Conclusions
p. 665-674
Texte intégral
1Conclure un volume si riche, dont certains aspects poussent à la synthèse et d’autres à l’érudition, n’est pas chose aisée et nous nous contenterons ici de quelques remarques générales et de perspectives de recherches. Certes, le thème principal – les protestantismes au pluriel, reflet de leur diversité – est commun, mais la chronologie a une telle incidence qu’il est très délicat de prétendre résumer les diverses contributions de cet ouvrage et de leur donner une cohérence au-delà de l’articulation qui apparaît bien entre elles. Ces protestantismes, toujours minoritaires dans l’espace lorrain, sauf à quelques époques et à une échelle très locale ou micro-régionale, connaissent une histoire rythmée par des ruptures majeures, mais qui présente tout de même quelques traits constants. Parmi ces derniers, il faut dégager, précisément, la donnée permanente de la coexistence confessionnelle avec d’autres cultes – généralement le catholique – majoritaires ou du moins en meilleure situation légale.
2De ce fait, avant de dégager quels sont les principaux enjeux historiques et historiographiques que posent les protestantismes en Lorraine, et avant de faire un point rapide sur les champs de recherche restants et nécessitant de nouveaux chantiers et de nouvelles enquêtes, il nous a semblé important de souligner l’importance de leur contextualisation, tant dans le temps que dans le territoire.
Pour une contextualisation de l’histoire des communautés lorraines
3Proposer une étude des protestantismes en Lorraine dans une perspective historienne nécessite une très stricte contextualisation, dans au moins deux dimensions. La première de ces dimensions est bien évidemment celle de la chronologie. Ces différentes contributions nous l’apprennent de façon éclatante, les Églises et communautés protestantes vivent selon certains rythmes qu’il ne faut pas négliger et une variété de régimes juridiques soumis à l’évolution de la carte politique. Ils ne sont certes pas toujours identiques d’un territoire à l’autre de l’espace lorrain – on aura à y revenir – et selon l’appartenance au luthéranisme ou au calvinisme, mais ils suivent quelques grandes scansions que ce présent ouvrage a tenté de présenter, ou dont il a au moins tenu compte dans la structure des contributions et leur articulation générale.
4Il semble évident que la principale rupture dans l’histoire des protestantismes en Lorraine est la Révolution française, qui la coupe en deux périodes, d’ailleurs assez difficiles à articuler entre elles, bien que la mémoire de la première soit fondamentale pour comprendre les héritages de la seconde. La décennie révolutionnaire elle-même est assez mal connue du point de vue des communautés protestantes : son absence, ou presque, de ce volume est évidente, et les coordonnateurs de l’ouvrage ne peuvent que le déplorer. La renaissance des Églises protestantes, ou leur renouveau, en 1802 avec les Articles organiques se fait sur des fondements radicalement nouveaux par rapport aux institutions de l’Ancien Régime. Les continuités ne sont guère visibles, même lorsqu’on cherche à les marquer dans la sémantique. Le nom de « consistoire » est trompeur, tant les Églises « consistoriales » voulues par l’administration napoléonienne sont différentes de celles des XVIe et XVIIe siècles, et l’absence de synodes ainsi que le nouveau rapport au pouvoir politique marquent des contextes très différents et qui donnent l’impression d’une cassure. Même les continuités familiales sont difficiles à observer, on l’a vu par exemple dans les patronymes des notables de l’Église de Metz au XIXe siècle, rarement comparables à ceux d’avant la révocation de l’édit de Nantes en 1685. Sans doute la rupture est-elle moins forte dans les anciennes enclaves d’Empire ou dans les petites poches n’ayant pas connu d’interruption du culte, comme Lixheim.
5Au-delà de cette distorsion entre époques moderne et contemporaine (qui n’est peut-être pas définitive et que des travaux historiques futurs sur la période révolutionnaire pourraient aider à articuler et à mieux comprendre), il existe des points nodaux majeurs dans l’histoire de chacune. Il est remarquable que ces moments-clés sont finalement assez peu différents de ceux des territoires qui entourent la Lorraine, l’Empire et surtout la France, on l’a vu dans les mises en perspective. Pour l’époque moderne, les différentes contributions de ce volume montrent assez bien l’importance de la Réformation comme moment de bouillonnement dans les deux premiers tiers du XVIe siècle, avec une implantation différenciée et inégale selon les territoires, puis un XVIIe de stabilisation et de normalisation, avant un XVIIIe de disparition totale ou de survie dans des poches discrètes, après le traumatisme de 1685 et de la Révocation dont les effets se font sentir jusque dans les enclaves d’Empire. Pour l’époque contemporaine, l’intégration croissante de la Lorraine dans le territoire français, puis sa division dramatique au XIXe siècle marquent pour les protestants des rythmes qui sont à la fois communs (1789 et le choc révolutionnaire jusqu’à la stabilisation de 1802 et des Articles organiques ; l’industrialisation et ses effets sociaux ; la seconde moitié du XXe siècle et les recompositions internes dans la famille protestante avec le développement de formes jusque-là cachées ou inconnues) et originaux, ou du moins différenciés à l’intérieur même d’un espace lorrain morcelé (1870-1871 et la partition qui s’accompagne d’un nouvel essor protestant avec près de 35 nouveaux temples, la laïcité qui se fixe en France autour du régime de la loi de 1905 ne s’appliquant que dans la Lorraine restée française).
6Ces quelques remarques, par trop générales, incitent à toujours remettre les cas précis dans leur contexte, et à tout rapporter au type de période dans lequel ils sont étudiés. Il existe donc des temps d’implantation et d’essor, de rares périodes d’expansion, mais aussi des temps de résistance, de structuration et d’ancrage des identités, des temps de normalisation et de clarification des conditions de la coexistence avec les catholiques majoritaires ou avec les autres minorités. Évidemment, contextualiser est (ou doit être) le premier réflexe d’un historien, mais il faut être prudent sur ces conditions différentes qui déterminent des temporalités.
7Certaines de ces temporalités se déclinent au gré des législations, à la fois française, lorraine et impériale/ territoriale/ allemande, et des États considérés sur lesquels elles s’appliquent – ou devraient s’appliquer. Elles doivent également être lues au gré des confessions protestantes, en appuyant sur le pluriel que l’on a voulu souligner jusque dans le titre de l’ouvrage : l’histoire et le vécu ne sont pas identiques pour les réformés, les luthériens, mais aussi pour les communautés non reconnues, comme les anabaptistes, sans même parler des mouvements plus récents.
8L’autre grand aspect de la nécessaire contextualisation est géographique, territoriale et même géopolitique. La Lorraine est sans cesse morcelée, que ce soit à l’époque moderne (duchés, évêchés, villes libres protégées, enclaves d’Empire) ou contemporaine (les départements certes, mais surtout la reconfiguration traumatique de 1870-1871 qui a des effets profonds). Ce constat nous appelle bien à la mise en perspective, dans un contexte à chaque fois plus large, de l’histoire des communautés protestantes, à diverses échelles, où l’on rencontre toujours une frontière politique et donc légale. La compréhension des phénomènes confessionnels, si elle s’ancre dans un contexte parfois très local et précis, ne peut s’établir que dans l’intégration des données plus larges, qu’elles soient politiques, religieuses ou économiques. C’est ce à quoi nous a appelés l’ouverture de ce volume, rappelant la nécessité de travailler à des échelles souvent ignorées (comme l’aire francophone, plus que le seul royaume de France ou duché de Lorraine), mais soulignant aussi les comparaisons possibles dans la façon de vivre son statut de minorité (reconnue, clandestine ou persécutée), que ce soit de façon juridique ou dans l’insertion sociale.
9La question du vécu des communautés est sans doute essentielle, même si elle nécessite des sources qui sont parfois rares ou peu bavardes. Pourtant, dans le cas lorrain, il faut souvent s’astreindre à y revenir, tant une histoire « par le haut », c’est-à-dire par la législation ou par les textes normatifs en général (y compris ecclésiastiques d’ailleurs) pourrait apparaître déformante. Il ne s’agit pas de nier les différences territoriales et les contrastes provoqués par les différences de statut légal : le cas du duché de Lorraine à l’époque moderne est parfaitement révélateur de l’intérêt de partir de là. Mais c’est rester à ce niveau qui serait une erreur sans doute, car le quotidien des protestants, avec des effets d’inertie, des stratégies d’évitement et la question centrale du culte domestique, de la vie de la maison, sont des sujets qui permettent de relativiser.
10En ayant ces éléments de contextualisation en permanence à l’esprit, les apports de l’étude des protestantismes en Lorraines sont nombreux, et ont été particulièrement soulignés dans ce volume. Ils sont autant historiques qu’historiographiques et mémoriels.
Les enjeux historiques, historiographiques et mémoriels de la présence des protestantismes en Lorraine
11Évoquer tous les grands enjeux soulevés par l’ouvrage qui se termine avec ces lignes est sans doute une gageure. Pourtant, il semblerait que certaines questions transcendent les siècles et les temporalités que nous avons dégagées. La principale d’entre elles concerne bien évidemment le rapport des protestants et de leurs Églises à leur environnement social, politique, confessionnel, et pose clairement une question : qu’est-ce qu’appartenir à une minorité religieuse (ou confessionnelle, il faudrait sans doute réfléchir aux mots à employer), sous des « régimes politiques » différents, dans une terre d’entre-deux ? Cette question, fondamentale et quasiment constante dans l’histoire des protestantismes lorrains, du XVIe siècle à nos jours, en suscite bien d’autres, et notamment celle de savoir comment, en tant que protestant, être visible, donc accepté, dans l’espace public, même si les contours de celui-ci varient sans doute, et peut-être naît-il même avec le « temps des Réformes ». Évidemment, certaines périodes nécessitent au contraire de se faire invisible et de rester confiné à l’espace privé (dont il faut mesurer toute l’importance pour le maintien d’une culture protestante en temps de crise ou de clandestinité), mais les enjeux pour l’historien sont, finalement, assez proches. Pour cette étude, là aussi, il faut dépasser la simple légalisation, qui constitue le substrat d’une vie communautaire, et plonger dans les structures même des communautés, de leur vie interne et de la vie des familles qui les constituent.
12Autour de ces questions, fondamentales et non encore refermées, ce volume tente quelques apports qui permettent d’expliquer les temps, mécanismes et expressions de cette (in)visibilité. Le premier élément à prendre en compte est, bien évidemment, l’omniprésence de la frontière politique, dans sa complexité et ses variations temporelles : souvent confuse, enchevêtrée et en réarticulation permanente du XVIe au XVIIIe siècle avec les multiples enclaves, la présence française et la résistance ducale lorraine, cette frontière politique n’en reste pas moins essentielle après la Révolution, avec notamment la question de la division du territoire en 1870-1918 et 1940-1945, dont les effets se font sentir de façon bien plus durable jusqu’au XXIe siècle. Les territoires, en lien avec cette frontière, se construisent en partie sur des critères confessionnels, et en tout cas ceux-ci sont toujours à l’esprit des dirigeants. Ces territoires sont à lire et à appréhender à diverses échelles, celle des principautés et des États évidemment, mais aussi celle des seigneuries (avec l’importance du droit de fief et de chapelle par exemple), ou celle des villes. Mais on peut (doit) même pousser ce souci de changement de focale jusqu’à s’intéresser à la question des lieux marquant l’histoire des protestantismes, de leur insertion dans l’espace social et le territoire politique, ce qui rejoint bien le problème de la visibilité. On pense bien entendu aux temples, parfois rendus plus visibles pour des raisons symboliques (que l’on songe aux plans du Temple Neuf de Metz annotés par Guillaume II en personne !), parfois marqueurs en eux-mêmes de la négociation et du compromis (la figure ultime étant sans doute le simultaneum, si important dans certaines zones de la Lorraine). Mais, encore une fois, il ne faut en aucun cas négliger la maison elle-même, l’espace domestique, et ce serait probablement une perspective « catholico-centrée » que de reprendre une distinction entre espace sacré et espace profane qui est nettement reformulée (sans disparaître totalement dans les faits, au-delà des principes) en milieux protestants.
13Un autre thème transcende les périodes, mais aussi les contextes territoriaux cette fois, et pose un nouveau défi d’échelle à l’historien. Il s’agit en effet du rôle des personnalités, des individus, des acteurs de la vie publique. Plusieurs figures différentes peuvent alors entrer en scène, comme le seigneur, le prince, le noble, l’administrateur représentant l’autorité souveraine ou militaire, l’élu, le poète, l’homme de lettres, le patron, le pasteur bien sûr, mais aussi, en creux ou en opposition, l’évêque, le prêtre, le curé. Il faut donc sans cesse articuler ces rôles différenciés avec la question des structures collectives, institutionnelles ou plus informelles, tout en évitant de négliger des échelles intermédiaires majeures, mais parfois difficiles à percevoir et reconstituer, comme le sont les réseaux : ceux-ci sont familiaux, mais aussi marchands, commerciaux, culturels, parfois nobiliaires. C’est, comme toujours, le croisement des sources et des approches qui permet d’approcher au plus près l’histoire vécue des Églises protestantes et de leurs membres.
14En arrière-plan de ces points et de l’idée de visibilité, on voit bien qu’il faut articuler la recherche sur ces protestantismes en croisant les notions d’individus, de normes, d’identité(s) et de reconnaissance. Ce sont certes là des concepts largement discutés, débattus (voire à la mode en 2019) dans le champ des sciences sociales, mais il est indiscutable que leur étude croisée aboutit à d’autres thématiques, qui sont elles aussi apparues au travers des contributions à ce livre. La première est certainement celle du « faire-voir », tout particulièrement à travers les discours, les constructions et les monuments (architecturaux ou mémoriels), les fondations patronales, mais aussi les cimetières. Cette liste n’est bien entendu pas exhaustive, et la richesse des études rassemblées le prouve. Une autre question est celle du « dire ». Il faut mesurer à sa juste valeur l’importance de la manière de « se » signifier, de se dire pour s’affirmer, mais aussi la manière d’être dénommé, car cela construit en grande partie les identités, parfois en creux. Le « dire » se cache aussi dans l’évolution des usages des mots, qui ont un sens théologique (que l’on songe au passage de l’autel à la table de communion pour la cène réformée), mais qui peuvent évoluer au gré des contextes culturels et sociaux. Cette façon différenciée de « se dire » ou de « dire le monde » amène les protestants, comme toute minorité, à se distinguer, de façon parfois discrète, parfois plus revendicative, pour marquer leur identité – et cette identité peut aussi se construire en interaction avec d’autres minorités, parfois elles-mêmes issues de la famille protestante. Ce thème de la distinction s’observe à travers plusieurs observatoires privilégiés pour l’historien, tant pour leur pertinence que pour leur présence dans les sources. On pense immédiatement aux pratiques, qu’elles soient directement religieuses ou non (le vêtement, le rapport au livre et à l’écrit, le rôle de la charité et de l’action sociale, la prénomination, etc.), on peut cependant également l’observer, une fois encore, dans l’espace (cimetière, temple), ainsi que dans le temps (la question des calendriers dans l’Empire si proche le prouve bien). Mais, au contraire, à cette distinction peut aussi se substituer (voire parfois se juxtaposer, tant ces processus peuvent être complexes) des stratégies ou des pratiques de rapprochement, voire d’union. La porosité interconfessionnelle n’est pas toujours une donnée de départ, notamment durant les premiers temps de l’installation institutionnelle qui nécessitent une distinction forte, mais dont l’intériorisation par les fidèles est difficile à mesurer. Des communautés très hostiles comme les luthériens et les réformés peuvent toutefois, au fil des siècles, se rapprocher jusqu’à ne plus former qu’une entité institutionnelle de nos jours. C’est également vrai avec les catholiques, même si c’est parfois discret, passé sous silence, voire potentiellement inconscient, et que l’on songe aux questions de sermons funèbres, de pratiques funéraires en général, ou de « processions » dans des temples où l’on peut même distinguer dans des cas ponctuels des « autels », ce qui choque moins les luthériens qui en ont gardé l’usage. Sur ce sujet des rapprochements, il ne faut jamais perdre de vue l’importance de lieux de sociabilité et de socialisation qui peuvent être localement non- ou transconfessionnels.
15On voit bien qu’il y a derrière tout cela les éléments complexes de la construction de rites et de mémoires protestants, sélectionnant consciemment ou non les éléments de leur passé et de leur histoire, qui ont été et restent un fort facteur d’identité collective et individuelle. On touche là du doigt tout ce qu’il reste à faire aux historiens. C’est peut-être même là que réside le principal apport de ce volume…
Perspectives de recherche
16Terminons donc ce volume par quelques perspectives de recherche. Car, même si ce n’était sans doute pas le projet initial, ces études suscitent presque autant de questions qu’elles n’en résolvent. C’est là le propre de la discipline historique, qui renouvelle régulièrement les problématiques et les façons de questionner les sources (ou de chercher celles-ci), selon des effets de mode certes, mais il faut bien admettre que les historiens sont des individus de leur temps et qu’ils ne peuvent prétendre apporter des connaissances définitivement établies de façon objective.
17La plupart des axes de recherche potentiels ont déjà été abordés en creux dans les lignes qui précèdent, mais les expliciter donnera peut-être (du moins peut-on l’espérer) des idées et des pistes à de futurs chercheurs. Du point de vue chronologique et périodique, ces pistes sont assurément disproportionnées, et la structure même de l’ouvrage en rend assez bien compte. Car si pour la période moderne la synthèse est partiellement possible, l’époque contemporaine reste davantage connue par esquisses, par études de cas dont il faudrait encore étendre la portée pour aboutir à des tableaux plus vastes. On le constate d’ailleurs, les contributeurs de la seconde moitié de ce volume ont beaucoup plus travaillé sur de nouvelles sources et mené des enquêtes entièrement novatrices. Il s’agit là d’un apport puissant de ce livre à l’historiographie, mais c’est aussi le signe du travail qu’il reste encore à mener. La déconnexion durable des conditions de vie, des institutions ecclésiales et des identités – y compris mémorielles – des protestants lorrains de part et d’autre de la frontière franco-allemande dans son tracé de 1871-1918 serait par exemple un champ à labourer, notamment autour de l’articulation que constitue l’introduction de la loi de séparation des Églises et de l’État en France en 1905, dont l’ancienne zone allemande – le département de la Moselle dans son tracé actuel – reste encore à l’écart. Il faut toutefois l’admettre, l’époque moderne n’est pas non plus parfaitement connue. Au-delà des zones encore mal balayées dans la mosaïque territoriale, certaines périodes pâtissent de faiblesses, comme le « Désert » du XVIIIe siècle (mais peut-on légitimement employer l’expression pour l’espace lorrain ? la proximité de zones étrangères ne le met-elle pas dans une situation originale et particulière ?), et surtout la Révolution française, grande absente de ce volume. Or, au constat des différences béantes qui marquent les protestantismes lorrains avant et après la décennie révolutionnaire, il est évident qu’il serait nécessaire d’avoir une meilleure connaissance des processus bouillonnants des années 1787-1802, de l’édit de Versailles (assez mal à propos qualifié d’édit « de tolérance ») aux Articles organiques qui complètent le Concordat de 1801.
18Du point de vue thématique aussi, les perspectives de recherche sont contrastées. Si les normes et les réglementations sont déjà bien connues (même si une lecture croisée avec des historiens du droit serait sans doute stimulante du point de vue heuristique et herméneutique), d’autres directions sont encore à défricher ou à creuser. Celle des structures communautaires tout d’abord, de leur perception, de la fabrique identitaire qu’elles constituent souvent, et de leur articulation avec les autres pôles définissant les règles de la vie sociale ou situés à l’extérieur de l’espace lorrain. Celle des « nouveaux protestantismes » aussi, et ils apparaissent régulièrement, mais surtout au XXe siècle, et posent des défis multiformes. Celle des individus et de la vie quotidienne enfin et surtout. Car, et nous voudrions insister sur ce point une dernière fois, c’est bien le croisement des échelles qui nous donne la meilleure perception de l’histoire et connaître les protestantismes lorrains « par le bas », voire « au ras du sol » (Jacques Revel)1, est un défi majeur. Il faut dans cette perspective continuer à valoriser les liens entre histoire des confessions et histoire sociale, culturelle, économique, politique, bref ne pas cantonner l’étude des protestantismes dans le seul carcan d’une histoire religieuse traditionnelle. Surtout, le changement d’échelles doit permettre de réinvestir à nouveaux frais le rôle des individus, car ce sont des hommes et des femmes qui incarnent et animent les protestantismes, tant comme modèles que contre-modèles, ce sont leurs espaces vécus et leurs réseaux qui permettent de lire et de comprendre les mécanismes de développement, de maintien et d’essor des communautés. Enfin, la façon dont les protestants et les protestantismes sont perçus a des conséquences dans la constitution de leurs identités, mais aussi de celles de leurs adversaires qui se définissent, parfois, contre eux, avec une forte dimension mémorielle. L’étude de ces mémoires différentes devra s’accompagner d’une réflexion forte sur les aspects historiographiques, car écrire son histoire, ou écrire celle des autres dans une perspective confessionnelle, n’est jamais anodin. L’étudier aujourd’hui, dans une perspective désormais déconfessionnalisée, doit faire partie des objectifs de l’historien.
19Si de nouveaux chercheurs voulaient s’emparer de tous ces sujets, ce serait une formidable réussite pour cette entreprise éditoriale qui a sans doute profité du coup de fouet d’une opportunité mémorielle (2017 et le demi-millénaire du message luthérien), mais qui n’a pas vocation à stériliser la recherche en présentant les acquis des études précédentes. Au contraire, tous les contributeurs à ce volume sont conscients de la nécessité d’initier de nouvelles études, des mémoires de master, des thèses… Il y a tant de matière que notre vision des protestantismes en Lorraine sera peut-être très différente dans quelques années ou décennies. Que ce livre constitue un jalon dans cette évolution historiographique serait sa principale réussite, et ses coordonnateurs n’ont pas eu d’autre ambition. Car les quelques pistes, non exhaustives, que l’on a tracées ici constituent des chemins que l’on peut suivre afin de travailler à mieux connaître les réalités des protestantismes lorrains, et ainsi à mieux cerner l’expérience pluriséculaire d’une institutionnalisation dans la société d’une minorité confessionnelle et de l’expérience de vies religieuses individuelles alternatives. Autant d’enjeux qui sont encore – parfois tragiquement – actuels.
Notes de bas de page
1 Jacques Revel, « L’histoire au ras du sol », préface à Giovanni Levi, Le pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du XVIIe siècle, Paris, Gallimard, 1989 (1re éd. italienne, 1985), p. i-xxxiii.
Auteurs
-
Laurent Jalabert
Université de Lorraine, CRULH (EA 3945)
-
Julien Léonard
Université de Lorraine, CRULH (EA 3945). ANR « LODOCAT – Chrétientés lotharingiennes – Dorsale catholique, IXe-XVIIIe siècle »
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