Préface/Vorwort
p. 09-16
Texte intégral
Défis et mises en perspective
1En 1988, se réunissait à Versailles à l’invitation conjointe du Bureau parisien du DAAD, dirigé par Reinhart Meyer-Kalkus, et du CIRAC, dirigé par René Lasserre, à l’initiative de Jérôme Vaillant, un colloque visant à confronter les points de vue des germanistes français et de romanistes allemands sur ce qu’il est convenu d’appeler « civilisation allemande » en France et « Landeskunde » en Allemagne. La « civilisation allemande », riche d’une longue tradition tant dans l’enseignement que la recherche, était bien établie en France et ses thèmes de recherche étaient en pleine évolution. La « Landeskunde » était plutôt décriée et perçue en Allemagne comme un domaine auxiliaire de la Romanistik. Pourtant, du côté allemand, on percevait déjà le besoin d’élaborer de nouveaux modèles théoriques qui ont conduit à l’idée, à vrai dire assez vite abandonnée, de « Landeswissenschaft » puis à celle, désormais établie, de « Kulturwissenschaft », tandis que dans la germanistique allemande le recours à la « civilisation » passait par l’ouverture aux sciences des médias quand elle n’était pas le domaine quasiment réservé de l’enseignement de l’allemand comme langue étrangère, Deutsch als Fremdsprache (DaF), l’équivalent pour l’allemand en Allemagne du FLE pour la France. On relèvera que c’est le DaF qui a généré l’idée, en particulier sous l’impulsion d’Alois Wierlacher, d’une germanistique interculturelle (Interkulturelle Germanistik) qui fait une belle place aux enseignements de civilisation et a trouvé une partie de ses références en France. Au cours des années, le DAAD a eu le souci lors de colloques bi- ou internationaux de permettre aux germanistes d’un grand nombre de pays de se rencontrer pour confronter leurs points de vue sur la place de la civilisation dans les études de germanistique en Allemagne et dans le monde : ce fut par exemple le cas à Takayama, à l’occasion du congrès de l’IVG (Internationale Vereinigung für germanische Sprach- und Literaturwissenschaft) en 1989 à Tokio ou plus récemment à Weimar lors d’un colloque réunissant des germanistes d’Allemagne, de France et des États du Benelux en 2011.
2Dans la perspective de la Romanistik allemande, il faut souligner, dans ce contexte, outre les développements des Études françaises en Allemagne depuis le colloque de Versailles il y a plus de vingt ans, tous les défis issus des bouleversements et des transformations qui ont marqué la France et le monde francophone eux-mêmes au cours des vingt dernières années. Il est incontestable que les choses ont beaucoup bougé ces vingt dernières années en ce qui concerne les études françaises en Allemagne. On peut citer notamment la fondation de six Centres d’Études Françaises à Fribourg, Leipzig, Berlin, Sarrebruck, Cologne et Münster, ainsi que l’ouverture de nombreuses filières d’étude bi- et tri-nationales organisant des recherches interculturelles sur la France dans les domaines de la civilisation, de la culture et des médias. Il faut y ajouter également une ouverture décisive des curricula vers les domaines de la civilisation et des études culturelles dans les écoles secondaires de tous les Länder, qui a entraîné avec elle une évolution au niveau des instituts de Romanistik. Le problème qui se pose actuellement est celui de l’adaptation correcte, au niveau institutionnel et au niveau personnel, de cette évolution des curricula dans l’enseignement secondaire. Il faut néanmoins constater que ce sont encore les deux domaines traditionnels, ceux de la littérature et de la linguistique, qui dominent largement dans la Romanistik allemande. La discussion interdisciplinaire très animée autour de l’enseignement de la civilisation française qui se pursuit depuis les années 1970 et 1980 (Picht 1974), en liaison avec le débat sur la « civilisation allemande » en France, s’est malheureusement éteinte en Allemagne sans avoir porté ses fruits, alors que les études de « civilisation allemande » ont trouvé un ancrage solide dans l’ensemble des universités françaises.
3Les termes de « Landeskunde » (civilisation), « Landeswissenschaft » et « Frankreichstudien » (Études françaises) ont presque disparu dans les descriptions des postes à pourvoir en Romanistik. Ils ont été remplacés par le terme de « sciences culturelles » (« Kulturwissenschaft ») aux contours très flous, lié à celui de « science littéraire ». Cette combinaison s’est révélée, dans la pratique, très problématique et trompeuse, car dans la pratique le domaine de la « civilisation française » a été pris en charge par des titulaires de poste proposant souvent seulement un enseignement de littérature française légèrement modernisé et réorienté vers les sciences culturelles (Lüsebrink 2011). Helene Harth a souligné en 2003 dans une contribution sur l’avenir des sciences culturelles dans la Romanistik allemande « qu’il ne s’agit plus de continuer à perpétuer un enseignement de la littérature et de la linguistique issu du 19e siècle en le rafraîchissant avec quelques connaissances superficielles en droit, économie et philologie. Il s’agit en réalité de transmettre aux étudiants, par une coopération interdisciplinaire avec d’autres philologies et d’autres disciplines comme l’histoire, la sociologie, l’histoire de l’art et l’histoire médiatique, un savoir sur les cultures des différents pays européens véritablement intégratif et non pas disparate, qui leur offrira la possibilité de comprendre les différents processus historiques des échanges culturels actuels et de remettre ainsi en question la fausse homogénéisation dans le sillage de la globalisation économique contemporaine » (Harth, 2003, 283). De facto, l’ouverture de la Romanistik vers les sciences culturelles, et à l’intérieur de la Romanistik vers les Études Françaises, n’a pas intensifié de façon significative la coopération avec des disciplines voisines dans les domaines de l’enseignement et de la recherche suivant le concept intégratif proposé par H. Harth, mais on a assisté à une réorientation très limitée de l’enseignement de la littérature vers des contenus culturels par des modifications ponctuelles de contenus des programmes. René Lasserre a déjà, il y a vingt ans à Versailles, jeté un regard critique sur cette problématique de la relation beaucoup trop étroite à son avis, entre l’enseignement de la civilisation française et celui de la littérature. La question de savoir si ce « cordon ombilical » entre les deux domaines devrait être enfin tranché comme le demande R. Lasserre, ou si cette relation devrait être seulement repensée et clarifiée, comme Fritz Nies le suggère dans sa contribution à ce présent volume, a été au centre des discussions lors du colloque de Berlin dont est issu ce volume.
4Quelle est la place de la Romanistik au sein des Études françaises et sur la francophonie ? Cette question était au centre des discussions il y a vingt ans à Versailles, lorsque la Romanistik et la Germanistik ont vu remises en cause leurs prétentions à se prévaloir comme spécialistes de l’espace culturel qu’ils représentent, en ce qui concerne aussi bien l’enseignement que la recherche, ce qui les plaça dans certains cas dans une situation clairement marginale. L’évolution de ces 20 dernières années a sans aucun doute renforcé la position de la Romanistik dans le domaine de la recherche en Études françaises et en francophonie, même s’il faut apporter quelques nuances à cette constatation. L’ouverture de nouvelles filières d’études interdisciplinaires et orientées vers la pratique a contribué à consolider, dans les années 1990, l’ancrage institutionnel des études culturelles et des études de civilisation dans la Romanistik, dans un certain nombre de jeunes universités, et a permis ainsi de renforcer la place de la Romanistik dans les filières d’études françaises et francophones ainsi que dans les centres d’Études françaises. Le recul de l’enseignement et de la recherche fondés sur le cincept d’espace culturel (Kulturraum) dans le domaine des sciences sociales, en sociologie, en sciences économiques et politiques, a, paradoxalement, contribué dans ces vingt dernières années à renforcer la position de la Romanistik qui demeura, comme les sciences historiques, ancrée dans un espace culturel. Le rôle central des compétences dans les domaines de la linguistique et de la traduction pour les spécialistes des Études culturelles fondées sur un espace géographique, sur lequel Fritz Nies a insisté à plusieurs reprises (Nies 2004) est de plus en plus reconnu dans le domaine des études françaises et a ainsi permis de renforcer le rôle de la Romanistik au sein des Études françaises en Allemagne. Ce n’est pas vraiment le cas pour les nombreuses nouvelles orientations de l’enseignement et de la recherche ancrés dans des espaces culturels au cours de ces vingt dernières années, auxquelles sont venues s’ajouter les Études définies nationalement, telles les Études françaises, et qui les ont en partie remplacées : il s’agit ici des Études européennes (European Studies) ou encore des « European film and media Studies », une filière de Master des universités de Leipzig et Lyon. Dans ce domaine, on constate partout la domination de l’anglais, langue dont la maîtrise au niveau pratique et théorique, pour des raisons de mode et du fait de faux compromis, a été réduite à une exigence minimaliste exprimée à travers la formule standard « langue maternelle et anglais », avec parfois quelques compétences de base dans une autre langue.
5Cette évolution s’explique essentiellement par les transformations politiques, économiques, sociales, culturelles et aussi mentales qui ont elles-mêmes profondément changé les Études françaises et francophones au cours de ces dernières années. Si les Études françaises avec leur composantes, la littérature, la linguistique et la civilisation se sont radicalement transformées depuis le colloque de Versailles il y a vingt ans, c’est que la France et le monde francophone ont connu eux-mêmes des bouleversements considérables depuis 1989 : il y a eu la chute du mur de Berlin et la nouvelle situation géopolitique qui en découle c’est à dire la fin du conflit Est-Ouest, mais aussi le développement de l’Union européenne, son élargissement et sa consolidation institutionnelle avec les traités de Maastricht et de Lisbonne, et puis la rapide montée en puissance des « pays émergents » en Asie, en Afrique et en Amérique latine, qui a modifié la configuration géopolitique du monde et accéléré la globalisation depuis 1990.
6La France a été, beaucoup plus tôt que l’Allemagne et les autres pays européens, un pays d’immigration, de multiculturalité et de multilinguisme, qui a su conserver des relations étroites et variées avec les pays d’origine – européens ou extraeuropéens – de ses populations immigrées et leur culture. Le multiculturalisme français est incontestablement devenu, depuis une trentaine d’années, de plus en plus conflictuel, dans le sillage de la Révolution iranienne et des événements du 11 septembre mais aussi à cause de la montée rapide du chômage et des idées d’extrême droite, surtout dans les « banlieues sensibles » mais pas uniquement. « La France est à la fois nationale, régionale et américaine » écrit Gérard Mermet dans son ouvrage standard Francoscopie. Comment vivent les Français (Mermet 2003, 212). La France contemporaine, de même que le monde francophone, est, en effet, profondément marquée par des processus de régionalisation et de globalisation, mais aussi par une américanisation sur le plan culturel souvent sous-estimée, qui ont transformé la société, la culture et l’économie. L’économie française, de même que l’économie allemande, s’est internationalisée et globalisée, la création du groupe Renault-Nissan en 1999, en est un des exemples, mais en même temps, et contrairement à l’Allemagne, la France s’est désindustrialisée, et le secteur tertiaire, celui des services, y a conquis une place dominante. De même que le Québec avec son concept de « l’exception culturelle » et la réorientation de la politique de la francophonie depuis les années 1980, la France a adopté des positions politiques spécifiques face au processus de globalisation, qui portent l’empreinte de sa tradition politique et de ses mentalités propres et qui se situent dans une continuité de longue durée. Ces transformations profondes au cours des vingt dernières années conduisent à repenser et à reconcevoir fondamentalement les Études françaises et francophones dans une perspective interculturelle et comparatiste. Ceci implique que l’espace culturel français doit être maintenant considéré, d’une part, dans ses structures multiculturelles et transculturelles, comme le demande Gérard Mermet, et, d’autre part, dans une perspective comparatiste, par des études culturelles comparées qui seules permettront de mettre en avant et d’intégrer toutes les spécificités de la France et des sociétés francophones, sur le plan politique, économique, social, mental, culturel et démographique. Ces réflexions avaient déjà été discutées au colloque de Versailles il y a vingt ans, même si ce n’était que marginalement : elles se trouvent maintenant au centre des discussions et des contributions du présent volume. Cette évolution témoigne en même temps d’une convergence avec les préoccupations de l’enseignement et de la recherche en matière de « civilisation allemande » en France.
Bilan
7C’est précisément ce que, plus de vingt ans après le colloque de Versailles, Hans-Jürgen Lüsebrink a voulu mesurer : quelles évolutions ont connues les deux disciplines en France et en Allemagne. Cela l’a conduit avec Jérôme Vaillant à inviter, cette fois à Berlin, des germanistes français et des romanistes allemands à faire le point sur les acquis dans les deux pays et à vérifier quelles perspectives s’offraient à l’avenir en France et en Allemagne pour la « civilisation allemande », d’une part, et la « Landeskunde Frankreichs » ainsi que la « Kulturwissenschaft Frankreichs » Que faut-il dire pour l’Allemagne ? Le seul recours au terme de « Landeskunde » a provoqué mécontentements et controverses chez certains romanistes allemands dès l’envoi des invitations. Les deux organisateurs du colloque qui s’est tenu dans les locaux de l’Institut français de Berlin du 23 au 25 avril 2010 avec le soutien efficace de la chaire de Hans-Jürgen Lüsebrink intitulée Lehrstuhl für Romanische Kulturwissenschaft und Interkulturelle Kommunikation n’avait pourtant utilisé le terme de « Landeskunde » qu’en raison de sa commodité et de sa généralité, à défaut de mieux donc, et certainement pas pour lui donner quelque consécration académique que ce soit. Au terme du colloque de Berlin, ils ont accepté d’employer une autre formulation pour en publier les actes. On y verra le signe de la persistance d’un malaise ou le début d’une évolution : force est pourtant de constater que l’on ne dispose toujours pas au sein de la romanistique allemande en particulier, mais tout autant au sein de l’université allemande en général, d’un terme générique qui soit accepté de la même façon que « civilisation allemande » en France ou « civilisation » tout court puisque le terme y est également utilisé par les anglicistes, les slavistes, les hispanistes, etc. Ce volume se fait l’écho du débat allemand, mais l’honnêteté voudrait aussi qu’il soit dit que, pour accepté qu’il semble être, le terme de « civilisation » l’est tout autant par commodité et qu’il ne faut pas attendre longtemps pour qu’il déclenche en France aussi débats et controverses – comme cela apparaît en filigrane dans cet ouvrage. Les débats sont organisés autour de trois axes.
I. Bilan, enjeux, évaluation
8Le premier cherche à dresser le bilan de ces vingt dernières années en matière de pratique d’enseignement et de recherche au sein de la germanistique française et de la romanistique allemande, dans le domaine de la « Civilisation allemande » et de ce que l’on se résignera à appeler jusqu’à ce qu’un terme générique plus adapté ait été trouvé la « Landeskunde Frankreichs » à défaut de celui de « Kulturwissenschaft Frankreichs » qui n’est pas d’un usage courant. L’évolution des curricula et des thématiques de recherche sont aussi bien thématisée que la place croissante de la « Landeskunde » dans le secondaire et les défis particuliers qui en découlent pour les filières de l’enseignement universitaire, orientées vers l’enseignement et les conceptions didactiques (« Didaktik der Landeskunde »). La place revenant à ces disciplines dans les études doctorales est également évaluée et la parole est donnée à des doctorants.
II. Civilisation, Études des aires culturelles, interdisciplinarité
9Le second axe du colloque visait à questionner l’ancrage de la « Landeskunde »/ « Civilisation » dans des contextes interdisciplinaires et institutionnels, comme le présentent les centres d’études sur la France et sur l’Allemagne (Frankreichzentren, le Centre interdisiciplinaire d’études et de recherches sur l’Allemagne (CIERA) et l’Institut franco-allemand de Ludwigsbourg (Deutsch-französisches Institut (DFI)) ainsi que des filières d’études interdisciplinaires regroupant plusieurs disciplines (comme les « Kulturraumstudien » ou les « Frankreichstudien » dans différentes universités allemandes, comme Passau, Duisburg-Essen, Berlin et Sarrebruck). Il s’agit en particulier d’analyser l’évolution des rapports avec les sciences économiques qui occupent une place importante dans nombre de filières, aussi bien en France qu’en Allemagne, avec l’histoire ainsi qu’avec les sciences sociales.
III. Perspectives d’évolution – les études culturelles et médiatiques, germanistique et romanistique interculturelles
10Le troisième axe questionne les rapports entre « Landeskunde/Civilisation » et « Études culturelles et des médias/Kultur- und Medienwissenschaft » qui ont tendance à se substituer, sans recouvrir les mêmes domaines, à une conception plus large des études allemandes ou françaises visant l’ensemble des phénomènes sociaux, économiques et politiques d’une société. Outre les perspectives interculturelles qui ont connu un essor considérable ces vingt dernières années et qui sont liées également au développement de filières franco-allemandes et interculturelles, en partie dans le cadre du Deutsch-Französisches Hochschulkolleg et puis de l’Université Franco-Allemande, seront thématisées les relations complexes entre les études culturelles et médiatiques établies, ces deux dernières décennies, à l’intérieur des disciplines philologiques, avec les conception plus générales d’une « Kulturwissenschaft » et d’une « Medienwissenschaft » établies comme disciplines autonomes, notamment en Allemagne.
11Les deux directeurs d’ouvrage seront heureux de recueillir les réactions et réflexions que provoque ce volume et attirent volontiers l’attention, à cet effet également, sur leurs publications les plus récentes en la matière.
Bibliographie
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Format
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Auteurs
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Hans-Jürgen Lüsebrink
luesebrink@mx.uni-saarland.de
-
Jérôme Vaillant
jerome.vaillant@univ-lille3.fr
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