1942).
78Les bombardements nombreux de la ville d’Hazebrouck mettent à mal les locaux scolaires. Pour la rentrée des vacances de Pâques 1942, Denise relève le 13 avril : « nous commençons la classe dans les baraquements. Ils sont bien aménagés, plâtrés, couverts de tuiles ; mais il y fait bien froid. Le plâtre est tout humide et le vent souffle bien. Marguerite et Paule ne peuvent venir car il n’y a pas encore de place pour elles » (13 avril 1942). L’inquiétude est permanente : « quand nous entendons les avions, nous ne pouvons continuer à travailler : toutes les élèves écoutent les bruits des moteurs, les visages de certaines se décomposent ; quelques-unes se mettent sous leur table. Moi-même, je me sens pâlir et je suis incapable de réprimer un tremblement » (13 avril 1942). En juin 1942, Denise Delmas mentionne le passage des examens du DEPP (diplôme d’études primaires préparatoires) ; « huit de mes élèves s’y présentent ». Il s’agit en fait d’un diplôme fondé par le Régime de Vichy au moment de sa réforme des structures de l’enseignement en août 1941. C’est un examen nouveau fondé par Jérôme Carcopino92 par la loi du 15 août 1941 et l’arrêté du 18 août 1941, qui se passe à l’âge de onze ans, à la fin du premier cycle du primaire (en CM2 dirait-on aujourd’hui), après cinq ans d’école. Il a pour but de décider de ceux qui peuvent poursuivre ensuite leurs études et se diriger vers les cours complémentaires. Denise, pour mieux préparer ses élèves, fait une heure d’étude après la classe du soir. Après les épreuves du 10 et 11 juin, les résultats le 12 juin 1942 sont très bons pour ses élèves : « toutes mes élèves sont reçues » (12 juin 1942). Elle enchaîne ensuite sur les épreuves du certificat d’études93 qui sont fixées au 22 juin et où elle a deux candidates. « Elles ont travaillé régulièrement toute l’année. J’aimerais qu’elles ne quittent pas l’école sans leur CEP. Je les prends à la maison un peu après la classe et un peu le jeudi » (12 juin 1942). Le 23 juin, les deux élèves sont reçues. Le travail scolaire avec ses cours et ses examens continue donc malgré tout. Plus tard, elle note, le 18 octobre 1943, que « la journée de classe se passe presque complètement dans les abris ; triste rentrée ». Le travail scolaire reprend ensuite à peu près normalement. « Mon travail est moins pénible cette année, les élèves du second cycle étant partagées en deux classes. Le premier trimestre est vite passé ; les alertes ne sont pas trop fréquentes, et depuis le 4 septembre, il n’y a plus de bombardements » (18 octobre 1943). Les choses se gâtent cependant de nouveau à partir de janvier 1944 avec la reprise des bombardements sur la ville et ses environs, le 21 puis le 25 janvier. L’inspecteur primaire vient dans les écoles et exige qu’elles fonctionnent à mi-temps, sauf le cours complémentaire. « Chaque maîtresse doit faire classe une semaine le matin, puis la semaine suivante l’après-midi ». Le 28 janvier commencent les classes de mi-temps.
Les emplois du temps sont changés. Dans ma classe, je supprime le dessin, l’écriture, la législation pratique, la lecture, la récitation, le chant ; les cartes sont faites à la maison. Malgré ces suppressions, le temps manque pour faire convenablement les matières essentielles les trois heures de classe de la journée étant coupées par des séjours plus ou moins longs dans les abris, une demi-heure, une heure ou deux parfois. Lorsque les enfants reviennent des abris ; elles sont excitées ; on a peine à retenir leur attention. Dès que l’on entend un bruit d’auto qui monte la côte, tout le monde écoute. Le travail dans ces conditions ne peut être bon (28 janvier 1944).
79Face à la menace de combats et de bombardements massifs qu’on lie à la possibilité d’un débarquement allié prochain, Denise et Gaston apprennent dans le journal que « toutes les écoles du Nord sont fermées à la date du 15 mai 1944, décret applicable immédiatement. Dans le Pas-de-Calais, les écoles sont fermées dans les villes bombardées ». Les enseignants et les familles n’étant pas au courant, les classes sont ouvertes quand même le lundi 15 mai matin. Denise a toujours ses neuf élèves qui sont candidates au CEP, quatre autres ayant quitté Hazebrouck. « Les élèves du cours complémentaire continuent à venir régulièrement, sauf quelques-unes qui ont quitté Hazebrouck » (15 mai 1944). L’ordre de l’inspecteur est réaffirmé juste avant midi et il faut dès lors renvoyer les élèves chez elles. Ce ne sont pas les vacances pour autant « puisque l’autorité académique a jugé bon de ne pas nous donner de vacances. Nous devons rester à notre poste et pour nous y obliger, on nous fait signer trois fois par semaine. Nous ne sommes d’aucune utilité à Hazebrouck mais malgré tout, il nous faut y rester ou tout du moins aller signer » (11 août 1944). Une collègue, choquée par le bombardement du 24 juin est partie rejoindre son fils malgré le refus de sa demande de congé et elle a reçu un blâme avec retenue du salaire jusqu’en octobre, note Denise outrée. Le 21 août 1944, Denise surveille les épreuves du diplôme d’études primaires préparatoires à Bailleul et corrige le lendemain à Hondeghem tandis que Gaston est à Hazebrouck pour surveiller les candidats du baccalauréat (22 août 1944). Le lundi 28 août 1944, Denise Delmas surveille encore les épreuves du certificat d’études primaires à Bailleul et le mardi 29 août 1944, elle va à Steenvoorde corriger les copies, son mari l’accompagne pour plus de sécurité. On voit bien ici que l’École maintient ses activités presque jusqu’au bout, malgré les risques et les bombardements, signe évident que l’activité scolaire revêt durant cette période un sens patriotique majeur. Elle est aussi marquée par les interventions réformatrices du régime de Vichy et par sa propagande mais le Journal de guerre de Denise Delmas montre un degré presque zéro du ralliement à ces dimensions en dehors des actions devenues obligatoires (Arbre de Noël, collectes diverses etc.). L’École est bien, le plus souvent, un môle de résistance aux projets de l’État français.
B) Le repli sur la cellule familiale et l’importance de la foi religieuse
80On perçoit presque dans toutes les pages du Journal de Denise Delmas, que la cellule de vie fondamentale qui permet l’espoir et la survie au cours de ces années noires, est bien la famille qui se compose de deux cercles successifs. Il y a le couple et ses deux enfants, très uni et prioritaire, les décisions principales étant toujours prises en fonction de l’intérêt immédiat des deux fillettes (la tentative d’exode ; le retour à Bailleul puis à Hazebrouck ; leur transfert temporaire chez les grands-parents à Bailleul, etc.). Le second cercle est aussi très proche et comprend la mère et le père de Denise à Bailleul ainsi que ses trois sœurs. L’union sacrée règne dans ce groupe pour survivre à la guerre et à l’occupation, la solidarité étant permanente entre les membres de la famille. Le 12 novembre 1942, Gaston se rend à Bailleul chez ses beaux-parents et annonce que « Marguerite et Paule auront dans quelques mois un petit frère ou une petite sœur » (12 novembre 1942). Mais la fatigue de ces années de guerre et le stress lié aux bombardements font que Denise doit être hospitalisée et subir un curetage à l’hôpital d’Hazebrouck (17 décembre, 21 décembre 1942). Elle sort de l’hôpital le 24 décembre et passe Noël à la maison avec Gaston, les filles étant à Bailleul.
81Le Journal est également intéressant parce qu’il décrit les comportements et « l’univers mental » pour reprendre le terme de Marc Bloch, d’une famille catholique pratiquante. Bien que formée au sein des séminaires laïcs que sont les écoles normales depuis 1882 avec leur cours de morale assez fortement laïcistes (d’où peut-être le « médiocre » de l’avis sur ses études en morale et pédagogie lors de sa formation normalienne), Denise Delmas est très croyante, tout comme son mari, Gaston, et ils élèvent leurs deux filles dans les mêmes croyances. Lors du récit de la période très dure du 20 au 23 mai 1940 où ils sont reclus dans l’abri arrageois, elle note : « Quelles inquiétudes ! Quelles souffrances durant ces cinq jours ! Mais nous avons encore le bonheur d’être ensemble et le réconfort de la prière ; Comment ne pas penser à la mort quand à tout moment elle peut fondre sur vous. Nous y songeons et nous prions. Quelle meilleure occupation trouver pendant ces longues heures d’inactivité ? Je fais prier Marguerite surtout pendant que Gaston va sous les bombardements s’occuper du ravitaillement et du sauvetage des blessés de l’hôpital Saint-Jean ». Le 19 juin, face à la nouvelle de la prise de Paris, sans combat, par les Allemands, Denise relève : « La France entière va-t-elle être envahie ? Malgré tout, nous conservons un peu d’espoir. Dieu peut toujours nous sauver. Le méritons-nous ? » (19 juin). Le samedi 22 juin, jour de la signature de l’Armistice – mais Denise ne le sait pas encore – la famille commence à Arras une « neuvaine à Notre-Dame de Lourdes. La messe est dite par Monseigneur Dutoit en l’église Notre-Dame des Ardents. Comme nous prions bien durant toute cette neuvaine pour le salut de la France et aussi pour que la Vierge nous protège durant cette guerre » (22 juin 1940). Le dimanche 30 juin, quand s’achève la neuvaine, le salut de clôture est célébré par Monseigneur Dutoit qui « prononce une allocution exhortant le peuple français à la prière, au redressement moral ». Quelques Allemands sont dans l’assistance note Denise. Dans la maison de Monsieur Delplace à Arras, la famille emprunte de nombreux livres dans sa bibliothèque. « Elle renferme beaucoup de vies de saints, de biographies de papes, d’hommes illustres, de livres sur la région du Nord et sur Arras. J’ai commencé en arrivant L’histoire critique des évènements de Lourdes. Apparitions et guérisons par l’abbé Bertin professeur à l’Institut catholique de Paris ». L’ouvrage intéresse Denise car le prélat y réfute, selon elle, toutes les objections qui sont faites par les sceptiques et les scientifiques sur l’existence des miracles (1er-6 juillet 1940). Denise signale que « de journaux, nous n’en lisons plus. Nous avons été tellement écœurés de voir que des journaux français se mettaient à la solde de l’Allemagne pour exciter la population française contre l’Angleterre que nous avons décidé de ne plus en acheter » (28 juillet 1940) mais Denise pense que « le venin, jour après jour produira son effet ». Dès lors, la famille lit les livres de la bibliothèque de M. Delplace, en particulier la vie du saint curé d’Ars, celle de saint Vincent de Paul ou celle du père de Foucauld (28 juillet 1940).
82Revenue en Flandre, la famille participe depuis Bailleul à la neuvaine de Notre-Dame de Lourdes. Le 5 septembre 1941 au soir, ils participent à une procession aux flambeaux dans l’église. Le dimanche 7 septembre 1941, à la messe, « Monsieur le doyen lit en chaire la fin de la lettre des cardinaux et évêques de France. À côté de bonnes choses, il y a cet assentiment donné à la politique du Maréchal. On nous parle de loyalisme envers le chef de l’État, mais les cardinaux déclarent ne pas faire de politique. Alors !! » (7 septembre 1941). Une note rédigée par Gaston Delmas et conservée dans le cahier à la date du 7 septembre 1941 évoque également le mandement des cardinaux et évêques de France puis revient sur le choc de la défaite de mai-juin 1940 : « La France vaincue, plus de gouvernement, plus d’administration, etc. sentiment de chaos général ». L’espoir mis dans le Maréchal est très vite dissipé chez Gaston Delmas qui dénonce le gouvernement de Vichy : « c’est de l’hitlérisme traduit en français ». Les 13, 14 et 15 septembre, Denise Delmas intègre des coupures du Grand Écho du Nord dans son journal qui traitent du positionnement de pays étrangers et de leurs Églises face au national-socialisme (discours du docteur Tiso, chef de l’État Slovaque qui insiste sur le fait que le national-socialisme est compatible avec les encycliques papales ; adresse des évêques ukrainiens au Führer pour le remercier de combattre le bolchevisme ; condamnation à mort de deux communistes ; extrait d’interview de Pierre Laval qui prône la réconciliation entre le peuple français et le peuple allemand ; déclaration du préfet Carles de Lille qui remercie « la providence » d’avoir placé le Maréchal Pétain à la tête de la France). Denise n’est pas dupe de ces textes de propagande. Elle note au dimanche 14 septembre que le commentaire du curé sur l’Évangile ne lui a pas plu qui signalait que le Christ a fait un miracle l’an dernier en arrêtant le cortège de malheurs. Elle note rageusement :
Nous nous refusons à donner le nom de miracle à cette cessation des hostilités, à cette paix séparée. D’ailleurs la guerre n’est pas terminée […]. Le Maréchal Pétain a fait combattre des Français en Syrie ; des légionnaires antibolchevistes combattent aux côtés de l’Allemagne. Où les Français combattront-ils encore ? N’arrivera-t-on pas à une alliance militaire avec l’Allemagne ? Le clergé ne devrait pas aborder de telles questions et il faudrait que chacun puisse se rendre à l’église sans avoir l’esprit troublé continuellement (14 septembre 1941).
83Le message est clair et si la famille Delmas reste fidèle à ses croyances, plus que jamais dans l’épreuve, elle se tient à distance du clergé et de ses autorités ralliées à Vichy. Au jeudi 2 octobre 1941, Denise Delmas cite un extrait du Grand Écho du Nord du 1er octobre qui reprend les propos du nouvel évêque de Cahors, Monseigneur Paul Chevrier qui s’en prend aux « traîtres gaullistes ». Pendant les vacances de la Pentecôte 1942, Marguerite reçoit deux livres en cadeau de Madame Gokelaere, un petit catéchisme illustré et La Miche de pain, un recueil de petites brochures paraissant chaque semaine, sorte de catéchisme également, une page sur deux étant occupée par des gravures (21 mai-vacances de la pentecôte 1942). « La vie du Christ l’a beaucoup émue […]. Marguerite fait des efforts pour devenir meilleure. Elle sait que lorsqu’elle est vilaine, elle fait de la peine à Jésus » (idem). Le quatrième et dernier cahier (août 1942-juin 1945) s’ouvre par une page sur « Lourdes 1942 » qui témoigne du départ en pèlerinage de la famille à partir du 30 août 1942 vers la ville sainte des catholiques. Le trajet en train passe par Lille, Paris puis Toulouse et le logement est pris à l’hôtel du Berry.
Nous laissons nos paquets et nous courons jusqu’à l’église paroissiale ; elle est vide. Toujours courant, nous nous dirigeons vers la grotte. Peine perdue, il n’y a plus de messe, la dernière est dite à 11 h 30. Nous allons nous agenouiller au pied de la grotte. Notre émotion est intense. La première fois que j’y suis venue en 1935, j’étais certes bien heureuse. Mais aujourd’hui, je songe à ces trois années de guerre, à toutes les souffrances, toutes les angoisses que nous avons supportées. Combien de fois durant ces tristes journées passées à Dunkerque, à Arras, Hazebrouck, n’avons-nous pas songé à Lourdes comme un lieu idéal de paix temporelle et spirituelle ? (30 août 1942).
84L’après-midi, la famille assiste à la procession du Saint-sacrement et fait le chemin de croix. Le lendemain, 31 août, « nous commençons notre neuvaine à Notre-Dame de Lourdes : confession à la crypte, messe et communion. Gaston se rend à l’église dès mon retour. Après le déjeuner nous allons à la grotte avec les enfants » (31 août 1942). On perçoit ici cette soif de pratique religieuse et de spiritualité de la famille Delmas et le lien très étroit qui existe avec la foi catholique et ses préceptes. On a également ici un exemple très concret de l’ouverture de la frontière qui jusqu’à la fin 1941, empêchait les déplacements entre la Zone interdite et le reste de la France. L’année suivante, en août 1943, la famille prend de nouveau le chemin de Lourdes. « Marguerite et Paule ne sont pas enchantées de partir. Elles préfèreraient rester à Bailleul » (10 août 1943).
À l’ancienne ligne de démarcation, à Vierzon, un officier allemand vient vérifier les cartes d’identité. Il ne faut plus de laissez-passer, mais les cartes d’identité doivent être validées, porter un timbre de 1943. Dans le compartiment en face duquel nous nous trouvons [ils sont dans le couloir par manque de place en troisième classe], trois personnes n’ont pas leur carte d’identité en règle ; elles sont obligées de descendre et nous cèdent leur place. De cette façon, le reste de la nuit se passe bien. Les enfants dorment et nous sommeillons un peu (11 août 1943).
85La famille loge chez un cousin de Gaston à Toulouse puis arrive à Lourdes le 14 août ; le train est bondé. « Nous arrivons et bientôt nous allons nous agenouiller devant la grotte et remercier la sainte Vierge » (14 août 1943). Au dimanche 15 août, Denise Delmas note : « belle fête de l’Assomption ! Communion. Messe pontificale. Procession du Saint-Sacrement. Le soir : chapelet, procession avec quelques flambeaux devant la basilique illuminée. Enfin, après la procession, tous groupés sur l’esplanade et devant le Rosaire, nous chantons le Credo » (15 août 1943). La vie est chère cependant et le rationnement existe aussi. Des clients de l’hôtel (un groupe de 25 jeunes filles avec deux religieuses, un prêtre et un fermier comme encadrants) font bonne chair en permanence et laissent beaucoup de restes dans leurs assiettes. Il reste du vin, de la viande, du pain alors que la famille Delmas ne peut se payer que de l’eau et le repas de base. « Tout cela nous révolte un peu, Gaston et moi, car les enfants qui voient passer ces bons plats nous demandent pourquoi nous ne mangeons pas la même chose que les autres » (15 août 1943). Pendant leur séjour, ils écoutent Monseigneur Gerlier (cardinal de Lyon) lors d’une messe pontificale et réussissent à le prendre en photographie. « Nous pouvons nous approcher, baiser sa bague. Paternellement, son Éminence met les mains sur la tête de Marguerite et Paule, demande si elles sont sages, laquelle commande. Nous lui répondons car les enfants sont un peu intimidées » (15 août 1943). La famille se promène dans les environs, va souvent au bord du Gave. « Les enfants en maillot de bain y jouent sur le bord. Gaston se baigne aussi avec eux. Nous visitons aussi la ville, les deux cimetières, l’ancien où se trouve la tombe des parents de Bernadette et le nouveau où sont enterrés beaucoup d’expulsés d’Alsace et de Lorraine » (idem). « Après le souper, nous allons à la Grotte réciter le chapelet puis nous nous couchons ». « Durant notre séjour à Lourdes, les petites ont bien prié. Tous les jours, nous allons avec elles jusqu’à la grotte ou la Basilique du Rosaire ; nous avons fait plusieurs fois le chemin de croix. Lorsque nous avons appris la mort de parrain, Marguerite et Paule ont voulu monter à genou avec nous la Scala Sancta. Le soir, elles veulent absolument aller à la récitation du chapelet, même lorsqu’elles sont fatiguées par leur promenade de l’après-midi ; elles prient bien » (idem). Le départ de Lourdes s’opère le 11 septembre, presque un mois plus tard.
86Sans entrer dans la résistance active, la famille catholique des Delmas rejette immédiatement le Régime de Vichy et sa Révolution nationale, critiquant le positionnement des autorités religieuses de l’époque, restées souvent très légalistes pour le moins, envers le régime94. Les positions de la famille Delmas confirment, en même temps que la pluralité des positions idéologiques du monde catholique dans ces années noires et l’existence bien réelle d’un refus clair et net de la part de certains catholiques de l’occupation allemande et de la collaboration du Régime de Vichy95, un « renouveau de ferveur s’exprimant à travers la religion populaire96 », les pèlerinages et les processions mais aussi les prières quotidiennes. Si dans le Journal de guerre de Denise Delmas, la figure de Monseigneur Eugène Dutoit, évêque d’Arras, apparaît au début de la guerre, lorsqu’ils sont en exode à Arras, ses prises de positions ultérieures, très maréchalistes, très anti-alliés et anti-résistantes, ne sont pas évoquées97, pas plus que n’est évoquée la figure du cardinal Achille Liénart à Lille98 ainsi que son positionnement très loyaliste face au Régime de Vichy. On sait que le cardinal a des déclarations pour le moins ambiguës en ce qui concerne l’attitude à avoir face au service du travail obligatoire, lors de la veillée de prière en l’église Saint-Martin le 15 mars 1943 puis lors de précisions données le dimanche 21 mars en l’église Saint-Maurice de Lille. Il y dénonce alors l’usage calomnieux fait de ses paroles du 15 mars dans la presse, propos simplifiés sous la formule : « Acceptons le STO ; il y aurait lâcheté à se dérober »99. À Saint-Maurice, il signale qu’il n’a jamais dit que le STO était un devoir patriotique contre le péril bolchévique. Le cardinal déclare alors que le STO, étant « une exigence qui dépassait la limite de nos justes obligations, on pouvait s’y dérober sans péché ». Il ne faut pas cependant se dérober par égoïsme personnel et laisser partir à sa place d’autres, plus faibles ; ceux qui partent doivent le faire avec un vrai « souci apostolique ». Le cardinal demeure fidèle au Maréchal et loyal envers le Régime. Tous ces éléments sont absents du Journal même si, à mots couverts, Denise Delmas dénonce à plusieurs reprises la hiérarchie catholique qui ne doit pas se mêler de politique. Le catholicisme de la famille Delmas est un catholicisme social, profondément teinté d’humanisme, marqué par l’idéal de dialogue entre les peuples et les religions et par la solidarité envers les autres, en particulier les plus démunis. Ces idéaux ne sont pas compatibles avec le « nouveau » Régime, ses valeurs et sa politique d’exclusion.
C) Un regard critique sur la défaite et sur le régime de Vichy
87Si le Journal ne peut exposer dans le détail le positionnement individuel de Denise et de Gaston Delmas, par mesure de précaution, une perquisition au domicile pouvant être opérée par la police allemande ou française souvent à la recherche d’opposants – en particulier d’ailleurs dans le milieu enseignant – on devine cependant dans de nombreuses pages leur regard critique sur le régime en place.
88La défaite de mai-juin 1940 n’est pas comprise ou tout du moins interroge, comme elle interroge l’historien Marc Bloch qui rédige L’étrange défaite100 en 1940. Dès le 26-30 mai, Denise relève, en voyant survoler la ville d’Arras en permanence par de gros bombardiers : « nous comprenons pourquoi leur avance a été si rapide : leur supériorité en aviation est écrasante. Alors que durant les cinq jours passés à Arras avec les Anglais et les Français, nous n’avons pas vu un seul avion allié, nous voyons maintenant 100, 120 avions allemands dans une journée. Les soldats doivent être paralysés lorsqu’ils voient évoluer si près d’eux ces mastodontes venus pour les bombarder ou les mitrailler » (26-30 mai). Le 24 mai déjà, elle notait que nombre de personnes présentes dans l’abri ne croyaient pas à la présence à Arras des Allemands. « Nous ne doutons pas de la victoire de la France. On nous a tellement répété que nous étions prêts, que nous nous disions : “sans doute les Allemands remportent maintenant de grands succès, mais cela ne durera pas. Depuis deux ans, on savait que la guerre se déchaînerait un jour ou l’autre et on a préparé, fabriqué les armes nécessaires. Il n’est pas possible que la France subisse une défaite” (24 mai 1940) ». Le 19 juin, le fait que les Allemands soient aux portes de Paris est pris pour un bobard (19 juin) même si la TSF confirme bien que Paris est déclarée ville ouverte. Les Allemands vont donc occuper Paris et « défiler sous l’Arc de triomphe » (19 juin). « La France entière va-t-elle être envahie ? Malgré tout nous conservons un peu d’espoir. Dieu peut toujours nous sauver. Le méritons-nous ? » (19 juin). Denise ne sait pas que les troupes allemandes sont à Paris depuis le 14 juin.
89Le dimanche 23 juin, Denise Delmas note : « Depuis plusieurs jours, on parle d’armistice conclu avec l’Allemagne et l’Italie. Nous avons pensé d’abord que ce n’était pas possible ; Gaston me disait : “nous ne pouvons pas signer un armistice séparé, nous sommes alliés aux Anglais. Nous ne pouvons terminer la guerre sans eux” (23 juin 1940) ». Et pourtant, il faut se rendre à l’évidence : « les Allemands ont dit à Gaston, qu’Hitler en personne se trouvait à Rethondes pour les négociations. Ainsi, dans la forêt de Compiègne où fut signé l’armistice en 1918, sera signé maintenant l’armistice qui met fin à la guerre pour la France avec l’Allemagne et avec l’Italie, celle-ci qui a eu la lâcheté d’attendre le moment où notre défaite était sûre pour nous attaquer » (23 juin 1940). Le samedi 22 juin Denise a d’ailleurs entendu des soldats allemands jouer de la musique et comprend que c’était pour fêter l’armistice. Elle note au 25 juin : « cette fois la nouvelle est certaine. L’armistice a été signé par le Maréchal Pétain. Pour le moment, c’est tout ce que nous pouvons savoir ». (Journal du mardi 25 juin avec « signature de l’armistice » en mention marginale). Denise fait ici une erreur de date, l’armistice étant signé le 22 juin 1940 et non le 25 à Rethondes, même si c’est bien le 25 que ses clauses entrent en vigueur. Le 27 juin, elle achète un journal qui expose les conditions d’armistice, insistant sur le fait qu’une moitié du territoire national sera occupée par les armées allemandes pour sauvegarder les intérêts du Reich. « Des personnes parlent de l’occupation du Nord et du Pas-de-Calais pendant dix ans » (27 juin 1940). Ce qui choque les époux Delmas, c’est que « tout notre matériel de guerre, notre marine, nos avions, vont tomber entre les mains des Allemands. Nous ne pouvons comprendre que le Maréchal Pétain avec sa belle conduite de la dernière guerre puisse signer un armistice semblable. Si nous ne pouvions plus résister à la poussée allemande sur notre territoire, il restait notre grand empire colonial dont on nous a tant parlé depuis un an. Le gouvernement pouvait continuer la lutte après s’être réfugié dans nos colonies » (Journal du 27 juin). L’analyse de Denise est alors très dure mais aussi très lucide, même si elle ne peut retenir ses larmes :
Nous étions si sûrs, trop sûrs de la victoire. Quel réveil au bout de six semaines d’opérations ! On comprend combien on nous a trompé quand on a répété : « nous sommes prêts, les Allemands peuvent attaquer de n’importe quel côté, nos précautions sont prises ». Mais nous ne parvenons pas à comprendre que nous ayons été battus en si peu de temps. Il y a tout de même certaines choses qui sautent aux yeux. Pendant que les usines allemandes travaillaient à plein rendement, en France il y avait des discussions entre patrons et ouvriers, grève, lock-out. Il y avait aussi à côté des bons ouvriers, un grand nombre d’autres qui trouvaient qu’il ne fallait pas trop se fatiguer ; « on en fait toujours assez pour ce qu’on gagne ». Les journaux entretenaient l’opinion dans un optimisme béat : la victoire était certaine, les Allemands ne pourraient jamais résister au blocus, ils souffraient presque de la famine, etc. […]. Ainsi pendant ces huit mois d’attente, on essayait de nous persuader que nous n’aurions pas de peine à vaincre les Allemands […]. Enfin, on avait relâché un peu trop la discipline militaire, mes parents s’en étaient rendu compte à Bailleul bien souvent. Les officiers ou tout du moins certains officiers ne pensaient qu’à s’amuser (27 juin).
90L’argumentaire est composite mais reflète bien certaines réalités : faiblesse de l’armement lourd et des moyens de combats modernes ; insuffisance des cadres de l’armée même si la stratégie employée (choix de la guerre défensive derrière la ligne Maginot réputée infranchissable et guerre imaginée comme une copie conforme de celle de 1914-1918) n’est pas évoquée par l’institutrice. Elle accuse aussi une forme d’optimisme béat des Français et des cadres militaires convaincus d’avoir la meilleure armée du monde depuis la victoire de 1918. On notera aussi la critique, assez commune à l’époque, des événements de 1936 et du Front populaire qui amènent au pouvoir Léon Blum et son gouvernement de gauche (coalition entre SFIO et radicaux avec le soutien sans participation du PCF), mais qui débouchent aussi sur une forte agitation sociale et un très puissant mouvement de grève avec occupation des usines. Si les époux Delmas, que l’on peut situer dans la mouvance des chrétiens de gauche, eux qui sont des lecteurs assidus des Cahiers de la quinzaine, de Témoignage chrétien et qui admirent l’abbé Lemire, Charles Péguy mais aussi Jaurès, saluent les avancées sociales nombreuses décidées pour la classe ouvrière dont les fameux quinze jours de congés payés, ils s’inquiètent par contre de l’extrême division politique des Français et du retard pris dans le redressement économique et militaire du pays. Cet argument de la France affaiblie par le Front populaire est également fortement mobilisé par les milieux catholiques conservateurs et par le Régime de Vichy pour expliquer la défaite.
91Le 7 juillet Denise lit dans un journal un article sur la rupture des relations diplomatiques entre la France et l’Angleterre, « à la suite d’un combat ou plutôt d’une attaque d’une escadre anglaise contre une escadre française ». Le Conseil des ministres a décidé de rompre les relations diplomatiques avec l’Angleterre le 4 juillet. Il s’agit ici d’une allusion aux évènements de Mers El Kébir101 (opération Catapult) du 3 juillet 1940 où les navires anglais font subir à la flotte française de haute mer des dommages sévères, celle-ci refusant de les suivre au Royaume Uni ou dans un pays allié. Il s’agit pourtant d’éviter que cet arsenal ne soit acquis par l’armée allemande. Denise Delmas note que « cette nouvelle m’est tout à fait pénible. Il y a un mois nous étions alliés ! ». À l’école depuis quelques années, des consignes avaient été données pour faciliter les échanges et les causeries sur les Îles Britanniques. Lors des loisirs dirigés, lancés en mai 1937 par le ministre du Front Populaire Jean Zay (allusions dans le récit du 7 juillet 1940), le samedi après-midi102, des échanges de correspondances, de cartes étaient aussi recommandés pour développer cette amitié franco-britannique. Or désormais la presse, à la solde des Allemands et de Vichy, charge les Anglais, et tente « d’exciter notre esprit contre les Anglais », la famille Delmas gardant cette anglophilie, très présente dans la France du Nord de par la proximité géographique mais aussi par les souvenirs de 1914-1918. « Nous ne pouvons pas être fiers de la France » (7 juillet 1940).
92Le 25 juillet 1941, Denise Delmas note que les Japonais ont demandé des bases en Indochine et que Vichy a « naturellement accepté : les Japonais vont protéger notre Indochine contre une attaque anglaise !!!! Et Pétain avait dit, il y a quelques mois : “nous protégerons notre Empire contre toute agression” » (25 juillet 1941). « Il espère peut-être qu’une fois la guerre terminée, les Japonais se retireront ? Il n’est pas possible qu’il soit naïf à ce point ; Vichy va céder une à une toutes nos colonies en proclamant bien haut qu’il défend l’Empire ; Quelle hypocrisie et quelle lâcheté » (25 juillet 1941). La critique est directe qui laisse paraître les sentiments du couple Delmas très opposé au régime de Vichy et ne subissant aucune attraction envers la figure du vieux maréchal.
93Le soir du 22 juin 1942 alors que Gaston est allé à Lille chercher les copies d’allemand du baccalauréat et que Denise a surveillé les épreuves du certificat d’études primaires à Bailleul, ils entendent à la radio de Vichy une « allocution de M. Pierre Laval qui malheureusement ne laisse guère de doute ». Il demande aux travailleurs français de partir vers l’Allemagne pour la relève des prisonniers et dit souhaiter la victoire de l’Allemagne. « La relève », solution temporaire tentée par les hommes de Vichy pour essayer de répondre aux exigences croissantes de Fritz Sauckel en matière de main-d’œuvre à déporter vers l’Allemagne, consiste à proposer une forme de marché : un prisonnier rentrera en France si trois ouvriers acceptent de partir en Allemagne comme travailleurs volontaires. La mesure, on le devine, devait rencontrer un succès très mitigé malgré l’intense propagande opérée. C’est lors de ce discours du 22 juin 1942 – anniversaire de l’armistice de juin 1940 (deux ans) et de l’attaque allemande contre l’URSS (un an) – que Pierre Laval, revenu au pouvoir, justifie la politique de collaboration au nom de la nouvelle Europe à construire, avec cette phrase à laquelle Denise Delmas fait allusion : « Je souhaite la victoire allemande parce que, sans elle, le bolchevisme demain s’installerait partout103 ».
94« Tous nous sommes outrés. Gaston, rentré de Lille pendant son discours, fulmine » (22 août 1942). Denise avait, pendant la surveillance du jour, discuté avec un collègue qui pensait que le régime de Vichy se retournerait du côté anglais, lui faisant part de ses doutes. On l’aura compris, le couple Delmas est dès le départ très opposé au Régime de Vichy et aux Allemands, voyant le salut de la France dans la poursuite de la lutte avec l’aide anglaise. Ils espèrent un temps un sursaut patriotique des hommes au pouvoir mais sont vite déçus. À ce niveau, ils incarnent bien l’état d’esprit de la grande majorité des habitants du Nord-Pas-de-Calais occupé, avec d’importants décalages chronologiques et idéologiques à relever par rapport au reste des Français dans leur perception du Maréchal, du Régime de Vichy et de la collaboration104. Il n’y a pas chez eux de période de « ralliement et de malentendus105 » comme pour beaucoup de Français entre mai 1940 et la mi-1941 pour le moins, avant « le détachement et le processus de clarification106 ». Au sein de la Zone interdite, loin de Vichy et de ses promesses, au milieu des nombreuses troupes d’occupation et sous la menace constante des bombardements et d’une possible annexion, les choix sont nets dès 1940 et le rejet de la collaboration immédiat107.
D) Profiteurs de guerre et collabos : des réalités évoquées dans le Journal
95Dès le séjour arrageois, lors de la tentative ratée d’exode, Denise Delmas décrit des profiteurs de guerre et des voleurs qui n’hésitent pas à profiter du pillage des épiceries, rendu nécessaire pour se nourrir, pour en prendre plus qu’il n’en faut, pour accumuler des stocks et les revendre à un prix très élevé au marché noir. Elle note aussi des vols dans les trains bombardés et évacués. Les courses dans les magasins l’exaspèrent aussi très vite par la hausse vertigineuse des prix pratiqués par certains commerçants. Elle relève ainsi : « les courses dans les magasins nous renseignent sur le caractère de certains commerçants. Je demande le prix d’une paire de bas qui valait 15 ou 18 francs il y a trois mois : 30 francs. Je trouve que c’est un peu cher. “Vous pouvez la laisser. Nous trouverons toujours à la vendre”. Un épicier vend du fromage de Hollande 5 francs les 100 grammes » (22-27 juillet 1940). Le pain d’épice à la biscuiterie Les Cœurs d’Arras qui valait 5 francs le paquet en vaut désormais 20. La livre de tomates vaut 12 francs. Un certain nombre de transporteurs se font des fortunes en transportant les réfugiés vers les zones qu’ils souhaitent, nous l’avons vu. À plusieurs reprises le Journal de Denise Delmas évoque aussi des figures de collaborateurs anonymes. Le 9 août 1940, elle rend ainsi compte d’un ex-soldat français qui logeait à Bailleul durant l’hiver 1939-1940 et qui est revenu sous l’uniforme allemand. « On dit aussi que le capitaine Rémi, du 329e, est commandant dans l’armée allemande » (9 août 1940). Le 13 août, un autre français en uniforme allemand vient acheter un objet dans un magasin d’Hazebrouck. Le 21 juillet, le Journal mentionne le cas de Monsieur B. qui refuse de vendre une pièce d’étoffe sans bon d’achat, refusant la petite commande d’une Française et préférant servir deux soldats allemands ; ce commerçant confectionne aussi des costumes pour des soldats allemands (21 juillet 1941). Une nouvelle allusion est faite le concernant le 26 juillet 1941.
96Le mardi 5 août 1941, mention est faite d’une affiche vue par Gaston en allant à Hazebrouck et qui fait de la publicité pour l’engagement des Français au sein de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme108. « Français. Si tu veux que ton pays reprenne sa place dans le monde. Si tu veux défendre la civilisation occidentale. Si tu veux participer à la construction d’un ordre européen humain et juste. Combats avec nous le bolchevisme sous le drapeau français. Engages-toi dans la LVF » (5 août 1941). Denise note immédiatement : « Quelle honte ! Quel retournement depuis un an et demi ! Je ne sais si cet appel aura beaucoup de succès » (5 août 1941). Le 11 août 1941, Denise et Gaston voient à la devanture d’un marchand de journaux un titre formidable : « La France deviendra-t-elle l’alliée de l’Allemagne ? » Ils lisent alors Le Grand Écho du Nord, à la solde des Allemands, et y découvrent un appel du cardinal Baudrillard pour aider le mouvement antibolchévique. Le recteur de l’Institut catholique de Paris insiste sur le fait que le clergé français et les Français doivent soutenir l’action commune. « Partout où le communisme s’est infiltré, il s’est efforcé par tous les moyens de détruire jusque dans ses fondements la civilisation et la religion chrétienne ». Il faut donc détruire le régime bolchévique et soutenir l’action commune dirigée par l’Allemagne dans son combat contre l’URSS (11 août 1941), Denise Delmas s’appuyant aussi sur un extrait du Grand Écho du Nord du 9 août 1941 qui titre : « En France occupée, cardinaux et évêques recommandent l’union autour du Maréchal ». Le 26 août 1941, un article frappe de stupeur le couple Delmas intitulé, « Les Français en uniforme allemand », qui décrit les premiers départs des soldats de la LVF. « Y aura-t-il un seul Français, vraiment Français qui ne s’indignera pas devant un acte semblable : des Français portant l’uniforme allemand, prêtant serment au chancelier allemand ? » (26 août 1941). De nouvelles affiches ont aussi été apposées dans les villes en faveur de la LVF. Après avoir hésité, Hitler a accepté cette création proposée en France par les ultras de la collaboration (Eugène Deloncle, Marcel Déat, Marcel Bucard, etc.) et soutenue, au départ, du bout des lèvres par Vichy. Le 7 juillet 1941, à l’ambassade l’Allemagne, rue de Lille à Paris, les chefs des mouvements collaborateurs sont réunis par Otto Abetz qui fixe les règles de son fonctionnement. Après le grand meeting inaugural du 18 juillet 1941 au Vélodrome d’Hiver, une intense campagne de propagande est lancée mais le recrutement ne suit pas.
97Le vendredi 26 septembre 1941, Denise mentionne un avion anglais abattu aux environs d’Hazebrouck et le piège dans lequel est tombé le pilote. Deux habitants se sont précipités pour le recueillir mais il se rend compte en cours de route que ses sauveurs sont en fait pour la collaboration. Une bagarre éclate, les Allemands capturant le pilote. Le 24 septembre, Denise Delmas intègre dans son Journal un extrait du Grand Écho du Nord du 22 qui reproduit un avis du général Von Falkenhausen. Il concerne la protection des populations contre les actes de violence d’ordre politique (ceux des terroristes appelés résistants) et exhorte les populations à la collaboration, menaçant de punir sévèrement celles et ceux qui s’en prennent aux collaborateurs. Allusion est faite, le 26 septembre 1941, à l’exposition antimaçonnique de Lille, dans les locaux de l’ancien Grand Orient. « On y a réuni ce qui était le plus propre à frapper les esprits : insignes, formules, lettres de recommandation. Enfin on a tenté de prouver les responsabilités de la Franc-maçonnerie dans la Guerre d’Espagne » (26 septembre 1941). La lutte du régime de Vichy contre la franc-maçonnerie, avec celle contre les juifs et les communistes, est lancée dès le début, même si la loi du 18 août 1940 est un temps bloquée dans son application en Zone interdite par l’Oberfeldkommandantur 670 de Lille. L’année 1941 est cependant marquée par un durcissement de l’occupant qui soutient l’organisation, à Lille, à partir du 9 août, d’une exposition antimaçonnique dans les locaux de la loge « La lumière du Nord109 ». Cette exposition rencontre un vif succès avec 30 000 visiteurs environ. La « conjuration judéo-bolchévique », aidée par l’alliance avec les francs-maçons, menace la patrie et est rendue responsable de la guerre. Denise Delmas n’évoque pas dans son Journal de guerre, les persécutions antisémites menées contre ceux des 4000 juifs vivant dans le Nord-Pas-de-Calais en 1939 qui sont restés dans la région, persécutions qui s’accroissent par la politique conjointe de l’occupant et des lois antisémites du Régime de Vichy110. Les époux Delmas rejettent cependant la politique antisémite infâme des nazis et du Régime de Vichy et sont très sensibles à ces réalités. Dès la fin des années 1930, Gaston et Denise conservent dans leurs papiers de nombreux extraits de presse découpés dans les journaux français mais aussi, pour Gaston, dans les journaux allemands qui traitent des mesures d’exclusion, des amendes infligées, des saccages de magasins, des persécutions et des lynchages subis par les juifs allemands.
Un exemple de spoliation de « bien juif ».

Affiche annonçant la vente, en 1943, d’un immeuble de Roubaix, vente réservée aux personnes qui certifieront qu’elles sont « aryennes au regard des lois françaises et Ordonnances allemandes ».
Photo Archives Départementales du Nord.
98Le 9 mai 1942, lorsque Denise et sa sœur Rosa partent à Lille en train, Denise devant corriger les copies du concours des bourses, elles rencontrent un homme qui, dans le compartiment, ne cesse de faire l’éloge du Maréchal, de Laval et de critiquer les Anglais. Il accuse aussi les instituteurs qui sont sans cesse mécontents. Ce sont les instituteurs qui en 1936 ont été la cause de départ de Laval du gouvernement. « À leur tour d’en prendre ». D’après lui d’ailleurs, les instituteurs qui « étaient tous socialistes au moment du Front populaire, vont tous à la messe maintenant » (9 mai 1942). Les deux sœurs ne répondent pas.
99À la fin du Journal, à partir du 24 août 1944, alors que les armées alliées remontent vers le Nord en passant par Paris, Denise décrit quelques règlements de compte contre les collaborateurs111 et le début d’une forme d’épuration sauvage112. On incendie les meules d’avoine d’un fermier qui était un grand acteur du marché noir (24 août 1944). « Plusieurs fermiers commencent à avoir peur car les ouvriers des grandes villes et les mineurs n’oublient pas tout ce qu’ils ont souffert et souffrent encore et ils sont très excités contre les fermiers qui ont profité de la misère du peuple pour s’enrichir vendant un œuf, 8 à 10 francs, 20 francs même, une livre de beurre de 200 à 250 francs, un kilo de pommes de terre à 10 à 15 francs » (24 août 1944)113. Ceux qui ont dénoncé des compatriotes ont peur également. Un homme a ainsi été tué à Armentières. Dans l’autre sens, les Allemands n’hésitent plus non plus à exécuter tout opposant, tel Pierre Lembrez, figure de la Résistance, mentionnée dans le Journal au 24 août 1944. Le 6 septembre 1944, dans la liesse de la libération de Bailleul, Denise Delmas note que « sur la place, un camion amène des femmes qui se sont compromises avec des Allemands. La foule crie : Hou ! Hou ! Le camion fait plusieurs voyages », Denise notant que l’on y amène aussi la femme d’un homme politique connu mais qui est très vite libérée alors qu’il est de notoriété publique qu’il y avait des banquets, que l’on dansait, que l’on buvait avec les Allemands dans cette maison (6 septembre 1944).
Les personnes qui sont restées sur la place toute l’après-midi, ont vu les « tondues » de Steenwerck passer à Bailleul dans un camion et celles de Saint-Jans-Cappel. Celles-là n’étaient pas seulement rasées ; on leur avait dessiné au goudron une croix gammée sur le front ; il paraît que ce spectacle de femmes complètement rasées était tout à fait répugnant. Au sujet de la tonte, les avis étaient partagés. Beaucoup trouvaient que c’était bien mérité ; quelques-uns disaient qu’on n’aurait pas dû faire cela. Mais ces femmes qui s’amusaient avec les Allemands avaient dénoncé parfois des réfractaires du Service du Travail ou menacé certaines personnes de les faire envoyer à la prison de Loos (Journal de guerre du 6 septembre 1944).
100La tonte à Bailleul ne se déroule que le 7 septembre au soir. « Hier soir les femmes de Bailleul ont été tondues mais le coiffeur F. et sa fille ont fait cela d’une manière plus esthétique que dans les villages. Sur le sommet de la tête, ils leur ont laissé des cheveux de deux à trois centimètres de longueur ; ces filles n’ont pas l’air d’avoir honte d’être ainsi montrées en public » (8 septembre 1944). Les fêtes de la Libération114 ont aussi leur visage sombre et ce « carnaval moche115 », ne choque pas outre mesure Denise Delmas. L’épuration légale116 devait ensuite tenter de ramener le calme et sanctionner cette « poignée de misérables117 » dénoncés par Charles de Gaulle dans son discours du 14 octobre 1944.
E) Évoquer à mots couverts les Alliés et la résistance
101Le Journal de Guerre de Denise Delmas témoigne d’une anglophilie permanente, malgré l’importance des bombardements de la RAF sur le sol de la région, il est ainsi très révélateur de l’attachement des habitants du Nord et du Pas-de-Calais aux Alliés britanniques, le souvenir de 1914-1918 jouant aussi à plein118. La Résistance et son progressif développement119, ne sont pas évoqués ce qui est aussi compréhensible, les cahiers pouvant être saisis par une éventuelle perquisition de la police. Les Delmas ne sont pas non plus des résistants actifs qui rejoignent un réseau, même si leur fronde spirituelle contre l’occupant et le régime de Vichy est permanente120. Quelques mentions sont cependant faites de l’évolution des événements militaires sur les différents fronts avec l’entrée dans la guerre de l’URSS puis des États-Unis alors que divers passages mentionnent des formes de résistance civile121.
102Le jeudi 22 août 1940, Denise relève que « pour la première fois, nous entendons à la radio de Londres le général de Gaulle », ce nom étant écrit dans une autre encre, signe que le passage a été rajouté ensuite pour des raisons de sécurité, le brouillon notant « général de Goll ». L’appel du 18 juin 1940 n’a donc pas été entendu par les époux Delmas ni par leur entourage. On devine cependant le couple très attentif à la lutte continuée par les Anglais. Le 1er septembre 1940, Denise note : « à un certain moment nos craintes pour l’Angleterre augmentent : l’attaque aérienne allemande continue », allusion faite à la Bataille d’Angleterre122 qui tente, par des bombardements massifs sur les villes anglaises, de leur faire signer une paix séparée, à moins qu’ils ne préparent un possible débarquement allemand comme Hitler le projette un temps. Il est aussi noté que le 25 août « la colonie du Tchad se rallie à la France libre. Le 27 août, le Cameroun et Brazzaville », signe d’une connaissance de l’existence de cette possible France libre qui continue le combat dans l’empire colonial.
103Le 22 juin 1941, une brève mention est faite de l’attaque allemande contre l’URSS (Opération Barbarossa)123. « Une nouvelle phase de la guerre : nous apprenons que l’Allemagne est en état de guerre avec la Russie. Cent vingt divisions allemandes, paraît-il, occupent un front de 2500 kilomètres, ayant à leur côté des troupes roumaines. Elles ont pénétré en Russie ce matin à cinq heures, sans qu’il y ait eu déclaration de guerre ». Denise note dans la synthèse qui couvre la période allant d’octobre à décembre 1941, que la guerre en Russie est en train de tourner à l’avantage des Alliés. « Au début octobre, les Allemands étaient parvenus aux portes de Leningrad et de Moscou… or on apprit en décembre – au début décembre si je ne me trompe – que les Russes réussissaient à empêcher l’avance allemande » puis que les Allemands reculaient à leur tour. Denise Delmas va ici un peu vite en besogne et il faudra toute l’année 1942 pour que le front se stabilise, la non-prise de Stalingrad par les Allemands, après de terribles combats au cœur de l’hiver, puis la reddition du général Von Paulus, le 2 février 1943, marquant réellement l’arrêt des armées allemandes sur le front russe.
En Cyrénaïque, les troupes allemandes sont aussi contraintes à reculer. Enfin le 7 décembre 1941, nouvel événement important : l’Amérique entre en guerre. Les relations étaient tendues depuis un certain temps entre les Américains et les Japonais. Or pendant que des négociations avaient lieu entre les représentants des deux peuples, les Japonais commencèrent l’attaque des Îles Philippines. Les États-Unis déclarèrent la guerre au Japon ainsi que la Grande-Bretagne (Journal, octobre à décembre 1941).
104Denise Delmas mentionne cependant que les armées américaines et anglaises ne sont pas encore bien préparées à cette guerre sur le front pacifique et que les Japonais commencent par remporter de nettes victoires. La famille Delmas a bien ici une vision mondiale de la guerre qui lui fait relativiser le sort de la France et la force du Régime de Vichy, puis, très vite, percevoir les failles de la stratégie allemande et l’usure de ses troupes. L’attaque japonaise du 7 décembre 1941, ne porte pas sur les Philippines mais sur Pearl Harbor, base navale des Îles Hawaï124. Le 8 novembre 1942, Denise note dans son Journal : « une nouvelle d’importance ; les Américains ont débarqué en Afrique du Nord » (8 novembre 1942) par l’opération Torch125. Le 15 novembre, la famille apprend que les troupes allemandes sont entrées dans la zone libre française en représailles à ce débarquement. Au 27 novembre 1942, Denise mentionne le sabordage de la flotte de guerre basée à Toulon.
Pour que leurs bateaux ne tombent pas aux mains des Allemands, les officiers et marins français ont fait sauter les navires de guerre. Encore une nouvelle sensationnelle. Nous pensons avec tristesse aux marins qui sont morts durant ces événements. Nous sommes fiers aussi de songer que malgré la lâcheté, la trahison du gouvernement français qui acceptait la reddition de la flotte, les marins eux n’ont pas voulu que la flotte française passât aux mains de l’ennemi (27 novembre 1942).
105Ces navires ne deviennent certes pas un butin de guerre allemand, réutilisables par eux, mais ils ne sont pas non plus mis au service de la poursuite du combat, au sein d’une possible France résistante126.
106La Résistance intérieure n’est évoquée que par diverses formes de la fronde civile qui entoure les commémorations et les fêtes127. Le 12 juillet 1941, Denise Delmas relève :
La fête nationale est proche. Ici, en France occupée, il est interdit de pavoiser ; néanmoins les Bailleulois, comme tous les autres Français certainement, ont trouvé le moyen d’arborer, malgré tout, les couleurs nationales. Dans un magasin de papiers peints, trois rouleaux de papier reproduisent les couleurs de notre drapeau ; dans une vitrine de jouets, trois poupées ont été disposées au centre, vêtues l’une de bleu, l’autre de blanc et la troisième de rouge ; ici ce sont les chaussures d’été, là les coupons d’étoffe ; ailleurs les chapeaux (12 juillet 1941).
107Elle continue le lundi 14 juillet : « les vitrines ne sont pas seules à exposer nos couleurs. Aujourd’hui presque tous les promeneurs ont combiné leur toilette de façon à montrer les couleurs du drapeau français. Ceux qui ne le pouvaient ont des cocardes, des bouquets tricolores, les enfants des rubans dans les cheveux. Paule et Marguerite sont heureuses d’avoir leur petit bouquet » (lundi 14 juillet 1941). Le cimetière anglais a été nettoyé et fleuri. Une brève mention est faite, le samedi 2 mai 1942 de la fête du 1er mai. « Comme le 1er mai est la Saint-Philippe, le 1er mai est fête nationale : mais nous travaillons malgré tout ce jour-là. Nous avons congé le samedi ». Là encore, la fête traditionnelle des travailleurs est détournée par le régime pour en faire une fête du Maréchal et des idées de la Révolution nationale, en particulier de la Charte du travail128, mais l’écho rencontré dans la population reste souvent mineur129. Le 11 novembre, la fête de Jeanne d’Arc, le jour de la victoire de Valmy sont, chaque année, l’occasion de mobilisations patriotiques malgré les interdictions, les ruses étant multiples pour transgresser les interdits fixés.
108Le dimanche 20 juillet 1941, Denise Delmas mentionne que la radio française a demandé de tracer des « V ». Les V dessinés sur des petits papiers mais le plus souvent dessinés à la craie sur les murs se multiplient. Les Allemands contrent ces initiatives et utilisent ce signe pour symboliser leur victoire. Dès lors, le V est suivi de RAF ou de la Croix de Lorraine. Au 29 et 30 juillet 1941, Denise Delmas note aussi que les affiches officielles allemandes sont arrachées, lacérées ou gribouillées. Le 28 août 1941, elle fait allusion à l’attentat de Paul Colette contre Pierre Laval et Marcel Déat (du 27 août), lors du départ des premiers volontaires de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme auxquels on remet leur drapeau avant de partir pour un camp d’entrainement en Pologne130. « Vichy dit naturellement que Colette est un communiste. L’est-il réellement ? Je ne sais, en tout cas, tous les Français sont du même avis au sujet de Laval et Déat. Combien de fois nous entendons : “s’ils meurent, cela fera deux crapules en moins”. On peut dire que tous deux étaient de véritables traîtres » (28 août 1941). Paul Colette est en fait adhérent au Parti social français du colonel de la Rocque à partir de 1936 et n’est pas communiste. Son geste est-il la réaction indignée et solitaire d’un soldat patriote de 1940, qui voit son navire couler à Dunkerque et qui ne peut supporter la présence et la domination de l’armée allemande, ou celle d’un agent à la solde d’Eugène Deloncle, qui voit là le moyen d’éliminer des concurrents au sein de la nébuleuse des ultras de la collaboration ? L’affaire n’est pas entièrement éclaircie. À la fin du Journal, Denise Delmas se réjouit du fait que l’on peut désormais parler sans crainte de ce qui est entendu ici et là ou à la radio.
Avant que les postes soient ramassés, 99 personnes sur 100 écoutaient Londres. Quand on parlait d’une nouvelle donnée par Londres, tout le monde la connaissait ; par contre, si c’était une nouvelle donnée par Radio-Paris, personne ne l’avait entendue. En mars, les Allemands ramassèrent tous les postes de TSF dans l’arrondissement de Dunkerque comme d’ailleurs dans toute la zone côtière. Quelques personnes qui possédaient un vieux poste le donnèrent et conservèrent leur bon poste. D’autres achetèrent un poste d’occasion pour le remettre. Certains n’en donnèrent pas du tout. Mais on sut un peu moins bien les nouvelles (14 septembre 1944).
109À Bailleul, le père de Denise porte à la mairie son vieux poste qui ne fonctionne plus vraiment mais il conserve celui apporté par sa fille dans son déménagement depuis Dunkerque. « Mais pour que les enfants ne le voient pas, il était en haut toute la journée ; on ne le descendait que le soir pour l’émission de neuf heures et quart […]. Le matin, papa était bien souvent levé à six heures et demie pour écouter le premier communiqué de la BBC, puis à sept heures, il écoutait Alger, je crois. À sept heures et demie, deuxième communiqué de la BBC ; enfin à huit heures, Moscou. Le poste était réintégré dans sa cachette avant que les enfants ne fussent levées » (14 septembre 1944). On perçoit ici toute la vigueur de cette guerre des ondes131 pendant la Seconde Guerre mondiale et l’importance des nouvelles pour les habitants de la zone occupée, leur méfiance aussi envers la manipulation médiatique qui les fait écouter plusieurs radios pour croiser les informations et attendre un peu avant de s’enflammer pour telle ou telle nouvelle que l’on cherche d’abord à vérifier. Les canaux officiels, dans la presse écrite, à la radio et au cinéma, aux mains de Vichy et des Allemands sont à l’évidence rejetés par la majorité des habitants de la région. À ce niveau, avec des décalages chronologiques finalement assez peu importants, les nouvelles circulent et la famille Delmas est assez vite au courant des évènements majeurs de la guerre.
110Le Journal de guerre de l’institutrice Denise Delmas est assurément un document précieux qui, au-delà des limites et les lacunes inhérentes à ce type de sources que l’on peut qualifier en quelque sorte d’ego-document ou d’écrit du for privé132 d’une certaine manière, apporte à l’historien de nombreuses informations directes et indirectes. Le Journal de guerre décrit ainsi les événements marquants de cette période de guerre et d’occupation, tels qu’ils sont vécus, entendus ou espérés par la famille Delmas, et permet également de retrouver les caractéristiques principales de l’occupation dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais, confirmant les fortes spécificités de l’espace pris en considération, au cœur de la Zone interdite et administrée par le Commandement allemand de Bruxelles. La menace d’annexion, le profond sentiment d’isolement, l’omniprésence des soldats allemands, le poids des interdits et des réquisitions, l’état de guerre permanent, tout au long des années noires, ressortent de manière très claire du journal. Mais le grand intérêt de ce type de document, au détour d’une phrase, dans l’écriture d’un paragraphe personnel au départ peut-être jugé anodin, est également de permettre au lecteur d’entrer dans l’intimité d’un « univers mental » personnel et familial, de mieux saisir son fonctionnement, ses références, ses absolus et ses espoirs, données que les archives plus officielles ne permettent pas toujours de saisir. Le lecteur entre ici en relation avec un univers personnel et familial profondément marqué par le catholicisme mais aussi par une forte conscience professionnelle du devoir à accomplir en tant qu’enseignant et par un clair patriotisme. Le Journal de Guerre de Denise Delmas permet ainsi, et ce n’est pas le moindre de ses intérêts, de mieux comprendre la position idéologique dominante des Nordistes de cette période qui associe une forte germanophobie, une indéracinable anglophilie, héritage assurément du Premier Conflit mondial, et une profonde méfiance à l’égard du lointain Régime de Vichy qui a abandonné la région à l’occupant. Les tentatives tardives de ce même Régime, pour imposer dans la France septentrionale ses réformes et sa Révolution nationale, si elles ont des conséquences certaines et si elles trouvent aussi des partisans, peu nombreux cependant, suscitent un rejet largement dominant. On ne peut donc que souhaiter pouvoir disposer d’autres témoignages de cette qualité, pour d’autres catégories sociales et d’autres espaces géographiques au sein de la région Nord-Pas-de-Calais.
Photographie des époux Delmas dans l’immédiat après-guerre à Hazebrouck.

Collection personnelle Bernard Delmas.
Annexe
Annexe 1 – La page du cahier du 22 juin 1941.

Collection personnelle de la famille Delmas.
Annexe 2 – La page du cahier du 2 octobre 1942.

Collection personnelle de la famille Delmas.
Annexe 3 – La page du cahier du 8 novembre 1942.

Collection personnelle de la famille Delmas.
Annexe 4 – Notes prises par Denise Delmas sur le dos d’une enveloppe (1940).

Collection personnelle de la famille Delmas.
Annexe 5 – Notes prises par Denise Delmas pour avril 1945.

Collection personnelle de la famille Delmas.
Annexe 6 – Notes prises par Gaston Delmas pour le 7 septembre 1941.

Collection personnelle de la famille Delmas.
Notes de bas de page
1 Étienne Dejonghe et Yves Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande (1940-1944), Lille, la Voix du Nord, 2000, 400 p.
2 Henry Rousso, Le syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Paris, Seuil, seconde édition, 1990 (première édition en 1987), 414 p. ; Éric Conan et Henry Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas, Paris, Fayard, réédition 2013, 500 p. (première édition en 1994).
3 Voir les mises au point dans : Jean-Pierre Azéma et François Bédarida (dir.), Vichy et les Français, Paris, Fayard, 1992, 788 p. ; Laurent Douzou, La résistance française : une histoire périlleuse ? Paris, Seuil, L’histoire en débats, 2005, 365 p. ; Michèle Cointet, Nouvelle histoire de Vichy (1940-1945), Paris, Fayard, 2011, 799 p. ; Olivier Wieviorka, La mémoire désunie. Le souvenir politique des années sombres de la Libération à nos jours, Paris, Seuil, 2013, 307 p.
4 É. Dejonghe & Y. Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande…, op. cit., « Avant-propos », p. 7.
5 Ibid., « Avant-propos », p. 8-9.
6 Archives départementales du Nord, 1 T 311/120, dossier personnel de Denise Delmas, École normale de Douai, fiche de renseignements sur les élèves maîtresses sortantes, 8 juillet 1932.
7 Jean-François Condette, « Entre foi catholique et foi laïque : religion et laïcité dans la formation des maîtres et des maîtresses du département du Nord (1834-1914) », dans Condette J.-F. (dir.), Éducation, religion, laïcité (XIXe-XXe s.) : Continuités, tensions et ruptures dans la formation des élèves et des enseignants, IRHiS-Lille3, CEGES, 2010, p. 181-222.
8 Voir Jacques et Mona Ozouf, La République des instituteurs, Paris, Seuil, 1992, 491 p., Jacques Gavoille, Du maître d’école à l’instituteur. La formation d’un corps enseignant du primaire. Instituteurs, institutrices et inspecteurs primaires du département du Doubs (1870-1914), Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, Annales littéraires de l’Université de Franche-Comté, n° 870, 2010, 463 p.
9 J.-F. Condette, Histoire de la formation des enseignants en France aux XIXe et XXe siècles, Paris, L’Harmattan, 2007, 354 p. ; Marcel Grandière, La formation des maîtres en France (1792-1914), Lyon, INRP, 2006, 221 p.
10 Archives départementales du Nord, 1 T 311/120, fiche de l’examen du certificat d’aptitude pédagogique du 31 mai 1933.
11 Ibid., rapport d’inspection du 8 août 1934.
12 Voir Gérard Cholvy (dir.), Mouvements de jeunesses. Chrétiens et juifs : sociabilité juvénile dans un cadre européen (1799-1968), Paris, Cerf, 1985, 420 p. ; Henri Van Effenterre, Histoire du scoutisme, Paris, PUF, 1961, 126 p. ; Philippe Laneyrie, Les scouts de France. L’évolution du mouvement des origines aux années quatre-vingt, Paris, CERF, 1985, 464 p. ; Marie-Thérèse Cheroutre, Le scoutisme au féminin. Les guides de France (1923-1998), Paris, Cerf, 2002, 628 p. ; Pierre Kergomard et Pierre François, Les Éclaireurs de France de 1911 à 1951, Paris, EDF, 1983, 380 p.
13 Archives départementales du Nord, 1 T 311/120, lettre de Denise Decreus à l’inspecteur primaire, 25 mai 1935.
14 Ibid., rapport d’inspection du 8 août 1934 (voir aussi ceux du 22 novembre 1932, 23 décembre 1933, etc.).
15 Ibid., rapport d’inspection du 23 mars 1936.
16 Il s’agit d’une « excroissance » de l’enseignement primaire comme les écoles primaires supérieures. Les cours complémentaires qui sont rattachés à l’époque à la direction de l’Enseignement primaire et pris en charge par des instituteurs et des institutrices, proposent une offre scolaire gratuite de proximité dans de nombreuses communes qui, après le certificat d’études primaires, permet de poursuive sa scolarité pour un, deux ou trois ans. Ils permettent aussi d’y préparer des concours (école normale, administration, postes etc.). Voir Jean-Pierre Briand et Jean Michel Chapoulie, Les collèges du Peuple. L’enseignement primaire supérieur et le développement de la scolarisation prolongée sous la Troisième République, INRP-CNRS-ENS, 1992, 544 p.
17 Archives départementales du Nord, 1 T 311/120, rapport d’inspection du 2 février 1942.
18 Ibid., lettre de Denise Delmas du 26 septembre 1947.
19 Archives départementales du Nord, 1897 W 4033, dossier personnel Gaston Delmas.
20 AD du Nord, 1 T 311/120, dossier personnel de Denise Delmas, certificat du médecin daté du 26 décembre 1942.
21 D’après son carnet de marche daté du 22 août 1914, Gaston Delmas est « pansé et réconforté » par le capitaine Friedrich Von Prittwitz und Gaffron (1884-1955) qui lui donne sa carte de visite. Blessé lui aussi quelque temps plus tard, il devint diplomate et fut le seul diplomate allemand de haut rang à démissionner en 1933 pour protester contre l’accès d’Hitler au pouvoir.
22 Voir Olivier Faron, Les enfants du deuil. Orphelins et pupilles de la nation de la Première Guerre mondiale (1914-1941), Paris, La Découverte, 2001, 338 p.
23 Une tante de Denise Delmas a d’ailleurs épousé un militaire écossais de la garnison de Bailleul (Archibald Dunsmuir) après la Première Guerre mondiale.
24 V. Philippe Nivet, La France occupée (1914-1918), Paris, A. Colin, 2011, 480 p. ; J.-F. Condette, « L’Université de Lille dans la Première Guerre mondiale », Revue Guerres Mondiales et Conflits Contemporains, Paris, PUF, mars 2000, n° 197, p. 83-102. ; J.-F. Condette, « Résister au travail forcé dans le Nord occupé (1914-1918) », dans Robert Vandenbussche (Éd.), La résistance en France et en Belgique occupées (1914-1918), colloque de Bondues, Université de Lille 3-IRHiS// CEGES de Bruxelles, janvier 2010, Lille, IRHiS-Lille 3-CEGES, n° 51, 2012, p. 15-62.
25 Merci à Bernard Delmas pour sa confiance et pour la consultation de ces documents.
26 Sur ces aspects : Philippe Lejeune, Le moi des Demoiselles. Enquête sur le journal de jeune fille, Paris, Seuil, 1993, 454 p. ; Ph. Lejeune, Je est un autre. L’autobiographie : de la littérature aux médias, Paris, Seuil, 1980, 333 p. ; Ph. Lejeune, La pratique du journal personnel, Paris, Université de Paris X, 1990, 198 p. ; Ph. Lejeune, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1996 (1re édition, 1975), 382 p. ; Daniel Fabre (dir.), Écritures ordinaires, Paris, POL, Essais, 1993, 374 p.
27 F. Bédarida, « Huit mois d’attente et d’illusion : la drôle de guerre », dans J.-P. Azéma et F. Bédarida, La France des années noires, tome 1 : De la défaite à Vichy, Paris, Seuil, 2000, p. 41-74.
28 Voir É. Dejonghe & Y. Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande (1940-1944), op. cit.
29 Stanley Hoffmann, « Le trauma de 1940 » dans J.-P. Azéma et F. Bédarida, La France des années noires, t. 1, op. cit., p. 139-158.
30 É. Dejonghe, « Les départements du Nord et du Pas-de-Calais », dans J.-P. Azéma et F. Bédarida, La France des années noires, t. 1, op. cit., p. 523-546.
31 Ibid., p. 523.
32 Ibid., p. 524. Voir É. Dejonghe, « Le Nord isolé. Occupation et opinion (mai 1940-mars 1942) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1979/1, n° 26-1, p. 48-97 ; É. Dejonghe, « Aspects du régime d’occupation dans le Nord et le Pas-de-Calais durant la Seconde Guerre mondiale », Revue du Nord, n° 209, avril-juin 1971, p. 253-267.
33 Robert O. Paxton, « La collaboration d’État » dans J.-P. Azéma et F. Bédarida, La France des années noires, t. 1, op. cit., p. 349-383 ; Robert O. Paxton, La France de Vichy (1940-1944), Paris, Le Seuil, 1974, (première traduction française en 1973), 388 p. ; Philippe Burrin, « Le collaborationnisme » dans J.-P. Azéma et F. Bédarida, La France des années noires, t. 1, op. cit., p. 385-405 ; revue : L’Histoire, « Les Collabos », Paris, Fayard-Pluriel, 2011, 401 p.
34 É. Dejonghe & Y. Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande (1940-1944), op. cit.
35 Jean-Marie Fossier, Zone interdite ; Nord-Pas-de-Calais (mai 1940-mai 1945), Paris, les Éditions sociales, 1977, 780 p. ; Michel Rousseau, Le Nord-Pas-de-Calais zone interdite pendant la guerre 1939-1945, Le Cateau, Horvath éditions, 1985, 215 p.
36 É. Dejonghe & Y. Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande…, op. cit., « La menace d’annexion », p. 80-82.
37 É. Dejonghe, « Les départements du Nord et du Pas-de-Calais », dans J.-P. Azéma et F. Bédarida, La France des années noires, tome 1…, op. cit., p. 529.
38 Dominique Veillon, « Les réseaux de résistance » dans J.-P. Azéma et François Bédarida (dir.), La France des années noires, t. 1, op. cit., p. 407-439 ; Dominique Veillon et Olivier Wieviorka, « La résistance », dans Jean-Pierre Azéma et F. Bédarida (dir.), La France des années noires, tome 2 : de l’occupation à la Libération, Paris, Seuil, 2000, p. 77-105 ; Jean-Pierre AZÉMA, « Des résistances à la Résistance » dans J.-P. Azéma et F. Bédarida (dir.), La France des années noires, t. 2, op. cit., p. 275-308 ; Olivier Wieviorka, Histoire de la Résistance (1940-1945), Paris, Perrin, 2013, 575 p. ; François Broche, Georges Caïtucoli, Jean-François Muracciole (dir.), La France au combat : de l’appel du 18 juin à la Victoire, Paris, Perrin-SCEREN, 2007, 849 p.
39 Jean-Pierre Azéma, 1940, l’année terrible, Paris, Seuil, 1990, 380 p. ; J.-P. Azéma, 1940, L’année noire, Paris, Fayard, 2010, 340 p. ; Kléber Deberles, 1940, la terrible année (dans la région de : Auchel, Béthune, Bruay, Lillers, Nœux, Saint-Pol et d’Aire à la Bassée), Auchel, ITJF, seconde édition, 1981, 277 p. ; Philippe Mazure, L’exode de mai-juin 1940 dans le Nord et le Pas-de-Calais, mémoire de maîtrise, Université de Lille 3, 1986, 134 p. (Étienne Dejonghe et Yves-Marie Hilaire dir.).
40 É. Dejonghe & Y. Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande…, op. cit., « La drôle de guerre », p. 14-23.
41 Ibid., « Invasion 1940 », p. 24-53.
42 Ibid., p. 36.
43 Alain Cabantous (dir.), Histoire de Dunkerque, Toulouse, Privat, 1983, « Le cataclysme de la Seconde Guerre mondiale » p. 208-225.
44 Voir Pierre Bougard, Yves-Marie Hilaire et Alain Nolibos (dir.), Histoire d’Arras, Dunkerque, Éditions des Beffrois, 1988, p. 289-294.
45 Ibid., p. 290.
46 Patrice Arnaud, Les STO. Histoire des français requis en Allemagne nazie (1942-1945), Paris, CNRS éditions, 2010, 592 p. ; Jacques Evrard, La déportation des travailleurs français dans le IIIe Reich, Fayard, Paris, 1972, 457 p.
47 É. Dejonghe & Y. Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande…, op. cit., « L’exploitation de la main-d’œuvre », p. 257-265.
48 Ibid., p. 257.
49 É. Dejonghe & Y. Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande…, op. cit., « Le coma de l’été 1940 », p. 72-77 ; « Subsister », p. 198-207.
50 É. Dejonghe & Y. Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande…, op. cit., « Un miracle à Dunkerque », p. 54-71.
51 Dominique Lormier, La bataille de Dunkerque (26 mai-4 juin 1940), Paris, Tallandier, 2011, 202 p. ; Serge Blanckaert, Dunkerque (1939-1945), Dunkerque, Éditions des Beffrois, 1984, 227 p. ; Alain Cabantous (dir.), Histoire de Dunkerque, Toulouse, Privat, 1991, 312 p.
52 É. Dejonghe & Y. Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande…, op. cit., « Une imposante présence militaire », p. 109-113.
53 Ibid., p. 109.
54 Voir Brigitte Cochennec-Deconinck, Hazebrouck pendant les années sombres (1938-1945), Université de Lille 3, mémoire de maîtrise sous la direction de Marcel Gillet, Étienne Dejonghe et Odette Hardy, Lille 3, juin 1992, 439 p. (très riche). Mémoire édité ensuite, sous le même titre, chez Annie Messiant éditeur, Morbecque, 1994, 320 p.
55 Jacqueline Duhem, Ascq, 1944. Un massacre dans le Nord. Une affaire franco-allemande, Lille, Les Lumières de Lille, 2014, 272 p. ; Alain Lottin (dir.), Histoire de Villeneuve d’Ascq, Lille, PUL, 1982, 356 p.
56 É. DDejonghe & Y. Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande…, op. cit., « Les bombardements et la psychose du débarquement », p. 334-344.
57 Ibid., p. 342.
58 Ibid., p. 339.
59 Patrick Oddone (éd.), Sur les chemins de la libération, Dunkerque (1944-1945), Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2005, p. 22.
60 Antony Beevor, D Day et la bataille de Normandie, Paris, Le Livre de poche, 2010, 864 p. ; Jean-Pierre Azéma, Robert O. Paxton et Philippe Burrin, 6 juin 1944, Paris, Perrin, 2004, 200 p. ; Olivier Wieviorka, Histoire du débarquement en Normandie : des origines à la libération de Paris (1941-1944), Paris, Seuil, 2007, 441 p.
61 Dominique François et Henri Julien, Opération Dragoon : le débarquement de Provence (15 août 1944), Paris, Cheminements, 2007, 250 p. ; Philippe Lamarque, Le débarquement en Provence, 15 août 1944, Paris, Le Cherche Midi, 2003, 219 p.
62 Christian Chevandier, La libération de Paris. Les acteurs, les combats, les débats, Paris, Hatier, 2013, 128 p. ; Antony Beevor et Artemis Cooper, Paris libéré (1944-1949), Perrin-Tempus, 2014, 512 p. ; Jean-François Muracciole, La libération de Paris (19-26 août 1944), Paris, Tallandier, 2013, 297 p.
63 Sarah Farmer, Oradour, 10 juin 1944, Perrin-Tempus, 2007, 314 p.
64 Étienne Dejonghe et Daniel Laurent, Libération du Nord et du Pas-de-Calais, Paris, Hachette, 1974, 300 p.
65 É. Dejonghe & Y. Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande…, op. cit., « Dunkerque, un front oublié », p. 361-362 ; Patrick Oddone (Éd.), Sur les chemins de la libération, Dunkerque (1944-1945), Villeneuve d’Ascq, Septentrion, 2005, 333 p. (voir l’introduction aux témoignages des acteurs présentés dans le livre, p. 13 à 67).
66 Michel Rousseau, « La répression dans le Nord de 1940 à 1944 », Revue du Nord, 1969, octobre-décembre, p. 709-735 ; Laurent Thiery, La répression allemande dans le Nord-Pas-de-Calais, zone rattachée au Militärbefelshaber in Belgium und Nordfrankreich (1940-1944), thèse sous la direction de Jean-François Eck, Lille 3, juin 2011, 3 tomes, 635 p.
67 M.-O. Baruch, Servir l’État français : L’administration en France de 1940 à 1944, Fayard, 1997, p. 49 et suivantes.
68 Robert O. Paxton, La France de Vichy, Paris, Seuil, 1974, 375 p. ; Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Paris, réédition Tempus, 2003, 359 p.
69 Rémy Handourtzel, Vichy et l’École (1940-1944), Paris, Noësis, 1997, p. 49 et suivantes ; Jean-Michel Barreau, Vichy contre l’école de la République : théoriciens et théories scolaires de la Révolution nationale, Flammarion, 2000, 335 p.
70 Pierre Giolitto, Histoire de la jeunesse sous Vichy, Paris, Perrin, 1991, p. 124 et suivantes.
71 Rémy Handourtzel, Vichy et l’École (1940-1944), op. cit., p. 71-72.
72 Ibid.
73 M. O. Baruch, Servir l’État français…, op. cit, « Les reprouvés », p. 115 et suivantes. Voir aussi François et René Bédarida, « La persécution des Juifs », dans J.-P. Azéma et F. Bédarida (dir.), La France des années noires, t. 2 : De l’occupation à la Libération, Paris, Seuil, 2000, p. 149-182. ; Claude Singer, Vichy, l’Université et les Juifs, Paris, Les Belles Lettres, 1992, 437 p. ; François Rouquet, « Mon cher Collègue et Ami » : L’épuration des universitaires (1940-1953), Rennes, PUR, 2010, 221 p.
74 Claude Singer, L’Université libérée, l’Université épurée (1943-1947), Paris, les Belles Lettres, 1997, p. 133 et suivantes. Parmi beaucoup d’autres, l’exclusion de la Sorbonne d’Albert Aftalion, économiste français de renommée mondiale, marque les esprits. Voir Bernard Delmas, « Albert Aftalion (1874-1956). Jalons et enjeux d’une biographie », Cahiers Lillois d’Économie et de Sociologie, numéro spécial « Albert Aftalion », vol. 20, 2002, L’Harmattan, Paris.
75 Rémy Handourtzel, Vichy et l’École…, op. cit., p. 96-97.
76 Pierre Giolitto, Histoire de la jeunesse sous Vichy, op. cit., p. 73.
77 Jean-François Condette, « Quand l’idéologie prime sur la pédagogie : Vichy, la fermeture des écoles normales et l’échec des instituts de formation professionnelle », dans Jean-François Condette et Gilles Rouet (dir.), Un siècle de formation des maîtres en Champagne-Ardenne, Écoles normales, normaliens, normaliennes et écoles primaires de 1880 à 1980, SCEREN-CRDP de Champagne-Ardenne, collection Journées d’études, n° 11, juin 2008, p. 165-201. ; Jean-François Condette, « Former des maîtres sous Vichy : Les instituts de formation professionnelle et leur échec (1940-1944) » dans Antoine Prost (dir.), La formation des maîtres de 1940 à 2010, Rennes, PUR, 2014, p. 39-54.
78 Wilfred D. Halls, Les Jeunes et la politique de Vichy, Paris, Syros, 1988, « L’Église et l’enseignement », p. 77-115.
79 Rémy Handourtzel, Vichy et l’École…, op. cit., p. 137 et suivantes.
80 Robert Vandenbussche, « La politique scolaire du cardinal Liénart pendant l’occupation », Revue d’histoire de l’Église de France, tome 65, n° 175, 1979, p. 279-299.
81 Pierre Giolitto, Histoire de la jeunesse sous Vichy, op. cit., p. 244.
82 Ibid., p. 247.
83 Antoine Prost, Histoire générale de l’Enseignement et de l’Éducation en France, tome 4 : L’école et la famille dans une société en mutation, Paris, Nouvelle librairie de France, 1982, p. 229-233.
84 Ibid., p. 231.
85 Rémy Handourtzel, Vichy et l’École…, op. cit., p. 226.
86 Voir J.-F. Condette, « La résistance universitaire en zone rattachée de 1940 à 1944 (France et Belgique) », colloque organisé au Fort de Bondues le 20 octobre 2001, dans R. Vandenbussche (dir.), L’engagement dans la Résistance (France du Nord-Belgique), Université de Lille 3, CRHEN-O & CEGES, 2003, p. 31-70 ; J.-F. Condette, « Enseigner, étudier et résister dans l’académie de Lille (1940-1944) », colloque de Bondues, 31 janvier 2004, dans R. Vandenbussche (dir.), Les Services publics et la résistance en Zone interdite et en Belgique (1940-1944), Université de Lille 3, CRHEN-O & CEGES, 2005, p. 101-136.
87 Léon Mis (1873-1964) est longtemps professeur d’allemand au lycée de Lille et chargé de cours de langue allemande à la faculté des lettres de Lille. En 1926, il devient maître de conférences de langue et littérature allemandes puis professeur en 1930. C’est sur lui que repose la préparation des concours de recrutement des enseignants dans ce champ disciplinaire. Voir J.-F. Condette, Les lettrés de la République. Les enseignants de la Faculté des Lettres de Douai puis Lille sous la Troisième République (1870-1940) : Dictionnaire biographique, Villeneuve d’Ascq, Université de Lille 3 - IRHiS, collection « Histoire de l’Europe du Nord-Ouest », n° 36, 2006, p. 197-198.
88 Pierre Piétresson de Saint-Aubin (1895-1981), ancien élève de l’École des Chartes, succède en 1930 à Max Bruchet à la tête des Archives départementales du Nord et reste 35 ans dans ce poste. Il est aussi chargé des cours de paléographie à la faculté des lettres de Lille et accepte d’occuper temporairement, de juin à octobre 1940, le poste d’inspecteur d’académie du Nord. Voir J.-F. Condette, Les lettrés de la République…, op. cit., p. 222-223.
89 J.-F. Condette, « Les recteurs du Maréchal. Administrer l’Éducation nationale dans les années noires de la Seconde Guerre mondiale », dans J.-F. Condette (dir.), Les Écoles dans la guerre. Acteurs et institutions éducatives dans les tourmentes guerrières (XVIIe-XXe siècles), Villeneuve d’Ascq, Septentrion, 2014, p. 471-525.
90 Voir Laurent Gervereau et Denis Pechanski, La propagande sous Vichy, Nanterre, BDIC, 1990, 288 p. ; Dominique Rossignol, Histoire de la propagande en France de 1940 à 1944, Paris, PUF, 1991, 360 p. ; Jean-Pierre Bertin-Maghit, Les documenteurs des années noires, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2012, 286 p.
91 Voir les exemples concrets de cette fronde dans J.-F. Condette, « Enseigner, étudier et résister dans l’académie de Lille (1940-1944) », dans R. Vandenbussche (dir.), Les Services publics et la Résistance en zone interdite et en Belgique (1940-1944), Université de Lille 3, CRHEN-O & CEGES, 2005, p. 101-136.
92 Stéphanie Corcy-Debray, « Jérôme Carcopino, du triomphe à la roche tarpéienne », Vingtième Siècle, Revue d’histoire, 1998, n° 58, p. 70-82 ; St. Corcy-Debray, Jérôme Carcopino, un historien à Vichy, Paris, L’Harmattan, 2001, 530 p.
93 Patrick Cabanel, La République du certificat d’études : Histoire et anthropologie d’un examen (XIXe-XXe siècles), Paris, Belin, 2002, 319 p.
94 Renée Bédarida, « Églises et chrétiens », dans J.-P. Azéma et F. Bédarida (dir.), La France des années noires, t. 2 : de l’occupation à la Libération, Paris, Seuil, 2000,p. 121-148.
95 Étienne Fouilloux, Les chrétiens français entre crise et libération (1937-1947), Paris, Seuil, 1997, 287 p. ; Renée Bédarida, Les catholiques dans la guerre 1939-1945. Entre Vichy et la résistance, Paris, Hachette, 1998, 288 p. ; Michèle Cointet, L’Église sous Vichy (1940-1945). La repentance en question, Paris, Perrin, 1998, 404 p. : Yves-Marie Hilaire (dir.), « Églises et chrétiens pendant la Seconde Guerre mondiale dans le Nord-Pas-de-Calais », Revue du Nord, n° 237-238, avril-juin et juillet-septembre 1978, p. 223-741 ; R. Vandenbussche, « Opinions et attitudes des chrétiens pendant la Seconde Guerre mondiale », dans Y.-M. Hilaire (dir.), « Églises et chrétiens pendant la seconde Guerre mondiale », Revue du Nord, n° 238, juillet-septembre 1978, p. 501-552.
96 Renée Bédarida, « Églises et chrétiens », dans J.-P. Azéma et F. Bédarida Jean-Pierre Azéma et François Bédarida (dir.), La France des années noires, tome 2… op. cit., p. 144.
97 Il sera l’un des six prélats dont le Saint-Siège acceptera en 1945 la démission. Voir Hubert Claude, « L’évêque, le Maréchal, la collaboration », Revue d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, n° 135, 1984, p. 940-953.
98 Catherine Masson, Le cardinal Liénart, évêque de Lille (1928-1968), Paris, Cerf, 2001, 769 p.
99 É. Dejonghe & Y. Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande…, op. cit., « Les évêques, le Maréchal et l’occupant », p. 282-286.
100 Marc Bloch, L’étrange défaite, Folio-Histoire, 1990, 328 p. (écrit en 1940).
101 Dominique Lormier, Mers El-Kébir, juillet 1940, Paris, Calmann-Lévy, 2007, 190 p.
102 Jean-François Condette, « Les loisirs dirigés dans les collèges et les lycées (1937-1939) : Stimuler l’innovation pédagogique locale en attendant la réforme éducative », Histoire de l’éducation, n° 129, janvier-mars 2011, p. 5-38.
103 Jean-Paul Cointet, Histoire de Vichy, Paris, Perrin, Tempus, 2003, p. 243.
104 Pierre Laborie, L’opinion française sous Vichy. Les Français et la crise d’identité nationale (1936-1944), Paris, Seuil, 2001, 406 p.
105 Ibid., « 1940-1941 : le ralliement et ses malentendus », p. 229-252.
106 Ibid., « 1941 : le détachement et le processus de clarification », p. 253-265.
107 É. Dejonghe & Y. Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande…, op. cit., « Les collabos », p. 241-249 ; « Les délires d’un groupuscule séparatiste », p. 101-104. (Actions de l’abbé Jean-Marie Gantois et de son Vlaams Verbond van Frankrijk créé en 1926 et qui pendant la guerre fait allégeance à Hitler et demande le rattachement de la Flandre au Reich), « Maréchalistes, pétainistes, Vichystes », p. 279-293 ; É. Dejonghe, « Un mouvement séparatiste dans le Nord et le Pas-de-Calais sous l’occupation (1940-1944) : le Vlaams Verbond van Frankrijk », Revue d’histoire moderne et contemporaine, janvier-mars 1970, p. 50-77.
108 Pierre Giolitto, Volontaires français sous l’uniforme allemand, Paris, Perrin, 2007, 553 p.
109 É. Dejonghe & Y. Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande…, op. cit., « Les persécutions », p. 250-256 (ici, p. 250) ; Patrick Oddone, La longue nuit des Francs-maçons du Nord (1940-1944), Dunkerque, Éditions des Beffrois, 1988, 157 p. ; Dominique Rossignol, Vichy et les Francs-Maçons, la liquidation des sociétés secrètes (1940-1941), Paris, Jean-Claude Lattès, 1981, 332 p.
110 Ibid., « Les Juifs cibles principales », p. 251-256 ; Danièle Delmaire, « Les communautés juives de la zone interdite pendant l’occupation », Revue du Nord, 1988, n° 2, hors-série, p. 707-720. ; André Kaspi, Les Juifs pendant l’occupation, Paris, Seuil, 1997 (première édition 1991), 424 p. ; Michael R. Marrus et Robert O. Paxton, Vichy et les Juifs, Paris, Calmann-Lévy, 1981, 434 p.
111 Pascal Ory, Les collaborateurs (1940-1945), Seuil, 1980, 336 p. ; revue : L’Histoire, « Les Collabos », Fayard-Pluriel, 2011, 401 p. ; Henry Rousso, La collaboration. Les noms, les thèmes, les lieux, Paris, MA Éditions, 1987, 203 p. ; Dominique Veillon, La collaboration, Le Livre de Poche, 1984, 480 p.
112 Philippe Bourdrel, L’épuration sauvage (1944-1945), Paris, Perrin, Tempus, 2008, 698 p.
113 Fabrice Grenard, La France du marché noir (1940-1949), Payot, 2008, 351 p. ; Paul Sanders, Histoire du marché noir (1940-1944), Perrin, 2000, 380 p. ; D. Veillon, Vivre et survivre en France (1939-1947), Paris, Payot, 1995, 371 p.
114 É. Dejonghe & Y. Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande…, op. cit., « La fête de la Libération », p. 354-357.
115 Alain Brossat, Les tondues. Un carnaval moche ? Levallois-Perret, éditions Manya, 1992, 314 p. ; Fabrice Virgili, La France « virile ». Des femmes tondues à la Libération, Payot, 2004, 422 p.
116 Claude Singer, L’Université libérée, l’Université épurée (1943-1947), op. cit. ; François Rouquet, Une épuration ordinaire (1944-1949). Petits et grands collaborateurs de l’administration française, Paris, CNRS éditions, 2011, 489 p., François Rouquet, « Mon cher collègue et ami ». L’épuration des universitaires (1940-1953), Rennes, PUR, 2010, 221 p. ; Jean-Paul Cointet, Expier Vichy. l’épuration en France (1943-1958), Paris, Perrin, 2008, 516 p. ; Herbert Lottman, L’épuration, 1943-1953, Paris, Fayard, 1986, 532 p. ; Peter Novick, L’épuration française (1944-1949), Paris, Balland, 1985, réédition, Seuil, 1991, 364 p.
117 Marc-Olivier Baruch (dir.), Une poignée de misérables. L’épuration de la société française après la Seconde Guerre mondiale, Paris, Fayard, 2003, 616 p.
118 É. Dejonghe & Y. Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande…, op. cit., « Une population anglophile », p. 171-173.
119 Ibid., « Les premières résistances », p. 177-188 ; « La renaissance du parti communiste », p. 188-192 ; « La grève des mineurs », p. 192-195 ; « L’essor de la résistance communiste », p. 296-306 ; « La résistance non communiste », p. 307-328 ; R. Vandenbussche, La Résistance dans le Nord-Pas-de-Calais, Paris, De Borée, 2012, 383 p. ; R. Vandenbussche (dir.), L’engagement dans la résistance (France du Nord-Belgique), Villeneuve d’Ascq, Université de Lille 3, IRHiS-Lille 3, 2003, 210 p. ; R. Vandenbussche (dir.), Les services publics et la résistance en zone interdite et en Belgique, IRHiS-Lille 3-CEGES de Bruxelles, 2005, 216 p. ; R. Vandenbussche (dir.), Femmes et résistance en Belgique et en zone interdite, IRHiS-Lille 3-CEGES de Bruxelles, 2008, 247 p. ; R. Vandenbussche (dir.), La clandestinité en Belgique et en zone interdite, IRHiS-Lille 3-CEGES de Bruxelles, 2009, 266 p.
120 Aucune mention par exemple des engagements de l’abbé Bonpain, curé de Rosendaël (commune très proche de leur domicile avant la guerre), partisan d’un net engagement social de l’Église, qui s’engage dans la résistance active (faux-papiers, logement de clandestins, entrée dans le réseau Alliance puis l’OCM, aide aux réfractaires). Dénoncé, il est arrêté le 19 novembre 1942 et fusillé en mars 1943.
121 Jacques Semelin, Sans arme face à Hitler. La résistance civile en Europe (1939-1945), Paris, Payot, 1998, 292 p.
122 François Bédarida, La bataille d’Angleterre, Bruxelles, Complexe éditions, 1985, 180 p. ; Jérôme de Lespinois, La Bataille d’Angleterre (juin-octobre 1940), Paris, Tallandier, 2011, 192 p. ; Patrick Facon, La bataille d’Angleterre (1940). La bataille aérienne décisive de l’histoire, Paris, Economica, 1992, 162 p.
123 Nicolas Bernard, La guerre germano-soviétique (1941-1945), Paris, Tallandier, 2013, 797 p. ; Hans Seidler, Opération Barbarossa. Hitler envahit l’URSS, Paris, éditions Pierre de Taillac, 2011, 216 p. ; Christian Baechler, Guerre et extermination à l’Est : Hitler et la conquête de l’espace vital (1941-1945), Paris, Tallandier, 2012, 528 p.
124 Hélène Harter, Pearl Harbor, 7 décembre 1941, Paris, Tallandier, 2011, 332 p.
125 Pierre-Dominique Tissier, Le débarquement en Afrique du Nord, 8 novembre 1942, Paris, Anovi, 2013, 136 p. ; José Aboulker, Jeanine Verdès-Leroux et Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La victoire du 8 novembre 1942 : la résistance et le débarquement des Alliés à Alger, Paris, éditions du Félin, 2012, 637 p.
126 Henri Noguères, Le suicide de la flotte française à Toulon, Paris, Robert Laffont, 1961, 327 p. ; Laurent Moënard, Suicide sans honneur, Toulon, 1942, Rennes, Ouest-France, 2013, 224 p.
127 J.-F. Condette, « Affirmer la force des mouvements clandestins : Usages résistants des fêtes, commémorations dans le Nord (1940-1944) », dans R. Vandenbussche (Éd.), La clandestinité en Belgique et en Zone interdite (1940-1944), IRHiS-Lille 3, CEGES, 2009, p. 9-49 (nombreux exemples de ces fêtes patriotiques).
128 Danièle Tartakowsky, La part du rêve. Histoire du 1er mai en France, Paris, Hachette, 2005, 334 p.
129 Rémi Dalisson, Les fêtes du Maréchal. Propagande et imaginaire dans la France de Vichy, Tallandier, 2008, 473 p.
130 Pierre Giolitto, Volontaires français sous l’uniforme allemand, Perrin, 2007, p. 58-69.
131 Hélène Eck (dir.), La guerre des ondes. Histoire des radios de langue française pendant la Deuxième Guerre mondiale, Bruxelles, Complexe éditions, 1985, 384 p.
132 Jean-Pierre Bardet, Elizabeth Arnoul et François-Joseph Ruggiu (dir.), Les écrits du for privé en Europe du Moyen-Âge à l’époque contemporaine. Enquêtes, Analyses, Publications, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2010, 657 p.
Auteur
-
Jean-François Condette
Professeur en histoire contemporaine, Laboratoire CREHS (EA 4027) de l’Université d’Artois, directeur-adjoint de l’ESPE-Lille-Nord-de-France, chargé de la Recherche
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
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