Préface
p. 15-24
Texte intégral
1Succédant à la Révolution française le XIXe siècle commence dans des soubresauts qui vont le secouer en permanence jusqu'à sa véritable fin tragique en 1914. Siècle des contraires, des conflits récurrents entre conservateurs nostalgiques et rationalistes progressistes, des conflits mordants, c'est celui du chaud partisan ou du silencieux prudent.
2La Restauration, qui sous-entend un retour en arrière, commence au XIXe siècle d'abord par un régime politique puis par une pensée historique agitée par les romantiques dont Victor Hugo dès 1831. Le « mot et la chose sont modernes » et s'inscrivent en effet en rupture avec les interventions sur les édifices existant jusqu'alors.
3Opposé à un médiévisme réactionnaire pour qui le Moyen Âge représente l'opportunité d'un renouveau catholique et offre une alternative aux forces révolutionnaires, doutant également d'un rationalisme progressif tout entier tourné vers les Lumières, l'anticléricalisme républicain de Prosper Mérimée et de Viollet-le-Duc perçoit dans l'art gothique l'expression d'aspirations laïques et démocratiques.
4Les effets de la Révolution sont considérables et en 1830 le patrimoine français est en ruine. Les voyages effectués dès 1832 par Prosper Mérimée en attestent, notamment en Bourgogne. La description de la Madeleine de Vézelay est particulièrement éloquente, et le travail de réparation s'avère immense. Une discipline nouvelle est à créer, elle va réellement naître avec l'arrivée d'Eugène Viollet-le-Duc à Vézelay, âgé de vingt-six ans, et nommé par Prosper Mérimée. Puis cela va être un long enchaînement de chantiers prestigieux en Bourgogne : Saint-Père-sous-Vézelay, Montréal, Auxerre, Saint-Julien-du-Sault, le palais synodal de Sens. Entre 1840 et 1865 l'architecte va donc conduire, parfois simultanément, quatorze chantiers d'envergure, qui vont lui permettre d'alimenter et d'illustrer son Dictionnaire raisonné et témoigner de l'importance primordiale de la Bourgogne sur sa formation pratique d'architecte et sa pensée théorique.
5Le patient travail d'Arnaud Timbert a consisté à poursuivre ses recherches sur Viollet-le-Duc en révélant les correspondances, les rapports divers, les notes personnelles, la bibliographie sur les chantiers, sur les hommes qui y interviennent, les matériaux et les techniques utilisés, l'économie des chantiers, et enfin sur l'œuvre construite de l'architecte.
6Il en résulte un témoignage particulièrement précieux et méconnu sur le contexte des chantiers de Viollet-le-Duc et révèle une intimité, voire des confidences salutaires, avec des édifices que je partage également, en spéléologue des mêmes chantiers, plus d'un siècle-et-demi après mon illustre prédécesseur. Il apparaît ainsi un portrait pointilliste de l'architecte, subtil et sans faux-semblant, très éloigné de l'image grossière véhiculée par les passions partisanes qui est celle couramment perçue par le public. Il confirme ou infirme des hypothèses faites sur ces chantiers et on y découvre les réponses à nos interrogations multiples. Pour les choix des matériaux, particulièrement pour la pierre où Viollet-le-Duc se fait géologue et ne recense pas moins de sept natures de pierre à Vézelay, à une époque où cette précision n'était plus de circonstance. Il se pose en véritable archéologue, notamment par l'analyse du bâti, définit la nature de taille souhaitée et les outils à utiliser ou proscrire. Il attache un soin particulier à la mise au point des mortiers, au choix des bois, de leur entrepôt et de leur mise en œuvre. Il est véritablement conducteur de chantier, en dirige les hommes qui le vénèrent car s’il est exigeant il définit précisément leurs tâches et s’attache à leur expliquer le sens profond du travail qu’ils accomplissent. Il en gère les matériaux et l'économie avec un soin extrême. Il est un administrateur avisé et consacre une partie importante de son temps à des correspondances traitant ces questions. Son emploi du temps est d’une exceptionnelle densité, son activité fébrile, sa rapidité étonnante, sa curiosité insatiable, son intransigeance sans faille, sa ponctualité jamais prise à défaut et on découvre un personnage passionné, précoce comme les génies, d’une résistance incroyable et sacrifiant tout à son activité, y compris une famille largement délaissée.
7L’humanité discrète de ce personnage inflexible se révèle tout au long des recherches d’Arnaud Timbert, et l’on y décèle aussi une certaine subjectivité et des préjugés sur les époques qui font sortir quelquefois Viollet-le-Duc du rationalisme dont il se revendique, notamment lorsqu’il évoque Saint-Florentin ou Pontigny.
8On y apprend ses relations avec le pouvoir et la parfaite sincérité qu'il lui témoignera à travers tous ces chantiers. On y comprend l'autorité, pas toujours fondée, de la commission des monuments historiques, les contraintes économiques qui le conduisent à des choix discutables. On y constate les réticences de l'administration et les maladresses ou l'indifférence des entreprises dont la compétence s'est émoussée durant les dizaines d'années écoulées depuis la Révolution. On y retrouve en fait les sempiternelles questions auxquelles nous devons répondre aujourd'hui, avec des chantiers d'ampleur moindre, mais d'une lourdeur administrative croissante qui vise à la paralysie. Est enfin évoquée l’activité créatrice de l'architecte à travers ses réalisations bourguignonnes.
9Quel en est l’héritage aujourd’hui ? Tout d’abord on comprend que l’architecte prend une place nouvelle du fait de son intervention curative. Jusque-là les sociétés savantes, les seules actives, s’intéressaient aux édifices anciens comme un exercice d’esprit avec une rigueur assez souple. Viollet-le-Duc va donc privilégier l’observation du monument, l’intervention sur le chantier et se fier essentiellement à celle-ci pour en comprendre le sens profond et proposer une restauration. C’est à partir de la matière, le « tektonikos » parfois en décomposition, fragmentée, qu’il va patiemment réécrire la partition et ensuite chercher à la comprendre, à l’interpréter, et remonter ainsi à l’« arche ». C’est le véritable fondement de la discipline de restauration, la discipline du « déjà là » qui est ainsi fondée, à rebours de l’architecture, la discipline de ce qui va se faire. Il s’oppose à l’académisme ambiant, notamment par son refus d’intégrer l’école des Beaux-Arts, qui se fonde sur un semblant d’architecture théorique se référant aux traités de la Renaissance où l’aspect constructif est secondaire, et lui préfère un rationalisme nouveau fondé sur une mise en œuvre raisonnée basée sur l’économie de matériaux et de moyens. Viollet-le-Duc se définissait d’ailleurs lui-même comme un « Cuvier » de l’architecture.
10Cette opposition entre deux visions est également illustrée par le conflit naissant entre architectes et ingénieurs à l’époque des grands projets industriels. L’architecture Moderne va procéder de même en rompant avec l’académisme et en penchant vers le rationalisme. De ce point de vue Viollet-le-Duc est sans conteste un précurseur bien isolé pour longtemps de ce mouvement.
11Il offre une nouvelle façon de travailler. Le relevé est un instrument d’analyse, non plus destiné à l’admiration d’une habileté de peintre, mais comme outil de travail pour réparer la construction endommagée. Les notes sont nombreuses, parfois lacunaires et ces absences nous font comprendre combien la consignation de nos observations est importante pour appréhender le cheminement de l’analyse et de l’intervention et laisser à nos successeurs la possibilité de lire notre travail. On trouve donc dans l’observation détaillée de l’édifice la vérité des étapes de construction alors que les textes sont eux sujets à interprétation diverses voire contradictoires. On voit poindre un conflit qui ne faiblira pas jusqu’à aujourd’hui entre les historiens de l’art, confiants dans les archives, sûrs de leur bon droit et de leur étude ex-nihilo et les architectes des monuments historiques qui se prévalent de leur analyse et connaissance de l’édifice in-situ.
12Ces chantiers bourguignons ont constitué le ferment du Dictionnaire Raisonné de l’Architecture, ouvrage de base, unique, toujours d’actualité pour tout architecte qui souhaite acquérir une solide connaissance de l’architecture médiévale. La mise en œuvre de la pierre y est abondamment traitée, la part consacrée aux charpentes et couvertures y est d’une importance moindre, hormis pour quelques grands édifices, ce qui traduit, de mon point de vue, une mobilisation limitée de l’architecte pour cette partie de l’architecture, du moins au début de son activité. Il a fallu attendre 1927 et l’ouvrage de l’architecte Deneux, pour que soit établi un véritable corpus des charpentes et une analyse détaillée de leur constitution, mise en œuvre et évolution.
13Peu de considération donc pour les couvertures anciennes, qui indiquent une spécificité régionale, souvent jugées grossières et indignes de l’édifice qu’elles couvrent. On peut donc y substituer des matériaux contemporains, cuivre ou zinc, souvent plus adaptés aux faibles pentes et nécessitant des charpentes sensiblement plus légères. Ainsi on substitue à la couverture de pierre la tuile canal, dite romaine, qui confère aux édifices septentrionaux un caractère plus « roman », voire provençal. Il semblerait donc que l’introduction de la tuile canal dans l’Yonne puisse être attribuée à Viollet-le-Duc son usage antérieur n’étant pas attesté. Simultanément, il déploiera les moyens les plus contemporains en établissant des charpentes légères, où les entraits défaillants seront remplacés par des tirants suivant le principe « Polonceau ». Vézelay en constitue un exemple remarquable. Il procédera de même pour des renforcements partiels de pannes trop faibles, réalisant ainsi une structure sous tendue, constituée de câbles et butons.
14Cette question de couverture est assez essentielle car la charpente et la couverture constituent souvent une partie importante de l’édifice. Viollet-le-Duc paraît y avoir attaché un intérêt croissant au fur et à mesure de son exercice. En effet plus tard il proposera une véritable couverture polychrome pour le Palais Synodal de Sens. À Saint Sernin-de-Toulouse, il supprimera les « mirandes » de la Renaissance pour retrouver la couverture en pierre originelle.
15Malgré ces exemples prestigieux, il n’a pas considéré les couvertures en laves qui couvraient une grande partie du patrimoine icaunais. Ces couvertures, en pierre de découverte calcaire, posée en tas de charge sur une charpente à faible pente, très résistantes et largement dimensionnées, présentaient des charges d’environ 600 kg au mètre carré, ce qui représente un poids moyen environ huit fois supérieur à une couverture traditionnelle en tuile ou en ardoise. Suite aux fuites inévitables, notamment causées par le gel des pierres et leur désorganisation, les charpentes ont été endommagées et se sont affaissées, si ce n’est effondrées. Afin de pallier ces désordres récurrents, les pentes ont été augmentées, et des matériaux plus légers adoptés.
16Viollet-le-Duc a bien constaté ces effets, notamment à Vézelay où la couverture avait en partie disparu et la charpente était irréparable. II a donc proposé une charpente neuve avec des parties sous-tendues, a rétabli les pentes à leur niveau originel, c'est-à-dire sous les appuis de fenêtres pour les bas-côtés, et proposé une couverture plus légère adaptée à de faibles pentes, telle la tuile canal. Cette proposition a été adoptée sans plus de débat par la commission des monuments historiques, si bien que la Madeleine de Vézelay, mais aussi Saint-Père ont été couvertes en tuiles canal, alors que pour cette dernière il est dorénavant établi qu’elle était bien couverte en lave.
17Ce faisant on a négligé l’effet du poids de la couverture reporté sur les murs goutterots qui devait vraisemblablement participer au contrebutement des voûtes très lourdes. Ainsi pour une travée de la Madeleine, d’environ 50 mètres carrés, on a une couverture de 70 mètres carrés. Si celle-ci est en lave, cela représente 600 kg par m², soit un poids de 42 tonnes par travée, réparti sur deux murs goutterots nord et sud, donc 21 tonnes par travée en charge verticale supplémentaire qui contribuent à la stabilité des voûtes de la nef et du bas-côté, dont l’instabilité demeure encore aujourd’hui avérée, les récentes études de stabilité le confirment. Ne faut-il donc pas prendre en compte cette hypothèse qui répondrait positivement à la question d’instabilité récurrente de cette basilique depuis les restaurations du XIXe siècle et probablement antérieures, du fait de la dégradation des couvertures et charpentes découvertes par Viollet-le-Duc dès 1840. Elle pourrait offrir une explication structurelle sur le choix d’un mode de couverture, tel le plomb ou encore la pierre. Cette hypothèse se confirme par les textes et des observations sur place.
18Les réalisations neuves de l’architecte sont également évoquées et n’ont jamais jusqu’ici attiré les louanges. On peut en effet s’étonner que de la part d’une personne si brillante, si cultivée, la production architecturale soit si peu significative. Quelle place tient Viollet-le-Duc à côté d’un Gaudi, trente ans plus tard, qui exacerbe le gothique pour le projeter dans sa phase ultime, avec une imagination et une maîtrise plastique exceptionnelles, qui ne doivent rien au pastiche ?
19La culture étoufferait la création et rendrait stérile. Pourtant la fameuse aquarelle du « Dîner aux Tuileries », dont la vente permit au jeune auteur Viollet-le-Duc d’entreprendre son voyage en Italie, est une œuvre remarquable non sans rappeler Eugène Delacroix. Les dessins et aquarelles de l’architecte sont prodigieux, mais la précision apportée avec le temps, dépouille ces œuvres de leur âme. Viollet-le-Duc à la fin de sa vie se retire à Chamonix où il va commencer par réaliser de magnifiques aquarelles du Mont-Blanc. Puis progressivement va préciser son dessin, en faire des relevés de plus en plus détaillés pour se lancer dans une véritable cartographie. Il passe alors insensiblement du statut d’artiste à celui d’ingénieur. Il semble que toute son œuvre ait été orientée de la sorte. Craignait-il le flou, l’à peu-près, qui laisse au spectateur une latitude d’interprétation ?
20L’architecture du milieu du XIIIe siècle représente à ses yeux un aboutissement, elle sera son modèle. Pouvait-on au milieu du XIXe siècle procéder de la sorte ? Alors qu’il renie le recours au style qui prend comme modèle la surface d’une époque sans en rechercher le sens profond, pouvait-il continuer à décliner une formule que l’histoire avait volontairement enterrée ? À l’époque de l’ordinateur, serait-il raisonnable d’écrire à la plume d’oie ?
21Quant à la doctrine, les « Tables de la Loi », on doit reconnaître à Viollet-le-Duc son rôle de précurseur, inspiré et totalement engagé. On l’oppose traditionnellement à Ruskin, on voit dans Riegl et Boïto des théoriciens plus souples et plus attachés à la sédimentation, mais depuis ces temps rien de significatif ne s’est passé en matière de restauration. Pourtant l’exemple français et la protection mise au point par la loi de 1913, puis celle de 1930 sur les sites, vont servir de modèle à d’autres pays d’Europe et ensuite inspirer d’autres continents.
22À la suite du congrès de 1933 du CIAM initié par Le Corbusier, la Charte d’Athènes est élaborée et tente à travers un certain nombre d’articles de définir une posture responsable et durable devant l’architecture. Ainsi s’inspirant de ce même principe, des architectes et des techniciens des monuments historiques se réunissent à Venise du 25 au 31 mai 1964 pour mettre au point la Charte de Venise, charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites : un traité qui fournit un cadre international pour la préservation et la restauration des bâtiments anciens.
23L’évolution que présente cette charte, cent ans après Viollet-le-Duc, consiste essentiellement en la prise en compte d’un patrimoine qui ne se limite pas exclusivement au monument, mais intègre son environnement et son site. Le site seul peut d’ailleurs avoir valeur patrimoniale. La deuxième particularité réside dans la tentative de redéfinir la restauration par rapport à la proposition de Viollet-le-Duc bien connue : « restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut ne jamais avoir existé à un moment donné ». Il s’agit de l’article 9 de la charte qui précise « la restauration s’arrête là où commence l’hypothèse… » et recommande en cas de lacune de recourir à une intervention discrète qui n’hésitera pas à employer le vocabulaire architectural de son époque et ainsi reconnaître la sédimentation propre à l’architecture qui est appelée à durer. Cependant ces principes sont peu appliqués, la définition préalable des enjeux, exercice indispensable à toute restauration, n’est pas fréquemment énoncée, la restauration aujourd’hui se limitant essentiellement à des « réparations ». Aujourd’hui on est passé du pèlerinage au tourisme, véritable moteur de la décision et ressource essentielle des pays économiquement menacés. Le pèlerin moderne informatisé et pressé consomme du paysage, du monument historique ou du musée sur sa tablette tactile, évitant toute émotion ou questionnement. Le public émet aujourd’hui un avis passionnel et nostalgique sur un édifice qu’il ne connaît qu’à travers des raccourcis souvent fantaisistes. Le monument historique a acquis un statut de paysage, il en fait intimement partie mais n’est alors considéré que pour son enveloppe extérieure, simple décor, appelant un regard strictement exogène. On doit admettre que l’architecture s’est vidée de son contenu, de son âme. Ainsi c’est l’opinion publique qui exerce le véritable pouvoir en matière de restauration, les notabilités et les édiles refusant la confrontation.
24Ce qui étonne dans les témoignages que nous offre Arnaud Timbert, c’est l’efficacité des interventions, le débat se limitant à quelques spécialistes, à l’écart de toute intervention locale, traduction d’un pouvoir jacobin qui ne s’encombre pas de démagogie. L’administration est réduite au plus simple, les rapports de l’architecte sont traités en plus haut lieu rapidement, il a un accès direct au pouvoir, et les financements lui sont directement adressés afin qu’il organise ses chantiers au mieux. Afin de limiter les abus de restauration, on a eu de cesse depuis cent cinquante ans d’installer des filtres, de sorte que la définition des enjeux, l’intérêt de l’intervention au regard du monument sont largement masqués par la mise en marche administrative et la bonne consommation des crédits. Pourtant le système s’est essoufflé, si la destination et la réutilisation semblent indispensables à la survie de certains monuments, l’objet d’étude reste à redéfinir. Il convient de se poser la question du patrimoine sans frein, notamment celui de la survie d’une administration qui finit par tourner sur elle-même, mais aussi de la crainte de l’opinion, et surtout de devoir imaginer d’autres choses. La question est bien celle des dinosaures que l’on réveillerait aujourd’hui. Auraient-ils leur place dans un monde différent de celui pour lequel ils ont été conçus et adaptés ? L’architecture a une double vocation, ce qui la diffère de tous les autres arts. Elle a un rôle de mémoire, elle est signe, vise l’éternité car sa raison est d’assurer un trait d’union entre les hommes, et pour durer, elle doit se régénérer car elle a aussi un rôle fonctionnel. Quelles sont les limites, que peut-on s’autoriser, que va-t-on perdre, que va-t-on gagner ? Viollet-le-Duc présente un point de vue affirmé du monument. Après quarante ans d’abandon, les besoins étaient grands. La question se pose tout autrement aujourd’hui.
25La plupart des monuments en péril ont été sauvés, les édifices civils ont trouvé de nouvelles affectations, les églises restaurées sont pour la plupart désertées. Les grandes restaurations ne sont plus de circonstance et il s’agit dorénavant d’entretenir. Cependant cela doit toujours faire appel aux techniques constructives originelles des architectures traitées. Les moyens mobilisés sont importants mais insuffisants. La réforme de l’État, à savoir l’abandon de la maîtrise d’ouvrage pour la rendre aux propriétaires, privés ou collectivités, fait apparaître de nouvelles difficultés. Les nouveaux maîtres d’ouvrage n’ont pas les moyens administratifs et financiers pour suivre l’État dans ses engagements conjoints de restauration. Il en résulte des défaillances, et un manque d’exigence de qualité.
26Quant aux architectes intervenant sur le patrimoine, ils reçoivent aujourd’hui une formation sensiblement allégée, du fait de la normalisation européenne des diplômes, très en retard en matière de restauration. La modification du mode de commande, impliquant une concurrence à tous les stades d’études, fait intervenir des architectes nombreux et variés, de provenances lointaines, pour des travaux ponctuels, sans nécessairement de connaissance régionale, indispensable au bon traitement des restaurations. Les exemples cités dans cet ouvrage sont éloquents sur le manque de suivi des indications fournies par les archives. La concurrence instaurée récemment entre les architectes, fait retenir celui dont l’offre financière est la moins-disante ; en période de difficultés économiques on en perçoit aisément les écueils en tout genre : manque de disponibilité, dossiers allégés, études survolées, manque d’exigence car absence de rapports humains suivis sur les chantiers, manque de consignation scientifique, etc.
27Les entreprises se trouvent dans une situation aussi peu enviable. Elles sont également fragilisées par une concurrence aujourd’hui européenne, par le coût de la main d’œuvre, si essentielle dans ces chantiers, l’instabilité du personnel qualifié sous-payé et peu considéré, l’incertitude de poursuivre à long terme les travaux engagés, le peu d’encouragement à former longtemps des compagnons très spécialisés, des obligations administratives de plus en plus contraignantes, la recherche de rentabilité, et aussi la difficulté de fournir les matériaux spécifiques adaptés au chantier et la multiplicité actuelle des maîtrises d’œuvre qui ont chacune leurs habitudes.
28La France présente une immense variété géologique sur un territoire restreint. L’architecture ne fait que témoigner de la nature de son sous-sol. Les carrières de pierres, gisement principal des matériaux du patrimoine, sont en voie de disparition. Au nombre de plus de deux mille au début du vingtième siècle, on en compte moins d’une centaine en activité léthargique aujourd’hui. Pourtant la substitution d’une pierre par une autre de nature différente, à l’image de la greffe non compatible en chirurgie, n’est pas admissible pour une restauration appelée par définition à durer.
29Les ardoises dont la structure et la couleur étaient si variées en France sont aujourd’hui pour la plupart importées d’Espagne ou d’Angleterre, avec des caractéristiques bien différentes de celles auxquelles elles se substituent. Il en va de même pour les tuiles. Ces dernières reflétaient jusqu’à la fin du XIXe siècle, la nature régionale des argiles, variant avec le degré de cuisson, du jaune paille ou brun profond, en passant par des rouges éclatants. Actuellement, quelques rares tuileries à vocation internationale, fabriquent mécaniquement des tuiles, de couleur et de forme parfaitement homogènes et calibrées afin d’apporter toutes les garanties demandées pour assurer une durée décennale. La variation de couleur, modeste, est obtenue par un traitement superficiel, ainsi qu’un aspect vieilli qui pense-t-on correspond à la demande patrimoniale.
30Nous sommes effectivement rentrés dans l’ère du faux-semblant, mais au prix du vrai.
31Les documents techniques unifiés (D.T.U.) sont désormais applicables à toute construction quel que soit son statut, y compris un monument historique, c’est une question d’assurance pour la maîtrise d’ouvrage et la maîtrise d’œuvre. Ainsi l’accès des personnes à mobilité réduite (P.M.R.) ; les normes de stabilité des ouvrages, de sécurité incendie, acoustiques, électriques, d’isolation, de chauffage, et maintenant de performances, doivent obligatoirement être appliquées dans les édifices anciens lors de travaux, aussi modestes soient-ils. L’exemption de permis de construire présente dans la loi de 1913 est aujourd’hui reconsidérée lors d’accès du public dans un monument historique. On ne peut que constater alors le manque d’un grand dessein pour le patrimoine.
32Henri Focillon remarquait que l’histoire de l’art est ponctuée de périodes qui chacune se divisaient en trois phases itératives : archaïque, classique et baroque. La première est celle de la recherche, de l’invention, de la définition d’une formule. La seconde celle de la déclinaison de la formule, et enfin la troisième, la baroque, celle de l’époque où on se lasse et on cherche à améliorer par l’intervention sur la surface, la mise en mouvement, sans pour autant reconsidérer les principes de base, notamment structurels.
33L’architecture gothique n’échappe pas à ces étapes, la partie baroque s’annonce par le flamboyant. L’architecture contemporaine présente les mêmes caractéristiques et nous sommes entrés dans la période baroque de l’architecture moderne, introduite par des architectes comme Frank Gehry ou Zaha Hadid.
34La restauration des monuments historiques n’échappe pas aux influences de son époque et demeure directement influencée par les grands mouvements. Aussi on peut considérer que Viollet-le-Duc a inauguré la restauration « archaïque », le XIXe siècle finissant et les deux tiers du XXe siècle ont poursuivi de façon classique, la formule était au point. Aujourd’hui nous portons nos efforts sur la « peau », la couleur, contrairement à ce qui se déclinait au XXe siècle, suivant la formule célèbre de Le Corbusier, « lorsque les cathédrales étaient blanches ». Nous serions donc entrés dans la phase baroque de la restauration, celle des derniers feux, telle la flamboyance de l’automne. Elle annonce en général une nouvelle période, un nouveau mode de pensée.
35Arnaud Timbert, tout en discrétion mais avec conviction, a poursuivi un travail totalement personnel, sans allégeance et qui ne craint pas de nous indiquer de nombreuses pistes que l’on croyait sans issue, car parcourues trop vite, et qui sont de nature à reposer des questions qui semblaient avoir trouvé leur réponse définitive. On se trouve donc dans la posture où poser la question est plus important que d’y répondre et non l’inverse, pratique trop courante et combien rassurante. Aussi il nous dresse un miroir implacable du milieu du dix-neuvième siècle, qui nous propose une image enthousiaste de cette discipline naissante. L’image est quelque peu flétrie aujourd’hui, c’est un excellent aiguillon pour imaginer une meilleure politique.
36L’auteur nous livre dans son ouvrage un gisement de pierres précieuses, aux historiens, archéologues, architectes, de les utiliser au mieux pour en révéler les multiples facettes.
Auteur
-
Bruno Decaris
Architecte en chef des Monuments historiques
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Reconstruire le Nord – Pas-de-Calais après la Seconde Guerre mondiale (1944-1958)
Michel-Pierre Chélini et Philippe Roger (dir.)
2017
Architectures et espaces de la conservation (1959-2015)
Archives, bibliothèques, musées
Nathalie Simonnot et Rosine Lheureux (dir.)
2018
Cryptes médiévales et culte des saints en Île-de-France et en Picardie
Pierre Gillon et Christian Sapin (dir.)
2019
Vers une histoire matérielle du chantier de restauration (1830-1914)
Claudine Houbart, Mathieu Piavaux et Arnaud Timbert (dir.)
2022
Les intérieurs aujourd’hui
Analyses, projets, usages
Imma Forino, Anne Lefebvre, Alexis Markovics et al. (dir.)
2024
