Les Allemands, l’« autre » symbolique. Schémas d’interprétation de l’expulsion en Pologne et en République tchèque après 1989
p. 65-76
Texte intégral
1Dans les débats sur le passé après 1989, la fuite et l’expulsion n’ont été que des sujets de second plan. Or, dans la dernière phase du « socialisme réel », le milieu des contre-élites dissidentes a largement débattu ce thème, considérant l’expulsion comme un problème moral et dépassant ainsi les vieux ressentiments. Après un bref rappel de ce débat, je discuterai la reprise du thème de l’expulsion dans les campagnes électorales tchèques et polonaises entre 2002 et 2013. Ensuite, je m’intéresserai à des initiatives concernant des lieux de mémoire et l’expulsion des Allemands, provenant de la part de nouveaux acteurs. Pour terminer, j’examinerai sous un angle comparatiste le rôle des schémas d’interprétation1 politiques des « Allemands », dans la mesure où ces derniers prennent de l’importance aussi bien dans la lutte des élites que dans les discours mémoriels des contre-élites culturelles : en tant qu’expulsés, en tant que voisins et en tant que représentants d’une infrastructure culturelle disparue.
2Voici mes réflexions de départ : le retour du thème de l’expulsion dans l’espace public des sociétés tchèque et polonaise s’explique tout d’abord par les efforts de mobilisation des leaders des partis politiques qui, dans la bataille pour leurs adhérents, favorisent des sujets historiques controversés comme ersatz du débat politique. On observe dans ce contexte des tendances d’une retraditionalisation de la culture politique, influençant le jeu des acteurs politiques avec des identifications symboliques.
L’expulsion comme problème moral
3Certaines figures-clés des contre-élites dissidentes avaient ouvert les débats sur l’expulsion des Allemands avant 1989, mais dès le début, le cadre était différent en Tchécoslovaquie et en Pologne. Alors que Václav Havel, président tchèque nouvellement élu, présenta des réflexions autocritiques sur la loi du silence qui touchait les expulsions, déclenchant des réactions controversées2, Jan Józef Lipski, cofondateur du KOR (comité de défense des ouvriers) et conseiller de Solidarność, se heurta au silence avec ses thèses sur l’expulsion des Allemands diffusées clandestinement dans le « deuxième circuit ». Les considérations autoréflexives de Lipski sur la « polonité » et sur l’expulsion comme atteinte aux principes moraux ont été ignorées3. D’un point de vue éthique, les deux hommes politiques refusèrent la loi du Talion qui dominait la perception politique de l’expulsion par les élites et les non-élites en Pologne et en Tchécoslovaquie et qui faisait partie d’un consensus négatif dans les deux sociétés, selon lequel l’expulsion des Allemands après 1945 était acceptable du point de vue d’un « juste retour des choses ». La punition « sans exception4 » de tous les Allemands est considérée comme juste et l’expulsion des Allemands « une sorte de réparation d’une vieille injustice5 ». Le principe du « juste retour des choses » est étroitement lié à une autre idée que rejettent aussi bien Havel que Lipski, à savoir que la population civile allemande des Sudètes et des provinces allemandes à l’Est est soumise à une culpabilité collective. Au-delà des générations, cette vision a été légitimée par le mot-clé de la « faute héréditaire », renvoyant aux prétendues constantes anthropologiques des Allemands : « que les Allemands sont par nature un peuple de barbares aux traits psychopathiques, voire criminels qui, depuis des siècles, fait preuve d’une attitude agressive et impériale, déformé par le prussianisme et le national-socialisme6 ».
4On est parvenu à ne pas thématiser la dimension morale de l’expulsion en popularisant un schéma d’interprétation politique qui, après 1989, jouait de nouveau un rôle central dans les conflits des élites au sujet de la lustration et de la décommunisation du communisme : la justice rétributive7. Ce cadre interprétatif était largement répandu dans l’opinion publique et dans la vie quotidienne entre 1945 et 1989, et y étaient associés des symboles de condensation8 et des stéréotypes de l’ennemi polarisants, se basant sur l’(in)justice comme cadre de référence pour la construction identitaire. On trouve ainsi des slogans tels « un bon Allemand est un Allemand mort9 » ou les Allemands comme ennemis (héréditaires). Ils sont le signe d’une entente émotionnelle partagée entre élites et non-élites qui sous-entend que « nous » ne sommes pas responsables de l’expulsion des Allemands : « C’était tout simplement une nécessité, confirmée par les Alliés10 ». Ou encore : les Allemands sont devenus « victimes de leur régime totalitaire », expression qu’on trouve encore en 1959 dans un texte littéraire11.
L’expulsion – un thème pour mobiliser les élites politiques
5Après les négociations entre l’Allemagne et la Pologne, ainsi qu’entre l’Allemagne et la République tchèque, dans le cadre du traité d’unification, la réconciliation a pris une grande importance dans les débats des élites. La plupart des représentants politiques adoptaient un langage modéré, lançant également quelques tournures rhétoriques qui toutefois n’étaient d’actualité que jusqu’au moment de leur adhésion à l’OTAN et à l’Union européenne. Ainsi, l’« Alliance du centre » (PC) des frères Kaczyński a souligné dans son programme de 1990 que « le chemin [de la Pologne] vers l’Europe passe par l’Allemagne12 ». Et la déclaration germano-tchèque de 1997 à laquelle avait collaboré le Premier-ministre Václav Klaus, mettait en avant que « l’histoire » ne devrait plus avoir d’influence dans leurs relations mutuelles. Après l’entrée de la Pologne à l’OTAN et les négociations sur l’entrée dans l’Union européenne, la rhétorique du (bon) voisinage germano-polonais a culminé dans des appels à « l’amitié germano-polonaise », allant jusqu’à dessiner un avenir commun : « les relations germano-polonaises – une communauté d’intérêts et de valeurs13 ? » L’euphorie n’a pas été relativisée par le point d’interrogation, ni par des mots-clés allant dans le sens inverse, comme par exemple « kitsch de la réconciliation14 » qui indiquait un autre point de vue et qui, dans le discours médiatique polonais, a été utilisé de manière complètement différente15.
6Lors des campagnes électorales entre 2002 et 2013, l’opinion publique en Pologne et en République tchèque a vu ressusciter les phobies et les stéréotypes antiallemands, ce qui ne peut pas seulement se comprendre comme une réaction aux débats sur la victimisation des Allemands. Car même dans les mass médias allemands et au Bundestag, le projet d’un « Centre contre les expulsions » lancé par la politicienne Erika Steinbach (CDU) et l’intellectuel Peter Glotz (SPD) a été débattu de façon controversée. Dès le début, le contexte européen a joué un rôle déterminant16. Le changement du langage politique des élites en Pologne et en République tchèque allait de pair avec la volonté des partis populistes de renforcer leur identité. Des hommes politiques de premier plan ont ainsi lancé des appels en faveur d’une politique du passé « active » envers l’Allemagne. Dès juillet 2003, l’ancien ministre des Affaires étrangères polonais, Władysław Bartoszewski, a polémiqué contre le Centre berlinois contre les expulsions, y voyant l’expression d’un révisionnisme historique qui entraînerait une réinterprétation des rôles des victimes et des bourreaux pendant la Seconde Guerre mondiale et une réhabilitation des Allemands en tant que victimes. Bartoszewski n’avait jamais réagi aux invitations au débat que l’initiative pour le Centre lui avait adressées auparavant. Le dénigrement du chancelier Gerhard Schröder, représenté comme larbin sous le fouet de la présidente de l’Association des expulsés Erika Steinbach17, annonça un changement de l’iconographie politique en Pologne. Steinbach devint l’ennemi et Schröder le « lobbyiste des Russes ». Les références à Steinbach, largement diffusées dans les médias, ont dépassé ici un certain niveau de la personnalisation de la politique. Dans le contexte d’une diabolisation politique, Steinbach a été taxée de « bête féroce », renvoyant aux clichés sur les femmes allemandes comme « bêtes blondes ». La campagne de « Droit et justice » (PiS), de la « Ligue des familles polonaises » (LPR) et de la presse nationaliste a finalement eu pour résultat que, dans l’entourage de l’« Agence fiduciaire polonaise » proche du PiS, Steinbach fut représentée comme l’héritière de la politique d’Hitler. Cela de la part d’une association qui recourait au langage des « colons polonais de l’Ouest » de l’entre-deux-guerres et de l’après-guerre, et au sein de laquelle le slogan « Un bon Allemand est un Allemand mort » a beaucoup de succès.
7Pendant la première campagne électorale européenne en 2004, la « Ligue des familles polonaises » (LPR) et « Droit et justice » (PiS), le parti des frères Kaczyński, ont rivalisé avec des slogans rappelant le langage politique sous le régime communiste de Gomułka : « Nous ne nous laissons pas asservir par les Allemands » (Roman Giertych, président du groupe LPR au Sejm, en mai 2004). « Droit et justice », de son côté, a interpellé les spectateurs dans ses spots publicitaires en insérant des images d’avions allemands attaquant Varsovie. Selon le calcul de Jarosław Kaczyński (PiS), on pouvait ainsi atteindre une polarisation supérieure, faisant appel à une peur profondément ancrée des Allemands : « Un jour, nous pourrions nous réveiller et un tiers de la Pologne est de nouveau entre les mains des Allemands » (J. Kaczyński). Le fait d’attirer l’attention sur des « représentants des intérêts allemands » faisait également partie de cette simulation d’un complot de l’extérieur. On prétendait qu’un grand nombre de médias et de fondations « allemands » soutenaient des journalistes et des chercheurs polonais, participant ainsi à la révision des relations « victime-bourreau » entre les Allemands et les Polonais et étant taxés d’« idiots utiles » des Allemands18. Les journalistes et les chercheurs en désaccord avec la politique du PiS ont été décrits comme des personnes « sponsorisées par les Allemands », et la polémique de Kaczyński a culminé dans des termes comme « agents à la solde de l’Allemagne » – un langage présentant des continuités avec la langue stalinienne des années 1950. Encore en 2011, lors de la campagne législative, Kaczyński a joué la carte antiallemande. Dans un livre publié pendant la campagne, il choisissait des allusions au passé aux connotations négatives, culminant dans une spéculation comme quoi l’élection d’Angela Merkel en tant que chancelière ne s’était pas passée dans des conditions « honnêtes »19. Faisant le bilan des élections de 2011 dans le quotidien Gazeta Wyborcza, Paweł Wroński20 a rappelé à juste titre que les allusions politiques de J. Kaczyński à propos de Merkel étaient comparables aux attaques contre Donald Tusk pendant la campagne électorale de 2005. À l’époque, « Droit et justice » (PiS) avait monté une campagne de diffamation autour du fait que le grand-père de Tusk a temporairement fait partie de la Wehrmacht, allant jusqu’à suspecter la famille des parents de Tusk de parler plus l’allemand que le polonais.
8En République tchèque, la carte antiallemande a déjà été jouée lors de la campagne législative de 2002 de la part de populistes de gauche comme les Premiers ministres Miloš Zeman et Vladimír Špidla. Les deux sociaux-démocrates en appelaient aux électeurs avec un slogan sorti du répertoire des années 1950 – les « Allemands comme cinquième colonne » qui pouvaient être contents d’avoir eu la vie sauve en 1945. L’effet mobilisateur de ce recours au langage politique de l’après-guerre a encore été renforcé par un engagement symbolique en faveur des décrets Beneš, tous les députés du parlement tchèque se présentant ostensiblement avec des t-shirts à l’effigie de Beneš21. Le président Václav Klaus a utilisé le thème des expulsions dans toutes ses variantes, par exemple en réclamant que les décrets Beneš fassent partie de la législation européenne. Par ailleurs, il a longtemps défendu la position que Karel Schwarzenberg, homme politique venant « de l’extérieur », n’était pas en mesure de représenter les intérêts nationaux tchèques.
9Dans l’agenda politique de la campagne présidentielle de 2013, l’expulsion a été volontairement mise en avant : le candidat Karel Schwarzenberg a lui-même évoqué l’expulsion des Allemands comme une violation des droits de l’homme qui demandait, à l’heure actuelle, non seulement un jugement moral, mais également un jugement pénal de l’action des dirigeants tchèques et de Beneš. Le milieu des populistes nationalistes et de gauche autour du président sortant Václav Klaus et de Miloš Zeman a dénoncé Schwarzenberg en lui attribuant le rôle d’un acteur qui, défendant les intérêts « étrangers » et venant « de l’extérieur », parle comme un « fonctionnaire des Sudètes » et serait soutenu par les associations sudètes. La combinaison entre stéréotypes de l’adversaire et stéréotypes historiques aux connotations négatives (une prétendue « collaboration » du père) a encore été dépassée par des allusions mensongères au rôle de la famille de l’épouse de Schwarzenberg22. Ainsi, lors de la campagne présidentielle de 2013, on a construit le personnage d’un ennemi politique qui semblait confirmer toutes les réticences d’un nationalisme ethnique : la confrontation suivait la ligne de conflit entre un « Tchèque authentique » (Zeman) et un « non-Tchèque » (Schwarzenberg), de surcroît marié avec une « Autrichienne »23. Les « Allemands » (et les « Autrichiens ») servent d’écran à une démarcation qui repose sur des identifications négatives : « nous » contre « eux ».
La mémoire des expulsions – une question des jeunes générations ?
10En dessous du seuil des discours ritualisés des élites sur les ennemis historiques et les identités nationales victimaires, on peut observer des changements qui font penser que la thématisation de soi contient quelques lacunes dans la culture politique de la Pologne et de la République tchèque. C’est au niveau local que des initiatives provenant des plus jeunes générations se mettent en place. Ces dernières années, ils ont ainsi reconstitué de façon exemplaire des lieux de mémoire et évoqué des thèmes culturels conflictuels. Trois questions nous intéressent alors : 1. Sous quel angle l’histoire peut-elle être reconstituée dans l’espace local des villes et des communes ? 2. Quel est le rôle des monuments et des lieux symboliques du souvenir qui avaient été négligés dans l’espace public « officiel » avant et après 1989 ? 3. En quoi consiste l’enjeu politique des projets d’expositions, de films et de pièces de théâtre sur la coexistence avec les Allemands, sur leur transfert, leur fuite et leur expulsion ?
11Alors qu’en Pologne, les plus jeunes ont fait connaître leur position critique vis-à-vis du projet d’un manuel d’histoire germano-polonais24, les jeunes en République tchèque ont manifesté leur intérêt pour la découverte de lieux de mémoire communs, par exemple par le projet « Le pays des Sudètes disparu25 ». En collaboration avec l’initiative Antikomplex et le Collegium Bohemicum, les élèves de quatre-vingts lycées tchèques ont ainsi réalisé une documentation sur certains lieux révélateurs de l’histoire conflictuelle des Sudètes (Aussig, Kommotau, Kaaden, Saaz, Postelberg, etc.)26. Alors que les jeunes Polonais partagent les « grands récits » et le cadre interprétatif idéologique des « territoires recouvrés » de la génération de leurs parents et grands-parents, les jeunes Tchèques optent au contraire pour une certaine distance vis-à-vis des « grands récits » véhiculés par les parents et les grands-parents. Dans ce contexte, on s’aperçoit également que la confrontation avec les Allemands comme étrangers touche à des tabous de la culture politique nationale des deux pays – la politique de l’oubli, sachant que des questions relatives à cette dernière se mélangent avec des problèmes concernant la retraditionalisation27. À cause de l’absence d’un conflit générationnel en Pologne, même les jeunes adhèrent à l’idée que chacun fait partie d’une grande communauté de souffrance nationale, incarnée par une identité de victime. Ainsi, suivant le modèle de la génération des grands-parents ayant vécu les événements, les jeunes Polonais imaginent une continuité dans l’expérience de la souffrance, qui s’articule par le sentiment d’un « nous » : « Nous n’oublierons pas ce que les Allemands nous ont fait28 ! » À cela correspond une autre position adoptée également par des jeunes en Pologne dans le contexte d’une continuité générationnelle imaginée : les Allemands – nos « ennemis ». Il en découle une position négative d’intransigeance vis-à-vis des Allemands qui s’exprime dans la tradition de la loi du Talion : dans la mesure où les Allemands « nous » ont opprimés autrefois, il n’y a pas de raison d’avoir un jugement empathique envers les victimes civiles allemandes, pas plus envers les victimes assassinées après 1945 dans les camps d’internement polonais (Lamsdorf, Myslowitz, etc.) ou pillées et brutalisées par les milices et les citoyens polonais29.
12La participation des jeunes, en République tchèque, à la reconstitution de « lieux de mémoire tragiques30 » est en complète opposition avec l’attitude passive des lycéens polonais qui transmettent même les stéréotypes historiques négatifs provenant des récits oraux des familles. La société polonaise fait donc preuve d’une forte continuité générationnelle dans le rapport avec ses voisins allemands :
La distance sociale envers les Allemands n’est pas exclusivement motivée par l’expérience personnelle, mais elle est plutôt le résultat d’une certaine tradition culturelle et de sa continuité transgénérationnelle très prononcée. Ce dernier facteur semble être plus important que l’expérience de vie individuelle. L’expérience personnelle est conservée dans la mémoire collective de la société dans son ensemble, transmise de génération en génération, devenant une valeur sociale. […] Le fonctionnement vivant de cette mémoire sociale sert à unifier la conscience sociale dans la société polonaise. Cette unité trouve son expression dans des attitudes largement similaires envers d’autres nations et d’autres groupes ethniques, et cela dans des groupes d’âge très variés31.
13La plupart des jeunes Polonais ne savent presque rien sur l’histoire de leurs villes. Pourtant, dans les villes des régions frontalières tchéco-polonaises, il y a des conflits cachés présentant des parallèles et des points communs concernant la religion, les minorités et la migration : Česky Tešin, Cieszyn et Bielsko Biała, Chorzów/Königshütte et Katowice. Par ailleurs, dans toutes les villes qui ont une histoire allemande, des souvenirs collectifs de l’(avant)-guerre jouent un rôle important, entrant en concurrence avec d’autres mémoires (comme les autostéréotypes de la « polonité », de la « tchéquitude » et de l’identité silésienne). La reconstruction et la réaffectation de bâtiments, de monuments et de lieux de mémoire a également de l’importance pour la mémoire culturelle des communautés locales. Parmi les exemples pour ces phénomènes, on trouve des manifestations culturelles, des débats sur la « nationalité silésienne », le retour aux dialectes régionaux (des deux côtés de la frontière tchéco-polonaise), ainsi que des villes qui se trouvaient au croisement entre région et nation, entre cultures allemande, tchèque et polonaise, comme par exemple Kattowitz (Katowice) et Posen (Poznań). Bien que certaines villes comme Teschen (Cieszyn, Český Tešin) aient connu plusieurs vagues de nationalisation, elles ont pu préserver leur paysage mémoriel. Comme le souligne Radosław Zenderowski, un sociologue polonais originaire de cette région, le « topos » Teschen est resté, « mais le “demos” s’est profondément modifié32 » :
La Teschen d’aujourd’hui, avec sa partie tchèque et sa partie polonaise, est une ville « impitoyablement » nationalisée. Le multiculturalisme existe ici essentiellement comme souvenir, souvent idéalisé […]. Le multiculturalisme s’est maintenu, bien que pas vraiment consciemment, dans de nombreuses coutumes et pratiques traditionnelles, comme la Fête des Trois Frères qui rappelle la fondation de Teschen avec des saucisses polonaises et de la bière tchèque, et avec un défilé à travers les deux centres-villes. L’idée actuelle du multiculturalisme n’est qu’un style, une mode éphémère33.
14Observé de manière réaliste, le multiculturalisme est un champ de la concurrence et de la rivalité entre les cultures, du rejet et de la synthèse de symboles culturels. En revanche, un discours sur les « frontières » pourrait fournir un cadre au multiculturalisme dans la région de Teschen, comme en Silésie, dans les Sudètes, en Poméranie et en Prusse orientale. C’est la seule façon de mener un véritable débat sur les identités centre-européennes ; le paysage mémoriel de Teschen s’y prête, soulevant tous les problèmes déjà mentionnés concernant les cadres interprétatifs des « autres » symboliques. Dans les rues, sur les places ou les cimetières de Cieszyn et Český Tĕšīn, on découvre les traces des nations centre-européennes : « De simples plaques d’égout portent des inscriptions polonaises, tchèques et allemandes – ce sont aussi des signes iconiques du multiculturalisme en pierre et en fer. Ce qui, souvent, est caché, recouvert de mousse et rendu invisible, peut-être aussi volontairement effacé, constitue le meilleur monument du multiculturalisme perdu de cette ville34. »
15Pour la culture politique de la mémoire en Pologne et en République tchèque, des initiatives comme « Mouvement pour l’autonomie de la Silésie » (RAS) et l’initiative citoyenne « Antikomplex » (République tchèque) sont particulièrement révélatrices. Par rapport à la culture nationale majoritaire, elles font office de contre-élites qui contribuent à fixer les cadres thématiques de la confrontation à l’histoire. De là naissent des controverses qui prennent leur point de départ dans des inaugurations de monuments (à Katowice en 2012), dans des pièces de théâtre comme Miłość à Königshütte d’Ingmar Villqist (Teatr Polski, Bielsko Biala, 2012), mettant en scène les camps d’internement comme des lieux d’une vengeance brutale35, dans des expositions, comme « Les Sudètes disparues » (Antikomplex, 2007) et dans des films documentaires comme Töten auf Tschechisch (« Tuer à la tchèque ») de David Vondraček, montré à la télévision tchèque en 2010. Dans ce contexte, il faut également mentionner l’œuvre de jeunes écrivains tchèques et polonais (comme par exemple Wojciech Kuczok et Jaroslav Rudiš) qui évoquent les expulsions en étant attentifs aux zones de transition, aux particularités linguistiques. Sans oublier non plus les journalistes et artistes qui, à l’inverse de l’espace publique politique « national », visent la réappropriation d’identités locales : le groupe tchèque « Prießnitz », J. Rudiš avec son dessin animé Alois Nebel, le documentariste Lukáś Houdek (Stříbro/Mies, Bohème occidentale) et certains acteurs de la scène culturelle polonaise. Le point commun de tous ces films, expositions et pièces de théâtre, c’est qu’ils renvoient aux lacunes de la mémoire, comme par exemple l’arbitraire et la discrimination dans les camps d’internement dans Miłość w Königshütte.
16Ingmar Villqist, auteur polonais écrivant sous un pseudonyme suédois, avait pour intention de révéler les relations anomiques dans la société : en 1945, en Haute-Silésie, l’ethnicisation des adversaires et des concurrents avait comme moteur l’envie, la jalousie et l’avidité. Souvent, les voisins ont simplement été déclarés ennemis, ils se transformaient en « Volksdeutsche » (Allemands de souche) et étaient dénoncés comme les ennemis de la « polonité » auprès des nouvelles administrations autodéclarées. La dévastation des cimetières, tout autant que le pillage des maisons et des églises allemandes, ont été considérés comme des actions légitimes de la « dégermanisation », terme également utilisé par le pouvoir pour justifier les exactions contre les Allemands36. Dès sa première déclaration, le président tchèque Edvard Beneš, rentré de son exil londonien, a appelé à une transformation générale au cours de laquelle les régions tchèques devaient être « vidées » des Allemands : « Notre mot d’ordre, c’est de dégermaniser définitivement notre patrie, d’un point de vue culturel, économique et politique37. » Que cette politique n’offrait pas de perspectives pour la reconstruction de la société, est vite devenu une évidence : « Une série de comptes rendus des années 1950, provenant des régions rurales, décrit la zone frontalière comme un organisme social en train de dépérir38. » Au contraire, le résultat était une société clivée à l’intérieur avec pour conséquence des problèmes de dégradation morale, problèmes qu’un jeune historien d’« Antikomplex » résume ainsi : « C’était un mélange de haine généralisée, d’envie de revanche pour la “trahison de Munich”, d’avidité envers les fortunes allemandes, de conscience de la victoire historique, de suspicion, mais également de calcul […]39. »
Points de comparaison concernant la politique de la mémoire et la retraditionalisation
17Le retour du thème de l’expulsion dans l’opinion publique polonaise et tchèque s’explique par les tendances à la retraditionalisation dans la culture politique. Dans ce contexte, on comprend également la continuité d’un langage politique issu de l’après-guerre et la polémique excessive des nouveaux leaders politiques contre ceux qui critiquent la « polonité » et les « intérêts nationaux » (V. Klaus), avec le retour d’une mentalité de repli sur soi40. Les références à des communautés nationales ethniquement homogènes avaient dissimulé les sentiments « nationaux » d’infériorité des Polonais et des Tchèques vis-à-vis des Allemands (en tant que minorités dans les Sudètes, en Haute-Silésie et en Prusse occidentale) bien avant la guerre ; elles réapparaissent dans les nouveaux discours des élites avec une rhétorique identique. À côté de cela, le thème de l’expulsion a pris toute sa place dans les campagnes des partis populistes afin de mobiliser leur électorat, le choix de thèmes historiques controversés se substituant au débat politique et servant de cadre interprétatif intégrateur. Le recours à des slogans mettant en avant le rôle « hégémonique » de l’Allemagne en Europe, associé à des symboles historiques et un regard extérieur sur le voisin aujourd’hui économiquement puissant, sous-tend le discours sur l’expulsion. Au lieu de favoriser la mémoire et le travail sur les relations ambivalentes avec les voisins allemands, des figures narratives traditionnelles gagnent en importance, y compris sous forme de mythes.
18La relance des vieilles phobies et des stéréotypes antiallemands dans les campagnes électorales des partis populistes en Pologne et en République tchèque renforce certaines tendances qui, aussi bien dans la culture politique polonaise que tchèque, s’avèrent comme destructrices – destructrices pour l’unité intérieure. Jouer le « jeu antiallemand » mène non seulement à un piège dans l’arène politique européenne, dans la mesure où on ignore que la réconciliation et la tolérance sont des règles normatives de la communication politique et dans les relations internationales. En faisant appel à une méfiance historique profondément ancrée envers l’« hégémonie allemande », avec des animosités et des réactions émotionnelles envers Erika Steinbach et Karel Schwarzenberg, représentant les « autres » symboliques (Steinbach en tant que « bête » dans « l’esprit d’Hitler », Schwarzenberg comme soi-disant prototype d’un « fonctionnaire sudète »), des défaillances se font jour aussi bien dans la culture du dialogue que dans la culture juridique et dans la culture de négociation. La recherche de stéréotypes négatifs, où les acteurs nationalistes et populistes visent essentiellement les traits caractéristiques d’un supposé ennemi et recourent à des images de soi-même et à des images de l’autre fortement chargées en émotions, révèle les faiblesses des nouveaux leaders. La banalisation des images du complot et des légendes nationales ne dissimule pas les questions sur la légitimité tenues à l’écart dans les politiques du passé des partis polonais et tchèques : se pose (de nouveau) la question de la responsabilité sur laquelle le grand-récit national polonais et tchèque fait l’impasse.
19Au cours des débats récents sur l’expulsion, l’historien Jerzy Holzer a fait remarquer de façon pertinente : « Même quand on est conscient qu’après la guerre, l’expulsion semblait être historiquement et politiquement incontournable, cela ne doit pas nous conduire à l’accepter moralement41. » Et un Tchèque, jeune homme en 1945, souligne dans un bilan historique : « De temps en temps on se dispute pour savoir s’il s’agissait d’un transfert, d’une évacuation ou d’une expulsion. La réponse est probablement simple : quand je prends à quelqu’un tous ses biens, sa maison, l’appartement, les meubles, les vêtements, le jardin, la cour et aussi son chez-soi, et que je lui laisse uniquement ce qu’il peut emporter, alors je l’ai expulsé42. »
Pour conclure
20Aujourd’hui encore, il faut rappeler les réflexions de Jan Józef Lipski qui, dès 1990, avait plaidé pour un manuel d’histoire européen avec des points de vue pluriels. Le plus grand défi consiste à mettre en lumière les niveaux relationnels dans les débats sur le passé en Pologne, en Allemagne et en République tchèque, renvoyant à des contextes transnationaux de la mémoire historique. Ces derniers pourraient contribuer à des projets éducatifs européens, dans des conditions permettant de briser les tabous. Au lieu des interprétations nationales de la mémoire historique, centrées sur elles-mêmes, on peut imaginer des analyses intégratives et pluralistes de l’histoire européenne43. Mais de telles propositions pour une interprétation interculturelle des processus historiques qui soit consciente des conflits existants, demandent un changement de perspective. Il faudrait abandonner les ressentiments politiques, les stéréotypes historiques négatifs et les grands récits nationaux.
Notes de bas de page
1 Cf. Daniel A. Snow, « Framing processes, ideology, and Discursive Fields », dans D.A. Snow et al. (dir.), The Blackwell Companion to Social Movements, Oxford, Blackwells, 2009, p. 383-412.
2 Voir à ce sujet Václav Havel, Gewissen und Politik. Reden und Ansprachen 1984-1990, München, Institutum Bohemicum, 1990 ; Václav Havel, Angst vor der Freiheit, Reinbek, Rowohlt, 1994 ainsi que Jiří Gruša, Beneš als Österreicher, Klagenfurt, Wieser Verlag, 2012.
3 Jan Józef Lipski, Powiedziec sobie wszystko…/Wir müssen uns alles sagen…, Eseje o sásiedztwie polsko-niemieckim/Essays zur deutsch-polnischen Nachbarschaft, Warszawa, Wydawnictwo Polsko-Niemieckie, 1998, p. 36-81, p. 185-237.
4 Stanisław Markowski, « Entschuldigen für die Vertreibung ? », dans Klaus Bachmann, Jerzy Kranz (dir.), Verlorene Heimat. Die Vertreibungsdebatte in Polen, Bonn, Bouvier, 1998, p. 179.
5 Matěj Spurný, « Die Gesellschaft im Sudetenland nach 1945 », dans Antikomplex/Lehrstuhl für Bayerische und schwäbische Landesgeschichte (dir.), Sudetské příbéhy/ Sudetengeschichten, Praha, 2010, p. 93.
6 S. Markowski, op. cit., p. 179. Cette contribution se base sur une lettre de lecteur qui a également fourni le titre de l’édition originale en polonais : Przeprosic za wypędzenie?, Kraków, Znak, 1997.
7 Voir à ce sujet Helmut Fehr, Eliten und zivile Gesellschaft – Legitimitätskonflikte in Ostmitteleuropa, Wiesbaden, Springer VS, 2014, chapitre 11.
8 Cf. Murray Edelman, The Symbolic Uses of Politics, Urbana, University of Illinois Press, 1977.
9 Katrin Lechner, « So ist der Ausspruch: „Dobry Niemiec to martwy Niemiec“ (Nur ein toter Deutscher ist ein guter Deutscher) immer noch eine bekannte Redewendung in Polen » (Deutsche Lieder und Kaffeekränzchen sind out, Dialog, Nr. 74-75, 2006, p. 36).
10 Jan Likowski, lettre de lecteur (1997), dans K. Bachmann, J. Kranz (dir.), op. cit., p. 100.
11 Bohuslav Březovský, Železný strop, Praha 1959. Cité dans Antikomplex/Collegium Bohemicum (dir.), Tragická Místa Paměti/Tragische Erinnerungsorte, Praha, 2010, p. 233.
12 Program Centrum, Warszawa, 1990.
13 Wolf Dieter Eberwein, Janusz Reiter (dir.), Die deutsch-polnischen Beziehungen – Eine Interessen- und Wertegemeinschaft?, Berlin, Wissenschaftszentrum Berlin, 1999.
14 Cf. Klaus Bachmann, « Die Versöhnung muß von Polen ausgehen », Tageszeitung, 5.8.1994.
15 Ignorant la note autocritique dans le débat sur le « kitsch de la réconciliation », voulue par Marek Prawda, ancien ambassadeur en Allemagne, et par Klaus Bachmann. En refusant toute forme de politique de la réconciliation, les leaders d’opinion du groupe de « Radio Maryja », comme Jan Robert Nowak, instrumentalisent le « kitsch de la réconciliation » comme un mot de combat. Voir Jan Robert Nowak, « Polska-Niemcy. Kicz podjednania », Niedziela. Tygodnik Katolicki, 27.1.2002.
16 Voir à ce sujet Deutsches Kulturforum östliches Europa (dir.), Ein Zentrum gegen Vertreibungen – Nationales Gedenken oder europäische Erinnerung?, Potsdam, Deutsches Kulturforum, 2004.
17 Voir la caricature où Erika Steinbach, représentée en domina SS, chevauche sur le dos du chancelier Schröder, sur la une du magazine politique Wprost, n° 38 du 21.9.2003.
18 Voir à ce sujet, d’un point de vue critique, Anna Wolff-Powęska, « Straszenie Niemców », Gazeta Wyborcza, 10.9.2004, et Paweł Lutomski, « The Debate about a Center against Expulsions: An Unexpected Crisis in German-Polish Relations? », 2004 : www.zeitgeschichte-online.de/sites/default/files/documents/lutomski_0.pdf.
19 Jarosław Kaczyński, Polska naszych marzen, Lublin, Akapit, 2011, p. 38 sq.
20 Paweł Wroński, « Kto stoj za Merkel », Gazeta Wyborcza, 4.10.2011
21 Pour une position critique, voir Pavel Tigrid, « Stydím se » (« J’ai honte »), MF Dnes, 26.4.2002.
22 Právo du 21.1.2013 ; Lidové Noviny, 19.1.2013.
23 Süddeutsche Zeitung, 28.1.2013 ; MF DNES, 18.1.2013.
24 Agnieszka Lada, Blick in die Zukunft – Die Meinung der Polen über die deutsch-polnische Zusammenarbeit und die Bedeutung der Geschichte in den deutsch-polnischen Beziehungen, Warszawa, Instytut Spraw Publicznych/Konrad Adenauer Stiftung, 2011, p. 10.
25 Antikomplex, Zmizelé Sudety/Das verschwundene Sudetenland, Domazlice, 2007.
26 Antikomplex (dir.), Tragická Místa Paměti, op. cit.
27 Voir à ce sujet H. Fehr, op. cit.
28 Prise de parole d’une étudiante dans un séminaire sur la culture, la civilisation et les changements des stéréotypes à l’Université de Katowice (deuxième semestre 2011/2012). Archives personelles.
29 Helga Hirsch, Die Rache der Opfer, Frankfurt/Main, Fischer Verlag, 1998 ; Ray M. Douglas, Ordnungsgemäße Überführung – Die Vertreibung der Deutschen nach dem zweiten Weltkrieg, München, C.H. Beck, 2012, p. 168-199 (traduction française : Les expulsés, Flammarion, 2012) ; Maria Podlasek, « Dieses Land war nicht mehr ihre Heimat – In der Haut eines Deutschen », dans K. Bachmann, J. Kranz, (dir.), op. cit., p. 76-92.
30 Antikomplex (dir.), Tragická Místa Paměti, op. cit.
31 Ewa Nowicka, « Social Distance towards Germans among Contemporary Poles. A Empirical Study », dans Richard Grathoff, Antonina Kłoskowska (dir.), The Neigbourhood of Cultures, Warsaw, PAN ISP, 1994, p. 193.
32 Radosław Zenderowski, « Die „verstümmelte“ Stadt: Teschens mitteleuropäisches Schicksal », dans Ludger Udolph, Christian Prunitsch (dir.), Teschen. Eine geteilte Stadt im 20. Jahrhundert, Dresden, Thelem, 2009, p. 57-68, ici p. 64.
33 Ibid., p. 65.
34 Ibid., p. 64.
35 Cf. Michael Schwartz, Ethnische „Säuberungen” in der Moderne – Globale Wechselwirkungen nationalistischer und rassistischer Gewaltpolitik im 19. und 20. Jahrhundert, München, Oldenburg Verlag, 2013, p. 550 ; Helga Hirsch, op. cit.
36 M. Schwartz, op. cit., p. 550 sq.
37 Cité d’après Jiří Gruša, op. cit., p. 121. En allemand, le terme utilisé est « herausliquidieren ».
38 Matěj Spurný, « Die Gesellschaft im Sudetenland nach 1945 », dans Antikomplex/Lehrstuhl für Bayerische und Schwäbische Landesgeschichte (dir.), Sudetské příběhy, op. cit., p. 110.
39 Ibid., p. 102.
40 Marek Prawda, « Polnische Neurose und die Deutschen », dans Ewa Kobylińska et al., Deutsche und Polen – 100 Schlüsselbegriffe, München, Piper Verlag, 1993, p. 464-472.
41 Jerzy Holzer, « Aussiedlung – Vertreibung – Umsiedlung – Repatriierung. Ein historisches Übel, aber eben ein Übel », dans K. Bachmann, J. Kranz, op. cit., p. 200.
42 Bedřich Brabec, « Die Geschichte eines Aussiger Tschechen », dans Antikomplex (dir.), Tragická Místa Paměti, op. cit., p. 154.
43 Jan Józef Lipski, « Neue Bereiche und Möglichkeiten europäischer Kulturpolitik (1990) », dans J.J. Lipski, op. cit., p. 282-297.
Auteurs
- Carola Hähnel-Mesnard (trad.)
-
Helmut Fehr
Université Andrássy, Budapest
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